- Les béatitudes donnent un nouveau sens à notre vie
- La joie a ses racines en forme de croix
- Les béatitudes nous invitent à la confiance
LE CHRIST s’arrête dans une vaste plaine, assez spacieuse pour accueillir beaucoup de gens venus de partout : Judée, Jérusalem, même de la côte de Tyr et Sidon. Un climat d’admiration s’étant créé autour de lui, tout le monde est venu pour le voir et l’écouter. Jésus ne laisse indifférent aucun des assistants. « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez. Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel » (Lc 6, 20-23).
Le passage des Béatitudes nous permet de constater que Dieu n’est pas loin de nous : dans la douleur non plus, dans la faim, la souffrance, la persécution… Sa proximité est « l’antidote à la peur de rester seuls devant la vie. Le Seigneur, en effet, par sa Parole con-sola [en italien], c’est-à-dire est avec celui qui est seul. En nous parlant, il nous rappelle que nous sommes dans son cœur » [01]. La Parole de Dieu, toujours éloquente, interpelle, surtout au moment de la faiblesse ou de l’injustice. Qui plus est, elle nous permet de saisir la réalité d’une façon nouvelle, en nous montrant qu’il y a toujours des possibilités de semer le bien.
Au bout des siècles, l’ensemble du discours qu’il a prononcé alors, et qui est consigné dans l’Écriture, continue de changer la vie de nombreuses personnes. « Les béatitudes sont un nouveau programme de vie, pour se libérer des fausses valeurs du monde et s’ouvrir aux vrais biens, présents et futurs » [02]. Venant de celui qui est la vie, ses enseignements sont les seuls à satisfaire pleinement le désir d’authenticité et de vérité de notre cœur.
DANS CE DISCOURS de Jésus, nous entrevoyons un mystérieux parcours de vie qui nous promet le plein bonheur : c’est le Fils de Dieu lui-même qui nous offre la joie et l’allégresse. C’est un chemin dont la récompense est plus grande que celle offerte par d’autres projets, qui sont souvent bons, mais qui ne satisfont pas les profondeurs de notre âme. « La béatitude promise nous place devant les choix moraux décisifs, dit le Catéchisme de l’Église Catholique. Elle nous invite à purifier notre cœur […] et à rechercher l’amour de Dieu par-dessus tout. Elle nous enseigne que le vrai bonheur ne réside ni dans la richesse ou le bien-être, ni dans la gloire humaine ou le pouvoir, ni dans aucune œuvre humaine, si utile soit-elle, comme les sciences, les techniques et les arts, ni dans aucune créature, mais en Dieu seul, source de tout bien et de tout amour » [03].
Un jour, un enseignant a demandé à saint Josémaria comment guider ses élèves vers la vraie liberté. Le fondateur de l’Opus Dei a rappelé la manière de comprendre la réalité de ceux qui se sont laissé transformer par la perspective de l’Évangile : « Je sais que vous enseignez aux enfants que la liberté a été gagnée pour nous par le Christ sur la Croix, a-t-il commencé, qu’il est monté sur l’échafaud de la Croix par amour pour nous, pour gagner notre liberté ; que la libération n’est pas la libération de la douleur, des contrariétés, de la calomnie, de la diffamation, de la pauvreté [...]. Il ne se révolte pas contre la pauvreté, il l’accepte ; il ne se révolte pas contre le travail, il l’accepte ; il ne se révolte pas contre l’autorité, il l’accepte ; il ne se révolte pas contre la maladie, il l’accepte ; il ne se révolte pas contre les parents, il les accepte et les aime ; ni contre les maîtres, qui font un travail paternel et maternel » [04].
Cette acceptation n’est pas une attitude d’abnégation passive, comme quelqu’un qui se contente de quelque chose qu’il ne comprend pas ; au contraire, c’est l’acceptation de celui qui, ayant confiance que Dieu le Père est mystérieusement derrière toutes ces situations, alors qu’il ne peut pas y remédier les embrasse avec la sérénité avec laquelle Jésus a embrassé la croix pour nous sauver tous. Les racines du bonheur proposé par les béatitudes « sont en forme de Croix » [05].
« LA CERTITUDE de l’amour de Dieu nous donne confiance dans sa providence paternelle, même lors des moments les plus difficiles de l'existence. Cette confiance totale en Dieu le Père providentiel, même face aux adversités, est admirablement exprimée par sainte Thérèse d’Avila : “Que rien ne te trouble, rien ne t’effraye. Tout passe, Dieu ne change pas. La patience obtient tout. Celui qui a Dieu ne manque de rien. Dieu seul suffit” (Poésies, n. 30). L’Écriture nous offre un exemple éloquent de confiance totale en Dieu, lorsqu’elle rapporte qu’Abraham avait mûri la décision de sacrifier son fils Isaac. En réalité, Dieu ne voulait pas la mort de son fils, mais la foi du père. Et Abraham démontre pleinement sa foi, car lorsqu’Isaac lui demande où se trouve l’agneau de l’holocauste, il ose lui répondre que “c’est Dieu qui pourvoira” (Gn 22, 8). Immédiatement après il fera précisément l’expérience de la Providence bienveillante de Dieu, qui sauve le jeune garçon et récompense sa foi, en le comblant de bénédictions » [06].
Le Catéchisme de l’Église Catholique nous dit qu’avoir confiance en Dieu, croire en lui, est « un acte authentiquement humain. Il n’est contraire ni à la liberté ni à l’intelligence de l’homme de faire confiance à Dieu et d’adhérer aux vérités par lui révélées. Déjà dans les relations humaines il n’est pas contraire à notre propre dignité de croire ce que d’autres personnes nous disent sur elles-mêmes et sur leurs intentions, et de faire confiance à leurs promesses […] Dès lors, il est encore moins contraire à notre dignité de “présenter par la foi la soumission plénière de notre intelligence et de notre volonté au Dieu qui révèle” (Cc. Vatican I : DS 3008) et d’entrer ainsi en communion intime avec lui » [07]. Les béatitudes nous invitent à cette confiance et à cette communion avec la vie du Christ ; elles nous offrent la possibilité que Jésus vive en nous, déjà dans ce monde. Les béatitudes ont commencé dans la vie de la Vierge Marie et de tous les saints : ils nous accompagnent sur le chemin.
