Et aussitôt, montant dans une barque avec ses disciples, il alla dans le pays de Dalmanutha.
Et statim ascendens navim cum discipulis suis, venit in partes Dalmanutha.
Καὶ εύθὲως έμϐὰς είς τὸ πλοι̃ον μετὰ τω̃ν μαθητω̃ν αύτου̃ η̃λθεν είς τὰ μέρη Δαλμανουθά
8.10. — Ascendens navim. Dans le grec, τὸ πλοι̃ον avec l’article : la barque qui était habituellement à la disposition de Jésus. Le Sauveur se hâte de sortir aussitôt après son miracle (statim), pour ne pas fournir au peuple l’occasion de nouvelles tentatives enthousiastes, procédant de fausses idées messianiques[361]. — Venit in partes (είς τὰ μέρη, c’est le פלך hébreu, « tractus ») Dalmanutha. Au lieu de ce nom propre, qu’on ne rencontre nulle part dans l’Ancien Testament, ni dans les écrits de Josèphe, saint Matthieu mentionnait celui de Magedan d’après la Vulgate, de Magdala d’après le texte grec[362]. C’est sans doute pour rendre la concorde plus facile que plusieurs Pères latins et divers manuscrits grecs ont également écrit, dans le présent passage de saint Marc, les uns « Magedan », les autres Μαγδαλά. Mais Δαλμανουθά est certainement la leçon authentique. Où placer la localité ainsi désignée ? Comment établir l’accord entre nos deux Évangélistes ? Relativement au premier point, nous citerons trois opinions principales. Il y a d’abord celle du Dr américain Thomson, qui, dans son intéressant ouvrage, essaie d’identifier Dalmanoutha avec un village en ruines, nommé Dalhamia ou Dalmamia, et situé sur le rivage oriental du lac de Gennésareth[363]. Ce sentiment, ou plutôt cette conjecture, car ce n’est pas autre chose, a le grave inconvénient de rendre toute harmonie impossible entre saint Matthieu et saint Marc, puisque Magdala s’élevait certainement à l’ouest du lac. Lightfoot suppose, mais sans le moindre fondement, que Δαλμανουθά est la forme grécisée de צַלְמוֹן, Tsalmon, nom d’une ville bâtie, d’après le Talmud, aux environs de Tibériade[364]. Reste l’opinion, généralement admise de nos jours, qui consiste à faire de Dalmanoutha un village situé à peu de distance de Magdala, dans la plaine de Gennésareth, et dont le nom s’est perdu depuis l’époque de Jésus. Le Dr Tristram décrit ainsi son emplacement probable : « Juste avant d’atteindre Medjel (Magdala), nous traversâmes une petite vallée ouverte, Ain-el-Baridêh, ornée de riches champs de blé et de quelques jardins égarés parmi les ruines d’un village. Nous vîmes aussi, à proximité de plusieurs sources abondantes, des fondations considérables, paraissant assez anciennes. Elles appartiennent vraisemblement au Dalmanoutha du Nouveau Testament[365] ». D’après cette hypothèse, la conciliation est aisée : le premier évangéliste aura mentionné la ville principale, près de laquelle Jésus vint débarquer ; le second, avec sa précision accoutumée, la localité moins connue dont le Sauveur foula tout d’abord le sol après être sorti de son embarcation. En somme, comme le disait déjà saint Augustin, c’est la même région qu’ils auront désignée sous deux noms différents[366].
Les pharisiens survinrent, et se mirent à discuter avec lui, lui demandant un signe du Ciel, pour le tenter.
Et exierunt pharisæi, et cœperunt conquirere cum eo, quærentes ab illo signum de cælo, tentantes eum.
Καὶ έξη̃λθον οί Φαρισαι̃οι καὶ ήρξαντο συζητει̃ν αύτω̣̃ ζητου̃ντες παρ’ αύτου̃ σημει̃ον άπὸ του̃ ούρανου̃ πειράζοντες αύτόν
8.11.— Exierunt Pharisæi. Ces adversaires implacables ne laissent pas de repos à Jésus : dès qu’ils le savent en un endroit, ils y accourent pour lui tendre des pièges. Saint Matthieu nous apprend qu’ils se présentaient cette fois accompagnés des Sadducéens qui, bien qu’appartenant à un parti opposé au leur, s’étaient néanmoins ligués avec eux contre l’ennemi commun. — Cœperunt conquirere, c’est-à-dire à discuter, car tel est le sens dérivé de συζητει̃ν. « Mos antiquissimus disputandi erat per interrogationes. Hinc factum est ut συζητει̃ν dicatur disputare[367] » — L’objet de la discussion est ensuite clairement indiqué : Quærentes signum de cœlo. En quoi consistait ce signe du ciel qui, suivant les traditions juives, devait inaugurer le règne du Messie ? On ne saurait le dire au juste. En ce que Jésus fît pleuvoir la manne, répond le Vén. Bède ; en ce qu’il arrêtât le soleil ou la lune, fît tomber la grêle et changeât l’état de l’atmosphère, écrit Théophylacte. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 16.1. Quoi qu’il en soit, ce signe opéré par le Sauveur devait être, selon la pensée des Pharisiens, une légitimation péremptoire de son caractère messianique. Ou plutôt, il n’eût rien légitimé à leurs yeux, comme le montre une réflexion significative de l’Évangéliste : tentantes eum. Leur but secret était d’humilier, de confondre Notre-Seigneur, nullement de s’assurer de la divinité de sa mission. N’avaient-ils pas déjà toutes les preuves désirables ? Cette tentation, par son objet, rappelle celle du désert. Cf. Mt 4.1 et ss.. De nouveau l’on presse Jésus de recourir à des prodiges éblouissants pour montrer qu’il est le Christ attendu.
