- Dieu nous appelle à l'apostolat
- La mission de Zébédée et de Joseph en tant que pères
- Nous comptons sur l'aide de Dieu
APRÈS la fête du baptême du Seigneur, nous sommes envoyés, comme Jésus, pour annoncer la joie que nous avons reçue. C’est ainsi qu’une nouvelle fois commence le temps ordinaire. « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 15), proclame le Christ. Pour Simon, André, Jacques et Jean, des pêcheurs, appelés alors qu’ils travaillaient près du lac ou dans la barque, cette conversion a été suivie d’une mission : aider Jésus à remplir les filets de son Père. Assurément, ils ne l’ont jamais oublié. « Nous ne devons jamais oublier les temps et la manière dont Dieu est entré dans notre vie : garder fixé dans notre cœur et dans notre esprit cette rencontre avec la grâce, quand Dieu a changé notre existence » [01].
Nous ne cherchons pas à savoir pourquoi Dieu nous a choisis, pourquoi il a décidé de compter sur nous, pourquoi il nous attire tant. Cependant, nous l’entendons clairement nous dire qu’il a besoin de nous dans sa barque, engagés dans les tâches de la pêche, sillonnant les mers, partageant la joie de savoir que le péché a été vaincu. « L’apostolat, ce désir brûlant qui consume le cœur de tout chrétien, est intimement lié à son travail de tous les jours : il se confond avec le travail même, qui devient une occasion de rencontrer personnellement le Christ. Unissant nos efforts, au coude à coude avec nos compagnons, nos amis, nos parents, dont nous partageons les aspirations, nous pourrons au moyen de cette tâche les aider à arriver au Christ qui nous attend sur la rive du lac. Pêcheur avant d’être apôtre. Et une fois apôtre, pêcheur. La même profession après qu’avant » [02].
Nous convertir et croire à l’Évangile pour être des apôtres au milieu du monde exige de laisser Dieu entrer chaque jour dans notre vie, malgré nos faiblesses si évidentes. « Combien de fois, devant les grandes œuvres du Seigneur, une question nous vient spontanément à l’esprit : mais comment est-il possible que Dieu se serve d’un pécheur, d’une personne fragile et faible, pour accomplir sa volonté ? Pourtant, rien n’est un hasard, car tout a été préparé dans le dessein de Dieu. C’est lui qui a tissé notre histoire, l’histoire de chacun de nous : c’est lui qui a tissé notre histoire et si nous répondons avec confiance à son dessein de salut, nous nous en apercevons » [03].
DIEU LE PÈRE se complaît en nous et, dans l’Évangile d’aujourd’hui, nous confie la même mission qu’il a confiée à son Fils : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes » (Mc 1, 17). Nous aimerions répondre tout de suite « oui », comme André, Pierre, Jacques et Jean l’ont fait. De même que Zébédée, père de ces derniers. On pourrait penser que ce pêcheur, qui avait transmis à ses enfants tout son acquis, reste à l’écart de la flotte de Jésus. Or, rien n’est plus loin de la réalité. Il est possible qu’il ait lui-même encouragé ses enfants d’un regard pour qu’ils ne laissent pas passer cette occasion. Il est facile d’imaginer sa surprise, puisque ses enfants l’aidaient tant dans son travail. Au cours des dernières années, il était certainement heureux de constater qu’ils prenaient bien en charge l’affaire familiale. Cependant, il est ouvert aux plans de Dieu, même s’ils se présentent de façon inattendue. Il a l’intuition que la pêche dont Jésus leur a parlé sera profitable pour tous.
Ce père, simple et fier de ses enfants, accomplit sa mission. Il lui est arrivé quelque chose d’analogue à ce qui est arrivé à Joseph, lorsque Jésus est resté à Jérusalem avec les docteurs de la Loi. Lorsque ses parents, angoissés, l’ont retrouvé, Jésus a répondu qu’il devait s’occuper des affaires de Dieu. Pour Joseph, ce fut un signal clair. Cette réponse ne le faisait pas quitter la scène ; bien au contraire, elle donnait toute sa valeur à ce qu’il avait déjà fait, elle était la confirmation qu’il était en train d’accomplir admirablement sa mission. « La paternité qui renonce à la tentation de vivre la vie des enfants ouvre toujours tout grand des espaces à l’inédit. Chaque enfant porte toujours avec soi un mystère, un inédit qui peut être révélé seulement avec l’aide d’un père qui respecte sa liberté. Un père qui est conscient de compléter son action éducative et de vivre pleinement la paternité seulement quand […] il voit que l’enfant est autonome et marche tout seul sur les sentiers de la vie, quand il se met dans la situation de Joseph qui a toujours su que cet Enfant n’était pas le sien mais avait été simplement confié à ses soins » [04].
ZÉBÉDÉE connaissait parfaitement ses enfants : leur caractère, leur impulsivité, leurs aspirations. Assurément il a vite compris pourquoi on a commencé à les appeler « fils du tonnerre » et il est même possible qu’il se soit reconnu dans l’appellation. Il a sans doute souvent prié pour eux au foyer, avec Sans avoir encore quitté les rives du lac de Galilée, ils affirmaient qu’ils pouvaient boire au calice de Jésus. Mais Zébédée connaissait bien leur capacité.
C’est pourquoi il avait confiance que l’aide Dieu ferai la différence. « L’appel comporte toujours une mission à laquelle nous sommes destinés ; c’est pourquoi il nous est demandé de nous préparer avec sérieux, en sachant que c’est Dieu lui-même qui nous envoie, Dieu lui-même qui nous soutient par sa grâce. Frères et sœurs, laissons-nous conduire par cette conscience : le primat de la grâce transforme l’existence et la rend digne d’être placée au service de l’Évangile. Le primat de la grâce couvre tous les péchés, il change les cœurs, il change la vie, il nous fait voir de nouveaux chemins. N’oublions pas cela ! » [05] Nous voulons vraiment remercier Dieu pour nos parents, auxquels nous sommes redevables, comme saint Josémaria aimait à le rappeler, d’au moins « quatre-vingt-dix pour cent de notre vocation » [06].
Lorsque Jésus est mort sur la Croix, Salomé, la mère de Jacques et de Jean, était là pour entourer Marie. Elle a entendu Jésus dire à son fils Jean que Marie était sa nouvelle mère. Peut-être a-t-elle pris conscience, comme Zébédée ce jour-là dans sa barque, que Jean s’en irait loin. Or, elle non plus, elle n’a pas pensé qu’elle allait le perdre. Bien au contraire, elle s’est remplie d’une sainte fierté parce que son fils était choisi pour prendre soin de la mère de Jésus, même si elle savait pertinemment qui allait prendre soin de qui.
[01]. Pape François, Audience générale, 30 juin 2021.
[02]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 264.
[03]. Pape François, Audience générale, 30 juin 2021.
[04]. Pape François, Patris corde, n° 7.
[05]. Pape François, Audience générale, 30 juin 2021.
[06]. Saint Josémaria, Entretiens, n° 104.
- La grâce de Dieu agit en nous
- Jésus est plus fort que nos faiblesses
- Être admiratif devant les dons de Dieu et chercher à les partager
«QUE NOUS VEUX-TU, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre?» (Mc 1, 24). Un homme tourmenté par un esprit impur tient ces propos en recevant Jésus. Peut-être sans l’exprimer aussi crûment, avons-nous parfois eu la tentation de penser que Dieu nous a compliqué la vie. Il se peut que, confrontés aux difficultés, nous ayons éprouvé des sentiments de plainte ou d’auto-compassion. Nous sommes inquiets en voyant que le bien ne s’impose pas dans notre vie avec plus de facilité, de rapidité et d’efficacité. Parfois nous n’arrivons pas à voir que les demandes que Dieu nous adresse sont en réalité un don qu’il nous offre.
Or, nous ne voudrions pas que des raisonnements de cette sorte puissent obscurcir notre profonde conviction que, pour que nous soyons heureux, Dieu nous a fait libres. « Ne soyez pas étonnés de ne pas pouvoir sauter, de ne pas pouvoir vaincre : car notre lot, c’est la défaite ! La victoire vient de la grâce de Dieu » [01]. Par le Christ, avec le Christ et dans le Christ nous parcourons avec confiance le chemin qui mène à la maison du Père. À l’opposé de ce que dit ce démon, nous savons que Jésus, la deuxième personne de la Trinité, est au plus intime de nous-mêmes, plus que nous ne le sommes nous-mêmes.
Les difficultés extérieures ne nous inquiètent pas outre mesure, pas plus que les difficultés personnelles. Car nous savons que, si nous les mettons dans les mains du Christ, il agira à travers elles. Qu’elles sont nombreuses les occasions où nous avons touché du doigt l’efficacité de la grâce ! « Vous ne pourrez pas non plus vous en étonner alors : c’est que vous êtes le Christ, et le Christ fait ces choses par votre intermédiaire, comme il les faisait en se servant des premiers disciples. Cela est bon, mes filles et mes fils, parce que cela nous fonde sur l’humilité, tout en éliminant la possibilité de l’orgueil et en nous aidant à acquérir la bonne doctrine. La connaissance de ces merveilles que Dieu opère par votre travail vous rend efficaces, fait appel à votre loyauté et fortifie, par conséquent, votre persévérance » [02]
JÉSUS a ordonné à l’esprit impur de se taire et de sortir immédiatement de cet homme. Le démon doit céder devant la force et le pouvoir de la grâce. « On ne peut pas négocier avec la vérité de l’Évangile. Ou tu reçois l’Évangile tel qu’il est, comme il a été annoncé, ou tu reçois une autre chose. Mais on ne peut pas négocier avec l’Évangile. On ne peut pas faire de compromis : la foi en Jésus n’est pas une marchandise à négocier : elle est salut, elle est rencontre, elle est rédemption. On ne la vend pas à bon marché » [03]. Douter de la force du Christ, c’est succomber. Avoir davantage confiance en notre faiblesse que dans la grâce, c’est fermer le cœur à son action.
« Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : “Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent” » (Mc 1, 27). Pourquoi être si surpris parce que le péché recule devant Jésus ? Pourquoi nous arrive-t-il d’attacher tant d’importance à nos défauts, aussi enracinés soient-ils ? Il suffit d’un mot de Jésus pour qu’ils s’enfouissent dans le passé, une fois après l’autre. Nous découvrons peut-être alors le rôle de ces misères dans notre vie : elles nous aident à dilater notre cœur pour que la grâce puisse l’habiter.
Dans le sacrement de la confession ce miracle se renouvelle sans cesse. Le mal se replie devant le pouvoir du Fils de Dieu. Par le biais de ce sacrement, un courant entre dans le monde qui renouvelle l’air que le péché à raréfié. Chaque fois que nous nous confessons, le démon constate une nouvelle fois qu’il n’y peut rien ; c’est la victoire du bien sur le mal. Dans ce tribunal de la miséricorde, Jésus confirme son engagement auprès de nous.
NOUS VOULONS devenir témoins de cet amour et l’apporter à nos amis, à notre famille, à nos collègues. Souvent, ils n’ont pas eu la même chance que nous. Cette proximité avec la bonté de Dieu et ce naturel avec lequel nous l’expérimentons chaque jour pourraient nous conduire à l’accoutumance. Nous prions notre ange gardien de nous remplir toujours d’étonnement devant les prodiges de la grâce. L’évangile d’aujourd’hui parle de la stupeur des habitants de Capharnaüm devant le pouvoir de Jésus. Peut-être nous aussi serons-nous capables d’être dans l’admiration, jour après jour, devant ses dons immérités et constants.
Quelle meilleure manière de les apprécier que de les partager avec les autres ? Dans sa mission d’évangélisation, l’apôtre n’oublie jamais que ce qu’il transmet ce ne sont pas ses idées, ce qui le délivre de la peur d’échouer, d’importuner ou de ne pas réussir. Il sait que Dieu compte sur lui pour rendre les autres heureux et il se lance à annoncer cette bonne nouvelle. Il en a été ainsi des apôtres et de beaucoup de chrétiens, qui nous ont transmis la foi. « Quand il s’agit de l’Évangile et de la mission d’évangéliser, Paul s’enthousiasme, il sort de lui-même. Il semble ne rien voir d’autre que cette mission que le Seigneur lui a confiée. Tout en lui est consacré à cette annonce, et il n’a aucun autre intérêt, si ce n’est l’Évangile. C’est l’amour de Paul, l’intérêt de Paul, le métier de Paul : annoncer » [04].
Nous prions la Vierge Marie, Reine des apôtres, de faire de nous de bons témoins de la force de son Fils. Nous lui demandons de nous rappeler, jour après jour, que Dieu est toujours tout-puissant (cf. Is 59, 1) et que sa miséricorde est capable d’effacer toute trace du péché et de la tristesse.
[01]. Saint Josémaria, Dialogue avec le Seigneur, « Maintenant que l’année commence », n° 3.
[02].Ibid., n° 5.
[03]. Pape François, Audience générale, 4 août 2021.
[04].Ibid.
- Jésus guérit la belle-mère de Pierre
- Nous découvrons les désirs de Dieu dans la prière
- Nous prions pour prépare notre âme à recevoir la grâce divine
LA BELLE-MÈRE de Simon est atteinte de fièvre, d’une fièvre assez coriace. C’est pourquoi saint Marc, dont l’Évangile reprend la prédication de saint Pierre, évoque l’empressement de ses proches pour en informer Jésus et lui demander de venir la voir. Une fois guérie, cette femme fera preuve de la même hâte pour servir le Seigneur et ses disciples. La fièvre disparaît et, aussitôt, elle se met à coopérer aux affaires de Jésus.
Dans la mission de chaque chrétien, la grâce se combine avec la réponse libre de chacun, toute l’initiative divine avec notre modeste apport. « Il est essentiel, dans notre vie spirituelle, d’observer les commandements, — nous l’avons déjà dit plusieurs fois — mais même là nous ne pouvons pas compter sur nos propres forces : elle est fondamentale la grâce de Dieu que nous recevons dans le Christ, cette grâce qui vient de la justification que nous donne le Christ, qui a déjà payé pour nous. De lui, nous recevons cet amour gratuit qui nous permet, à notre tour, d’aimer de manière concrète » [01].
Ce miracle est le premier d’un ensemble de signes que Jésus a faits dans cette ville, sur les rives du lac. La ville entière se pressait à la porte de la maison de Simon. Jésus rendait l’enthousiasme et l’espérance à toute une génération. La belle-mère de Simon y collabore par son service et il est facile d’imaginer sa satisfaction en recevant le Maître de Nazareth. « Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons » (Mc 1, 34), rapporte l’Évangile. La belle-mère de Simon est heureuse de voir tant de joie se répandre à partir de son foyer, sous son toit.
