Alors Pierre, S'approchant de Lui, dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il aura péché contre moi ? Sera-ce jusqu'à sept fois ?
Tunc accedens Petrus ad eum, dixit : Domine, quoties peccabit in me frater meus, et dimittam ei ? usque septies ?
Τότε προσελθὼν αύτω̣̃ ό Πέτρος εί̃πεν Κύριε ποσάκις άμαρτήσει είς έμὲ ό άδελφός μου καὶ άφήσω αύτω̣̃ έως έπτάκις
18.21. — Tunc accedens Petrus. En ce moment, S. Pierre, qui se trouvait mêlé aux autres Apôtres, fait quelques pas pour se rapprocher de Jésus, car il a une question à lui adresser. La correction fraternelle, sur laquelle ont porté les avis donnés en dernier lieu par Notre-Seigneur, présuppose dans l’offensé une grande générosité de cœur et un parfait esprit de pardon, puisqu’il doit être disposé à oublier les torts du prochain à son égard, si le coupable reconnaît sa faute et s’en repent. Mais jusques à quand et combien de fois devra-t-on pardonner, dans le cas nullement imaginaire d’une récidive de la part de l’offensant ? C’est ce que le prince des Apôtres désirerait savoir. Telle est la transition généralement admise et la plus vraisemblable du reste. « Jesu disputatio, vss. 15-17, eo spectaverat, ut parata esset venia. Itaque Petrus interrogat magistrum an satis sit injurias septies alteri condonare », Berlepsch, Comm. in Matth. ; Cf. Bucher, Fritzsche, etc. — Simon-Pierre expose avec sa franchise et sa simplicité accoutumées le cas de conscience qui a fortement impressionné sa vive imagination : — Quoties peccabit… et dimittam. La construction de la phrase est tout à fait orientale ; Cf. Winer, Gramm. des neutestament. Sprachidioms, 6e éd. p. 318. Un classique aurait dit : « Quoties peccanti fratri dimittam ? »— Usque septies ? Sept, le nombre sacré ! S. Pierre devait se croire bien généreux en fixant cette limite « ultra quam non », car les Rabbins de son temps n’exigeaient que trois pardons à l’égard du coupable quand il était relaps : « Homini in alterum peccanti semel remittunt, secundo remittunt, tertio remittunt, quarto non remittunt », Babyl. Joma. f. 86, 2. En doublant ce chiffre, et en ajoutant une unité au nouveau nombre obtenu, l’Apôtre croyait sans doute entrer largement dans l’esprit libéral et conciliant de la loi chrétienne. Son langage était bien dans le genre de la morale judaïque, qui aimait à préciser les obligations par des chiffres !
Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois.
Dicit illi Jesus : Non dico tibi usque septies : sed usque septuagies septies.
λέγει αύτω̣̃ ό 'Iησου̃ς Ού λέγω σοι έως έπτάκις άλλ' έως έβδομηκοντάκις έπτά
18.22. — Dicit illi Jesus. Jésus recule la limite « in indefinitum » ; car tel est le sens de sa réponse. Tu me demandes la mesure du pardon ; je te dis que cette mesure consiste à pardonner sans mesure. — Non dico tibi usque septies… Jésus trouve à bon droit ce chiffre beaucoup trop restreint : il le prend donc et le transforme à l’aide d’une multiplication : usque septuagies septies. Les commentateurs ne sont toutefois pas d’accord sur la somme totale produite par le calcul du Sauveur, les expressions du texte grec pouvant recevoir deux interprétations notablement différentes. ʻEϐδομηϰοντάκις έπτά semble plutôt signifier soixante dix fois sept, ou, selon la traduction de la Vulgate, soixante-dix