Après le baptême de Jésus, nous trouvons l’un des événements les plus importants et les plus extraordinaires de sa vie morale, sa tentation par Satan. Quel contraste ! Il n’y a qu’un instant, Jésus-Christ voyait les cieux s’ouvrir, l’Esprit Saint descendre visiblement sur lui, il s’entendait déclarer Fils de Dieu, et Voici que le démon s’approche maintenant de lui pour le tenter ! Il arrive fréquemment en effet que les grandes joies spirituelles sont suivies de grandes tentations : cela s’est réalisé pour le Maître aussi bien que pour les disciples. Nous allons donc voir aux prises les deux royaumes dont nous avons parlé ; cf. l’explication de Mt 3.2. À peine proclamé prince messianique, Jésus, le chef du royaume des cieux, entre ouvertement et victorieusement en lutte contre le chef de l’empire des Ténèbres. C’est là un digne commencement de son ministère public. Il va de soi que, dès ce début, il nous apparaîtra comme l’idéal du juste parfait.
Alors Jésus fut conduit dans le désert par l'Esprit, pour être tenté par le diable.
Tunc Jesus ductus est in desertum a Spiritu, ut tentaretur a diabolo.
Τότε ό 'Iησου̃ς άνήχθη είς τὴν έρημον ύπὸ του̃ πνεύματος πειρασθη̃ναι ύπὸ του̃ διαβόλου
4.1. — Tunc, c’est-à-dire immédiatement après le baptême de Jésus ; les deux autres synoptiques le disent en termes très explicites : « Et statim Spiritus expulit eum », Mc 1.12 ; « Jesus autem reversus est a Jordane, et agebatur a Spiritu in desertum », Lc 4.1. Il n’y eut donc pas d’interruption notable entre les deux faits. — Ductus est, en grec άνήχθη, il fut conduit en haut : le désert témoin de la retraite et de la tentation du Sauveur était par conséquent plus élevé, que la vallée dans laquelle serpente le Jourdain. Nous venons de voir que saint Marc et saint Luc emploient des expressions d’une énergie particulière : « expulit, agebatur ». — In desertum. Divers auteurs, entre autres Michaëlis, ont placé ce désert aux alentours du Sinaï ; mais cette opinion, qui est dénuée de tout fondement, est aujourd’hui complètement abandonnée. On peut affirmer d’une manière générale qu’il s’agit encore du désert de Juda, de même qu’au ℣. 3. Quant au théâtre spécial de l’événement que nous étudions, il est assez facile de le déterminer à l’aide des données évangéliques et de la tradition. Saint Matthieu nous a dit que son altitude était supérieure à celle du Ghôr où coule le Jourdain ; il devait en outre, d’après l’ensemble du récit, n’être pas très éloigné de ce fleuve dans lequel Jésus avait été baptisé : enfin un trait pittoresque de saint Marc, Mc 1.13, « Eratque cum bestiis », suppose que c’était un lieu tout à fait sauvage. Or, le désert de la Quarantaine, désigne par une tradition vénérable comme l’emplacement de la tentation du Christ, remplit fort bien ces trois conditions. Il est situé a l’Ouest du Jourdain, entre Jéricho et Béthanie, la patrie de Lazare : de là vient le nom de désert de Jéricho qu’il porte dans l’Ancien Testament et dans les écrits de Josèphe, Ant. xvi, 1 ; Bell. Jud. iv, 8, 2. Son appellation moderne fait allusion aux 40 jours qu’y passa Notre-Seigneur. C’est une région affreuse, désolée, couverte de rochers nus et déchirée en tous sens par de profondes ravines ; au dire des voyageurs, il existe à peine au monde un site plus sauvage ; cf. Schubert, Reise in das Morgenland, t. iii, p. 72. À l’extrémité septentrionale du désert, non loin de Jéricho, se dresse la montagne également appelée Quarantaine, qui aurait servi plus spécialement de refuge au Sauveur. L’ascension en est très pénible et même dangereuse ; ses flancs sont remplis de cavernes, qui étaient autrefois habitées par des ermites désireux d’honorer sur les lieux mêmes le mystère de la tentation de Jésus. En face, de l’autre côté du Jourdain, on aperçoit le mont Abarim, du sommet duquel Moïse put contempler la Terre Promise avant de mourir. — A Spiritu ; l’Esprit de Dieu, dont il avait reçu naguère