15Alors les pharisiens, s’étant retirés, tinrent conseil sur le moyen de le surprendre dans ses paroles. 16Et ils lui envoyèrent leurs disciples avec les hérodiens, qui lui dirent : Maître, nous savons que vous êtes véridique et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité sans vous inquiéter de personne car vous ne regardez pas la condition des hommes. 17Dis-nous ce que tu en penses : Est-il permis de payer le tribut à César ou non ? 18Mais Jésus, connaissant leur malice, dit : Pourquoi me tentez-vous, hypocrites ? 19Montrez-moi la monnaie du tribut. Et ils lui présentèrent un denier. 20Et Jésus leur dit : De qui est cette image et cette inscription ? 21Ils lui dirent : De César. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. 22Ayant entendu cela, ils furent dans l’admiration et le laissant, ils s’en allèrent.
Matthieu chap. 22 verset 15. - Alors les pharisiens, s’étant retirés, tinrent conseil sur le moyen de le surprendre dans ses paroles. - Alors. Après avoir entendu ces paroles si sévères, auxquelles les délégués du Sanhédrin n’avaient pas trouvé un seul mot à répondre, les Pharisiens, qui avaient été témoins de toute cette scène, Cf. 21, 45, se retirent pour concerter un plan de conduite contre Jésus. Bien loin de produire le résultat qu’on avait espéré, l’enquête du grand Conseil n’avait réussi qu’à rendre plus glorieux le piédestal sur lequel se tenait Jésus : les chefs suprêmes de la religion juive avaient été humiliés devant le peuple et leur adversaire triomphait. Comment venger l’honneur du mosaïsme ? Telle est la question discutée dans ce conseil que Satan présidait d’une manière invisible. Comme il n’était pas possible alors d’employer la force ouverte, Cf. 21, 46, on s’arrête à la résolution suivante : poser à Jésus des questions insidieuses, qui l’obligeront de faire des réponses compromettantes, de telle sorte qu’on pourra l’attaquer directement, ou du moins que le peuple se séparera de lui. - Le moyen de le surprendre ; l’expression grecque est très énergique : elle signifie proprement « prendre dans un filet », à la façon des oiseleurs ou des chasseurs. Le filet des Pharisiens devait être le langage même du Sauveur, ses paroles qu’on l’amènerait adroitement à prononcer.
Matthieu chap. 22 verset 16. Et ils lui envoyèrent leurs disciples avec les Hérodiens, qui lui dirent : Maître, nous savons que vous êtes véridique et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité sans vous inquiéter de personne car vous ne regardez pas la condition des hommes. - Leurs disciples. Tout d’abord, ils ne se présentent pas eux-mêmes ; mais ils députent auprès de Jésus plusieurs de leurs disciples, c’est-à-dire quelques-uns de ces étudiants qui suivaient alors à l’université célèbre de Jérusalem les cours de Gamaliel et de plusieurs autres Pharisiens distingués. C’était une habile tactique : interrogé par les Rabbins eux-mêmes, Jésus, reconnaissant en eux ses ennemis invétérés, aurait pu se tenir sur ses gardes ; il sera au contraire sans défiance en face de jeunes Talmidim, (nom donné aux étudiants dans la langue juive) qui viendront lui poser respectueusement un cas de conscience et faire appel à ses lumières. Saul, le futur S. Paul, qui se distinguait déjà par son fanatisme religieux et qui faisait alors ses cours à Jérusalem, faisait peut-être partie de cette députation. - Avec les Hérodiens. Qu’étaient ces Hérodiens qui accompagnent les disciples des Pharisiens auprès de Notre Seigneur ? Il est assez difficile de le déterminer. Leur nom indique toutefois infailliblement qu’ils tenaient aux Hérodes de quelque manière (comparez les mots « Pompeiani, Cæsariani, Mariani », par lesquels on désignait à Rome les partisans de Pompée, de César, de Marius). Il est probable que ce n’étaient pas de simples courtisans, mais plutôt des hommes influents qui s’associaient à la politique romaine de la famille royale, dans la pensée qu’il n’y avait pas d’autre moyen de préserver l’existence déjà si précaire de l’état juif. Bien qu’ils fussent d’ordinaire en lutte avec les Pharisiens, qui abhorraient le joug de Rome et la famille d’Hérode, ils ne craignent pas de se coaliser avec eux contre Jésus, l’ennemi commun. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’avait lieu cette ligue impie. Cf. Marc. 3, 6 et l’explication. Nous comprendrons mieux tout à l’heure le motif spécial de leur concours dans la circonstance actuelle. - Maître ; ils dirent en hébreu « Rabbi », traitant en apparence Jésus-Christ comme l’un de leurs maîtres. Du reste, tout leur prélude vise à attirer la bienveillance du Seigneur : les disciples ne le cèdent en rien à leurs Docteurs en fait d’hypocrisie. « Ils commencent par la flatterie, dit Bossuet, car c’est par là que l’on commence toujours lorsqu’on veut tromper quelqu’un ». Ils relèvent donc avec affectation : 1° la parfaite orthodoxie de l’enseignement de Jésus, vous enseignez la voie de Dieu... La voie de Dieu c’est l’ensemble des préceptes voulus par lui et que l’homme doit suivre comme on suit un grand chemin ; 2° l’indépendance bien connue de celui qu’ils consultent : sans vous inquiéter de personne... ; il ne s’inquiète pas des hommes, de leurs faveurs, de leur disgrâce, du qu’en dira-t-on. (L’expression est élégante et classique) ; 3° son impartialité : vous ne regardez pas la condition des hommes... ; c’est l’hébraïsme si fréquent, favoriser quelqu’un aux dépens d’un autre.