fois sept fois, c’est-à-dire quatre cent quatre-vingt-dix fois. Néanmoins Origène, S. Augustin et de nombreux exégètes modernes à leur suite, traduisent cette locution comme si la particule ϰαὶ existait entre les deux nombre dont elle se compose : soixante-dix fois et sept, 70 + 7, par conséquent soixante-dix-sept fois. Ils s’appuient sur un passage de la Genèse, 4, 24, auquel, d’après eux, le Sauveur ferait ici une évidente allusion, et où nous entendons le farouche Lamech annoncer que si l’on se permettait envers lui quelque grave injure, son sang serait vengé non pas seulement sept fois comme celui de Caïn, son ancêtre, mais soixante-dix-sept fois, שבצים ושבעה, έϐδομηϰοντάϰις ϰαὶ έπτάϰις d’après les LXX. Ce rapprochement ne manque pas de beauté, cf. S. Hilaire, in h. l. Jésus veut ainsi que le pardon chrétien aille jusqu’où s’étendait la vengeance antique. À la formule de haine et de représailles proposée par Lamech, il oppose la formule de l’amour parfait et du pardon illimité, car telle est manifestement la signification du chiffre qu’il mentionne. Ούχ ίνα άριθμω̃περίϰλείση̣ τήν συγχώρησιν, άλλὰ τὸ άπειρον ένταυ̃θα σημαίνει• ώς άν εί έλεγεν• όσάϰις άν πταίσας μετανοη̣̃, συγχώρει αύτω̣, Théophylacte. « Audeo dicere : Et si septuagies octies peccaverit, ignoscas, et si centies, et omnino quoties peccaverit ignosce. Si enim Christus millia peccatorum invenit, et tamen omnia donavit, noli subducere misericordiam. Ait enim Apostolus : Donantes vobismetipsis, si quis adversus aliquem habet querelam, sicut et Deus in Christo donavit vobis », S. August. de Verbis Dom. Serm. xv.
C'est pourquoi le royaume des Cieux a été comparé à un roi, qui voulut faire rendre leurs comptes à ses serviteurs.
Ideo assimilatum est regnum cælorum homini regi, qui voluit rationem ponere cum servis suis.
Διὰ του̃το ώμοιώθη ή βασιλεία τω̃ν ούρανω̃ν άνθρώπω̣ βασιλει̃ ὸς ήθέλησεν συνα̃ραι λόγον μετὰ τω̃ν δούλων αύτου̃
18.23. — Ce que Notre-Seigueur Jésus-Christ vient de dire à S. Pierre dans un langage condensé, mathématique, touchant le pardon absolu des injures, il va maintenant i’illustrer par une admirable parabole, ℣℣. 23-35. — Ideo : c’est-à-dire, parce qu’on doit pardonner non-seulement un certain nombre de fois, mais aussi souvent qu’on est offensé. Cette expression rattache la parabole à la réponse du ℣. 22. — Assimilatum, est homini regi ; Cf. 13, 24, 45. Nous avons déjà fait observer que ce langage n’est pas complètement logique, car, dans les versets qui suivent, le royaume messianique est moins com paré au roi qu’à toute sa conduite telle qu’elle est dépeinte par Jésus. — « Homini regi », pour montrer, comme on l’a dit, que « cœlestium similitudines ex humanis ». — Rationem ponere, ou, selon le langage classique, « dispungere rationem (scil. expensorum et acceptorum) ». — Cum servis suis. Ce sont les ministres, et les ministres les plus distingués du roi, qui sont ainsi désignés d’après la coutume orientale. Suivant le contexte, il s’agit surtout des officiers spécialement chargés d’administrer les finances et les revenus du roi.
Et lorsqu'il eut commencé à faire rendre compte, on lui en présenta un qui lui devait dix mille talents.
Et cum cœpisset rationem ponere, oblatus est ei unus, qui debebat ei decem millia talenta.
