- Un programme du Christ pour agrandir le cœur
- Noyer les jugements dans une abondance de grâce et de joie
- Nous sommes tous appelés à aimer nos ennemis
« C’EST UNE MESURE bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement » (Lc 6, 38). Jésus présente ainsi la somme de grâces dont Dieu, en Père plein de bonté, veut nous combler. Pour être à même de les recevoir, nous avons besoin d’élargir notre cœur afin de le rendre apte à tant de richesse. Le Seigneur indique tout un programme de croissance pour notre capacité de recevoir : « Aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour […] Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera » (Lc 6, 35-38). La promesse de Jésus, cette mesure pleine qu’il veut nous donner, amène à notre esprit quelques mots de la prière eucharistique de la messe : « Afin qu’en recevant ici, par notre communion à l’autel, le corps et le sang de ton Fils, nous soyons comblés de ta grâce et de tes bénédictions » [01].
Peut-être nous semble-t-il un peu difficile de parcourir le chemin que Jésus nous indique pour élargir notre cœur : aimer ceux qui ne nous aiment pas, pardonner, ne pas juger, donner sans rien attendre en retour… Cependant, les paroles du Christ sont claires. Dieu veut, d’une certaine manière, rentrer à l’intérieur de nous, jusqu’à ce que nous puissions répéter avec saint Josémaria : « Mon Dieu, quelle joie ! Comme tu es grand, et comme tu es beau, et comme tu es bon ! Et moi, comme je suis bête, à prétendre te comprendre. Comme tu serais petit, si tu pouvais entrer dans ma tête ! Tu es dans mon cœur, ce qui n’est pas rien » [02]. Nous sommes les enfants de Dieu et nous ne voulons pas renoncer à cette dignité inégalée ni faire obstacle à son désir de nous aimer sans mesure. Saint Ambroise dit : « Toi aussi, si tu fermes la porte de ton âme, tu laisses le Christ dehors. Bien qu’il ait le pouvoir d’entrer, il ne veut pas être importun, il ne veut pas entrer de force » [03]. Ces paroles du Christ, que nous aurons probablement du mal à mettre en pratique, sont aptes à préparer notre cœur afin que Dieu puisse y régner.
L’UNE DES CHOSES que Jésus recommande pour que notre cœur soit capable de recevoir toute l’affection de Dieu notre Père est de ne pas juger les autres : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés » (Lc 6, 37). Il est beaucoup plus facile de dire du mal des autres que de se regarder soi-même et de regarder les autres avec les yeux de Dieu. « Le fait de montrer du doigt et le jugement que nous utilisons à l’encontre des autres sont souvent un signe de l’incapacité à accueillir en nous notre propre faiblesse, notre propre fragilité » [04].
« Pourquoi, lorsque tu juges les autres, mets-tu dans ta critique l’amertume de tes propres échecs ? » [05], se demande saint Josémaria. « Le Malin nous pousse à regarder notre fragilité avec un jugement négatif. Au contraire, l’Esprit la met en lumière avec tendresse. La tendresse est la meilleure manière de toucher ce qui est fragile en nous. […] Paradoxalement, le Malin aussi peut nous dire la vérité. Mais s’il le fait, c’est pour nous condamner. Nous savons cependant que la Vérité qui vient de Dieu ne nous condamne pas, mais qu’elle nous accueille, nous embrasse, nous soutient, nous pardonne » [06].
Le manque de paix intérieure agit comme une loupe pour chercher les défauts des autres. La tristesse intérieure qui découle du fait que nous n’acceptons pas nos limites avec sérénité est souvent exprimée par un jugement critique. Deux attitudes peuvent nous aider à suivre le conseil de Jésus de moins juger et de donner plus de place à Dieu dans nos cœurs. D’une part, être reconnaissant pour tout ce qui nous entoure, comme un don de Dieu. D’autre part, nous devrions essayer de découvrir et de nous réjouir des dons que Dieu accorde aux autres. Alors nous noierons le mal de nos jugements dans une abondance d’actions de grâce et de joie [07].