Mais Jésus, gémissant dans son coeur, dit : « Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe ? En vérité, je vous le dis, il ne sera pas donné de signe à cette génération ».
Et ingemiscens spiritu, ait : Quid generatio ista signum quærit ? Amen dico vobis, si dabitur generationi isti signum.
καὶ άναστενάξας τω̣̃ πνεύματι αύτου̃ λέγει Τί ή γενεὰ αύτη σημει̃ον έπιζητει̃ άμὴν λέγω ύμι̃ν εί δοθήσεται τη̣̃ γενεα̣̃ ταύτη̣ σημει̃ον
8.12. — Ingemiscens spiritu. La première réponse du divin Maître est un profond soupir qu’arrache à son Cœur sacré l’incrédulité des Pharisiens. Précieux détail, dont nous sommes redevables à saint Marc. Le verbe composé άναστενάξας, qu’on ne trouve qu’en cet endroit du Nouveau Testament, signifie d’après toute sa force : « Ab imo pectore suspiria ducens ». — Quid generatio ista… Nouveau trait particulier à notre Évangile. Il est vrai qu’ensuite saint Marc abrégera notablement l’épisode, ne citant que le sommaire des paroles de Jésus, sans mentionner le « signe de Jonas », et le blâme énergique tiré des pronostics du beau et du mauvais temps. Cf. Mt 14.2-4 et le commentaire. Mais nous savons qu’il aime mieux dépeindre les situations que citer au long les discours. « Ista » est emphatique. Cette génération infidèle, en faveur de laquelle Jésus a déjà fait tant de miracles ! — Quærit ; dans le grec, έπιζητει̃ : elle cherche un nouveau prodige, en sus (έπί) de tous ceux qu’elle a reçus. — Amen dico vobis. C’est un serment, comme l’indique cette grave formule, que le Sauveur va maintenant prononcer. Il atteste, au nom de la véracité divine, qu’il ne donnera pas aux Pharisiens le signe éclatant qu’ils désirent. Si dabitur est une tournure tout hébraïque[368] En effet, les Hébreux emploient à chaque instant la conjonction אם, « si », au lieu de לֹא « non ». Cf. Gn 21.23 ; 24.37 ; Dt 1.38 ; 1R 1.51 ; Es 14.24 ; Ps 44.14 (hébr. 45). C’est un moyen de renforcer la négation. Dans les constructions de ce genre, il y a une aposiopèse. On sous-entend : « Hoc mihi faciat Deus et hoc addat », ou quelque idée semblable, en avant de la phrase[369]. Ainsi donc, comme le dit Euthymius, εί δοθήσεται a été mis άντὶ του̃ Ού δοθήσεται. Aussi la version syriaque traduit-elle simplement par la négation. — Signum, le signe spécial qu’ils désiraient. Jésus n’abaissera pas sa puissance miraculeuse pour produire des actions d’éclat.
Et les renvoyant, il monta de nouveau dans la barque, et passa sur l’autre rive.
Et dimittens eos, ascendit iterum navim et abiit trans fretum.
καὶ άφεὶς αύτοὺς έμϐὰς πάλιν είς τὸ πλοι̃ον άπη̃λθεν είς τὸ πέραν
8.13. — Dimittens eos. « Le Seigneur renvoie les Pharisiens comme incorrigibles ; il faut insister là où il y a espoir de guérison, mais ne pas s’arrêter là ou le mal est irrémédiable », Théophylacte. — Abiit trans fretum. Sur la rive orientale, ou mieux encore au N.-E. du lac, puisque nous trouverons bientôt, V. 22, Jésus à Bethsaïda-Julias. C’est une des prudentes « retraites » du Sauveur. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 16.5.
Or ils avaient oublié de prendre des pains, et ils n’avaient qu’un seul pain avec eux dans la barque.
Et obliti sunt panes sumere : et nisi unum panem non habebant secum in navi.
Καὶ έπελάθοντο λαϐει̃ν άρτους καὶ εί μὴ ένα άρτον ούκ εί̃χον μεθ’ έαυτω̃ν έν τω̣̃ πλοίω̣
8.14. — Obliti sunt. Scil. « discipuli ». Cf. V. 40. Cet oubli était providentiel, car il allait servir à donner aux Apôtres une notion plus vraie de la toute-puissance de Jésus. Il se conçoit du reste sans peine au moment d’un départ précipité. — Nisi panem unum… Saint Marc est seul a faire cette restriction, qui dénote sa parfaite exactitude, en même temps qu’elle rappelle la source précieuse à laquelle il avait puisé tant de détails particuliers.
Comme Jésus leur donnait cet ordre : « Gardez-vous avec soin du levain des pharisiens et du levain d’Hérode »,
Et præcipiebat eis, dicens : Videte, et cavete a fermento pharisæorum, et fermento Herodis.
