Jésus annonce sa Passion d'une manière définitive, vv. 1 et 2. - Complot du Sanhédrin pour le faire mourir, vv. 3-5. - Le repas et l'onction de Béthanie, vv. 6-13. - Judas offre aux princes des prêtres de leur livrer son Maître, vv. 14-16. - Jésus envoie deux disciples à Jérusalem pour y préparer la cène pascale, vv. 17-19. - Pendant le repas, il annonce qu'un des Douze le trahira, vv. 20-25. - Institution de la Sainte Eucharistie, vv. 26-29. - Jésus prédit le triple reniement de S. Pierre et la fuite des Apôtres, vv. 30-35. - L'agonie de Gethsémani, vv. 36-46. - Arrestation de Notre Seigneur Jésus-Christ, vv. 47-56. - Le Sauveur comparaît devant le Grand Conseil qui le condamne à mort, vv. 57-68. - Reniement de S. Pierre, vv. 69-75.
Les fonctions prophétiques du Christ sont terminées : son rôle sacerdotal va commencer, car nous abordons ici la narration proprement dite de la Passion. Les quatre évangélistes se sont unis pour l'écrire, et, si nous ne les avons vus que rarement raconter tous ensemble le même fait, désormais leurs récits seront presque toujours parallèles. Aucun d'eux ne pouvait passer sous silence des événements d'une telle gravité, d'un tel intérêt pour le lecteur chrétien. Ils se complaisent même à nous fournir des détails plus nombreux que partout ailleurs. En effet, ils l'avaient compris, « l'histoire de la Passion est la plus haute et la plus sainte des histoires, c'est le point central autour duquel roule toute l'histoire du monde », Heubner. Les exégètes, comme les évangélistes, aiment à s'étendre sur ces incidents, si beaux malgré la tristesse dont ils sont empreints. Plusieurs ont même composé sur la Passion de Notre Seigneur des monographies considérables dans lesquelles ils en étudient les moindres traits, en s'éclairant de toutes les lumières que peut procurer l'archéologie profane et sacrée. Nous signalons spécialement les ouvrages suivants au lecteur studieux : Ant. Bynæus, de Morte J. Chr., Amsterd. 1691-1698, 3 vol. in-4° ; J. Val. Henneberg, Commentar über die Geschichte der Leiden u. des Todes Jesu Chr., Leipz., 1822 (ces deux auteurs sont protestants) ; Friedlieb, Archæologie der Leidengeschichte, Bonn, 1842 ; Jos. Langen, die letzten Lebenstage Jesu, Fribourg-en-Brisgau, 1864 ; C. Fouard, la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, Rouen 1876.
1Et il arriva que, lorsque Jésus eut achevé tous ces discours, il dit à ses disciples : 2Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours, et le Fils de l’homme sera livré pour être crucifié.
Matthieu chap. 26 verset 1. - Et il arriva que, lorsque Jésus eut achevé tous ces discours, il dit à ses disciples. - Et il arriva... S. Matthieu emploie volontiers ces mots comme une formule de transition dans les circonstances solennelles ; cf. 7, 28 ; 11, 1 ; 13, 53 ; 19, 1. Ils lui servent ici à introduire le dénouement final. - Achevé tous ces discours. L'évangéliste voudrait-il parler de tous les discours prononcés par Notre Seigneur depuis le début de sa Vie publique ? S. Thomas d'Aquin, Wichelhaus, Bisping, etc., l'ont pensé. Mais nous croyons qu'il fait seulement allusion aux dernières instructions de Jésus, contenues dans les trois derniers chapitres, 23-25, et adressées en partie au peuple, en partie aux Apôtres. - Il dit à ses disciples... Quand leur fit-il la confidence que nous allons entendre ? Selon toute vraisemblance, peu d'instants après avoir achevé son discours eschatologique, par conséquent le mardi soir. La phrase même de S. Matthieu paraît le dire assez clairement ; car elle suppose qu'il n'y eut pas d'intervalle notable entre la conclusion du Discours et la communication faite aux Douze par le Sauveur. Voilà donc Jésus retiré désormais dans le cercle calme et intime des siens, se préparant d'une manière immédiate au sacrifice.