IL N’EST PAS DIFFICILE de considérer l’invitation de Jésus à aimer ses ennemis comme exceptionnelle, héroïque ou inhabituelle. Il n’est pas difficile d’être tenté d’y voir une invitation adressée aux autres, et non à soi-même. Le mal que quelqu’un nous a fait, qu’il soit grand ou petit, si nous ne parvenons pas à le faire passer par le cœur du Christ, peut devenir une véritable prison pour le déploiement des dons de Dieu. Nous avons du mal à pardonner. Pourtant, les paroles de Jésus sont sans équivoque : « Aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour » (Lc 6, 35). Pour aimer comme Dieu, nous devons nous libérer des limites étroites de notre propre dimension et entrer dans la logique divine.
« Quel est le sens de cette parole ? Pourquoi Jésus demande-t-il d’aimer ses ennemis, un amour qui dépasse les capacités humaines ? […] Sa miséricorde qui s’est faite chair en Jésus et qui seule peut “faire basculer” le monde du mal vers le bien, à partir de ce “monde” petit et décisif qu’est le cœur de l'homme. […] Pour les chrétiens, la non-violence n’est pas un simple comportement tactique, mais bien une manière d’être de la personne, l’attitude de celui qui est tellement convaincu de l’amour de Dieu et de sa puissance, qu’il n’a pas peur d’affronter le mal avec les seules armes de l’amour et de la vérité. […] Voilà l’héroïsme des “petits”, qui croient dans l’amour de Dieu et le diffusent même au prix de leur vie » [08].
Sainte Marie a incarné toutes les attitudes que le Christ recommande pour agrandir nos âmes. Nous ne pouvons pas l’imaginer en train de juger les autres, de faire acception de personnes ou d’endurcir son cœur pour le pardon. C’est pourquoi elle a pu porter Dieu dans son sein. Nous pouvons demander à notre Mère de nous rendre de plus en plus semblables à elle.
[01]. Prière eucharistique I.
[02]. Saint Josémaria, Notes prises lors d’une réunion de famille, 9 juin 1974.
[03]. Saint Ambroise, Commentaire du Psaume 118, 12.13-14.
[04]. Pape François, Patris corde, n° 2.
[05]. Saint Josémaria, Chemin, n° 52.
[06]. Pape François, Patris corde, n° 2.
[07]. Cf. saint Josémaria, Sillon, n° 864.
[08]. Benoît XVI, Angélus, 18 février 2007.
- Prier, sachant que Dieu en sait plus que nous
- La générosité de Dieu va bien au-delà de nos attentes
- La prière des enfants de Dieu
« MAÎTRE, je t’ai amené mon fils, il est possédé par un esprit qui le rend muet. […] J’ai demandé à tes disciples d’expulser cet esprit, mais ils n’en ont pas été capables » (Mc 9, 17-18). L’angoisse a amené ce bon père aux pieds de Jésus. Il était déjà allé voir ses disciples, mais ceux-ci, incapables de faire face à la situation, n’ont pas pu l’aider. « Le Seigneur veut que nous demandions beaucoup : il nous donne tant d’exemples d’entêtement dans le saint Évangile ! Des gens qui obtiennent de lui des miracles à force de demander ; parfois en se tenant devant lui, étalant leur misère, en criant vers lui » [01].
Face à l’impuissance des disciples, la foi du père semble vaciller, mais il ouvre son cœur au Christ et lui confie ses désirs avec simplicité : « Si tu peux faire quelque chose, aie pitié de nous et aide-nous » (Mc 9,22). C’est alors que Jésus s’exclame : « “Si tu peux”… ? Tout est possible pour celui qui croit ». Jésus veut accomplir les miracles que les gens attendent ; qui plus est, il veut dépasser leurs attentes, mais il a besoin que ces âmes ouvrent leurs portes avec foi. Dans toutes sortes de difficultés, « nous pouvons faire beaucoup : prier, prier et prier ! Et puis, dans la mesure du possible, faire ce qui est entre nos mains. Et, en plus, il faut compter sur la divine Providence, qui est une autre façon de faire et de laisser faire » [02].