καὶ διεστέλλετο αύτοι̃ς λέγων, ʻOρα̃τε βλέπετε άπὸ τη̃ς ζύμης τω̃ν Φαρισαίων καὶ τη̃ς ζύμης 'Ηρώ̣δου
8.15. — Tandis que la barque flottait sur les eaux du lac, Jésus fit une grave recommandation à ses disciples. Videte et cavete, leur dit-il en appuyant sur ces deux verbes, a fermento Pharisæorum, et fermento Herodis. Par cette expression figurée, il désignait, ajoute saint Matthieu, Mt 16.12, la doctrine et les idées perverses des sectaires. En effet, « fermentum hanc vim habet, ut si farinæ mixtum fuerit, quod parvum videbatur crescat in majus, et ad saporem suum universam conspersionem trahat : ita et doctrina hæretica, si vel modicam scintiliam in tuum pectus jecerit, in brevi ingens flamma succrescit et totam hominis possessionem ad se trahit ». À ce commentaire vigoureusement tracé, on reconnaît le grand saint Jérôme[370]. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 16.6. C’est à cause de ces qualités pénétrantes et envahissantes du levain que les hommes doivent, surtout lorsqu’il s’agit du domaine moral, veiller avec le plus grand soin sur son action, il faut voir d’abord, puis prendre garde : όρα̃τε, βλέπετε, dit le texte grec sans employer la conjonction καὶ, ce qui rend la pensée plus rapide. La locution βλέπειν άπὸ, que nous trouvons ici au lieu du προσέχειν άπὸ de saint Matthieu, est bien traduite par « cavere ab, sedulo cavere ». Les Juifs, quand ils faisaient disparaître le levain de leurs maisons la veille de la Pâque, devaient prendre les précautions les plus minutieuses pour n’en pas laisser une seule parcelle[371] : c’est avec un zèle semblable que les Apôtres devaient repousser loin d’eux le levain pharisaïque ou hérodien. Notons ici une nouvelle nuance dans les récits évangéliques. « Matthæus dicit : A fermento Pharisæorum et Sadducæorum. Marcus vere : Pharisæorum et Herodis. Lucas vero (cap. xiii) : Pharisæorum solum. Tres ergo illi Evangelistæ Pharisæos nominarunt, quasi principales ; Matthæus vero et Marcus sibi secondarios diviserunt : congrue autem Marcus posuit Herodis ; quasi relictis a Matthæo Herodianis in supplementum narrationis ipsius[372] ». Peut-être serait-il plus exact de dire que, les principes d’Hérode et ceux de la secte Sadducéenne étant à peu près les mêmes ; les expressions « fermentum Herodis » et « fermentum Sadducæorum » ne différaient guère l’une de l’autre[373].
ils raisonnaient et disaient entre eux : « C’est parce que nous n’avons pas de pain ».
Et cogitabant ad alterutrum, dicentes : quia panes non habemus.
καὶ διελογίζοντο πρὸς άλλήλους λέγοντες, ότι ̋Αρτους ούκ έχομεν
8.16. — Cogitabant ad alterutrum. Cette réflexion du Maître causa une vive agitation parmi les disciples. Les voilà tout troublés parce que, l’idée du levain réveillant dans leur esprit celle du pain, ils se rappellent qu’ils n’ont pas pris de provisions ! Ils se préoccupent d’un morceau de pain, à côté de Celui qui a pu, de rien, nourrir de nombreuses multitudes !
Jésus, l’ayant connu, leur dit : « Pourquoi pensez-vous que vous n’avez pas de pains ? N’avez-vous encore ni sens ni intelligence ? votre coeur est-il encore aveuglé ?Ayant des yeux, ne voyez-vous pas ? et ayant des oreilles, n’entendez-vous pas ? et n’avez-vous pas de mémoire ?Quand j’ai rompu les cinq pains pour cinq mille hommes, combien avez-vous emporté de corbeilles pleines de morceaux ? ». Ils lui dirent : « Douze ».« Et quand j’ai rompu les sept pains pour quatre mille hommes, combien avez-vous apporté de corbeilles pleines de morceaux ? ». Ils lui dirent : « Sept ».Et il leur disait : « Comment ne comprenez-vous pas encore ? ».
Quo cognito, ait illis Jesus : Quid cogitatis, quia panes non habetis ? nondum cognoscetis nec intelligitis ? adhuc cæcatum habetis cor vestrum ?oculos habentes non videtis ? et aures habentes non auditis ? nec recordamini,quando quinque panes fregi in quinque millia : quot cophinos fragmentorum plenos sustulistis ? Dicunt ei : Duodecim.Quando et septem panes in quatuor millia : quot sportas fragmentorum tulistis ? Et dicunt ei : Septem.Et dicebat eis : Quomodo nondum intelligitis ?