[01]. Pape François, Homélie, 24 janvier 2021.
[02]. Benoît XVI, Angélus, 30 janvier 2011.
[03].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 1723.
[04]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 2 juillet 1974.
[05]. Saint Josémaria, Forge, n° 28.
[06]. Saint Jean Paul II, Audience générale, 24 mars 1999.
[07].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 154.
- Les chemins divins de la terre se sont ouverts
- Des femmes et des prêtres pour éclairer le monde.
LE VENDREDI 14 février 1930, tôt le matin à Madrid, saint Josémaria se rend dans un petit oratoire pour célébrer la messe. Peu de temps après avoir reçu le Seigneur, quelque chose de nouveau surgit en lui. Il arrive parfois que, pendant la messe, nous voyons naître en nous le désir de nous identifier plus étroitement à Jésus, une aspiration à la sainteté, une illumination sur le mystère de Dieu… Mais cette fois-ci, il s’agissait de quelque chose de beaucoup plus grand que d’habitude : Il a compris que désormais de nombreuses femmes seraient appelées par Dieu à rejoindre la mission de l’Opus Dei, qui avait vu le jour un peu plus d’un an auparavant. À l’occasion du cinquantième anniversaire de cette journée, le bienheureux Alvaro del Portillo, premier successeur de saint Josémaria à la tête de l’Œuvre, a souligné que « de la sainte messe, présence toujours actuelle du sacrifice de Jésus-Christ, a jailli dans le monde cette étincelle d’amour divin qui embrase tant de cœurs d’amour » [01].
Par une volonté divine, quelque chose de très semblable s’est produit en 1943. Saint Josémaria était allé célébrer la messe dans une maison appartenant à ses filles, également à Madrid. « À la fin de la célébration, raconte le fondateur, j’ai dessiné le sceau de l’Œuvre, la Croix du Christ embrassant le monde, dans ses entrailles, et j’ai pu parler de la Société sacerdotale de la Sainte-Croix. Remerciez Dieu pour toutes ses bontés » [02].
L’esprit de l’Œuvre est, avant tout, un don de Dieu, toujours nouveau. Comme le rappelait saint Josémaria, il ne s’agit pas d’un projet élaboré par des esprits humains pour résoudre des problèmes du passé ou d’un lieu précis [03]. L’Œuvre naît, encore et encore, avec chaque personne appelée à la faire vivre : elle habite dans « l’aujourd'hui pérenne du Ressuscité » [04] C’est pourquoi, pour marcher vers l’avenir avec la même audace de Dieu, nous pouvons nous souvenir du 2 octobre 1928 et des autres dates de la fondation. C’est ainsi que nous pourrons redécouvrir, à tout âge, cette « avalanche bouleversante » [05] que l’Esprit Saint a préparée pour nous et pour les personnes qui nous entourent.
UNE PARTIE essentielle de la tâche que Dieu a confiée à saint Josémaria en ces jours de la fondation, et qu’il a ensuite confiée à tant de personnes, est de mettre au monde une famille. Dans ce dessein de Dieu, la présence des femmes dans l’Œuvre revêt une importance particulière. Cette présence est « une condition préalable nécessaire à l’existence dans l’Opus Dei d’un esprit de famille » [06]. En effet, l’Œuvre est avant tout une grande famille avec des hommes et des femmes de tous âges, où chacun apporte sa façon d’être, ses talents et ses intérêts. Ce trait signifie que chacun, individuellement, fait l’objet du dévouement et des prières de tous, surtout lorsque, pour une raison ou une autre, il se trouve dans un besoin particulier. Le psalmiste dit : « Voyez comme il est bon et comme il est joyeux de vivre avec des frères et des sœurs dans l’unité. […] Car là, le Seigneur envoie la bénédiction, la vie pour toujours » (Ps 133,1-3). Le propre d’une famille est de créer l’espace idéal, fertile, dans lequel chaque membre peut trouver un lieu où s’enraciner et être pleinement accueilli et heureux. En même temps, saint Josémaria considérait que les activités apostoliques de l’Opus Dei — c’est-à-dire les domaines de la formation et du gouvernement — seraient menées séparément pour les hommes et les femmes. Ceci, bien sûr, n’est pas en contradiction avec l’unité profonde qui anime le cœur de tous.
Une famille répandue sur toute la terre peut en effet être unie par la Communion des Saints, que le fondateur de l’Opus Dei avait l’habitude d’imaginer graphiquement comme la capacité de partager le même sang artériel. La bienheureuse Guadalupe Ortiz de Landazuri a fait l'expérience de ce type d’union de plusieurs manières. Le mercredi 4 juin 1958, le bienheureux Alvaro avait laissé Jésus réservé pour la première fois dans le tabernacle du centre de l’Œuvre à Madrid où elle habitait. Relatant quelques détails de cet événement, Guadalupe écrivait dans une lettre à saint Josémaria, qui se trouvait en Italie, à de nombreux kilomètres de là : « [Don Álvaro] nous a parlé de Rome et il nous a semblé que nous y étions proches du Père, comme en réalité nous le sommes toujours, et nous voulons l’être de plus en plus, même si, comme maintenant, nous sommes loin » [07] Ceux qui ont fait l’expérience de l’amour authentique, reflet de l’amour divin, savent que les limites de l’espace physique sont très relatives lorsqu’il s’agit d’être proche des autres, surtout les jours d’un anniversaire spécial.