L’ÉVANGILE d’aujourd’hui nous montre comment débutaient les journées de Jésus : « Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait » (Mc 1, 35). Une belle image de ce qui était prioritaire dans sa vie. Cela apparaît nettement dans les expressions qu’il priait bien avant l’aube et, puis, qu’à la tombée du jour il procédait aux guérisons. La force qui émane de lui et qui les guérit tous vient du contact avec son Père. Nous aussi, dans la prière, nous apprenons à nous identifier aux désirs de Dieu. Nous faisons en sorte que l’aube ne nous prenait pas de court, car nous ne voulons pas manquer l’occasion de nous réjouir en voyant Jésus accomplir sa mission.
À l’instar du Christ, chercher le premier moment de la journée pour la prière est une façon d’exercer notre liberté. Il ne s’agit pas de rencontrer Dieu par obligation mais parce que, parmi les mille et une choses à faire dans la journée, nous ne voulons pas laisser passer la plus importante. Nous sommes peut-être surpris devant l’effort du Christ pour se retirer, alors qu’il était déjà en contact permanent avec son Père. Par ce récit, le Fils de Dieu nous montre qu’il a besoin de la prière pour mener à bien sa mission. Ce sera encore le cas lors de sa Passion, le don de sa vie en rançon pour nous, où nous voyons une nouvelle fois qu’il se retire pour prier.
Lorsque Simon part à la recherche du Maître, il essaie de le convaincre de revenir dans la ville pour rencontrer les gens. Il le lui dit ouvertement : « Tout le monde te cherche » (Mc 1, 37). Or, Jésus lui fait comprendre que, pour l’heure, ils doivent se rendre dans d’autres villes pour que tout le monde ait la possibilité de rencontrer Dieu. Il n’accepte pas d’y rester, satisfait de son action, mais il se sent poussé par les âmes qui l’attendent. Aux premières heures du jour, le Christ, après s’être entretenu avec son Père, se met aussitôt en route.
POURQUOI Dieu veut-il que nous priions ? Saint Augustin s’est posé cette question : « Il peut sembler étrange que nous soyons exhortés à prier par celui qui connaît nos besoins avant que nous les lui ayons fait connaître, si nous ne comprenons pas que notre Dieu et Seigneur n’entend pas que nous lui découvrions nos désirs, car il ne peut certainement pas les ignorer, mais qu’il entend, par notre prière, augmenter notre capacité de désirer, afin que nous devenions plus aptes à recevoir les dons qu’il nous prépare. Ses dons, en effet, sont très grands, et notre capacité à recevoir est petite » [02]. Tel est le but de la prière : faire grandir la capacité de notre cœur afin de recevoir tous les dons que Dieu nous a préparés.
Celui-là reçoit davantage qui a les plus grands désirs et prie le plus, parce que Dieu compte sur cet espace que lui-même ouvre dans notre cœur. Celui qui sait ne rien mériter et que, pour cette raison, se décide à demander l’impossible, ouvre dans son âme des espaces aux grâces que Dieu souhaite répandre à pleines mains. « Si nous estimons peu le Christ, nous devons aussi nous attendre à peu de choses dans ce que nous espérons recevoir. Ceux qui, lorsqu’ils entendent ses promesses, croient qu’il s’agit de dons médiocres, pèchent, et nous aussi nous péchons si nous ne savons pas d’où nous venons, qui nous a appelés, et à quelle fin il nous a destinés » [03]
Saint Josémaria était convaincu de ce dont Dieu était capable de donner à ceux qui demandent : « La prière —même la mienne ! — est toute-puissante » [04]. En priant, en demandant sans défaillir, nous faisons écho à ce que Dieu souhaite nous accorder. Ce que nous lui demandons, il l’a préparé depuis longtemps, mais il veut que nous le lui demandions pour ne pas remettre en cause notre liberté. « Ma Mère, vous êtes la Mère de Dieu, implorait le fondateur de l'Opus Dei, toujours désireux de renouveler les dispositions de sa prière, dites-moi ce que je dois lui dire, comment je dois le dire pour qu’il m’écoute » [05]
[01]. Pape François, Audience générale, 29 septembre 2021.
[02]. Saint Augustin, Lettre 130, N° 17.
[03]. Auteur du IIe siècle, Liturgie des heures, 22ème dimanche du Temps Ordinaire.
[04]. Saint Josémaria, Forge, n° 188.
[05]. Saint Josémaria, Dialogue avec le Seigneur, « Prier avec plus d’empressement », n° 5.
- Dieu connaît ce qui nous convient le plus
- Nous rencontrons le Seigneur, y compris dans nos faiblesses
- L'amour étant gratuit, il ne cherche pas à posséder
TOUT AU LONG de la Sainte Écriture, Dieu nous apprend à prier, en nous suggérant les dispositions et les mots opportuns. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, nous voyons un lépreux qui s’approche de Jésus et, tombant à ses genoux, formule une demande : « Si tu le veux, tu peux me purifier » (Mc 1, 40). Cette façon de solliciter l’aide de Dieu recèle une grande richesse. Le simple fait de prier suppose déjà que nous avons confiance en Dieu, en son aide. Cependant, l’exprimer ouvertement suppose en outre la reconnaissance que lui seul sait réellement ce qui nous convient. À la rapidité avec laquelle Jésus répond nous pouvons comprendre que l’attitude du lépreux a gagné le Christ : « Je le veux, sois purifié » (Mc 1, 41). Même s’ils n’ont échangé que quelques mots, ils se sont tout à fait compris. Dieu a trouvé ouverte la porte du cœur du lépreux.
Si nous n’exigeons pas de Dieu certaines choses, sans penser que nos desseins sont plus sages que les siens, nous devenons capables de découvrir avec plus de profondeur son amour pour nous. En outre, ayant confiance en ses mains et en sa sagesse, nous nous sentirons davantage en sécurité et nous comprendrons quelle est notre véritable dignité : celle de quelqu’un qui est aimé et désiré par Dieu, non pas en raison de ce que nous avons fait ou de ce que nous sommes, mais parce que nous sommes issus de ses mains. « La liberté guidée par l’amour est la seule qui rende libres les autres et nous-mêmes, qui sait écouter sans imposer, qui sait aimer sans contraindre, qui édifie et ne détruit pas » [01]. Personne ne nous connaît mieux que Jésus qui est bien conscient de nos besoins à chaque instant. C’est pourquoi il vaut la peine de demander son aide, avec la disposition humble et pleine de confiance du lépreux.
SAINT JOSÉMARIA a commenté les propos du lépreux de l’Évangile : « Seigneur, si tu veux — et tu le veux toujours — tu peux me guérir. Tu connais ma faiblesse ; je ressens ce symptôme, je souffre de telles faiblesses. Et nous lui montrons simplement les plaies ; et le pus, s’il y a du pus. Seigneur, toi qui as soigné tant d’âmes, fais que, en te possédant dans mon cœur ou en te contemplant dans le Tabernacle, je te reconnaisse comme Médecin divin » [02]. Et nous comprenons que le Seigneur veut bien. Il nous purifie et il nous passe son vêtement, son anneau, il convoque les musiciens et fait tuer le veau gras. Il nous rappelle notre dignité d’enfants : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller » (Lc 15, 22), dit la Sainte Écriture.
Malgré tout, il se peut que nous ayons la tentation de vouloir nous guérir nous-mêmes, de penser que nous sommes déjà majeurs et adultes, que nous ne devrions avoir besoin de personne pour nous purifier. De la sorte, nous avons une vision erronée de notre réponse à l’amour de Dieu. Nous nous remplissons d’autosuffisance, le pire de nos ennemis. « L’amour du Christ nous a libérés du pire esclavage, celui de notre moi » [03].
Il se peut que nous oubliions que le Seigneur nous attend dans tous les cas de figure et non seulement dans nos victoires. Dans la confusion que notre découragement peut entraîner, nous pourrions manquer ces occasions uniques. « Ai-je su offrir au Seigneur, à titre d’expiation, la douleur que j’éprouve si souvent de l’avoir offensé ? Lui ai-je offert la honte qui me fait rougir intérieurement quand je me sens humilié par ma lenteur à avancer sur le chemin de la vertu ? » [04] Toutes nos affaires sont importantes pour Dieu, y compris nos défaites. Il sait bien combien est grand et sincère notre désir de l’aimer par-dessus tout.
« SES PROPOS, “si tu veux, tu peux me guérir”, témoignaient d’une volonté prête à accepter tout ce que Jésus voulait faire de lui. Mais sa foi en Jésus n’a pas été déçue ! Frères et sœurs, exhortait saint Jean Paul II, que votre foi en Jésus ne soit pas moins ferme et constante que celle de ces personnages dont nous parlent les Évangiles ! » [05] Nous devons demander à Dieu de nous accorder une telle foi, si nous voulons confirmer que nous recevons continuellement tout de Dieu.
« Mon pauvre cœur a soif de tendresse », disait saint Josémaria […]. Et cette tendresse, que tu as mise en l’homme, comme elle est rassasiée, noyée, quand l’homme te cherche, par la tendresse (qui t’a conduit à la mort) de ton divin Cœur ! » [06] Nous aspirons à l’affection de Dieu, mais il arrive parfois que nous essayions d’assouvir nos désirs sur des chemins impurs, où les autres ne sont pas considérés comme des enfants de Dieu méritant un amour gratuit. Nous risquons alors de ne rechercher que notre propre intérêt et de devenir encore plus vides.
En demandant pardon nous nous ouvrons au vrai amour inconditionnel de Dieu. « Si tu le veux, tu peux me guérir ». Voilà la clé d’un amour pur. « La chasteté est le fait de se libérer de la possession dans tous les domaines de la vie. C’est seulement quand un amour est chaste qu’il est vraiment amour. L’amour qui veut posséder devient toujours à la fin dangereux, il emprisonne, étouffe, rend malheureux. Dieu lui-même a aimé l’homme d’un amour chaste, en le laissant libre même de se tromper et de se retourner contre lui » [07]. En demandant pardon nous avançons sur le chemin de la sainte pureté, vertu qui nous permet de jouir de l’amour que Dieu porte à chacun. La Vierge Immaculée nous aide à aimer tout le monde avec une liberté qui nous donnera un avant-goût de l’amour du Christ.
[01]. Pape François, Audience générale, 20 octobre 2021.
[02]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 93.
[03]. Pape François, Audience générale, 20 octobre 2021.
[04]. Saint Josémaria, Forge, n° 153.
[05]. Saint Jean Paul II, Discours, 21 février 1981.
[06]. Saint Josémaria, Notes intimes, 9 octobre 1932.
[07]. Pape François, Patris corde, n° 7.
- Ils conduisent leur ami jusqu'à Jésus
- Les suites du pardon des péchés
- Nous avons tous besoin de bons amis
LE DÉSIR de voir Jésus allait en grandissant dans le pays. L’Évangile nous dit « qu’il n’y avait plus de place, pas même devant la porte » (Mc 2, 2). Il y a quelques jours, nous avons vu comment les gens se pressaient devant la maison de Simon. Maintenant il n’y a même plus de place. Ce que Pierre avait dit s’est accompli : tout le monde cherche le Maître. Jésus a réchauffé leur cœur et ressuscité l’espérance d’un peuple qui se trouvait sous l’occupation romaine et la répression. Or, cette fois-ci il s’agit d’une espérance différente, bien plus grande que celle qu’ils pouvaient concevoir. Les discours et les miracles du Christ ont rendu possibles les rêves d’un peuple qui attendait le Messie depuis des siècles. Et si c’était vrai qu’il est le Messie ? se demandent-ils. Nous avons la chance de l’avoir chez nous, à Capharnaüm. Pour les gens simples qui entourent le Christ, le plus grand privilège est d’avoir rencontré celui qui les a éblouis par la lumière de sa doctrine. C’est eux, des personnages secondaires de la société de l’époque, qui ont trouvé le grand trésor ; eux, habitués à être toujours les derniers, les premiers à avoir été recherchés parmi les membres du peuple de la promesse.
Dans cette foule, quatre amis ont entendu, peut-être même vu, Jésus. Ils ont un cinquième ami qui est paralytique. L’un d’entre eux s’est dit que s’ils arrivaient à le conduire jusqu’à Jésus, il aurait de fortes chances d’être guéri. Cependant, arrivés près de la maison, ils trouvent tellement de monde qu’ils en sont déconcertés. Dans tous les groupes, il y a toujours quelqu’un qui a des idées un peu farfelues. Ici, l’un d’entre eux suggère qu’ils peuvent pratiquer une ouverture dans le toit de la maison pour faire descendre le brancard sur lequel gisait leur ami. C’était la seule façon de le placer devant Jésus. Nous, plusieurs siècles plus tard, nous pouvons dans notre prière faire quelque chose de semblable avec nos amis. « Mais on ne peut communiquer la proximité de Dieu sans en faire l’expérience, sans l’expérimenter tous les jours, sans se laisser contaminer par sa tendresse. Tous les jours, sans économiser son temps, il faut rester devant Jésus, lui apporter les personnes, les situations, comme des canaux toujours ouverts entre lui et notre peuple » [01].
DÉCOUVRIR JÉSUS et en faire part aux autres sont les deux faces d’une même pièce. Chaque chrétien a la chance de partager la même mission que le Christ. « La lumière de la foi nous permet de reconnaître combien est infinie la miséricorde de Dieu, la grâce qui agit pour notre bien. Mais cette même lumière nous fait aussi voir la responsabilité qui nous est confiée de collaborer avec Dieu dans son œuvre de salut » [02].
Cela dit, un apôtre n’est pas meilleur que les autres. C’est pourquoi le choix dont il a fait l’objet le remplit de reconnaissance, stimule sa créativité, comme ce fut le cas pour ces quatre amis. « Ils découvrent le toit au-dessus de lui, ils font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé (Mc 2, 4). Ils veulent placer leur ami devant Jésus, convaincus que cela suffirait. « Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : “Mon enfant, tes péchés sont pardonnés” » (Mc 2, 5). Du haut de la maison, ces amis sont surpris, se félicitent mutuellement et il est possible que Jésus leur ait adressé un regard complice car ils avaient eu gain de cause. En quelque sorte, ils ont placé leur ami dans le cœur du Maître. Sur le visage de leur ami, ils voient sa joie, à l’opposé de son angoisse lorsqu’il descendait par l’ouverture du toit. Que Jésus lui pardonne ses péchés les a peut-être aussi surpris. Or le visage de leur ami est plus éloquent que mille discours : maintenant il se sent libéré.