La prière n’est pas une formule pour obtenir ce que nous voulons, mais plutôt une façon de nous préparer à recevoir les dons que Dieu veut nous envoyer. De plus, les plans de Dieu comptent aussi sur notre prière d’intercession pour qu’ils puissent se réaliser, tout comme ils comptent sur nos actions. Le père de l’Évangile demande humblement de l’aide à Jésus, tout en reconnaissant que le Seigneur en sait plus que nous.
LA PRIÈRE est le moyen de comprendre que Dieu est le véritable protagoniste de la mission. « Il peut sembler étrange, écrivait saint Augustin, que nous soyons exhortés à prier par celui qui connaît nos besoins avant que nous les lui ayons fait connaître. Notre Dieu et Seigneur ne veut pas que nous lui fassions part de nos désirs, car il ne peut certainement pas les ignorer ; mais il veut que, par la prière, notre capacité de désirer soit augmentée, afin que nous devenions plus aptes à recevoir les dons qu’il nous prépare. Ses dons, en effet, sont très grands, et notre capacité à recevoir est petite » [03].
« Je m’adresse à chacun de vous, prêchait saint Josémaria en 1966, pour vous rappeler de prier, de prier beaucoup : prier toute la journée et toute la nuit. Si vous avez l’habitude de dormir d’un seul coup, offrez ce sommeil ; et si vous vous réveillez, élevez immédiatement votre cœur vers Dieu. Le sommeil, la plupart du temps, n’a aucun mérite. Cependant, savoir que nous sommes regardés et aimés par Dieu dans tout ce que nous faisons, même dans notre sommeil, transforme toute notre vie en une offrande, la remplissant de fruits. Que ne fera-t-il pas, alors, de notre désir de le servir ! » [04]
C’est pourquoi il est si bénéfique pour nous de répéter la supplique de ce bon père à Jésus : « Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! » (Mc 9,24). Si notre demande visait à obtenir de Dieu une confirmation de nos désirs ou de nos aspirations, nous limiterions sa générosité, qui est toujours plus grande que ce que nous imaginons. « Soumettez-moi donc ainsi à l’épreuve, – dit le Seigneur de l’univers –, et vous verrez si je n’ouvre pas pour vous les écluses du ciel si je ne répands pas sur vous la bénédiction en abondance ! » (Ml 3,10).
« SEIGNEUR, tu m’as mis ici, tu m’as confié ceci ou cela. Tu vas trouver une solution à tout ce qui doit être résolu, parce que c’est à toi et parce que moi seul je n’en ai pas la force. Je sais que tu es mon Père, et j’ai toujours vu que les petits, les enfants, sont sûrs de leur père : ils n’ont pas de soucis, ils ne savent même pas qu’ils ont des problèmes, parce que leur père leur donne tout résolu. Mes enfants, c’est avec cette ferme confiance que nous devons vivre et que nous devons toujours prier, car c’est la seule arme dont nous disposons et l’unique raison de notre espérance » [05].
Pour ceux qui s’approchent de la chaleur de l’Opus Dei, saint Josémaria voulait qu’ils apprennent à prier comme des enfants, il voulait que leur relation avec Dieu soit celle de quelqu’un qui sait qu’il reçoit tout d’en haut. La générosité coule plus facilement lorsqu’elle a affaire à un cœur reconnaissant. Au contraire, si nous demandons comme si nous exigions un droit, sur la base de nos prétendus mérites ou même de nos prières, nous le ferons toujours avec un esprit timide. Dieu veut que nous demandions comme des enfants, sur la base de cette filiation divine.
« Marie est en prière lorsque l’archange Gabriel vient lui apporter l’annonce à Nazareth. Son “regard”, petit et immense, qui à ce moment-là fait bondir de joie toute la création, a été précédé dans l’histoire du salut par beaucoup d’autres “regards” […]. Il n’y a pas de meilleure façon de prier que de se placer, comme Marie, dans une attitude d’ouverture, d’un cœur ouvert à Dieu » [06] [7-l-6]. « Marie, modèle de prière. — Vois comme elle prie son Fils, à Cana ; et comme elle insiste, sans se décourager, avec persévérance. — Et comme elle réussit. — Prends exemple sur elle » [07].
