- Dieu invite les hommes à participer de son amour
- Notre réponse à tant de grandeur est libre
- Aimer Dieu et aimer les hommes vont de pair
« QUEL EST le premier de tous les commandements ? » (Mc 12, 28). C’est par cette question qu’un dialogue intime s’engage entre un scribe et Jésus. « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. » (Mc 12, 29-30). Même si la réponse n’est pas étonnante pour quelqu’un qui connaît la tradition juive, en y pensant froidement, les propos du Christ révèlent quelque chose de surprenant : Dieu, créateur du ciel et de la terre, tout-puissant et éternel, demande à l’homme de l’aimer. Celui qui a tout, qui a tout fait et qui peut tout, se présente comme un nécessiteux. Il nous invite, nous ses créatures, tirées de la poussière (cf. Gn 2, 7), à participer de son amour et de son bonheur.
Ce sage israélite est très admiratif devant ce qu’il entend. Son cœur bien intentionné se remplit de lumière et il comprend que son interlocuteur possède des réponses et une manière de parler qui inspirent la confiance. Il n’arrive pas à réprimer sa réaction émue : « Fort bien, Maître » (Mc 12, 32). Il n’était pas fréquent qu’un scribe reconnaisse si ouvertement que Jésus avait raison et, en outre, qu’il le fasse avec autant de simplicité. La réaction de la plupart de ses collègues avait été carrément hostile et c’est peut-être pourquoi saint Marc ajoute que « personne n’osait plus l’interroger » (Mc 12, 34). Nous, en revanche, nous souhaiterions couvrir Jésus des questions que nous roulons dans notre tête. Nous voudrions lui demander de nous expliquer toujours les mêmes choses, une fois après l’autre, parce que les réponses issues de ses lèvres n’ont pas le même son, ses mots ne manquent jamais de porter de fruit (cf. Is 55, 11).
Le diable s’oppose sans cesse à cette relation confiante que Dieu veut établir avec les hommes. Il voudrait nous convaincre, comme il l’a fait avec nos premiers parents, que Dieu a des intérêts peu nets : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » (Gn 3, 4-5). « En quelque sorte, n’avons-nous pas tous peur – si nous laissons entrer le Christ totalement en nous, si nous nous ouvrons totalement à lui – peur qu’il puisse nous déposséder d’une part de notre vie ? N’avons-nous pas peur de renoncer à quelque chose de grand, d’unique, qui rend la vie si belle ? […] N’ayez pas peur du Christ ! Il n’enlève rien et il donne tout. Celui qui se donne à lui reçoit le centuple. Oui, ouvrez, ouvrez tout grand les portes au Christ – et vous trouverez la vraie vie » [01].
AVEC DES MOTS de saint Josémaria nous pouvons demander au Seigneur d’ouvrir notre intelligence au don du premier commandement : « Quand je vois que je comprends si peu de ta grandeur, de ta bonté, de ta sagesse, de ta puissance, de ta beauté… Quand je vois que j’en comprends si peu, je ne m’attriste pas : je me réjouis que tu sois tellement grand que tu ne rentres pas dans mon pauvre cœur, dans ma misérable tête… Mon Dieu ! […]. Toute cette grandeur, toute cette puissance, toute cette beauté… à moi ! à moi ! Et moi… sien ! » [02]
Si d’aventure notre étonnement devant la volonté de Dieu de nous faire entrer dans cette relation d’amour confiant avec les hommes était insuffisant, il nous laisse en outre la plus absolue liberté pour répondre à son invitation ; il n’exerce aucune sorte de chantage, ni de pression, il ne fait aucune manœuvre. Avec une grande facilité, nous nous rendons compte que nous sommes libres, qu’il est en notre pouvoir d’accepter tout ce qui est bon ou bien de faire la sourde oreille. Lorsque quelqu’un souhaite être aimé, sans obliger les autres à l’aimer, il est particulièrement réceptif à toute marque d’affection. Il reçoit tout comme un don, son cœur déborde de joie même devant la plus modeste attention. Telle est, dans une certaine mesure, l’attitude de Dieu envers nous ; ce n’est pas qu’il ne mérite pas notre amour, mais plutôt parce que nous, nous s’arriverons jamais à le payer de retour. La distance est infinie, mais Dieu l’a comblée très volontiers, grâce à son fils Jésus-Christ. Lui-même a affirmé que son joug est doux et sa charge légère (cf. Ma 11, 30).
« ET VOICI LE SECOND : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là » (Mc 12, 31). La question posée à Jésus portait sur le plus grand commandement et il répond en parlant de deux. C’est comme s’il les plaçait sur un pied d’égalité, comme les deux faces d’une même monnaie. « Seule ma disponibilité à aller à la rencontre du prochain, à lui témoigner de l’amour, me rend aussi sensible devant Dieu. Seul le service du prochain ouvre mes yeux sur ce que Dieu fait pour moi et sur sa manière à lui de m’aimer » [03].
En aidant les autres, en essayant d’imiter le style divin, nous comprenons mieux Dieu et son amour pour nous. Donner de l’affection et en recevoir, de Dieu et des autres, voilà deux moments inséparables. À trop les séparer, le risque existerait d’en rester à la théorie, de rapetisser les deux relations. L’amour que Dieu nous porte devient concret dans le besoin de mon frère, dans ma disponibilité pour me tenir près de lui, afin de l’aider et de l’entourer. « Pour partager la vie des gens et nous donner généreusement, nous devons reconnaître aussi que chaque personne est digne de notre dévouement. Ce n’est ni pour son aspect physique, ni pour ses capacités, ni pour son langage, ni pour sa mentalité ni pour les satisfactions qu’elle nous donne, mais plutôt parce qu’elle est œuvre de Dieu, sa créature. Il l’a créée à son image, et elle reflète quelque chose de sa gloire. Tout être humain fait l’objet de la tendresse infinie du Seigneur, qui habite dans sa vie. Jésus Christ a versé son précieux sang sur la croix pour cette personne » [04].
Au pied de la croix, à une place accessible à tous, se tient sa mère. La Vierge Marie est celle qui a le mieux conjugué les deux commandements : elle aimait Dieu parce qu’elle aimait les autres. Et elle aimait les autres parce qu’elle aimait Dieu. Notre « mère très aimable » peut nous introduire en nous prenant par la main dans ce torrent d’affection.
[01]. Benoît XVI, Homélie, 24 avril 2005.
[02]. Saint Josémaria, Méditation, 19 mars 1975.
[03]. Benoît XVI, Litt. enc. Deus caritas est, n° 18.
[04]. Pape François, Exhort. ap. Evangelii gaudium, n° 274.
- Vivre les Béatitudes que Jésus a prêchées
- La sainteté consiste à laisser Dieu agir
- Nous nous soutenons mutuellement par la communion des saints
«Voici le peuple de ceux qui le cherchent ! Voici Jacob qui recherche ta face!» (Ps 24, 6). Ainsi prie l’Église tout entière dans le psaume de la messe de cette solennité de la Toussaint. C’est ainsi, en cherchant la face de Dieu, que nous souhaitons passer ce jour de fête. « Les saints et les bienheureux sont les témoins les plus autorisés de l’espérance chrétienne, parce qu’ils l’ont vécue en plénitude dans leur existence, au milieu des joies et des souffrances, en mettant en œuvre les Béatitudes que Jésus a prêchées et qui résonnent aujourd’hui dans la liturgie (cf. Mt 5, 1-12a). En effet, les Béatitudes évangéliques sont le chemin de la sainteté » [01]
Cependant, à première vue, si nous nous rappelons les propos de Jésus sur les bienheureux, le panorama qu’il nous présente pourrait nous sembler peu encourageant. Car ce qui nous est proposé est tout ce que nous rejetons d’instinct : souffrances, persécution, lutte, larmes… Néanmoins, saint Josémaria signalait que toutes ces vertus sont celles que le Seigneur a bénies « dans ce Sermon sur la Montagne, celles qui rendent vraiment heureux, saints, beati… Toutes ces vertus que Jésus nous a enseignées avec sa propre vie, je les souhaite pour tous mes enfants et pour moi-même » [02]. Ainsi nous comprenons que « la sainteté, la plénitude de la vie chrétienne ne consiste pas à accomplir des entreprises extraordinaires, mais à s’unir au Christ, à vivre ses mystères, à faire nôtres ses attitudes, ses pensées, ses comportements. La mesure de la sainteté est donnée par la stature que le Christ atteint en nous, par la mesure dans laquelle, avec la force de l’Esprit Saint, nous modelons toute notre vie sur la sienne » [03]. Nous avons par conséquent besoin de recouvrer la liberté de savoir qu’en partant de l’amour de Jésus-Christ tout est possible.
