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16. - Jésus devant Pilate, vv. 11-26. Parall. Marc. 16, 2-15 ; Luc. 23, 2-5, 13-15 ; Joan. 18, 29-19, 1.

11Or Jésus comparut devant le gouverneur, et le gouverneur l’interrogea en ces termes : Es-tu le roi des Juifs ? Jésus lui répondit : Tu le dis. 12Et comme il était accusé par les princes des prêtres et les anciens, il ne répondit rien. 13Alors Pilate lui dit : N’entends-tu pas quels graves témoignages ils portent contre toi ? 14Mais il ne lui répondit pas un seul mot, de sorte que le gouverneur en fut très étonné. 15Or, le jour de la fête, le gouverneur avait coutume de délivrer un prisonnier, celui que le peuple demandait. 16Il avait alors un prisonnier célèbre, nommé Barabbas.17Comme ils étaient donc assemblés, Pilate leur dit : Qui voulez-vous que je vous délivre ? Barabbas ou Jésus, qui est appelé Christ ? 18Car il savait que c’était par envie qu’ils l’avaient livré. 19Pendant qu’il était assis sur son tribunal, sa femme lui envoya dire : Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste car j’ai beaucoup souffert aujourd’hui en songe à cause de lui.20Mais les princes des prêtres et les anciens persuadèrent le peuple de demander Barabbas et de faire périr Jésus. 21Le gouverneur, prenant la parole, leur dit : Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre ? Ils dirent : Barabbas. 22Pilate leur dit : Que ferai-je donc de Jésus, qui est appelé Christ ? 23Ils répondirent tous : Qu’il soit crucifié. Le gouverneur leur dit : Mais quel mal a-t-il fait ? Et ils crièrent encore plus fort, en disant : Qu’il soit crucifié. 24Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que le tumulte allait croissant, prit de l’eau, et se lava les mains devant le peuple, en disant : Je suis innocent du sang de ce juste ; c’est à vous de voir. 25Et tout le peuple répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants.26Alors il leur délivra Barabbas, et après avoir fait flageller Jésus, il le leur livra pour être crucifié.

C'est dans le troisième et dans le quatrième Évangile que cette scène a été le plus exactement décrite. Cependant S. Matthieu, quoiqu'il abrège ou qu'il supprime plusieurs détails, a très bien conservé à cet intéressant et douloureux tableau son caractère original. Il s'applique spécialement à relever les incidents qui prouvent l'innocence de Jésus, comme aussi les diverses tentatives de Pilate pour le sauver.

 

Matthieu chap. 27 verset 11. - Or Jésus comparut devant le gouverneur, et le gouverneur l’interrogea en ces termes : Es-tu le roi des Juifs ? Jésus lui répondit : Tu le dis. - La particule « Or » sert de transition, de même qu'au verset 1. Elle ferme la longue parenthèse ouverte au verset 2, et nous ramène au prétoire à la suite de Jésus et du Sanhédrin. Voilà la douce et innocente victime debout devant un nouveau tribunal et devant un nouveau juge. Pilate ne sera pas moins inique que Caïphe. Du moins il est sans parti pris contre Jésus ; tout au contraire, il s'intéresse vivement à son sort, et dirige les débats dans un sens favorable à l'accusé. - Il l'interrogea... Puisque le procurateur devait confirmer ou annuler la sentence du sanhédrin, d'après les prescriptions romaines, il fallait bien qu'il fît subir à son tour un interrogatoire à Jésus. - Es-tu le roi des Juifs ? Cette question qu'il lui pose tout d'abord, d'après le récit de S. Matthieu, devient plus intelligible quand on a lu les rédactions de S. Luc et de S. Jean. Pilate avait demandé en premier lieu aux Sanhédristes les charges qu'ils portaient contre le Sauveur, et ceux-ci l'avaient accusé d'élever un trône contre celui de César et de se dire roi des Juifs. C'est alors seulement que le gouverneur interpella directement Jésus pour savoir s'il était en effet le roi des Juifs. - Tu le dis, c'est-à-dire : Oui, je le suis. Cf. 26, 64. Notre Seigneur proclame sa royauté devant Pilate, de même qu'il avait proclamé sa dignité messianique en face du Sanhédrin. C'est sans doute à ce courageux témoignage que S. Paul fait allusion dans sa première Épître à Timothée, 6, 13. Jésus ne répondit ainsi qu'après avoir échangé plusieurs phrases avec Pilate et lui avoir fait connaître la nature toute spirituelle de son royaume. Cf. Joan. 18, 33-37.