[01]. Saint Josémaria, cité dans Julián Herranz, En las afueras de Jericó, Rialp, Madrid 2007, p. 172.
[02].Ibid., p. 177-178.
[03]. Saint Augustin, Lettre à Proba, n° 130
[04]. Saint Josémaria, cité dans Xavier Echevarria, Mémoire du Bienheureux Josémaria Escriva, Madrid 2000, p. 192.
[05].Ibid., p. 199-200.
[06]. Pape François, Audience générale, 18 novembre 2020.
[07]. Saint Josémaria, Chemin, n° 502.
- Qu'est-ce que Dieu pense de nous ?
- Le fondement visible de l'unité de l'Église
- Aider le Pontife Romain par la prière
« ET VOUS, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » (Mt 16, 15). Jésus adresse ces mots à ses disciples mais aussi à chacun d’entre nous. Il veut connaître l’image que nous nous sommes faite de lui, nos pensées et nos sentiments à son égard, car ils seront importants pour notre vie. « La vie chrétienne ne nous conduit pas à nous identifier à une idée, mais à une personne : à Jésus-Christ. Pour que la foi illumine nos pas, en plus de nous demander : qui est Jésus-Christ pour moi, pensons : qui suis-je pour Jésus-Christ ? C’est ainsi que nous découvrirons les dons que le Seigneur nous a donnés et qui sont directement liés à notre propre mission » [01].
Saint Pierre a entendu la même question des lèvres du Christ. Les apôtres, partageant la mission du Maître, ont compris à quel point il comptait sur eux. « Que les hommes voient par-là, dit saint Bernard, combien est grande la sollicitude de Dieu à leur égard ; qu’ils sachent ce que Dieu pense et ressent pour eux. Ne t’interroge pas, toi qui es un homme, sur ce que tu as souffert, mais sur ce qu’il a souffert. Déduis de tout ce qu’il a souffert pour toi, combien il t’a estimé, et ainsi sa bonté te deviendra évidente » [02]. En rêvant de ce que Dieu ressent et pense de nous, il n’y a aucun risque d’exagération. En réalité, nous ne serons jamais à la hauteur. Les propos suivants de saint Paul nous viendront probablement à l’esprit : « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé » (1 Co 2, 9).
PIERRE vient toujours à la rescousse des disciples. Cette fois, il manifeste la divinité de Jésus avec une clarté que le Seigneur loue, à peine l'a-t-il entendu : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux » (Mt 16, 17). Nous célébrons la fête de la Chaire de Saint Pierre ; c’est peut-être un bon moment pour remercier Dieu de prendre soin de son Église et d’avoir établi un fondement visible de son unité, un rocher sur lequel s’appuyer : « Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle » (Mt 16,18).
« Le pontife romain, comme successeur de Pierre, est le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité qui lie entre eux aussi bien les évêques que la multitude des fidèles » [03]. Jésus révèle à Pierre qui il est pour Dieu. Et au moment où il fait cette déclaration, le Seigneur connaît parfaitement son apôtre : il sait comment il est, comment il réagit, comment il pense, combien il l’aime. Il l’a choisi dès avant la fondation du monde. « D’où venait que ces douze hommes, ignorants, vivant au bord de lacs, de rivières et de déserts, entreprennent une œuvre d’une telle ampleur et affrontent le monde entier, eux qui n’avaient sûrement jamais été en ville et n’étaient jamais apparus en public ? demande saint Jean Chrysostome. Et d’autant plus si nous considérons qu’ils étaient craintifs et timides, comme nous le savons par la description qu’en fait l’évangéliste, qui ne voulait pas cacher leurs défauts » [04]. Le même secours de Dieu qui a fait de Pierre un rocher continue d’agir sur ses successeurs et sur toute l’Église.
