La généalogie nous a fait voir Jésus-Christ vivant en quelque sorte par anticipation dans le passé de son peuple et de sa famille, « sic lenuit regale genus », saint Grég. de Naz. ; nous arrivons maintenant au début de sa vie personnelle, — Saint Matthieu partage avec saint Luc l’honneur d’avoir été l’historien de l’Enfance du Sauveur. Sa narration est moins complète assurément que celle du troisième évangéliste, puisqu’elle n’embrasse pas au-delà de quatre événements : le mariage de Marie et de Joseph, l’adoration des Mages, la fuite en Égypte avec le massacre des saints Innocents, le retour d’Égypte avec le séjour à Nazareth ; elle a du moins le mérite de nous présenter des détails pour la plupart nouveaux et omis par saint Luc. Nous pouvons donc, en réunissant les deux récits, connaître assez exactement la vie de l’Enfant Jésus.
Or la naissance du Christ eut lieu ainsi. Marie, Sa Mère, étant fiancée à Joseph, avant qu'ils habitassent ensemble, il se trouva qu'Elle avait conçu de l'Esprit-Saint.
Christi autem generatio sic erat : cum esset desponsata mater ejus Maria Joseph, antequam convenirent inventa est in utero habens de Spiritu Sancto.
Του̃ δὲ 'Iησου̃ Χριστου̃ ή γέννησις ούτως ήν· μνηστευθείσης γὰρ τη̃ς μητρὸς αύτου̃ Μαρίας τω̣̃ 'Iωσήφ, πρὶν ή συνελθει̃ν αύτούς, εύρέθη έν γαστρὶ έχουσα έκ πνεύματος άγίου
1.18. — Christi autem « Eleganter hac ceu præfatiuncula excitavit auditoris animum, rem inauditam ac prodigiosam narraturus », Érasme in h.l. Saint Matthieu reporte le lecteur au ℣. 16, dont il veut éclaircir et compléter le sens en montrant, par un court résumé des faits, la nature des rapports qui unissaient Jésus-Christ à saint Joseph. Ce résumé bien qu’il contienne les choses les plus merveilleuses et les plus sublimes que jamais historien ait eu à raconter, se recommande par son étonnante simplicité. Ce n’est pas avec cette sobriété de style que les écrivains du paganisme relatent l’origine prétendue virginale de Boudha, de Zoroastre, de Platon et d’autres soi-disant παρθένογένει̃ς que le rationalisme oppose si volontiers à Jésus. — Generatio. Le texte grec flotte entre γέννησις et γένεσις ; on préfère généralement la seconde leçon qui est mieux accréditée dans les anciens manuscrits et plus conforme à la réalité des faits. C’est donc la genèse, l’origine du Christ, c’est-à-dire sa conception et sa naissance, qui va nous être racontée. — Desponsata. Quelle est la meilleure manière de traduire cette expression ? Faut-il dire mariée, ou simplement fiancée ? « Adhuc sub judice lis est », bien que le débat remonte aux premiers jours de l’exégèse. La question, comme on l’a déjà compris, revient à savoir si le mariage de la sainte Vierge et de saint Joseph précéda l’Incarnation, ou s’il n’eut lieu que plusieurs mois après, dans la circonstance présentement décrite par saint Matthieu. Les Pères la résolvent contradictoirement ; les commentateurs du moyen âge et des temps modernes se montrent en général plus favorables à la première hypothèse ; les contemporains, au contraire, adoptent assez communément la seconde[177]. Ces derniers s’appuient et sur l’impression générale produite par le récit de l’Évangile, et sur les coutumes matrimoniales des anciens Juifs, et sur la philologie. Il est certain qu’après une lecture attentive des versets 18-25, faite sans idée préconçue, on se sent porté de préférence à voir dans ce passage la relation même du mariage de Joseph et de Marie. Bornons-nous à signaler sommairement cette appréciation ; nous discuterons les preuves archéologiques et philologiques au fur et à mesure que le texte de saint Matthieu nous en fournira l’occasion. Et d’abord, revenons à l’expression qui a servi de point de départ à cet exposé du problème. La signification plus habituelle et même primitive de « desponsari », μνη̃στευει̃ν, n’est point « épouser » mais « se