καὶ γνοὺς ό 'Iησου̃ς λέγει αύτοι̃ς Τί διαλογίζεσθε ότι άρτους ούκ έχετε ούπω νοει̃τε ούδὲ συνίετε έτι πεπωρωμένην έχετε τὴν καρδίαν ύμω̃ν όφθαλμοὺς έχοντες ού βλέπετε καὶ ώ̃τα έχοντες ούκ άκούετε καὶ ού μνημονεύετε ότε τοὺς πέντε άρτους έκλασα είς τοὺς πεντακισχιλίους πόσους κοφίνους πλήρεις κλασμάτων ήρατε λέγουσιν αύτω̣̃ Δώδεκα ̏Oτε δὲ τοὺς έπτὰ είς τοὺς τετρακισχιλίους πόσων σπυρίδων πληρώματα κλασμάτων ήρατε Οί δὲ εί̃πον, ʻEπτά καὶ έλεγεν αύτοι̃ς Πω̃ς ού συνίετε
8.17-21. — Quo cognito. Ce manque de foi méritait un blâme : Jésus le leur adresse à l’instant. Le récit de saint Marc est, ici encore, plus vivant et plus complet que celui de saint Matthieu. Il se compose d’une longue série de questions (huit ou neuf, selon qu’on place une virgule ou un point d’interrogation à la fin du V. 18) qui se succèdent coup sur coup avec une grande rapidité. D’abord, les pauvres disciples demeurent tout à fait muets. Puis, vers la fin, VV. 19 et 20, les demandes sont suivies d’une réponse ; c’est un vrai dialogue qui s’engage entre Jésus et les Douze sur les événements antérieurs. Enfin l’interrogatoire se termine au V. 21 par une dernière question qui revient au point de départ : Comment se fait-il que vous ne compreniez pas encore ? « Mais alors ils comprirent, ajoute saint Matthieu, Mt 14.12, que Jésus ne parlait point d’un levain matériel ». — La gradation contenue dans les VV. 17 et 18 est vraiment remarquable. Nondum cognoscitis ? en grec ούπω νοει̃τε ; Νοέω signifie proprement « mente agito, in animum verso, cogito ». Nec intelligitis ? ούδὲ συνίετε ; la traduction est cette fois plus exacte, car συνίημι a le sens de « perspicio, percipio, intelligo ». Ce second verbe dit quelque chose de plus que le premier. L’erreur singulière des Apôtres provient donc d’abord de ce qu’ils n’ont pas suffisamment réfléchi à la puissance du Sauveur : ce manque de réflexion les a empêchés de comprendre. Du reste, comment auraient-ils compris ? Leur cœur était endurci, leurs yeux aveuglés, leurs oreilles sourdes : en un mot, toutes les grandes ouvertures par lesquelles la connaissance entre habituellement dans un homme étaient obstruées chez eux. Bien plus, ils avaient même perdu la mémoire des plus récents prodiges de leur Maître ! Était-il donc étonnant que les choses les plus évidentes leur échappassent ? — Sur la tournure fregi in quinque millia, V. 19, calquée sur le grec, voir Beelen[374].
Ils vinrent à Bethsaïda, et on lui amena un aveugle, et on le priait de le toucher.
Et veniunt Bethsaidam, et adducunt ei cæcum, et rogabant eum ut illum tangeret.
Καὶ έρχεταί είς Βηθσαϊδάν καὶ φέρουσιν αύτω̣̃ τυφλὸν καὶ παρακαλου̃σιν αύτὸν ίνα αύτου̃ άψηται
8.22. — Et veniunt Bethsaidam. Le P. Patrizi et plusieurs autres commentateurs supposent qu’il s’agit ici de la Bethsaïda occidentale ; mais, des versets 10 et 13 de ce chapitre, il ressort très clairement que Jésus et les siens avaient franchi le lac de l’Ouest au Nord-Est et ne pouvaient se trouver alors qu’à Bethsaïda-Julias. Voyez Mc 6.45 et l’explication. La leçon είς Βηθσαϊδάν des manuscrits D et a est une faute manifeste. — Saint Marc a seul raconté la guérison miraculeuse que le Sauveur opéra en ce lieu. Elle rappelle vivement à l’esprit, par tous ses détails, une autre cure analogue que Jésus avait récemment accomplie et dont le récit était déjà propre à saint Marc. Cf. Mc 7.31-37. L’aveugle, comme le sourd-muet, sera conduit à l’écart par le Thaumaturge et guéri d’une manière lente et graduelle. Les motifs qui inspirèrent à Jésus cette méthode extraordinaire furent sans doute les mêmes dans les deux cas : défaut de foi suffisante dans le patient, désir d’éviter l’enthousiasme populaire[375]. — Adducunt ei cæcum. À la façon orientale, le narrateur rapproche les uns des autres, sans aucune indication, des verbes qui n’ont pas le même sujet, laissant au lecteur le soin d’établir les distinctions nécessaires. C’est Jésus qui arrive à Bethsaïda suivi des siens ; c’est le peuple qui amène l’infirme. — Ut ilium tangeret. Cf. Mc 7.30, et le commentaire. « Scientes, écrit le V. Bède, quia tactus Domini, sicut leprosum mundare, ita etiam cæcum illuminare valeret ».
Ayant pris la main de l’aveugle, il le conduisit hors du bourg ; puis il lui mit de la salive sur les yeux, et, lui ayant imposé les mains, il lui demanda ce qu’il voyait.
Et apprehensa manu cæci, eduxit eum extra vicum : et exspuens in oculos ejus impositis manibus suis, interrogavit eum si quid videret.
καὶ έπιλαϐόμενος τη̃ς χειρὸς του̃ τυφλου̃ έξήγαγεν αύτὸν έξω τη̃ς κώμης καὶ πτύσας είς τὰ όμματα αύτου̃ έπιθεὶς τὰς χει̃ρας αύτω̣̃ έπηρώτα αύτόν Εί τι βλέπει
8.23. — Apprehensa manu cæci. Détail pittoresque, comme tous les suivants. La gradation qui forme le caractère principal de ce miracle est nettement accentuée dans le récit : Jésus prend familièrement la main de l’aveugle, il le conduit hors du bourg, il lui fait une onction sur les yeux avec de la salive, il lui impose les mains une première fois, il lui demande ce qu’il ressent, il lui fait une seconde imposition des mains. Alors seulement la guérison est complète. Qu’on aime à se représenter par la pensée ce beau tableau : Notre-Seigneur se faisant, selon les expressions de saint Jean Chrysostome, « la route et le guide du pauvre aveugle », puis, à sa suite, les disciples et les amis de l’infirme, l’accompagnant en silence !