LE PONTIFE ROMAIN compte sur nos prières pour sa personne et ses intentions. « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 6), tels furent les mots de saint Pierre ce jour-là. Notre foi repose sur Jésus, qui nous conduit au Père. Il est étonnant que Dieu nous ait appelés à partager avec lui la mission de l’Église. Mon Dieu, comptez sur moi, car personne n’est superflu.
Écrivant à un cardinal, saint Josémaria avouait sa conviction que sa prière pouvait aider le pape et l’Église : « Prier est la seule chose que je puisse faire. Mon pauvre service à l’Église se résume à ceci. Et chaque fois que je considère mes limites, je me sens plein de force, parce que je sais et je sens que c’est Dieu qui fait tout » [05]. Une « arme puissante » que le fondateur de l’Opus Dei a également utilisée régulièrement pour aider l’Église est le saint rosaire. « Depuis des années, dans la rue, dit-il, chaque jour, j’ai récité et je récite encore une partie du Rosaire pour l’auguste personne et pour les intentions du pontife romain » [06].
En plus de prier pour sa personne et ses intentions, saint Josémaria a suivi les enseignements du pontife romain tout au long de sa vie, et a toujours cherché les moyens de lui témoigner son affection. De la même manière, nous tous, chrétiens, essayons d’être très proches de Pierre, même si parfois nous ne comprenons pas quelque chose, que ce soit dans ses propos ou dans ses actes. Si ce dernier cas se présente, nous, enfants de l’Église, devons un « assentiment religieux de l’esprit et de la volonté » [07] à ses enseignements et, par conséquent, nous ne parlons pas négativement de lui lorsque cela pourrait blesser l’unité du Corps du Christ.
Nous pouvons nous tourner vers Marie, mère de l’Église, pour qu’elle protège, prenne soin du pape et le rende très heureux : « Marie édifie continuellement l’Église, elle la rassemble, elle en assure la cohésion. Il est donc difficile d’avoir une véritable dévotion à la sainte Vierge sans se sentir plus unis aux autres membres du Corps Mystique et également à sa tête visible, le Pape. Voilà pourquoi j’aime redire sans cesse : Omnes cum Petro ad Iesum per Mariam ! ; tous, avec Pierre, vers Jésus, par Marie » [08].
[01]. Mgr Fernando Ocariz, À la lumière de l’Évangile, «Jeunesse et vocation».
[02]. Saint Bernard, Sermon I pour l’Épiphanie du Seigneur, 1-2.
[03]. Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 23.
[04]. Saint Jean Chrysostome, Homélie sur la Première Lettre aux Corinthiens, n° 4, 3.4.
[05]. Saint Josémaria, Lettre de Rome, 15 juillet 1967.
[06]. Saint Josémaria, Lettres 3, n° 20.
[07]. Code de Droit Canon, n° 752. Cf. Catéchisme de l’Église Catholique n° 892.
[08]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 139.
- Vivre en communion avec les autres
- Apprécier à sa juste valeur ce qui nous unit aux autres
- La diversité manifeste la perfection divine
LES DISCIPLES ont encore du mal à comprendre Jésus, surtout quand il parle de la passion et de la mort qui l’attendent. Ils sont encore pleins de vision humaine. Sans doute aiment-ils le Christ, mais pas encore inconditionnellement. Ils projettent sur lui leurs attentes terrestres. Mais il est indéniable qu’ils sont toujours sincères, leur attitude est celle de quelqu’un qui souhaite apprendre. Ils disent au Seigneur, avec simplicité et clarté, tout ce qu’ils pensent, tout ce sur quoi ils s’interrogent dans leur cœur ; ils lui racontent ce dont ils discutent entre eux et lui rapportent leurs voyages apostoliques. Un jour, « Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : “Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent”. Jésus répondit : “Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi” » (Mc 9, 38-39).