fiancer » ; on pourra facilement s’en convaincre en jetant un coup d’œil sur ces deux mots dans les dictionnaires grec et latin. Saint Luc, dans son récit de l’Incarnation, Lc 1.27, exclut même formellement, pour ce qui est de la Très-Sainte Vierge, le sens secondaire et dérivé ; car il associe à « desponsata » le substantif « virgo » ; on dit bien, en effet, une vierge fiancée, mais jamais une vierge mariée. — Antequam convenirent. Nous nous trouvons de nouveau en face de deux traductions opposées : les uns disent « antequam matrimonium consummaretur » (Saint Jean Chrys., Théophylacte, etc.) ; les autres, avec saint Hilaire, « antequam transiret (Maria) in conjugis nomeu », ou plus clairement, avant la cohabitation ; et tel est, croyons-nous, le véritable sens. Chez les Juifs, en effet, des fiançailles solennelles précédaient rigoureusement le mariage, qui n’était célébré d’ordinaire qu’un an plus tard ; or, la principale cérémonie des noces consistait précisément à conduire en grande pompe la fiancée dans la maison de son époux. Il y est fait une allusion très directe au passage suivant du Deutéronome, Dt 20.7 : « Quiconque s’est fiancé une femme, et ne l’a pas encore emmenée chez lui ». Ne voit-on pas que nous avons ici exactement les termes employés par saint Matthieu ? À l’époque où nous transporte l’Évangéliste, Marie n’habitait donc pas encore la maison de saint Joseph, preuve qu’ils n’étaient pas mariés. — Inventa est, c’est-à-dire « apparuit » ; on vit qu’elle était devenue mère. Cette observation nous conduit, au point de vue chronologique, trois mois environ après la conception du Sauveur, par conséquent aux jours qui suivirent immédiatement le retour de Marie à Nazareth, après sa visite à sa cousine ; cf. Lc 1.56. — De Spiritu sancto. C’est par anticipation que l’Évangéliste écrit ces mots dès à présent ; leur vraie place est au ℣. 20 où nous les retrouverons bientôt ; mais saint Matthieu ne veut pas que le lecteur puisse supposer un seul instant que Jésus est né comme les autres hommes. Nous avons déjà remarqué, ℣. 16, son soin vigilant pour sauvegarder l’honneur virginal de Jésus-Christ et de Marie. L’homme ordinaire naît « ex voluntate carnis, ex voluntate viri », Jn 1.13 ; le Christ, le second Adam, Sauveur et Rédempteur d’un monde corrompu, ne pouvait être engendré que par Dieu. Assurément, il devait être uni à l’humanité par des liens très étroits, se faire chair de sa chair, os de ses os, et c’est pour cela qu’il prit une mère parmi les enfants d’Ève ; mais il fallait aussi qu’il fût pur et saint, « segregatus a peccatoribus », He 7.26, et de race divine, et c’est pour cela qu’il n’ent point de père sur la terre. Les convenances les plus simples exigeaient qu’il en fût ainsi. — La préposition έκ du texte grec est plus énergique que le de correspondant de la Vulgate, car elle exclut davantage toute paternité humaine ; mais la particule latine traduit assez bien aussi la pensée de l’écrivain sacré. Elle a même passé d’une manière définitive dans le langage théologique de l’Église d’Occident ; « conceptus de Spiritus sancto, natus ex Maria Virgine ». L’Incarnation du Verbe, comme toutes les opérations de Dieu « ad extra », a été accomplie de concert par les trois personnes divines ; on l’impute toutefois plus spécialement à l’Esprit Saint en vertu de l’appropriation, parce que c’est une œuvre génératrice et que la troisième personne de la Sainte Trinité est regardée comme le principe générateur et vivificateur. Nous le voyons remplir ce beau rôle dès l’origine du monde, Gn 1.2. Voir sur cette question, Saint Thom. Somma Philos, lib. iv, cap. 46, et les théologiens.
Mais Joseph, Son époux, étant un homme juste, et ne voulant pas La diffamer, résolut de La renvoyer secrètement.
Joseph autem vir ejus cum esset justus, et nollet eam traducere, voluit occulte dimittere eam.