Aujourd’hui, tous les saints nous incitent à « nous engager sur le chemin des Béatitudes. Il ne s’agit pas de faire des choses extraordinaires, mais de suivre chaque jour ce chemin qui nous mène au ciel, en famille, à la maison. Aujourd’hui nous entrevoyons donc notre avenir et nous fêtons ce pour quoi nous sommes nés : nous sommes nés pour ne plus jamais mourir, nous sommes nés pour jouir du bonheur de Dieu ! Le Seigneur nous encourage et à celui qui prend le chemin des Béatitudes, il dit : « Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux » (Mt 5, 12) [04]
« QUI PEUT gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes » (Ps 24,3-4). Nous savons que cette innocence ne consiste pas à ne jamais commettre de péché ou de faute, ni à être exempt d’erreurs. Cette pureté se réfère, avant tout, au cœur de celui qui se laisse aimer par Dieu et ne met pas son espoir dans d'autres idoles : sécurité, contrôle, indépendance, plaisirs, possessions. « La sainteté est un contact profond avec Dieu : c’est devenir ami de Dieu, laisser agir l’Autre, le Seul qui peut vraiment rendre ce monde bon et heureux » [05].
Nous sommes persuadés que si Dieu nous demande quelque chose, en réalité c’est sa vie et son affection qu’il nous offre. C’est ainsi que saint Josémaria l’a compris : « Mon bonheur terrestre est lié à mon bonheur éternel : heureux ici-bas et heureux là-haut » [06]. Comprendre la manière d’agir de Dieu, qui se cache parfois là où nous ne pensions pas le trouver, c’est comprendre qu’il ne veut jamais notre malheur, y compris sur cette terre. « J’en suis de plus en plus persuadé : le bonheur du ciel est pour ceux qui savent vivre heureux sur la terre » [07]
Quelle joie que de penser aux saints du ciel ! Ils étaient comme nous : avec les mêmes problèmes et difficultés, identiques espérances et semblables faiblesses. Si nous laissons Dieu agir dans notre vie, comme eux l’ont fait, si nous sommes fidèles, à la fin de notre vie nous pourrons entendre des lèvres du Seigneur ces mots réconfortants : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde » (Mt 25, 34). Il peut nous arriver de penser que ceux qui font partie de ce Royaume sont peu nombreux. Cependant, une des lectures d’aujourd’hui nous rappelle une des visions de saint Jean. Il a vu « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main » (Ap 7, 9). Dans cette foule immense, l’Église célèbre les hommes et les femmes, de tout âge et condition, qui jouissent du bonheur sans limite du ciel et qui, sur la terre, sont demeurés dans l’amour de Dieu.
CETTE FÊTE est particulièrement belle pour nous autres qui sommes encore en chemin sur la terre, parce que dans cette foule qui loue sans cesse le Seigneur sont présents beaucoup de nos frères, beaucoup d’amis et de proches parents, des gens courants, prêts à intercéder pour nous. Plusieurs d’entre eux, nous les avons personnellement connus. Nous ne sommes donc pas seuls sur le chemin de la sainteté : nous sommes unis à tous les chrétiens, ceux qui ayant déjà triomphé sont dans la gloire du ciel, ceux qui se purifient dans le purgatoire, ceux qui marchent sur terre, unis par un courant vivifiant de charité : la communion des saints.
Au cours de la guerre qui a secoué l’Espagne pendant les années 30 au dernier siècle, saint Josémaria écrivait souvent à ses enfants. Il leur assurait dans une de ces lettres : « Vous me manquez tous, mais si vous saviez comment je me tiens près de vous, de chacun de vous, jour et nuit ! Telle est ma mission : qu’à la fin vous soyez heureux avec Lui, et déjà maintenant sur la terre, en lui rendant gloire » [08]. La communion des saints, c’est la prière des uns pour les autres, pour que la grâce vienne guérir les blessures de celui qui en a le plus besoin ou le rendre fort. Une expérience, que lui-même rapportait, se répétera : « Mon enfant, que tu vivais bien la communion des saints lorsque tu m’écrivais : « Hier, j’ai « senti » que vous étiez en train de prier pour moi » [09]
« Pense que Dieu veut que tu sois heureux et que, si tu fais de ton côté ce que tu peux, tu seras heureux, très heureux, follement heureux » [10]. La Très Saint Vierge nous obtiendra la grâce de refléter la beauté du visage du Christ et de former ainsi la grande mosaïque de sainteté que Dieu souhaite pour notre monde.
[01]. Pape François, Angélus, 1er novembre 2020.
[02]. Saint Josémaria, Lettres 31, n° 52.
[03]. Benoît XVI, Audience générale, 13 avril 2011.
[04]. Pape François, Angélus, 1er novembre 2018.
[05]. Card. Joseph Ratzinger, « Laisser agir Dieu, dans « L’Osservatore Romano », 6 octobre 2002.
[06]. Saint Josémaria, Cahier-Agenda 1 de Burgos, cité dans Camino, édition historico-critique, Rialp, Madrid 2004, p. 414.
[07]. Saint Josémaria, Forge, n° 1005.
[08]. Saint Josémaria, Lettre d’Avila pour ses enfants de Burgos, 11 août 1938.
[09]. Saint Josémaria, Chemin, n° 546.
[10]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 141.
- Jésus nous promet une demeure dans le ciel
- Les âmes du purgatoire et notre intercession pour elles
- Aide mutuelle entre nous et les âmes du purgatoire
« QUE VOTRE cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures » (Jn 14, 1-2). La mémoire des tous les fidèles défunts nous fournit l’occasion de considérer une nouvelle fois la réalité de la vie éternelle, d’orienter nos sentiments vers l’espérance de la rencontre définitive avec le vrai amour, pour toujours. Aucun de nous n’a franchi le seuil de la mort, si bien que nous ne connaissons pas les modalités de ce moment. Dieu a voulu nous révéler, dans son Fils, ce qui nous attend dans ses demeures.
« Hier et aujourd’hui, de nombreuses personnes font une visite au cimetière, qui, comme le mot le dit, est le « lieu du repos », dans l’attente du réveil final. C’est beau de penser que Jésus lui-même nous réveillera. Jésus lui-même a révélé que la mort du corps est comme un sommeil dont il nous réveille. Avec cette foi, nous nous arrêtons — même spirituellement — auprès des tombes de nos proches, ceux qui nous ont aimés et nous ont fait du bien. Mais aujourd’hui, nous sommes appelés à faire mémoire de tous, même de ceux dont personne ne se souvient » [01]
« Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, ajoute Jésus, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi » (Jn 14, 3). « L’homme a besoin d’éternité et toute autre espérance est trop brève, est trop limitée pour lui. L’homme n’est explicable que s’il existe un Amour qui dépasse tout isolement, même celui de la mort, dans une totalité qui transcende aussi l’espace et le temps » [02].