Matthieu chap. 22 verset 17. - Dis-nous ce que tu en penses : Est-il permis de payer le tribut à César ou non ? - Dis-nous. La demande est habilement enveloppée dans le compliment : Nous avons toute confiance en vous, et vous le méritez ; daignez donc nous répondre avec votre liberté et votre droiture accoutumées, sur un point important qui concerne l’honneur de Jéhova et de son peuple privilégié. Ils ont l’air d’avoir discuté le point en question avec les Hérodiens, sans avoir pu tomber d’accord à son sujet. - Est-il permis de payer. Il est bon de nous souvenir de la situation politique des Juifs à cette époque. Directement soumis, du moins à Jérusalem et dans toute la Judée, à l’autorité romaine, dépouillés de leur autonomie à part quelques détails illusoires, forcés de payer le tribut à l’empereur, ils aimaient cependant à se bercer dans de folles idées d’indépendance : le peuple de l’Alliance pouvait-il donc être assujetti réellement à des infidèles ? De là des velléités de révolte qui se faisaient jour par quelques émeutes à l’occasion des grandes fêtes, et qui devaient aboutir bientôt à une ruine complète. Le parti pharisaïque tout entier, c’est-à-dire les hommes les plus instruits et en apparence les plus saints de la nation, s’agitaient sourdement contre la domination romaine, et spécialement contre les impôts qu’ils regardaient comme une honte pour les Juifs. - À César. Le prince régnant était alors Tibère ; mais ce nom servait depuis quelque temps déjà à désigner en général les empereurs romains. La question est maintenant très claire : Un Juif, peut-il, en conscience, d’après les principes théocratiques, payer le tribut à l’empereur ? ou bien, se rappelant qu’il n’a d’autre roi que Jéhova, contre lequel il se révolterait en reconnaissant l’autorité d’un prince terrestre, n’est-il pas tenu de se soustraire à l’exigence injuste de l’impôt ? Elle est présentée de telle sorte que Jésus, ce semble, pourra difficilement se tirer d’affaire par une échappatoire. Enfin tout en paraissant très particulière, elle est en réalité des plus vastes, puisque, en admettant la légitimité ou l’illégitimité du tribut, on se prononçait par là-même sur le caractère licite ou illicite de l’obéissance générale à l’empire.
Matthieu chap. 22 verset 18. - Mais Jésus, connaissant leur malice, dit : Pourquoi me tentez-vous, hypocrites ? - Avant de donner la solution désirée, Jésus fait d’abord voir à ses ennemis qu’il connaît à fond leur malice, et qu’il n’est pas dupe de leurs flatteries. - Connaissant leur malice. Dans le cas en effet où il eût décidé contre le tribut, ils étaient prêts à le livrer aussitôt entre les mains du gouverneur, ainsi que le dit formellement S. Luc, 20, 20 ; et c’était pour cela sans doute qu’ils avaient amené avec eux les Hérodiens, partisans avoués des Romains. Dans le cas contraire, ils se proposaient de le décrier auprès du peuple comme l’ennemi de la théocratie, et il eût été facile alors de changer en mépris et en haine les sentiments de cette multitude fanatique, qui attendait surtout le Messie parce qu’elle espérait être délivrée par lui du joug de Rome, et spécialement d’impôts qui pesaient lourdement sur la nation. - Pourquoi me tentez-vous ? Jésus fait tomber tout-à-fait le masque hypocrite dont ils s’étaient couverts : Pourquoi me tendez-vous la plus noire embûche sous les dehors de la simplicité, d’un faux amour pour la vérité ? Pourquoi voulez-vous me conduire, sous prétexte de religion, sur le terrain brûlant de la politique ?