'Iωσὴφ δὲ ό άνὴρ αύτη̃ς δίκαιος ὼν καὶ μὴ θέλων αύτὴν παραδειγματίσαι, έβουλήθη λάθρα̣ άπολυ̃σαι αύτήν
1.19. — Vir ejus. Nous avons vu précédemment, cf. ℣. 46, que cette expression doit se traduire par « époux » et nos adversaires tirent de là un de leurs principaux arguments. Ce nom donné actuellement à saint Joseph prouve, suivant eux, jusqu’à l’évidence, que les liens du mariage unissaient déjà ce saint patriarche à Marie. Nous répondrons que les fiançailles créaient chez les Hébreux, et même en général chez les peuples anciens, des relations beaucoup plus strictes qu’aujourd’hui ; aussi désignait-on fréquemment par les noms de mari et de femme les personnes entre lesquelles elles avaient été conclues. La Bible nous en offre plusieurs exemples frappants. Au livre du Deutéronome, Dt 23.24, la simple fiancée est appelée « uxor » ; de même, Gn 29.20,21, où Jacob dit à Laban en parlant de Rachel : « Da mihi uxorem meam », bien qu’il ne l’eût pas encore épousée. — Justus correspond à l’hébreu עדים, et désigne avant tout la justice théocratique de l’Ancien Testament ; cf. Lc 1.6 ; 2.25. L’Évangéliste ne veut donc pas relever ici la bonté, la douceur de saint Joseph, comme l’ont cru plusieurs anciens interprètes (saint Jérôme : « æquus et benignus »), mais bien son esprit de fidélité aux lois. Étant juste, il ne pouvait pas épouser une personne qui, selon toute apparence, devait être gravement coupable. C’est en cela précisément que consiste le nœud de la situation tragique qui nous est plutôt indiquée que décrite par saint Matthieu. Dans la circonstance épineuse où il se trouvait, le juste Joseph devait rompre complètement avec Marie ; mais il avait deux manières de le faire, l’une pleine de rigueur, l’autre aussi douce que possible. La voie de la rigueur consistait à « traducere » ; le parti de la clémence à « dimittere occulte ». Traducere, expression élégante qu’on trouve fréquemment employée par les classiques pour signifier : dénoncer publiquement, diffamer (« traducere per ora hominum », Tite-Live). Le grec porte δειγματίσαι, de δει̃γμα, exemple, étalage. De part et d’autre, cela veut dire que saint Joseph était libre de citer Marie devant les tribunaux juifs pour qu’elle rendît compte de sa conduite ; mais il pouvait aussi occulte dimittere eam, la répudier sans bruit, sans éclat. Cependant, d’après la loi mosaïque, il n’était pas possible que le secret fût absolu, les fiançailles, de même que le mariage, ne pouvant être dissoutes que par un acte de répudiation : « Femina, ex quo desponsata est, licet a viro nondaro cognita, est uxor viri, et si sponsus velit eam repudiare, oportet ut id laciat libello repudii », Maimon., traité Ischoth. Or, pour la validation de cet acte, il fallait nécessairement deux témoins. Il est vrai qu’on pouvait ne pas mentionner dans la pièce officielle les motifs du divorce, et telle était justement l’intention de saint Joseph à l’égard de Marie. De la sorte, il prenait le parti mitoyen entre la sévérité du droit strict et les tendresses désormais impossibles de l’affection. — Vellet, nollet ; dans le texte grec, il y a deux expressions distinctes θέλων, έϐουλήθη, ce qui marque une nuance délicate. θέλω se dit de la « simplex volitio », βούλομαι d’une propension de l’esprit : Joseph était donc bien « décidé » à ne pas livrer Marie aux tribunaux, et il « inclinait » à la renvoyer purement et simplement ; mais il n’avait pas encore pris de résolution arrêtée sur ce point. — Il ressort clairement de ce récit que la Sainte Vierge n’avait pas fait connaître à son fiancé le mystère de sa grossesse. Une pareille réserve paraît tout d’abord surprenante. D’un mot, il lui eut été si facile, ce semble, d’épargner à saint Joseph, de s’épargner à elle-même de cruelles souffrances. Mais elle croyait à bon droit devoir garder le secret de Dieu ; il n’appartenait qu’au Seigneur, pensait-elle, de le révéler directement, et sa foi l’assurait que Joseph serait un jour providentiellement averti, comme l’avait été la mère de Jean-Baptiste. D’ailleurs, quelle preuve aurait-elle pu fournir de sa véracité !
Et comme il y pensait, voici qu'un Ange du Seigneur lui apparut en songe, disant : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton Épouse ; car ce qui est né en Elle vient du Saint-Esprit.
Hæc autem eo cogitante, ecce angelus Domini apparuit in somnis ei, dicens : Joseph, fili David, noli timere accipere Mariam conjugem tuam : quod enim in ea natum est, de Spiritu Sancto est.
