20Alors la mère des fils de Zébédée s’approcha de lui avec ses deux fils, et se prosterna en lui demandant quelque chose. 21Il lui dit : Que veux-tu ? Ordonnez, lui dit-elle, que mes deux fils, que voici, soient assis l’un à votre droite, et l’autre à votre gauche, dans votre royaume. 22Mais Jésus répondit : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je dois boire ? Ils lui dirent : Nous le pouvons. 23Il leur dit : Oui, vous boirez mon calice ; quant à être assis à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de vous le donner ; ce sera pour ceux auxquels mon Père l’a préparé. 24Les dix, ayant entendu cela, s’indignèrent contre les deux frères. 25Mais Jésus les appela à lui, et leur dit : Vous savez que les princes des nations les dominent ; et que les grands exercent la puissance sur elles. 26Il n’en sera pas ainsi parmi vous ; mais que celui qui voudra devenir le plus grand parmi vous soit votre serviteur, 27et que celui qui voudra être le premier parmi vous soit votre esclave ; 28de même que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie comme la rançon d’un grand nombre.
Matthieu chap. 20 verset 20. - Alors la mère des fils de Zébédée s’approcha de lui avec ses deux fils, et se prosterna en lui demandant quelque chose. - Cette scène offre un singulier contraste. Nous y voyons une complète confirmation de la réflexion de S. Luc, ch. 18 v. 34 : « Eux ne comprirent rien à cela ». Jésus achève à peine la prédiction relative à ses souffrances et à sa mort qu’on vient briguer les premières places dans son empire ! Il est vrai qu’il a ajouté tout aussitôt qu’il ressusciterait, et cela signifie pour les Apôtres qu’il se dispose à fonder le royaume messianique tel qu’ils l’attendent. Ils comprennent du moins que son voyage actuel à Jérusalem est décisif et qu’il va y prendre enfin possession de son trône : l’heure était donc urgente pour ceux qui ambitionnaient le rôle de premiers ministres. Aussi comme elle est avidement saisie ! - la mère des fils de Zébédée s’approcha. Les deux fils de Zébédée n’étaient autres que S. Jacques le Majeur et S. Jean l’évangéliste, Cf. 10, 3. Ce n’est pas sans surprise assurément qu’on trouve ces deux âmes d’élite à une pareille scène, surtout en un pareil moment. Leur mère s’appelait Salomé (comparez Marc. 15, 40 et Matth. 27, 56) : elle était du nombre de ces saintes femmes qui avaient coutume d’accompagner Notre Seigneur Jésus-Christ dans ses voyages. C’est à elle que S. Matthieu attribue l’initiative dans la circonstance présente, tandis que S. Marc fait agir directement les deux frères ; mais le premier évangéliste, qui fut du reste témoin oculaire, est plus exact pour les premiers détails de l’épisode. Il nous montre les deux fils du Tonnerre s’avançant à la suite leur mère. Celle-ci se chargea de formuler la demande, car il était plus délicat d’agir ainsi ; peut-être se disait-elle qu’il serait plus difficile au Sauveur de refuser la requête d’une femme. - Et se prosterna. Arrivée tout auprès de Jésus, elle fait d’abord la prostration accoutumée ; puis, comme une autre mère non moins célèbre, Bethsabé, Cf. 3 Reg. 2, 20, avant de rien préciser, elle dissimule ses grands désirs sous une humble formule : en lui demandant quelque chose. Tout serait gagné, en effet, si Jésus daignait s’engager d’avance, en promettant de lui accorder en général tout ce qu’elle demandera.
