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b. Le Discours, v.3-vii.27.
α. Les Béatitudes ou conditions d’entrée du Royaume des cieux, v.3-12.

Saint Jean Chrysostôme fait observer comme une chose digne de remarque que Jésus-Christ n’emploie pas la formule du commandement pour énumérer ces conditions, mais qu’il exprime sa volonté au moyen de paroles douces et gracieuses qui attirent aussitôt les cœurs[257]. Il ne dit point : Soyez pauvres d’esprit, soyez miséricordieux et purs si vous voulez avoir part à mon royaume ; il ne menace pas immédiatement comme Moïse, il préfère commander tout en paraissant féliciter et louer, il prescrit au milieu des promesses. Et pourtant cette octave des Béatitudes, comme l’appelle Bossuet, réclame l’exercice des plus sublimes vertus : elle commence par les larmes et elle est scellée par le sang ; les faibles y sont appelés à l’héroïsme le plus viril. Aussi la parole de Jésus est-elle ici d’une étonnante hardiesse ; un Dieu seul pouvait la prononcer. — Ces sentences vives et rapides, qui se gravent immédiatement dans la mémoire, ont toutes la même forme extérieure. Chacune d’elles comprend deux hémistiches ; dans le premier, Jésus mentionne une vertu chrétienne et proclame bienheureux ceux qui la pratiquent ; dans le second, il ajoute le motif de ses félicitations et ce motif est toujours un privilège spécial dont jouissent les bons chrétiens dans le royaume messianique. Le second hémistiche correspond très exactement au premier, en ce sens que la récompense promise est en rapport parfait avec la nature de la vertu recommandée et en forme le divin couronnement ; mais, au fond, cette récompense est constamment la même, bien que Jésus lui donne différents noms : c’est partout la vraie félicité. « À la première béatitude, comme royaume. À la seconde, comme terre promise. À la troisième, comme la véritable et parfaite consolation. À la quatrième, comme le rassasiement de tous nos désirs. À la cinquième, comme la dernière miséricorde qui ôtera tous les maux et donnera tous les biens. À la sixième, sous son propre nom, qui est la vue de Dieu. À la septième, comme la perfection de notre adoption. À la huitième, encore une fois comme le royaume des cieux[258] ». Mais de même qu’il y a deux stades, l’un présent, l’autre futur, dans le royaume messianique[259], il faut distinguer aussi deux degrés dans l’accomplissement des promesses faites ici par le Sauveur : elles seront réalisées en partie sur la terre avant de l’être complètement dans le ciel. — Y a-t-il dans la série des huit Béatitudes, telles que saint Matthieu les expose, cette cohésion tout à fait logique, cette gradation psychologique que plusieurs commentateurs récents croient y avoir rencontrées ? En d’autres termes, découlent-elles directement l’une de l’autre comme la conclusion des prémisses ? Sans vouloir nier qu’il existe entre elles d’étroites relations, nous pensons qu’elles sont plutôt simplement juxtaposées qu’enchaînées d’une manière rigoureuse : ce sentiment semble plus conforme à la méthode accoutumée de Jésus, comme aussi à la véritable interprétation du texte. — Nous verrons, en expliquant le troisième Évangile, que saint Luc ne signale que quatre Béatitudes : toutefois, il ne manque rien d’essentiel dans l’abrégé qu’il nous transmet. De plus, il ajoute par manière de contraste quatre malédictions à l’adresse des quatre situations opposées à celles que le Sauveur avait proclamées bienheureuses. Peut-être y eut-il, dans le discours primitif de Jésus, huit malédictions rapprochées des huit Béatitudes. — Dernière observation générale. Extérieurement, les Béatitudes ne sont autre chose qu’une suite d’étranges paradoxes « quæ prima quidem facie falsa videntur, considerantibus autem verissima esse cognoscuntur », Rosenmüller. Jésus choisit à dessein cette forme, soit pour frapper davantage son auditoire, soit parce que le royaume qu’il venait établir était en opposition radicale avec l’esprit du monde. Il peut donc en toute vérité nommer bienheureux ceux que le monde trompeur appelait malheureux[260].

Première Béatitude, ℣. 3.

Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des Cieux est à eux.

Beati pauperes spiritu : quoniam ipsorum est regnum cælorum.