ταυ̃τα δὲ αύτου̃ ένθυμηθέντος ίδού, άγγελος κυρίου κατ' όναρ έφάνη αύτω̣̃ λέγων, 'Iωσὴφ υίὸς Δαβίδ, μὴ φοβηθη̣̃ς παραλαβει̃ν Μαριὰμ τὴν γυναι̃κά σου· τὸ γὰρ έν αύτη̣̃ γεννηθὲν έκ πνεύματός έστιν άγίου
1.20. — Hæc autem, eo cogitante ; ένθυμηθέντος du texte grec est plus expressif : « animo agitans atque volvens ». C’était sa constante préoccupation, comme un glaive acéré qui se retournait sans cesse dans son âme, le torturant d’autant plus que la situation se compliquait d’une question pratique difficile à résoudre. Que de choses dans ces quelques paroles ! Il ne saurait y avoir en effet de position plus douloureuse pour un homme juste et droit. Cependant la main de la Providence va délier doucement le nœud qu’elle a formé ; Marie ne s’était pas trompée en abandonnant sa cause à Dieu. — Ecce. Les Hébreux employaient volontiers cette particule, הנה, pour figurer le caractère imprévu, soudain, d’un événement ; saint Matthieu l’intercale fréquemment dans sa narration. — Angelus Domini : traduction littérale de la célèbre expression מלאך יהוה qui revient si souvent dans les écrits de l’Ancienne Alliance, et sur laquelle on a tant discuté. L’ange de Jéhova avait autrefois porté au patriarche Abraham la grande promesse messianique, il vient maintenant apprendre à saint Joseph la prochaine réalisation de cette bonne nouvelle. — In somnis. Comme son homonyme de l’Ancien Testament, qui était également fils de Jacob, saint Joseph est célèbre par ses songes. (Voir dans le Bréviaire romain, Fest. saint Joseph, Lect. ii. Noct, un beau parallèle de saint Bernard entre ces deux illustres personnages). Chose étonnante ! sa vie, telle qu’elle nous est connue par l’Évangile, se compose uniquement de quatre songes surnaturels et de quatre actes d’obéissance qui leur correspondent. — Les avertissements divins communiqués sous la forme de songes ne sont pas rares dans la Bible. On a parfois prétendu qu’ils constituaient un mode très inférieur de révélation ; mais si nous considérons l’éminence des personnes à qui Dieu se révéla de cette manière, l’importance des ordres qu’il leur donna durant leur sommeil, nous rejetterons bien vite cette allégation odieuse. L’Esprit souffle non seulement où il veut, mais aussi comme il veut. — Fili David. « Hac ipsa allocutione, animus Josephi in spem magnarum rerum erigebatur » ; Rosenmuller in h.l. L’ange lui rappelle ce titre glorieux, parce que la nouvelle qu’il se dispose à lui transmettre est messianique, et qu’elle le concerne directement comme descendant de la famille royale ; c’est l’œuvre par excellence de sa race qui va lui être confiée. Les mots suivants, noli timere, répondent parfaitement à l’état d’âme de saint Joseph : il « craignait » de blesser la justice, d’offenser Dieu en s’unissant à Marie par les liens du mariage ; le messager céleste lui enlève cette inquiétude. — Accipere, c’est-à-dire conduire dans ta maison et par conséquent épouser ; cf. l’explication du ℣. 18. Telle était l’expression usitée pour désigner les mariages juifs, parce qu’au jour des noces le fiancé recevait sa fiancée (les mains du père de cette dernière. « Accipere » n’a jamais signifié retenir chez soi, garder, comme on l’a quelquefois affirmé ; on ne reçoit pas ce que l’on possède déjà. — Conjugem tuam équivaut à « sicut conjugem tuam », en qualité d’épouse. On peut aussi regarder ces deux mots comme formant apposition à « Mariam » ; dans ce cas, Marie porterait d’avance le nom d’épouse, de même que Joseph celui de mari, conformément à la coutume que nous avons signalée. — Au lieu de natum il faudrait « generatum », d’après le grec γεννήθεν ; le neutre est employé parce que l’Ange n’a pas encore spécifié la nature de l’enfant. — Tout soupçon disparut devant le nom de l’Esprit Saint ; mais les paroles de l’Ange n’ont pas seulement pour but d’enlever les doutes de Joseph, elles lui indiquent en même temps d’une manière implicite le rôle de protecteur qu’il devra remplir en tant que fils de David à l’égard de Jésus et de Marie.
Elle enfantera un fils, et tu Lui donneras le nom de Jésus ; car Il sauvera Son peuple de ses péchés.
Pariet autem filium : et vocabis nomen ejus Jesum : ipse enim salvum faciet populum suum a peccatis eorum.
