Ewald a raison de dire que ce paragraphe contient un évènement remarquable de la vie du Sauveur, un des épisodes les plus beaux et les plus intéressants de l’histoire évangélique. Le caractère messianique de Jésus s’y accentue d’une manière décisive. Sortant de la réserve qu’il avait habituellement gardée jusqu’alors, le divin Maître affirme lui-même clairement sous différentes formes qu’il est le Christ, Fils de Dieu. La voix des Prophètes et celle des faits, le témoignage du Précurseur et celui du Père Éternel, l’incrédulité de la plupart des Juifs et la foi docile des disciples, toutes ces choses viennent prouver tour à tour que Jésus est vraiment le Messie promis. Nous entendrons, il est vrai, dans ce passage, des paroles sévères et de terribles malédictions ; mais nous y entendrons aussi l’invitation la plus consolante et la plus suave qui soit jamais sortie du cœur de Jésus. Du reste, qu’il prononce des arrêts redoutables contre ses ennemis, ou qu’il laisse échapper de son cœur de douces paroles pour ses amis, peu importe, c’est toujours comme Christ que nous le verrons agir.
Il arriva que, lorsque Jésus eut achevé de donner Ses instructions à Ses douze disciples, Il partit de là, pour enseigner et prêcher dans les villes.
Et factum est, cum consummasset Jesus, præcipiens duodecim discipulis suis, transiit inde ut doceret, et prædicaret in civitatibus eorum.
Καὶ έγένετο ότε έτέλεσεν ό 'Iησου̃ς διατάσσων τοι̃ς δώδεκα μαθηται̃ς αύτου̃ μετέβη έκει̃θεν του̃ διδάσκειν καὶ κηρύσσειν έν ται̃ς πόλεσιν αύτω̃ν
11.1. — Et factum est. Cf. Mt 7.28 ; c’est la formule hébraïque ויהי, par laquelle les écrivains juifs commençaient volontiers leurs récits. Ce verset, qui appartient peut-être davantage au chap. xe qu’au xie, ménage une transition entre l’instruction pastorale de Jésus à ses Apôtres et l’épisode auquel donna lieu l’ambassade du Précurseur. — Quum consummasset præcipiens est une traduction littérale du texte grec. Cette construction très élégante en grec, est peu correcte en latin. — Transiit inde ; l’endroit précis n’est pas indiqué. Nous savons seulement que Notre-Seigneur était en Galilée lorsqu’il confia pour la première fois aux Douze la mission d’évangéliser leurs compatriotes ; cf. Mt 9.35. — Ut doceret et prædicaret. Tandis que les Apôtres, partagés en six groupes distincts, portent partout la bonne nouvelle, Jésus continue de son côté la troisième mission galiléenne, entouré sans doute de ses autres disciples, à qui il ne confiera qu’un peu plus tard, cf. Lc 10.1 et ss., le rôle de missionnaires. — In civitatibus eorum. On a interprété différemment ce pronom indéterminé. Euthymius le rattache aux mots « duodecim discipulis suis » et conclut de là que Jésus s’en alla prêcher dans les villes natales de ses Apôtres. Fritzsche, modifiant cette explication pour la rendre plus raisonnable, pense que le Sauveur se mit à marcher sur les pas de ses envoyés, enseignant à son tour dans toutes les villes par lesquelles ils avaient passé. Le vrai sens est incontestablement celui que Grotius indiquait déjà dans les termes suivants : « αύτω̃ν, id est, Judæorum. Ita solent Hebræi et nostri scriptores eos secuti relativos ponere, etiam quum nomen nullum antecedit, dum tale sit quod facile intelligi possit ». Cf. Mt 4.23.