abondamment l’onction, le conduit ou plutôt le pousse violemment comme un champion sur le champ de bataille. — Ut tentaretur ; tel est le but direct et principal de la marche du Christ vers le désert : de même qu’il était venu de Nazareth au Jourdain pour être baptisé par saint Jean, de même il se dirige actuellement vers la solitude de la Quarantaine pour y être tenté par Satan. Le verbe « tentare » signifie quelquefois « éprouver » et alors il ne présente à l’esprit qu’une idée excellente et noble ; mais le plus souvent il est employé en mauvaise part, dans le sens de « provoquer au mal, tenter d’une manière proprement dite ». C’est cette seconde signification que nous devons lui appliquer ici : Jésus sera réellemeut tenté, on lui proposera de faire des choses vraiment coupables et indignes de son caractère messianique. Il y a là assurément un grand mystère. En effet, si le baptême du Précurseur semblait de prime abord ne pas convenir à Notre-Seigneur Jésus-Christ, n’être même pour lui qu’une humiliante cérémonie, que dirons-nous de la tentation ? Aussi, pour l’excuser en quelque sorte, a-t-il été d’usage d’alléguer toute sorte de motifs capables de la réconcilier avec notre esprit ; Sylveira en cite jusqu’à dix qui viennent plus ou moins bien « ad rem », et dont la plupart n’ont qu’un intérêt secondaire et homilétique. Nous croyons trouver la plus simple et la meilleure des explications dans quelques textes de saint Paul, textes il est vrai aussi étranges que sublimes : « Et quidem quum esset Filius Dei didicit ex iis quæ passus est obedientiam », He 5.8 ; « Tentatum per omnia pro similitudine absque peccato », He 4.15 ; « Debuit per omnia fratribus similari,… in eo enim in quo passus est ipse et tentatus, potens est et eis qui tentantur auxiliari », He 2.17. Après avoir lu ces paroles inspirées, on admet sans peine et sans hésitation le mystère de l’abaissement complet du Sauveur. « Justum erat, ajoute saint Grégoire, Hom. xvi in Evang., ut sic tentationes nostras suis tentationibus vinceret, sicut mortem nostram venerat sua morte superare ». Saint Jean Chrysostôme donne une autre raison de convenance non moins juste que belle : « Sic et athletæ faciunt ; nam ut discipulos suos doceant quomodo vincere oporteat, ultro cum aliis in palæstra se complicant, in adversariorum corporibus spectaculum ipsis exhibentes, ut vincendi modum ediscant » ; Hom. in h.l. C’est donc pour nous, plutôt que pour lui-même, que Jésus a été tenté. Nous avions tous partagé la honteuse défaite de notre premier père ; il était juste que nous eussions tous part à la victoire de notre divin chef. — Mais comment Jésus put-il être tenté, lui qui était impeccable ? Si le premier Adam « potuit non peccare », le second Adam « non potuit peccare », comme le disent les expressions théologiques consacrées. La réflexion suivante de saint Grégoire contient la solution de ce problème : « Omnis diabolica illa tentatio foris non iptus fuit », Hom. xvi in Evang. Jésus n’avait pas en lui de « fomes peccati » ; pour lui, la tentation ne pouvait donc provenir que du dehors : c’est pour cela que l’évangéliste déclare formellement qu’il fut tenté a diabolo. — Ce nom, qui dérive du grec διαβαλλει̃ν, calomnier, désigne habituellement dans la Bible le chef des esprits mauvais, Satan comme l’appelaient les Juifs, cf. Mt 5.10. L’histoire de Job, Jb 1.6 et s., et l’Apocalypse, Ap 12.10, en justifient parfaitement la signification, nous montrant le démon sous les traits d’un odieux calomniateur de l’humanité devant le trône du Seigneur. Ce « serpens antiquus » avait subi lui aussi l’épreuve de la tentation, mais il avait honteusement succombé ; de là sa perte éternelle, de là sa haine mortelle contre le genre humain et son désir d’entraîner tous les hommes dans sa propre ruine. Il vient donc tenter le second Adam, comme il avait autrefois tenté le premier. — Remarquons ici un contraste frappant que