τέξεται δὲ υίὸν καὶ καλέσεις τὸ όνομα αύτου̃ 'Iησου̃ν· αύτὸς γὰρ σώσει τὸν λαὸν αύτου̃ άπὸ τω̃ν άμαρτιω̃ν αύτω̃ν
1.21. —· Dans ce verset, l’envoyé de Dieu détermine d’abord la nature de « ce qui a été engendré » dans le sein de la Vierge : pariet autem filium. Il révèle ensuite à Joseph et le nom prédestiné qu’il devra imposer à ce Fils des Merveilles (בר נפלו, titre donné au Messie par les Rabbins), et la parfaite relation qui existe entre ce nom d’une part, et d’autre part le rôle que jouera l’Enfant divin. — Vocabis nomen ejus. À chaque page, l’Ancien Testament fait ressortir l’importance des noms appliqués aux personnes et aux choses. Primitivement, cf. Gn 2.19, les dénominations n’avaient rien d’arbitraire ; elles exprimaient l’essence même des individus qui les portaient. Mais le péché, en obscurcissant l’esprit humain,l’empêcha de découvrir comme auparavant la nature intime des êtres, et alors les noms furent la plupart du temps livrés au hasard et dépourvus d’harmonie intrinsèque, quoique l’étymologie nous dévoile assez souvent encore des coïncidences frappantes. Du moins, quand c’est Dieu qui se charge de donner directement un nom, et surtout quand c’est à son Fils qu’il le donne, il le choisit tout-à-fait conforme à l’essence la plus intime. — Jesum. Cette appellation était déjà bien ancienne parmi les Juifs lorsque l’archange Gabriel l’apporta du ciel à Marie pour son enfant, lorsque « l’Angelus Domini » en fit connaître le mystère à saint Joseph. Avant l’exil, sa forme ordinaire était en hébreu יהושוע, « Josue » d’après la Vulgate, c’est-à-dire Jéhova est Sauveur ; après l’exil il subît une légère abbréviation et devint ישוע (Ieschouah), Sauveur, cf. Ne 7.17. C’est le plus doux et le plus suave de tous les noms : il exprime si mélodieusement et d’une manière si complète dans sa brièveté toute l’œuvre de salut opérée par Notre-Seigneur ! Cf. Si 46.12. Après avoir prononcé ce nom sacré, l’Ange en fait l’exégèse au fiancé de Marie, et indique le motif pour lequel Dieu le destine au Verbe incarné : Ipse enim… C’est donc le cas de répéter avec les anciens « nomen, omen ». — Salvum faciet, en grec σώσει ; de là le titre célèbre de σώτηρ, Sauveur, appliqué à Jésus-Christ d’abord chez les Grecs puis dans toute l’Église : ce n’est d’ailleurs que la traduction de son nom propre. — Populum suum représente directement les Juifs. Par sa naissance, par ses fonctions premières et immédiates, Jésus appartenait à la nation israëlite et venait tout d abord pour elle, ainsi que les prophètes l’avaient depuis longtemps annoncé ; voir aussi Rm 1.16 ; 9.5. Mais les Gentils ne sont nullement exclus : le vrai peuple de Jésus, c’est tout l’Israël spirituel et mystique. « J’ai d’autres brebis, dira-t-il lui-même, qui ne font point partie de cette bergerie ; il faut que je les amène et il n’y aura qu’une seule bergerie et un seul pasteur » ; Jn 9.16. — A peccatis. Sauver le monde du péché, tel est le côté le plus intime, l’âme pour ainsi dire du ministère de Jésus ; il nous délivre non seulement du péché, mais aussi de ses funestes conséquences. Le salut messianique sera donc essentiellement moral et religieux : le Libérateur promis ne viendra pas sur la terre dans un but humain, politique, comme on ne le croyait que trop alors. — Eorum est au pluriel parce que « populus » est un nom collectif : c’est ce qu’on appelle « enallage numeri ».
Or tout cela arriva pour que s'accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes :
Voici, la Vierge concevra, et Elle enfantera un Fils, et on Lui donnera le nom d'Emmanuel ; ce qui signifie : Dieu avec nous.
Hoc autem totum factum est, ut adimpleretur quod dictum est a Domino per prophetam dicentem :
Ecce virgo in utero habebit, et pariet filium : et vocabunt nomen ejus Emmanuel, quod est interpretatum Nobiscum Deus.