Or Jean, ayant appris dans sa prison les oeuvres du Christ, envoya deux de ses disciples
Joannes autem cum audisset in vinculis opera Christi, mittens duos de discipulis suis,
ʻO δὲ 'Iωάννης άκούσας έν τω̣̃ δεσμωτηρίω̣ τὰ έργα του̃ Χριστου̃ πέμψας δύο τω̃ν μαθητω̃ν αύτου̃
11.2. — Joannes autem. C’est sur ces entrefaites qu’arrivèrent auprès du divin Maître les deux ambassadeurs que saint Jean-Baptiste lui avait envoyés. — In vinculis. Le Précurseur était alors prisonnier d’Hérode Antipas, enfermé dans la citadelle de Machéronte, sur la limite méridionale de la Pérée. Déjà saint Matthieu nous a parlé une première fois en passant de l’arrestation de Jean-Baptiste, cf. Mt 4.12 : il en racontera bientôt le motif et aussi le cruel dénouement, cf. Mt 14.1-12. — Quum, audisset… opera Christi. D’après saint Luc, Lc 7.18, ce fut de la bouche de ses propres disciples que le noble prisonnier apprit ces détails, qui avaient pour lui tant d’importance et d’intérêt. « Opera Christi » : notons bien ces deux mots que l’évangéliste n’a certainement pas écrits sans une intention particulière, car ils sont l’un et l’autre très significatifs dans la circonstance présente. Le premier désigne spécialement les miracles de Jésus ; le second n’est employé isolément qu’en cet endroit du premier Évangile. Jean-Baptiste apprend donc, du fond de sa prison, que Jésus accomplit « les œuvres du Messie », qu’il se manifeste ouvertement par ses actes comme le Messie promis. — Mittens duos. Au lieu de δύο, plusieurs manuscrits portent δία, qui paraît être la leçon primitive. Peu importe, du reste, car le chiffre de deux n’en conserve pas moins sa réalité historique d’après la narration de saint Luc, Lc 7.19. En traduisant littéralement le texte grec, on obtient : « mittens per discipulos suos, ait illi ». L’expression « mittere per » est l’hébraïsme bien connu, שלח ביד, cf. Ex 4.13 ; 1R 2.25.
Lui dire : Etes-Vous Celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?
ait illi : Tu es, qui venturus es, an alium exspectamus ?
εί̃πεν αύτω̣̃ Σὺ εί̃ ό έρχόμενος ή έτερον προσδοκω̃μεν
11.3. — Qui venturus es, ou mieux « qui venis » au temps présent, ό έρχόμενος, c’est-à-dire le Messie. En effet, à l’époque de Jésus, les Juifs avaient coutume de désigner le Christ par l’épithète de הבא, « veniens », que l’on trouve répétée cent fois dans le Talmud. Toutes les prophéties de l’Ancien Testament relatives au Messie annonçant sa venue plus ou moins prochaine, les regards, les espérances et les désirs de tous étaient constamment dirigés vers l’avenir, et il était naturel qu’on donnât à l’objet de cette attente universelle la dénomination expressive de « Celui qui vient ». — Alium expectamus. Προσδοκω̃μεν du texte grec peut être aussi bien au subjonctif (conjonct. deliberat. des grammairiens) qu’à l’indicatif. Le premier de ces deux modes semble mieux exprimer la nuance de la pensée : « En attendrions-nous un autre ? » Adressée à Jésus-Christ par le Précurseur, cette question semble tout d’abord bien surprenante. Lui qui a déclaré depuis si longtemps, et d’une manière si expresse, que Jésus était vraiment le Christ, cf. Jn 1.29 et ss., 35 ; 3.26 et ss. ; lui qui, au baptême du Sauveur, a été témoin de sa consécration messianique opérée par Dieu lui-méme, cf. Mt 3.14 et ss., comment peut-il demander aujourd’hui’à Jésus : Êtes-vous le Christ, ou devons-nous compter sur quelque autre ? Mais les motifs qu’on a parfois attribués à la question de Jean-Baptiste n’ont pas moins lieu de nous surprendre. Tertullien dans l’antiquité, adv. Marcion., iv, 18, de nos jours Ammon, Neander, Meyer, Dœllinger, etc., y ont vu l’expression d’un véritable doute dogmatique touchant le caractère messianique de Jésus. Tous les grands hommes de la Bible, nous disent ces auteurs, ont eu leurs jours de découragement et de faiblesse ; pourquoi le Précurseur aurait-il été plus épargné que Moïse et qu’Élie ? La