« DONNE-LEUR, Seigneur, le repos éternel et que brille sur eux la lumière de ta face » [03], demandons-nous au début de la messe. L’état des fidèles défunts qui ne sont pas encore arrivés au ciel est fait à la fois de souffrance et joie. Souffrance et bonheur s’entremêlent mystérieusement au purgatoire. La raison de cette joie en est la certitude qu’ils verront Dieu : ils ont remporté la bataille, ils ont décidé d’être heureux sur terre et au ciel. Ils sont sur le point d’entrer dans la gloire et c’est pourquoi la tradition chrétienne les appelle les « âmes bénies du purgatoire ».
Même les peines y sont une source de joie, parce que les âmes acceptent la souffrance, dans un don total à la volonté divine. D’une amour brûlant, bien qu’encore imparfait, elles adorent le mystère de la sainteté de Dieu. Sainte Catherine de Gênes, connue en particulier pour ses visions du purgatoire, qu’elle décrit comme « un feu non extérieur mais intérieur » sur le chemin de la pleine communion avec Dieu. Devant l’amour de Dieu, l’âme fait une expérience de profonde douleur pour les péchés commis, alors qu’elle est liée par les désirs et la peine du péché qui la rendent incapable de jouir de la vision de Dieu. Il s’agit en effet, d’obtenir la sainteté nécessaire pour entrer dans la joie du ciel » [04]
Le prêtre dans une des prières eucharistiques proposées par le missel, demande à Dieu au nom de tous : « Souviens-toi aussi de nos frères qui se sont endormis dans l'espérance de la résurrection, et de tous les hommes qui ont quitté cette vie : reçois-les dans ta lumière, auprès de toi. » [05]. Parmi les suffrages que nous pouvons offrir, le plus important est le saint sacrifice de l’Autel. La sainte messe peut être célébrée pour les défunts. L’Église, souhaitant qu’ils arrivent au plus tôt au ciel, autorise tous les prêtres à célébrer trois fois la sainte messe. Elle nous encourage aussi à prier pour nos frères qui « dorment dans la paix ». La dévotion du peuple chrétien, outre l’Eucharistie, a trouvé des pratiques pieuses comme le saint rosaire, les absoutes et les œuvres de pénitence, un véritable chemin de prière pour intercéder pour les défunts.
LA COMMUNION avec toute l’Église, en l’occurrence avec les défunts, fait que « notre prière pour eux peut non seulement les aider mais aussi rendre efficace leur intercession en notre faveur » [06]. Les saints ont eu une grande dévotion envers cette aide mutuelle. Saint Alphonse Marie de Liguori affirme que nous pouvons croire qu’aux âmes du purgatoire « le Seigneur fait connaître nos requêtes, puisqu’elles sont remplies de charité ; soyons donc sûrs qu’elles intercèdent pour nous » [07]. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus y avait souvent recours et, ayant bénéficié de leur aide, se sentait redevable : « Mon Dieu, je vous supplie de payer vous-même la dette que j’ai contractée envers les âmes du purgatoire » [08]. Saint Josémaria, lui aussi, avouait sa complicité avec elles : « Au début, je ressentais très fort la compagnie des âmes du purgatoire. Je les sentais comme si elles tiraient sur ma soutane pour que je prie pour elles et me recommande à leur intercession. Depuis lors, compte tenu des énormes services qu’elles me rendaient, j’ai aimé dire, prêcher et inculquer dans les âmes cette réalité : mes bonnes amis les âmes du purgatoire » [09].
Cette expérience des saints nous apprend que l’amour de ceux que nous aimons peut aller au-delà de la mort. « Aucun homme n’est une monade fermée sur elle-même. Nos existences sont en profonde communion entre elles, elles sont reliées l’une à l’autre au moyen de multiples interactions. Nul ne vit seul. Nul ne pèche seul. Nul n’est sauvé seul. Continuellement la vie des autres entre dans ma vie : en ce que je pense, je dis, je fais, je réalise. […] En tant que chrétiens nous ne devrions jamais nous demander seulement : comment puis-je me sauver moi-même ? Nous devrions aussi nous demander : que puis-je faire pour que les autres soient sauvés et que surgisse aussi pour les autres l’étoile de l’espérance ? Alors j’aurai fait le maximum pour mon salut personnel » [10].
« Nous nous adressons à présent à la Vierge Marie, qui a souffert sous la Croix le drame de la mort du Christ et qui a ensuite pris part à la joie de sa résurrection. Qu’elle nous aide, elle qui est la Porte du Ciel, à comprendre toujours plus la valeur de la prière d’intention pour les défunts. Ils sont proches de nous ! Qu’elle nous soutienne dans notre pèlerinage quotidien sur la terre et qu’elle nous aide à ne jamais perdre de vue l’objectif ultime de la vie qui est le Paradis » [11].
[01]. Pape François, Angélus, 2 novembre 2014.
[02]. Benoît XVI, Audience générale, 2 novembre 2011.
[03] . Antienne d’ouverture. Messe du 2 novembre.
[04]. Benoît XVI, Audience générale, 12 janvier 2011.
[05]. Missel romain, Prière eucharistique II.
[06].Catéchisme de l’Église Catholique n° 958.
[07]. Saint Alphonse Marie de Liguori, Le grand moyen de la prière, ch. I, III.
[08]. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, Derniers entretiens, 6 août 1897.
[09]. Saint Josémaria, propos pris en 1967, cité dans X. Echevarria, Mémoire du bienheureux Josémaria Escriva, Rialp, Madrid, 2000, p. 187.
[10]. Benoît XVI,Spe salvi, 30 novembre 2007.
[11]. Pape François, Angélus, 2 novembre 2014
- Tout abandonner pour le Christ est un don
- Considérer d'abord les dons reçu
- Le fruit du portement de la Croix
DANS L’ÉVANGILE de la messe d’aujourd’hui, saint Luc nous rapporte quelques propos de Jésus qui nous ont peut-être surpris plus d’une fois : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple (Lc 14, 25). Dans plusieurs livres de l’Ancien Testament, les verbes « aimer et haïr » sont employés pour exprimer une préférence définitive, un choix fort. On dit que Jacob aimait Rachel el haïssait Léa (cf. Gn 29, 30), ou que le Seigneur a aimé Jacob et haï Ésaü (cf. Rm 9, 13). En ce sens, les propos de Jésus nous apprennent que suivre ses pas est au-dessus de tout autre chemin sur cette terre. « Nous devons avoir de la charité pour tous, les proches parents, les étrangers, mais sans nous écarter de l’amour de Dieu à cause de l’amour que nous leur portons » [01], commentait saint Grégoire le Grand. « On pourrait traduire les paroles du Christ par aimer plus, aimer mieux, ou par ne pas aimer d’un amour égoïste ni d’un amour à courte vue : nous devons aimer de l’amour de Dieu » [02].
C’est seulement en découvrant que ce Jésus nous demande est, en réalité, un don que la reconnaissance rend possible une réponse généreuse. Jésus appelle tout le monde. Il veut partager avec tous ce qu’il a de plus grand, un amour vrai et inconditionnel, c’est pourquoi il nous demande d’être libres pour le prendre. C’est alors que les autres réalités terrestres trouvent leur juste poids et leur juste place dans notre existence. À un autre moment de sa vie, nous entendons Jésus nous dire : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle » (Mc 10, 29-30).