Του̃το δὲ όλον γέγονεν ίνα πληρωθη̣̃ τὸ ρ́ηθὲν ύπὸ του̃ κυρίου διὰ του̃ προφήτου λέγοντος,
'Iδού, ή παρθένος έν γαστρὶ έξει καὶ τέξεται υίόν, καὶ καλέσουσιν τὸ όνομα αύτου̃ 'Eμμανουήλ, ό έστιν μεθερμηνευόμενον, Μεθ' ήμω̃ν ό θεός
1.23 et 23. — Le message de l’Ange est achevé ; ce que nous allons entendre dans ces deux versets n’est plus qu’une réflexion de l’évangéliste, ainsi qu’on l’admet communément. Nous verrons plus d’une fois saint Matthieu interrompre le récit d’un événement ou d’un discours pour insérer une pensée personnelle, surtout pour montrer le rapport qui existe entre le fait qu’il relate et les prophéties de l’Ancien Testament ; c’est sa manière d’écrire la philosophie de l’histoire de Jésus. Mais cette philosophie est extrêmement simple, malgré sa profondeur réelle ; elle consiste habituellement dans la phrase suivante : telle chose est arrivée parce qu’elle avait été prédite, ut adimpleretur. Nous retrouverons si souvent ces mots dans le premier Évangile, leur sens a été si complètement dénaturé, leur importance dogmatique est si grande, qu’on nous permettra de leur consacrer ici quelques lignes. D’abord, on a affecté de confondre la conjonction « ut », en grec ίνα, avec « ita ut », de telle sorte que ; puis, étendant de la même manière la signification du verbe « adimpleri », on n’a voulu voir dans la formule entière que l’annonce d’une simple accommodation, qu’un pur rapprochement de deux événements analogues, dont la liaison n’existerait pas en dehors de l’esprit de l’Évangéliste. L’historien sacré se donnerait donc le plaisir de citer les prophètes, de même que nous citons nos poètes favoris, quand notre mémoire nous rappelle à propos quelques-uns de leurs vers. Mais rien n’est plus faux que cette affirmation. La conjonction « ut » doit se traduire ici par « afin que » ; elle établit un vrai « nexus finalis » entre l’événement raconté par l’évangéliste et l’oracle de l’Ancien Testament qu’il en rapproche. De même, le verbe « adimpleri » doit être pris dans sa signification stricte et primitive ; il s’agit d’un accomplissement réel, d’une réalisation proprement dite et non d’une rencontre de hasard : le résultat indiqué avait été prévu, voulu antérieurement par Dieu. Ainsi ramenée à sa véritable interprétation, la formule « ut adimpleretur » rappelle un fait aussi important en lui-même que riche en conséquences dogmatiques. Dans l’Ancienne Alliance, tout tendait au Messie et à son œuvre, comme le disent des textes fameux : « Umbram habens lex futurorum bonorum », He 10.1 ; « In vetere Testamento Novum latet, in Novo Testamento Vetus patet », saint Aug. ; tout s’élançait vers l’avenir et le figurait, le présageait. Cela doit particulièrement s’affirmer des paroles prophétiques, dont chacune devait avoir un jour son accomplissement infaillible. Il faut ajouter cependant, pour être exact sur ces matières délicates, que les prophéties verbales n’étaient pas toujours directement, immédiatement messianiques. Parfois, assez souvent même, elles avaient un premier sens qui devait se réaliser avant l’époque du Messie ; mais alors, sous ce premier sens, il s’en cachait un autre plus relevé, relatif à la vie ou aux opérations du Christ, et qui ne devait pas s’accomplir moins fidèlement. Dans ce cas, le premier était le type du second. Il y a donc les prophéties directement messianiques et les prophéties indirectement messianiques ou typiques. Nous allons avoir dans un instant l’occasion d’appliquer cette distinction à un texte des prophètes. — A Domino per prophetam. Dieu est la cause, la source première des prédictions surnaturelles ; les prophètes ne sont que ses instruments, ses organes : de là cette différence dans les termes « a » et « per ». Les citations de l’Ancien Testament ont lieu dans le Nouveau, tantôt d’après l’hébreu, tantôt d’après la traduction des LXX : mais elles sont rarement littérales, et il leur arrive même de s’écarter tout à la fois et du texte original et du texte grec. Tel est le cas pour la célèbre prophétie d’Isaïe, Es 7.14, que saint Matthieu met en parallèle avec la révélation de l’Ange à saint Joseph. La voici d’après l’hébreu : « Ecce ! virgo gravida et pariens filium et vocabis nomen ejus Emmanuel ». Nous renvoyons le lecteur aux commentaires du prophète pour l’explication détaillée de ce passage ; voir aussi Patritii, de Evangel. t. ii, p. 135-152. Nous nous bornerons à indiquer ici les deux opinions adoptées par les exégètes croyants, relativement à sa