À LA FIN du Concile Vatican II, l’Église a adressé ces mots à toutes les femmes : « Le temps est venu pour que la vocation de la femme se réalise dans sa plénitude […]. C’est pourquoi, en ce moment où l’humanité connaît un changement si profond, les femmes remplies de l’esprit de l’Évangile peuvent être d’une grande aide » [08]. Il s’agit d’un processus continu dans lequel les femmes de l’Opus Dei sont appelées à mettre « toute leur richesse spirituelle et humaine en dialogue avec les personnes de notre temps » [09]. C’est précisément la mission divine transmise à saint Josémaria en 1928 : donner de l’intérieur le visage du Christ aux changements de la société, en étant les principaux protagonistes de l’histoire.
« Mes filles, disait le fondateur de l’Opus Dei un 14 février, je voudrais que vous compreniez mieux aujourd’hui combien le Seigneur, l’Église et l’humanité entière attendent de la section féminine de l’Opus Dei ; et que, connaissant la grandeur de votre vocation, vous l’aimiez chaque jour davantage » [10]. La vocation de la femme dans l’Opus Dei est une vocation apostolique, une lumière que le Seigneur a élevée pour la mettre « sur le lampadaire » (Lc 11, 33), afin que sa lumière et sa chaleur atteignent tout le monde. « De la sainteté de la femme dépend dans une large mesure la sainteté des personnes qui l’entourent » [11].
Chaque 14 février est un jour de prière reconnaissante à Dieu et un jour de fête. D’une part, parce que, dans la continuité du 2 octobre, ce jour-là, un chemin de vraie joie chrétienne a été ouvert pour de nombreuses femmes et, par conséquent, pour tout le monde ; et, d’autre part, parce que Dieu continue à bénir son Église à travers les prêtres de l’Œuvre qui, prêtant leur voix et leurs mains au Christ, remplissent de sainteté toutes les routes de la terre. Le journal du centre où vivaient de nombreuses femmes de l’Opus Dei à Rome, près de saint Josémaria, note, à l’occasion d’un anniversaire à cette date : « Aujourd'hui est un grand jour, heureux, plein de joie pour nous. C’est un jour où l’on fait sonner toutes les cloches de Rome, un jour où l’on passe toute la journée à remercier Dieu. C’est aussi un jour de fête, car c’est comme si c’était la fête des saints et l’anniversaire de chacun » [12]. Cette joie s’étend à tous ceux qui s’approchent de la chaleur de l’Œuvre, avec lesquels nous pouvons rendre grâce, bien unis à Sainte Marie, pour tous les dons que Dieu a faits à son Église.
[01]. Bienheureux Álvaro del Portillo, Lettre pastorale, 9 janvier 1980.
[02]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 14 février 1958.
[03]. Cf. saint Josémaria, Instruction sur le caractère surnaturel de l’Œuvre de Dieu, n° 15.
[04]. Pape François, Gaudete et exsultate, n° 173.
[05]. Saint Josémaria, Lettres 32, n° 41.
[06]. Mgr Fernando Ocariz, « La vocation à l’Opus Dei comme vocation dans l’Église », dans L’Opus Dei dans l’Église, Nauwelaerts, Beauvechain, 1996, p. 145.
[07]. Lettre à saint Josémaria, 4 juin 1958, dans « Lettres à un saint ».
[08]. Saint Paul VI, Message aux femmes, lors de la Clôture du Concile Vatican II, 8 décembre 1965.
[09]. Mgr Fernando Ocariz, Message, 5 février 2020.
[10]. Saint Josémaria, Homélie, 14 février 1956.
[11]. Mgr Fernando Ocariz, Message, 5 février 2020.
[12]. Journal de Villa Sacchetti, 14 février 1950.
- Se protéger contre le levain qui accuse les autres
- Des yeux et des oreilles miséricordieux
- Le regard de la filiation divine
LES DISCIPLES montent dans la barque avec le Christ, laissant derrière eux l’incompréhension des pharisiens. Le Seigneur s’est peut-être embarqué éprouvant une certaine peine, en raison de la difficulté à toucher le cœur de l’homme. En même temps, tandis qu’il prend place à la proue parmi les filets et des toiles pour se protéger d’une éventuelle bruine, il regarde peut-être le rivage : beaucoup de gens, qu’il est venu sauver, n’ont pas voulu lui ouvrir leur âme.
« L’homme est un être relationnel. Si la relation première et fondamentale de l’homme — la relation à Dieu — est perturbée, il ne reste rien d’autre qui puisse être véritablement en ordre. C’est la priorité du message et de l’action de Jésus, qui veut avant tout attirer l’attention de l’homme sur le cœur de son mal » [01]. Notre tâche est éminemment spirituelle ; elle vise à collaborer avec la grâce pour guérir les profondeurs de l’âme, d’abord la nôtre, afin de pouvoir ensuite offrir la même médecine sainte à ceux qui nous entourent. Le Christ attire donc l’attention sur l’attitude des pharisiens et d’Hérode. « Attention ! Prenez garde au levain des pharisiens et au levain d’Hérode ! » (Mc 8, 15), dira-t-il à ses apôtres en quittant le rivage.
Ils ne regardaient que l’extérieur, l’observance des préceptes, et ils avaient donc pris l’habitude d’accuser les autres. Mais « il faut d’abord enlever la poutre de son propre œil, s’accuser soi-même […]. Si l’un d’entre nous n’a pas la capacité de s’accuser lui-même, et ensuite, si nécessaire, de dire à qui de droit les choses des autres, il n’est pas chrétien ; alors, il n’entre pas dans cette belle œuvre de réconciliation, de pacification, de tendresse, de bonté, de pardon, de magnanimité et de miséricorde que Jésus-Christ nous a apportée […]. Épargnons-nous de faire des commentaires sur les autres et faisons-en sur nous-mêmes : c’est le premier pas sur le chemin de la magnanimité » [02].