Matthieu chap. 22 verset 19. - Montrez-moi la monnaie du tribut. Et ils lui présentèrent un denier. - Après leur avoir montré qu’il connaît tout ce qui se passe dans leurs cœurs, il répond, mais d’une manière bien inattendue, à la question qu’ils lui ont posée. Ils se troublent et pâlissent sous son regard accusateur ; mais sans leur faire d’autre reproche, il leur demande, avec un calme majestueux et divin, la monnaie du tribut, une des pièces de monnaie dont ils se servaient pour payer le tribut à l’empereur. - Un denier : on lui présente un denier romain ; voir Matth. 18, 38 et le commentaire.
Matthieu chap. 22 verset 20. - Et Jésus leur dit : De qui est cette image et cette inscription ? - Le divin Maître poursuit son interrogatoire, changeant ainsi les rôles, comme il se plaisait à le faire dans toutes les occasions semblables. Plaçant le denier en face de ses interlocuteurs, il leur demande : De qui est cette image... ? En écrivant ces lignes, nous avons sous les yeux un denier d’argent frappé durant le règne de Tibère : comme nos monnaies modernes, il porte à l’avers la tête (« imago ») du monarque, autour de laquelle on lit la légende (« superscriptio ») suivante : AUGUSTUS TIB. CÆSAR. L’usage de graver l’effigie des princes sur les monnaies de Rome ne remonte qu’à César. Auguste l’adopta, et ce fut depuis une règle définitive. Parfois les légendes, au lieu de se dérouler en cercle autour de l’image, étaient écrites au-dessous sur deux ou trois lignes parallèles.
Matthieu chap. 22 verset 21. - Ils lui dirent : De César. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. - De César. L’effigie est celle de l’empereur et la légende contient son nom, répondent les étudiants auxquels Jésus fait si bien la leçon. - Rendez donc. Prenant alors cette assertion pour point de départ, le divin Maître prononce l’une de ses sentences les plus profondes, les plus riches en heureuses conséquences, si elle n’eût jamais été oubliée dans la pratique. - A César ce qui est à César. C’est la première partie de la décision : elle répond directement au cas de conscience du v. 17, et règle les devoirs de l’homme, du chrétien surtout, à l’égard de la puissance civile. Si cette image, si cette devise sont celles de César, le denier qui les porte appartient à l’empereur : les hommes qui ont actuellement ce denier entre les mains, qui l’emploient sans scrupule dans leurs contrats d’achat et de vente, montrent par là-même qu’ils agissent sous l’autorité de César, qu’ils sont ses vassaux ; si César leur redemande sa propriété en forme d’impôts et de tribut, ils ne doivent pas hésiter à obéir. Le raisonnement est parfait et les Juifs eux-mêmes en admettaient la force probante : « En tout lieu où la monnaie d'un roi est en vigueur, les habitants reconnaissent ce roi comme leur maître ». Ce langage est du grave Maimonides, tr. Gezelah, c.v. - Toutefois, l’enseignement qui est encore plus important : Et à Dieu ce qui est à Dieu. Ces mots règlent la conduite de l’homme, du chrétien, envers Dieu. Ils montrent qu’au-dessus des autorités de la terre, il y a l’autorité divine, à laquelle nous devons aussi le respect, l’obéissance et l’amour (« Donne à César ton argent, et à Dieu ta personne », dit vigoureusement Tertullien, de Idol. 15) ; que ces deux autorités, l’humaine et la divine, ne sont nullement incompatibles, mais qu’elles peuvent exister de concert pour le bonheur de l’humanité. Ils renferment en outre les gouvernements dans de justes bornes, qu’ils ne sauraient outrepasser sans impiété, et ils leur enseignent le grand principe de la vraie politique : respecter, s’ils veulent être respectés eux-mêmes, les droits sacrés de la religion et de la conscience ; s’allier à Dieu, c’est-à-dire à l’Église, pour empêcher le mal, pour propager la vérité, pour procurer le bien matériel, intellectuel et surtout moral des peuples. Mais où est aujourd’hui la politique chrétienne, basée sur cette parole d’or du Sauveur Jésus ?
Matthieu chap. 22 verset 22. - Ayant entendu cela, ils furent dans l’admiration et le laissant, ils s’en allèrent. - Toute l’assistance est émerveillée ; les tentateurs eux-mêmes, car ce sont eux qui semblent directement désignés, ne peuvent s’empêcher, malgré leurs dispositions hostiles et malgré leur échec, d’admirer la sagesse de Jésus. Toutefois, ils se retirent silencieux. Quelle réplique pouvaient-ils adresser au Sauveur ? - Cet épisode était trop caractéristique pour que les meilleurs peintres n’essayassent pas de la reproduire sur la toile. Valentin, et surtout Titien, se sont rendus célèbres l’un par son « Denier de César », l’autre par son « Christo della moneta ».