 

Matthieu chap. 27 verset 12. - Et comme il était accusé par les princes des prêtres et les anciens, il ne répondit rien. - Les membres du Grand Conseil l'interrompent bruyamment pour protester contre ses prétentions et pour diriger contre lui les accusations les plus violentes, les plus injustes. A leur égard, Jésus reprend sa majestueuse attitude de la nuit, cf. 26, 63. Les déclarations qu'il a faites au gouverneur suffisent ; il n'a pas à se défendre davantage. Maintenant que son heure est venue, il serait indigne de lui d'entrer en lutte avec des ennemis aussi passionnés. « Maudit, il ne maudit pas ; tourmenté, il ne menace personne ; mais il s'abandonne à celui qui le juge avec injustice ». 1 Petr. 2, 23.

 

Matthieu chap. 27 verset 13. - Alors Pilate lui dit : N’entends-tu pas quels graves témoignages ils portent contre toi ? - Pilate est frappé de ce noble silence. Jamais encore, dans sa longue administration, il n'a rencontré un si noble accusé. Touché de pitié, il ne peut retenir une exclamation pleine de sympathie pour Jésus. « Ne vois-tu pas, lui demande-t-il, quels témoignages accablants ils portent contre toi ? » . Ils l'accusaient, en effet, de pousser les Juifs à la révolte dans toute l'étendue de la Palestine, cf. Luc. 23, 5. Pilate qui avait compris son innocence dès le premier instant, cf. Luc, ibid. v. 4, voudrait le voir réduire à néant par quelques paroles les accusations des Sanhédristes.

 

Matthieu chap. 27 verset 14. - Mais il ne lui répondit pas un seul mot, de sorte que le gouverneur en fut très étonné. - Même silence de la part de Jésus. Oui, il lui serait aisé de se défendre et de se justifier : mais n'a-t-il pas promis de mourir pour le salut des hommes ? Pour s'encourager dans ce moment d'angoisse, il pense aux lignes sublimes par lesquelles, six cent ans auparavant, Isaïe décrivait sa Passion : « S'il a été sacrifié, c'est qu'il l'a voulu ; voilà pourquoi, il n'a pas ouvert la bouche. Comme une brebis conduite à la boucherie, comme un agneau en présence de celui qui le tond, il se tait, et n'ouvre même pas la bouche », Is. 53, 7. - Le gouverneur en fut très étonné. L'étonnement de Pilate se change en admiration : il admire cette dignité, ce calme, ce mépris de la mort. Pourquoi le procurateur, écoutant la voix de sa conscience, ne mit-il pas aussitôt Jésus en liberté ? Nous le comprendrons mieux en étudiant le passage parallèle de S. Jean : Il craint de déplaire à ces Juifs qu'il méprise pourtant, et d'être accusé par eux auprès de César de n'avoir pas réprimé les audacieuses menées d'un homme qui voulait se faire roi de Jérusalem. Mais, apprenant alors que Jésus était Galiléen, il croit se débarrasser habilement de cette cause délicate en la faisant trancher par Hérode qui se trouvait en ce moment dans la capitale ; cf. Luc. 23, 6-12. L'expédient ne réussit pas, une heure ou deux après, nous retrouvons Jésus au prétoire.

 

Matthieu chap. 27 verset 15. - Or, le jour de la fête, le gouverneur avait coutume de délivrer un prisonnier, celui que le peuple demandait. - Pilate, en homme habile et rusé, prend une autre voie pour dégager de toutes manières sa responsabilité dans le procès de Jésus. Il lui répugne de condamner l'accusé ; il n'ose pas le relâcher de lui-même et lutter ainsi en face contre le tribunal suprême des Juifs. Il se souvient tout à coup d'une coutume qui le tirera, pense-t-il, complètement d'embarras. Le jour de la fête désigne évidemment la Pâque, d'après le contexte ; cf. Joan. 18, 39. C'était la fête par excellence du Judaïsme. Il avait coutume : d'après S. Luc, « il était obligé de » : Il ne s'agit donc pas seulement d'une ancienne coutume, mais d'un droit réel, dont les Juifs pouvaient réclamer l'exécution. Était-ce un privilège que les Romains leur avaient accordé après la conquête pour se donner un certain air de générosité ? Rosenmüller, Friedlieb, M. Fouard et d'autres exégètes l'ont pensé. Mais la plupart des commentateurs supposent avec plus de vraisemblance que c'était un usage établi très-anciennement par les Juifs eux-mêmes, en souvenir de la délivrance du joug Égyptien, et simplement maintenu par les Romains. Cela ressort des paroles adressées au peuple par Pilate, selon la rédaction de S. Jean, 18, 39 : « C'est la coutume qu'à la fête de Pâque je vous délivre quelqu'un » . Le gouverneur donne expressément à la coutume une origine judaïque. Il existait toutefois des usages analogues chez les païens ; à Rome, on enlevait aux esclaves leurs chaînes pour la fête des « Lectisternia », et en Grèce les prisonniers eux-mêmes pouvaient prendre part aux solennités célébrées en l'honneur de Bacchus. - Celui que le peuple demandait. C'était la foule qui choisissait. Mais, dans la circonstance présente, Pilate se promet de diriger le choix de telle sorte que Jésus puisse bénéficier du privilège à l'exclusion de tout autre captif.

