34Mais les pharisiens, ayant appris qu’il avait réduit les sadducéens au silence, se rassemblèrent ; 35et l’un d’eux, docteur de la loi, lui fit cette question pour le tenter : 36Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ? 37Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de tout ton esprit. 38C’est là le plus grand et le premier commandement. 39Mais le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 40Dans ces deux commandements sont renfermés la loi et les prophètes.
Matthieu chap. 22 verset 34. - Mais les pharisiens, ayant appris qu’il avait réduit les sadducéens au silence, se rassemblèrent. - L’évangéliste indique d’abord l’occasion de cette nouvelle entrée en lutte des Pharisiens. Honteusement défaits peu d’instants auparavant dans la personne de leurs disciples, Cf. v. 15 et suivants, ils apprennent tout à coup, et non sans un malin plaisir, que le parti sadducéen vient d’éprouver à son tour un échec complet. Quelle gloire et quelle joie pour eux, s’ils pouvaient, en face d’une aussi nombreuse assistance, prendre dans un piège habilement tendu ce Jésus qui venait de battre leurs adversaires ! Ils remporteraient de la sorte une double victoire. Stimulés par cette pensée, ils reviennent aussitôt à la charge, espérant être plus heureux que par le passé. - Il avait réduit les sadducéens au silence : le texte grec emploie de nouveau l’expression pittoresque et très énergique qui signifie proprement museler, bâillonner ; au figuré, imposer silence. - Se rassemblèrent : en grec, selon toute vraisemblance, « en un même lieu » ; Cf. Act. 2, 1. Le sens serait au contraire d’après Kuinœl et plusieurs autres commentateurs : « conspirant de même dans un même but ».
Matthieu chap. 22 verset 35. - Et l’un d’eux, docteur de la loi, lui fit cette question pour le tenter - Ce Scribe sert de porte-parole aux Pharisiens : on l’a chargé, à cause de son habileté, d’adresser à Jésus la question captieuse qui compromettra l’ennemi commun du parti. - Pour le tenter : ici comme en plusieurs autres endroits, l’évangéliste emploie cette formule pour mettre en relief les mauvaises dispositions des interlocuteurs de Jésus. Le cas de conscience posé par le Docteur dans la circonstance présente semble tout d’abord très innocent ; mais il était dans son origine et dans son but, le fruit d’une odieuse perversité, et c’est ce que veut faire remarquer S. Matthieu.
Matthieu chap. 22 verset 36. - Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ? - La loi juive comptait, au dire des Rabbins, 613 préceptes. Or, quand on a devant soi un nombre si considérable de commandements, il est assez naturel de se demander quels sont ceux qui obligent plus ou moins. Telle était la pensée de R. Simlaï : « Si Moïse nous a prescrit 365 lois négatives et 248 lois positives (on avait remarqué que le nombre des premières équivaut aux jour de l’année commune, celui des secondes à la totalité des membres du corps humain !), assurément tous ces préceptes ne sauraient être également importants, ni toutes les transgressions également coupables. Quels sont donc les commandements importants et quelles sont les lois les moins urgentes ? » Traité Makkoth. Grande discussion à ce sujet dans les écrits talmudiques : il n’est pas tellement aisé de déterminer les « præcepta gravia et les « præcepta levia » ! Ne pouvant s’accorder pour le détail, les Rabbins finirent par décider que Dieu n’avait pas marqué ses commandements au point de vue de leur importance, afin que l’homme fût excité par là-même à n’en négliger aucun ; Cf. Debarim R. 4, ad Deut. 22, 6. Et voici qu’on veut embarrasser Notre Seigneur en lui posant cette question à laquelle personne n’avait pu répondre ! - Le plus grand, grand d’une manière absolue, par conséquent « le premier de tous les commandements », ainsi que nous lisons dans S. Marc, 12, 28. Quel est donc le premier commandement de la Thora, celui sur lequel elle repose comme sur une base inébranlable ?