JÉSUS regarde avec affection ces hommes qu’il avait lui-même choisis. Après les avoir mis en garde contre le levain des pharisiens, il les interroge : « Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pains ? Vous ne saisissez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur endurci ? » (Mc 8, 17)
Le Seigneur établit un lien entre le cœur, d’une part, et la capacité authentique de regarder et d’écouter, d’autre part. Lorsque le cœur est endurci, on voit tout avec des yeux humains, on n’entend que ce que l’on veut entendre et, finalement, on perd l’horizon surnaturel de la grâce. Il peut arriver que nous soyons avec le Christ dans son bateau, dans son monde, et que nous soyons encore envahis par le découragement parce que nous pensons qu’il nous manque des choses ou que tout devrait être différent. Nous pouvons alors contempler le regard et l’écoute de Jésus, nous pouvons considérer comment son cœur était toujours ouvert au dialogue avec son Père et à être interpellé par ceux qui l’entouraient.
« Que ta vision du monde soit surnaturelle ! Sois calme, sois en paix ! Considère ainsi les choses, les personnes et les événements…, sous un regard d’éternité » [03]. Si nous sommes assaillis par la tentation de devenir nous-mêmes des juges de ceux qui nous entourent, rappelons-nous que « nous sommes appelés, en restant sur terre, à fixer le ciel, à tourner notre attention, notre pensée, notre cœur vers l’ineffable mystère de Dieu. Nous sommes appelés à regarder dans la direction de la réalité divine, vers laquelle l’homme est orienté dès la création. C’est là qu’est contenu le sens définitif de notre vie » [04]. Nous acquerrons alors, petit à petit, une façon miséricordieuse de regarder et d’écouter, de plus en plus semblable à celle du Christ.
AU COURS de la vie, nous ferons souvent l’expérience de nos limites, même dans les moments où nous sommes proches de notre Seigneur. « Soyons toujours sereins, écrivait saint Josémaria. Si nous sommes pieux et sincères, il n’y aura pas de chagrins durables, et ceux que nous nous inventons parfois, parce qu’ils ne le sont pas objectivement, disparaîtront complètement. Nous vivrons dans la joie, dans la paix, dans les bras de la Mère de Dieu, comme ses enfants tout-petits, ce que nous sommes. De temps en temps, chacun a un petit conflit dans son monde intérieur, que l’orgueil se charge de rendre grand, de lui donner de l’importance, de nous enlever notre paix. Ne faites pas attention à ces choses mesquines. Dites : Je suis un pécheur qui aime Jésus-Christ » [05].
Le Seigneur avertit à plusieurs reprises ses disciples de ne pas tomber dans cette vision purement humaine, dépourvue de la véritable ampleur de sa mission salvatrice. « Si nous nous plaçons devant Dieu, la perspective change. Nous ne pouvons que nous étonner d’être pour lui, malgré toutes nos faiblesses et nos péchés, des enfants bien-aimés d’éternité en éternité » [06] . La filiation divine « comble ainsi d’espérance notre lutte intérieure, et nous confère la simplicité confiante des petits enfants. Plus encore : précisément parce que nous sommes enfants de Dieu, cette réalité nous pousse aussi à contempler avec amour et admiration toutes les choses qui ont jailli des mains de Dieu, le Père Créateur » [07].
Les disciples s’inquiètent parce qu’ils n’ont pas de pain dans la barque, mais Jésus leur rappelle qu’ils sont avec lui, et qu’il multiplie les pains quand il veut. Nous pouvons demander à notre Mère d’affiner notre regard pour qu’il soit de plus en plus surnaturel, pour avoir les yeux et les oreilles d’un enfant.
[01]. Benoît XVI, Jésus de Nazareth, les évangiles de l’enfance
[02]. Pape François, Homélie, 11 septembre 2015.
[03]. Saint Josémaria, Forge, n° 996.
[04]. Benoît XVI, Homélie, 28 mai 2006.
[05]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 15.
[06]. Pape François, Discours, 6 décembre 2021.
[07]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 65.
- Dieu compte sur ceux qui nous entourent
- La prière aide à regarder la réalité
- Heureux sur terre et heureux dans le ciel
JÉSUS ET SES DISCIPLES « arrivent à Bethsaïde. Des gens lui amènent un aveugle et le supplient de le toucher » (Mc 8, 22). Les apôtres André, Pierre et Philippe étaient originaires de ce village de pêcheurs, tout près de la mer de Galilée. Probablement, ils connaissaient l’aveugle et ceux qui l’ont présenté au Seigneur. Quoi qu’il en soit, l’endroit n’avait pas manifesté une grande foi en Jésus : plus tard, le Christ se plaindra de l’attitude de Corazim et de Bethsaïde, malgré les miracles qu’il y avait faits.
Peut-être que nous aussi, bien que nous ayons vu ou expérimenté l’agir de Dieu, et que nous ayons tant écouté le Seigneur, nous pouvons parfois avoir une foi faible. Nous sommes alors reconnaissants que Dieu ait placé à nos côtés des personnes, comme les amis de l’aveugle, qui, d’une certaine manière, nous mettent en présence de Jésus, qui nous parlent de lui en paroles ou en actes. On peut penser, par exemple, à « ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs enfants, ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, les malades, les religieuses âgées qui continuent de sourire. Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, je vois la sainteté de l’Église militante. C’est cela, souvent, la sainteté “de la porte d’à côté”, de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu » [01].