C’est ainsi que nous voudrions nous sentir chaque fois que Jésus nous guérit. « Ne soyez pas déçus si vous faites une folie, ou douze à la suite », disait saint Josémaria. « Qu’est-ce que vous croyiez ? Que vous êtes impeccables ? J’ai soixante-huit ans : enfin, quarante et un et un peu plus… Ne vous bercez pas d’illusion : ne pensez pas que tout sera calme quand vous serez vieux. Les mêmes passions demeurent, et peut-être plus tordues. Donc, toute la vie est un combat, mais c’est facile ! » [03]
LES PAROLES de pardon de Jésus ont entraîné une altercation parmi les gens présents et quelques-uns se sont fâchés. Ils n’ont pas aimé que Jésus affirme que les péchés du paralytique sont pardonnés, car Dieu seul peut le faire. Grâce à une remarque de l’évangéliste, inspiré par l’Esprit Saint, notre attention est attirée sur un détail matériel, pratiquement physique : « il y avait quelques scribes, assis là » (Mc 2, 6). Nous savons que ceux qui aimaient le paralytique pour de vrai contemplent la scène depuis le toit. En revanche, ceux qui se plaignent parce que Jésus a pardonné ses péchés sont confortablement installés. Un apôtre, comme ces quatre amis de l’Évangile, n’attend pas assis que les affaires aillent de l’avant. Sa foi en Dieu l’amène à faire confiance à l’Esprit, vrai protagoniste de sa mission, et il se met en route chaque jour.
De facto, eux n’ont même pas demandé à Jésus de le guérir, ni ne sont contrariés de ce que, dans un premier temps, Jésus se limite à lui pardonner ses péchés. Le dialogue continue de susciter l’expectation. « Pourquoi tenez-vous de tels raisonnements ? » (Mc 2, 8). Il se peut que tout le monde se soit senti interpellé, même si la question ne s’adressait qu’aux scribes. Ceux derniers savaient parfaitement à quoi s’en tenir, mais Jésus ne leur a pas permis d’y répondre : « Je te le dis, lève-toi, prends ton brancard, et rentre dans ta maison » (Mc 2, 11).
La joie de ceux qui regardaient la scène par l’ouverture du toit explose, pleine de reconnaissance. Ils voient leur ami marcher, prendre son brancard et sortir sur ses deux pieds. Ils ont sûrement couru pour l’embrasser. Quelle n’aura pas été la gratitude envers ses amis de celui qui était paralysé ? Comment aura-t-il embrassé chacun d’entre eux et peut-être surtout celui qui avait eu l’idée audacieuse de le descendre par l’ouverture ? Nous avons tous besoin de bons amis qui nous placent devant Jésus. Et il n’y a personne comme la mère de Jésus pour remplir cette mission. Son imagination et sa sympathie rendront toujours attrayant le chemin qui mène à sa compagnie. « Mère, nous vous remercions d’avoir intercédé pour nous auprès de Jésus ; sans vous, nous n’aurions pas pu aller à lui. Comme il est vrai que nous allons toujours à Jésus et que nous retournons à lui par Marie ! » [04]
[01]. Pape François, Discours, 12 septembre 2019.
[02]. Pape François, Audience générale, 29 septembre 2021.
[03]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 5 avril 1970.
[04]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une méditation, 10 avril 1937.
- Le "oui" rapide et résolu de saint Matthieu
- Les demandes de Dieu sont des dons
- Remercier dans la sainte Messe
JÉSUS passe dans notre vie et nous appelle. Il l’a fait hier, il le fait aujourd’hui et il continuera de le faire. Comme il l’a fait dans la vie de Matthieu. Le Seigneur vient à notre rencontre, au milieu de notre travail : « Suis-moi » (Mc 2, 14). Nous constatons la rapidité de la réponse de celui qui deviendra apôtre et évangéliste. Il n’a pas hésité à renoncer à sa sécurité ; « connaître le Christ et le suivre, ce fut tout un » [01]. Peut-être la seule présence de Jésus l’a-t-elle mis suffisamment en confiance pour prendre des risques. Il n’a même pas eu le temps de penser à ce qu’il allait laisser derrière lui. Étant futé, il pressent que c’était là une bonne affaire et il sait que cette fois-ci la récompense en sera son bonheur éternel.
Il se peut que, parfois, des doutes nous assaillent : si nous serons capables de suivre Jésus jusqu’au bout, si nous parviendrons à être fidèles, si nous ne tomberons pas dans la routine et le découragement. Quels motifs retardent habituellement notre réponse affirmative à ce que Jésus nous demande ? De toute évidence, un discernement est nécessaire pour bien orienter notre vie. D’habitude, la vocation ne se présente pas de façon évidente, donc les doutes ne devraient pas trop nous inquiéter. « En voyant tant de lumière, tu as eu un peu peur…, tant et si bien qu’il te semble maintenant difficile de regarder, et même de voir. — Ferme les yeux sur ta misère trop évidente ; ouvre le regard de ton âme à la foi, à l’espérance, à l’amour, et va de l’avant, en le laissant te guider, par l’intermédiaire de celui qui dirige ton âme » [02].
Matthieu ne sait pas ce que sa vie va devenir, de même que son affaire ou les biens qu’il possédait. Il ne sait peut-être pas non plus où il habitera demain, quelle sera la réaction de ses collègues, ou bien s’il sera capable de rester pour toujours à côté du Maître. Tout est nouveau pour lui. Or, ses vues sont assez larges et son humilité assez solide pour ne pas se cantonner derrière ce qu’il connaît déjà, dans ses limites, ou pour craindre le qu’en dira-t-on. Il se laisse gagner par la gratuité de l’offre du Seigneur. « Lui, notre maître, porte tout le poids de la croix, ne me laissant que la part la plus petite et la plus insignifiante. Il n’est pas seulement spectateur de mon combat, mais il y prend part, il gagne et mène toute la lutte à son terme » [03].
« UNE FOIS DE PLUS, nous nous trouvons devant le paradoxe de l’Évangile: nous sommes libres en servant, pas en faisant ce que nous voulons. Nous sommes libres en servant, et c’est de là que vient la liberté. Nous nous trouvons pleinement dans la mesure où nous nous donnons, où nous avons le courage de nous donner ; nous possédons la vie si nous la perdons (cf. Mc 8, 35). Cela est pur Évangile » [04]. Toute demande que Dieu puisse nous faire est, en réalité, un cadeau. Opposer la liberté au don de soi, la volonté de Dieu au bonheur, c’est le grand mensonge que le diable nous susurre. Le Malin a un grand intérêt à ce que nous ne percevions pas les dons que Dieu souhaite nous offrir, ni la beauté du don de soi.
Il est possible que nous pensions qu’un engagement limite notre liberté. Parfois, nous pouvons manquer de confiance en nous pour tenir la parole donnée si les circonstances changent plus tard ou nos sentiments qui, pour le moment, nous rendent heureux dans une situation déterminée. Nous ne serons capables de répondre avec amour, d’engager notre liberté sans peur, que si nous nous sommes laissé gagner par lui. Nous ne répondrons avec le don de notre vie que si nous avons d’abord découvert que nous avons reçu beaucoup plus que ce qui nous est demandé. Celui qui penserait, à tort, qu’il fait un don de la même valeur que le don qu’il a reçu, trouvera vite des motifs pour dire « non », pour penser qu’il s’est trompé, que cela ne vaut peut-être pas la peine. Celui qui parvient à être conscient de l’immensité de ce qu’il a reçu reste bouche bée et essaie de se remplir d’une reconnaissance sincère.
« VRAIMENT, il est juste et bon de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu », répétons-nous souvent à la messe. Beaucoup de préfaces commencent ainsi et c’est ainsi que nous voudrions demeurer : dans une action de grâce continuelle. Même avant de dire oui à Dieu dans tant d’occasions que nous ne connaissons pas encore, il peut nous être utile de lui rendre grâce par avance. Certains jours, le chemin devient plus raide, car il conduit au Calvaire. Rappelons-nous alors que Jésus a anticipé le don de son Corps dans la nuit du Jeudi Saint et qu’il l’a fait dans une célébration d’action de grâce. Chaque fois que nous assistons à l’Eucharistie nous sommes conscients de cette attitude : « En te rendant grâce il dit la bénédiction, il rompit le pain et le donna à ses disciples, en disant… »
Les remerciements sont la meilleure manière d’accueillir un don. C’est reconnaître ce don comme tel, apprécier la gratuité de l’amour de celui qui nous l’offre. Remercier pour quelque chose qui comporte un renoncement a le grand avantage de nous détacher de tout calcul, justement du renoncement que cela comporte. Mattieu a remercié Jésus pour son appel en organisant un banquet. Il n’a pas eu d’inconvénient à inviter ses amis, pécheurs comme lui : tel était son don à Jésus. « Un jour le Dieu reconnaissant s’écriera : « Maintenant mon tour » Oh ! que verrons-nous alors ? écrivait sainte Thérèse de Lisieux. Qu’est-ce que c’est que cette vie qui n’aura plus de fin ? … Dieu sera l’âme de notre âme… mystère insondable… L’œil de l’homme n’a point vu la lumière incréée, son oreille n’a pas entendu les incomparables harmonies et son cœur ne peut pressentir ce que Dieu réserve à ceux qu’il aime » [05].
Aucun moment n’est meilleur que la sainte messe pour rendre grâce à Dieu pour notre vocation, même si nous en sommes encore à nous interroger sur ce que l’amour de Dieu souhaite nous offrir. Mettre là, tous les jours, notre vocation à côté du don de Jésus, pour que Dieu le Père les reçoive ensemble, ne faisant qu’un seul sacrifice, voilà la plus grande source de joie. Comme il est merveilleux que ce soit notre mère, la Vierge Marie, qui nous ait appris à rendre grâce dès le premier moment : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! » (Lc 1, 46-47)
[01]. Saint Josémaria, Forge, n° 6.
[02]. Ibid., n° 1015.
[03]. Saint Paul Le-Bao Tinh, Lettre, 1843, citée dans la Liturgie des heures du 24 novembre.
[04]. Pape François, Audience générale, 20 octobre 2021.
[05]. Sainte Thérèse de Lisieux, Lettre 94 à sa sœur Céline, 14 juillet 1889.
- Dieu nous appelle par notre nom
- L'unité vient de notre désir de nous enrichir de l'apport des autres
- La Vierge Marie prend soin de l'unité
EN FAISANT la connaissance de quelqu’un, la première chose que nous lui demandons est son nom. Tout nom propre recèle deux dimensions. D’une part, son nom lui permet d’être connu comme un individu unique et absolument singulier. En même temps, faire connaître notre nom nous permet d’engager une relation avec quelqu’un et de former une communauté.
« Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur dictera » (Is 62, 2). Ces mots du prophète Isaïe adressés à Jérusalem peuvent être aisément appliqués à notre vie. Dans le rite d’accueil du Baptême, le ministre demande quel est le nom à donner au baptisant parce que « Dieu appelle chacun par son nom, en nous aimant individuellement, dans l’aspect concret de notre histoire » [01]. Dieu aime chacun de nous d’un amour de prédilection. Notre nom est sur ses lèvres comme celui d’en enfant est sur les lèvres de sa maman lorsqu’elle veut le faire sourire ou le consoler après une chute. Le prophète poursuit : « On ne te dira plus : “Délaissée !” À ton pays, nul ne dira : “Désolation !” Toi, tu seras appelée “Ma Préférence”, cette terre se nommera “L’Épousée”. Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra “L’Épousée » (Is 62, 4). Est-ce que nous entendons habituellement en nous les mots d’encouragement et de réconfort que le Seigneur nous adresse à tout moment ?
Parfois nous pourrions penser que notre prière consiste surtout à adresser des mots à Dieu. Or, avant de le faire, il serait peut-être bon pour nous d’écouter Dieu prononcer notre nom et nous inviter à ouvrir notre vie à sa présence. Notre vocation est ancrée dans cette relation, toute d’amour, avec Dieu. Et de même que chacun de nous a un nom personnel qui fait de lui quelqu’un d’unique devant la Très Sainte Trinité, ainsi nous saurons comment Dieu s’appelle : « Amour est le nom propre de Dieu » [02].
« LES DONS de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous » (1 Co 12, 4-6). Ces mots de saint Paul sont bien connus, tirés de la deuxième lecture de la messe d’aujourd’hui. Par là, il entend souligner l’unité de l’Église, basée sur sa riche pluralité. Dieu invite chacun à la suivre sur un chemin personnel, en union intime avec lui, et c’est pourquoi il nous appelle par notre nom. Notre biographie l’intéresse, tout comme les talents dont il nous a fait don et les limites que nous percevons en essayant de mettre en pratique ce qu’il nous suggère. En même temps, l’appel de Dieu porte comme un de ses fruits le plus savoureux la formation d’une famille dont des personnes possédant différents dons et sensibilités font partie. Quelle joie que de savoir que nous appartenons à une famille si riche !
« La diversité légitime ne s’oppose pas du tout à l’unité de l’Église, elle en accroît même le prestige et contribue largement à l’achèvement de sa mission » [03]. Il existe dans l’Église différentes manières d’annoncer l’Évangile puisque son unité est fondée sur un amour créatif. Notre nom, que Dieu prononce avec tant d’affection, nous ouvre aux autres pour qu’eux aussi puissent nous appeler et ainsi, à nous tous, nous pourrons porter la bonne odeur du Christ à tous les recoins de la terre.
« Je n’ai cessé de le répéter depuis 1928, que la diversité d’opinions et de comportements dans le domaine temporel et dans le domaine théologique laissé à la libre discussion ne pose aucun problème : elle existe et existera toujours chez les membres de l’Opus Dei, représentant au contraire une manifestation de bon esprit, de vie honnête, de respect des opinions légitimes de chacun » [04]. Nous aussi, dans cette « petite partie » de l’Église — l’Œuvre — nous voulons être dans l’admiration devant la grande variété de sensibilités. Faire en sorte que la famille soit de plus en plus unie consiste précisément à favoriser la personnalité de chacun, sa manière d’être et de penser ; et, en même temps, à montrer un réel intérêt pour s’enrichir des points de vue et des attitudes de ceux qui nous entourent.
L’ÉVANGILE de la messe d’aujourd’hui nous a introduits dans l’ambiance pittoresque d’une noce juive, à Cana de Galilée. Notre attention est frappée par ce que Jésus, peu après avoir choisi ses premiers disciples, les a invités à prendre part à une célébration ayant un si profond sens communautaire. Chacun de nous aussi, tout en nous poussant à ressentir une responsabilité personnelle au sein de notre famille et dans notre vie professionnelle, il nous rappelle l’autre dimension : la conscience de faire partie d’une communauté. Appartenir à l’Église, la famille de Dieu, consiste aussi à savoir jouir de la compagnie des autres.
En pleine célébration, très animée, le vin vient à manquer. Seule une femme discrète et délicate s’aperçoit de l’angoisse des organisateurs de l’événement. En l’espace d’un instant, l’ambiance détendue et joyeuse aurait pu basculer dans une grande déception. Or, Marie intercède auprès de son Fils et lui dit : « Ils n’ont pas de vin » (Jn 2, 3). Dans une fête, le vin peut être le signe de l’unité, de la bonne entente et notre Mère, prenant soin de l’Église dans son souci infatigable, ne veut pas que le vin s’épuise. Elle intercède toujours pour que notre diversité soit source de compréhension et d’admiration mutuelles, au lieu de les entraver.
« Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 5). Par ces mots, Marie nous fait don d’une phrase qui pourrait être comme un condensé de notre vie. Notre appel de Dieu, le nom qu’il nous a offert nous amène à bâtir l’Église avec nos vies données à Dieu. « Notre vocation divine nous confère une mission et nous invite à participer à la tâche unique de l’Église : porter témoignage du Christ devant les hommes et ramener toute chose à Dieu » [05]. Demandons à notre Mère, à celle qui porte un si doux nom, de savoir nous aussi prendre soin de l’unité de l’Église, dans la mesure où nous vivons, dans la joie et l’affection, notre vocation personnelle.
[01]. Pape François, Audience générale, 18 avril 2018.
[02] Benoît XVI, Homélie, 3 mai 2010.
[03]. Saint Jean Paul II, Ut unum sint, n° 50.
[04]. Saint Josémaria, Entretiens, n° 38.
[05]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 45.
- L'obéissance consiste à écouter Dieu
- La vie de prière est créative
« SUR LE CHEMIN qu’il aura pris, je lui ferai voir le salut de Dieu » (Ps 49, 23). Ce verset du psaume 49 exprime de façon condensée le but auquel nous aspirons et le moyen de l’atteindre. Nous souhaitons de tout notre cœur expérimenter le salut d’un Dieu qui nous aime et ne souhaite pour nous ni le mal ni la mort. Dès lors, nous sommes convaincus qu’aussi bien les joies quotidiennes que les moments difficiles peuvent s’ouvrir à la vie nouvelle que Dieu désire nous offrir. Dieu nous sauve à tout moment.
« Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6), a dit Jésus. C’est pourquoi suivre le bon chemin que le psalmiste nous propose ne consiste pas à remplir notre journée de règles formelles ou, moins encore, à vivre dans la crainte de ne pas atteindre l’idéal auquel Dieu nous appelle. Une bonne partie de la maturité et de la vitalité de notre vie intérieure dépend de la découverte dans toute sa profondeur du sens de notre existence, à savoir marcher à côté de quelqu’un : Jésus-Christ. Dans ce cas, nous ne serons pas inquiets en nous demandant si oui ou non nous suivons le chemin correct mais nous serons ouverts en permanence à sa parole pour comprendre où il veut nous conduire. Notre vie devient une aventure divine.
« La prière, qui a commencé avec cette naïveté enfantine suit maintenant un cours large, paisible et sûr au rythme de notre amitié avec Celui qui a affirmé : Je suis le Chemin » [01]. Nous ne pourrons nous ouvrir à Jésus-Christ qu’en dialoguant avec lui. Nous voulons que toute notre vie passe par le tamis de son regard afin de transformer la nôtre. Nous sommes conscients qu’un sourire ou un geste de service, né de l’impulsion de se savoir accompagné par Jésus, n’est pas la même chose qu’une vie dans laquelle il est absent. Ainsi, tout ce que nous faisons prend une dimension beaucoup plus profonde : c’est une manifestation de l’amour de Dieu.
DANS UN PASSAGE de l’Écriture, le prophète Samuel se présente devant le roi d’Israël pour lui apporter un message important et surprenant. Saül pensait avoir fait ce que Dieu lui avait demandé : battre le peuple ennemi. Cependant, son obéissance n’avait pas été complète car il avait pris la décision de garder le butin. Il avait caché cette petite révolte sous le manteau de raisons surnaturelles : il en trouvait une justification en pensant que les animaux du peuple ennemi pourraient servir pour les sacrifices offerts à Dieu. Samuel lui fait voir qu’il s’est abusé : « Le Seigneur aime-t-il les holocaustes et les sacrifices autant que l’obéissance à sa parole ? Oui, l’obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse des béliers » (1 S 15, 22)
Un des grands défis de notre vie consiste à rapprocher nos activités quotidiennes et les suggestions que la voix de Dieu nous fait dans la prière. Nous aimerions que tout ce que nous faisons depuis notre réveil jusqu’au moment où, fatigués, nous prenons le sommeil soit une réponse libre et pleine d’amour aux suggestions divines. L’obéissance n’est pas une vertu ayant pour objet de soumettre notre liberté à une autorité qui donne des ordres. L’obéissance chrétienne consiste plutôt à faire un effort pour lire sur les lèvres de Jésus ses invitations constantes à faire le bien.
« Dans la prière nous devons être capables d’apporter devant Dieu nos difficultés, la souffrance de certaines situations, de certaines journées, l’engagement quotidien à le suivre, à être chrétiens, ainsi aussi que le poids de mal que nous voyons en nous et autour de nous, pour qu’il nous donne espoir, qu’il nous fasse sentir qu’il est proche, qu’il nous offre un peu de lumière sur le chemin de la vie » [02]. Nous pouvons demander au Seigneur avec foi que notre vie entière soit comme un grand fleuve qui jaillit de nos moments de prière. Ainsi, sur la terre qui nous entoure, en apparence sèche par moments, des fleurs jailliront dont nous ne soupçonnions même pas qu’elles auraient besoin d’eau pour fleurir.
UNE RELATION permanente d’amour avec le Christ, réchauffée dans la prière, fait naître en nous le désir constant de nous convertir. Nous ne voulons pas que notre vie intérieure soit un simple accomplissement extérieur mais nous nourrissons le désir de connaître à tout moment ce que Dieu attend de nous au plus intime de notre âme. La vie de prière devient ainsi un appel incessant à vivre la « créativité de l’amour » [03], en éloignant une routine mal comprise. Peut-être est-il l’heure de se mettre en condition d’écouter une nouvelle fois les insinuations de Dieu pour mener à bien telle ou telle tâche, pour revoir la manière de nous adresser à un proche parent ou pour telle ou telle initiative apostolique. Le Seigneur est comme un vent qui ne se répète jamais.
C’est Jésus qui, dans l’Évangile de la messe d’aujourd’hui, nous invite à oser emprunter des chemins inexplorés. «Personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve ; autrement le morceau neuf ajouté tire sur le vieux tissu et la déchirure s’agrandit. Ou encore, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; car alors, le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres. À vin nouveau, outres neuves» (Mc 2, 21-22). Dans chaque moment de prière nous avons l’occasion de nous demander si nous recevons vraiment le vin nouveau des enseignements de Jésus dans des outres neuves, c’est-à-dire dans un cœur appelé à être jeune à tout moment.
Saint Josémaria répétait que « notre Mère est un modèle de réponse à la grâce et, si nous contemplons sa vie, le Seigneur nous éclairera pour que nous sachions diviniser notre existence ordinaire. […] Efforçons-nous d’imiter son obéissance à la volonté de Dieu, obéissance où se mêlent harmonieusement noblesse et soumission. Chez Marie, rien ne rappelle l’attitude de ces vierges folles qui obéissent, il est vrai, mais sans réfléchir. Notre Dame écoute avec attention ce que Dieu veut d’elle ; elle médite ce qu’elle ne comprend pas ; elle interroge sur ce qu’elle ne sait pas. Ensuite, elle s’applique de tout son être à accomplir la volonté divine : je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! Quelle merveille ! Sainte Marie, notre exemple en toutes choses, nous apprend maintenant que l’obéissance à Dieu n’est pas servilité, qu’elle ne subjugue pas notre conscience. Au contraire, elle nous incite intérieurement à découvrir la liberté des fils de Dieu » [04].
[01]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 306.
[02]. Benoît XVI, Audience générale, 1er février 2012.
[03]. Pape François, Vidéo-message, 3 avril 2020.
[04]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 173.
- Deux fidèles collaborateurs de saint Paul
- La nourriture de la Sainte Écriture
- C'est Dieu qui mène à bien l'évangélisation
LE NOUVEAU TESTAMENT fait mention de plus de soixante collaborateurs de saint Paul. L’Apôtre travaillait accompagné d’autres fidèles qu’il plaçait à la tête des nouvelles communautés qui voyaient le jour. Parmi eux, Timothée et Tite occupent une place spéciale. Leur mémoire liturgique intervient le lendemain de la fête de la conversion de saint Paul.
Timothée, depuis sa première jeunesse, a été un fidèle collaborateur de saint Paul : il l’a accompagné à travers l’Asie Mineure, il a partagé la prison avec lui au moins une fois et il a été envoyé accomplir plusieurs missions. Il est évident que l’Apôtre a toujours pu le sentir tout proche, même s’il était physiquement loin. Saint Paul le payait de retour en priant pour lui et pour sa famille, qu’il connaissait bien. « Je suis plein de gratitude envers Dieu, à qui je rends un culte avec une conscience pure, à la suite de mes ancêtres, je lui rends grâce en me souvenant continuellement de toi dans mes prières, nuit et jour. Me rappelant tes larmes, j’ai un très vif désir de te revoir pour être rempli de joie. J’ai souvenir de la foi sincère qui est en toi : c’était celle qui habitait d’abord Loïs, ta grand-mère, et celle d’Eunice, ta mère, et j’ai la conviction que c’est aussi la tienne » (2 Tm 1, 3-5). C’est ce qu’il a écrit, dans une lettre envoyée probablement de Rome, pendant son deuxième emprisonnement qui se terminera par son martyre.
Tite, lui aussi, a été un fidèle collaborateur de l’Apôtre. Nous gardons une lettre qu’il a reçue de saint Paul, faisant partie des épîtres appelées « pastorales », car elles contiennent diverses orientations et normes pour le profit des communautés chrétiennes toutes jeunes. « Je m’adresse à toi, Tite, mon véritable enfant selon la foi qui nous est commune » lui dit-il au début de l’épître. Après plusieurs orientations, une conclusion : « Que ceux de chez nous apprennent aussi à être les premiers pour faire le bien et répondre aux nécessités urgentes : ainsi ils ne manqueront pas de produire du fruit » (Tt 3, 14). C’est un bon conseil, pour nous aussi qui souhaitons être des apôtres comme Timothée et Tite : notre souci sincère pour tout le monde sera la meilleure annonce de l’Évangile.
DANS SA DEUXIÈME lettre à Timothée, saint Paul le remercie pour sa persévérance et l’invite à rester ferme : « Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien » (2 Tm 3, 15-17).
Pour bien assimiler cette nourriture, de telle sorte qu’elle nous remplisse de sagesse, il faut susciter dans notre cœur une attitude d’écoute, d’étonnement, d’un dialogue intime constamment renouvelé. « Je pense que nous pouvons tous nous améliorer un peu sur cet aspect : écouter tous davantage la Parole de Dieu, pour être moins riches de nos paroles et plus riches de ses Paroles. Je pense au prêtre, qui a le devoir de prêcher. Comment peut-il prêcher s’il n’a pas auparavant ouvert son cœur, s’il n’a pas écouté, en silence, la Parole de Dieu ? […] Je pense aux papas et aux mamans, qui sont les premiers éducateurs : comment peuvent-ils éduquer si leur conscience n’est pas illuminée par la Parole de Dieu, si leur façon de penser et d’agir n’est pas guidée par la Parole. […] Et je pense aux catéchistes, à tous les éducateurs : si leur cœur n’est pas réchauffé par la Parole, comment peuvent-ils réchauffer le cœur des autres, des enfants, des jeunes, des adultes ? Il ne suffit pas de lire les Écritures Saintes, il faut écouter Jésus qui parle en elles : c’est précisément Jésus qui parle dans les Écritures, c’est Jésus qui parle en elles » [01].
En 1933, saint Josémaria avait transcrit 112 textes du Nouveau Testament dans plusieurs feuillets, sous le titre suivant : « Paroles du Nouveau Testament, souvent répétées » [02]. Si nous avons régulièrement recours à la Parole de Dieu, nous aussi nous trouverons nos propres passages, ceux-là mêmes que nous gardons spécialement dans notre âme, qui nous ont apporté la lumière et confirmés dans la foi.
JÉSUS choisit soixante-douze disciples et les envoie deux para deux en leur disant : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson » (Lc 10, 2). Le message est clair : ils partent envoyés par le Seigneur et, bien que le travail soit immense, lui-même se chargera de faire fructifier ce qui sera opportun. C’est pourquoi saint Paul encourage Timothée à mettre son espérance en Dieu : « Car Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. Cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus avant tous les siècles » (2 Tm 1, 9). Saint Josémaria signalait que « la foi est une condition indispensable à l’apostolat : bien souvent, elle se manifeste dans la constance pour parler de Dieu, même si les fruits tardent à venir » [03].
« “La moisson est abondante”, aujourd’hui aussi, précisément aujourd’hui. Même s’il peut sembler que de grandes parties du monde moderne, des hommes d’aujourd’hui, tournent le dos à Dieu et considèrent la foi comme une chose du passé — il existe cependant le désir que règnent finalement la justice, l’amour, la paix, que la pauvreté et la souffrance soient éliminées, que les hommes trouvent la joie. Toute cette aspiration est présente dans le monde d’aujourd’hui, l’aspiration à ce qui est grand, à ce qui est bon. C’est la nostalgie du Rédempteur, de Dieu lui-même, même là où il est nié. […] Dans le même temps, le Seigneur nous fait comprendre que cela ne peut pas être nous, seuls, qui envoyons des ouvriers à sa moisson ; que ce n’est pas une question d’administration, de notre propre capacité d’organisation. Seul Dieu lui-même peut envoyer les ouvriers dans le champ de sa moisson. Mais il veut les envoyer à travers la porte de notre prière » [04]. Marie, Reine des apôtres, a soutenu un bon nombre des premiers chrétiens dans ce joyeux effort et, pareillement, elle continue de nous soutenir, nous.
[01]. Pape François, Discours, 4 octobre 2013.
[02]. Cf. Studia et Documenta 1 (2007), p. 259-286.
[03]. Saint Josémaria, Sillon, n° 207.
[04]. Benoît XVI, Homélie, 5 février 2011.
- Nous sommes des porteurs de la lumière du Christ
- Faire connaître l'Évangile par le travail ordinaire
JÉSUS parle le langage de ceux qui l’écoutent, tout imprégné de vie ordinaire. Par exemple, il pose la question suivante : « Est-ce que la lampe est apportée pour être mise sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour être mise sur le lampadaire ? » (Mc 4, 21). Beaucoup parmi ses auditeurs avaient un boisseau chez eux, un petit cube en bois rectangulaire avec une capacité d’environ neuf litres. Dans ce récipient, on versait surtout le blé ou la farine : il était indispensable pour de petites affaires, de même que pour le calcul des dixièmes prescrits par la loi. Quant aux lampes à usage domestique, elles étaient habituellement en terre-cuite ou en bronze, avec des formes variées. La plus répandue avait une base circulaire munie d’un trou au centre par où on versait l’huile. Finalement, le lampadaire était souvent une simple niche creusée dans le mur. D’après certains archéologues, les hébreux avaient l’habitude de laisser une lampe allumée chez eux, probablement pour tenir éloignés les rodeurs.