Matthieu chap. 20 verset 21. - Il lui dit : Que veux-tu ? Ordonnez, lui dit-elle, que mes deux fils, que voici, soient assis l’un à votre droite, et l’autre à votre gauche, dans votre royaume. - Que veux-tu ?. Le Sauveur déjoue la politique maternelle en demandant brusquement, sèchement, l’objet précis de la supplique. - Cette fois Salomé s’exprime avec toute la clarté désirable. - Dis, c’est-à-dire « ordonne ». - Mes deux fils que voici est pittoresque : elle montre à Jésus ses deux fils agenouillés derrière elle. - L'un à votre droite... Dans tous les temps et chez tous les peuples, les deux places d’honneur ont été, comme elles le sont aujourd’hui, à la droite et à la gauche du personnage principal ; Cf. 3 Reg. 2, 19 ; Ps. 44, 10 : 109,1 ; Jos. Ant. 6, 11, 7. « Dans les temps à venir, le Dieu très saint fera asseoir le roi Messie à sa droite, et Abraham à sa gauche », Talmud (ap. Wetstein). Salomé demandait en conséquence pour ses deux fils le rang de premiers ministres dans le royaume futur de Jésus. C’est bien une mère prise sur le fait, mais une mère oubliant momentanément la grâce pour écouter les inspirations de la nature. Les Saints Pères, sans excuser Salomé, veulent qu'avant de la juger nous nous rappelions ce qu'elle était : « Si c'est une erreur, c'est une erreur de tendresse ; les entrailles d'une mère ignorent la patience… Souvenez vous qu'elle était mère, pensez à cette mère », S. Ambr. Lib. 5 de fide, c. 2. « En présentant sa demande, la mère des fils de Zébédée commet une erreur de femme emportée par l'amour, ne sachant pas ce qu'elle demandait », S. Jérôme.
Matthieu chap. 20 verset 22. - Mais Jésus répondit : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je dois boire ? Ils lui dirent : Nous le pouvons. - Jésus répondit. Le Sauveur accueille cette étrange demande avec une grande bonté. Les suppliants méritaient un blâme qu’ils reçoivent immédiatement : toutefois, ce blâme est adressé non pas à la mère, mais aux fils qui étaient les plus coupables en cette affaire : c’étaient eux peut-être qui avaient eu la première idée de ce petit complot. « Que personne ne s’étonne de voir ici tant d’imperfection dans les apôtres. Le mystère de la Croix n’avait pas encore été consommé, et la grâce du Saint-Esprit ne s’était pas encore répandue sur eux. Si vous désirez savoir quelle a été leur vertu, considérez ce qu’ils ont fait ensuite, et vous les verrez toujours élevés au-dessus de tous les maux de la vie », S. Jean Chrys. Hom. 65 in Matth. - Vous ne savez pas ce que vous demandez. Vous agissez comme des enfants qui ne comprennent pas la portée de leurs demandes : vous avez, de plus, une idée très fausse de mon royaume, qui n’est pas ce que vous supposez. - Jésus fait ressortir ensuite les difficultés qu’ils doivent se résoudre à affronter pour arriver à la position élevée qu’ils ambitionnent : - Pouvez-vous boire le calice...? Il y a des coupes royales de différentes sortes : celle dont parle ici Jésus est évidemment, d’après le contexte, la coupe amère de sa Passion et de sa mort. Auront-ils assez de courage pour la vider avec lui jusqu’à la lie ? Cette belle métaphore du calice, pour représenter des destinées heureuses ou malheureuses, revient fréquemment dans la Bible et dans les classiques, Cf. Ps. 10, 6 ; 15, 5 ; 22, 5 ; Jérém. 25, 15. Les fils de Zébédée demandent des couronnes : Jésus leur présente sa croix ! - Nous le pouvons. L’amour ardent, quoique encore imparfait, qu’ils portaient à Jésus leur inspire cette réponse généreuse : Oui, nous le pouvons. S. Jacques et S. Jean étaient en réalité, et ils le prouveront bientôt l’un et l’autre, deux des membres les plus courageux du collège apostolique.