άρξαμένου δὲ αύτου̃ συναίρειν προσηνέχθη αύτω̣̃ εί̃ς όφειλέτης μυρίων ταλάντων
18.24. — Et quum cœpisset dès l’ouverture des comptes ; ce qui n’a pas lieu de surprendre dans une contrée où il y a toujours eu de si grandes malversations financières. Il suffit de commencer une enquête pour découvrir aussitôt des injustices criantes. — Oblatus est ei : circonstance notée soit pour montrer que le débiteur fut amené malgré lui devant son maître dont il avait à redouter la juste rigueur, soit pour faire allusion aux usages de l’Orient, d’après lesquels on ne se présente jamais à la cour que dûment introduit selon les règles du.cérémonial. — Qui debebat ei. Le roi avait prêté ou confié à ce malheureux la somme mentionnée plus bas : mais l’offi-cier, ayant voulu faire là-dessus de belles spéculations pour s’enrichir, avait sans doute tout perdu comme tant d’autres agioteurs. — Decem millia talenta. Somme énorme en soi et surtout pour l’époque. Nous le comprendrons mieux si nous prenons la peine de la comparer avec d’autres chiffres pécuniaires signalés dans la Bible comme très élevés. On n’employa que 29 talents d’or à la construction du Tabernacle, malgré toute la richesse qui y fut déployée, cf. Ex 38, 24 ; la reine de Saba offrit 120 talents à Salomon et c’était un présent considérable, cf. 1 Ro 10, 10 ; le roi d’Assyrie imposa à Ezéchias un tribut de 30 talents, cf. 2 Ro 18, 14 ; David mit en réserve pour la construction du temple la somme de 3000 talents à laquelle les princes en ajoutèrent une autre de 5000, cf. 1 Ch 29, 4-7. Et ce ne sont pas seulement huit mille talenls que nous avons ici, mais dix mille ! « Græca lingua non capit duobus verbis summam grandiorem, quantitate discreta et continua expirimendam », Bengel. Le talent, comme va le montrer l’indication de sa valeur, n’élait pas une monnaie courante ; c’était une monnaie idéale dont on se servait dans les évaluations de numéraire, à la façon de nos cent mille francs et de nos millions. Il y en eut, dans l’antiquité, de trois espèces très distinctes : le talent attique, le talent hébreu qui valait le double de l’attique et le talent syriaque qui valait le huitième de l’hébreu, le quart de l’attique. Duquel est-il question dans ce passage ? On les a proposés tous les trois ; mais il n’y a guère que les deux premiers qui puissent venir sérieusement en ligne de compte, les exégètes qui ont pensé au troisième n’ayant eu recours à lui que pour obtenir une somme moins considérable, ce qui n’est pas une raison. D’une part il semble naturel que le Sauveur ait compté par talents hébreux, puisqu’il était Juif et qu’il parlait en ce moment à des Juifs ; d’un autre côté, il est certain que le talent attique était alors d’un usage universel dans tout l’empire romain, et même en Palestine ; il est donc possible aussi que Notre-Seigneur l’ait employé dans cette circonstance. Le talent attique se composait de 60 mines et la mine comprenait cent drachmes, ce qui faisait 6000 drachmes par talent. La drachme équivalant à environ un franc de notre monnaie, un־ talent vaudrait à peu près 6000 francs, et dix mille talents 60 millions de francs. Nous arriverions à 120 millions si Jésus avait parlé du talent hébreu. La somme, dans un cas comme dans l’autre, est donc vraiment colossale pour ce temps-là, et particulièrement si nous songeons qu’elle était due par un seul homme. Les Romains n’exigèrent pas davantage d’Antiochus-le-Grand après sa défaite, et Darius n’offrit pas davantage à Alexandre pour obtenir de lui qu’il arrêtât le cours de ses conquêtes en Asie.
Mais, comme il n'avait pas de quoi les rendre, son maître ordonna qu'on le vendit, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu'il avait, pour acquitter la dette.
Cum autem non haberet unde redderet, jussit eum dominus ejus venundari, et uxorem ejus, et filios, et omnia quæ habebat, et reddi.
