Complètement disposé pour l’action, Jésus-Christ commence maintenant la vie de missionnaire qu’il va mener d’une manière à peu près continuelle pendant environ deux ans. L’évangéliste en donne ici le tableau général, avant de décrire en détail les principaux faits.
Et Jésus parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, prêchant l'Évangile du royaume, et guérissant toute langueur et toute infirmité parmi le peuple.
Et circuibat Jesus totam Galilæam, docens in synagogis eorum, et prædicans Evangelium regni : et sanans omnem languorem, et omnem infirmitatem in populo.
Καὶ περιη̃γεν όλην τὴν Γαλιλαίαν ό 'Iησου̃ς, διδάσκων έν ται̃ς συναγωγαι̃ς αύτω̃ν καὶ κηρύσσων τὸ εύαγγέλιον τη̃ς βασιλείας καὶ θεραπεύων πα̃σαν νόσον καὶ πα̃σαν μαλακίαν έν τω̣̃ λαω̣̃
4.23. — Et circuibat Jesus. Le divin Maître fit à travers les différentes parties de la Galilée, durant la première année de sa vie publique, trois voyages qui correspondent à trois missions importantes. La première de ces missions eut lieu dans les régions montagneuses, la seconde autour du lac, la troisième dans les villes. En cet endroit il est plus spécialement question de la première, bien que l’exposé de saint Matthieu puisse convenir à toutes. Elle embrasse les chap. v-viii du premier Évangile. Nous trouverons le début de la seconde indiqué par saint Luc[226], et celui de la troisième dans saint Matthieu[227],[228]. — Totam Galilæam. Il est temps de dire en peu de mots ce qu’était alors cette belle contrée que Jésus va parcourir en tous sens. Elle occupait l’ancien territoire des quatre tribus d’Aser, de Nephthali, de Zabulon et d’Issachar ; c’était donc la province la plus septentrionale de la Palestine. Ses limites se confondaient au nord avec celles du pays juif ; elles étaient formées à l’est par le Jourdain, le lac Mérom et le lac de Tibériade, au sud par le Carmel et l’extrémité méridionale de la plaine d’Esdrelon, à l’ouest par la Méditerranée et la Phénicie. C’était, du temps de Jésus-Christ, une riche région, très peuplée, bien cultivée, parsemée de villes et de bourgades qu’habitait une population vigoureuse et indépendante. Son nom dérive, comme nous l’avons vu, cf. le ℣. 15 et Is 9.1, de l’hébreu גליל, Galil, et signifie cercle, district. À l’époque dont nous parlons, elle se partageait en Galilée inférieure et en Galilée supérieure, ή άνω καί ή ήάτω Γαλιλαία[229]. La première embrassait la vaste plaine d’Esdrelon avec les premières ramifications des montagnes situées au nord de cette plaine et à l’est jusqu’au Jourdain ; la seconde comprenait tout le nord du pays, à partir d’une ligne droite qu’on tirerait entre Ptolémaïs et la partie supérieure du lac de Tibériade. C’est un plateau assez élevé, aux ondulations nombreuses, planté de magnifiques bois de chêne. Malgré tous ses malheurs, la Galilée a conservé, plus que toutes les autres zones de la Terre Sainte, des traces assez nombreuses de son ancienne splendeur, en particulier sous le double rapport de la population et de la fertilité[230]. — Dotens in synagogis eorum. Le pronom « eorum » ne retombe directement sur aucun des mots qui précèdent ; il désigne les habitants de la province qui vient d’être mentionnée. Quoique peu correcte sous le rapport grammatical, la phrase est néanmoins facile à comprendre. — La synagogue est un local célèbre soit au point de vue au culte juif en général qui lui a conféré un si grand rôle, soit relativement à la vie de Notre-Seigneur puisqu’elle a servi de théâtre à plusieurs de ses miracles et de ses discours. Son nom hébreu était בית־הכנסת, Beth-Hakkenéceth, maison de réunion, qui équivaut assez exactement à συναγωγή (de συν et άγω) et même à έχχλησία, bien que les idées de synagogue et d’Église soient aujourd’hui si opposées. Il est certain que l’existence des synagogues remonte à une haute antiquité ; cependant il serait