 

Matthieu chap. 27 verset 16. - Il avait alors un prisonnier célèbre, nommé Barabbas. - Le prisonnier « célèbre » que Pilate veut opposer à Jésus était un de ces bandits qui ravageaient alors la Palestine : il s'était rendu coupable d'assassinat. Cf. Luc. 23, 19 ; Joan. 18, 40. Son nom, Barabbas, est mentionné par les quatre évangélistes. Les hébraïsants modernes ne sont pas d'accord sur l'étymologie de cette dénomination commune alors chez les Juifs (cf. Lightfoot, Hor. Hebr. p. 489), mais qui est écrite de quatre manières différentes dans les manuscrits grecs. Les uns l'expliquent par Bar-rabba, fils du docteur (Langen, etc.) ; d'autres par Bar-rabbân, fils de notre maître (Ewald, etc.) ; d'autres enfin par Bar-abba, fils du père. S. Jérôme admettait déjà et très-justement, croyons-nous, cette dernière interprétation, in Ps. 108, cf. Theophyl. in h.l. Il est possible pourtant que Abba ait été un nom propre. Barabbas serait alors une de ces appellations patronymiques si fréquentes chez les Sémites, et signifierait fils d'Abba. Cf. Simonis, Onomasticon N. T. p. 38. Un grand nombre de manuscrits grecs, peu anciens à la vérité, mais corroborés par la version arménienne, appellent Jésus Barabbas, soit ici soit au v. 47, le malfaiteur que Pilate opposa au Sauveur. Cette leçon, qu'Origène affirme avoir parfois rencontrée, a été adoptée par plusieurs critiques distingués, tels que Lachmann, Fritzsche et Tischendorf. Mais la plupart des commentateurs la rejettent à bon droit : si elle eût été authentique, comment pourrait-on expliquer son omission dans les manuscrits anciens et dans les versions les plus importantes ?

 

Matthieu chap. 27 verset 17. Comme ils étaient donc assemblés, Pilate leur dit : Qui voulez-vous que je vous délivre ? Barabbas ou Jésus, qui est appelé Christ ? - Le gouverneur, par une diversion habile, donne le choix entre cet homme et Jésus à la foule qui s'est massée devant le prétoire depuis le commencement des débats. - Barabbas ou Jésus ? Quel contraste ! Aussi ne doute-t-il nullement qu'on ne choisisse aussitôt Jésus. La décence la plus élémentaire obligera le peuple à sauver Notre Seigneur plutôt qu'un vil scélérat. - Qui est appelé Christ. Pilate appuya sans doute sur ces mots. Prenez garde, c'est peut-être votre Messie. Voudriez-vous le laisser mourir ? Le procurateur suppose, suivant la pensée de S. Jean Chrysostôme, que s'ils se refusent à l'absoudre en tant qu'innocent, ils consentiront du moins à le gracier par honneur pour la solennité pascale.

 

Matthieu chap. 27 verset 18. - Car il savait que c’était par envie qu’ils l’avaient livré. - Il avait été facile à un juge exercé comme l'était Pilate de deviner le véritable motif qui poussait les Sanhédristes à demander la condamnation de Jésus. La passion avec laquelle ils l'avaient accusé, la répétition constante des mêmes charges, sans preuve sérieuse ; d'un autre côté l'attitude, le langage et la physionomie du Sauveur, qui n'indiquaient rien moins qu'un malfaiteur, peut-être aussi les renseignements que Pilate avait pu recevoir soit pendant que Jésus était conduit chez Hérode, soit auparavant, tout lui avait fait comprendre que les poursuites avaient été intentées par le plus bas de tous les mobiles.