prison de Machéronte aura peu à peu affaibli sa grande âme ; privé des consolations et des lumières célestes qui avaient été auparavant son partage habituel, plongé dans mille perplexités au sujet de son rôle et de celui de Jésus, il, en sera venu, durant une heure d’angoisse, à douter formellement que le fils de Marie fût le Messie. Et c’est alors qu’il lui aura envoyé une ambassade officielle pour obtenir une explication à ce sujet. — Roman historique et rien de plus ! Jésus renversera d’un mot tout cet échaffaudage de prétendue psychologie, en affirmant que Jean-Baptiste n’était pas un roseau agité par le vent, cf. ℣. 7. Il n’est pas dans l’Évangile un seul trait qui puisse servir de point d’appui à ce sentiment que nous devons d’ailleurs rejeter comme injurieux pour le Précurseur. — Sans aller aussi loin, d’autres exégètes, entr’autres Michaelis, Lightfoot, Olshausen, ont cru reconnaître dans la situation présentement décrite par l’évangéliste l’indice d’un certain mécontentement qui aurait envahi le cœur du Baptiste à l’endroit de Jésus. Tout en continuant de croire à ses fonctions de Christ, il se serait permis de penser qu’il les remplissait assez mal, en particulier qu’il ne se hâtait pas assez d’établir son royaume : la question « Tu es qui venturus es… » aurait eu pour but de lui rappeler, au nom d’un homme autorisé par le ciel même, quels étaient ses devoirs en tant que Messie. — Cette opinion est à peine moins erronée que la précédente. Dépourvue, elle aussi, de toute base évangélique, elle méconnaît pareillement le caractère de Jean-Baptiste, en faisant jouer sans raison à ce saint personnage un rôle indigne de lui, et complétement opposé à la profonde humilité dont avaient été animés jusque là ses rapports avec Jésus-Christ, cf. Mt 3.11 ; Jn 3.30. — La réponse donnée dès les premiers siècles par les Pères et les autres écrivains ecclésiastiques, adoptée depuis par la plupart des commentateurs catholiques et par plusieurs protestanis, était cependant bien suffisante pour résoudre la difficulté que nous avons signalée, sans qu’il fût besoin de recourir à des hypothèses si inconsidérées. « Palam est, dit saint Jean Chrysostôme, eum non dubitantem misisse, neque ignorantem interrogasse… Iam restat ut solutionem afferamus. Cur ergo interrogatum misit ? Jesu adversabantur discipuli Joannis, ac contra illum invidia semper commoti erant… ; nondum enim sciebant quis esset Christus, sed Jesum merum hominem suspicantes esse, Joannem vero plus quam hominem, ægre ferebant celebrem illum videntes esse, Joannem vero minui… Donec autem Joannes cum illis erat, hortabatur illos frequenter et docebat, neque id illis persuadere poterat : quum vero moriturus esset, majus ad illud adhibet studium ; timebat enim ne pravi dogmatis occasionem relinqueret, illique manerent a Christo disjuncti… Quid igitur facit ? Exspectat donec ab illis audiat ipsum miracula edere ; neque tunc illos hortatur, neque omnes mittit, sed duos quos forte credebat esse ad credendum promptiores, ut interrogatio nulli esset suspicioni obnoxia, atque ex ipsis rebus ediscerent, quantum interest discriminis Jesum inter et Joannem, » Hom. xxxvi, in Matth. Ce n’est donc pas pour lui-même que saint Jean envoie ce message à Jésus ; c’est pour ses disciples incrédules, espérant les conduire au Christ par ce moyen détourné ; Cf. Origène, saint Jérôme, saint Hilaire, Théophylacte, Euthymius, Maldonat, Cornelius a Lap., Grotius, etc. in h.l. Au reste, « toute question n’exprime pas une incertitude, dit fort bien M. Schegg, Evang. nach Matth. in h.l. Souvent on donne la forme interrogative à une affirmation ou a une interpolation. Les Orientaux affectionnent particulièrement cette manière de parler ».
Jésus leur répondit et dit : Allez raconter à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu.
Et respondens Jesus ait illis : Euntes renuntiate Joanni quæ audistis, et vidistis.