Matthieu chap. 20 verset 23. - Il leur dit : Oui, vous boirez mon calice ; quant à être assis à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de vous le donner ; ce sera pour ceux auxquels mon Père l’a préparé. - Jésus répond : Vous boirez mon calice. Il prophétise ainsi, comme l’admet la tradition, les souffrances réservées aux fils de Zébédée : « Je vous prédis que vous serez honorés du martyre, et que vous souffrirez comme moi », S. Jean Chrys. Hom. 65 in Matth. S. Jacques le Majeur vida le premier d’entre les Apôtres la coupe des persécutions et du martyre, Cf. Act. 12, 2 ; S. Jean vécut le plus longtemps et souffrit jusqu’à la fin de sa vie : la prédiction s’est donc accomplie à la lettre. Mais ce n’est pas tout. Pour jouir des places supérieures désirées par les deux disciples, il faut encore qu’une autre condition soit réalisée. - Il ne m'appartient pas... Jésus parle ici, selon le beau langage de S. Augustin, « à la façon d'un serviteur » : quand il parle en tant que Dieu, il ne craint pas de dire : « Tout ce qui est à moi est à toi ». Il ne fait donc en aucune façon l’aveu de son impuissance touchant la requête qui lui est exposée ; mais il approprie à son Père céleste, comme en d’autres circonstances, Cf. 11, 25 ; 16, 17, tout ce qui concerne l’élection et la prédestination des Apôtres. Théophylacte fait à ce sujet, d'après S. Jean Chrysostome, une frappante comparaison : « Si un roi avait proposé une couronne d'or à celui qui l'emporterait sur tous les autre à la course dans le stade, et si, alors qu'il la tenait à la main, l'un de ceux qui, non seulement n'avaient pas gagné mais même n'avaient pas couru, lui réclamait la couronne, il répondrait à juste titre : Tu peux courir certes mais il m'appartient de donner cette couronne non pas à toi mais à ceux pour qui elle a été prévue, c'est à dire aux vainqueurs ; en réalité cela ne signifierait pas qu'il ne peut donner, alors que c'est son privilège propre, mais qu'il ne doit la donner qu'aux vainqueurs pour qui elle avait été prévue ». ; Cf. Jansen. in h. l. Il y a une double antithèse dans les paroles de Jésus : 1° « Mon calice, à mon Père » ; 2° « vous donner, à ceux pour qui cela a été préparé ».
Matthieu chap. 20 verset 24. - Les dix, ayant entendu cela, s’indignèrent contre les deux frères. - Ayant entendu cela. En entendant ces discours, les dix autres Apôtres ne peuvent s’empêcher de manifester ouvertement leur indignation contre les deux fils de Zébédée. Ce n’est pas qu’ils eussent eux-mêmes des idées plus parfaites touchant le royaume de Jésus. Ils croient leurs droits lésés par les deux frères ; car, eux aussi, ils désirent posséder les premières places.
Matthieu chap. 20 verset 25. - Mais Jésus les appela à lui, et leur dit : Vous savez que les princes des nations les dominent ; et que les grands exercent la puissance sur elles. - Jésus les appela à lui. Jésus groupe alors autour de lui toute la troupe apostolique : les dix s’étaient tenus à quelque distance pendant la scène qui vient d’être racontée, bien qu’ils s’en fussent très bien rendu compte, comme l’a montré le v. 24. Les apôtres ont tous besoin d’une leçon, car ils ont tous manifesté leur ambition humaine : le Maître la leur donne avec une grande douceur. Pour les corriger, il établit un parallèle entre la fausse grandeur, telle qu’elle existe dans le monde, et la vraie grandeur, telle qu’elle doit se manifester dans le royaume messianique. 1° La grandeur mondaine, que les Apôtres doivent éviter, v. 25. - Vous savez : Jésus fait appel à leur expérience relativement à un point bien connu, même des hommes les plus humbles. - Les princes des nations, c’est-à-dire les princes qui gouvernent les païens ; voir 20, 19 et la note correspondante. - Les dominent. Le verbe composé du texte grec, exprime une domination violente, absolue, qui n’a été que trop à la mode chez les princes païens ; Cf. Ps. 10, 5, 10 ; et voici que les Apôtres de Jésus voulaient dominer à la façon des païens ! - Les grands : en grec, au positif : les grands en général, les ministres des rois. - Exercent la puissance : encore un verbe dans la composition duquel entre la préposition sur, ce qui donne habituellement un mauvais sens à la pensée ; il s’agit donc de nouveau d’un pouvoir odieusement exercé. - Sur elles, non pas « sur les rois », comme le veulent Rosenmüller et Stier, mais « sur les nations ».