Matthieu chap. 26 verset 2. - Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours, et le Fils de l’homme sera livré pour être crucifié. - Vous savez ; il s'agissait d'un fait bien manifeste. - Dans deux jours, après deux jours. Cette date est assez vague en elle-même, parce qu'elle autorise plusieurs manières de supputer les jours. Il est cependant probable qu'elle équivaut à notre formule « après-demain ». La Pâque commençant cette année-là dans la soirée de jeudi, comme nous le dirons plus loin, cf. v. 17 et le commentaire, ce dût être réellement le mardi que Jésus-Christ tint ce langage à ses Apôtres. - La Pâque se fera. La Pâque était la première et la plus solennelle des trois grandes fêtes de l'année ecclésiastique chez les Juifs. Au livre de l'Exode, chap. 12, où son origine est racontée, on voit qu'elle fut instituée en souvenir de la dixième plaie d'Égypte. L'ange de Jéhovah, passant devant les maisons pendant la nuit qui suivit la première célébration du festin pascal, immola tous les premiers-nés des Égyptiens ; ceux des Hébreux furent sauvés par le sang de l'agneau dont ils avaient marqué leurs portes. De ce passage terrible ou miséricordieux dériva l'appellation de la solennité, d'après les indications de Dieu lui-même, cf. Ex. 12, 27, 28. - La fête de Pâque commençait le soir du 14 nisan et durait toute une octave à partir de ce moment, c'est-à-dire jusqu'au soir du 21. Le 15 et le 21 étaient les deux jours principaux : on les chômait d'obligation. Jésus fait évidemment allusion à la soirée préliminaire du 14, aux premières vêpres, dirions-nous aujourd'hui, puisqu'il parle de la trahison de Judas, qui eut lieu vers la fin de cette même soirée. - Sera livré... Rappelant aux Douze des révélations antérieures, cf. 16, 21 ; 20, 18, le divin Maître ajoute que la Pâque prochaine amènera pour eux et pour lui de graves événements. C'est alors en effet que le Fils de l'homme sera trahi, crucifié, ainsi qu'il l'a prédit. Cette prophétie ajoute aux précédentes un élément nouveau : elle fixe d'une manière très précise l'époque de la Passion du Christ. Jésus ne veut pas que les Apôtres soient pris au dépourvu par l'arrivée soudaine, imprévue d'un pareil fait. - Dans le grec, on lit est livré au présent : ce temps marque mieux la proximité de la Passion et surtout son caractère irrévocable. « Jésus était prêt à tout supporter, et déjà l’ennemi s’agitait », dit fort bien Bengel.
3Alors les princes des prêtres et les anciens du peuple s’assemblèrent dans la cour du grand prêtre, appelé Caïphe ; 4et ils tinrent conseil pour se saisir de Jésus par ruse, et le faire mourir. 5Mais ils disaient : Que ce ne soit pas pendant la fête, de peur qu’il n’y ait du tumulte parmi le peuple.
Matthieu chap. 26 verset 3. - Alors les princes des prêtres et les anciens du peuple s’assemblèrent dans la cour du grand prêtre, appelé Caïphe. - Alors se rapporte aux deux premiers versets de ce chapitre et désigne encore la soirée du mardi. Au moment même où Jésus tenait aux Apôtres le langage que nous venons d'entendre, les membres du Sanhédrin se réunissaient donc pour comploter contre lui. Souvenons-nous qu'en ce jour-là, quelques heures auparavant, il les avait profondément humiliés, ouvertement accusés devant le peuple ; cf. 21, 23 et ss., 46 ; 22 ; 23. Le Sauveur annonce sa mort : ses ennemis la décident. Lui, il en connaît l'heure précise : pour eux l'époque est incertaine. Il y a là un rapprochement et un contraste frappants. - Les princes des prêtres et les anciens... La « Recepta » grecque mentionne également les Scribes, d'où il suit que nous allons assister à une réunion complète et officielle du Sanhédrin. Voir sur la composition de ce corps célèbre 2, 4 et le commentaire. - Dans la cour du grand-prêtre... L'assemblée n'a pas lieu dans le Gazzith, ou salle « des pierres taillées », qui était située dans les dépendances du temple (voir Ancessi, Atlas archéologique, pl. 9 et 10), et où devaient régulièrement se tenir les séances de ce genre : mais elle est convoquée chez le prince des prêtres, son président. Nous essaierons d'indiquer plus bas les motifs de cette anomalie. L'expression latine « atrium » désigne tantôt une grande pièce rectangulaire communiquant immédiatement avec le vestibule et pouvant servir de lieu de réunion (cf. A. Rich, Dictionn. des antiq. rom. et grecq. s. v. Atrium) , tantôt une cour intérieure entouré de galeries et de portiques, cf. vv. 58-69, etc., tantôt enfin par synecdoque la maison même dont l'atrium faisait partie. Nous nous arrêtons ici à ce dernier sens avec plusieurs exégètes (Fritzsche, de Wette, Schegg. cf. Bretschneider, Lexic. man. t. 1, p. 144). L'évangéliste note comme une circonstance extraordinaire que le grand Conseil s'assembla dans le palais du grand-prêtre. - Appelé Caïphe. L'expression « appelé » est d'une exactitude parfaite ; le vrai nom du prince des prêtres était Joseph ; cf. Fl. Joseph, Ant. 18, 2, 2 et 4, 3. Le surnom de Caïphe était devenu sa dénomination usuelle et populaire. Cet homme sinistre avait été élevé au souverain Pontificat par le procureur Valérius Gratus : il en exerça les fonctions pendant 17 ou 18 ans, jusqu'à ce qu'il fut déposé par le Proconsul Vitellius, a. D. 36. La suite du récit évangélique nous dévoilera son caractère et la part qu'il prit à la condamnation de Jésus. La toute-puissance ecclésiastique et la toute-puissance judiciaire qu'il réunissait entre ses mains en faisaient alors plus haut personnage du Judaïsme.