καὶ άποκριθεὶς ό 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτοι̃ς Πορευθέντες άπαγγείλατε 'Iωάννη̣ ὰ άκούετε καὶ βλέπετε·
11.4. — Et respondens Jesus. Avant la réponse verbale, il y eut celle des faits. Les délégués s’étaient en effet présentés à une heure toute providentielle. « In ipsa hora, raconte saint Luc, Lc 7.21, multos curavit a languoribus et plagis et spiritibus malis, et cœcis multis visum donavit ». « Ex rebus enim ipsis, ajoute saint Jean Chrysostôme, l.c., testimonium credibilius minusque suspicioni obnoxium putabat esse quam verba ». — Renutitiate Joanni. La demande ayant été formulée au nom de Jean, c’est à Jean que Notre-Seigneur adresse directement sa réponse, bien qu’elle fût en réalité destinée aux délégués eux-mêmes et aux autres disciples du Précurseur. « Remittit eos ad Joannem, tanquam si Joannes eos sua ipsius causa misisset, quum Joannis mentem non ignoraret, prudenter dissimulans id quod et Joannes, ut tanto se facilius doceri et persuaderi paterentur », Fr. Lucas in h.l.— Quæ audistis et vidistis ; ces deux verbes sont au présent dans le texte grec, ὰ άκούετε καὶ βλέπετε. Le premier se rapporte aux paroles que Jésus prononce dans les deux versets suivants, le second aux miracles qu’il venait d’opérer en présence des ambassadeurs.
Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés.
Cæci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, surdi audiunt, mortui resurgunt, pauperes evangelizantur :
τυφλοὶ άναβλέπουσιν καὶ χωλοὶ περιπατου̃σιν λεπροὶ καθαρίζονται καὶ κωφοὶ άκούουσιν νεκροὶ έγείρονται καὶ πτωχοὶ εύαγγελίζονται·
11.5. — Cœci vident… « Ubi res ipsa loquitur, non opus est multis verbis », dit le proverbe. Encore Jésus-Christ emprunte-t-il à Isaïe le court message qu’il transmet à saint Jean. Ce prophète, décrivant l’ère messianique en avait tracé le tableau suivant : « Tunc aperientur oculi cœcorum, et aures surdorum patebunt. Tunc saliet sicut cervus claudus et aperta erit lingua mutorum », xxxv, 5 et 6. Ailleurs, lxi, 1-3, il avait représenté le Christ comme le prédicateur des pauvres et des affligés. Jésus extrait presque mot pour mot sa réponse des divins oracles, afin de la rendre ainsi plus frappante. Ce qu’Isaïe a prophétisé de l’époque messianique, vous voyez que je l’accomplis littéralement : c’est donc que je suis moi-même le Messie promis. Tel est le sens rigoureux de ce verset. Le Sauveur dira d’une manière plus directe dans le quatrième Évangile : « Les oeuvres que je fais me rendent témoignage et prouvent que le Père m’a envoyé », et il ajoutera que ce témoignage a plus de force que celui du Précurseur. Jn 5.36. — Pauperes evangelizantur. Ce devait être, nous venons de le voir d’après Isaïe, un signe distinctif de la prédication du Christ. L’établissement du Christianisme, tel qu’il nous est connu par les Actes des Apôtres, les Épîtres de saint Paul et la tradition ecclésiastique, est un commentaire vivant de ce passage, que Jésus avait déjà réalisé personnellement d’une manière si parfaite. Cf. 1Co 1.26-27. Les grands et les savants ne sont pas exclus, mais c’est le peuple qui est partout évangélisé le premier, le peuple si délaissé dans toutes les autres religions.
Et bienheureux est celui pour qui Je ne serai pas une occasion de scandale.
et beatus est, qui non fuerit scandalizatus in me.
καὶ μακάριός έστιν ὸς έὰν μὴ σκανδαλισθη̣̃ έν έμοί
11.6. — Et beatus est… Après avoir montré aux disciples du Précurseur que, sous leurs yeux, les anciennes prophéties s’étaient transformées en histoire et en réalité, le divin Maître conclut sa réponse par un avertissement plein de gravité. — Qui non scandalizatus fuerit in me. Ces mots étaient évidemment à l’adresse des Joannites. Par leur attachement trop vif à leur maître, par leurs défiances injustes à l’égard de Jésus, ils couraient le plus grand danger de s’écarter du salut messianique. « Idcirco clam illos redarguens illud adjecit, quia enim in ipso scandalizabantur, illorum morbum detexit, et illud conscientiae tantum ipsorum reliquit, nemine advocato accusationis teste, ipsisque solis id scientibus », saint Jean Chrysostôme, l.c. L’avis ne pouvait être donné avec plus de délicatesse et plus de bonté. — L’expression « scandalizari in aliquo », imitée du grec σκανδαλίζεσθαι έν τινι, signifie, dans le langage chrétien : trouver dans la conduite bonne ou mauvaise de quelqu’un une occasion de chute spirituelle. Elle a différentes nuances que le récit évangélique nous rendra familières.