Matthieu chap. 20 verset 26. Il n’en sera pas ainsi parmi vous ; mais que celui qui voudra devenir le plus grand parmi vous soit votre serviteur. - 2° La vraie grandeur chrétienne, que les Apôtres doivent pratiquer (vv. 26-28). Après avoir rappelé ce triste exemple des païens, Jésus trace aux Apôtres et à tous les dignitaires chrétiens de l’avenir une ligne de conduite tout opposée, concernant l’exercice de leur autorité. - Il n'en sera pas ainsi, c’est-à-dire à la manière des rois et des grands de la gentilité. - Mais celui qui voudra devenir... Ces mots supposent qu’il y aura, dans l’Église du Christ, des rangs supérieurs et des rangs inférieurs, des hommes qui commanderont et d’autres qui obéiront : il est impossible aux hérétiques de le nier, malgré leur désir de faire table rase dans le Christianisme afin de le mieux renverser. - Soit votre serviteur ; le contraire de la grandeur humaine.
Matthieu chap. 20 verset 27. - Et que celui qui voudra être le premier parmi vous soit votre esclave. - Jésus continue de développer la même pensée, mais en lui donnant plus de force : en effet, premier dit plus que « le plus grand » ; esclave indique une situation inférieure à celle de « serviteur ». Autrefois, 18, 2 et suiv. le Sauveur avait proposé un petit enfant à ses disciples comme un exemple de la grandeur chrétienne : actuellement, allant plus loin, il leur demande de se faire les serviteurs et les esclaves de tous. Les grands devenant les serviteurs de la foule, le premier de tous transformé en esclave ! Admirable antithèse, ou mieux, paradoxe frappant qui n’est pas demeuré à l’état de simple conseil ; Cf. 1 Cor. 4, 9-13. Telle s’est toujours montrée l’autorité ecclésiastique, dont le représentant suprême, le vicaire de Jésus-Christ, s’intitule humblement « serviteur des serviteurs de Dieu ».
Matthieu chap. 20 verset 28. - De même que le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie comme la rançon d’un grand nombre. - Notre Seigneur avait commencé cette leçon importante donnée aux Apôtres, en signalant un mauvais exemple dont ils devaient s’éloigner ; il la termine par un autre exemple, exemple sublime et divin qu’ils doivent imiter. - De même que, au lieu de « il n'en sera pas ainsi » du v. 26. - N'est pas venu pour être servi, pour se faire servir. - Mais pour servir : tel a bien été constamment le rôle du Fils de l’homme ; ce n’est pas en vain qu’il était venu sur la terre sous la forme d’un esclave. Cf. Phil. 2, 7. - Et donner sa vie ; hébraïsme pour « vitam ». Jésus mentionne, dans cette dernière phrase, la partie la plus importante, comme aussi la plus humiliante, de son ministère à notre égard. Il a daigné laver nos souillures, porter le fardeau sous lequel nous étions écrasés. - La rançon, en latin redemptio ; le mot grec signifie proprement rançon ; Cf. Is. 53, 10. - Un grand nombre, ce que les théologiens appellent la « satisfactio vicaria » de Jésus-Christ. Maldonat explique l'expression « un grand nombre » par une bonne distinction : « Si l'on considère du moins son souhait, il est mort pour tous les hommes sans exception... Si l'on considère le résultat,il a touché non pas tous les hommes mais beaucoup, parce que tous n'ont pas voulu le recevoir. ». De même S. Thomas : « Il ne dit pas pour tous, parce que « pour tous » indique la quantité nécessaire ; tandis que « pour beaucoup », à savoir les élus, se réfère à la réalité ». Les écrits du Nouveau Testament emploient tantôt « tous », Cf. 2 Cor. 5, 14 ; 1 Tim. 2, 6, d’après le texte grec ; 1 Joan. 2, 2, etc., et tantôt « nombreux », Cf. Rom. 3, 25 ; 5, 6 ; Eph. 5, 2, etc., lorsqu’ils font allusion au salut des hommes, selon que leurs auteurs veulent désigner objectivement ou subjectivement ceux pour lesquels Notre Seigneur Jésus-Christ a enduré la souffrance et la mort.