μὴ έχοντος δὲ αύτου̃ άποδου̃ναι έκέλευσεν αύτὸν ό κύριος αύτου̃ πραθη̃ναι καὶ τὴν γυναι̃κα αύτου̃ καὶ τὰ τέκνα καὶ πάντα όσα εί̃χεν, καὶ άποδοθη̃ναι
18.25. — Quum non haberet unde redderet. On conçoit sans peine que le débiteur ait été incapable de solder cette somme dans son entier ; mais le récit semble supposer une situation financière encore plus embarrassée et une insolvabilité complète. — Le roi, justement irrité de cet abus de confiance, se propose d’abord d’agir suivant toute la rigueur des mœurs orientales contre le ministre infidèle : jussit eum venumdari, et avec lui, uxorem ejus et filios et omnia… La Bible renferme quelques exemples d’après lesquels un pareil droit semble avoir été reconnu, dans l’État juif, aux créanciers qui ne pouvaient pas rentrer autrement dans leurs fonds, cf. Ex 22, 3 ; 2 Ro 4, 1 ; Lv 25, 39 ; Ne 5, 8. Toutefois, les prescriptions relatives à l’année jubilaire, cf. Dt 15, 1, 2, Jos. Ant. iii, 12, 3, adoucissaient considérablement ces mesures rigoureuses chez les Juifs, si tant est qu’elles aient été habituellement exercées. La loi romaine était très explicite et très sévère sur ce point, livrant le débiteur pieds et poings liés aux créanciers, comme nous le verrons plus bas, ℣. 28, Cf. Aul. Gell. xx, 1, 4, 7. — Et reddi, « sci lic. debitum », ou bien « pecunia ab emptoribus accepta », (Fritzsche) ce qui vaut mieux, la vente ne devant certainement pas procurer un produit égal à la dette.
Ce serviteur, se jetant à ses pieds, le priait, en disant : Ayez patience envers moi, et je vous rendrai tout.
Procidens autem servus ille, orabat eum, dicens : Patientiam habe in me, et omnia reddam tibi.
πεσὼν ου̃ν ό δου̃λος προσεκύνει αύτω̣̃ λέγων, Κύριε, Μακροθύμησον έπ' έμοί καὶ πάντα σοι άποδώσω
18.26. — Procidens. Le coupable n’a qu’une ressource, et il en fait un usage immédiat, dès qu’il entend la sentence sans appel de son Maître. Il se prosterne devant lui, et, dans cette attitude humiliée, il implore sa pitié avec larmes. Du reste ce qu’il demande, ce n’est nullement la remise de sa dette : il n’oserait pas môme songer à obtenir une telle faveur dans les conditions indiquées ; il désire simplement un délai. — Patientiam habe μαϰροθύμησον, littéralement « longanimis esto », donnez-moi un peu de temps. — Omnia reddam tibi. Pas de compromis ni de concordat, il rendra tout. Que ce trait est naturel ! c’est bien là le langage d’un pauvre débiteur aux abois, qui fait de belles promesses pour échapper aux angoisses de l’heure présente. Dans un an, il ne pourra guère mieux payer qu’aujourd’hui ; maïs il espère et se fait illusion.
Touché de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit sa dette.
Misertus autem dominus servi illius, dimisit eum, et debitum dimisit ei.
σπλαγχνισθεὶς δὲ ό κύριος του̃ δούλου έκείνου άπέλυσεν αύτόν, καὶ τὸ δάνειον άφη̃κεν αύτω̣̃
18.27. — Misertus dominus. Une conduite si humble touche le cœur du roi, qui, oubliant ses menaces récemment proférées, accorde à l’officier coupable la grâce la plus entière. Les rentrées en grâce aussi soudaines et de tels actes de générosité ne sont pas chose rare dans les cours orientales, où le bon plaisir du prince est la loi principale et produit à tour de rôle de terribles orages et d’étranges pardons. — Dimisit eum ; c’est la première faveur royale : elle est opposée à l’ordre antérieur de vendre le ministre à l’encan. La liberté au lieu d’un affreux esclavage. — La seconde faveur n’est pas moins grande : — Debitum dimisit ei. Au lieu du délai souhaité, il accorde purement et simplement la remise des soixante ou des cent vingt millions.
Mais ce serviteur, étant sorti, trouva un de ses compagnons qui lui devait cent deniers, et le saisissant, il l'étouffait en disant : Rends-moi ce que tu me dois.
Egressus autem servus ille invenit unum de conservis suis, qui debebat ei centum denarios : et tenens suffocavit eum, dicens : Redde quod debes.