signification primitive. Est-il directement messianique ? Ne l’est-il que médiatement ? Dans le premier cas, Dieu en révélant cette grande parole à Isaïe, et Isaïe en la prononçant, n’auraient eu en vue que la Vierge par excellence (העלמה, Ha-Alma, avec l’article) qui, sans perdre sa virginité, devait enfanter le véritable Emmanuel, le Messie. Dans le second, la prophétie aurait eu pour objet immédiat une jeune femme du palais, ou l’épouse même du prophète, à laquelle on annonçait dans un prochain avenir la naissance d’un fils nommé Emmanuel. Cette jeune femme serait le type de la sainte Vierge, en ce sens qu’on lui prophétisait, ainsi qu’il arriva plus tard pour Marie, sa maternité avant son mariage, ou du moins avant sa grossesse ; Emmanuel serait le type du Christ, soit par son nom dont le Sauveur devait réaliser le sens, soit parce qu’il fut donné comme un signe de salut dans un temps de grandes souffrances et de graves dangers. Les partisans de cette interpretation typique allèguent en faveur de leur opinion les deux raisons suivantes. 1° Il n’est pas prouvé que le substantif Alma, « Virgo » de la Vulgate, désigne forcément, uniquement une Vierge proprement dite ; ce nom peut s’appliquer aussi à une jeune femme, même mariée. 2° Le sens directement messianique n’est point naturel dans la circonstance où la prophétie fut prononcée. De quoi est-il immédiatement question ? De promettre du secours, et un prompt secours, aux Juifs en danger, à Jérusalem menacée par deux rois puissants ; et le prophète, en guise de consolation, annoncerait que le Messie naîtra d’une Vierge au bout de sept cents ans ! Le sens typique est très naturel au contraire : « dans peu de mois, telle personne aura un fils, et, avant que cet enfant soit parvenu à l’âge de raison, les ennemis que vous redoutez auront été anéantis ». La réponse divine cadre parfaitement avec la situation extérieure. Le Seigneur, il est vrai, voyait beaucoup plus loin ; dans sa pensée, une réalisation bien supérieure était réservée à sa parole et c’est cette réalisation, comprise ou révélée dans la suite des temps, qui est notée présentement par saint Matthieu. Les défenseurs de la première opinion disent de leur coté que le premier évangéliste a clairement déterminé le sens du mot « Virgo » par la manière dont il l’a employé dans son récit ; il est bien certain qu’il a voulu parler d’une Vierge proprement dite et qu’il a vu, par conséquent, dans la conception toute divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’accomplissement direct, immédiat de la prédiction d’Isaïe. Il n’est pas facile de faire son choix entre ces deux sentiments : la signification typique semble réellement plus naturelle quand on lit le chapitre vii d’Isaïe, mais d’autre part on donne la préférence à l’interprétation directement messianique lorsqu’on vient de lire le récit de saint Matthieu. Au point de vue doctrinal, les deux opinions sont parfaitement licites ; cependant il est plus conforme à l’interprétation des saint Pères et des exégètes catholiques de regarder ce texte comme strictement messianique. Voir Vercellone, de hebraica voce העלמה academica dissertatio, Taurini, 1836. Quoi qu’il en soit, on a fait observer avec beaucoup de justesse que cette prophétie est la clef d’or qui ouvre toutes les autres : elle a en effet des liens universels avec tout ce qui concerne le Messie ; sans son secours, les autres prédictions relatives à la personne du Christ seraient très souvent incompréhensibles, car elles lui attribuent des qualités tout à fait inconciliables avec la nature humaine ; or Isaïe nous apprend précisément ici qu’il est Emmanuel, עמגו־־ער, Immanou-El, Dieu avec nous. — Vocabunt. Et pourtant Jésus n’a jamais porté ce beau nom ! Mais il a fait plus que cela ; il en a vérifié la signification, ce qui suffit largement pour réaliser la prophétie. — Quod est interpretatum. Cette note a été ajoutée sans doute par le traducteur grec du premier Évangile ; les destinataires, qui étaient des Juifs d’origine, n’avaient pas besoin qu’on leur interprétât un nom hébreu.
Joseph, réveillé de son sommeil, fit ce que l'Ange du Seigneur lui avait ordonné, et prit son Épouse avec lui.
Et il ne L'avait point connue quand Elle enfanta Son Fils premier-né, auquel il donna le nom de Jésus.
Exsurgens autem Joseph a somno, fecit sicut præcepit ei angelus Domini, et accepit conjugem suam.
Et non cognoscebat eam donec peperit filium suum primogenitum : et vocavit nomen ejus Jesum.