Chaque chrétien a reçu la lumière du Christ, venu dans le monde pour dissiper les ténèbres du mal et de la mort. Par la grâce et la miséricorde du Seigneur, nous avons accueilli cette lumière dans notre cœur et, en enfants de Dieu, nous sommes appelés à être « porteurs de la seule flamme capable d’illuminer les chemins terrestres des âmes » [01]. C’est à la fois un grand don et une tâche immense. En un certain sens, « il dépend de nous que de nombreux hommes ne restent pas dans les ténèbres, mais marchent sur des chemins menant à la vie éternelle » [02]. « Un disciple et une communauté chrétienne sont lumière dans le monde quand ils orientent les autres vers Dieu, en aidant chacun à faire l’expérience de sa bonté et de sa miséricorde. Le disciple de Jésus est lumière quand il sait vivre sa foi en-dehors des espaces restreints […] Faire la lumière. Mais ce n’est pas ma lumière, c’est la lumière de Jésus : nous sommes instruments pour que la lumière de Jésus parvienne à tous » [03].
NOUS VOUDRIONS placer le Seigneur très haut pour que sa lumière éclaire tout le monde. Or, comment mettre en pratique cette exhortation évangélique ? Saint Josémaria disait que, pour l’immense majorité des chrétiens, répandre la lumière du Christ ne consiste pas à abandonner les occupations normales pour ne se consacrer qu’à prêcher la Parole de Dieu ; pas plus qu’à réserver quelques moments chaque jour ou chaque semaine aux pratiques de piété ou aux activités apostoliques. Le fondateur de l’Opus Dei proposait un chemin plus ambitieux : être saint et apôtre dans l’exercice de sa profession ou métier.
« Nous sommes, toi et moi, des chrétiens, écrivait-il, mais en même temps et sans solution de continuité, nous sommes des citoyens et des travailleurs aux obligations bien précises, que nous devons accomplir d’une façon exemplaire, si nous voulons nous sanctifier pour de bon. […] Le travail professionnel, quel qu’il soit, devient une lampe qui éclaire vos collègues et vos amis. C’est pourquoi j’ai l’habitude de répéter à ceux qui s’incorporent à l’Opus Dei, et mon affirmation s’adresse aussi à vous tous qui m’écoutez : que m’importe que l’on me dise d’un tel qu’il est un bon fils, un bon chrétien, s’il est un piètre cordonnier ! S’il ne s’efforce pas de bien apprendre son métier, et de l’exercer avec soin, il ne pourra ni le sanctifier, ni l’offrir au Seigneur. Et la sanctification du travail de tous les jours est, pour ainsi dire, la charnière de la véritable spiritualité pour nous tous qui, plongés dans les réalités temporelles, sommes décidés à fréquenter Dieu » [04].
Il est encourageant de savoir que notre travail, fait par amour de Dieu et animés d’un esprit de service à l’égard des autres, fait de nous des gens qui transmettent aux autres la lumière divine. « Si vous regardez la composition d’un appareil électrique, vous trouverez un assemblage de fils, grands et petits, neufs et usés, chers et bon marché. Si le courant électrique ne passe pas par tous ces éléments, il n’y aura pas de lumière. Ces fils sont vous et moi. Dieu est le courant. Nous avons le pouvoir de laisser le courant nous traverser, de nous laisser utiliser par Dieu, de laisser la lumière se produire dans le monde ou de refuser d’être des instruments et de laisser les ténèbres se répandre » [05].
« CAR RIEN n’est caché, sinon pour être manifesté ; rien n’a été gardé secret, sinon pour venir à la clarté » (Mc 4, 22), poursuit le Seigneur. Ces propos ont une dimension eschatologique, mais ils nous aident aussi à considérer le reflet dans notre vie quotidienne de la lumière que le Christ a allumée en nous. Lorsqu’un chrétien tâche d’entretenir un dialogue vivant avec Dieu, son amour des âmes le pousse à parler, à partager, à transmettre avec naturel ce que sa rencontre avec Jésus lui a apporté. Il en est souvent ainsi, sans aucun effort de notre part. Or, d’autres fois, il sera nécessaire de considérer l’enjeu pour surmonter ainsi sa timidité.
« Proposer le Christ et son Royaume, plus qu’un droit, est un devoir de l’évangélisateur. Et c’est aussi un droit des hommes ses frères de recevoir de lui l’annonce de la Bonne Nouvelle du salut. Ce salut, Dieu peut l’accomplir en qui il veut par des voies extraordinaires que lui seul connaît. Et cependant, si son Fils est venu, ce fut précisément pour nous révéler, par sa parole et par sa vie, les chemins ordinaires du salut. Et il nous a ordonné de transmettre aux autres cette révélation avec la même autorité que lui. Il ne serait pas inutile que chaque chrétien et chaque évangélisateur approfondisse dans la prière cette pensée : les hommes pourront se sauver aussi par d’autres chemins, grâce à la miséricorde de Dieu, même si nous ne leur annonçons pas l’Évangile ; mais nous, pouvons-nous nous sauver si par négligence, par peur, par honte — ce que saint Paul appelait “rougir de l’Évangile” — ou par suite d’idées fausses nous omettons de l’annoncer ? » [06]
Demandons à notre Mère du ciel l’humilité nécessaire pour ouvrir notre âme à Jésus en toute simplicité : pour que, grâce à notre rencontre avec lui, beaucoup parmi ceux qui nous entourent arrivent facilement à recevoir la lumière de Dieu.
[01]. Saint Josémaria, Forge, n° 1.
[02].Ibid.
[03]. Pape François, Angélus, 2 février 2020.
[04]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 61.
[05]. Sainte Teresa de Calcutta, Il n'y a pas de plus grand amour, Le Grand livre du mois (1 janvier 1997).
[06]. Saint Paul VI, Evangelii nuntiandi, n° 80.
- C'est Dieu qui donne la croissance à son Royaume
- Ajouter notre force à la force du Seigneur
- Nous cherchons Jésus, comme certains disciples
POUR ILLUSTRER la nature et la croissance du Royaume de Dieu, Jésus se sert encore d’images tirées de la vie agricole, images familières à ses auditeurs. « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi » (Mc 4, 26-29). L’Évangile de la messe d’aujourd’hui nous propose deux paraboles : celle que nous venons de citer, sur la croissance de la semence de blé ; et celle qui la suit, sur la toute petite graine de moutarde qui devient un arbre feuillu, où les oiseaux du ciel font leur nid.
« Dans la première parabole, l’attention est placée sur le fait que la semence, jetée en terre, prend racine et se développe seule, que l’agriculteur dorme ou qu’il soit éveillé. Il a confiance dans la puissance interne de la semence elle-même et dans la fertilité du terrain. Dans le langage évangélique, la semence est le symbole de la Parole de Dieu, […] Cette Parole, si elle est accueillie, porte certainement ses fruits, parce que Dieu lui-même la fait germer et mûrir par des voies que nous ne pouvons pas toujours vérifier et d’une façon que nous ne connaissons pas. Tout ceci nous fait comprendre que c’est toujours Dieu, toujours Dieu, qui fait grandir son Royaume — c’est pourquoi nous prions tant « que ton Règne vienne » — c’est lui qui le fait grandir, l’homme est son humble collaborateur qui contemple et se réjouit de l’action créatrice divine et en attend patiemment les fruits » [01].
« Quand tu t’abandonneras vraiment entre les mains du Seigneur, tu apprendras à te contenter de ce qui arrive, et à ne pas perdre ta sérénité si tes activités ne prennent pas la tournure que tu souhaites malgré ton acharnement et les bons moyens que tu as employés… C’est qu’elles auront pris la “tournure” que Dieu voulait qu’elles prennent » [02].
DANS LA DEUXIÈME parabole, Jésus se sert de l’image de la graine de moutarde pour décrire le Royaume de Dieu : « Quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre » (Mc 4, 31-32). Dans la lecture que saint Jean Chrysostome en fait, la graine de moutarde est le Christ qui, par son incarnation, s’est fait tout petit et humble pour être le serviteur de tous : il a souffert, cloué sur la Croix, il est mort pour nous et, par sa résurrection, il a grandi jusqu’au ciel, comme un arbre qui nous couvre et nous donne l’immortalité [03].
Étant infiniment grand, le Christ s’est fait petit, insignifiant en apparence. C’est pourquoi, pour entrer dans la dynamique du Royaume de Dieu, il faut être pauvre en esprit, de sorte que le Christ puisse vivre en nous : une pauvreté en esprit qui nous amène à « ne pas agir pour être importants aux yeux du monde, mais précieux aux yeux de Dieu, qui privilégie les simples et les humbles. Lorsque nous vivons ainsi, la force du Christ fait irruption en nous, et elle transforme ce qui est petit et modeste en une réalité qui fait fermenter toute la masse du monde et de l’histoire » [04].
Le message de la deuxième parabole renforce celui de la précédente. « Le Royaume de Dieu, même s’il exige notre collaboration, est avant tout un don du Seigneur, une grâce qui précède l’homme et son action. Notre petite force, apparemment impuissante face aux problèmes du monde, si elle plonge dans celle de Dieu ne craint pas les obstacles, parce qu’elle est certaine que la victoire appartient au Seigneur […] La semence germe et grandit, car c’est l’amour de Dieu qui la fait grandir » [05].
« PAR DE NOMBREUSES paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier » (Mc 4, 33-34). C’est ainsi que saint Marc conclut son récit. L’évangéliste souligne la différence entre le peuple qui écoutait les enseignements de Jésus pour la première fois ou de façon occasionnelle et les disciples qui suivaient habituellement le Seigneur. Avec ces derniers, le Seigneur passe de longs moments, seul à seul, pour leur expliquer avec plus de profondeur ses enseignements. Au début, ils n’étaient qu’un de plus parmi les gens du peuple : un jour, quelqu’un leur a parlé de Jésus et ils se sont approchés de lui pour l’écouter, poussés peut-être par la curiosité. Or, après plusieurs contacts avec lui, ils sont devenus ses disciples.
Il nous est arrivé quelque chose de semblable. Lorsque nous rencontrons Jésus dans les pages de l’Évangile, nous voulons aussitôt en savoir plus ; l’intérêt nous prend d’approfondir la signification de sa vie et de ses discours. Nous avons l’intuition que « tous les trésors cachés et la sagesse habitent » [06] dans le Christ et nous souhaitons nous en enrichir. « Il nous est possible d’entrer dans l’intimité de Jésus, corps et âme. Le Christ nous a clairement montré le chemin : le Pain et la Parole ; nous nourrir de l’Eucharistie, connaître et accomplir ce qu’il est venu nous apprendre, et en même temps parler avec lui dans la prière » [07]. Avec un grand naturel, même si cela demande un effort, nous cherchons la compagnie continuelle de notre Seigneur. Alors, nous comprenons mieux la Vierge Marie qui « retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Lc 2, 19). Nous pouvons demander à notre Mère de savoir nous aussi accueillir la Parole de Dieu et d’en approfondir la signification, pour qu’elle porte un fruit abondant.
[01]. Pape François, Angélus, 14 juin 2015.
[02]. Saint Josémaria, Sillon n° 860.
[03]. Saint Jean Chrysostome, Homélie 7 (attribuée), PG 64, 21-26.
[04]. Pape François, Angélus, 14 juin 2015.
[05]. Benoît XVI, Angélus, 17 juin 2012.
[06]. Saint Jean de la Croix, Cantique spirituelle, chanson 36, 3.
[07]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 118.
- La fatigue de Jésus, homme parfait
- S'abandonner au Christ pour arriver à bon port
- Voir Jésus partout, y compris dans les difficultés
LE LAC DE GENESARET, avec une superficie de 165 kilomètres carrés et une profondeur de 43 mètres, est un lac plutôt modeste. Cependant, malgré sa petite taille, il était riche en poissons et de violentes tempêtes faisaient rage dans ses eaux, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Il se trouve dans un creux de terrain, entouré de montagnes, entre lesquelles s’ouvrent la vallée du Jourdain et la plaine d’Esdraelon. De fortes rafales de vent soufflent dans le lac à travers ces couloirs naturels, provoquant des vagues déchaînées, suffisantes pour faire chavirer même un petit bateau.
Une de ses tempêtes s’est abattue sur le lac alors que Jésus et ses disciples le traversaient. C’était à la tombée du jour, après une journée intense de prédication adressée à une grande foule. Les gens étaient si nombreux que le Seigneur a dû monter sur une barque et s’écarter un peu du rivage pour qu’ils puissent tous le voir et l’entendre. C’était dans cette même barque qu’ils naviguaient et Jésus était fatigué : « Lui dormait sur le coussin à l’arrière » (Mc 4, 38). C’est la seule occasion où les évangélistes nous le présentent en train de dormir. « Chacun de ces gestes humains est un geste de Dieu. Car en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité. Le Christ est Dieu fait homme, homme parfait, homme complet. Et dans l’ordre humain, il nous fait connaître la divinité » [01]. Il est émouvant de le voir dans cet état : épuisé après une journée de travail où il s’était complètement donné jusqu’à ne plus avoir d’énergie et avoir besoin d’un sommeil profond pour les récupérer.
« La fatigue de Jésus, signe de son humanité véritable, peut être vue comme un prélude de la passion, par laquelle il a mené à son accomplissement l'œuvre de notre rédemption » [02]. Il se montre comme un homme parfait, semblable en tout à nous excepté le péché. Nous comprenons plus facilement qu’avec sa grâce nous aussi nous pouvons incarner sa vie, même si cela nous coûté et que nous nous fatiguons, même si nous ressentons le poids du travail quotidien fait par amour.
LA TEMPÊTE ÉCLATE. Les vagues sont fortes. Le craquement du bois du bateau est clairement audible. Les disciples, experts en pêche, sont tendus. Leur expérience leur dit que cette tempête est dangereuse. Ils s’étonnent que, dans cette situation critique, Jésus soit encore endormi. Ils le réveillent par une phrase qui, sous l’apparence d’un reproche, est empreinte de confiance : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » (Mc 4,38). Le Seigneur se lève, réprimande le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Et le vent s’est calmé, et il y a eu un grand calme. Puis il leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » (Mc 4, 39-40)
Étonnés, les disciples se remplissent encore de crainte, mais cette fois-ci d’une autre espèce : la grandeur de la mer le cède à la grandeur du mystère du Christ, vrai Dieu et vrai homme. « Le geste solennel de calmer la mer agitée est clairement le signe de la domination du Christ sur les puissances négatives et incite à penser à sa divinité : “Qui est-il donc — se demandent émerveillés et craintifs les disciples —, pour que même le vent et la mer lui obéissent ?” (Mc 4, 41). Leur foi n’est pas encore solide, elle est en train de se former ; c’est un mélange de peur et de confiance ; l’abandon confiant de Jésus au Père est en revanche total et pur. Ainsi par ce pouvoir de l’amour, il peut dormir, il dort pendant la tempête, absolument en sécurité entre les bras de Dieu » [03].