 

Matthieu chap. 27 verset 19. - Pendant qu’il était assis sur son tribunal, sa femme lui envoya dire : Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste car j’ai beaucoup souffert aujourd’hui en songe à cause de lui. - Le gouverneur venait de remettre à la foule le soin d'absoudre Jésus ; c'est en ce sens qu'il l'avait ostensiblement éclairée pour diriger son choix. Il avait même pris place sur son tribunal et s'était assis sur la chaise curule qui dominait l'estrade (Gabbatha, cf. Joan. 19, 13) pour confirmer le vote du peuple, et prononcer selon toutes les formalités romaines une sentence d'acquittement en faveur de Jésus, lorsqu'il se produisit un incident remarquable, qui ne fit que fortifier son dessein de mettre Notre Seigneur en liberté. - Sa femme lui envoya dire. Primitivement, il était interdit d'une manière très sévère aux magistrats romains envoyés dans les provinces d'emmener leurs femmes avec eux. Cette loi fut rapportée par Tibère : mais il fut établi que les gouverneurs et autres officiers seraient responsables de la conduite de leurs femmes et spécialement des intrigues qu'elles pourraient nouer ; cf. Tac. Annal. 3, 33-34. Il n'est donc pas surprenant de rencontrer Claudia Procula, ou simplement Procla, comme l'appelle la tradition (cf. Nicephor, Hist. Eccl. 1, 30), auprès de Pilate, son mari, en Judée et même à Jérusalem. Cette femme intervient tout à coup d'une manière touchante dans le procès de Jésus, comme le prouve le message pressant qu'elle envoie au procurateur. Son langage est clair : Ne condamne pas ce juste ! Fait-elle dire par un serviteur. « Ce juste » : c'est un beau nom qu'elle donne à Jésus. Elle connaissait peut-être le Sauveur par ouï-dire, car sa réputation était toujours allée en grossissant depuis les débuts de sa Vie publique. Ou bien, c'est en songe qu'elle avait été merveilleusement éclairée sur le caractère du Sauveur. En effet, bien que plusieurs auteurs modernes aient regardé le songe de la femme de Pilate comme un fait purement naturel, produit par les événements de la dernière nuit qu'elle aurait appris avant de s'endormir, il nous semble impossible de n'y pas voir, à la suite des Pères et de la généralité des interprètes, un vrai prodige surnaturel. Toutefois les écrivains ecclésiastiques n'apprécient pas de la même manière la nature de cet incident. Il en est (S. Ignace, ad Philipp. c. 5, Le Vénérable Bède, S. Bernard, l'auteur du poème Heliand) qui l'attribuent au démon. Satan aurait voulu, disent-ils, en suscitant à Jésus de vives et puissantes sympathies, empêcher l’œuvre de la Rédemption d'être complète. La plupart cependant, en particulier Origène, S. Jean Chrysost, S. Augustin, etc., supposent, et bien justement, une origine toute céleste au songe de la femme du gouverneur. M. Reisch, Comm. in h.l., fait à ce sujet de sages réflexions : « En face des faux témoignages des hommes, nous voyons le ciel incessamment occupé à procurer au Sauveur tout l'assistance qui était compatible avec les divins décrets, et surtout à attester son innocence et sa sainteté. En ce moment, le Judaïsme n'était ni capable, ni digne de recevoir une révélation supérieure. A la fin, comme autrefois au commencement de la vie du Christ, les avertissements divins s'adressent à des étrangers ». Cf. S. Hilaire, Comm. in h.l. - J'ai beaucoup souffert. Ces mots indiquent que les détails du songe avaient revêtu un caractère effrayant et terrible : mais de crainte de tomber dans l'arbitraire, nous préférons nous dispenser de toute conjecture à ce sujet. Les païens attachaient une très grande importance aux songes, qu'ils croyaient directement venus de Zeus, selon l'expression du vieil Homère. - Aujourd'hui, par conséquent dans la seconde partie de la nuit. Il n'était guère alors que 7 ou 8 heures du matin. Tel fut le langage qui fut porté à Pilate de la part de sa femme. Il annonce, dans celle qui l'avait transmis, non seulement un intérêt passager pour Notre Seigneur, mais encore une âme profondément religieuse, bien élevée au-dessus des préjugés étroits du paganisme. L'historien Josèphe nous apprend, Bell. Jud. 20, 2, qu'un grand nombre de femmes romaines, gagnées par les beautés dogmatiques et morales de la religion mosaïque, s'étaient fait recevoir prosélytes. La femme de Pilate, d'après l'Évangile apocryphe de Nicodème (chap. 2) qui renferme souvent des détails dignes de foi, aurait fait construire de nombreuses synagogues. Pourquoi, après la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, ne serait-elle pas devenue chrétienne ? Une tradition qui remonte au moins jusqu'à l'époque d'Origène, voir ses Hom. in Matth. 35, affirme expressément sa conversion. Le ménologe grec va même jusqu'à la placer au rang des Saints ; Cf. Calmet, Dictionn. de la Bible, au mot Procla. Nous pouvons en tout cas nous écrier avec Origène, à la fin de cet épisode intéressant, dont S. Matthieu seul nous a gardé le souvenir : « Nous disons que l'épouse de Pilate est bienheureuse, car en songe elle a beaucoup souffert à cause de Jésus ».

