Vous avez appris qu'il a été dit : Oeil pour oeil, et dent pour dent.
Audistis quia dictum est : Oculum pro oculo, et dentem pro dente.
'Ηκούσατε ότι έρρέθη 'Οφθαλμὸν άντὶ όφθαλμου̃ καὶ όδόντα άντὶ όδόντος
5.38. — Audistis… C’est toujours la même méthode : Jésus cite le texte de la Loi en faisant allusion au sens étroit qu’on lui donnait alors, puis il l’interprète selon l’esprit du Christianisme. — Oculum pro oculo… (sous-entendu « reddet » ou « exiges »). Il s’agit, dans ce cinquième exemple, de ce qu’on appelait le « jus talionis » ou plus simplement le talion. Moïse en avait parlé à différentes reprises ; il était même entré à ce sujet dans des détails nombreux et précis[363]. Notre-Seigneur se borne à mentionner la substance de la Loi. Il s’en faut beaucoup que ce droit du talion soit une institution exclusivement juive ; on le trouve au contraire à la base de tous les codes criminels. Les Douze Tables romaines le contiennent en propres termes : « Si membrum rupit, ni cum eo pacit, talio esto ». Malgré l’air de cruauté qu’il porte extérieurement, c’était en réalité une règle pleine de sagesse, qui proportionnait le châtiment au méfait, en établissant ce principe d’une justice inattaquable qu’il y aurait parité entre l’offense et la réparation. Du reste, il n’était nullement abandonné, dans la pratique, à l’initiative privée ; les juges seuls avaient le pouvoir d’en faire l’application, et ils ne prenaient pas toujours à la lettre les paroles au décret : le plus souvent ils se contentaient d’infliger une pénalité regardée d’après l’opinion générale comme équivalente au dommage, par exemple, telle amende, tel emprisonnement, etc.
Mais Moi Je vous dis de ne point résister au méchant ; mais si quelqu'un t'a frappé sur ta joue droite, présente-lui encore l'autre.
Ego autem dico vobis, non resistere malo : sed si quis te percusserit in dexteram maxillam tuam, præbe illi et alteram :
έγὼ δὲ λέγω ύμι̃ν μὴ άντιστη̃ναι τω̣̃ πονηρω̣̃· άλλ' όστις σε ρ́απίσει έπί τὴν δεξιὰν σου σιαγόνα στρέψον αύτω̣̃ καὶ τὴν άλλην·
5.39. — Malgré ses avantages réels, le talion avait pourtant le grave inconvénient d’attiser dans les cœurs l’esprit de vengeance ; c’est pourquoi le Christ l’abolit d’une manière générale dans son royaume, de même qu’il vient d’abolir le serment, et, par là, bien loin de contredire la Loi mosaïque qui avait dû tolérer ces choses, il la développe au contraire et la perfectionne à la manière que nous avons indiquée. — Non resistere malo ; cette fois, « malo » ne désigne ni le démon, ni le mal en général, mais tout homme méchant qui nous nuit, comme il appert par le contexte : « si quis…, ei qui…, quicumque… » Ne pas se venger, pardonner volontiers les injures, tout souffrir de tout le monde sans jamais faire souffrir personne, c’est ce que Jésus-Christ recommande ici fortement à ses disciples. Mais prenons garde en nous attachant trop strictement à la lettre de ses paroles, d’en fausser à la façon des Pharisiens le véritable sens. Le Messie n’enjoint rien d’absurde à ses sujets ; il n’interdit nullement la légitime défense, il laisse intacts nos droits naturels et civils, il maintient à la société le « jus gladii » à l’égard des malfaiteurs. Sa pensée, telle qu’elle se dégage clairement de cette ligne et des suivantes, revient simplement à dire : Évitez la vengeance ; autant que vous le pourrez, pratiquez la douceur et la longanimité. Au lieu du « Retribue illis », de vos pères, dites comme moi : « Parce illis, nesciunt enim quid faciunt ». On peut ajouter encore que le divin Maître expose ce qui devrait avoir lieu dans une communauté chrétienne qui suivrait dans toute leur perfection les règles du Christianisme ; là du moins, chaque membre étant juste et saint, l’accomplissement littéral ne présenterait aucune difficulté. Mais pour un royaume des deux où l’ivraie se trouve en si grande quantité mélangée au froment[364], Jésus prescrit plutôt une disposition générale de la volonté que la pratique rigoureuse des détails auxquels il s’arrête[365]. — Après avoir montré la contradiction qui existe entre la Loi nouvelle et l’amour de la vengeance, Jésus-Christ commente, au moyen de quatre traits puisés dans le cours ordinaire de la vie, le grand principe qu’il a énoncé. — Si quis te percusserit… C’est le premier trait ; il est relatif aux violences corporelles, aux voies de fait que le chrétien peut avoir quelquefois à subir, et qui sont symbolisées ici par le soufflet, cet outrage regardé partout et toujours comme l’un des plus infamants. Que faire donc, quand on est traité de la sorte ? — Prœbe illi et alteram. « Christiana et elegans antithesis », Maldonat. En effet, c’est vraiment le talion au rebours. La Loi juive disait : « Œil pour œil » ; la Loi chrétienne dit aussi : « Joue pour joue », mais dans un autre sens. Et pourtant qu’a fait saint Paul rudement frappé par ordre du grand-prêtre[366] ? Qu’a fait Jésus lui-même lorsqu’il fut injustement souffleté par un valet du Sanhédrin[367] ? Ni l’un ni l’autre ils n’ont tendu l’autre joue, l’un et l’autre ils ont protesté contre cet odieux traitement. Encore une fois, c’est donc à l’esprit du précepte qu’il faut se conformer plutôt qu’à la lettre, et nous nous y conformerons pleinement en imitant les sentiments de patience du Sauveur, « qui quum malediceretur non maledicebat, quum pateretur non comminabatur[368] ».