APRÈS AVOIR invité ses auditeurs à un don total de soi, Jésus propose deux exemples un peu déconcertants. Il leur parle en premier lieu d’un homme qui, ayant pris la décision de bâtir une tour, ne s’est pas assis pour en calculer la dépense. Dans le deuxième cas, il évoque la bataille qu’un roi doit engager contre un autre roi, soulignant la nécessité de s’asseoir pour réfléchir à la possibilité d’une victoire. Il est curieux que, juste après leur avoir demandé de tout donner, Jésus parle de calculs et de délibérations.
Peut-être son objectif était-ce précisément de nous faire penser à une constante de sa vie : à savoir, que le vrai don de soi est la conséquence d’une réflexion sur un don préalable : de facto, le don de soi même, même s’il semble être de notre fait, est en réalité incité silencieusement par Dieu. La nuit qui a précédé sa Passion, Jésus a anticipé par ses propos le sacrifice rédempteur : « Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même » (Jn 10, 18). Et pour que tout soit encore plus clair, c’est dans la joie qu’il fait don de sa vie : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! » (Lc 22, 15). Le don total de soi jaillit de la reconnaissance pour un grand don reçu gratuitement. Jésus remercie son Père pour toute la bonté qu’il est sur le point de déverser sur le monde ; il reconnaît qu’il est heureux de pouvoir prendre part à la rédemption des hommes. C’est de là que jaillit un don de soi sans calculs ni mesures.
Sous l’éclairage de ces exemples évangéliques, nous pouvons considérer ce que nous avons reçu et voir quels sont les moyens dont nous disposons. Si nous voulons bâtir une tour pour monter jusqu’au ciel ou remporter la bataille de notre vie, nous devons considérer d’abord quelles sont nos armes. Souvent la sincérité dans nos résolutions ne nous fait pas défaut, pas plus que le désir de payer Dieu de retour, mais nous ne considérons peut-être pas assez quelle est la force et quel est le moyen le plus puissant dont nous disposons : l’appel du Seigneur et lui-même. Si nous voyons en Dieu un concurrent, il est facile que nous percevions ses demandes comme une perte pour nous. Si nous le découvrons comme quelqu’un qui est de notre côté, nous sommes prêts à bâtir tout ce qu’il faudra.
NOTRE ATTENTION est attirée par une coïncidence, peut-être insignifiante, dans les deux exemples de Jésus : avant de commencer la construction et avant d’engager la bataille, les deux décisions doivent être prises dans la position assise S’asseoir à considérer si nous pourrons bâtir la tour ou remporter une bataille peut signifier l’effort de rentrer en soi-même pour discerner si nous plaçons essentiellement notre confiance en Dieu, sans céder à l’autosuffisance ; moins encore à des raccourcis pour résoudre les problèmes grâce à une astuce mondaine. La bataille intérieure est la première et la plus importante pour suivre le Christ avec magnanimité. On peut par conséquent dire qu’« il y a une guerre plus profonde que nous devons combattre, tous ! C’est la décision forte et courageuse de renoncer au mal et à ses séductions et de choisir le bien, prêts à payer de notre personne : voilà ce que signifie suivre le Christ, précisément prendre sa croix ! » [03]
Lorsque l’on vit pour les grandeurs de Dieu, en se fiant à lui, dans ce cas même « toutes ces petites souffrances, étant prises et embrassées avec amour, contentent extrêmement la Bonté divine, laquelle pour un seul verre d’eau a promis la mer de toute félicité à ses fidèles ; et parce que ces occasions se présentent à tout moment, c’est un grand moyen pour rassembler beaucoup de richesses spirituelles que de bien les employer » [04]. Saint Josémaria, un jour où il participait à une bénédiction avec un fragment du Lignum Crucis, a fait le commentaire suivant à ceux qui l’entourait : « Après la bénédiction, nous allons embrasser la croix, mais en disant sincèrement que nous l’aimons, parce que nous n’y voyons plus ce qui nous coûte ou ce qui pourrait nous coûter, mais la joie de pouvoir nous donner, en nous détachant de tout pour trouver tout l’amour de Dieu » [05]
La Vierge Marie a été capable de se tenir au pied de la croix, ayant tout remis entre les mains de Dieu, y compris son fils. Peut-être une action de grâce at-t-elle jaillit de son cœur en constant ce que Dieu fait pour les hommes, à quel point il nous aime. Même si cela comporte la douleur de perdre temporairement Jésus. « Au milieu des ténèbres de la passion et de la mort de son Fils, elle continua à croire et à espérer dans sa résurrection, dans la victoire de l’amour de Dieu » [06].
[01]. Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, 37, 3.
[02]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 97.
[03]. Pape François, Angélus, 8 septembre 2013.
[04]. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, ch. 35.
[05]. Saint Josémaria, propos du &’ septembre 1969, cités dans X. Echeverria, Mémoire du bienheureux Josémaria Escriva, Rialp, Madrid, 2000, p. 217.
[06]. Pape François, Audience générale, 1er mars 2017.
- Dieu est heureux de nous pardonner
- Dieu est heureux de nous pardonner
- Le pardon que nous trouvons dans la confession
« SI L’UN DE VOUS a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? (Lc 15, 4). En écoutant aujourd’hui ces mots il se peut que nous nous remplissions de gratitude envers Dieu, au souvenir de toutes les occasions où nous avons constaté la constance divine pour nous chercher alors que nous étions perdus. « Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion » (Lc 15, 7). Nous voudrions comprendre « cette joie du ciel » dont le Christ nous parle. Quels mystères elle renferme ? Pourquoi Dieu se réjouit-il autant pour un pécheur qui se convertit. ? Nos bonnes actions ou notre lutte pour accomplir ses commandements n’ont-elles pas plus d’importance pour lui ?
Saint Josémaria essayait d’entrer dans les scènes de l’Évangile pour les savourer : « Ne l’avez-vous pas entendu aussi parler de brebis et de troupeaux, et avec quelle tendresse ! Comme il se plaît à décrire la figure du Bon Pasteur ! » [01]. Il avait lui-même était témoin dans les champs des scènes semblables : « Si l’une d’entre elles s'était cassé une jambe, l'ancienne scène se reproduisait : ils la portaient sur leurs épaules. J’ai aussi vu le berger — de rudes bergers, qui semblent n’avoir aucune capacité de tendresse — porter avec amour un agneau nouveau-né dans ses bras » [02].
EN RÉALITÉ, cette « joie du ciel » d’avoir retrouvé la brebis égarée nous révèle le vrai visage de Dieu le Père qui « pardonne tout et pardonne toujours. Quand Jésus raconte à ses disciples le visage de Dieu, il le décrit par des expressions de tendre miséricorde. Il dit qu’il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour une foule de justes qui n’ont pas besoin de conversion (cf. Lc 15, 7.10). Rien dans les Évangiles ne laisse penser que Dieu ne pardonne pas les péchés de ceux qui sont bien disposés » [03]. Peut-être le défi consiste-t-il à comprendre que nous sommes les premiers à avoir besoin de la miséricorde de Dieu ; qu’en revenant une fois après l’autres vers le berger, nous pouvons réjouir le ciel tout entier.
« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue ! » (Lc 15, 6). La joie de Dieu est contagieuse. Il rassemble tout le monde pour leur demander de partager sa joie. Nous n’arrivons pas à imaginer le degré de bonheur que Dieu éprouve dans son intimité, mais nous pouvons approcher ce mystère, animés au moins du désir d’y pénétrer plus à fond. Pourquoi Dieu est-il si heureux en nous pardonnant? Une des raisons en est que, grâce au pardon, nous ne perdons pas les merveilles de l’amour de Dieu. De facto, le mot « pardonner » signifie donner complètement, accorder une offrande parfaite : « Qu’est-ce que j’ai fait, Jésus, pour que tu m’aimes tant ? se demandait saint Josémaria. T’offenser… et t’aimer : c’est à cela que va se résumer ma vie » [04].