Matthieu chap. 26 verset 4. - Et ils tinrent conseil pour se saisir de Jésus par ruse, et le faire mourir. - Ils tinrent conseil. Conseil ou plutôt conciliabule satanique, ainsi qu'il ressort de la ligne suivante. - La conjonction pour indique tout à la fois le but et le résultat de l 'assemblée. - Se saisir de Jésus par ruse. Tel fut l'objet principal de la discussion : arrêter Jésus par ruse, d'une façon clandestine, sans exciter aucun émoi parmi ses partisans. - Et le faire mourir. La mort du Sauveur avait déjà été décidée depuis assez longtemps, cf. 12, 14 ; Marc. 3, 6 ; récemment encore on était revenu sur ce projet d'une manière définitive, cf. Joan. 10, 47-53. Cette fois, il s'agit donc avant tout de son arrestation. Aussi le substantif « ruse » ne retombe-t-il que sur le premier des deux verbes. Quand Jésus sera tombé entre les mains des Sanhédristes, il n'auront plus besoin de ruse pour le faire disparaître : le principal est de se saisir de sa personne. Déjà l'on voit qu'il ne faudra pas s'attendre à un procès régulier : ces détails préliminaires laissent deviner que le Sanhédrin visait « à une exécution sommaire, si ce n'est à un assassinat ». Reuss, Hist. Évangél. p. 619.
Matthieu chap. 26 verset 5. - Mais ils disaient : Que ce ne soit pas pendant la fête, de peur qu’il n’y ait du tumulte parmi le peuple. - Après cette décision générale, ils prennent une détermination particulière. - Pas pendant la fête. Dans le grec, pendant la fête, c'est-à-dire pendant toute l'octave pascale. En effet, le danger eût été à peu près le même jusqu'à la fin, la plupart des pèlerins venus à Jérusalem pour la Pâque ne s'en allant qu'à l'issue complète de la solennité. La Vulgate semble à tort restreindre l'expression au premier jour de la fête. - De peur qu'il n'y ait du tumulte. Les Sanhédristes qui opinent en faveur d'un délai allèguent ainsi leur motif déterminant. Parfois sans doute il arrivait aux autorités juives de retarder les exécutions capitales jusqu'à l'époque des grandes fêtes, afin de produire sur les masses une salutaire impression d'effroi par le spectacle des supplices qui attendaient les coupables ; mais, dans le cas actuel, on comprenait que l'effet pourrait être totalement manqué, bien plus, qu'un mouvement séditieux était fort à craindre, le peuple étant en grande partie favorable à Jésus. Ses plus chauds partisans n'étaient-ils pas des Galiléens, c'est-à-dire des hommes remuants, facilement irritables ? A cette époque, du reste, rien n'était plus commun à Jérusalem qu'une émeute au moment d'une fête. Les textes de Flav. Josèphe, Bell. Jud. 1, 4, 3 ; cf. 2, 12, 1 ; 4, 7, 2, prouvent que ses compatriotes étaient coutumiers du fait. L'avis d'attendre la fin de la Pâque et le départ de la foule était donc très prudent, car il assurait la réussite du projet antérieurement adopté. Il paraît toutefois manifeste qu'il ne portait pas sur le fait de l'arrestation de Jésus, laquelle devait avoir lieu le plus tôt possible, dès qu'une circonstance heureuse la faciliterait : il ne concernait probablement que l'exécution du Sauveur. - Telle fut la résolution votée en dernier lieu. Et pourtant, chose étonnante, Notre Seigneur fut mis à mort publiquement, non seulement durant l'octave pascale, mais, selon l'opinion que nous croyons la plus probable, au jour principal de la solennité, le 15 nisan, au su et au vu de tout le peuple. Pourquoi ce brusque revirement d'idées ? Sans nul doute, parce que le Sanhédrin apprit bientôt que ses craintes de sédition n'étaient pas fondées, et il l'apprit quand il vit Judas, l'un des Apôtres, trahir si facilement son Maître. Jésus, qu'ils supposaient tant aimé du peuple, avait donc des adversaires jusqu'au sein de son cercle le plus intime ? Assurément, tout un parti nombreux parmi ses partisans pensait comme Judas, agirait comme Judas, et l'on pouvait sans danger affronter l'opinion publique. La victoire serait ainsi plus éclatante pour les Pharisiens, la défaite de Jésus serait plus écrasante. C'est pour cela que le Grand Conseil revint plus tard sur sa décision. - On trouvera dans Fabricius, Codex apocr. Nov. Test. t. 3, p. 487 et ss., le protocole apocryphe de la séance du Sanhédrin que S. Matthieu a résumée dans ces trois versets. Des pièces encore plus intéressantes, recueillies par MM. les abbés Lémann et réunies dans leur récent opuscule : Valeur de l'assemblée qui prononça la peine de mort contre Jésus-Christ, Lyon, 1876, permettent de reconstituer en grande partie la liste des personnages qui composaient alors le Grand Conseil des Juifs, et d'apprécier leur valeur morale. En lisant ces documents, on comprend que, d'une cour suprême ainsi constituée, abstraction faite de la haine qu'elle portait à Jésus, celui-ci ne pouvait attendre ni justice, ni pitié.