Nous avons, dans ce double événement, les conséquences terribles de la visite des Mages, en même temps qu’un contraste frappant. « Tandis que les meilleurs représentants du paganisme lui portent leurs hommages, la vie de l’Enfant est menacée par le roi qui s’est assis sur le trône de David. Sa carrière terrestre commence sous ce rayon de gloire et sous cet éclair de haine », de Pressensé. Jésus-Christ, son temps, sa vie, son œuvre, p. 277. Jésus-Christ, à peine entré dans ce monde, sent donc déjà le poids de la persécution ; il est obligé de prendre le chemin de l’exil pour échapper à la mort. Le sang d’innocentes victimes coule à cause de Lui, en attendant qu’il répande lui-même pour nous jusqu’à la dernière goutte du sien.
Lorsqu'ils furent partis, voici qu'un Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant : Lève-toi, prends l'Enfant et Sa Mère, et fuis en Égypte, et restes-y jusqu'à ce que je te parle ; car il arrivera qu'Hérode cherchera l'Enfant pour Le faire mourir.
Qui cum recessissent, ecce angelus Domini apparuit in somnis Joseph, dicens : Surge, et accipe puerum, et matrem ejus, et fuge in Ægyptum, et esto ibi usque dum dicam tibi. Futurum est enim ut Herodes quærat puerum ad perdendum eum.
Άναχωρησάντων δὲ αύτω̃ν ίδού, άγγελος κυρίου φαίνεται κατ' όναρ τω̣̃ 'Iωσὴφ λέγων, 'Eγερθεὶς παράλαβε τὸ παιδίον καὶ τὴν μητέρα αύτου̃ καὶ φευ̃γε είς Αίγυπτον καὶ ίσθι έκει̃ έως ὰν είπω σοι· μέλλει γὰρ 'Ηρώ̣δης ζητει̃ν τὸ παιδίον του̃ άπολέσαι αύτό
2.13. — Ecce Angelus. C’est le second songe mystérieux de saint Joseph. — Apparuit, en grec φαίνεται au présent, ce qui rend la narration plus rapide. — Puerum et matrem ejus. Ces mots ont été choisis à dessein pour montrer encore que Joseph n’est pas le père de l’Enfant, mais qu’il joue simplement le rôle de gardien envers Lui et envers Marie. De même aux ℣℣. 14, 20 et 21. — Fugi in Ægyptum. Pourquoi l’Égypte ? Pourquoi, demandons-nous aussi, ceux de nos compatriotes qui redoutent quelque persécution politique se dirigent-ils immédiatement du côté de la Suisse, de la Belgique, de l’Espagne, selon la zone qu’ils habitent ? Parce que ces contrées sont les plus faciles à atteindre pour un Français, et aussi, parce qu’après avoir franchi la frontière, ils sont à l’abri de toute poursuite. Il en était de même de l’Égypte ; c’était la terre étrangère le plus à la portée de saint Joseph. Placée directement sous la domination romaine, elle se trouvait complètement en dehors de la juridiction d’Hérode. Entre elle et la Judée s’étendait le désert protecteur de l’Arabie Pétrée, traversé par des routes connues et fréquentées. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois que l’Égypte servait de refuge à des Juifs forcés de s’exiler : dès l’origine de l’histoire juive, chassé par la famine, Abraham, cf. Gn 12.10, était allé lui demander du pain. Des événements providentiels y conduisirent plus tard le patriarche Jacob, qui s’installa avec toute sa famille dans la terre de Gessen, cf. Gn 46. Jéroboam, fuyant devant Salomon, avait pris, lui aussi, le chemin de l’Égypte, cf. 2R 11.40. C’est là pareillement qu’un grand nombre d’Iraélites, suivis par Jérémie, vinrent se cacher après l’assassinat de Godolias, pour échapper à la vengeance des Chaldéens, 2R 25.26 ; cf. Jr 43. Cette série d’événements a fait dire avec beaucoup de justesse à Maldonat, Comm. in h.l. : « Videtur Ægyptus schola esse filiorum Dei, qui adolescere non possunt nisi vexentur ». Au début de l’ère chrétienne, l’Égypte comptait parmi ses habitants une multitude d’Israélites qui s’y étaient établis, les uns pour se livrer à de grandes entreprises commerciales, les autres afin de s’y mettre à l’abri de la tyrannie d’Hérode. Ces Juifs formaient une colonie florissante : ils avaient à Héliopolis leur magnifique basilique bâtie par Onias ; si grande, dit le Talmud avec fierté, que, la voix de l’officiant ne pouvant pénétrer à ses extrémités, le sacristain était obligé d’agiter un mouchoir pour avertir du moment où l’on devait répondre Amen. Ils avaient leurs corporations riches et puissantes dont les largesses à l’égard des concitoyens malheureux étaient devenues proverbiales. La sainte Famille pouvait donc trouver là les secours et la protection dont elle avait besoin. — Ut Herodes…, preuve qu’Hérode avait immédiatement conçu le projet de faire mourir l’Enfant, dès qu’il avait appris la nouvelle de son existence.
Joseph s'étant levé, prit l'Enfant et Sa Mère durant la nuit, et se retira en Égypte.