l’évangéliste se proposait évidemment de mettre en relief lorsqu’il écrivait ce verset : « Jesus ductus est in desertum a Spiritu ut tentaretur a diabolo ». Saint Matthieu nous montre ainsi les deux principes opposés, l’Esprit de Dieu et le démon, agissant en sens contraire sur le Christ. — Olshausen est tombé dans une erreur singulière quand il a cru que le Saint Esprit avait abandonné Jésus à ses propres forces au moment de la tentation, pour ne rentrer en lui qu’après son triomphe sur Satan. Rosenmüller s’est trompé plus grossièrement encore en affirmant, malgré les assertions très expresses des synoptiques, que le tentateur fut non pas le prince des démons, mais un Juif perfide qui, sous les faux semblants de l’amitié, voulait détourner Jésus de sa vocation et le porter au péché. Voilà les belles inventons auxquelles sont réduits ceux qui regardent le démon, son histoire et ses apparitions ,comme des « aniles fabulæ » (sic.). — Avant de reprendre notre commentaire, faisons encore, à la suite des Pères et des anciens exégètes, un rapprochement qui se présente de lui-même à l’esprit. La scène du désert de Jéricho est la contre-partie de celle qui s’était passée quatre mille ans auparavant sous les embrages de l’Eden. « Il est certain que le premier père de l’humanité, lié à sa descendance par une si étroite et si profonde solidarité qu’il l’enfermait en quelque sorte en lui-même, a subi la grande épreuve des êtres libres dans un séjour de beauté et de gloire, tandis que Jésus-Christ l’a traversée dans une affreuse solitude, image d’un monde où sont gravés les stigmates de la chute et de la condamnation. Ces rochers dénudés,… cette mer de soufre, tout ce pays de la mort, immobile et muet comme le sépulcre, quel théâtre convenait mieux à l’homme de douleur pour sa lutte ?… Tout marque le contraste entre la première tentation et la seconde ; il ne s’agit plus en effet simplement de conserver l’union bienheureuse avec Dieu, mais de la reconquérir dans les amères conditions qui ont été le résultat de sa rupture » ; de Pressensé, Jésus-Christ, sa vie, son temps, son œuvre, p. 314.
Et lorsqu'Il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, Il eut faim.
Et cum jejunasset quadraginta diebus, et quadraginta noctibus, postea esuriit.
καὶ νηστεύσας ήμέρας τεσσαράκοντα καὶ νύκτας τεσσαράκοντα ύστερον έπείνασεν
4.2. — Et quum jejunasset. Ce jeûne du Sauveur fut complet, absolu ; s’il eût été seulement relatif, ainsi que l’affirment plusieurs auteurs modernes, c’est-à-dire s’il eût consisté dans la privation de la nourriture ordinaire et dans la manducation d’herbes et de racines sauvages recueillies au milieu du désert, pourquoi saint Matthieu aurait-il fait mention des nuits, « et quadraginta noctibus » ? Du reste le récit de saint Luc, Lc 4.1, renverse directement cette interprétation, en disant de la façon la plus claire que Jésus « nihil manducavit illis diebus ». — Quadraginta diebus… Ces mots déterminent nettement la durée du jeûne de Notre-Seigneur ; on doit les prendre a la lettre, « sicut sonant », car ils sont d’une exactitude rigoureuse et ne représentent pas, comme on l’a insinué de nos jours, un nombre plus ou moins arrondi par l’écrivain sacré. Durant cette longue période, Jésus vivait de la vie de l’âme et de l’esprit, occupé tout entier de Dieu et de son œuvre : ce fut pour lui une continuelle extase, durant laquelle les besoins corporels étaient miraculeusement suspendus. Autrefois, dans des circonstances analogues, Moïse et Élie, deux types du Christ, avaient passé eux aussi par un jeûne de quarante jours ; cf. Dt 9.18 et 2Ch 19.8. — Postea esuriit. La nature, domptée jusque-là, reprend ses droits avec une vive énergie ; Jésus sent violemment l’aiguillon de la faim. En pareil cas, l’homme ordinaire est faible et succombe aisément à la tentation : Satan ne l’ignore point, et c’est pour cela qu’il choisit cette heure pour s’approcher du Christ.