 

Matthieu chap. 27 verset 20. - Mais les princes des prêtres et les anciens persuadèrent le peuple de demander Barabbas et de faire périr Jésus. - L'intervention de cette noble Romaine en faveur de Jésus ne devait pas avoir plus de puissance sur le cœur de Pilate que le témoignage de Judas, cf. v. 4, n'en avait eu sur la volonté des Sanhédristes. Ceux-ci étaient trop endurcis, celui-là était trop faible pour se laisser influencer par n'importe quel témoignage favorable au divin accusé. D'ailleurs, pendant que la grâce agissait visiblement sur Pilate par l'intermédiaire de sa femme pour qu'il se conduisît en juste juge, le démon se servait des princes des prêtres et des autres membres du Sanhédrin pour forcer en quelque sorte la main au lâche gouverneur. « Son épouse l'avertissait, la grâce l'éclairait dans la nuit, la divinité s'imposait », S. Ambr. Exp. in Luc., l. 10, c. 100. - Ils persuadèrent le peuple. L'évangéliste nous les montre parcourant les rangs de la foule, durant la courte interruption de l'audience occasionnée par l'incident que nous venons de lire, et, à force de mensonges et d'accusations perfides, persuadant à ce peuple mobile de demander la liberté pour Barabbas. - Et de faire périr Jésus. Choisir Barabbas, c'était laisser Jésus sous le coup de la condamnation portée contre lui ; c'était par conséquent, les Sanhédristes n'en doutaient pas, obtenir prochainement de Pilate, qu'ils voyaient faiblir, l'autorisation d'exécuter leur arrêt de mort.

 

Matthieu chap. 27 verset 21. - Le gouverneur, prenant la parole, leur dit : Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre ? Ils dirent : Barabbas. - Après avoir reçu le message de sa femme, Pilate reprend la séance un moment suspendue, et il réitère sa question du v. 17 : Lequel de ces deux hommes voulez-vous que je vous délivre ? La multitude, aveuglée par les insinuations haineuses des prêtres et des Scribes, ose préférer Barabbas à Jésus ! « La foule, comme une troupe de bêtes féroces qui suivent la voie large, demanda qu’on lui délivrât Barabbas ... Tous ceux encore qui sont semblables aux Juifs, ou dans leur croyance ou dans leur vie, veulent la délivrance de Barabbas », Orig. in h.l.

 

Matthieu chap. 27 verset 22. - Pilate leur dit : Que ferai-je donc de Jésus, qui est appelé Christ ? - Pilate est visiblement désappointé, déconcerté, par cette préférence à laquelle il était loin de s'attendre. Mais, cachant aussitôt son dépit et jouant au plus fin, il fait une nouvelle tentative pour obtenir de la foule la mise en liberté de Jésus. Je vous accorde la grâce de Barabbas, c'est votre droit. Mais que ferai-je de Jésus ? C'était insinuer aux Juifs qu'il lui répugnait de le condamner et qu'il l'élargirait volontiers s'ils retiraient l'accusation portée contre lui.

 

Matthieu chap. 27 verset 23. - Ils répondirent tous : Qu’il soit crucifié. Le gouverneur leur dit : Mais quel mal a-t-il fait ? Et ils crièrent encore plus fort, en disant : Qu’il soit crucifié. - Tous, le peuple et les membres du Grand Conseil, poussent de concert un cri déicide : Qu'il soit crucifié ! Pour Jésus ils ne demandent pas la mort pure et simple, mais le supplice si douloureux, si ignominieux de la croix, auquel la loi romaine condamnait tous les séditieux qui ne jouissaient pas du droit de cité. Pilate réplique : Quel mal a-t-il fait ? C'est-à-dire : Il n'a commis aucun crime : comment donc pouvez-vous exiger que je le condamne à mort ? Mais des représentations aussi timides devaient rester sans influence sur une populace altérée de sang. En entendant la dernière observation de Pilate, les Juifs se mirent à crier avec un redoublement de rage : qu'il soit crucifié ! Ils attendent impatiemment leur Messie ; puis, quand il se présente les mains chargées de bienfaits, voilà l'accueil qu'ils lui réservent !