Celui-ci, regardant, répondit : « Je vois les hommes marcher, semblables à des arbres ».
Et aspiciens, ait : Video homines velut arbores ambulantes.
καὶ άναϐλέψας έλεγεν Βλέπω τοὺς άνθρώπους ότι ώς δένδρα όρω̃ περιπατου̃ντας
8.24. — Aspiciens, άναϐλέψας, regardant en haut : geste bien naturel dans la circonstance. L’aveugle lève la tête et les yeux afin d’expérimenter s’il pourrait voir quelque chose. — Ses paroles sont plus naturelles encore : Je vois les hommes velut arbores ambulantes ! Il voyait, mais imparfaitement. À ses yeux encore à demi voilés, les figures qui s’agitaient alentour apparaissaient vagues et confuses. Elles ressemblaient à des arbres quant à la taille ; mais leur mouvement lui montrait que c’étaient des hommes. « Ceux dont la vue est encore obscure distinguent quelques formes de corps qui se détachent sur les ombres, mais ils ne peuvent pas saisir les contours : c’est ainsi que, pendant la nuit ou dans le lointain, les arbres apparaissent indéterminés, en sorte que l’on ne sait pas si c’est un arbre ou un homme ». V. Bède. Il suit de cette comparaison, selon la juste remarque de F. Luc, que cet homme n’avait pas toujours été frappé de cécité : autrement, il lui aurait été bien difficile de tenir un pareil langage, et d’établir aussitôt un rapprochement entre des formes qui lui eussent été jusqu’alors inconnues. — Au lieu de la leçon Βλέπω τοὺς άνθρώπους ώς δένδρα περιπατου̃ντας, identique à celle de la Vulgate, Tischendorf et d’autres critiques adoptent une variante que soutiennent d’importants manuscrits : Βλέπω τοὺς άνθρώπους ότι ώς δένδρα όρω̃ περιπατου̃ντας, je vois les hommes, car je vois comme des arbres qui marchent.
Jésus lui mit de nouveau les mains sur les yeux ; et il commença à voir, et il fut si bien guéri qu’il voyait toutes choses distinctement.
Deinde iterum imposuit manus super oculos ejus : et cœpit videre : et restitutus est ita ut clare videret omnia.
εί̃τα πάλιν έπέθηκεν τὰς χει̃ρας έπὶ τοὺς όφθαλμοὺς αύτου̃ καὶ έποίησεν αύτὸν αναϐλέψαι καὶ άποκατεστάθη καὶ ένέϐλεψεν τηλαυγω̃ς άπαντας
8.25. — Quand Jésus eût imposé une seconde fois ses mains divines sur les yeux de l’aveugle, la vue redevint parfaite en un moment ; καὶ διέϐλεψεν, disent les meilleurs manuscrits grecs, suivis par les versions copte et éthiopienne. Διαϐλέπειν signifie en effet « voir bien et fixement ». Le manuscrit D a ήρξατο άναϐλέψαι, comme la Vulgate. La Recepta porte : καὶ έποίησεν αύτὸν αναϐλέψαι, « et fecit (Jesus) eum aspicere ». — La fin du verset montre jusqu’à quel point la guérison était complète : ita ut clare videret omnia. L’adverbe τηλαυγω̃ς, de τη̃λε et αύγη, clarté qui vient de loin, est très expressif. La locution entière ένέϐλεψεν τηλαυγω̃ς[376], signifie donc littéralement « eminus et dilucide vidit ».
Alors il le renvoya dans sa maison, en disant : « Va dans ta maison ; et si tu entres dans le bourg, ne dis rien à personne ».
Et misit illum in domum suam, dicens : Vade in domum tuam : et si in vicum introieris, nemini dixeris.
καὶ άπέστειλεν αύτὸν είς τὸν οί̃κον αύτου̃ λέγων, Μηδὲ είς τὴν κώμην είσέλθη̣ς Μηδὲ είπης τινὶ έν τη̣̃ κώμη̣
8.26. — Le miracle une fois accompli, Jésus recommande à l’aveugle, comme il avait auparavant recommandé au sourd-muet, Mc 7.36, de garder le silence sur le miracle dont il venait d’être l’objet. — In domum suam. Sa maison, qu’il lui dit de gagner à l’instant, était située en dehors de Bethsaïda, puisqu’il pouvait y arriver, d’après le contexte, sans entrer dans cette ville. — Si in vicum introieris. La Recepta grecque et de nombreux manuscrits ont une leçon notablement différente : Mηδὲ είς τὴν κώμην είσέλθη̣ς, « ne introeas in vicum ». D’autres témoins, omettant ces mots, disent simplement[377] : μηδένι είπη̣ς είς τη̃ν κώμην, « nemini dixeris in vicum (scil. intrans) ». — La défense de Jésus fut-elle observée cette fois ? L’Évangéliste ne le dit pas. Il est probable que non, « ex communiter contingentibus ».
Nous sommes arrivés à l’un des points culminants de l’histoire évangélique. De graves incidents vont se multiplier dans l’espace de quelques jours : la confession de saint Pierre, l’annonce de la Passion, le mystère de la Transfiguration. À mesure que sa fin approche, le Sauveur prépare de plus en plus ses Apôtres à leur rôle futur. Dans le premier des trois faits que nous venons de citer, il se propose de sonder leurs propres sentiments sur son caractère et sa dignité. Il trouvera ses disciples pleins de foi !