έξελθὼν δὲ ό δου̃λος έκει̃νος εύ̃ρεν ένα τω̃ν συνδούλων αύτου̃ ὸς ώφειλεν αύτω̣̃ έκατὸν δηνάρια καὶ κρατήσας αύτὸν έπνιγεν λέγων, Άπόδος μοι ό τι όφείλεις
18.28. — Nous arrivons au cœur de la parabole et à la leçon principale qu’elle est destinée à donner aux disciples de Jésus. — Egressus servus ille. La narration nous le montre au moment où il sort tout heureux du palais, après la scène à laquelle nous avons assisté. Cette circonstance est notée à dessein pour mieux faire ressortir l’indignité de sa conduite. — Invenit, il rencontre par hasard à la porte de la résidence royale un de ses collègues, ministre du roi comme lui, quoique probablement à un dégré inférieur. Le débiteur insolvable de tout à l’heure devient maintenant créancier ; car il se rappelle, lui à qui on vient de faire grâce d’une somme énorme, que ce collègue lui doit cent deniers ! — Centurn denarios. Le denier valait treize centimes environ de moins que la drachme antique : la somme dûe n’atteignait donc pas 90 francs. Qu’était-ce que cette dette, en face des nombreux millions dont il a été parlé plus haut ? — Tenens suffocabat eum. Détails pittoresques, qui peignent au vif l’odieuse conduite du créancier sans pitié. À peine a-t-il aperçu son débiteur qu’il se précipite sur lui, et le saisit violemment à la gorge de manière à l’étrangler, έπνιγε. D’après le droit romain, le débiteur incapable d’acquitter ses dettes pouvait être conduit par ses créanciers au tribunal des préteurs « quocumque modo, obiortoque etiam collo », s’il résistait. — Le langage est conforme à l’action : Redde quod debes, demande-t-il brutalement, sans penser à la faveur immense qu’il a reçue il n’y a qu’un instant. Les manuscrits et les meilleures éditions du texte grec portent Άπόδος μοι εί τι όφείλεις, « Redde mihi si quid debes », et cette leçon paraît être la plus authentique. Il ne faut cependant pas urger le sens de la particule et, comme on l’a fait quelquefois, de manière à conclure que le cruel serviteur n’était pas même sûr que son collègue lui dût quelque chose. Non, la certitude de la dette ne saurait être mise en doute, car elle ressort clairement du contexte, « qui debebat ei » ℣. 28, « omnia reddam » ℣. 29, comme aussi de l’idée même de la parabole. Cette tournure est simplement un hellénisme et une manière plus énergique d’affirmer un fait indubitable ; c’est comme s’il y avait « Redde quum debeas ». — Quel contraste entre cette barbarie et la bénignité du roi !
Et son compagnon, se jetant à ses pieds, le priait, en disant : Aie patience envers moi, et je te rendrai tout.
Et procidens conservus ejus, rogabat eum, dicens : Patientiam habe in me, et omnia reddam tibi.
πεσὼν ου̃ν ό σύνδουλος αύτου̃ εὶς τοὺς πόδας αύτου̃ παρεκάλει αύτὸν λέγων, Μακροθύμησον έπ' έμοί καὶ πάντα άποδώσω σοι
18.29. — Et procidens conservus. C’est exactement la scène du ℣. 26 qui se reproduit ici : l’altitude du débiteur est la même, ses paroles sont les mêmes aussi. Il y a pourtant cette différence que le suppliant de tout à l’heure est actuellement le créancier tout-puissant : raison de plus, ce semble, pour qu’il se laisse attendrir par ce geste et cette prière qui lui ont valu sa propre grâce, d’autant mieux qu’il a tant reçu et qu’on lui demande si peu ! Hélas, dit S. Jean Chrysostôme, Hom. lxi in Matth., « ille ne verba puidem reveritus est per quæ ipse servatus fuerat ; nec portum cognovit, per quem naufragium effugisset ».
Mais il ne voulut pas ; et il s'en alla, et le fit mettre en prison, jusqu'à ce qu'il lui rendît ce qu'il devait.
Ille autem noluit : sed abiit, et misit eum in carcerem donec redderet debitum.