Nous pouvons imaginer la patience du Seigneur pour effectuer cette correction. Peut-être était-il même un peu amusé par ces premiers pas de ceux qu’il avait choisis pour être apôtres. Les disciples agissaient animés de bonnes intentions, mais il leur manquait encore une meilleure compréhension des choses, tout voir du point de vue de Dieu. Ils voyaient encore la réalité d’une manière trop simple, comme en noir et blanc. Jésus, en revanche, leur a fait remarquer que la réalité était riche en couleurs, et que l’homme qui faisait du bien en son nom n’était pas aussi étranger au Christ qu’il semblait l'être. « Quelle grande chose que de comprendre une âme ! » [01], s’exclame sainte Thérèse d’Avila. Toute personne désireuse de faire le bien mérite notre respect délicat, notre intérêt, notre empathie et notre affection. « En vertu de notre création à l’image et à la ressemblance de Dieu, qui est de lui-même communion et communication, nous portons toujours dans notre cœur le désir de vivre en communion, d’appartenir à une communauté. “Rien n’est si spécifique à notre nature, dit saint Basile, que d’entrer en relation les uns avec les autres, d’avoir besoin les uns des autres” » [02].
SAINT AUGUSTIN a écrit que, de même que dans l’Église catholique « on peut trouver ce qui n’est pas catholique, de même en dehors de l’Église catholique il peut y avoir quelque chose de catholique » [03]. Toute manifestation de bien dans le monde est un motif de joie pour ceux qui aiment la source de tout bien. Dans le passage de l’Évangile que nous examinons, « l’attitude des disciples de Jésus est très humaine, très commune, et nous pouvons la retrouver dans les communautés chrétiennes de tous les temps, probablement aussi en nous-mêmes. De bonne foi, en fait, avec zèle, on voudrait protéger l’authenticité d’une certaine expérience […]. Alors nous n’apprécions pas le bien que les autres font » [04].
Saint Josémaria, s’adressant à quelqu’un qui vivait dans une région où il y avait peu de catholiques, lui disait : « Dans votre pays, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas chrétiens, mais qui appartiennent d’une certaine manière à l’Église, à cause de leur droiture et de leur bonté. Je suis sûr que s’ils savaient ce qu’est la foi catholique, ils voudraient être catholiques […]. Nous appartenons au corps de l’Église : nous sommes une partie de ce corps merveilleux. Et eux, s’ils accomplissent la loi naturelle, ont une sorte de baptême du désir » [05].
L’esprit de communion nous amène à nous concentrer sur ce qui nous unit aux autres, plutôt que sur ce qui nous sépare. Jésus invite ses disciples « à ne pas penser selon les catégories “ami/ennemi”, “nous/eux”, “qui est à l’intérieur/qui est à l’extérieur”, “le mien/le tien”, mais à aller au-delà, à ouvrir nos cœurs pour reconnaître sa présence et l’action de Dieu également dans des environnements inhabituels et imprévisibles et chez des personnes qui font partie de notre entourage. Il s’agit d’être plus attentif à l’authenticité du bien, du beau et du vrai qui est fait, qu’au nom et à l’origine de la personne qui le fait » [06].
DANS L’ORDRE NATUREL, Dieu a créé une immense multitude d’anges ; de nombreuses galaxies et planètes ; d’innombrables espèces d'animaux, de plantes et de minéraux. Il n’est pas étonnant que, dans l’ordre surnaturel, l’Esprit Saint ait voulu, au cours des siècles, donner naissance à d’innombrables charismes qui enrichissent merveilleusement son Église. Il est clair que le Seigneur aime la pluralité, probablement parce que ces innombrables charismes, comme d’une certaine manière les créatures matérielles, reflètent sa perfection infinie avec une diversité de lumière.
À l’image de Dieu, chacun de nous, chrétiens, devrait aimer le pluralisme et la multiplicité avec enthousiasme. Comme dans une grande famille, nous nous réjouissons et nous sommes fiers des fruits de la sainteté de tant d’institutions, très différentes les unes des autres, qui ont creusé un sillon large et profond dans l’histoire de l’Église et ont aussi façonné à bien des égards la société dans laquelle nous vivons. Tout le travail que ces réalités ecclésiales ont réalisé et continuent de réaliser, ainsi que celui d’autres plus récentes, est sans aucun doute un don de Dieu pour le monde. Pour cette raison, saint Josémaria conseillait : « Réjouis-toi si tu en vois d’autres travailler à de bons apostolats. — Et demande à Dieu, pour eux, grâce abondante et correspondance à cette grâce » [07].