D'UN AUTRE CÔTÉ, lorsque quelqu’un demande pardon manifeste, ne serait-ce qu’implicitement, un bon nombre de choses à la personne offensée. Des messages tels que les suivants sont échangés : « J’aurais aimé ne pas l’avoir fait » ; « je serais enchanté de rétablir l’affection que nous partagions ». Un enfant qui demande pardon est un enfant qui aime son Père, qui se fie à lui, qui l’aime. Il souffre de l’avoir fait de la peine. En demandant pardon, nous souhaitons mettre un terme à la situation qui cause le péché, précisément le rejet de l’amour que Dieu nous porte. La joie que nous éprouvons d’être pardonnés, pour grande qu’elle soit, n’est qu’un pâle reflet de celle de Dieu après nous avoir retrouvés sains et saufs. « L’orant du Psaume 27 […] peut donner son témoignage plein de foi en affirmant : “Si mon père et ma mère m’abandonnent, le Seigneur m’accueillera” (v. 10). Dieu est un Père qui n’abandonne jamais ses enfants, un Père bienveillant qui soutient, aide, accueille, pardonne, sauve, avec une fidélité qui dépasse immensément celle des hommes, pour s’ouvrir à des dimensions d’éternité » [05]. Il va plus loin, car il nous dit, en outre, que nous pardonner est sa grande joie.
Dans la confession nous pouvons pénétrer un peu dans le mystère de la joie divine. « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime » (Jn 21, 17). Par cette phrase, ou une autre semblable, nous pouvons dire à Jésus que, dans le fond, nous l’aimons, même si nos actions ne le manifestent pas. Il est vrai que notre objectif est de confesser nos péchés, mais nous confessons surtout sa bonté, son affection et sa miséricorde. Nous ne méritons rien et, cependant, nous osons demander pardon. Même si nous nous y sommes habitués, en réalité en confessant nos péchés nous défions la logique humaine pour nous laisser introduire dans la logique divine. Nous abandonnons le jugement que nous portons instinctivement sur notre vie pour permettre à Dieu de dire le dernier mot.
La sentence est tranchante : « Je te déclare innocent ». Dans ce même processus, nous voyons comment le Christ assume nos fautes, nos péchés et notre responsabilité. Il se charge de nos péchés pour nous en délivrer : « Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris » (Is 53, 5). « Le pardon n’est pas le fruit de nos efforts, mais c’est un cadeau, c’est un don de l’Esprit Saint, qui nous comble de la fontaine de miséricorde et de grâce qui jaillit sans cesse du cœur grand ouvert du Christ crucifié et ressuscité » [06]. Par-dessus le marché, il nous dit que cela le remplit de joie. Où a-t-on vu quelque chose de semblable ?
Parler aux autres, au moment opportun, de l’existence de ce don, c’est le signe que nous l’apprécions et que nous en sommes vraiment reconnaissants. Nous pouvons demander à la Vierge Marie la grâce d’être des apôtres de la confession, pour approcher nos amis de la tendresse du pardon divin.
[01]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 13 mars 1955.
[02]. Saint Josémaria, Lettres 27, n° 22.
[03]. Pape François, Audience générale, 24 avril 2019.
[04]. Saint Josémaria, Notes intimes, 5, 358-59, 29 octobre 1931.
[05]. Benoît XVI, Audience générale, 30 janvier 2013.
[06]. Pape François, Audience générale, 19 février 2014.
- S'impliquer personnellement dans les affaires de Dieu
- S'adresser à Dieu avec l'ambition d'un enfant
DANS LA PARABOLE que le Seigneur propose dans l’Évangile d’aujourd’hui, l’administrateur infidèle tire parti de son renvoi imminent pour renégocier les dettes afin d’être ainsi embauché dans une autre affaire : « Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante » (Luc 16, 6), dit-il aux débiteurs. La personne rusée prévoit les choses. Dans cette parabole, Jésus fait l’éloge de ce serviteur qui a pris les devants ; il nous encourage à faire preuve de la même sagacité dans les affaires de son Père, la sagacité de ceux qui ne cherchent qu’à faire de bonnes affaires. L’administrateur infidèle a été rusé, il a calculé minutieusement quel était son intérêt. Il a su prévoir ce qui risquait de lui manquer à l’avenir. «Nous sommes appelés à répondre à cette ruse mondaine par la ruse chrétienne, qui est un don de l’Esprit Saint» [01]. Aussi voulons-nous demander au Paraclet d’infuser en nous la créativité et la détermination, pour que les désirs du Seigneur deviennent réalité.
Dans son commentaire du passage, saint Augustin se demande : « En regardant vers quelle vie cet intendant a-t-il pris des précautions ? Et s’il s’est soucié de la vie qui a un terme, ne vous soucierez-vous pas de votre vie éternelle ? » [02] Jésus n’attend évidemment pas que ses disciples soient malhonnêtes comme ce serviteur ; il veut que notre implication et notre engagement dans sa mission divine soient intelligents, que nous mettions en jeu tous nos dons et nos talents. Il ne veut pas que son Royaume en nous soit imposé de l’extérieur, mais que nous le désirions pour de bon, convaincus que c’est là que se trouve notre bonheur. Nous aimerions que tout ce qui est à Dieu soit aussi à nous ; nous voulons ressembler à son fils plus qu’au serviteur de la parabole. « Aimer, c’est… ne nourrir qu’une seule pensée, vivre pour la personne aimée, ne plus s’appartenir, être soumis, heureux et libre, d’âme et de cœur, à une volonté qui est autre… et nôtre en même temps » [03].
AU SOMMET du Calvaire se trouve un pauvre larron qui a vu comment le sac où il gardait le butin de ses larcins avait finalement été percé. Il accepte son sort et cherche à le faire comprendre à son camarade qui ne cesse de se plaindre : « Pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal » (Lc 23, 41). Cependant, son métier l’a aussi rendu rusé et il tente un dernier recours : «Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume» (Lc 23, 42). Il ne se sent pas la force d’exiger quoi que ce soit, il lui suffit qu’on se souvienne de lui. Peut-être a-t-il l’intuition que, s’il y arrive, il ne sera pas seul là où la mort le mènera. Jésus répond : « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis » (Lc 23, 43).
Ce bon larron fait le contraire de l’administrateur infidèle. Il s’est souvent trompé de chemin, mais il ne veut plus commettre la même erreur. Il ne lui reste plus qu’une seule chance. Jésus connaît ses désirs les plus profonds et il les comble largement. Avec Jésus, il vaut mieux aller droit au but, sans tourner autour du pot : « Un aspect de la lumière qui nous guide sur le chemin de la foi est aussi la sainte « ruse ». […] Il s’agit de cette rouerie spirituelle qui nous permet de reconnaître les dangers et de les éviter. Les Mages surent utiliser cette lumière de « ruse » quand, sur la route du retour, ils décidèrent de ne pas passer par le palais ténébreux d’Hérode, mais de prendre un autre chemin » [04].
Nous ne voulons pas être naïfs : ignorant les dangers ou nous croyant invincibles. Nous connaissons l’attrait des palais tels que celui d’Hérode. Nous avons l’intuition que le larron est passé par une conversion intérieure douloureuse. Cependant, la sagacité nous aide à nous réfugier là où rien ne peut nous éloigner de notre amour, elle nous incite à ne pas nous taire devant Jésus, mais à lui manifester sans ambages ce que nous avons au fond du cœur.