Μακάριοι οί πτωχοὶ τω̣̃ πνεύματι ότι αύτω̃ν έστιν ή βασιλεία τω̃ν ούρανω̃ν

5.3.Beati. Jésus ouvre la bouche, ℣. 2, et c’est cette parole consolante qui s’échappe la première de ses lèvres. Elle correspond à l’exclamation hébraïque אשרי, si fréquemment usitée qu’on la trouve jusqu’à vingt-cinq fois dans le livre des Psaumes. Le divin Maître répond donc, dès l’exorde de son discours, au désir le plus vif, le plus ardent du cœur humain ; « Tout le but de l’homme est d’être heureux. Jésus-Christ n’est venu que pour nous en donner le moyen[261] ». — Pauperes spiritu. On a de toutes manières interrogéces deux mots, pour déterminer l’espèce de pauvreté que Notre-Seigneur avait en vue quand il les prononça. D’après Fritzsche, ils désigneraient la pauvreté intellectuelle, « homines ingenio et eruditione parum florentes » ; mais c’est là un contre-sens manifeste, que faisait déjà sciemment l’apostat Julien pour se rire de la doctrine évangélique. Suivant la plupart des Pères et des exégètes anciens ou modernes, ils indiquent la pauvreté morale, c’est-à-dire l’humilité. « Adjunxit spiritu ut humilitatem intelligeres, non penuriam[262] ». Selon Tertullien, saint Cyprien, Maldonat et divers auteurs contemporains, Jésus-Christ dans ce verset voulait parler avant tout de l’esprit de pauvreté, c’est-à-dire tout à la fois de la pauvreté matérielle proprement dite, patiemment subie ou volontairement embrassée, et du détachement des biens de ce monde quand on les possède. À leur avis, c’est donc dans le sens littéral et pas au figuré qu’il faut prendre le mot « pauperes ». Ils sont fortement autorisés par la rédaction de saint Luc qui, d’une part, oppose un « Væ divitibus » très formel à la première Béatitude, d’autre part omet le substantif « spiritu », enlevant ainsi toute cause d’ambiguité. Comme nous l’a montré l’exemple de saint Jérôme, c’est en effet ce substantif qui a occasionné toutes ces différences d’interprétation, bien qu’il eût précisément pour but de mieux déterminer la pensée du Sauveur. Aussi à quelles violences, n’a-t-il pas été soumis ! « Pauperes spiritu, dit Berlepsch, qui Spiritui se submittunt, a Spiritu sancto se regi patiuntur ». Pour Wetstein aussi il s’agirait de l’Esprit Saint. D’autres rattachent πνεύματι à μακάριοι, de manière à obtenir une pensée plate et insignifiante : « Pauperes sunt beati spiritu, i.e. quoad animum ! ». Qu’on accepte la belle traduction du P. Lacordaire : Bienheureux les pauvres de gré, et aussitôt tout devient clair et significatif, et l’on comprend que Jésus prescrit à bon droit l’amour de la pauvreté comme une condition « sine qua non » de la participation à son royaume, comme le premier caractère de ses disciples ; car lorsque l’attache aux biens terrestre remplit les cœurs, il n’y reste plus de place pour Dieu, ni pour les choses du ciel. Aussi les oracles prophétiques avaient-ils promis tout particulièrement aux pauvres l’entrée dans le royaume du Messie[263]. Il faut pourtant noter encore un autre sens que donnent à l’expression « pauperes spiritu » plusieurs interprètes contemporains. S’appuyant sur Théophylacte, qui la rend en grec par οί συντετριμμένοι τη̣̃ ψυχη̣̃, ils lui font représenter l’état intérieur d’une âme ayant conscience de la misère et de la faiblesse dans lesquelles nous avons tous été jetés par le péché, et sentant vivement son néant spirituel, le besoin qu’elle a de rédemption. Ainsi pensent MM. Schegg, Brown, Olshausen, J. P. Lange, etc. Cette idée est ingénieuse ; elle a de plus le mérite de la science, car ses partisans la rattachent habilement au corrélatif hébreu du mot « pauvre », qui désigne parfois la misère morale ; mais elle nous semble pécher par défaut de simplicité et peu convenir au contexte où tout est pris dans le sens le plus obvie. — Quoniam ipsorum… « La félicité éternelle leur appartient sous le titre majestueux de royaume. Parce que le mal de la pauvreté sur la terre, c’est de rendre méprisable, faible, impuissant, la félicité leur est donnée comme un remède à cette bassesse, sous le titre le plus auguste, qui est celui de royaume », Bossuet. — Est, et non « erit » ; cela est déjà vrai même sur la terre. Quel baume pour les souffrances des pauvres ! — Le paradoxe contenu dans cette Béatitude est facile à saisir : Les pauvres, heureux ! les pauvres, rois ! Aux Juifs qui attendaient un royaume messianique plein d’or et de richesses et de biens matériels, cet exorde du discours offrait une singulière déception !