Notre foi aussi est en train de se former et de s’accroître. Souvent, nous sommes effrayés, nous avons peur, nous manquons d’assurance devant de petites ou de grandes tempêtes : tentations, contrariétés, déconvenues, échecs… C’est le moment d’invoquer Jésus pour qu’il nous aide à faire face à ces situations avec paix et abandon. Comme saint Augustin le conseillait : « Ne laisse pas les vagues te balayer devant la confusion de ton cœur. Cependant, bien que nous soyons des hommes, ne désespérons pas si le vent balaie les affections de notre âme. Réveillons le Christ : notre voyage se fera en douceur et nous arriverons à bon port » [04].
SUR UNE PLACE Saint-Pierre complètement vide, sous la pluie, devant un crucifix et une statue de la Vierge Marie, le pape François a présidé en mars 2020 une veillée de prière à un moment difficile pour l’humanité tout entière, en pleine pandémie. Il a choisi précisément le passage de l’Évangile que nous méditons. Ses propos peuvent nous aider à affronter d’autres moments de difficulté qui pourront se présenter dans notre vie.
« “Pourquoi avez-vous peur ? N’avez-vous pas encore la foi ?” Seigneur, tu nous adresses un appel, un appel à la foi qui ne consiste pas tant à croire que tu existes, mais à aller vers toi et à se fier à toi. Durant ce Carême, ton appel urgent résonne : “Convertissez-vous”, “Revenez à moi de tout votre cœur” (Jl 2, 12). Tu nous invites à saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix. Ce n’est pas le temps de ton jugement, mais celui de notre jugement : le temps de choisir ce qui importe et ce qui passe, de séparer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas. C’est le temps de réorienter la route de la vie vers toi, Seigneur, et vers les autres. […] “Pourquoi avez-vous ? N’avez-vous pas encore la foi ?” Le début de la foi, c’est de savoir qu’on a besoin de salut. Nous ne sommes pas autosuffisants ; seuls, nous faisons naufrage : nous avons besoin du Seigneur, comme les anciens navigateurs, des étoiles. Invitons Jésus dans la barque de notre vie. Confions-lui nos peurs, pour qu’il puisse les vaincre. Comme les disciples, nous ferons l’expérience qu’avec lui à bord, on ne fait pas naufrage. Car voici la force de Dieu : orienter vers le bien tout ce qui nous arrive, même les choses tristes. Il apporte la sérénité dans nos tempêtes, car avec Dieu la vie ne meurt jamais » [05].
« Tu as demandé à Notre Seigneur de te laisser souffrir un peu pour lui. Mais ensuite, quand est venue l’épreuve, sous une forme si humaine, si normale (difficultés et problèmes familiaux…, ou encore ces mille petitesses de la vie courante) il t’en a coûté de voir le Christ derrière tout cela. — Ouvre docilement tes mains à ces clous…, et ta douleur deviendra ta joie » [06]. Par l’intercession de Sainte Marie, « étoile de la mer », demandons au Seigneur d’augmenter en nous la foi, de nous délivrer de nos peurs et de nous remplir d’espérance.
[01]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 109.
[02]. Benoît XVI, Angélus, 27 mars 2011.
[03]. Benoît XVI, Homélie, 21 juin 2009.
[04]. Saint Augustin, Sermon 63, 3.
[05]. Pape François, Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie, 27 mars 2020
[06]. Saint Josémaria, Sillon, n° 234.
- Jésus se révèle dans la normalité du quotidien
- La foi sincère fait des miracles
- S'ouvrir à la gratuité de la grâce
JÉSUS RETOURNE À NAZARETH après quelques mois de prédication. La Sainte Famille, après l’exil en Égypte, s’y était installée. Là, ils ont vécu pendant trente ans, comme n’importe laquelle des familles juives. C’est là que Joseph était probablement mort, inhumé dans son cimetière. Jésus a sans doute gardé beaucoup de souvenirs de sa vie avec Marie et Joseph, des souvenirs liés aux rues, aux champs ou à la petite synagogue où il se rendait tous les samedis. Après ses premiers voyages apostoliques, le Seigneur décide de rendre visite à ses concitoyens. Entouré de ses disciples et d’un bon nombre de curieux, Jésus se dirige vers la synagogue et, après avoir lu le texte sacré, affirme : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » (Lc 4, 21). Ces propos sont impressionnants et sans équivoque, puisque Jésus-Christ s’attribue la prophétie annonçant l’arrivée du Messie : « L’Esprit du Seigneur est sur moi […]. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18-19).
La première réaction des gens a été l’enthousiasme ; cependant, comme cela arriverait plus tard, le doute s’est aussitôt manifesté, voire le scandale. « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » (Lc 4, 22), se demandaient-ils. La normalité du Seigneur les a pris au dépourvu. Jésus, en fin de compte, était quelqu’un qu’ils connaissaient depuis son enfance, avec lequel ils avaient partagé la vie quotidienne, qui avait travaillé au milieu d’eux… Comment pourrait-il être le Messie ?
Bien que la scène semble loin de nous dans le temps et dans l’espace, il pourrait en être de même de nous. D’un côté, nous avons Dieu si près de nous, à portée de la main, que nous pouvons nous y habituer et oublier les dimensions de cette réalité. En outre, nous avons toujours la tentation de le chercher dans ce qui est extraordinaire, aux occasions exceptionnelles, où notre cœur a plus de facilité pour réagir. Cependant, toute circonstance fournit l’occasion d’une rencontre avec lui : les gens que nous croisons, nos combats personnels, le travail que nous faisons, etc. Dieu est dans les choses courantes. « Vie ordinaire bénie, qui peut être tellement pleine d’amour de Dieu ! » [01], s’exclamait tout joyeux saint Josémaria. C’est précisément là, dans les choses cachées et routinières, dans la monotonie de ce qui semble sans transcendance, que Dieu nous attend.
LA NOUVELLE des miracles que Jésus avait réalisés dans les villages du pourtour du lac était parvenue aux oreilles des habitants de Nazareth. Ils attendaient la visite du Seigneur, voulant être les témoins d’un fait extraordinaire, réalisé par celui qu’ils avaient connu comme artisan. Or, les miracles qui accompagnent les discours du Seigneur « ne veulent pas satisfaire la curiosité » [02] des gens, mais ce sont des « signes » de l’amour de Dieu qui manifestent son pouvoir et « témoignent que le Père l’a envoyé ». En définitive, sa raison d’être la plus profonde est qu’ils « invitent à croire en lui » [03].
Le Seigneur accordait la guérison s’il trouvait une ouverture à Dieu chez ceux qui venaient à lui. « De même que pour les corps il y a une attraction naturelle de l’un à l’autre, comme entre l’aimant et le fer… ainsi une telle foi exerce une attraction sur la puissance divine » [04]. Dieu se met en quatre pour nos besoins, s’ils sont présentés dans une humble foi. Nous le voyons chez l’aveugle de Jéricho, qui demande à recouvrer la vue, chez le lépreux, qui implore la guérison de sa peau, chez la Cananéenne, qui insiste en faveur de sa fille, ou chez l’hémorroïsse, qui vient le toucher avec discrétion et timidité. Tous avaient la foi, peut-être imparfaite et faible, mais ouverte au mystère du Christ.
Le manque d’ouverture des habitants de Nazareth, en revanche, a rendu impossible que des miracles aient lieu chez eux (cf. Mc 6, 5). Jésus, qui en avait fait beaucoup à Cana, toute proche, à Naïm et dans d’autres villages voisins, « guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains » (Mc 6, 5). Il restait à Nazareth de nombreuses souffrances à soulager, beaucoup de malades à guérir. « Mais mon peuple n’a pas écouté ma voix, Israël n’a pas voulu de moi. Je l’ai livré à son cœur endurci : qu’il aille et suive ses vues ! » (Ps 80, 12-13). La sainteté consiste à garder tout vif le désir permanent de ne pas fermer notre cœur au salut de Dieu. Beaucoup de bonnes choses, pour nous et pour ceux qui nous entourent, dépendent de notre humilité sincère pour vivre d’une foi authentique en Jésus-Christ.
L’ÉVANGÉLISTE signale que Jésus s’est étonné « de leur manque de foi » (Mc 6, 6). À la surprise de ses voisins se joint l’étonnement du Seigneur. « Comment est-il possible qu’ils ne reconnaissent pas la lumière de la Vérité ? Pourquoi ne s’ouvrent-ils pas à la bonté de Dieu, qui a voulu partager notre humanité ? » [05] Ce qui aurait pu être un jour de fête et de joie a eu la pire conclusion possible : ses concitoyens l’ont chassé violemment (cf. Lc 4, 28-30). Si les hommes et les femmes de Nazareth ont exigé des faits prodigieux, c’est qu’ils cherchaient à se rassurer, qu’ils voulaient que Dieu se manifeste clairement à eux. Dans une certaine mesure, ils voulaient contrôler Dieu, le comprendre complètement, le mettre à leur service. Ils n’étaient pas ouverts à sa manière gratuite d’agir, imprévisible, d’une largeur de vue infiniment supérieure à la nôtre.
Les habitants de Nazareth voulaient des miracles, sans se rendre compte qu’ils avaient sous leurs yeux « le plus grand miracle de l’univers : tout l’amour de Dieu renfermé dans un cœur humain, dans un visage d’homme » [06]. Si nous nous adressons à Dieu avec des exigences, pensant n’avoir que des droits à revendiquer, nous n’entrons pas dans la logique divine, où tout est don. « À toi seul, sans le secours de la grâce, tu ne pourras rien faire d’utile, parce que tu auras barré le chemin de tes relations avec Dieu. Avec la grâce, en revanche, tu peux tout » [07]. Il est surprenant que ce soit précisément là où il était le mieux connu que le premier rejet se soit produit, un des plus douloureux. Cependant, Marie a cru pleinement au mystère caché dans son fils. Elle n’était pas scandalisée mais a vécu près de lui, tout à fait heureuse, en le voyant si humain et, à la fois, en découvrant la plénitude de Dieu qui habitait en lui. Nous pouvons lui demander de nous apprendre à regarder le Seigneur avec ses yeux afin de ne jamais barrer le chemin à la grâce de Dieu.
[01]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 148.
[02].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 548.
[03].Ibid.
[04]. Origène, Commentaire de l’évangile selon saint Matthieu, 10, 19.
[05]. Benoît XVI, Angélus, 8 juillet 2012.
[06].Ibid.
[07]. Saint Josémaria, forge, n° 321.
- Dieu s'est incarné pour tous
- Trouver des forces dans la confession
LA SOUFFRANCE des malades ou l’angoisse des possédés émeut Jésus qui cherche aussitôt à offrir sa miséricorde. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, le Seigneur guérit dans la région de Gerasa un homme qui souffrait en plein milieu des tombeaux, possédé par une multitude de démons. C’était un pays habité par des païens, d’origine grecque et syrienne. La présence d’un immense troupeau de porcs, dont l’élevage et la consommation étaient interdits aux Juifs, n’est donc pas surprenante. Jésus a chassé les démons qui tourmentaient cet homme et leur a permis de rester dans les porcs, qui étaient environ deux mille ; ensuite « du haut de la falaise, le troupeau se précipita dans la mer » (Mc 5,13).
Cet épisode impressionnant, en plus de mettre en évidence la puissance de Jésus, montre clairement que sa mission est universelle et s’étend à tous les peuples. Pour Dieu, il n’y a pas d’étrangers. À la fin de la scène, l’homme a essayé de monter dans la barque pour rester définitivement avec Jésus, mais le Seigneur lui a dit : « Rentre à la maison, auprès des tiens, annonce-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde » (Mc 5,19). Sa mission sera de proclamer que la miséricorde de Dieu se répand également sur les païens qui vivaient là. « Alors l’homme s’en alla, il se mit à proclamer dans la région de la Décapole ce que Jésus avait fait pour lui, et tout le monde était dans l’admiration » (Mc 5,20).
Dieu s’est incarné pour tous les hommes et toutes les femmes. Animé par cette conviction, saint Josémaria soulignait que « ceux qui ont trouvé le Christ ne peuvent pas s’enfermer dans leur milieu : ce rétrécissement serait une triste chose ! Ils doivent s’ouvrir en éventail pour parvenir à toutes les âmes » [01]. L’homme du passage de l’Évangile, guéri par Jésus, suscitait l’admiration de ceux qui écoutaient son message de miséricorde : c’est un bon résumé de la mission des chrétiens.
LES ÉVANGÉLISTES soulignent le pouvoir de Jésus sur les démons, qu’il expulse « par le doigt de Dieu » (Lc 11, 20). Cette fois-ci, saint Marc montre comment le malin avait détruit la vie de cet homme. Grâce à des détails qui rendent plus évident son malheur, il nous fait comprendre la gravité de sa situation. « Il habitait dans les tombeaux et personne ne pouvait plus l’attacher, même avec une chaîne ; en effet on l’avait souvent attaché avec des fers aux pieds et des chaînes, mais il avait rompu les chaînes, brisé les fers, et personne ne pouvait le maîtriser. Sans arrêt, nuit et jour, il était parmi les tombeaux et sur les collines, à crier, et à se blesser avec des pierres » (Mc 5, 3-5). Son malheur est une représentation imagée et forte de la perte de la dignité où conduit le péché : solitude, esclavage, voire rage envers soi-même.
En reconnaissant Jésus de loin, le possédé « accourut et se prosterna devant lui » (Mc 5, 6). Nous assistons à un dialogue inhabituel entre Jésus et le démon, qui se termine par ces mots de délivrance : « Esprit impur, sors de cet homme ! » (Mc 5, 8). Enchaîné à son désespoir, le possédé vivait à l’écart de la communauté. Les mots du Christ le libèrent du mal le plus profond, de tout ce qui le séparait de Dieu et l’empêchait d’être heureux. « La délivrance des possédés prend un sens plus large que la simple guérison physique, puisque le mal physique est lié à un mal intérieur. La maladie dont Jésus nous délivre est, avant tout, la maladie du péché » [02].
Voilà ce que Jésus fait avec chacun de nous lorsque nous faisons appel à lui. « Seigneur ! — répète-le d’un cœur contrit — que je ne t’offense plus ! Mais ne t’effraie pas si tu ressens le poids de ce pauvre corps et des passions humaines : il serait sot et naïvement puéril de te rendre compte maintenant que cela existe. Ta misère ne doit pas être un obstacle, mais bien un stimulant qui te pousse à t’unir davantage à Dieu, à mettre toute ta constance à le rechercher, parce que c’est lui qui nous purifie » [03].