ό δὲ ούκ ήθελεν άλλὰ άπελθὼν έβαλεν αύτὸν είς φυλακὴν έως ού̃ άποδω̣̃ τὸ όφειλόμενον
18.30. — Ille autem noluit : il refuse donc durement la grâce qu’on implore de sa pitié ; bien plus, il traîne lui-même son malheureux débiteur en prison, abiit et misit, n’étant satisfait qu’après avoir vu les portes de ce triste séjour se refermer sur lui. — Ces derniers mots du verset, donec redderet debitum, achèvent la description de sa cruauté ; ils montrent la résolution énergique où il est de ne pas faire dans l’avenir la moindre remise à son collègue.
Les autres serviteurs, ayant vu ce qui était arrivé, en furent vivement attristés, et ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s'était passé.
Videntes autem conservi ejus quæ fiebant, contristati sunt valde : et venerunt, et narraverunt domino suo omnia quæ facta fuerant.
ίδόντες δὲ οί σύνδουλοι αύτου̃ τὰ γενόμενα έλυπήθησαν σφόδρα καὶ έλθόντες διεσάφησαν τω̣̃ κυρίω̣ άυτω̃ν πάντα τὰ γενόμενα
18.31. — Videntes conservi ejus… ou mieux « quum vidissent », ίδόντες. Les autres ministres du roi, , témoins de cette barbarie, en sont profondément attristés, et, prenant le parti de la victime contre le malfaiteur, ils vont aussitôt dénoncer à leur maître l’acte injustifiable qui avait eu lieu en leur présence.
Alors son maître le fit appeler, et lui dit : Méchant serviteur, je t'ai remis toute ta dette, parce que tu m'en avais prié;
Tunc vocavit illum dominus suus : et ait illi : Serve nequam, omne debitum dimisi tibi quoniam rogasti me :
τότε προσκαλεσάμενος αύτὸν ό κύριος αύτου̃ λέγει αύτω̣̃ Δου̃λε πονηρέ πα̃σαν τὴν όφειλὴν έκείνην άφη̃κά σοι έπεὶ παρεκάλεσάς με·
18.32. — Tunc vocavit illum. Le coupable est introduit pour la seconde fois. Le prince, avant de châtier ce misérable comme il le mérite, lui décrit, avec tout le calme d’un juge désormais inexorable, l’énormité de sa faute récente. Il l’appelle serve nequam : titre infamant qu’il ne lui avait pas donné dans la première entrevue. Puis il établit un frappant contraste entre la miséricorde dont il avait été l’objet et celle qu’il avait refusé de faire à son ami. Omne, debitum : « omne » est mis en avant comme a omnia » au ℣. 26. — Quoniam rogasti me : en effet, le débiteur du roi n’avait eu qu’à formuler une demande pour la voir immédiatement exaucée, ou plutôt pour recevoir cent fois plus qu’il ne souhaitait.
ne fallait-il donc pas avoir pitié, toi aussi, de ton compagnon, comme j'avais eu pitié de toi ?
nonne ergo oportuit et te misereri conservi tui, sicut et ego tui misertus sum ?
ούκ έδει καὶ σὲ έλεη̃σαι τὸν σύνδουλόν σου ώς καὶ έγώ σὲ ήλέησα
18.33. — Nonne ergo oportuit… Il fallait ! c’était en quelque sorte une nécessité de justice dans les conditions exposées par la parabole. Ne devait-il pas profiter de la belle leçon qu’il avait reçue, s’attendrir comme on s’était attendri sur lui ? Le roi se tait : l’accusé garde aussi le silence : il comprend qu’il essaierait désormais en vain d’obtenir un nouveau pardon, après une telle aggravation de sa culpabilité. C’est la juste réflexion de S. Remi : « Est sciendum quia servus ille nullum responsum legitur Domino dedisse, in quo demonstratur quod, in die judicii et statim post hanc vitam, omne argumentum excusationis cessabit ».
Et son maître, irrité, le livra aux bourreaux, jusqu'à ce qu'il payât tout ce qu'il devait.
Et iratus dominus ejus tradidit eum tortoribus, quoadusque redderet universum debitum.