Seconde Béatitude, ℣. 4.

Bienheureux ceux qui sont doux, car ils possèderont la terre.

Beati mites : quoniam ipsi possidebunt terram.

μακάριοι οί πενθου̃ντες ότι αύτοὶ παρακληθήσονται

5.4. — Dans la « Recepta » grecque l’ordre des Béatitudes a été interverti en cet endroit ; la seconde est devenue la troisième et « vice versa ». Nous suivons, comme de coutume, la Vulgate, que favorisent du reste plusieurs manuscrits grecs, plusieurs Pères et la version syriaque. — Tandis que la plupart des autres Béatitudes ont simplement quelque base générale dans l’Ancien Testament, celle-ci en est littéralement extraite. Voici en effet ce que nous lisons au Ps 36.8-11 : « Desine ab ira et derelinque furorem ; noli æmulari ut maligneris. Quoniam qui malignantur, exterminabuntur sustinentes autem Dominum, ipsi hæreditabunt terram. Et adhuc pusillum, et non erit peccator : et quæres locum ejus ; et non invenies. Mansueti autem hæreditabunt terram et delectabuntur in multitudine pacis ». Jésus nous dira dans un instant qu’il ne vient que pour développer et perfectionner la révélation de l’ancienne Alliance. — Miles ne désigne pas une douceur purement extérieure, mais un sentiment qui a sa racine jusqu’au fond du cœur, là où prend sa source la sainte charité. Il faut aimer, en effet, pour être toujours doux et patient[264], pour pratiquer cette vertu qui est en apparence le don des âmes faibles, mais qui n’appartient de fait qu’aux esprits généreux et dépouillés d’eux-mêmes. — Possidebunt terram. Récompense magnifique pour ceux qui savent être doux à la suite de Jésus, le « mitis corde » par excellence. « Ils posséderont » ; d’après le grec (χληρονομήσουσι) et d’après le passage des Psaumes que nous citions plus haut (« hæreditabunt », hébr. יירשו), « ils recevront en héritage », ce qui marque une possession plus solide et plus parfaite. Mais quelle est cette terre qui leur sera donnée comme une propriété ? Serait-ce la nôtre, comme le demandent saint Augustin, Théophylacte, Euthymius ? Mais dans ce cas, ainsi que le fait observer Maldonat avec sa finesse accoutumée, « sententia vera non esset : nec enim solent mites terram hanc possidere, sed de ejus potius possessione deturbari ». Est-ce le ciel, la vraie terre des vivants ? Origène, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Jérôme et d’autres encore l’affirment avec plus de justesse. Conformément au principe que nous avons émis précédemment quand nous partions des Béatitudes en général, nous dirons que cette terre est tout à la fois l’Église militante et l’Église triomphante, c’est-à-dire le Royaume des cieux envisagé dans son ensemble. C’est une locution empruntée à l’Ancien Testament où elle désigne régulièrement la Terre Sainte, la terre par excellence pour les Israélites, puis dans le sens typique le règne du Messie, la Palestine mystique où abonde la douceur, où coulent le lait et le miel. Posséder la terre et entrer dans le Royaume des cieux sont donc deux expressions synonymes. — Notons encore le paradoxe de cette parole : En ce monde, il arrive presque toujours aux âmes douces d’être les victimes des puissants, des violents, et c’est justement à elles que Jésus promet de magnifiques conquêtes ! Par conséquent, nouvelle déception pour les Juifs pharisaïques qui espéraient que leur Christ leur procurerait, les armes à la main, la dominalion universelle.