 

Matthieu chap. 27 verset 24. - Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que le tumulte allait croissant, prit de l’eau, et se lava les mains devant le peuple, en disant : Je suis innocent du sang de ce juste ; c’est à vous de voir. - Pilate s'aperçoit trop tard qu'il est débordé. Ce sera toujours le sort de ces politiques, prétendus sages, qui s'imaginent pouvoir endormir les passions populaires par des concessions dangereuses, sans penser que les masses, devenant de plus en plus exigeantes, renverseront bientôt les faibles digues par lesquelles on avait cru pouvoir arrêter leurs violences. Non seulement Pilate n'a rien obtenu en échange de ses fâcheuses avances ; mais il voit que ses efforts pour calmer la foule n'aboutissent qu'à la surexciter davantage. Une émeute réelle est à craindre. Que fera-t-il ? Il comprendra peut-être enfin qu'un acte de vigueur est seul capable d'arracher un innocent à la mort, et de se soustraire lui-même à une infamie ? Non ! Il se fait apporter de l'eau, se lave les mains devant le peuple en attestant qu'il n'est pour rien dans le supplice de Jésus ; puis, croyant avoir ainsi tranquillisé sa conscience, éloigné toute injustice de son cœur, il abandonne la victime aux bourreaux qui l'attendent ! - Il se lava les mains. Quand un meurtre dont l'auteur était demeuré inconnu avait été commis sur le territoire d'une ville juive, les principaux habitants devaient, d'après la loi, Deut. 21, 1-9 ; cf. tr. Sota 8, 6, se laver les mains auprès du cadavre en protestant de leur innocence. De là on a conclu que l'acte de Pilate était une imitation de cette coutume juive (Rosenmüller, de Wette, Friedlieb, etc.). Mais il existait chez les Grecs et chez les Romains, pour les homicides involontaires, des purifications expiatoires que le procurateur connaissait. Il n'avait donc rien à emprunter aux Juifs. Au surplus les actions symboliques de ce genre sont très naturelles et peuvent se rencontrer chez tous les peuples. - Devant le peuple. Toute l'assemblée put le voir, car il était toujours sur son estrade élevée ; cf. v. 19. - Je suis innocent du sang… Pilate explique par quelques paroles le sens de son action : il déclare qu'il ne veut participer en rien à la mort de Jésus, et décline toute responsabilité dans cette odieuse affaire. Comme Judas, v. 4, comme sa femme, v. 19, Pilate décerne à Jésus le titre de juste, mais sa déclaration a une importance beaucoup plus grande, car c'est en tant que Juge qu'il la fait, du haut de son tribunal. Toutefois, en protestant de l'innocence du Sauveur, il s'accuse ouvertement lui-même de l'injustice la plus révoltante. Il a beau dire encore au peuple : cela vous regarde (cf. le v. 4 et son explication) il n'en a pas moins commis devant Dieu et devant l'histoire un vrai meurtre judiciaire sur la personne adorable de Jésus. « Il lui est permis de se laver les mains, mais cela n’effacera jamais ses mauvaises actions. Même s’il pense pouvoir enlever de ses membres toute trace du sang du juste, son esprit demeurera quand même contaminé par ce sang. Car il tue le Christ celui qui le livre à la mort », S. Augustin Serm. 118 de temp. En effet, ajoute S. Léon, Serm. 8 de Pass., « Des mains purifiées ne purifient pas une âme contaminée ; des doigts lavés avec de l’eau n’expient pas le crime qu’ils ont commis, avec l’âme pour complice ». Qu'on nous permette de citer encore une page admirable, que nous empruntons à un mandement célèbre publié par Mgr Pie le 22 février 1861 : « depuis dix-huit siècles, il est un formulaire en douze articles que toutes les lèvres chrétiennes récitent chaque jour. Dans ce sommaire de notre foi, rédigé avec tant de concision par les apôtres, figurent, en outre des trois noms adorables des personnes divines, le nom mille fois béni de la femme qui a donné la naissance au Fils de Dieu, et le nom mille fois exécrable de l'homme qui lui a donné la mort. Or cet homme, ainsi marqué du stigmate déicide, cet homme ainsi cloué au pilori de notre symbole, quel est-il donc ? Ce n'est ni Hérode, ni Caïphe, ni Judas, ni aucun des bourreaux juifs ou romains ; cet homme, c'est Ponce Pilate. Et cela est justice. Hérode, Caïphe, Judas et les autres ont eu leur part dans le crime ; mais enfin, rien n'eût abouti sans Pilate. Pilate pouvait sauver le Christ, et sans Pilate on ne pouvait mettre le Christ à mort... Lave tes mains, ô Pilate ! Déclare-toi innocent de la mort du Christ. Pour toute réponse, nous dirons chaque jour, et la postérité la plus reculée dira encore : je crois en Jésus-Christ, le Fils unique du Père, qui a été conçu du Saint-Esprit, qui est né de la Vierge Marie, et qui a enduré mort et passion sous Ponce-Pilate ». Voir, sur le jugement de Pilate, Thomasius, De injusto Pontii Pilati judicio ; Dupin, Jésus devant Caïphe et Pilate, §9 et 10 ; J. Langen, die letzten Lebenstage Jesu, ch. 12 et 14. Et cependant, comme le fait observer M. Dupin, il ne paraît pas que Pilate ait été un homme méchant : mais il était fonctionnaire public, il tenait à sa place, il fut intimidé par des cris qui révoquaient en doute sa fidélité à l'empereur. Il craignit une destitution et il céda. La Providence se vengea de lui en permettant que, peu d'années après la mort de Jésus (A.D. 36), il fût destitué par le proconsul de Syrie Vitellius, à cause de sa conduite tyrannique à l'égard des Samaritains. Cf. Joseph Ant. 18, 4. Déféré ensuite au tribunal de l'empereur, il fut, dit-on, banni à Vienne dans les Gaules. Une autre tradition le relègue sur la montagne suisse, située auprès du lac de Lucerne, qui porte aujourd'hui son nom : un jour pour mettre fin à ses remords, il se serait précipité dans les eaux du lac. Eusèbe raconte aussi que Pilate mit lui-même fin à ses jours, comme Judas, cf. Hist. Eccl. 2, 7. De bonne heure il se forma autour du nom de Pilate une littérature apocryphe que les Pères mentionnent et dont les païens se moquaient, cf. Orig. c. Cels. ; Euseb. H. E. 9, 5. Il en existe encore de nombreux restes que Fabricius, Thilo et Tischendorf ont recueillis dans leurs collections sous les titres de « acta Pilati, epistolae duae Pilati ad Tiberium, Paradosis Pilati », etc. L'Évangile de Nicodème traite aussi des mêmes faits dans sa première partie ; cf. Brunet, les Évangiles apocryphes, 2e édit., Paris, 1863, p. 215 et ss. La base de ces détails légendaires serait un rapport officiel envoyé vraisemblablement par Pilate à l'empereur Tibère sur le procès de Jésus, et signalé par S. Justin martyr, apol. 1, et par Tertullien, apol. c. 21.