διεγερθεὶς δὲ ό 'Iωσὴφ άπὸ του̃ ύπνου έποίησεν ώς προσέταξεν αύτω̣̃ ό άγγελος κυρίου καὶ παρέλαβεν τὴν γυναι̃κα αύτου̃
καὶ ούκ έγίνωσκεν αύτὴν έως ού̃ έτεκεν τὸν υίὸν αύτη̃ς τὸν πρωτότοκον· καὶ έκάλεσεν τὸ όνομα αύτου̃ 'Iησου̃ν
1.24 et 25. — Exsurgens. Admirable et prompte obéissance de saint Joseph ! Il reçoit les ordres les plus difficiles, et il s’y soumet ponctuellement, sans hésiter. — Et accepit… Cf. ℣. 20. Le mariage fut donc célébré selon les cérémonies ordinaires des Juifs, que nous aurons plus tard l’occasion de décrire en détail. Tout le monde connaît les chefs-d’œuvre que cette scène touchante a inspirés aux Raphaël, aux Poussin, aux Vanloo, aux Pérugin, etc. — Mais, dira-t-on, si le mariage de Marie et de Joseph n’eut lieu que plusieurs mois après l’Incarnation, au moment où la grossesse de la sainte Vierge commençait à devenir visible, l’honneur de la Mère, et de l’Enfant n’aura-t-il pas été compromis ? Nous ne le croyons pas, et, pour prouver notre assertion, nous nous appuierons encore sur la nature des fiançailles chez les Juifs. Elles formaient un véritable contrat, et donnaient aux fiancés un vrai droit de propriété l’un sur l’autre. Assurément la continence leur était rigoureusement prescrite ; néanmoins, s’il leur naissait un enfant avant leur mariage, cet enfant était considéré comme légitime devant la loi et l’opinion publique. Joseph, en consentant à épouser Marie malgré la situation délicate où elle se trouvait, était censé reconnaître l’enfant comme sien et tout était sauvegardé. — Et non cognoscebat. L’Esprit saint ne se lasse pas de répéter que Marie était demeurée Vierge bien qu’elle fût devenue mère ; c’est pour la cinquième fois qu’il nous le dit depuis le ℣. 16. Mais qu’arriva-t-il après la naissance de Jésus ? Les expressions donec, primogenitum, ne supposent-elles pas que Marie fut encore mère, et cette fois sans conserver son glorieux privilège ? On connaît la discussion orageuse que souleva sur ce point l’hérétique Helvidius, et la vigueur avec laquelle saint Jérôme réfuta ses perfides insinuations. Aujourd’hui la question est tout à fait tranchée. Donec, comme le gree έως ού̃, comme l’hébreu עד־־בי, exprime ce qui s’est fait jusqu’à une certaine époque, sans mettre le moins du monde l’avenir en question. « Ita negant præteritum, ut non ponant futurum », saint Jérôme. Les citations à l’appui de cette assertion abondent dans les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament. Gn 8.7 : « Noe dimisit corvum qui egrediebatur et non revertebatur donec siccarentur aquae » ; s’en suit-il que le corbeau revint ensuite ? Ps 109.1 : « Sede a dextris meis donec ponam inimicos tuos… » Les ennemis une fois réduits, le Verbe quittera-t-il son poste d’honneur ? Cf. Es 22.14, etc. En soi, cette manière de parler ne prouve ni pour ni contre la virginité subséquente de Marie, dont l’évangéliste n’avait pas à s’occuper. Il en est de même de « primogenitus », bien qu’il semble, à première vue, plus difficile de concilier cette épithète avec la pureté perpétuelle de la sainte Vierge. Eί μὲν πρω̃τος ού μόνος, εί δέ μόνος ού πρώτος, disait déjà Lucien en se raillant, Demonax, 29 ; πρώτος καὶ μόνος, dirons-nous au contraire avec Théophylacte. En effet, saint Matthieu suit ici la coutume juive, d’après laquelle on appelait premier-né, בכר, tout enfant « adaperiens vulvam », comme parle l’Ecriture, sans s’inquiéter s’il y en aurait d’autres après lui. Cf. Ex 13.2 ; Nb 3.13. « Primogenitus est non tantum post quem et alii, sed ante quem nullus », saint Jérôme, adv. Helvid. « Primogenitus », comme « donec », laisse donc intacte la question de la virginité de Marie « post partum », qui n’est pas directement traitée dans l’Écriture. Mais on sait que, prenant la tradition pour base, le second concile de Constantinople et le second de Latran ont solennellement défini que la Mère de Jésus est demeurée Vierge parfaite « ante partum, in partu et post partum ».— « Hurnano usu et consuetudine, écrivait saint Léon, quod credimus caret, sed divina potestate subnixum est quod Virgo conceperit, Virgo pepererit et Virgo permanserit », Serm. ii de Nat. Domini. Après avoir concouru en tant que fiancée de l’Esprit saint à la génération du second, du céleste Adam, comment Marie aurait-elle pu coopérer ensuite à propager la race du premier Adam ? Et cela est tellement d’accord avec le sens chrétien, qu’on voit aujourd’hui des écrivains protestants combattre avec une louable énergie en faveur de l’honneur virginal de la Sainte Vierge. La postérité directe de David, héritière du trône et des promesses, n’alla donc pas au-delà du Messie ; elle a trouvé en Jésus son couronnement magnifique. — Les « frères de Jésus », comme nous le démontrerons plus loin (voir le commentaire de Mt 13.55), sont tout autre chose que les enfants de Marie et de Joseph. — Vocavit, non pas immédiatement après la naissance, mais huit jours après, au moment de la circoncision ; cf. Lc 2.21. L’imposition du nom fut faite par saint Joseph, car l’usage réservait ce droit au père.
[177] Voir la récente et savante dissertation du , de prima Angeli ad Josephum Mariæ sponsum legatione Comment, Rome, 1876. Du même auteur, De Evangeliis libri tres, Fribourg, 1805, t. ii, p. 122-135.