LES MIRACLES provoquent souvent des réactions diverses : à côté de personnes dont la foi est renforcée, on trouve aussi d’autres qui hésitent à croire. Certains des voisins de Gerasa ont vu le possédé « assis, habillé, et revenu à la raison, lui qui avait eu la légion de démons, et ils furent saisis de crainte. Ceux qui avaient vu tout cela leur racontèrent l’histoire du possédé et ce qui était arrivé aux porcs. Alors ils se mirent à supplier Jésus de quitter leur territoire » (Mc 5, 15-17). Au lieu de compatir avec l’homme vivant au milieu des tombeaux, les Gadaréniens ont calculé la perte économique des porcs noyés. Ils se préoccupaient exclusivement de leur propre bien-être. Jésus était devenu incompréhensible pour eux et ils lui ont donc demandé de partir, chassant sa miséricorde.
Un certain rejet de Dieu est toujours au cœur du péché, qu’il s’agisse de grandes ou de petites infractions. Lorsque nous prions le Notre Père, en suivant le conseil de Jésus, nous demandons à Dieu de nous empêcher d’entrer dans la tentation et de nous délivrer du mal, car nous sommes tous exposés aux ruses du malin. Dans ce combat, aucun d’entre nous ne peut se considérer comme étant sur la touche. Et la première chose, pour ne pas se laisser entraîner par le mal, est de le reconnaître sans crainte. En ressentant cette fragilité intérieure, nous demanderons humblement à Dieu la force dont nous avons besoin.
Le bienheureux Alvaro del Portillo disait dans une homélie : « Nous avons tous à portée de main les moyens de vaincre le péché et de grandir dans l’amour de Dieu. Ces moyens sont les sacrements. Et, se référant au sacrement de la pénitence, il s’interrogeait : « Est-ce que je reconnais mes péchés, sans les cacher ni les dissimuler, et je les confesse au prêtre qui m’écoute au nom du Seigneur ? Suis-je prêt à lutter pour que Dieu notre Seigneur règne dans mon âme ? Est-ce que j’éloigne de moi les occasions proches de péché ? » [04] Pour ne pas nous fermer à la miséricorde de Dieu, même dans les petits détails du quotidien, nous pouvons chercher refuge auprès de Marie Immaculée. En la contemplant, nous apprenons la joie qui découle du « oui » qu’elle a continuellement prononcé face aux plans de Dieu.
[01]. Saint Josémaria, Sillon, n° 193.
[02]. Saint Jean Paul II, Catéchèse, 25 août 1999.
[03]. Saint Josémaria, Sillon, n° 134.
[04]. Bienheureux Álvaro del Portillo, Homélie, 8 décembre 1979.
- Syméon vivait dans l'espérance
- Sous l'impulsion de l'Esprit Saint
QUARANTE JOURS après la naissance de Jésus, la Sainte Famille se rend au Temple de Jérusalem afin d’accomplir les prescriptions de la loi : la présentation du premier-né (cf. Ex 13, 2. 12-13) et la purification de la mère (cf. Lv 12, 2-8). Les deux mystères sont réunis dans la fête d’aujourd’hui, puisqu’il s’agit du Fils de Dieu et de l’Immaculée.
D’un côté, la présentation du fils aîné se faisait en souvenir du salut des premiers-nés hébreux en Égypte. Selon la loi de Moïse, le fils premier-né était la propriété de Dieu et devait être « consacré au Seigneur » (Lc 2, 23). Dès lors, cette cérémonie était considérée comme une sorte de « rachat ». D’un autre côté, la purification de la mère se faisait quarante jours après l’accouchement. Jusqu’à ce moment, la femme ne pouvait pas fréquenter les lieux sacrés, car en mettant un enfant au monde elle restait marquée par une certaine impureté. Lors de la cérémonie de la purification un double sacrifice était offert : un agneau et une tourterelle ou deux petites colombes. « Et cette fois c’est toi, mon ami, qui vas porter la cage avec les tourterelles. — Te rends-tu compte ? Elle — l’Immaculée — se soumet à la Loi comme si elle était souillée » [01]. L’évangéliste précise que Marie et Joseph ont offert le sacrifice prévu pour les pauvres (cf. Lc 2, 24).
« Et soudain viendra dans son Temple le Seigneur » (Ma 3, 1), dit le prophète Malachie. C’est un moment unique, d’une grande beauté : le fils de Dieu entre dans son Temple. C’est pourquoi le psaume 23 chante : « Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles : qu’il entre, le roi de gloire ! Qui est ce roi de gloire ? C’est le Seigneur, le fort, le vaillant, le Seigneur, le vaillant des combats » (Ps 23, 7-9). Cependant, le « Dieu fort » n’a pas voulu entrer dans le Temple au son des trompètes, mais comme un enfant de plus, dans l’agitation permanente des gens, parmi les pèlerins, les dévots, les prêtres et les lévites ; personne n’était conscient de ce qui était en train de se passer. Seules deux vieilles personnes, Syméon et Anne, porteront dans leurs bras le « Roi de gloire ». Voilà pourquoi la fête de la Présentation du Seigneur au Temple, est « la fête de la rencontre : la nouveauté de l’Enfant rencontre la tradition du temple ; la promesse trouve un accomplissement ; Marie et Joseph, jeunes, rencontrent Syméon et Anne âgés. Tout, en somme, se rencontre quand arrive Jésus » [02].
SYMÉON était un « un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur » (Lc 2, 25-26). Syméon était toujours prêt à rencontrer Dieu car, comme les vierges sages de la parabole, il portait un bassin rempli d’huile. C’est un vieil homme qui jouissait de la jeunesse permanente qu’apporte l’espoir. Mû par l’Esprit, il monta au Temple pour prier. Lorsqu’il a vu la famille venant de Bethléem, et lorsqu’il a regardé l’enfant, il a compris qu’il n’était pas l’un de ceux, nombreux, qui venaient chaque jour au Temple. Toutes les prophéties se sont réalisées dans ce bébé qu’il a pris dans ses bras : il était l’être attendu, le premier-né d’une humanité nouvelle, le consacré du Père.
« Syméon ne s’est pas laissé user par l’écoulement du temps. C’est un homme maintenant âgé, et pourtant la flamme de son cœur est encore allumée ; dans sa longue vie il aura parfois été blessé, déçu, et pourtant il n’a pas perdu l’espérance ; avec patience, il conserve la promesse sans se laisser envahir par l’amertume du temps passé ou par cette mélancolie résignée qui émerge lorsqu’on arrive au crépuscule de la vie. L’espérance de l’attente s’est traduite en lui dans la patience quotidienne de celui qui, malgré tout, est demeuré vigilant, jusqu’à ce que, finalement, “ses yeux voient le salut” (cf. Lc 2, 30) » [03].
Éclairé par l’Esprit Saint, Syméon a appelé l’enfant « lumière qui se révèle aux nations » (Lc 2, 29-35). La liturgie d’aujourd’hui débute par la procession des chandelles, pour signifier que le Christ est la lumière qui vient dans le monde afin d’illuminer les hommes qui, sans Dieu, buttent sur le chemin. La parole de Dieu, d’après saint Josémaria, « inonde les cœurs de lumière et d’espérance » [04]. C’est là une partie du secret de Syméon pour rester jeune : son ouverture sincère à la parole de Dieu, avec toujours un regard neuf.
APRÈS l’intervention de Syméon, la famille de Bethléem rencontre Anne, femme prophète d’âge avancé qui venait chaque jour au Temple « servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière » (Lc 2, 37). Cette veuve âgée, après avoir rencontré l’enfant, louait Dieu et parlait de l’enfant « à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem » (Lc 2, 38). Les deux vieilles personnes prophétisent que Jésus est le Messie attendu et ont l’intuition que sa mort et sa résurrection sauvera tous les peuples.
La présence de l’Esprit Saint palpite dans la scène, il « anime les pas et les cœurs de ceux qui l’attendent. C’est l’Esprit qui suggère les paroles prophétiques de Syméon et d’Anne, paroles de bénédiction, de louange à Dieu, de foi dans son Consacré, d’action de grâce parce que finalement nos yeux peuvent voir et nos bras embrasser son salut » [05]. En Syméon et Anne, nous découvrons deux personnes dociles aux motions divines. Le Saint-Esprit était la force motrice de leur vie, « était en eux », les guidait, les poussait, parlait dans leur cœur. Ils sont une icône de sainteté, car ils écoutent et proclament la Parole de Dieu, en cherchant résolument le visage du Christ.
« Dans le temple, Jésus vient à notre rencontre et nous allons à sa rencontre à lui. Nous contemplons la rencontre avec le vieux Syméon, qui représente l’attente fidèle d’Israël et l’exultation du cœur pour l’accomplissement des antiques promesses. Nous admirons également la rencontre avec Anne, la prophétesse âgée qui en voyant l’Enfant exulte de joie et de louange à Dieu. Syméon et Anne sont l’attente et la prophétie, Jésus est la nouveauté et l’accomplissement : Il se présente à nous comme la surprise de Dieu éternelle ; dans cet enfant né pour tous se rencontrent le passé, fait de mémoire et de promesses, et l’avenir, plein d’espérance » [06]. Nous pouvons imaginer comment Syméon et Anne ont admiré la Vierge Marie qui avait porté cette espérance dans son sein. Elle peut intercéder pour que le souffle de l’Esprit Saint, qui rend nouvelles toutes choses, ne manque jamais dans notre vie.
[01]. Saint Josémaria, Saint Rosaire, Quatrième mystère joyeux.
[02]. Pape François, Homélie, 2 février 2019.
[03]. Pape François, Homélie, 2 février 2021.
[04]. Saint Josémaria, Chemin de Croix, 1ère station.
[05]. Benoît XVI, Homélie, 2 février 2013.
[06]. Pape François, Homélie, 2 février 2016.
- La foi humble de l'hémorroïsse
- Le péché et la mort n'ont pas le dernier mot
- Savoir que nous avons besoin que le Christ nous guérisse
SUR LE CHEMIN de la maison de Jaïre, Jésus s’arrête et, jetant un regard autour de lui, il demande : « Qui a touché mes vêtements ? » (Mc 5, 30). Une foule l’accompagnait. Tout le monde voulait être près de lui, l’écouter et lui demander une faveur… Une femme ayant de fréquentes pertes de sang qui la faisaient souffrir et l’empêchaient de mener une vie normale, se glisse dans le groupe qui entourait le Christ. Après mille tentatives avec toutes sortes de traitements, l’évangéliste nous dit que « son état avait plutôt empiré » (Mc 5,26). La nouvelle de l’arrivée de Jésus allume une étincelle d’espoir dans son cœur. Elle ne voulait rien exiger, elle ne voulait pas déranger le Seigneur, mais la foi en son pouvoir de guérison s’est allumée en elle.
« Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée » (Mc 5, 28), se dit-elle. Voilà ses dispositions. En effet, dès qu’elle l’a fait, elle a été guérie. Nous pourrions presque affirmer qu’elle a « volé » le miracle au Seigneur. Jésus, sentant qu’une « force » était sortie de lui, a voulu que l’on sache ce qui était arrivé ; d’où sa question : « Qui a touché mes vêtements ? » (Mc 5, 30). Tout laisse penser qu’un bon nombre de gens était en contact avec lui. Or, c’est seulement cette femme qui l’a « touché » pour de vrai. « Elle touche, la foule oppresse. Que signifie « elle a touché » si ce n’est qu’elle a cru » [01], commente saint Augustin. Tout se passe rapidement, presque instantanément. Elle s’approche, pleine de honte, mais « notre Seigneur se retourne et il la regarde. Il sait déjà ce qui s’est produit dans ce cœur, il a jaugé sa conviction : Confiance, ma fille, ta foi t’a sauvée » [02].
La foi agissante et humble de l’hémorroïsse est enviable. « Nous aussi, si nous voulons être sauvés, il nous faut toucher avec foi le vêtement du Christ. Comprends-tu maintenant que notre foi doit être humble ? Qui es-tu, qui suis-je pour mériter cet appel du Christ ? Qui sommes-nous, pour être si près de lui ? Comme à cette pauvre femme dans la multitude, il nous a offert une occasion. Non d’effleurer, de toucher un instant le bord, la frange de son manteau. Mais c’est lui que nous possédons » [03].
JAÏRE qui accompagnait Jésus, a été témoin de la guérison de l’hémorroïsse. Il était peut-être inquiet à cause de leur lenteur pour se rendre chez lui. Des messagers sont alors arrivés qui lui ont dit : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? » (Mc 5, 35). Jésus intervient pour le rassurer : « Ne crains pas, crois seulement » (Mc 5, 36). En s’approchant de la maison, ils constatent une grande agitation. Le Seigneur fait sortir tout le monde, entre dans la chambre et dit à la fille qui se mourait : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! » (Mc 5, 41). Aussitôt elle s’est levée, comme si elle sortait d’un sommeil profond.
Dans le sacrement du pardon, Jésus nous adresse à chacun des mots semblables : Lève-toi, je te pardonne, ne te décourage pas, parce que la grâce est beaucoup plus forte que le péché. Tous ceux qui pleuraient chez Jaïre pensaient que la fille était morte. Or, devant Jésus la mort n’est jamais définitive. Le péché n’a jamais le dernier mot, parce que la voix tendre et forte du Père nous rappelle lorsque nous avons chuté, en nous disant : « Je te le dis, lève-toi ».
Pour le regard du Christ, la mort n’est qu’un sommeil. De manière analogue, si nous regardons avec ses yeux les gens qui nous entourent, les circonstances et les difficultés qui se dressent sur notre chemin, nous ne perdrons jamais l’espérance : nous trouverons des motifs d’être optimistes y compris lorsque, du point de vue humain, nous penserons que nous sommes dans une impasse. Si, avec les yeux du Christ, nous nous regardons nous-mêmes et nous regardons les autres, nous découvrirons qu’il est toujours temps de retourner à la vie. Nous pourrons apprendre de Jaïre à avoir « une foi inébranlable en celui qui nous sauve […] Croire avec d’autant plus de force que notre maladie est grave, voire désespérée » [04].
LES RÉCITS de ces deux miracles, celui de l’hémorroïsse et celui de la fille de Jaïre, sont imbriqués l’un dans l’autre. Dans les deux cas, la foi occupe la place centrale, à côté de la vie nouvelle qui jaillit du Christ. « La vie coule du Christ en torrents : une vertu divine. Mon fils, suggérerait saint Josémaria, tu lui parles, tu le touches, tu le manges tous les jours ; tu le fréquentes dans la Sainte Eucharistie et dans la prière, dans le Pain et la Parole » [05].