Jésus s’en alla, avec ses disciples, dans les villages de Césarée de Philippe ; et il interrogeait ses disciples en chemin, en disant : « Qui dit-on que je suis ? ».
Et egressus est Jesus, et discipuli ejus in castella Cæsareæ Philippi : et in via interrogabat discipulos suos, dicens eis : Quem me dicunt esse homines ?
Καὶ έξη̃λθεν ό 'Iησου̃ς καὶ οί μαθηταὶ αύτου̃ είς τὰς κώμας Καισαρείας τη̃ς Φιλίππου· καὶ έν τη̣̃ όδω̣̃ έπηρώτα τοὺς μαθητὰς αύτου̃ λέγων αύτοι̃ς, Τίνα με λέγουσιν οί άνθρωποι εί̃ναι
8.27. — Egressus est Jesus. Il sortit de Bethsaïda, V. 12, pour aller plus au Nord en remontant le cours du Jourdain. Après avoir traversé une contrée qui s’est toujours fait remarquer par son aspect calme et solitaire, il arriva in castella Cæsareæ Philippi, c’est-à-dire sur le territoire et auprès des villages qui dépendaient de la riche Césarée[378]. Cette ville, alors surnommée « de Philippe » en l’honneur du tétrarque, fils d’Hérode-le-Grand et frère d’Antipas, qui l’avait embellie, a mérité, par sa situation ravissante, qu’un illustre voyageur contemporain l’appelât le Tivoli syrien[379]. « Et de fait, écrit un autre voyageur, dans les rochers, les cavernes, les cascades, la beauté naturelle du paysage, il y a vraiment de quoi rappeler le Tibur romain. Derrière le village, en face d’une large grotte creusée par la nature, une rivière s’élance du sein de la terre : c’est la source supérieure du Jourdain. Des inscriptions et des niches sculptées dans le rocher parlent des antiques hommages rendus en ces lieux à Baal et à Pan[380] ». Sur ce terrain qui appartint longtemps aux faux dieux, Jésus fera proclamer sa divinité par les siens. — In via interrogabat. « In via » est un trait propre à saint Marc. La scène grandiose qui va suivre ne se passa donc point pendant une halte, mais tandis que le Sauveur s’avançait avec les Douze sur la route de Césarée. — Quem me dicunt esse…? Il y a plus d’emphase dans la question telle que l’a conservée saint Matthieu, Mt 14.13 ; « Quem dicunt homines esse Filium hominis ? ». Saint Luc, Lc 9.18, écrit, à peu près comme notre Évangéliste : « Quem me dicunt esse turbæ ? ». Jamais encore Jésus n’avait demandé aux Apôtres d’une façon si catégorique et si solennelle ce qu’on pensait de sa personne.
Ils lui répondirent : « Jean-Baptiste » ; les autres, « Élie » ; les autres, « L’un des prophètes ».
Qui responderunt illi, dicentes : Joannem Baptistam, alii Eliam, alii vero quasi unum de prophetis.
οί δὲ άπεκρίθησαν, 'Iωάννην τὸν βαπτιστήν καὶ άλλοι 'Ηλίαν άλλοι δὲ ένα τω̃ν προφητω̃ν
8.28. — Qui responderunt… La réponse des Douze nous fait connaître les bruits qui avaient cours dans le peuple au sujet de Notre-Seigneur. La divergence des opinions était grande ! — 1° Joamem Baptistam. Nous avons vu que c’était le sentiment bien arrêté d’Hérode Antipas, Mc 4.14,16. — 2° Alii Eliam. On pensait que ce prophète, enlevé mystérieusement sur un char de feu, était revenu ici-bas sous les traits de Jésus. — 3° Quasi unum ex prophetis. Ceux qui craignaient de trop s’engager en s’arrêtant à un nom précis avaient du moins recours à cette hypothèse générale. Voyez Mc 6.15, où nous avons déjà trouvé la seconde et la troisième opinion mentionnées à côté de celle d’Antipas. Saint Matthieu en ajoute une quatrième : « Alii Jeremiam ». « Frappés de l’éloquence toute divine du Sauveur, de sa sagesse, de ses vertus, de son zèle, des œuvres merveilleuses qu’il semait partout sur ses pas, les Juifs étaient bien forcés de reconnaître que ce n’était pas un homme ordinaire, que c’était un prophète suscité de Dieu ; mais, dominés par l’autorité des Scribes et des Pharisiens, aveuglés par leurs préjugés,… ils avaient peine à reconnaître le Messie libérateur dans l’humble fils du charpentier, qui ne prêchait que le mépris des richesses,… se dérobait obstinément aux ovations et aux honneurs[381] ».
Alors il leur dit : « Mais vous, qui dites-vous que je suis ? ». Pierre, répondant, lui dit : « Vous êtes le Christ ».
Tunc dicit illis : Vos vero quem me esse dicitis ? Respondens Petrus, ait ei : Tu es Christus.