καὶ όργισθεὶς ό κύριος αύτου̃ παρέδωκεν αύτὸν τοι̃ς βασανισται̃ς έως ού̃ άποδω̣̃ πα̃ν τὸ όφειλόμενον αύτω̣̃
18.34. — Et iratus Dominus. Le roi si gravement offensé ne connaît plus de ménagements ; il s’abandonne librement à son indignation. — Tradidit eum tortoribus : Grotius et d’autres auteurs ont voulu faire du mot βασανισταί un simple synonyme de δεσμοφύλαϰες, geôliers, parce que, disent-ils, le supplice de la torture avait été aboli chez les Romains à l’époque du Sauveur. Mais qu’importe cette raison ? Bien que plusieurs traits de la parabole cadrent avec les prescriptions du droit romain, Notre-Seigneur ne s’astreint pas à les prendre toujours pour règles dans les tableaux qu’il trace. Du reste, ce n’est plus comme débiteur insolvable que l’officier royal est puni, mais à cause de sa conduite barbare ; le monarque est donc parfaitement en droit de le livrer aux bourreaux. — Quoadusque redderet : en réalité, c’est à une prison perpétuelle que le coupable est condamné, comme l’ont déjà remarqué les SS. Pères, puisqu’il ne pourra jamais remplir la condition qui lui est imposée. « Semper solvet, sed nunquam persolvet », S. Remi. « Donec solvas… miror si non eam pœnam significat quæ vocatur æterna ». S. August, de Serm. Dom. in Mont. i, 11. — Universum debitum : expression encore plus générale et, par conséquent, plus forte que « omne debitum » du ℣. précédent. Le roi ne fera pas la moindre concession. — On connaît la grave discussion théologique qui est née autrefois de ce passage. Puisque le roi, qui représente Dieu, réclame de nouveau le paiement intégral d’une dette qu’il avait auparavant remise de la façon la plus complète, ne suit-il pas de là que les péchés pardonnés peuvent revivre ? Là-dessus ardents débats dont il existe déjà des traces à l’époque des Pères, cf. S. August. de Baptismo c. Donat. i, 12, mais qui retentirent surtout au moyen-âge, cf. Petr. Lombard, Sent. iv, dist. 22 ; S. Thom. Aq., Summ. Theol., p. iii, q. 88 ; Hug. à S. Victore, de Sacram. ii, 14, 9, etc. La vraie solution est contenue dans les lignes de S. Thomas bien des fois reproduites : « Propter subsequentem ingratitudinem redit universum debitum, in quantum quantitas peccatorum præcedentium proportionaliter invenitur in ingratitudine subsequente, non autem absolute ». Quand Dieu, dans la parabole, réclame « universum debitum », ce n’est point de la dette antérieure qu’il est question, car elle a cessé d’exister ; il parle de la nouvelle dette contractée par une nouvelle offense. Mais laissons ces questions de l’école, et revenons aux deux derniers traits de la parabole. « Jamais reproche ne fut plus convaincant, s’écrie Bourdaloue, ni jamais aussi châtiment ne fut plus juste. Pour peu que nous ayons de lumières et de droiture naturelle, il n’y a personne qui ne sente toute là force de l’un, et qui n’approuve toute la rigueur de l’autre. Car que pouvait répondre ce serviteur impitoyable, et si dur à se faire payer sans délai une somme de cent deniers, lors même que son maître, touché pour lui de compassion et ayant égard à sa misère, venait de lui remettre jusqu’à dix mille talents ? Si donc, irrité d’une telle conduite, le Maître ne diffère pas à punir ce misérable, s’il le traite comme ce malheureux a traité son débiteur, et s’il le fait enfermer dans une étroite prison, c’est un arrêt dont l’équité se présente d’abord à l’esprit, et dont la raison est évidente. Sermon pour le xxie dimanche après la Pentecôte.
C'est ainsi que Mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son coeur.
Sic et Pater meus cælestis faciet vobis, si non remiseritis unusquisque fratri suo de cordibus vestris.