DANS NOS RELATIONS avec Dieu, nous ne pouvons pas oublier le conseil de saint Paul : " Ne vous y trompez pas : on ne se rit pas de Dieu. Ce qu'on aura semé, on le moissonnera. Celui qui sème pour sa propre chair moissonnera d'elle la corruption ; celui qui sème pour l'Esprit moissonnera, de l'Esprit, la vie éternelle " (Ga 6, 7-8). Avec Dieu, il vaut toujours la peine d’être pleinement sincères, d'une simplicité totale, puisqu’il connaît le plus intime de nous-mêmes. Ces vertus ne sont pas toujours faciles à exercer car elles exigent parfois que nous nous reconnaissions vulnérables ou dans notre tort.
Cependant, ce sain réalisme, cette franchise à l’égard de Dieu portent tout de suite des fruits : « Jésus ! Alors que je considérais mes misères, je t’ai dit : laisse-toi tromper par ton enfant, comme ces bons parents, ces papas-gâteaux qui placent dans les mains de leur enfant le cadeau qu’ils veulent recevoir d’eux…, car ils savent très bien que les enfants n’ont rien. — Et quels éclats de joie chez le père et chez le fils, bien que les deux soient dans le secret » [05]. Qui agit de la sorte ne réclame pas ce qu’il mérite mais, ayant abandonné cette logique, il n’hésite pas à demander des choses saintement ambitieuses. Saint Josémaria affirmait que nous pouvons apprendre des enfants à nous adresser ainsi à Dieu : « Lorsque j’ai travaillé avec des enfants, j’ai appris d’eux ce que j’ai appelé la vie d’enfance […]. J’ai appris d’eux, de leur simplicité, de leur innocence, de leur candeur, de la contemplation du fait qu’ils ont demandé la lune et qu’il fallait la leur donner. Moi, je devais demander à Dieu la lune : “Mon Dieu, la lune !” » [06]
« Jésus n’a que faire de l’astuce calculatrice, de la cruauté des cœurs froids, de la beauté qui brille mais qui n’est qu’apparence. Notre Seigneur aime la joie d’un cœur jeune, la démarche simple, la voix bien posée, le regard limpide, l’oreille attentive à sa parole affectueuse » [07]. Nous voulons avoir une saine audace pour nous appuyer davantage sur sa force et moins sur la nôtre. Marie nous accompagne dans cette tâche, elle nous montre le bon chemin pour que nous le parcourions avec sagacité.
[01]. Pape François, Angélus, 18 septembre 2016.
[02]. Saint Augustin, Sermon 359A, 10.
[03]. Saint Josémaria, Sillon, n° 797.
[04]. Pape François, Homélie, 6 janvier 2014.
[05]. Saint Josémaria, Forge, n° 195.
[06]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion avec des prêtres, 26 juillet 1974.
[07]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 181.
- La liberté de ne pas s'attacher aux biens de ce monde
- Le détachement nous rappelle que tout appartient à Dieu
- Rendre grâce pour tout ce que nous possédons
« AUCUN DOMESTIQUE ne peut servir deux maîtres » (Lc 16, 13), nous dit Jésus aujourd’hui dans l’Évangile. Des propos clairs et précis, sans aucune place pour les demi-teintes. Qui veut être disciple du Christ fait en sorte que les biens de ce monde ne l’écartent pas de ce qu’il veut placer au cœur de sa vie. « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Lc 16, 13), poursuit-il. Nous voulons demander à l’Esprit Saint de nous aider à bien saisir l’invitation qu’il nous adresse. Le règne de Dieu et l’argent sont très différents. Nous recevons le premier qui nous ouvre aux autres ; en revanche, l’autre se sert de multiples leurres, l’avarice, le désir démesuré de posséder, la confiance mise uniquement dans les biens, etc., pour nous enfermer en nous-mêmes.
L’effet immédiat, même s’il est éphémère, de l’attachement du cœur aux biens de ce monde est la suffisance. Une fois que nous avons obtenu ce que nous désirions, nous jouissons l’espace d’un moment d’une gloire superficielle, bien que très voyante, voire bruyante sur le plan affectif. Cependant, ce refuge nous emprisonne petit à petit. Ces biens ne peuvent pas pénétrer jusqu’à notre cœur ni le nourrir. Au mieux, ils arrivent à l’anesthésier mais, tôt ou tard, nous nous réveillons pour constater que nous sommes tout seuls. Probablement, ces biens ne sont pas mauvais en soi, mais si nous en faisons de petites idoles ils prennent aisément les commandes de notre vie. Suivre Jésus comporte la joie de la vertu du détachement, jouir d’une utilisation harmonieuse des choses qui nous entourent. « Devenir ses disciples implique le choix de ne pas accumuler de trésors sur la terre, qui donnent l’illusion d’une sécurité, en réalité fragile et éphémère. Au contraire, cela exige la disponibilité à se libérer de tout lien qui empêche d’atteindre le vrai bonheur et la béatitude, pour reconnaître ce qui est durable et ne peut être détruit par rien ni personne (cf. Mt 6, 19-20) » [01]
Quelqu’un qui vit sans s’attacher aux choses, sans placer en elles son bonheur, se remplit de la richesse de Dieu, de son amour et de sa paix. Il n’a besoin de rien parce qu’il possède tout et lorsqu’il se sert des biens matériels, comme le temps ou ses talents, il en est reconnaissant, en y voyant des cadeaux ; il a ce dont il a besoin puisqu’en Dieu tout nous appartient. Il ne se les approprie pas ni ne les retient. C’est pourquoi il en jouit comme pas un.
NOUS POUVONS demander à Jésus de nous apprendre l’art de prendre le risque de vivre en nous abandonnant à ses soins. À un autre moment de sa prédication, il a attiré l’attention de ses auditeurs sur les lys des champs et les oiseaux du ciel : jamais la nourriture ne leur fait défaut ni les vêtements, parce qu’à leur manière ils vivent en Dieu (cf. Mt 6, 25-33). De nous il n’attend qu’« un peu d’amour, pour qu’il déverse en abondance sa grâce dans l’âme de l’ami » [02]. Il lui suffit d’un brin d’affection pour nous remettre sa fortune. Dans cette affaire divine s’accomplissent à la perfection les propos de sainte Thérèse d’Avila : « Il n’y a pas de comparaison entre ce que vous avez donné et de que vous allez recevoir » [03].
Jésus nous offre à tous la possibilité de jouir de la vertu du détachement, qui nous rappelle que tout appartient à Dieu. Chacun la vivra selon ses circonstances, dans l’abondance ou la pénurie. La situation concrète de chacun est la meilleure pour mettre sa confiance en Dieu. Lorsque l’incertitude, le doute ou la peur nous inquiètent, nous pouvons lui demander de nous convaincre que la joie ne dépend pas de la quantité, peu ou beaucoup ; de nous aider à bien graver en nous que « ce qui est nécessaire pour atteindre le bonheur, ce n’est pas une vie facile, mais un cœur plein d’amour » [04].
« Les desseins de Dieu ne coïncident pas avec ceux de l’homme ; ils sont infiniment meilleurs, mais ils restent souvent incompréhensibles à l’esprit humain. […] Nous ne devons certes pas attendre passivement ce qu’il nous envoie, mais plutôt collaborer avec lui, afin qu’il mène à bien ce qu’il a commencé à opérer en nous. Nous devons être diligents, en particulier dans la recherche des biens célestes. Ces derniers doivent se trouver à la première place, comme le demande Jésus : « Cherchez d’abord son Royaume et sa justice » (Mt 6, 33). Les autres biens ne doivent pas être l’objet de préoccupations excessives, car notre Père céleste connaît nos besoins » [05]
UN CHEMIN QUI conduit au détachement chrétien, qui est en même temps un « attachement » à ce que nous désirons véritablement, est celui de la reconnaissance. Lorsque nous ne tenons pas pour acquise l’affection que nous souhaitons recevoir, nous apprenons à nous ouvrir à toutes ses formes, quelles qu’elles soient. Pareillement, nous abandonnons les pauvres certitudes que ces biens, voire les créatures, nous offrent, pour découvrir mille et une manifestations de l’amour simple que les autres nous portent.