Matthieu chap. 22 verset 37. - Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de tout ton esprit. - Jésus cite librement, d’après la traduction des Septante un verset bien connu du Deutéronome, 6, 5, dans lequel, au moyen de synonymes accumulés à la façon orientale, l’amour de Dieu par-dessus tout est énergiquement inculqué. « On trouve en abondance la loi contenue dans cette parole continuellement répétée. Il agit ainsi pour montrer que l’homme doit brûler pour Dieu d’un si grand amour qu’il ne permette à aucune faculté de son âme de laisser quoi que ce soit exclure, diminuer ou transférer à une créature l’amour qu’il porte à son Dieu», Victor d'Antioche, Maxima Biblioth. Vet. Patr. t. 4. « Le souverain bien, que l’on dit aussi être le meilleur et le plus grand, personne ne doute qu’on doive l’aimer. Mais on ne doit rien aimer plus que lui. Voilà ce que signifient et qu’expriment les paroles suivantes : de toute son âme, de tout son cœur, et tout son esprit », S. August. De Mor. Eccles. Lib. 1 cap. 12. On a souvent cherché à préciser le sens exact et la différence de ces trois expressions, de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit ; mais les exégètes qui ont tenté ce travail difficile n'ont guère abouti qu'à se contredire les uns les autres, sans pouvoir rien affirmer de clair et de certain. Le précepte, tel qu’il est exprimé, revient donc à ces mots de S. Bernard : « La mesure d’aimer Dieu c’est d’aimer sans mesure. »
Matthieu chap. 22 verset 38. - C’est là le plus grand et le premier commandement. - Après avoir rappelé à ses auditeurs ce commandement de la Loi, Jésus le qualifie et affirme qu’il n’y en a pas d’autre qui lui soit supérieur : il les prime tous et de beaucoup. Qui oserait le nier ? - Voilà la réponse qu’on demandait au Sauveur : il la rend aussi précise, aussi catégorique que possible, et montre à ces esprits étroits, à ces cœurs sans amour, quel est tout à la fois le principe et la fin, l’origine et le terme de la Loi et de la religion : c’est la charité pour Dieu. Qu’ils s’attachent donc vraiment à lui au lieu de se perdre dans mille détails mesquins qui les distraient.
Matthieu chap. 22 verset 39. - Mais le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. - Toutefois le Sauveur, désireux d’instruire même ses ennemis, dépasse dans ses explications le but qu’ils lui ont fixé. « Interrogé sur le seul premier commandement, il ne pensa pas pouvoir taire le second, parce que le premier ne peut pas exister véritablement sans l’autre », Victor d’Antioche. – Le second lui est semblable. Ce second commandement est semblable au premier, c’est-à-dire de même nature que lui : tel est le sens de l’adjectif. - Le texte Tu aimeras ton prochain... en est emprunté au Lévitique, 19, 18. Tout y est parfaitement clair : prochain désigne tous les hommes sans exception ; comme toi-même indique le mode et le degré de notre affection pour nos frères.
Matthieu chap. 22 verset 40. - Dans ces deux commandements sont renfermés la loi et les prophètes. - Jésus conclut maintenant sa réponse par un trait général, qui montre le rôle que jouent, relativement à la Loi tout entière, les deux grands préceptes qu’il vient de signaler. - Ces deux commandements, avec emphase. - Sont renfermés ; en grec : sont suspendus : belle figure qui fait du double commandement d’amour le point d’appui de toute la législation théocratique. (Nous avons dit précédemment, Cf. 5, 17 et le commentaire, que l’expression la Loi et les Prophètes désignait chez les Juifs l’ensemble des préceptes révélés). La loi est ainsi ramenée par Jésus à ses deux principes généraux, à deux prescriptions universelles qui comprennent tout le reste et qui embrassent, sans en excepter un seul, la multitude sans nombre de nos devoirs soit envers Dieu, soit envers nos semblables. Le Décalogue, ce divin résumé de la Loi morale et religieuse, est lui-même condensé dans ces deux prescriptions, puisque l’ordre d’aimer Dieu renferme la première table, tandis que l’ordre d’aimer le prochain s’étend à la seconde. S. Paul avait donc raison de dire Rom. 13, 10, que l’amour est la plénitude de la Loi. En effet, écrit S. Grégoire-le-Grand, Hom. 27 in Matth., « Ce qui est commandé ne se solidifie que par la seule charité. Car de même que les nombreux rameaux d’un arbre poussent d’une seule racine, les nombreuses vertus ne tirent leur origine que de la seule charité. Et le rameau d’une bonne œuvre ne garde quelque verdeur que s’il demeure dans la racine de la charité ».