 

Matthieu chap. 27 verset 25. -  Et tout le peuple répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. - La foule assume sans hésiter la responsabilité de Pilate essaie, quoique en vain, de rejeter loin de lui. Elle s'écrie d'une voix unanime : Que son sang retombe sur nous... cf. 23, 35 ; 2 Reg. 1, 16 ; Jerem. 51, 35 ; Act. 18, 6. Chez les Juifs, lorsque des juges avaient prononcé une sentence de mort, pour attester leur parfaite impartialité dans les débats, ils s'approchaient du condamné, élevaient leurs mains au-dessus de sa tête et disaient : Que ton sang retombe sur toi ! La multitude qui a condamné Jésus à l'instigation du Sanhédrin vocifère au contraire : Que son sang retombe sur nous ! Elle ajoute même : Et sur nos enfants. Elle souhaite ainsi que tout le châtiment de la faute, s'il y a faute et châtiment, lui soit infligé à elle-même ainsi qu'à la génération suivante. Quarante ans après, cette horrible imprécation était pleinement réalisée. Le sang de Jésus retombait sur la nation déicide, sous la forme des fléaux terribles prédits plus haut, ch. 24, par le Sauveur. Du reste, comme l'affirme justement S. Jérôme, in h.l. : « Cette imprécation pèse encore aujourd'hui sur les Juifs, et le sang du Seigneur s'attache à eux jusqu'à ce jour. C'est pourquoi Isaïe a dit : quand vous étendrez vos mains, je cacherai mes yeux de vous, et quand vous multiplierez vos prières, je ne les exaucerai point ; vos mains sont pleines de sang ».