« Un jour — je ne veux pas parler en termes généraux : ouvre ton cœur au Seigneur et raconte-lui ton histoire — un ami peut-être, un chrétien ordinaire comme toi, t’a fait découvrir un panorama immense et nouveau, et pourtant vieux comme l’Évangile » [02]. Toujours selon des modalités différentes, il est possible que la scène continue de se répéter tout au long de notre vie. En effet, Dieu se rend présent dans nos relations et, si nous y prêtons attention, par ce biais il cherche à guérir notre cécité et à fortifier notre foi.
L’APRÈS-MIDI, Jésus « prit l’aveugle par la main et le conduisit hors du village. Il lui mit de la salive sur les yeux et lui imposa les mains. Il lui demandait : “Aperçois-tu quelque chose ?” Levant les yeux, l’homme disait : “J’aperçois les gens : ils ressemblent à des arbres que je vois marcher” » (Mc 8, 22-24). Se référant à ces premiers gestes que l’aveugle fait aidé par le Seigneur — lever les yeux de la terre et voir, au moins, dans la pénombre — saint Jérôme commente : « L’évangéliste a magnifiquement écrit : “lever les yeux” : celui qui, alors qu’il était aveugle, regardait vers le bas, a levé les yeux et a été guéri. Et “je vois les hommes comme des arbres, qui marchent” équivaut à dire : jusqu’à présent je ne vois que des ombres, je ne vois pas encore la réalité » [03].
Pour lever les yeux et découvrir la réalité authentique, il est nécessaire d’entrer dans les chemins de la prière. Saint Josémaria conseillait que l’un des premiers services que l’on pouvait offrir à toute personne qui se présentait dans un centre de l’Œuvre en cherchant à raviver sa vie spirituelle était précisément de l’aider à prier. « Au début, cela te coûtera : il faut faire un effort pour se tourner vers le Seigneur, pour le remercier de sa tendresse paternelle de chaque instant, envers nous. Mais, peu à peu, l’amour de Dieu devient sensible, bien que ce ne soit pas une question de sentiment, comme une empreinte dans notre âme. C’est le Christ qui nous poursuit amoureusement : Voici que je suis à ta porte, et que je t’appelle. Comment va ta vie de prière ? N’éprouves-tu pas le besoin, pendant la journée de parler plus calmement avec ? Ne lui dis-tu pas : tout à l’heure je te raconterai, tout à l’heure je parlerai de cela avec toi ? Dans les moments que nous consacrons spécialement à ce dialogue avec le Seigneur, notre cœur s’élargit, notre volonté s’affermit, notre intelligence, aidée par la grâce, imprègne de réalités surnaturelles les réalités humaines » [04].
Alors, comme l’aveugle de l'Évangile, nous lèverons de plus en plus notre regard vers le ciel ; et les contours de la réalité seront moins flous. « La prière est le souffle de la foi, son expression la plus appropriée. Comme un cri qui sort du cœur de ceux qui croient et se confient à Dieu » [05].
JÉSUS, PLEIN de patience, « imposa les mains sur les yeux de l’homme ; celui-ci se mit à voir normalement, il se trouva guéri, et il distinguait tout avec netteté » (Mc 8,25). La récompense de la pitié qui s’est allumée chez l’aveugle de Bethsaïde sera plus grande que ce qu’il pouvait espérer : la première chose qu’il voit, après la confusion des arbres, c’est le regard du Fils de Dieu. Peut-être l’espace de quelques brèves secondes, l’homme nouvellement guéri a eu un avant-goût de ce qui nous arrivera à tous au ciel, après une vie de recherche de Dieu : « Ce sera le moment de plonger dans l’océan de l’amour infini, dans lequel le temps — l’avant et l’après — n'existe plus. Nous ne pouvons qu’essayer de considérer ce moment comme la vie au sens plein, de nous plonger toujours à nouveau dans l’immensité de l’être, alors que nous débordons simplement de joie » [06].
Le chemin chrétien, tout en prenant certainement avec réalisme les souffrances et les difficultés du présent, est un chemin joyeux, parce qu’il regarde les choses dans la perspective de Dieu et sait qu’il a la compagnie constante de Dieu. Saint Josémaria nous met en garde contre une approche de la lutte mettant davantage l’accent sur la souffrance que sur la consolation de Dieu : « Notre Seigneur est sur la Croix, mais pas comme certains le pensent. Certains, lorsqu’une contrariété leur tombe dessus, pensent que Jésus-Christ a dit : Je suis ici en train de souffrir, souffrez vous aussi… Non ! Il a dit : Je souffre pour que vous soyez heureux. Il veut que nous soyons heureux dans l’éternité et heureux sur terre » [07]. Nous pouvons demander à notre mère, Marie, « une foi forte, joyeuse et miséricordieuse, qui nous aidera à être des saints, afin qu'un jour nous la rencontrions au Paradis » [08].
[01]. Pape François, Gaudete et exultate, n° 7.
[02]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 1.
[03]. Saint Jérôme, Commentaire de l’évangile selon saint Marc, V.
[04]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 8.
[05]. Pape François, Audence générale, 6 mai 2020.
[06]. Benoît XVI, Spe salvi, n° 12.
[07]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 26 mai 1974.
[08]. Pape François, Angélus, 15 août 2017.
- La croix nous dit qui est Jésus-Christ
À MESURE que nous avançons, petit à petit, sur le chemin chrétien, il arrive que nous soyons confrontés à deux questions que Jésus pose dans l’Évangile. D’abord, qui les autres disent-ils que je suis ? puis nous passons à la question qui change notre vie à la racine : « Qui dis-tu que je suis ? » (Mc 8, 28-29) Qui suis-je pour toi ? Les apôtres, qui attendaient d’abord que le Seigneur lui-même réponde pour eux, hésitèrent. « Certains ont dit Jean le Baptiste, d’autres Elie ou l’un des prophètes. Ils ne semblaient pas avoir une position claire. Pierre, audacieux, répond avec force : « Tu es le Christ ». Ces mots ont exprimé l’apogée de la foi d’Israël et, avec elle, ont embrassé l’avenir et les attentes de l’humanité de tous les temps.
