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§ IV. — ORIGINE ET COMPOSITION DU SECOND ÉVANGILE

Sous ce titre, nous traiterons brièvement des quatre points suivants : l’occasion, le but, les destinataires et les sources de l’Évangile selon saint Marc.

1. Dans des textes cités plus haut[80], Clément d’Alexandrie et saint Jérôme ont clairement indiqué, d’après la tradition, l’occasion qui inspira au second évangéliste la pensée d’écrire à son tour la biographie de Jésus. Les chrétiens de Rome l’ayant pressé de composer pour eux un abrégé de la prédication du Prince des Apôtres, il céda à leur désir et publia son Évangile.

2. Son but comme écrivain fut donc tout à la fois catéchistique et historique. Il voulut venir en aide à la mémoire de ces pieux solliciteurs et continuer ainsi auprès d’eux l’enseignement chrétien, et c’est par un rapide résumé des faits qui composent l’histoire du Sauveur qu’il entreprit de leur rendre ce double service. En réalité, « le caractère du second Évangile s’accorde parfaitement avec cette donnée, car on n’y aperçoit pas d’autre intention que celle du récit même ; il ne présente aucune partie didactique d’une longueur disproportionnée avec le reste de la narration[81] ». À ce but catéchistique et surtout historique, saint Marc n’associa-t-il pas une légère tendance dogmatique ? Divers auteurs l’ont pensé[82], et rien n’empêche de voir avec eux dans les premières paroles du second Évangile, « Initium Evangelii Jesu Christi Filii Dei », une indication de cette tendance. Saint Marc, d’après cela, se serait proposé de démontrer à ses lecteurs la filiation divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ce dessein n’est accentué nulle part ailleurs : l’Évangéliste laisse parler les faits, il ne soutient pas une thèse directe à la façon de saint Matthieu ou de saint Jean[83]. Il y a loin d’une tendance aussi simple au but étrange que plusieurs rationalistes contemporains[84] ont prêté à saint Marc. Suivant eux, tandis que les Évangiles selon saint Matthieu et selon saint Luc seraient des écrits de parti, destinés, dans la pensée de leurs auteurs, à soutenir, le premier la faction judaïsante (le Pétrinisme), l’autre la faction libérale (le Paulinisme), entre lesquelles, nous assure-t-on, se partageaient les membres du Christianisme naissant, saint Marc aurait pris dans sa narration une position intermédiaire, se plaçant a dessein sur un terrain neutre, afin d’opérer une heureuse réconciliation. D’un autre côté, Hilgenfeld[85] range saint Marc parmi les Pauliniens. On le voit, nous n’avons pas à réfuter ces hypothèses fantaisistes, puisqu’elles se renversent mutuellement[86].