Qui consurgens accepit puerum et matrem ejus nocte, et secessit in Ægyptum :
ό δὲ έγερθεὶς παρέλαβεν τὸ παιδίον καὶ τὴν μητέρα αύτου̃ νυκτὸς καὶ άνεχώρησεν είς Αίγυπτον
2.14. — Nocte. L’avertissement prophétique que nous venons de lire fut sans doute donné à saint Joseph peu de temps après le départ des Mages, et à la dernière extrémité : c’est pourquoi il était si pressant, c’est pourquoi il est exécuté sans retard, en pleine nuit. — Secessit. Après avoir quitté Bethléem, la sainte Famille se dirigea rapidement vers la limite méridionale de la Judée, qu’elle put atteindre en quelques heures ; elle s’enfonça ensuite dans le désert et gagna, après cinq ou six jours de marche, l’ancienne province de Gessen. La distance à franchir était d’environ quarante lieues. Voir l’atlas géograph. de M. l’abbé V. Ancessi, pl. iv, vi et xv. — Ce pénible voyage a été idéalisé par de nombreuses peintures qui représentent les saints voyageurs tantôt se reposant à l’ombre d’un palmier et servis par les anges (cf. Lorrain, Poussin, Breughel, Raphaël), tantôt s’avançant à travers mille obstacles ou mille prodiges (Maratti, van der Werff, etc.). Les Évangiles apocryphes racontent, à propos de l’entrée en Égypte, les faits les plus merveilleux, parfois les plus ridicules ; cf. Brunet, Évangiles apocryphes. 2e édit., p. 61 et ss. — Il n’est pas possible de fixer avec précision l’endroit qui servit de séjour à Jésus, à Marie et à Joseph pendant leur exil égyptien : la tradition désigné plus communément Matarea, aujourd’hui Matarieh, village situé à quelque distance de l’antique ville sacerdotale d’Héliopolis. On y trouve une source d’eau vive qu’on dit être la meilleure de toute l’Égypte, et à laquelle les Mahométans comme les Chrétiens attribuent une grande vertu miraculeuse. C’est là aussi que Kléber triompha d’une armée dix fois supérieure en nombre à la sienne.
Et il y resta jusqu'à la mort d'Hérode, afin que s'accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : J'ai rappelé Mon Fils d'Égypte.
et erat ibi usque ad obitum Herodis : ut adimpleretur quod dictum est a Domino per prophetam dicentem : Ex Ægypto vocavi filium meum.
καὶ η̃ν έκει̃ έως τη̃ς τελευτη̃ς 'Ηρώ̣δου· ίνα πληρωθη̣̃ τὸ ρ́ηθὲν ύπὸ του̃ κυρίου διὰ του̃ προφήτου λέγοντος 'Eξ Αίγύπτου έκάλεσα τὸν υίόν μου
2.15. — Et erat ibi… L’évangéliste nous donne bien ici le « terminus ad quem » pour calculer la durée du séjour de la sainte Famille en Égypte ; mais, comme il n’a pas indiqué le « terminus aquo », c.-à.-d. le point de départ, on ne pourra jamais savoir avec une certitude complète combien de temps Jésus vécut sur la terre d’exil. Les appréciations des saint Pères et des anciens exégètes varient entre deux et huit années. S’il est vrai que Notre-Seigneur naquit vers la fin de 749, Hérode étant mort dans les premiers mois de l’an 750, l’Égypte n’aura gardé le Sauveur que pendant quelques semaines ; tel est l’avis qui a prévalu dans les temps modernes. Le récit de saint Matthieu ne suppose nullement un long séjour : les événements qu’il renferme, combinés avec ceux que nous trouverons dans saint Luc, purent aisément s’accomplir entre le 25 décembre 749 et le commencement d’avril 750. — Ut adimpleretur : cf. Mt 2.22. — Per Prophetam… Ces paroles du prophète Osée, Os 11.4, sont citées d’après le texte hébreu ; le texte des Septante, que saint Matthieu suit ordinairement de plus près, ne convenait nullement dans la circonstance présente, attendu qu’il porte τά τέκνα μου, « mes fils ». Un regard jeté sur la prophétie d’Osée suffira pour montrer que le passage emprunté par l’évangéliste concerne très directement le peuple juif, d’après le sens historique et littéral. Le contexte le démontre de la manière la plus évidente : « Puer erat Israel, et ex Egypto vocavi filium meum ». C’est d’Israël qu’il s’agit en premier lieu, et de sa délivrance miraculeuse du joug des Pharaons sous la conduite de Moïse. Envisagé collectivement comme un seul homme, i! portait depuis longtemps le glorieux nom de fils de Jéhova. « Hæc dicit Dominus, Filius meus primogenitus Israel », Ex 4.22 ; Cf. Jr 31.9. Cette première signification de l’oracle d’Osée s’était accomplie anciennement ; mais il y en avait une autre qui devait se réaliser aussi : « Ea quæ τυπικώς præcedunt in aliis, juxta veritatem et adimpletionem referuntur ad Christum… Igitur hoc quod scriptum est : Ex Ægypto vocavi filium meum, dicitur quidem de populo Israel…, sed perfecte refertur ad Christum », saint Jerôme, in Osee, xi, 4. La destinée du fils adoptif était donc le type de celle qui était réservée au vrai Fils : l’un et l’autre ils furent conduits en Égypte parmi des circonstances particulières, qui ont entre elles plus d’une analogie. — C’est ici le lieu de rappeler le rôle tout-à-fait intéressant de l’Égypte au point de vue historique et religieux. De l’Égypte est venue la vieille civilisation qui se répandit d’abord sur la Grèce et de là sur toute l’Europe ; en Égypte s’est développée la théologie chrétienne ; en Égypte se sont formés les premiers moines ; l’éducation du peuple théocralique se fit en Égypte ; c’est en Égypte que vint à son tour le Fils de Dieu, avant de réformer le régime de l’ancienne Alliance.