« Pierre n’avait pas encore compris le contenu profond de la mission messianique de Jésus, le nouveau sens de cette parole : Messie. Il le démontre peu après, en laissant comprendre que le Messie qu’il poursuit dans ses rêves est très différent du véritable projet de Dieu. Devant l’annonce de la passion, il se scandalise et proteste en suscitant la vive réaction de Jésus (cf. Mc 8, 32-33). Pierre veut un Messie « homme divin », qui accomplisse les attentes des gens en imposant sa puissance à tous : c’est également notre désir que le Seigneur impose sa puissance et transforme immédiatement le monde. […] C’est la grande alternative, que nous aussi, nous devons toujours apprendre à nouveau : privilégier nos propres attentes en repoussant Jésus ou accueillir Jésus dans la vérité de sa mission et mettre de côté les attentes trop humaines » [01].
Nous aussi, comme ces premiers disciples, nous sommes appelés à découvrir personnellement le vrai visage de Jésus-Christ. Comprendre la véritable nature de son Royaume est une tâche qui exige patience et maturité intérieure. Peut-être, dans cette tâche, pouvons-nous utilement nous tourner vers la vie des saints : ils ont su renoncer à leurs attentes humaines pour embrasser le divin.
SUR LE CHEMIN qui nous conduit au ciel, se trouvent ensemble la foi joyeuse dans le Sauveur et l’obscurité de la croix ; l’espérance d’une joie au-delà de toute mesure humaine et les difficultés inévitables du chemin, pouvant venir même de nos distractions. « Comment vivons-nous la foi, nous ? Sommes-nous attachés au trésor précieux, à la beauté de la nouveauté du Christ, ou bien lui préférons-nous quelque chose qui nous attire sur le moment, mais qui nous laisse ensuite un vide à l’intérieur ? » [02]
Pour que la foi de ses apôtres mûrisse, le Seigneur les rassembla « et commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite » (Mc 8,31). Saint Josémaria, rappelant les moments de difficulté qu’il avait lui-même vécus, soulignait que « l’enseignement du christianisme sur la douleur ne constitue pas un programme de consolations faciles. C’est d’abord une doctrine d’acceptation de cette douleur, inhérente à toute la vie humaine. Je ne peux pas vous dissimuler — non sans joie, car j’ai toujours prêché dans ce sens et je me suis efforcé de vivre en sachant que là où se trouve la Croix, se trouve Jésus-Christ, l’Amour incarné — que la douleur s’est introduite bien des fois dans ma vie : plus d’une fois, j’ai eu envie de pleurer. […] Quand je vous parle de la douleur, ce n’est pas simple théorie. Et je ne me contente pas non plus de faire appel à l’expérience des autres, quand je vous affirme : si, face à la réalité de la souffrance, vous sentez parfois votre âme vaciller, il n’y a qu’un remède : regarder le Christ. La scène du Calvaire atteste aux yeux de tous que les afflictions doivent être sanctifiées en union avec la Croix » [03].
Nous ne pouvons pas dresser un profil complet de Jésus sans regarder la croix. Nous nous réjouissons de découvrir les joies quotidiennes de sa vie cachée ; sa prédication et ses miracles nourrissent notre espérance ; la résurrection nous confirme dans une grande foi. Mais voir le Fils de Dieu crucifié est une partie essentielle de la vie de Jésus-Christ. Ce n’est qu’alors que nous comprendrons que Dieu nous accompagne même dans la douleur, la solitude et la souffrance.
POUR RÉPONDRE à cette question, que nous percevons tous dans notre cœur, qui est Jésus pour nous, une doctrine apprise dans les livres n’est pas suffisante ; encore faut-il avoir connu de bons et de mauvais moments près du Seigneur. De facto, saint Pierre est aussitôt corrigé par le Seigneur, car il n’est pas encore arrivé à saisir que la croix peut faire partie de son amour infini. Même plus tard, l’apôtre « a vu les miracles que Jésus faisait, il a vu ses pouvoirs […], mais à un moment donné, Pierre a renié Jésus […]. Et c’est précisément à ce moment-là qu’il a appris cette difficile science — plus que la science, la sagesse — des larmes, des pleurs » [04]. C’est la voie de la contrition, qui nous rapproche tant du Seigneur.
Peu de temps après la résurrection, dans une nouvelle confession de foi sur les rives de la mer de Galilée, Pierre « avait honte, il se souvenait de cette soirée du Jeudi Saint : les trois fois où il avait renié Jésus. Sur le rivage de Tibériade, Pierre pleura, non pas amèrement comme le Jeudi, mais il pleura » [05]. Cette fois, son chagrin s’est transformé en confiance, en une foi plus mûre. Le plus grand des apôtres nous montre que même nos défauts ne nous éloignent pas de Jésus. La question du Seigneur à Pierre — qui suis-je pour toi ? — ne peut être comprise qu’en parcourant le chemin, fait de grâce et de chutes, mais toujours près de Jésus.
Nous reconnaissons le Seigneur aussi lorsque nous touchons aux limites humaines, lorsque nous découvrons que, dans nos erreurs et nos fautes, le Seigneur ne se détourne pas de nous. La contrition, la douleur qui nous amène à purifier notre regard, nous permet de voir clairement que Dieu est bon. Nous invoquons Marie comme reine des pécheurs parce que nous voulons être de plus en plus conscients que nous avons besoin du pardon de Dieu. Elle est aussi toujours avec nous, tout au long du chemin.
[01]. Benoît XVI, Audience générale, 17 mai 2006.
[02]. Pape François, Audience générale, 1er septembre 2021.