καὶ αύτὸς λέγει αύτοι̃ς 'Yμει̃ς δὲ τίνα με λέγετε εί̃ναι άποκριθεὶς δὲ ό Πέτρος λέγει αύτω̣̃ Σὺ εί̃ ό Χριστός
8.29. — Dixit illis, ou mieux peut-être, d’après les manuscrits B, C, L, Δ, et la version copte, « interrogabat eos ». — Vos vero. Il interroge, lui qui sait toutes choses ; mais ne fallait-il pas que ses disciples les plus intimes exprimassent sur lui de meilleures idées que la foule[382] ? C’est leur sentiment personnel qu’il désire leur entendre formuler maintenant d’une manière explicite. — Respondens Petrus. « Discipulos (Jesus) interrogat… Quid igitur os Apostolorum Petrus ? Ut qui ubique ferveret, cunctis interrogatis, ipse respondet[383] ». Hâtons-nous d’ajouter que cet empressement du prince des Apôtres n’avait alors rien de naturel : il provenait de sa foi, de son amour, et de l’inspiration divine. Cf. Mt 16.17. — Tu es Christus. Voilà la glorieuse « confession » de saint Pierre : elle est prompte, précise, vigoureuse. Vous êtes le Christ, le Messie promis à nos pères, ό Χριστός, « ille Christus » par excellence. Et pourtant, il y manque quelque chose, du moins dans les rédactions de saint Marc et de saint Luc : ce sont les paroles si importantes par lesquelles le fils de Jona compléta sa profession de foi : ό ύιòς του̃ Θεου̃ του̃ ζω̃ντος. Voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 16.16. Mais nous avons à signaler ici une omission autrement étonnante de la part de saint Marc. Comment se fait-il que l’« interpres Petri » ait totalement passé sous silence la promesse solennelle par laquelle Jésus, répondant à son apôtre, récompensa sa foi en lui conférant la plus haute dignité qui ait jamais existé, en l’établissant Chef visible de l’Église ? Cf. Mt 16.18,19. Cette étrange réserve de notre Évangéliste avait déjà frappé les Pères et les exégètes des premiers siècles. Ils ont aussi trouvé la vraie réponse : « Marcus, quum ad illum historiæ locum venisset, ubi Jesus interrogavit quem se esse homines dicerent, ipsiqne sui discipuli quam de se opinionem haberent, subjunxissetque Petrus : Tanquam de Christo, nihil illi respondentem Jesum aut dicentem describit… Non enim interfuit Marcus iis quæ a Christo dicta sunt, ac ne Petrus quidem quæ ad ipsum ac de Ipso dicta sunt ab Jesu, proprio testimonio proferre æquum putavit. Hæc sane Petrus merito tacenda judicavit, quare etiam Marcus ea præteriit[384] ». « Hunc locum Matthæus… accuratius exponit. Marcus namque, ne quid in Petri magistri sui gratiam dicere videatur, compendio contentus, exactiorem historiæ explanationem prætermittit ». Victor d’Antioche. Ou encore : « Ce que le Seigneur répondit à la confession de Pierre, et la manière dont il le proclama bienheureux, toutes ces choses sont omises par saint Marc, qui ne voulait point paraître les dire par complaisance pour saint Pierre, son maître[385] ». Les protestants eux-mêmes admettent généralement ces raisons. Aussi n’est-ce pas sans surprise que nous avons trouvé dans le commentaire sur saint Marc publié récemment par M. Cook cette singulière réflexion : « Il est remarquable que l’Évangile… qui met le moins en relief la confession de saint Pierre est celui qui fut écrit à Rome, pour des lecteurs romains[386] ». Nous répondrons au chanoine anglican par les paroles suivantes du pieux et savant Docteur Reischl : « Que saint Pierre ait pu se passer d’un témoignage écrit, favorable à sa primauté, et cela précisément dans son Évangile et auprès de lecteurs romains, c’est un fait qui prouve combien grande et puissante était la réalité de cette primauté, et avec quelle solidité elle s’était établie dans la conscience de l’Église[387] ».
Et il leur défendit avec menace de dire cela à personne.
Et comminatus est eis, ne cui dicerent de illo.
καὶ έπετίμησεν αύτοι̃ς ίνα μηδενὶ λέγωσιν περὶ αύτου̃
8.30. — Et comminatus est ; mot expressif, destiné à montrer l’insistance avec laquelle Jésus àppuya sur cet ordre. — Ne cui dicerent de illo, ou plus clairement, d’après saint Matthieu, « ut nemini dicerent quia ipse esset Jesus Christus ». Au reste, quelques manuscrits contiennent ces dernières paroles. L’interdiction devait durer jusqu’après la Résurrection du Sauveur. Sur ses motifs, voyez l’Évangile selon saint Matthieu, Mt 11.21.
Et il commença à leur déclarer qu’il fallait que le Fils de l’homme souffrît beaucoup, qu’il fût rejeté par les anciens, par les princes des prêtres et par les scribes, qu’il fût mis à mort et qu’il ressuscitât après trois jours.
Et cœpit docere eos quoniam oportet Filium hominis pati multa, et reprobari a senioribus, et a summis sacerdotibus et scribis, et occidi : et post tres dies resurgere.