Nous pouvons demander à Marie de nous aider à être toujours ouverts au large horizon de l’action de l’Esprit Saint, afin que nous soyons « capables de nous apprécier et de nous estimer les uns les autres, en louant le Seigneur pour l’infinie “fantaisie” avec laquelle il agit dans l'Église et dans le monde » [08].
[01]. Saint Thérèse d’Avila, Livre de sa vie, 23, 17.
[02]. Pape François, Message, 24 janvier 2019.
[03]. Saint Augustin, Sur le baptême contre les donatistes, PL 43, VII, 39, 77.
[04]. Pape François, Angélus, 30 septembre 2018.
[05]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 22 février 1970.
[06]. Pape François, Angélus, 30 septembre 2018.
[07]. Saint Josémaria, Chemin, n° 965.
[08]. Benoît XVI, Angélus, 30 septembre 2012.
- Appelés à être un Évangile vivant
- Rendre un témoignage cohérent de notre foi
- Le péché ne saurait remplir notre cœur
« ET CELUI qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense » (Mc 9, 41). Un verre d’eau ne semble pas être un gros problème, bien que cela puisse être important après avoir marché sous le chaud soleil de Judée. Mais Jésus ne s’intéresse pas tant à la valeur matérielle du geste qu’à sa signification : donner un verre d’eau à l’un de ses disciples est un signe d’ouverture, d’accueil. En parcourant les routes de Palestine pour annoncer le Royaume de Dieu, Jésus a sans doute été reconnaissant des marques d’hospitalité et d’affection qu’il a reçues de ses amis, aussi bien à Béthanie, dans la maison de Marthe, Marie et Lazare, qu’ailleurs. Peut-être aurions-nous voulu être l’un de ces personnages de l’Évangile : des amis de Jésus, des gens qui ont eu la chance de l’accueillir chez eux, de lui offrir quelque chose avec simplicité mais avec une véritable affection. Beaucoup d’entre eux lui ont ouvert les portes de leur maison, mais surtout les portes de leur cœur.
Jésus continue de frapper à notre porte. Il s’approche de nous dans les sacrements, dans la Sainte Écriture, chez des gens dans le besoin qui nous entourent… Nous ne manquons certainement pas dans notre vie du bon exemple de gens qui, comme les disciples, ou comme ceux qui les ont accueillis, nous conduisent au Christ. Nous pouvons en trouver dans notre famille, parmi nos amis, chez un enseignant d’école ou un catéchiste… Certains ont joué un rôle très significatif dans notre vie, précisément parce que c’étaient des femmes et des hommes de Dieu. C’est ce que tout disciple de Jésus est appelé à être : quelqu’un qui appartient au Christ et qui peut donc être reçu en son nom. « Nous tous, baptisés, nous sommes des disciples missionnaires et nous sommes appelés à être un Évangile vivant dans le monde » [01].
AYANT souligné la grande valeur de porter son nom et sa présence aux autres, le Seigneur avertit également de la gravité du contraire : « Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer » (Mc 9,42). Si un chrétien fait profession d’être chrétien, mais ne pense pas, ne ressent pas et n’agit pas comme quelqu’un qui est sur le chemin de Dieu, il tombe dans l’incohérence et rend difficile aux autres de venir au Christ ; il déforme son visage le plus aimable et crée une sorte de mur au lieu de construire des ponts vers le salut. Le Concile Vatican II affirme clairement que les chrétiens ont souvent « voilé plutôt que révélé le vrai visage de Dieu et de la religion » [02].