[03]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 168.
[04].Ibid.
[05].Ibid.
- Jésus nous éclaire dans la souffrance
- Dieu a couru le risque de notre liberté
- Unir notre vie à la Croix du Christ
APRÈS LA CONFESSION de foi de Pierre et avoir annoncé sa passion et sa mort, Jésus a souhaité éclairer le sens de la douleur dans notre vie. Car s’il est vrai que le Fils de Dieu n’avait pas encore affronté la croix, il n’en reste pas moins qu’il pouvait en parler. Il rassemble ses disciples. Beaucoup d’autres gens se pressent autour de lui pour l’écouter. « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera » (Mc 8, 34-35).
Il n’y a pas de vie chrétienne qui ne passe pas par la croix. En effet, aucune vie sur terre ne peut être épargnée par la fatigue et la souffrance ; nous expérimentons tous de près, dans notre propre vie, la présence du mal ainsi que notre propre fragilité et faiblesse en raison du péché. Mais nous savons qu’au début, les choses n’étaient pas ainsi. C’est donc cette harmonie que le Christ a voulu en quelque sorte rétablir, mais en respectant toujours notre liberté de lui ouvrir ou non nos âmes.
« La Croix de Jésus est la parole par laquelle Dieu a répondu au mal dans le monde. Il nous semble parfois que Dieu ne réagit pas au mal et reste silencieux. En réalité, Dieu a parlé et a répondu ; et sa réponse est la Croix du Christ. Un mot qui est amour, miséricorde, pardon. Et c’est aussi un jugement. Dieu nous juge en nous aimant : si je reçois son amour, je suis sauvé ; si je le rejette, je suis condamné. Il ne me condamne pas, mais je me condamne moi-même. Dieu ne condamne pas, mais il aime et sauve. La parole de la Croix est la réponse chrétienne au mal qui continue à agir en nous et autour de nous. Les chrétiens doivent répondre au mal par le bien, en prenant sur eux la Croix, comme Jésus » [01].
LORSQUE saint Josémaria contemple la scène du Chemin de Croix où Jésus est condamné à mort, il considère la capacité des hommes d’accepter ou de ne pas accepter ses desseins, notre possibilité de « donner cours » de manières très différentes à l’amour que Dieu nous porte. « Qu’ils sont loin les jours où la parole de l’Homme-Dieu inondait les cœurs de lumière et d’espérance ; qu’elles sont loin les longues processions de malades qui s’en retournaient guéris, et les clameurs triomphales de Jérusalem fêtant l’entrée du Seigneur, monté sur un âne paisible. Si seulement les hommes avaient voulu donner un autre cours à l’amour de Dieu ! » [02]
« C’est un mystère de la Sagesse divine que, en créant l’homme à son image et selon sa ressemblance (cf. Gn 1, 26), elle ait voulu courir le risque sublime de la liberté humaine » [03]. « Ce risque a conduit l’homme à rejeter l’Amour de Dieu par le péché originel ». Or, de cette façon aussi, la liberté « demeure un bien essentiel de chaque personne qu’il faut protéger. Dieu est le premier à la respecter et à l’aimer » [04].
En examinant le cours de l’histoire humaine, on peut être surpris que dès le premier moment la personne ait emprunté une voie loin de la confiance en l’amour de Dieu. Nous pourrions même penser qu’il vaudrait mieux ne pas avoir « autant de liberté », en voyant à quel point nous pouvons nous faire du mal à nous-mêmes. De facto, en voyant qu’un proche ne suit pas le bon chemin, nous voudrions tant le conduire dans la bonne direction. Il est opportun de tourner le regard vers Dieu et découvrir pourquoi il nous a faits libres : l’importance du risque qu’il court nous montre l’importance du don qu’il nous accorde ; c’est seulement à partir de la force de notre liberté qu’un vrai amour peut jaillir nous menant au bonheur.
« NOUS SAVONS BIEN que rien ne manque à l’immense efficacité du sacrifice du Christ. Mais, dans sa Providence que nous ne comprendrons jamais entièrement, Dieu veut que nous participions à l’application de son efficacité. C’est possible parce qu’il nous a rendus participants de la filiation de Jésus à son Père, par la puissance de l'Esprit Saint : “Et si nous sommes enfants, nous sommes donc héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire” (Rm 8, 17) » [05].
Du côté ouvert du Christ sur la croix jaillissent les sacrements de l’Église : c’est là que se trouve le plus grand trésor de la grâce. Nous pouvons également nous unir personnellement à la croix de Jésus en offrant tout ce que nous faisons en même temps que le sacrifice du Christ, faisant de toute notre vie une messe. De même, « chaque fois que nous tendons la main avec bonté à ceux qui souffrent, à ceux qui sont persécutés ou sans défense, partageant leur souffrance, nous contribuons à porter la même croix que Jésus. C’est ainsi que nous atteignons le salut et que nous pouvons contribuer au salut du monde » [06].
Tous les saints se sont de plus en plus rapprochés de la Croix. « Aime la Croix. Lorsque tu l’aimeras vraiment, ta Croix sera… une Croix, sans Croix. Et, comme lui, tu trouveras sûrement Marie sur le chemin » [07].
[01]. Pape François, Homélie, 30 mars 2013.
[02]. Saint Josémaria, Chemin de Croix, Ie station.
[03]. Saint Josémaria, Lettres 37, n° 3.
[04]. Mgr Fernando Ocariz, Lettre pastorale, 9 janvier 2018.
[05]. Mgr Fernando Ocariz, Message, Message, 20 septembre 2021.
[06]. Benoît XVI. Chemin de Croix, Méditation, Ve station, 2005.
[07]. Saint Josémaria, Saint Rosaire, 4ème mystère douloureux.