Καὶ ήρξατο διδάσκειν αύτοὺς ότι δει̃ τὸν υίὸν του̃ άνθρώπου πολλὰ παθει̃ν καὶ άποδοκιμασθη̃ναι άπὸ τω̃ν πρεσϐυτέρων καὶ άρχιερέων καὶ γραμματέων καὶ άποκτανθη̃ναι καὶ μετὰ τρει̃ς ήμέρας άναστη̃ναι·
8.31. — Et cœpit docere eos. Les deux verbes semblent avoir été choisis à dessein par l’Évangéliste. D’une part en effet Jésus « commençait » vraiment à parler aux siens de sa Passion et de sa mort, en ce sens que c’était la première nouvelle claire et officielle qu’il leur en donnait ; de l’autre, « l’enseignement » qu’il va leur fournir sur ce point sera complet. Il retracera dans les termes les plus précis: 1° la nécessité ou était le Christ de souffrir et de mourir pour le salut des hommes, oportet, nécessité inhérente à son rôle tel qu’il avait été prédit depuis longtemps par les Prophètes ; 2° le tableau général de la Passion, pati multa ; 3° le tableau détaillé de cette même Passion, et en particulier deux scènes spéciales : a. les outrages (reprobari) que Jésus recevra du Sanhédrin juif, nettement désigné par ses trois chambres, senioribus, la chambre des notables, summis sacerdotibus, la chambre des princes des prêtres, scribis, la chambre des Docteurs ; b. la douloureuse Consommation de ce drame inique, et occidi ; 4° l’issue glorieuse de la Passion, post tres dies resurgere (plus clairement, d’après saint Matthieu, « le troisième jour » ; saint Marc emploie une locution familière aux Hébreux[388]). Voila le vrai Christ des Prophètes, cf. Es 8, mis en contraste avec la fausse représentation que s’en faisait le vulgaire, que s’en faisaient même les Apôtres, comme le montrera l’incident qui va suivre.
Et il parlait de ces choses ouvertement. Alors Pierre, le tirant à part, se mit à le reprendre.
Et palam verbum loquebatur. Et apprehendens eum Petrus, cœpit increpare eum.
καὶ παρρησία̣ τὸν λόγον έλάλει καὶ προσλαϐόμενος αύτὸν ό Πέτρος ήρξατο έπιτιμα̃ν αύτω̣̃
8.32. — Et palam verbum loquebatur. Ouvertement, sans réticence et sans mystère (φανερω̃ς καὶ άπαρακαλύπτως, c’est ainsi qu’Euthymius explique le grec παῤρ́ησία̣) : allusion aux indications énigmatiques et obscures que Jésus avait autrefois données sur sa Passion. Cf. Jn 2.19 ; 3.12-16; 4.47-51 ; Mt 9.15. « Verbum », τὸν λόγον avec l’article, « verbum hoc, hunc sermonem ». Ce détail est émis par les deux autres Synoptiques. — Apprehendens eum. Saint Matthieu emploie la même expression, προσλαϐόμενος, qui signifie : prendre quelqu’un par la main ou par les vêtements pour l’entretenir en particulier. — Petrus cœpit increpare. Saint Pierre ne peut supporter l’idée qu’un sort si humiliant, si funeste, soit réservé à son Maître. Ne consultant que son bon cœur et sa vivacité naturelle (« rursus existens fervidus… sumit audaciam disputandi », saint Jean Chrysostome), il ose réprimander le Sauveur au sujet des choses qu’il venait de leur prédire : « Absit a te, Domine, s’écrie-t-il, non erit hoc tibi ! » Mt 16.22. Qu’était devenue sa noble foi de tout-à-l’heure ? Mais, disent les anciens interprètes, son amour ardent l’excuse jusqu’à un certain point : « hoc autem amantis affectu et optantis dixit ». V. Bède. Au reste, jusqu’alors « non revelationem acceperat de passione Domini. Nam, quod Christus sit Filius Dei didicerat quidem, at nondum quid esset mysterium crucis et resurrectionis[389] ». Voilà pourquoi « ce même Pierre qui avait si bien reconnu la vérité en confessant la grandeur du Sauveur du monde, ne la peut plus souffrir dans ce qu’il déclare de sa bassesse[390] ».
Mais lui, se retournant et regardant ses disciples, réprimanda Pierre, en disant : « Va derrière moi, Satan ; car tu n’as pas le goût des choses de Dieu, mais des choses des hommes ».
Qui conversus, et videns discipulos suos, comminatus est Petro, dicens : Vade retro me Satana, quoniam non sapis quæ Dei sunt, sed quæ sunt hominum.
ό δὲ έπιστραφεὶς καὶ ίδὼν τοὺς μαθητὰς αύτου̃ έπετίμησεν τω̣̃ Πέτρω̣ λέγων, 'Yπαγε όπίσω μου σατανα̃ ότι ού φρονει̃ς τὰ του̃ θεου̃ άλλὰ τὰ τω̃ν άνθρώπων
8.33. — Qui conversus et videns… Jésus s’arrête tout-à-coup (cf. V. 27, « in via »). Puis, se retournant vers les Douze, qui marchaient sans doute respectueusement derrière lui, il jette sur eux un de ces regards pénétrants que saint Marc aime tant à noter. Il ne contemple pas seulement le coupable, mais la troupe entière des disciples ; car ils partageaient tous assurément les idées de saint Pierre, et ils étaient prêts à répéter son assertion. Néanmoins, ses paroles de blâme (comminatus est) ne retombent directement que sur Simon. — Vade retro me… Comme Jésus traite sévèrement celui qui voudrait le détourner de sa Passion et de sa mort ! « Voyez quelle opposition. Là (Mt 16.17-19) il dit : Barjona, fils de la colombe ; ici, Satan. Là il dit : Tu es une pierre sur laquelle je veux bâtir ; ici : tu es une pierre de scandale pour faire tomber[391] ». Mais quelle opposition aussi dans la conduite de l’Apôtre ! Là il avait pensé, compris, goûté les choses de Dieu ; ici il avait parlé comme un homme naturel, auquel la souffrance fait horreur ; il avait dit au Christ qu’il n’était pas bon de pâtir et de mourir pour la rédemption de l’humanité.