3. Saint Matthieu avait écrit pour des chrétiens sortis des rangs du Judaïsme, saint Marc s’adresse à des convertis de la Gentilité. Indépendamment des témoignages de la tradition[87], d’après lesquels les premiers destinataires du second Évangile furent les fidèles de Rome, qui avaient appartenu au paganisme en grande majorité[88], la seule inspection du récit de saint Marc nous permettrait de le conclure avec une très grande probabilité. 1° L’évangéliste prend soin de traduire les mots hébreux ou araméens insérés dans sa narration, par exemple Boanerges, Mc 3.17, Talitha cumi, Mc 5.41 ; Corban, Mc 7.11 ; Bartimæus, Mc 10.46 ; Abba, Mc 14.36 ; Eloï, Eloï, lamma sabachtani, Mc 15.34 : il ne s’adressait donc pas à des juifs. 2° Il donne des explications sur plusieurs coutumes juives, ou sur d’autres points que des personnes étrangères au Judaïsme pouvaient difficilement connaître. C’est ainsi qu’il nous dit que « les Juifs ne mangent pas à moins de s’être lavé fréquemment les mains », Mc 7.3, Cf. 4 ; que « la Pâque était immolée le premier jour des pains azymes », Mc 14.12 ; que la « Parascève » était « le jour qui précède le sabbat », Mc 15.42 ; que le mont des Oliviers est situé ϰατέναντι του̃ ίερου̃, Mc 13.3, etc. 3° Il ne mentionne pas même le nom de la Loi juive ; nulle part il ne fait, comme saint Matthieu, d’argumentation basée sur des textes de l’Ancien Testament. Deux fois seulement, Mc 1.2,3 et Mc 15.26[89], il cite les écrits de l’ancienne Alliance en son propre nom. Ce sont là encore des traits significatifs relativement à la destination du second Évangile. 4° Le style de saint Marc a beaucoup d’affinité avec le latin. « Il semblerait dit M. Schegg, que c’est une bouche romaine qui a enseigné le grec à notre évangéliste[90] ». Des mots latins grécisés reviennent fréquemment sous sa plume, v. g. σπεϰουλάτωρ, Mc 6.27 ; ξέστης (sextarius), Mc 7.4,8 ; πραιτώριον, Mc 15.16 ; φραγελλόω (flagello), Mc 15.15 ; ϰη̃νσος, Mc 12.14 ; λεγεών, Mc 5.9,15 ; ϰεντύριων, Mc 15.39,44,45 ; ϰοδράντης (quadrans), Mc 12.42 ; etc.[91]. Après avoir mentionné une monnaie grecque, λεπτὰ δύο, il ajoute qu’elle équivalait au « quadrans » des Romains ; Mc 12.42. Plus loin Mc 15.21, il mentionne une circonstance peu importante en elle-même « Simonem Cyrenæum, patrem Alexandri et Rufi » mais qui s’explique immédiatement, si l’on se souvient que Rufus habitait Rome. Cf. Ro 16.26. Ces derniers détails ne prouvent-ils pas que saint Marc a écrit parmi des Romains et pour des Romains[92] ?

4. Dans notre Introduction générale aux Saints Évangiles, nous avons étudié la délicate question de la source commune à laquelle vinrent puiser tour a tour les trois premiers évangélistes : il ne peut donc s’agir ici que d’une source spéciale à saint Marc. Or, nous avons entendu les Pères affirmer d’une voix unanime[93] que la catéchèse du Prince des Apôtres servit de base à saint Marc pour la composition de son récit. « Ne rien omettre de ce qu’il avait entendu, ne rien admettre qu’il ne l’eût appris de la bouche de Pierre » : ainsi s’exprimait Papias[94]. De là le titre d’έρμηνευτὴς Πέτρου, « interpres Petri », que notre évangéliste a porté depuis l’époque du prêtre Jean : de là le nom de « Mémoires de Pierre » appliqué par saint Justin à sa composition[95]. Non pas, assurément, qu’il faille entendre ces expressions d’une façon trop littérale, et faire de saint Marc un simple « amanuensis » auquel saint Pierre aurait dicté le second Évangile, de même que Jérémie avait autrefois dicté ses Prophéties à Baruch[96] ! L’influence de saint Pierre, selon toute vraisemblance, ne fut pas directe, mais seulement indirecte, et elle n’empêcha pas le disciple de demeurer un historien très indépendant. Elle fut considérable pourtant, puisqu’elle a été si fréquemment signalée par les anciens écrivains. Elle a d’ailleurs laissé des traces nombreuses et distinctes dans la rédaction de saint Marc. Oui, le second Évangile est visiblement marqué à l’effigie du Chef des Apôtres : tous les commentateurs le répètent à l’envi[97]. Marc n’ayant pas été témoin oculaire des événements qu’il raconte, qui a pu donner à son Évangile cette fraîcheur de récit, cette minutie de détails, que nous aurons à mentionner bientôt ? Il n’avait pas contemplé l’œuvre de Jésus de ses propres yeux mais il l’avait vue pour ainsi dire, par les yeux de saint Pierre[98]. Pourquoi les renseignements relatifs à Simon-Pierre sont-ils plus abondants chez lui que partout ailleurs ? Seul, il nous dit que Pierre se mit à la recherche de Jésus, le lendemain des guérisons miraculeuses accomplies à Capharnaüm, Mc 1.36 ; cf. Lc 4.42. Seul, il rappelle que ce fut Pierre qui attira l’attention des autres Apôtres sur le dessèchement rapide du figuier, Mc 11.21 ; cf. Mt 21.17 et ss. Seul, il montre saint Pierre interrogeant Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le mont des Oliviers touchant la ruine de Jérusalem, Mc 13.3 ; cf. Mt 24.1 ; Lc 21.5. Seul, il fait adresser directement à Pierre par l’Ange la bonne nouvelle de la résurrection de Jésus, Mc 16.7 ; cf. Mt 28.7. Enfin il décrit avec une précision particulière le triple reniement de saint Pierre ; cf. surtout Mc 14.68,72. N’est-ce pas de Simon-Pierre lui-même qu’il tenait ces divers traits ? Il est vrai, d’un autre côté, que plusieurs détails importants ou honorables de la vie évangélique de saint Pierre sont complètement passés sous silence dans le second Évangile, par exemple saint Marche sur les eaux, Mt 14.28-34 ; cf. Mc 6.50,51 ; son rôle proéminent dans le miracle du didrachme, Mt 17.24-27 ; cf. Mc 9.33 ; sa désignation comme le roc inébranlable sur lequel l’Église serait bâtie, Mt 16.17-19 ; Mc 8.29,30 ; la prière spéciale que Jésus-Christ fit pour lui afin d’obtenir que sa foi ne défaillît jamais ; Lc 22.31,32[99]. Mais ces omissions remarquables ne prouvent-elles pas de nouveau, ainsi que le conjecturaient déjà Eusèbe de Césarée[100] et saint Jean Chrysostome[101], la participation de saint Pierre à la composition du second Évangile, ce grand Apôtre ayant voulu par modestie qu’on laissât dans l’oubli des événements qui étaient si précieux pour sa personne ? Nous l’admettons sans peine à la suite du plus grand nombre des exégètes[102].