Le 28 février 1964 saint Josémaria est entré dans sa chambre et a été surpris de voir qu’un couvre-lit recouvrait son lit, habituellement sans rien. Au bout de deux jours, il a appelé au téléphone une de ses filles pour l’en remercier : « Merci, ma fille, que Dieu te bénisse ! Quelle ne fut pas ma surprise l’autre jour en entrant dans ma chambre ! Pensant que je m’étais trompé, je me suis dit : Josémaria, te voilà riche ! Depuis 36 ans, c’est la première fois que j’ai un couvre-lit. Tu as bien vu que pendant toutes ces années j’ai beaucoup insisté auprès de vous pour être le dernier » [06].
« Une attitude de gratitude devrait caractériser la vie de tout homme, de tout chrétien en particulier […]. C’est une attitude “eucharistique”, qui vous donne la paix et la sécurité dans les travaux, vous libère de toute affection égoïste et individualiste, vous rend docile à la volonté du Très-Haut, même dans les exigences morales les plus difficiles […]. Être reconnaissant, c’est croire, aimer, donner, et avec joie et générosité ! » [07] Nous demandons à la Vierge Marie, qui a reçu dans une parfaite reconnaissance les qualités dont Dieu l’a comblée, le courage de ne pas nous attacher aux choses de ce monde, mais de mettre notre confiance surtout en notre Père du ciel.
[01]. Pape François, Message pour la Ve Journée Mondiale des Pauvres 14 novembre 2021, XXXIIIe dimanche du temps ordinaire.
[02]. Saint Josémaria, Chemin de Croix, Ve station.
[03]. Sainte Thérèse d’Avila, Chemin de perfection, 33, 2.
[04]. Saint Josémaria, Sillon, n° 795.
[05]. Saint Jean Paul II, Audience générale, 24 mars 1999.
[06]. Saint Josémaria, témoignage cité dans A. Vazquez de Prada, Le fondateur de l’Opus Dei, vol. III, Le Laurier, Paris.
[07]. Saint Jean Paul II, Homélie, 9 novembre 1980.
- La pauvre veuve et son offrande au Temple
- Elle fait don de "tout ce qu'elle possédait"
- Nous donner sans compter à Dieu et aux autres
DANS L’ÉVANGILE d’aujourd’hui nous trouvons Jésus en face de la salle du trésor du Temple de Jérusalem. C’est là que des objets de valeur étaient gardés, tout comme les monnaies qu’offraient les fidèles. Les aumônes étaient déposées dans treize arches dont l’ouverture avait la forme d’une trompe. Elles étaient placées dans la vaste zone que les pèlerins traversaient pour entrer dans le Temple.
Jésus y était et regardait comment la foule y mettait de l’argent. « Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes » (Mc 12, 41), signale saint Marc. Or, ce ne sont pas ces aumônes importantes qui ont attiré l’attention du Seigneur, mais les deux petites pièces offertes par la pauvre veuve. À vue humaine, son aumône était peut-être négligeable, mais pas aux yeux du Seigneur. En la voyant faire, Jésus appelle vite ses disciples pour leur dire : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre » ‘Mc 12, 43-44).
Nous voyons une nouvelle fois la prédilection du Seigneur, bien présente dans la Sainte Écriture, pour les pauvres et les vulnérables : veuves, orphelins, étrangers… Nous nous rappelons aussi que pour plaire à Dieu il est plus important d’être humble et généreux que de réaliser de grandes prouesses. La veuve « en raison de son extrême pauvreté aurait pu n’offrir qu’une pièce pour le temple et garder l’autre pour elle. Mais elle ne veut pas faire à moitié avec Dieu : elle se prive de tout. Dans sa pauvreté, elle a compris que, ayant Dieu, elle a tout ; elle se sent totalement aimée par lui et à son tour elle l’aime totalement » [01], en lui offrant le peu qu’elle possédait.
CE QUE LA VEUVE a offert au Temple était «tout ce qu’elle avait pour vivre» (Mc 12, 44). Nous ne connaissons pas l’histoire de cette femme : comment elle était devenue veuve, depuis combien de temps, ce qu’elle faisait pour aller de l’avant… Peut-être était-elle allée au Temple en pèlerinage et, chemin faisant, elle avait dépensé presque toutes ses modestes ressources. Or, une fois sur place, ne voulant pas diminuer son offrande, elle a donné tout ce qu’elle avait en s’en remettant entre les mains de Dieu. C’est cela que Jésus a apprécié, lui qui a pu lire dans son cœur : elle ne s’est pas limitée à donner quelque chose, elle s’est offerte elle-même, elle avait confiance en ce que le Seigneur ferait de sa vie.
Contrastant avec ce qu’elle fait, l’évangéliste dit que « beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes » (Mc 12, 41). Ces mots laissent imaginer qu’ils ont peut-être fait leur aumône avec une certaine ostentation vaniteuse. Pour autant, ce n’est pas de cela que nous parle le passage. La différence par rapport à la pauvre veuve est bien plus profonde, elle se situe à l’intérieur de l’âme, dans ce que la Bible appelle le cœur : ce centre caché de la personne humaine, le lieu où elle prend ses décisions et saisit la vérité, un lieu que seul l’Esprit de Dieu peut scruter [02].
La pauvre veuve vit dans son cœur un don total d’elle-même. Son culte est un culte spirituel : en donnant les deux piécettes, c’est elle-même qui s’offre « en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu » (Rm 12, 1). En revanche, les riches qui n’ont pas la même attitude se contentent d’offrir au Seigneur une partie de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils ont : en l’occurrence, l’argent ; mais il pourrait aussi s’agir de leur temps pour s’occuper d’activités bonnes, d’un accomplissement minutieux des préceptes, y compris des prières et des sacrifices… Or, ce que le Seigneur désire est ce que cette femme lui a donné : « Tout ce qu’elle avait pour vivre » (Mc 12, 44). Jésus sait bien que notre bonheur complet ne consiste pas à se réserver quelques pièces de monnaie, mais à tout donner à Dieu, tout en sachant que nous recevons tout de lui.
LA SAINTE ÉCRITURE nous rapporte l’histoire d’une autre veuve, intervenue presque neuf siècles plus tôt, à Sarepta, une ville du Liban située entre Tyr et Sidon. La sécheresse et la faim sévissaient lorsque le prophète Élie est arrivé dans cette ville. Il venait du désert, mais Dieu lui avait assuré qu’une femme veuve lui procurerait de quoi manger. Élie a obéi et, en arrivant, il a trouvé les choses telles qu’elles lui avaient été annoncées : à un moment difficile pour tous, la veuve, qui avait un fils orphelin de père, a été la première à se voir privée de presque tout. Il ne lui restait qu’un peu de farine et d’huile, avec quoi elle comptait préparer un peu de pain pour elle et pour son fils. Elle savait pertinemment qu’ainsi elle ne ferait que retarder brièvement le moment de sa mort. Élie lui demande alors quelque chose d’impensable : qu’elle partage avec lui ce qui lui reste ; et il lui promet, au nom du Seigneur, que « jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra » (1 R 17, 14). Voyant en lui un homme de Dieu, elle lui fait confiance.
Cette histoire de l’Ancien Testament évoque la foi et la solidarité généreuse ; elle nous aide à chercher où nous pouvons partager notre vie avec les autres ; sans compter et avec fécondité. « Peut-être étais-tu hier l’une de ces personnes aux espoirs remplis d’amertume, déçues dans leurs ambitions humaines. Aujourd’hui, depuis qu’il s’est introduit dans ta vie — merci, mon Dieu ! — tu ris et tu chantes, et tu apportes le sourire, l’Amour et le bonheur partout où tu vas » [03].