- La Transfiguration, un mystère qui nous éclaire
- Descendre du Thabor vers la vie quotidienne
- La messe nous inonde de lumière
SI QUELQU’UN nous ouvre de nouvelles perspectives pour saisir tel ou tel aspect du monde ou s’il nous aide à mieux comprendre notre propre vie, nous disons d’habitude qu’il nous a « éclairés ». Jusqu’à ce moment, les choses étaient peut-être plus obscures et confuses. La Sainte Écriture aussi se sert souvent du symbole de la lumière. Certains passages de l’Évangile portent cette luminosité à sa plénitude. Saint Marc raconte que « Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille » (Mc 9, 2-3). La figure de Jésus s’en trouve remplie de lumière, sans mélange d’obscurité. Qui plus est, les disciples entendent ensuite la voix de Dieu le Père. Tout sur le Thabor devient un mystère de lumière.
« La Transfiguration nous invite à ouvrir les yeux du cœur sur le mystère de la lumière de Dieu présent dans toute l’histoire du salut. Déjà, au début de la création, le Tout-puissant dit : “Fiat lux - Que la lumière soit !” (Gn 1, 2), et la séparation de la lumière d’avec les ténèbres eut lieu. […] La lumière, dit-on dans les Psaumes, est le manteau dont Dieu se drape (cf. Ps 104, 2). Avec le Livre de la Sagesse, le symbolisme de la lumière est utilisé pour décrire l’essence même de Dieu. La sagesse, effusion de la gloire de Dieu, est “un reflet de la lumière éternelle”, supérieure à toute lumière créée (cf. Sg 7, 27.29sq). Dans le Nouveau Testament, c’est le Christ qui constitue la pleine manifestation de la lumière de Dieu. Sa résurrection a éliminé pour toujours le pouvoir des ténèbres du mal. À travers le Christ ressuscité, la vérité et l’amour triomphent sur le mensonge et le péché. En lui, la lumière de Dieu illumine désormais de façon définitive la vie des hommes et le chemin de l’histoire : “Je suis la lumière du monde — affirme-t-il dans l’Évangile. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie” (Jn 8, 12) » [01].
EN 1931, à Madrid, pendant qu’il célébrait la messe de la fête de la Transfiguration du Seigneur, saint Josémaria a connu un moment spécial. Peut-être en considérant la lumière du Seigneur, le fondateur de l’Opus Dei comprit clairement que les chrétiens courants seraient, désormais, des apôtres ayant pour mission de porter le Christ à toutes les activités du monde.
Il a écrit ce jour-là dans ses notes personnels : « L’heure de la Consécration est arrivée : au moment où j’élevais la Sainte Hostie, sans perdre le recueillement prescrit, sans me distraire — je venais de faire in mente l’offrande à l’Amour miséricordieux — sont venus à mon esprit, avec une force et une clarté extraordinaires, ces mots de l’Écriture : « et si exaltatus fuero à terra, omnia traham ad meipsum » (Jn 12, 32), et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. D’habitude, j’ai peur devant le surnaturel. Ensuite vient le ne timeas ! c’est Moi. Et j’ai compris que ce seraient les hommes et les femmes de Dieu, qui, par l’enseignement du Christ, élèveraient la Croix au sommet de toute activité humaine » [02].
« Dans l’événement de la Transfiguration, nous contemplons la rencontre mystérieuse entre l’histoire, qui se construit chaque jour, et le bienheureux héritage qui nous attend au ciel, en pleine union avec le Christ, Alpha et Oméga, le commencement et la fin […]. Comme les disciples, nous devons nous aussi descendre du Thabor vers la vie quotidienne, où les événements de la vie humaine mettent notre foi au défi. Sur la montagne, nous avons vu ; sur les routes de la vie, il nous est demandé de proclamer inlassablement l’Évangile, qui éclaire les pas des croyants » [03].
LA MISSION DU CHRÉTIEN consiste à « allumer de petites lumières dans le cœur des gens ; être de petites lampes de l’Évangile, portant un peu d’amour et d’espérance » [04]. Sur la table de travail de saint Josémaria, comme réveil de la présence de Dieu, il y avait une pièce qui conduisait l’électricité d’un côté à l’autre, empêchant le courant d’être détourné. Nous autres chrétiens nous sommes appelés à transmettre la lumière qui est en nous. « En dépit de nos pauvres misères personnelles, écrivait le fondateur de l’Opus Dei, nous sommes porteurs d’essences divines d’une valeur inestimable : nous sommes des instruments de Dieu. Et comme nous voulons être de bons instruments, plus nous nous sentirons petits et misérables dans la vraie humilité, plus tout ce qui nous manque sera fourni par Notre Seigneur » [05].
L’un des moments les plus lumineux de notre journée, où nous sommes totalement unis à Dieu et écoutons sa voix, est la sainte messe. Le présent y est en quelque sorte transfiguré. Grâce à la liturgie, le monde entre dans la clarté du ciel. La proximité du Christ fait irruption dans notre journée. Nous pouvons y chercher une orientation pour notre vie, une lumière pour notre âme, un renouvellement de nos affections. Sursum corda, disons-nous avant la préface : élevez vos cœurs, comme il est arrivé à Pierre, Jacques et Jean ce jour-là sur le Thabor. Et comme ils étaient remplis de lumière et de joie, ils ne voulaient pas que ce moment se termine. Sainte Marie, reine des anges, a dû partager avec le Christ tant de moments de clarté dont nous n’avons aucune trace. Nous pouvons lui demander d’éclairer nos cœurs lorsque nous y découvrons une zone d’obscurité.
[01]. Benoît XVI, Angélus, 6 août 2006.
[02]. Saint Josémaria, Notes intimes, n° 207.
[03]. Saint Jean Paul II, Rencontre, 6 août 2001.
[04]. Pape François, Angélus, 6 août 2017.
[05]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 26.