difficile de fixer au juste l’époque où elles prirent naissance. Elles exercèrent la plus heureuse influence sur le maintien de la religion juive pendant et après l’exil. Au temps de Jésus-Christ, chaque ville ou village de la Palestine en possédait au moins une ; à Jérusalem, on en comptait jusqu’à 450 au dire des Rabbins. C’étaient des édifices aussi richement construits que le permettaient les ressources de la population. On tâchait de les bâtir sur un emplacement élevé, dans la ville ou du moins tout auprès ; elles étaient orientées de telle sorte qu’en entrant et qu’en priant, les fidèles regardassent dans la direction de Jérusalem. On les consacrait par des prières spéciales, comme nos églises. L’arrangement intérieur était, « mutatis mutandis », celui du tabernacle, c’est-à-dire qu’au fond, du côté de Jérusalem, se trouvaient une lampe à plusieurs branches qu’on allumait aux grands jours et l’arche qui contenait le livre de la Loi ; vers le milieu de la salle, une plateforme élevée sur laquelle était dressé le pupitre du lecteur. L’assistance avait sa place à l’entrée, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, séparés par une cloison haute de cinq ou six pieds. Le reste de l’ameublement consistait en troncs pour les aumônes, en cadres destinés à recevoir les affiches, et en placards où l’on déposait les trompettes sacrées et divers autres objets. On se réunissait dans les synagogues aux jours saints et aux heures saintes. Les jours saints étaient, indépendamment des solennités spéciales, le second ou lundi, le cinquième ou jeudi et le septième ou samedi ; les heures saintes, la troisième, « schaharith », 9 heures du matin, la sixième, « mincha » ou midi, et la troisième, « arabith », 3 heures du soir. Mais la plupart de ces réunions étaient facultatives ; la fréquentation des synagogues ne devenait obligatoire qu’aux jours de fête et de sabbat. Quant au culte qui s’y pratiquait, il reproduisait en petit, sauf les sacrifices, celui que les prêtres célébraient dans le temple ; il se composait de prières, de lectures extraites de la Bible, de prédications et de cérémonies qui variaient suivant les fêtes. Les correligionnaires étrangers, quand c’étaient des personnes honorables, étaient fréquemment invités par le président à adresser quelques paroles d’édification à l’assemblée ; Jésus profitait volontiers de cette occasion pour annoncer ce que saint Matthieu appelle ici la bonne nouvelle du royaume, evangelium regni (scil. cœlorum). — Nous avons expliqué dans l’Introduction générale, ch. i, l’origine et la signification du mot Évangile. — Et sanatu omnem languorem… Prêcher et guérir, tels étaient les deux grands actes de Jésus missionnaire ; il se montrait ainsi le médecin tout à la fois des âmes et des corps. Les miracles disposaient les cœurs à bien recevoir la prédication, dont ils attestaient la vérité ; la divine semence de la prédication jetée partout sur les consciences empêchait les prodiges de ne produire qu’un effet superficiel et transitoire. Ces deux œuvres résument toute la vie publique du Sauveur, en même temps qu’elles expliquent le mot bien connu de saint Pierre : « Pertransiit benefaciendo[231] ».
Et Sa renommée se répandit dans toute la Syrie ; et on Lui présenta tous ceux qui étaient malades, atteints de langueurs et de diverses souffrances, et les possédés du démon, et les lunatiques, et les paralytiques ; et Il les guérit.
Et des foules nombreuses Le suivirent de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée, et d'au delà du Jourdain.
Et abiit opinio ejus in totam Syriam, et obtulerunt ei omnes male habentes, variis languoribus, et tormentis comprehensos, et qui dæmonia habebant, et lunaticos, et paralyticos, et curavit eos :
et secutæ sunt eum turbæ multæ de Galilæa, et Decapoli, et de Jerosolymis, et de Judæa, et de trans Jordanem.