Que penser maintenant de l’opinion de saint Augustin, opinion tout-à-fait isolée dans l’antiquité, mais souvent acceptée depuis, d’après laquelle l’Évangile selon saint Marc ne serait qu’un abrégé calqué sur celui de saint Matthieu ? « Marcus Matthæum subsecutus tanquam pedissequus et breviator ejus[103] ? » Elle est exacte, si elle affirme simplement qu’il existe une grande ressemblance, soit pour le fond, soit pour la forme, entre les deux premiers récits évangéliques ; elle est fausse, au contraire, si elle prétend que saint Marc s’est borné à publier une réduction de l’œuvre de son devancier. Les faits qu’il rapporte sont bien les mêmes pour la plupart[104], mais il les expose presque toujours d’une manière très neuve, qui prouve sa complète liberté d’écrivain[105]. Du reste, ce sentiment est aujourd’hui à peu près abandonné.



[81] Heinrich Joseph Wetzer et Benedikt Welte, Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, s. v. Évangiles.

[82] Cf. Adalbert Maier, Einleitung in die Schriften des Neuen Testaments, § 18, pp. 70 et 71.

[83] Voir nos Commentaires sur les Évangiles de saint Matthieu et de saint Jean, Préface.

[84] L’auteur anonyme de l’ouvrage intitulé : die Evangelien, ihr Geist, etc. Leipz. 1845, p. 327 et ss. ; Schwegler, Nachapostol. Zeitalter, p. 455 et ss. ; Baur, Krit. Untersuchungen über die kanon. Evangelien, p. 462 et ss.

[85] Adolph Hilgenfeld, Die Evangelien, p. 41 et s.

[86] Voir Adalbert Maier, Einleitung in die Schriften des Neuen Testaments, § 18, p. 71 et 72.

[87] Voir plus haut, n° 1.

[88] Voir Paul-Augustin Drach, Épîtres de saint Paul, p. 375.

[89] Supposé que ce second passage soit authentique. Voir le commentaire.

[90] Peter Schegg, Evangelium nach Markus, p. 12.

[91] Les autres écrivains du Nouveau Testament emploient parfois quelques-unes de ces expressions ; mais ils n’en font pas un usage constant, comme saint Marc.