Et si quelqu'un veut t'appeler en jugement pour te prendre ta tunique, abandonne-lui encore ton manteau.
et ei, qui vult tecum judicio contendere, et tunicam tuam tollere, dimitte ei et pallium :
καὶ τω̣̃ θέλοντί σοι κριθη̃ναι καὶ τὸν χιτω̃νά σου λαβει̃ν άφες αύτω̣̃ καὶ τὸ ίμάτιον·
5.40. — Et ei qui vult… C’est le second trait, qui est tiré des procès, des querelles judiciaires. Plutôt y mettre du sien, en être pour ses frais, que de se laisser entraîner à des contestations qui sont la ruine de la charité fraternelle ; telle est sans figure la pensée du Sauveur dans ce verset. — Tunicam, en grec χίτων, en hébreu כתנט, ketoneth, sorte de vêtement intérieur (« camisiam », saint Jérôme) fait en lin ou en coton et que l’on portait « super nudo »[369]. — Tollere ; cet effet n’aura lieu qu’après la sentence du juge, puisque le cas suppose clairement un procès en regie, « judicio contendere ». — Et pallium ; c’était la שמלה, sim’lah, grande pièce d’étoffe dans laquelle on se drapait durant le jour comme dans un manteau et qui servait la nuit de couverture. Souvent les pauvres n’avaient pas d’autre vêtement. Outre que le pallium était plus indispensable que la tunique, il était aussi d’un prix plus élevé, à cause de son ampleur. — Cicéron émet une pensée parallèle à celle de Jésus : « Est non modo liberale paullum nonnunquam cedere de jure suo, sed interdum etiam fructuosum[370] ».
Et si quelqu'un veut te contraindre de faire mille pas, va avec lui pendant deux autres mille.
et quicumque te angariaverit mille passus, vade cum illo et alia duo.
καὶ όστις σε άγγαρεύσει μίλιον έν ύπαγε μετ' αύτου̃ δύο
5.41. — Et quicumque… Troisième trait, emprunté aux corvées ou aux services corporels que les anciennes législations savaient déjà imposer aux citoyens. Ici Jésus mentionne une corvée spéciale, parfois bien dure et qui faisait souvent jeter les hauts cris. — Angariaverit. Le mot, comme la chose, est d’origine persane. Cyrus ayant institué la poste dans son vaste empire, autorisa les courriers d’état à prendre à leur service, de gré ou de force, sur tout leur parcours, hommes, chevaux, voitures et vaisseaux au besoin. Ce genre de réquisition, durement pratiqué, fut nommé « ankarié » ou « angharié », c’est-à-dire contribution qui n’est pas salariée[371]. Les conquérants Grecs et Romains trouvèrent ce système trop avantageux pour ne pas le conserver et même le développer autant qu’ils purent[372]. Le nom resta le même ; à part la désinence qui fut légèrement modifiée d’après les exigences grammaticales du grec et du latin. — Mille passus. C’était, chez les Romains, de même que nos mille mètres, l’unité de mesure pour les grandes distances. Chaque mille était marqué, du moins le long des principale routes, par une pierre milliaire, « milliarium ». Depuis la conquête, on comptait aussi par milles dans la Palestine. — Vade cum illo… C’est toujours la même exhortation à une charité condescendante qui se soumet bonnement, toutes les fois qu’il n’y a pas déraison à le faire, aux exigences les plus désagréables.
Donne à celui qui te demande, et si quelqu'un veut emprunter de toi ne te détourne pas.
Qui petit a te, da ei : et volenti mutuari a te, ne avertaris.
τω̣̃ αίτου̃ντί σε δίδου· καὶ τὸν θέλοντα άπὸ σου̃ δανείσασθαι μὴ άποστραφη̣̃ς
5.42. — Qui petit a te… Ce quatrième et dernier trait condamne l’égoïsme qui n’aime ni à donner, ni à prêter, et recommande la compassion la plus généreuse envers tous ceux qui sont dans le besoin. — Da ei, quel que soit l’objet, quelle que soit l’importunité de la demande, mais toujours bien entendu dans les limites prescrites par la sagesse et la prudence. — Mutuari : Jésus-Christ parle évidemment d’un prêt gratuit. — L’expression suivante, ne avertaris, est pleine de vie ; elle rappelle à merveille le brusque mouvement par lequel on échappe aux requêtes ennuyeuses. Un bon chrétien ne doit pas se détourner, il faut qu’il demeure ferme et qu’il accède aux désirs du suppliant. — Le lecteur aura sans doute remarqué la gradation descendante suivie par le divin Maître dans ces quatre traits : on va constamment du plus difficile au plus facile.