καὶ άπη̃λθεν ή άκοὴ αύτου̃ είς όλην τὴν Συρίαν· καὶ προσήνεγκαν αύτω̣̃ πάντας τοὺς κακω̃ς έχοντας ποικίλαις νόσοις καὶ βασάνοις συνεχομένους καὶ δαιμονιζομένους καὶ σεληνιαζομένους καὶ παραλυτικούς, καὶ έθεράπευσεν αύτούς
καὶ ήκολούθησαν αύτω̣̃ όχλοι πολλοὶ άπὸ τη̃ς Γαλιλαίας καὶ Δεκαπόλεως καὶ ̔Iεροσολύμων καὶ 'Iουδαίας καὶ πέραν του̃ 'Iορδάνου
4.24-25. — Ces deux versets décrivent l’admirable résultat produit sur la masse du peuple par les bienfaits que répandait Jésus, et spécialement par ses miracles de guérison. — Abiit opinio ejus in totam Syriam. Sa renommée vole de bouche en bouche ; après avoir franchi les limites de la Galilée et rempli la Palestine entière, ℣. 25, elle dépasse bientôt celles de la Terre Sainte et s’étend dans toule la « Syrie ». Les LXX et les écrivains du Nouveau Testament nomment ainsi une région d’une étendue considérable, bornée au nord par les monts Amanus et Taurus, à l’est par l’Euphrate et le désert d’Arabie, au Sud par la Palestine, à l’Ouest par la mer Méditerranée et la Phénicie. — Et obtulerunt et… On apprend que Jésus est bon et qu’aucune maladie ne résiste à sa puissance ; chaque famille lui amène donc de près ou de loin ses infirmes de toute espèce. L’évangéliste note ici trois catégories de maladies générales, représentées par les trois expressions τοὺς κακω̃ς έχοντας, νόσoις et βασάνοις ; mais il est difficile de découvrir le sens qu’il attachait aux expressions dont il s’est servi. — Languoribus : ce mot désigne probablement ce que nous appelons encore les maladies de langueur. — Tormentis : ce sont les souffrances aigues. — Les trois maladies particulières signalées ensuite sont plus connues. La première est le mal affreux de la possession, qui dæmonia habebant, sur lequel nous aurons à revenir plus tard[232]. La seconde atteint non pas le πνευ̃μα ou l’âme proprement dite, comme la précédente, mais la ψυχή, ou âme inférieure ; le mot lunaticos la représente. Par ce nom extraordinaire on désignait dans l’antiquité l’épilepsie et d’autres affections morbides du même genre, que l’on attribuait en tout ou en partie à l’influence de la lune, « de Diane irritée », comme s’exprime Horace (Ars poët.). La troisième est une maladie de la σάρξ, c.-à.-d. du corps, paralyticos ; les anciens et les modernes ont ainsi nommé ceux dont les nerfs, ont perdu leur puissance (παρά et λύω, « prorsus solvo ») et qui ont perdu par là-même l’usage de leurs membres. — Et secutæ sunt eum… Gagnées par les bienfaits du divin Maître, les foules s’attachent à ses pas ; ne pouvant plus se séparer de lui une fois qu’elles l’ont vu et entendu, elles lui forment partout où il va un royal cortège. Jésus est si parfaitement, mais dans un sens relevé, l’homme du peuple ! et le peuple, quand il n’est pas aveuglé par les passions ou égaré par de faux guides, reconnaît si promptement ceux qui veulent son vrai bien ! — Saint Matthieu nous donne la liste des principales contrées de la Palestine qui envoyaient des admirateurs à Jésus. C’était naturellement en premier lieu la Galilée qu’il habitait alors. C’était aussi la Décapole, et Decapoli, district situé au nord-est de la Terre Sainte et en grande partie au-delà du Jourdain. Il tirait son nom de dix villes qui l’avaient primitivement formé et dont les principales étaient Scythopolis à l’ouest du Jourdain, Hippos, Gadara et Pella à l’est. Du reste, elles ne sont pas mentionnées de la même manière par les anciens géographes, ce qui prouve que les limites de la Décapole subirent des variations successives. Il semble, d’après les indications laissées par Josèphe, Pline et Ptolémée, que ces dix villes avec leurs dépendances ne formaient pas une suite non-interrompue de territoires : c’étaient plutôt comme des îles séparées au milieu des provinces juives, une sorte de confédération placée sous le protectorat immédiat de l’empire romain. Cette région, autrefois extrêmement prospère et très peuplée, est aujourd’hui ruinée, presque déserte : on n’y rencontre qu’un petit nombre de familles, vivant comme des bêtes sauvages dans des cavernes qui servaient jadis de tombeaux, ou sous les débris tremblants d’anciens palais. — On accourait encore auprès de Jésus de la capitale juive, de la Judée, et de trans Jordanem, autrement dit de la Pérée, province transjordanienne comprise entre les fleuves Jabbok et Arnon. Remarquons l’expression singulière « de trans ». Les auteurs classiques n’accouplent jamais les prépositions de cette manière ; la Vulgate le mit souvent à l’instar de l’hébreu[233].