[92] Cf. Francesco Saverio Patrizi, de Evangeliis, l. I, c. ii, q. 3.

[93] Voir les textes cités en faveur de l’authenticité du second Évangile, § 2.

[94] Loc. Cit. : ένὸς γὰρ έπὸιήσατο πρόνοιαν, του̃ μηδὲν ώ̃ν ήϰουσε παράλιπει̃ν, ή ψεύσασθαί τι έν αύτοι̃ς.

[95] Saint Justin de Naplouse, Dialogus cum Tryphone, c. cvi : έν άπομνημονεύμασιν αύτου̃, scil. Πέτρου.

[96] D’après Reithmayr, le mot « interprète » signifierait que saint Marc traduisait en latin les instructions grecques de saint Pierre ; cf. Hyacinthe de Valroger, Introduction historique et critique aux livres du Nouveau Testament, t. 2, p. 51. Selon d’autres. c’est le texte araméen de saint Pierre que Marc aurait traduit en grec. Explications très invraisemblables, assurément.

[97] Voyez sur ce point de fines observations dans Louis-Émile Bougaud, le Christianisme et les temps présents, t. 2, pp. 69 et ss. 2e édit.

[98] « Omnia quæ apud Marcum leguntur, narrationum sermonumque Petri dicuntur esse commentaria ». Eusèbe de Césarée, Démonstration évangélique, l iii, c. 5. « Saint Marc est plein d’observations minutieuses venant sans nul doute d’un témoin oculaire. Rien ne s’oppose à ce que ce témoin oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l’avait aimé et regardé de très près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l’apôtre Pierre lui-même, comme le veut Papias ». Ernest Renan, Vie de Jésus, 1863, p. 39. Cf. Francesco Saverio Patrizi, de Evangeliis, l. I, c. ii, q. 4.

[99] Comparez encore Mc 7.17 et Mt 15.45 ; Mc 14.13 et Lc 22.8.

[100] Eusèbe de Césarée, Démonstration Évangélique, l. iii, 3, 89.

[101] Saint Jean Chrysostome, Homilia in Matth.

[102] Nous ne croyons pas qu’on puisse tirer une preuve péremptoire de certaines coïncidences de pensées et d’expressions qui existent entre les Épîtres de saint Pierre et divers passages du second Évangile (V. g. 2 Pi. 2.1, cf. Mc 13.22 ; 2P 3.17, cf. Mc 13.23 ; 1P 1.25, cf. Mc 13.21 ; 1P 2.9, cf. Mc 13.20 ; 1P 2.17, cf. Mc 12.17 ; 1P 2.25, cf. Mc 6.34 ; 2P 3.41, cf. Mc 13.19 ; etc) : ces coïncidences n’ont en effet rien de caractéristique.

[103] Saint Augustin d’Hippone, De Consensu Evangelistarum, l. I, c. ii.

[104] D’importantes omissions sont néanmoins à signaler, notamment Mt 3.7-40 ; 8.5-13, etc. ; Mt 10.15-42 ; 11 ; 12.38-45 ; 14.34-36 ; 17.24-27 ; 18.10-35 ; 20.1-16 ; 21.14-16,28-32 ; 22.1-14 ; 23 ; 27.3-40,62-67 ; 28.11-15,16-20 ; etc., etc. Un simple « abbreviator » ne se serait pas ainsi comporté.

[105] Si l’on divise, avec M. Reuss, la matière contenue dans les trois premiers Évangiles en 100 sections ou paragraphes, nous ne trouvons dans saint Marc que 63 de ses sections, tandis que saint Matthieu en a 73, saint Luc 82. 49 sections sont communes aux trois Évangélistes, 9 à saint Matthieu et à saint Marc, 3 à saint Marc et à saint Luc ; saint Marc n’en a que deux qui lui soient tout à fait spéciales. Mais combien de traits qu’on trouve seulement dans son récit ! Cf. Mc 2.25 ; 3.20-21 ; 4.26-29 ; 5.4-5 et ss.; 8.22-26 ; 9.49 ; 11.11-14 ; 14.51-52 ; 16.9-11, et cent autres passages que nous signalerons dans le commentaire.