Nous pouvons demander à Marie de nous aider à avoir une confiance toujours plus grande en Dieu dans toutes les circonstances de notre vie, y compris lorsque nous sentons la requête divine de faire un nouveau pas dans notre don à lui, ce qui se concrétisera souvent par un don plus ferme aux autres. « Nous devons vivre avec dévouement, complètement, disait saint Josémaria, en aimant le Seigneur de toutes nos forces et en sachant que les sacrifices et les difficultés ne manqueront pas dans notre tâche. Mais je vous assure que si nous vivons de cette manière, nous serons très heureux : heureux de vivre de Dieu et pour Dieu » [04]
[01]. Pape François, Angélus, 8 novembre 2015.
[02]. Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2563.
[03]. Saint Josémaria, Sillon, n° 81
[04].Saint Josémaria, cité dans X. Echevarria, Memoria del Beato Josemaría Escrivá, Rialp, Madrid 2000, p. 83.
- Adorer dans son cœur et dans le temple
- Le soin des objets destinés au culte
AU DÉBUT du christianisme, l’Eucharistie était célébrée dans la maison particulière de certaines familles chrétiennes, habituellement celles qui disposaient de davantage de ressources et avaient, par conséquent, des logements plus vastes qu’elles mettaient au service de la communauté. C’étaient les premières églises domestiques ou « domus ecclesiæ ». À Rome, le premier temple chrétien bâti fut la basilique du Latran, sur un terrain occupé jusqu’alors par la caserne de la garde privée de l’empereur. Le pape Sylvestre l’a consacrée en 318. Dans un premier temps, elle s’appelait basilique du Sauveur, mais au moyen âge elle a été aussi dédiée à saint Jean Baptiste et à saint Jean l’Évangéliste. Pendant plusieurs siècles, jusqu’à la période d’Avignon, c’est là que se trouvait la cathèdre du pape, c’est pourquoi la basilique a reçu le titre de « cunctarum mater et caput ecclesiarum », mère et chef de toutes les églises, lisible encore dans une inscription à côté de la porte d’entrée.
Nous commémorons aujourd’hui la dédicace de cette basilique. Une bonne occasion pour renforcer notre communion avec le siège de Pierre et pour approfondir la signification que les édifices sacrés ont dans la vie chrétienne, ces espaces dédiés exclusivement au culte. Une des préfaces prévues pour la messe d’aujourd’hui résume le sens de la célébration : « Dans ta bonté pour ton peuple, tu veux habiter cette maison de prière, afin que ta grâce toujours offerte fasse de nous un temple de l’Esprit resplendissant de ta sainteté ; de jour en jour, tu sanctifies l’Épouse du Christ, l’Église dont nos églises d’ici-bas sont l’image, jusqu’au jour où elle entrera dans la gloire du ciel, heureuse de t’avoir donné tant de fils » [01]. Les églises visibles sont le symbole de l’Église invisible, formée de tous les baptisés, comme « pierres vivantes » [02]. C’est pourquoi en ce jour de fête nous demandons au Seigneur que nous sachions, avec son aide, bâtir l’Église de la terre qui annonce pour nous la Jérusalem céleste » [03].
« LES VRAIS ADORATEURS adoreront le Père en esprit et vérité » (Jn 4, 23), a répondu Jésus à la Samaritaine qui voulait savoir quel était l’endroit opportun pour le culte divin. Le Christ signale que, par-delà le lieu matériel, le plus important est que Dieu vive dans le cœur de chaque homme (cf. Jn 14, 23). Il assure aussi qu’il est présent chaque fois que deux ou trois sont réunis en son nom (cf. Mt 18, 20). Saint Paul affirmera plus tard, à l’Aéropage, que « le Dieu qui a fait le monde et tout ce qu’il contient, lui qui est Seigneur du ciel et de la terre, n’habite pas des sanctuaires faits de main d’homme ; il n’est pas non plus servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, le souffle et tout le nécessaire » (Ac 17, 24-25).
Mettre en premier la transcendance de Dieu et l’importance de l’intériorité dans nos relations avec lui ne contredit pas le fait que nous autres les êtres humains nous avons besoin de lieux où la proximité du Seigneur se manifeste de manière plus évidente. Ajoutons à cela la réalité que nous n’obtenons pas le salut individuellement, mais en tant qu’Église, que peuple de Dieu. Ce n’est pas par hasard que le mot « Église » signifie en grec assemblée ou réunion. En effet, c’est dans l’église, grande ou petite, que nous nous réunissons avec les autres fidèles chrétiens ; le Christ se rend présent parmi nous, spécialement dans l’Eucharistie. « Ma maison sera appelée maison de prière » (Mt 21, 13). Nous avons lu ces mots du Seigneur dans l’évangile de la messe. Ils peuvent nous aider à considérer quelle est notre attitude lorsque nous entrons dans une église, une chapelle ou un oratoire. Nous sentons-nous réellement dans la maison de Dieu et tournons-nous aussitôt notre regard vers le tabernacle où l’Eucharistie est gardée ? Sommes-nous capables de créer un silence intérieur rendant possible notre prière ? Cherchons-nous à l’adorer et à le remercier pour sa proximité, sa patience, la familiarité qu’il a voulue dans nos rapports avec lui, à la fois humaine et étonnante ?
SAINT FRANÇOIS D’ASSISE priait instamment les gardiens de son ordre, ceux qui étaient à la tête de la communauté de chaque lieu, de supplier humblement les prêtres « de vénérer par-dessus tout le corps et le sang très saints de notre Seigneur Jésus-Christ […]. Les calices, les corporaux, les vêtements d’autel et tout ce qui se rapporte au sacrifice doivent être conservés précieusement » [04]. Le soin des bâtiments et des objets destinés au culte naît de l’amour et de la gratitude envers Dieu qui est devenu si proche de nous. Outre la raison, nos sens et nos sentiments aussi nous aident à aller vers Dieu.
Le fondateur de l’Opus Dei expliquait, par un exemple imagé, que l’amour humain était l’explication du geste consistant à réserver pour le culte les objets les plus beaux disponibles. « Quand un homme donnera à la femme qu’il aime un sac de ciment et trois barres de fer en gage de son affection, je vous l’ai déjà dit, nous ferons de même à notre Seigneur, qui est au ciel et dans nos Tabernacles » [05]. Il commentait aussi qu’il comprenait sans problème toute faute conséquence de notre faiblesse, mais qu’il avait plus de mal à comprendre ce type de négligence : « Je pense, disait-il, que ceux qui mettent de l’amour dans tout ce qui concerne le culte, qui font en sorte que les églises soient dignement et décorativement tenues et propres, que les autels soient resplendissants, que les vêtements sacrés soient bien rangés, Dieu les regardera avec une affection particulière, et ignorera plus facilement leurs faiblesses, parce qu’ils montrent dans ces détails qu’ils croient et qu’ils aiment » [06].
Assurément, Marie a entouré Jésus d’attentions délicates à Bethléem, à Nazareth et tout au long de sa vie. Aujourd’hui, en la fête de la dédicace de la basilique du Latran, nous pouvons demander à notre mère un peu de son amour.
[01]. Préface du commun de la Dédicace d’une église, en dehors de l’église dédiée.
[02]. Prière de la messe de la Dédicace.
[03]. Prière après la communion. Messe de la Dédicace.
[04]. Saint François d’Assise, Première lettre aux gardiens.
[05]. Saint Josémaria, Lettres 6, n° 28.
[06]. Saint Josémaria, Instruction pour l’œuvre de saint Raphaël, note 167.