La femme a vaincu sa timidité avec audace. Encouragé par Jésus, Jaïre lui aussi a surmonté les difficultés. Les deux savaient être dans un grand besoin et ils tombent à ses pieds. « Pour avoir accès à son cœur, au cœur de Jésus, il n’y a qu’une condition : sentir que l’on a besoin d’une guérison et lui faire confiance. Je vous demande : chacun de vous sent-il qu’il a besoin de guérison ? » [06]. Cette combinaison, avoir confiance en Jésus et, à la fois, sentir que nous avons besoin de lui, est la porte du salut. En revanche, l’autosuffisance qui rejette tout ce qui ne vient pas de nous-mêmes et la suspicion sur le bien que Dieu peut nous apporter nous éloignent de la guérison.
Lors de la canonisation du fondateur de l’Œuvre, le cardinal Ratzinger a écrit : « Une personne ouverte à la présence de Dieu se rend compte que Dieu est toujours à l’œuvre et qu’il l’est aussi aujourd'hui, nous devons donc le laisser entrer et faciliter son action en nous. C’est ainsi que naissent les choses qui ouvrent l’avenir et renouvellent l’humanité » [07]. Personne ne peut se guérir lui-même. Notre vie se remplira de la miséricorde divine si nous sommes disponibles pour permettre à Dieu d’agir. Ce qui est arrivé, sur un mode sublime, dans la vie de la Vierge Marie. Dès le premier moment, elle a dit « qu’il me soit fait » (Lc 1, 38), convaincue que c’est Dieu qui ferait tout.
[01]. Saint Augustin, Commentaire de l’évangile selon saint Jean, 26, 3.
[02]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 199.
[03].Ibid.
[04]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 193.
[05]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 61.
[06]. Pape François, Angélus, 1er juillet 2018.
[07]. Joseph Ratzinger, Laisser Dieu agir, 6 octobre 20002.
- L'appel universel à l'apostolat
- Dans notre mission, nous sommes toujours bien entourés
- Le style simple de l'évangélisation
JÉSUS a voulu que les douze apôtres, après quelques mois auprès de lui, se lancent à travailler à la première personne dans la mission. « Il commença à les envoyer en mission deux par deux » (Mc 6, 7), pour qu’ils apportent son message de salut aux villages voisins. Le mot « apôtre » signifie, précisément, « envoyé ». Au cours de ces journées, les Douze ont été protagonistes du pouvoir de Dieu, de l’efficacité de ses paroles et de ses actions. Eux-mêmes étaient impressionnés et étonnés par les miracles qui se faisaient au nom du Seigneur.
La mission de l’Église tout entière, par conséquent celle de chacun de nous, est préfigurée dans ce premier envoi. Pour faire venir le Règne de Dieu, Jésus-Christ fonde un nouveau peuple universel, l’Église. Pour ce faire, il choisit les douze apôtres, qui remplacent les douze tribus d’Israël : ils sont le germe de son Église. Au nom de Jésus, « ils expulsaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient » (Mc 6, 13). À la fin, cette mission les conduira jusqu’aux extrémités de la terre. « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16, 15).
« Toute l’Église est apostolique en tant qu’elle est “envoyée dans le monde entier ; tous les membres de l’Église, toutefois de diverses manières, ont part à cet envoi » [01]. Par conséquent, comme le Concile Vatican II le signale, « la vocation chrétienne est aussi par nature vocation à l’apostolat » [02]. Nous aussi, nous étions présents dans l’envoi du Christ. C’est une partie essentielle de notre appel. Nous autres chrétiens nous sommes envoyés à la première personne, comme témoins du message reçu, de l’expérience de notre rencontre avec lui. Les disciples, donc, « doivent parler au nom de Jésus et prêcher le Royaume de Dieu, sans se préoccuper du succès. Le succès, ils le laissent à Dieu » [03].
LES DOUZE sont partis « deux par deux », conformément à la volonté de Jésus. Une indication qui nous suggère que les apôtres ne vont jamais seuls mais qu’ils s’entraident et se soutiennent entre eux. La mission n’est pas une tâche individuelle mais, bien au contraire, une tâche qui se réalise dans l’Église, car elle en fait partie. Dans la mission apostolique, qui concerne tout le monde, le chrétien est conscient qu’il ne fait rien de personnel. « Lorsque le chrétien comprend et vit la catholicité de l’Église, lorsqu’il saisit l’urgence d’annoncer la nouvelle du salut à toutes les créatures, il sait qu’il doit se faire “tout à tous pour les sauver tous” (1 Co 9, 22) » [04].
Lors de la canonisation du fondateur de l’Opus Dei, saint Jean Paul II a affirmé : « Saint Josémaria était profondément convaincu que la vie chrétienne entraîne une mission et un apostolat : nous sommes dans le monde pour le sauver avec le Christ. Il a aimé le monde passionnément, d’un “amour rédempteur” (cf. Catéchisme de l’Église catholique, 604). Précisément pour cela, ses enseignements ont aidé tellement de fidèles ordinaires à découvrir le pouvoir rédempteur de la foi, sa capacité à transformer la terre » [05]. Pour accomplir cette mission nous sommes soutenus par tous les chrétiens du ciel et de la terre, spécialement par ceux qui partagent avec nous une vocation spécifique, et ce même si nous sommes physiquement seuls.
Il est important de souligner que, dans la présentation de la mission des Douze, Jésus lui-même est au cœur de tout : c’est lui qui appelle, qui confère le pouvoir et précise comment les disciples doivent agir. Qui plus est, lui-même, sa personne, est le message. La Bonne Nouvelle ne se résume pas à quelques normes morales ou à un style de vie, pas plus qu’à un ensemble d’articles à croire. Est chrétien celui qui suit Jésus, en qui nous sommes tous réunis dès avant la création du monde jusqu’à la fin des temps.
« JÉSUS CHRIST est le commencement et la fin, l’alpha et l’oméga, le roi du nouveau monde […]. Il est la lumière, la vérité, le chemin, la vérité et la vie. Il est le pain et la source d’eau vive, qui apaise notre faim et notre soif. Il est notre berger, notre guide, notre exemple, notre réconfort, notre consolation, notre frère […] Jésus-Christ ! Souvenez-vous-en : il est l’objet perpétuel de notre prédication » [06].
Avant de les envoyer en mission, Jésus donne aux disciples des instructions très précises : « ne rien prendre pour la route, mais seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie dans leur ceinture. “Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange” » (Mc 6, 8-9). Ce n’est pas une longue liste de questions à prendre en compte. Tout se concentre sur un aspect essentiel : un style simple et pauvre. Ils doivent marcher sans trop d’accessoires, avec l’indispensable, sans mettre leur sécurité dans quoi que ce soit en dehors du commandement du Christ. En rejetant ce qui est superflu, ce qui est probablement secondaire, le disciple marche plus facilement au rythme fixé par le Seigneur. Le pain qui nous nourrit est la certitude que nous remplissons une mission divine. Tout ce qui n’est pas d’une certaine manière au service de cette mission devient secondaire.
Ce rapport aux choses matérielles est une partie essentielle du message chrétien. « Ainsi, donc, suivre n’est pas un voyage confortable sur une route lisse. Il peut aussi y avoir des moments de découragement […]. La croix, signe d’amour et de don total de soi, est l’emblème du disciple appelé à se configurer au Christ glorieux » [07]. Lorsque le nuage de la confusion se lèvera, nous pourrons imiter les premiers disciples, lesquels, après l’envoi en mission « ont encore des doutes : ils ne savent que faire et ils se réunissent autour de Marie, la Reine des Apôtres, pour devenir les hérauts pleins de zèle de la Vérité qui sauvera le monde » [08].
[01].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 863.
[02]. Concile Vatican II, Apostolicam actuositatem, n° 2.
[03]. Benoît XVI, Homélie, 15 juillet 2012.
[04]. Saint Josémaria, Lettres 4, n° 15.
[05]. Saint Jean Paul II, Audience, 7 octobre 2002.
[06]. Saint Paul VI, Homélie, 29 novembre 1970.
[07]. Saint Jean Paul II, Catéchèse, 6 septembre 2000.
[08]. Saint Josémaria, Sillon n° 232.
- Jean-Baptiste est un martyr de la vérité
- Ne pas chercher sa propre gloire mais la gloire du Seigneur
À PEINE les apôtres sont-ils rentrés de leur première expérience évangélisatrice que le Nouveau Testament nous rapporte la mort de saint Jean-Baptiste. Cette séquence d’événements semble suggérer que l’accomplissement de la mission apostolique exige même le don de sa vie et que le martyre est la forme suprême de suivre Jésus-Christ, compte tenu de la ressemblance entre les deux [01]. L’Évangile nous fournit plusieurs précisions quant à la mort de Jean, décapité dans un des palais d’Hérode à l’occasion d’une fête organisée pour l’anniversaire du roi. À cause de sa prédication, courageuse et gênante, et malgré l’estime que le roi lui portait, il l’avait jeté en prison. « Tu n’as pas le droit de prendre la femme de ton frère » (Mc 6, 18), lui avait dit Jean. Mais la responsable de son martyre fut Hérodiade, la femme avec laquelle cohabitait le roi et qui haïssait Jean.
Il est sûr que s’engager dans la recherche la vérité est quelque chose d’exigeant, car cet engagement concerne le plus profond de notre être. « La vérité a à voir avec la vie entière. Dans la Bible, la notion porte en soi le sens de soutien, de solidité, de confiance, comme le donne à comprendre la racine ‘aman, dont provient également l’Amen liturgique. La vérité est ce sur quoi l’on peut s’appuyer pour ne pas tomber. Dans ce sens relationnel, le seul vraiment fiable et digne de confiance, sur lequel on peut compter, et qui est « vrai », est le Dieu vivant » [02].
Nous n’atteignons la pleine vérité qu’en Jésus-Christ, qui a dit : « Je suis la Vérité » (Jn 14,6 ; la pleine vérité est cette rencontre qui rassasie sans pour autant rassasier. En menant une vie sainte, pleine de la miséricorde de Dieu, la vérité grandira de plus en plus en nous. Hérode, et il en sera de même pour Pilate lors de la Passion, a sacrifié la vérité pour éviter les complications. Bien qu’il apprécie Jean et l’écoute avec plaisir, il se laisse entraîner par les circonstances. C’est Hérode, plutôt que Jean, qui était réellement enchaîné : il lui manquait l’amour fort qui pousse la liberté vers le bien et la vérité.
LE MARTYRE de Jean-Baptiste a eu lieu dans un contexte de frivolité et de vengeance : un banquet et un bal ayant abouti à un serment imprudent ; la haine et la colère d’Hérodiade ; la brutalité d’une décapitation. Face à la fidélité de Jean se dresse une superficialité qui se termine par l’assassinat d’un homme innocent.
Hérode a manqué l’occasion d’écouter les propos et les conseils de Jean. Deux ans plus tard, il a rencontré Jésus-Christ, le matin du vendredi saint, et il a encore manqué cette nouvelle occasion. Même s’il s’est réjoui de voir Jésus « à cause de ce qu’il entendait dire de lui » (Lc 23, 8), il n’a pas reconnu le Sauveur. Il l’a regardé avec curiosité mais sans lui ouvrir son cœur. Alors qu’il était juste devant lui, il n’a cherché que le spectacle, quelqu’un qui pourrait l’étonner en faisant un miracle. Jésus cependant, lui qui dialoguait avec tout le monde, « pour Hérode, ce velléitaire, cet impur, pas un seul mot (cf. Lc 23, 9) : le péché de luxure déprave à tel point qu’il rend même sourd à la voix du Sauveur » [03].
Jean, Hérode l’a décapité ; Jésus-Christ, il « le traita avec mépris et se moqua de lui : il le revêtit d’un manteau de couleur éclatante et le renvoya à Pilate » (Lc 23, 11). La situation dans laquelle il vivait cachait, sous le masque de fous rires, un vide profond d’amour, un manque de contrôle de soi, très peu de sensibilité pour les choses surnaturelles. Nous, en revanche, nous voulons regarder Jésus avec des yeux purs, avec un cœur délicat et ouvert au surnaturel. Car « notre cœur a été fait pour aimer et, quand on ne lui donne pas une affection pure, limpide et noble, il se venge et se remplit de misère. Le véritable amour de Dieu, la pureté de la vie, par conséquent, est aussi éloigné de la sensualité que de l’insensibilité, d’un quelconque sentimentalisme que de l’absence ou de la dureté de cœur » [04].
« LUI, il faut qu’il grandisse ; et moi, que je diminue » (Jn 3, 29-30), avait dit Jean à ses disciples en recevant des nouvelles de la prédication de Jésus. Il avait accompli sa mission : il avait vu et montré l’Agneau de Dieu. Dès lors, il pouvait laisser la place au Messie, se mettre de côté pour que le Christ puisse grandir, être écouté et suivi. C’est dans ces dispositions, réalistes et humbles, qu’il a abordé son martyre. « Puisqu’il a répandu son sang pour la vérité, écrit saint Bède, il l’a certainement répandu pour le Christ » [05]. Par son témoignage, il a précédé la mort du Seigneur.
Jean-Baptiste, « avec la liberté des prophètes, réprimanda Hérode. Emprisonné par cette audace, il ne s’inquiétait pas de la mort, ni d’un procès à l’issue incertaine, mais, au milieu de ses chaînes, ses pensées étaient dirigées vers le Christ qu’il avait annoncé » [06]. Saint Josémaria a vu dans l’attitude de saint Jean un modèle pour sa vie : « Me cacher et disparaître, voilà ce qui me convient, pour que Jésus seul brille » [07]. Cette discrétion de saint Jean, cette recherche sincère de la gloire de Jésus et non de la sienne propre, sont les traits qui lui ont permis de donner le témoignage suprême du martyre.
« La vie chrétienne exige, pour ainsi dire, le “martyre” de la fidélité quotidienne à l’Évangile, c’est-à-dire le courage de laisser le Christ grandir en nous et de le laisser orienter notre pensée et nos actions » [08]. Marie, Reine des martyrs, présentera au Père notre désir de chercher la vérité et de partager cette découverte » avec courage.
[01]. Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2473 : « Le martyre est le suprême témoignage rendu à la vérité de la foi ; il désigne un témoigne qui va jusqu’à la mort ».
[02]. Pape François, Message pour la 52ème Journée mondiale des Communications sociales, 2018.
[03]. Saint Josémaria, Chemin de Croix, Iere station, n° 3.
[04]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 183.
[05]. Saint Bède, Homélie 23, livre 2.
[06]. Origène, Homélie 27, sur l’Évangile selon saint Luc 2-4.
[07]. Saint Josémaria, Lettre, 28 janvier 1975.
[08]. Benoît XVI, Audience général, 29 août 2012.