 

Matthieu chap. 27 verset 26. - Alors il leur délivra Barabbas, et après avoir fait flageller Jésus, il le leur livra pour être crucifié. - C'est la consommation de l'infamie à laquelle Pilate avait misérablement consenti. Il leur abandonne Barabbas dont ils ont demandé la mise en liberté, puis il remet Jésus à ses propres licteurs pour qu'ils lui fassent subir le supplice de la croix. Mais pourquoi, auparavant, fit-il flageller le divin Maître ? Il existe sur ce point deux conjectures principales. Pour les bien comprendre, il faut savoir que, d'après le code criminel des Romains, la flagellation pouvait être infligée dans trois conditions distinctes : 1° comme moyen d'extorquer des aveux à l'accusé : c'est ce qu'on appelait mettre à la question ; 2° comme châtiment proprement dit, inférieur à la peine de mort ; 3° comme partie intégrante du crucifiement ? Cela posé, et rien ne montrant, dans le récit évangélique, que Jésus ait été flagellé pour qu'il avouât de prétendus crimes, on peut faire les hypothèses suivantes : Ou sa flagellation était, dans l'intention de Pilate, un supplice qui terminerait le procès et au-delà duquel le gouverneur ne se laisserait pas entraîner par la violence des Juifs ; ou elle ne fut qu'un terrible prélude de la mort sur la croix. Saint Jérôme admet ce second sentiment lorsqu'il écrit : « Pilate ne fit en cela qu'exécuter la loi romaine, qui ordonnait de flageller d'abord celui qui devait être crucifié » (Comm. in h. l.). S. Jean Chrysostôme et S. Augustin (Traité 116) favorisent la première opinion. « L'unique dessein de Pilate était, sans doute, d'assouvir la rage des Juifs par le spectacle de ses tourments, de les forcer ainsi à se déclarer satisfaits, et de les amener à ne point pousser la cruauté jusqu'à le faire mourir ». Et telle est bien, croyons-nous, l'impression qui résulte de la narration de S. Jean, ch. 18 et 19, où l'on voit que Pilate ne chercha, dans la flagellation de Notre Seigneur, qu'un nouvel expédient  pour le sauver, qu'un nouveau moyen d'apitoyer les Juifs. Quoi qu'il en soit, le divin Maître fut cruellement flagellé. « Jésus est alors livré aux soldats, pour être frappé; et ils déchirent avec des fouets ce corps très saint, cette poitrine divine. Tout cela s'est fait, parce qu'il est écrit: « De nombreux coups de fouets sont réservés aux pécheurs » ( Ps 32,10 ), et que cette flagellation nous en délivre, car l'Écriture dit à l'homme juste : le mal n'approchera point de toi, ni le fouet de ton tabernacle », S. Jérôme in h.l. – Flageller. Que d'affreuses tortures dans cette simple parole : Horace appelle à bon droit la flagellation « un supplice horrible ». Le condamné, après qu'on avait mis à nu la partie supérieure de son corps, était attaché à une colonne assez basse, de manière à courber le dos ; il se trouvait ainsi exposé à toute la violence des coups. Des licteurs, ou à leur défaut des soldats, s'armaient alors de verges flexibles, ou de bâtons, ou de fouets composés de lanières de cuir et munis tantôt d'aiguillons tantôt d'osselets ou de balles de plomb ; puis ils frappaient de toutes leurs forces la malheureuse victime. Le sang jaillissait, les chairs volaient en lambeaux ; bientôt le patient tombait évanoui aux pieds de ses bourreaux, qui n'en continuaient pas moins leur besogne farouche. Le nombre de coups n'était limité par aucune loi chez les Romains ; tout était abandonné sous ce rapport à l'arbitraire des licteurs. Aussi arrivait-il fréquemment que, lorsqu'ils s'arrêtaient épuisés, ils ne trouvaient plus qu'un cadavre horriblement défiguré. (Voir la description d'une flagellation dans Cicéron, In Verrem, 5 ; cf. Philon, in Flacc. § 10). Tel fut le supplice enduré par Notre Seigneur Jésus-Christ. Comme un vulgaire criminel, il fut lié à une petite colonne qu'on vénérait dès le quatrième siècle à Jérusalem, cf. Itiner. Burdigal, p. 590, ed. Wesseling, et qui fut transportée depuis à Rome, dans l'église de Sainte Praxède (voir le savant Mémoire de M. Rohault de Fleury sur les instruments de la Passion, p. 264 et ss.). Son divin corps fut déchiré par de nombreux coups de fouet ; son sang coula abondamment. Mais les Juifs demeurèrent sans pitié. Comme des bêtes fauves qui, après avoir goûté du sang, en veulent jusqu'à satiété, ils furent eux aussi de plus en plus altérés : il fallait le crucifiement pour assouvir leur soif féroce. - Il le leur livra. Toutefois, ce ne fut pas immédiatement que Pilate consentit à laisser crucifier Jésus. Nous verrons dans le quatrième Évangile, 14, 4-16, qu'après la flagellation il essaya encore de l'arracher à la mort. En outre, ce ne fut pas directement aux Juifs qu'il le livra, mais aux soldats de la garnison, qui étaient seuls chargés d'exécuter la sentence.

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