Ressources Catholiques Missel Romain
Applications pratiques, ℣℣. 2-18.

« Justitiam generaliter nominavit, deinde particulariter exsequitur[397] ». C’est aux trois principaux devoirs de la vie religieuse, l’aumône, la prière et le jeûne, ces trois formes sous lesquelles elle aime tant à se manifester dans tous les temps et chez tous les peuples[398], que Jésus-Christ applique en détail le grand principe qu’il vient de poser. Dans chacun de ces actes, dit-il, il faut pratiquer l’exquise pureté d’intention que je vous prêche. Il avait ses raisons d’insister fortement là-dessus. Les Pharisiens n’avaient pas seulement corrompu la doctrine, ils avaient pareillement gâté la piété, la transformant en une oeuvre d’ostentation et d’hypocrisie. Après les avoir poursuivis sur le terrain de la théorie, Jésus les poursuit de même sur celui de la pratique, afin de ruiner de plus en plus leur esprit pervers et d’en éloigner de plus en plus ses disciples.

L’aumône, ℣℣. 2-4.

Lors donc que tu fais l'aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, pour être honorés des hommes. En vérité, Je vous le dis, ils ont reçu leur récompense.

Cum ergo facis eleemosynam, noli tuba canere ante te, sicut hypocritæ faciunt in synagogis, et in vicis, ut honorificentur ab hominibus. Amen dico vobis, receperunt mercedem suam.

̏Oταν ου̃ν ποιη̣̃ς έλεημοσύνην μὴ σαλπίση̣ς έμπροσθέν σου ώσπερ οί ύποκριταὶ ποιου̃σιν έν ται̃ς συναγωγαι̃ς καὶ έν ται̃ς ρ́ύμαις όπως δοξασθω̃σιν ύπὸ τω̃ν άνθρώπων· άμὴν λέγω ύμι̃ν άπέχουσιν τὸν μισθὸν αύτω̃ν

6.2.Quum ergo…, puisqu’il en est vraiment ainsi, puisqu’il n’y a pas de récompense céleste à espérer quand on n’est vertueux que pour soi. — Eleemosynam. L’aumône, cet important devoir de la vie religieuse à l’égard du prochain, ce devoir qui est si fréquemment et si fortement inculqué à chaque page de l’Ancien Testament, à chaque page du Talmud, appelait des premiers l’attention du Messie. Jésus indique dans ce verset la manière dont on ne doit pas l’accomplir. — Noli tuba canere. Faut-il prendre ces mots à la lettre, ainsi que l’ont fait de nombreux commentateurs, et croire que les Pharisiens avaient réellement coutume de faire annoncer leurs aumônes à son de trompe, comme des charlatans qui veulent attirer au loin l’attention ? En soi cette opinion n’a rien d’improbable, car nous verrons l’école pharisaïque inventer des pratiques plus absurdes et plus immorales ; néanmoins, comme il n’existe dans les écrits juifs aucune trace de cette manière de faire[399], il vaut peut-être mieux admettre à la suite de saint Jean Chrysostôme et de la plupart des exégètes que c’est là seulement une métaphore énergique, choisie à dessein par Notre-Seigneur pour peindre au vif la manière bruyante avec laquelle certaines gens faisaient l’aumône. « Hoc dicit, non quod illi tubas haberent, sed ut magnam insaniam ostendat, hac metaphora illos deridet et traducit[400] ». Cette figure existe du reste dans presque toutes les langues : au σαλπίζω des Grecs correspondent le « strombettare » italien, le « ausposaunen » allemand, le « to trompet » anglais, etc. Comp. la phrase cicéronienne : « te buccinatorem fore existimationis meæ[401] ». — Ante te : avec ironie ; devant loi, ce saint homme, ce bienfaiteur généreux de l’humanité. — Sicut hypocritœ faciunt. Un hypocrite est un homme qui « répond », mais sur la scène, affublé d’un masque (ύποκρίνεσθαι, voir les lexiques), en jouant par conséquent un rôle qui n’est pas proprement le sien : de là le sens odieux qu’a pris peu à peu cette expression. On devine que c’est aux Pharisiens que Jésus l’applique en cet endroit, quoiqu’il ne les nomme pas directement ; plus tard, il ne se gênera point pour la leur jeter en plein visage. — In synagogis : là comme dans nos églises on faisait des quêtes au profit des pauvres ; ou bien les mendiants choisissaient volontiers ces lieux de prière pour y implorer la pitié de leurs frères, sachant bien que l’homme est toujours plus disposé à la charité quand il vient de remplir ses devoirs religieux. — In vicis, en grec έν ται̃ς ρ́ύμαις, de ρ́ύω, couler, C’est-à-dire dans les endroits des villes où les passants affluent, par exemple les places publiques, les carrefours. — Receperunt mercedem suam ; « vani vanam », ajoute saint Augustin, les applaudissements sonores mais passagers qu’ils recherchaient. « Quod foris osteaditur intus a mercede vacuatur[402] ».

Mais toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache point ce que fait ta main droite,

Te autem faciente eleemosynam, nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua :

σου̃ δὲ ποιου̃ντος έλεημοσύνην μὴ γνώτω ή άριστερά σου τί ποιει̃ ή δεξιά σου

6.3. — Manière dont on doit faire l’aumône. — Nesciat sinistra tua… ; c’est tout à fait le contraire de σαλπίζω. À une métaphore énergique Jésus-Christ en oppose une autre qui l’est encore davantage et qui exprime toutefois très délicatement la réserve avec laquelle on doit secourir ses frères. Les Pharisiens s’affichent ; les chrétiens doivent éviter, s’il était possible, même leurs propres regards, lorsqu’ils font le bien. « Si fieri posset ut tu ipse ignorares, illud etiam curandum esset ; etiam, si fieri posset, ipsas manus ministrantes latere deberet. Jussit Christus ut cunctis absconderetur », saint Jean Chrys. « Si tu fais quelque chose de bon, dit un gracieux proverbe oriental, jette-le à la mer ; les poissons l’ignoreront peut-être, mais Dieu le saura ». Un rabbin allait jusqu’à élever au-dessus de Moïse quiconque donnait l’aumône en secret.

afin que ton aumône soit dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.

ut sit eleemosyna tua in abscondito, et Pater tuus, qui videt in abscondito, reddet tibi.

όπως ή̣̃ σου ή έλεημοσύνη έν τω̣̃ κρυπτω̣̃· καὶ ό πατήρ σου ό βλέπων έν τω̣̃ κρυπτω̣̃ αύτὸς, άποδώσει σοι έν τω̣̃ φανερω̣̃

6.4. — Motif pour lequel il faut fuir la publicilé dans ses aumônes. — In abscondito : notre bonne œuvre demeurera cachée aux hommes, il est vrai, mais Dieu, pour qui tout se passe au grand jour, la verra et il saura nous en récompenser.— Reddet tibi : ce sera une véritable restitution, car, selon le bel axiome populaire : Qui donne aux pauvres prête à Dieu[403]. À la fin de ce verset la Recepta ajoute έν τω̣̃ φανερω̣̃, « in propatulo », de même aux ℣℣. 6 et 18[404] : quelque juste que soit l’idée, ce n’en est pas moins une interpolation, comme le prouve l’absence de tout témoin sérieux. — Les Chinois disent au contraire : Répands tes aumônes durant le jour, ta récompense viendra pendant la nuit.

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