Ούτως καὶ ό πατήρ μου ό έπουράνιος ποιήσει ύμι̃ν έὰν μὴ άφη̃τε έκαστος τω̣̃ άδελφω̣̃ αύτου̃ άπὸ τω̃ν καρδιω̃ν ύμω̃ν τὰ παραπτώματα αύτω̃ν
18.35. — Sic et Pater meus cœlestis. C’est la morale de la parabole. Mais citons encore Bourdaloue. « Voilà, mes chers auditeurs, la figure, et dès que nous en demeurons là, nous n’y voyons rien qui nous surprenne, ni rien qui ne soit conforme aux lois d’une étroite justice. Mais laissons la figure, et faisons-en l’application. Jésus-Christ l’a faite lui-même dans notre Évangile, et il y a sans doute de quoi nous étonner. Car c’est ainsi, dit le Fils de Dieu, que notre Père céleste se comportera envers vous. Quelle menace ! et à qui parle le Sauveur du monde ? À vous, chrétiens, et à moi, si nous ne pratiquons pas à l’égard du prochain la même charité que ce Dieu de miséricorde a tant de fois exercée en notre faveur, et qu’il exerce encore tous les jours ; si dans les offenses que nous recevons du prochain, nous nous livrons à nos ressentiments et à nos vengeances ; si nous ne pardonnons pas, si nous ne remettons pas libéralement toute la dette, ou si nous ne la remettons pas sincèrement et de bonne foi ». — « Sic » c’est-à-dire comme le roi de la parabole ; Cf. 6, 14, 15. Il saura punir avec la même rigueur, de même qu’il sait pardonner avec la même bonté. — De cordibus vestris, en toute sincérité et vérité ; « ut nec opere exerceat vindictam, nec corde reservet malitiam », Hug. a S. Victore, l. c. « Dominus addidit, de cordibus vestris, ut omnem simulationem fictæ pacis avertat », S. Jérôme, in h. l. Le texte grec ajoute à la fin du verset les mots τά παραπτώματα αύτω̃ν qui, sans être essentiels, terminent le récit avec plus de netteté et de vigueur. Cependant leur authenticité n’est pas complètement certaine. — L’application des divers traits de cette parabole est si claire, si aisée qu'il est à peine utile de relever les points les plus saillants. Le roi n’est autre que Dieu lui-même. Le serviteur qui doit dix mille talents, c’est l’homme, qui a tant offensé le Seigneur, et qui a ainsi contracté envers lui des dettes énormes auxquelles il lui est tout à fait impossible de satisfaire. Mais le Père céleste, touché de sa misère, a daigné lui accorder la remise entière de sa dette. Le second débiteur, c’est le prochain. Nous avons souvent les uns à l’égard des autres quelques obligations ; mais, comparées à ce que devons à Dieu, nos créances réciproques sont tout au plus dans la proportion de cent deniers à dix mille talents. Traités par le Seigneur avec tant de miséricorde, si nous refusons de remettre à nos frères les petites dettes que la faiblesse humaine leur a fait contracter envers nous, si nous ne leur pardonnons pas généreusement et pi amplement leurs offenses, Dieu nous traitera nous-mêmes avec la plus grande rigueur. — On trouvera ces pensées admirablement développées dans la lxie homélie de S. Jean Chrysostome et dans la « Catena » de S. Thomas d’Aquin. — Bossuet fait ressortir avec sa majeste accoutumée la gloire qui rejaillit d’un pareil enseignement sur Jésus-Christ et sur l’Église : « La philosophie avait bien tâché de jeter quelques fondements de cette doctrine ; elle avait bien montré qu’il était quelquefois honorable de pardonner à ses ennemis : elle a mis la clémence parmi les vertus ; mais ce n’était pas une vertu populaire ; elle n’appartenait qu’aux victorieux. On leur avait bien persuadé qu’ils devaient se faire gloire d’oublier les injures de leurs ennemis désarmés, mais le monde ne savait pas encore qu’il était beau de leur pardonner, avant même de les avoir abattus. Notre Maître miséricordieux s’était réservé de nous enseigner une doctrine si humaine et si salutaire : c’était à lui de nous faire paraître ce grand triomphe de la charité, et de faire que ni les injures ni les opprobres ne pussent jamais altérer , la candeur ni la cordialité de la société fraternelle ». Sermon pour le ve dimanche après la Pentecôte.