La force négative de l’incohérence est grande. Nous avons tous rencontré des gens qui ont quitté l’Église parce qu’ils ont perçu une double vie chez certains chrétiens, parce qu’ils ont eu le sentiment d’être traités de manière sévère ou trop rigide, parce qu’ils ont été victimes d’injustice dans la sphère personnelle, professionnelle ou sociale. Il est vrai qu’à cause du péché, nous sommes tous faibles et avons tendance, dans une certaine mesure, à nous comporter de manière contradictoire. C’est pourquoi, « pour vivre avec la cohérence chrétienne, la prière est nécessaire, car la cohérence chrétienne est un don de Dieu. […] Seigneur, que je sois cohérent », pouvons-nous demander dans notre prière. Seigneur, faites que je ne scandalise jamais. Que je sois quelqu’un qui pense comme un chrétien, qui ressente comme un chrétien, qui agisse comme un chrétien » [03]. Car de même que l’incohérence fait beaucoup de mal, ainsi la cohérence chrétienne fait beaucoup de bien. Le témoignage chrétien remue silencieusement les cœurs. Il sème chez les autres une sainte agitation, à partir de laquelle le Saint-Esprit commence à faire son œuvre.
« ET SI TA MAIN est pour toi une occasion de chute, coupe-la, dit Jésus. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le. Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds. Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas » (Mc 9, 43.45.47-48). Après avoir mis en garde contre la gravité de l’incohérence de la vie, qui éloigne les autres du salut, le Seigneur se sert d’exemples imagés pour nous persuader de regarder notre vie présente avec un regard d’éternité. Car la condition préalable à la mise en pratique de ces paroles, ce que Jésus présuppose en les prononçant, c’est notre grand désir d’être heureux avec Dieu : ce désir d’entrer dans la vie ou d’entrer dans le Royaume.
Le Seigneur veut que nous éloignions le péché de nous, ce qui comporte l’effort d’éviter toute occasion proche d’offenser Dieu, sachant que cela ne remplirait pas nos cœurs. Si nous expérimentons qu’« il n’y a rien de meilleur au monde que de vivre en état de grâce » [04], nous voudrons mettre en œuvre les moyens nécessaires pour éloigner de nous tout ce qui pourrait nous éloigner de notre Seigneur, avec humilité et force d’âme. Saint Josémaria nous encourage à ne jamais nous décourager lorsque nous découvrons en nous l’inclination au mal. « Nulle honte à avoir ! Le Seigneur, qui est tout-puissant et miséricordieux, nous a donné tous les moyens nécessaires pour dominer cette inclination : les sacrements, la vie de piété, le travail, s’il est sanctifié. Recours à ces moyens avec persévérance, en étant disposé à commencer et à recommencer, sans te décourager » [05].
Marie nous aide sur le chemin du vrai bonheur. « Dans le Salve Regina, nous l’appelons “notre vie” : cela semble exagéré, car le Christ est la vie, mais Marie est si unie à lui et si proche de nous qu’il n’y a rien de mieux que de remettre notre vie entre ses mains et de la reconnaître comme “notre vie, notre douceur et notre espérance” » [06].
[01]. Pape François, Angélus, 9 février 2014.
[02]. Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 19
[03]. Pape François, Homélie, 27 février 2014.
[04]. Saint Josémaria, Chemin, n° 286.
[05]. Saint Josémaria, Forge, n° 119.
[06]. Pape François, Homélie, 1er janvier 2019.
- Le mariage est une réalité naturelle
- Les conjoints reflètent l’amour de Dieu pour les hommes
- Dieu est présent dans les difficultés
EN MARCHE vers Jérusalem, Jésus s’arrête quelque part en Judée. Des foules se rassemblent pour l’écouter. Quelques pharisiens s’approchent également, mais leur attitude contraste avec la simplicité des autres. Ils lui posent une question difficile, « pour le mettre à l’épreuve » (Mc 10,2) : ils veulent savoir s’il est licite pour un mari de divorcer d’avec sa femme. Les écoles rabbiniques se sont disputées sur les motifs suffisants pour le divorce, les positions allant de l’admettre pour des raisons très banales à le réserver aux cas graves. La casuistique était complexe et le but caché des pharisiens était de piéger Jésus. Ils ont donc peut-être été surpris d’entendre sa réponse, qui impute les concessions de la loi de Moïse à la dureté du cœur humain. Le Christ réaffirme le dessein originel de Dieu, qui « au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme ». À cause de cela, dit Jésus, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » (Mc 10, 6-9)
Le Seigneur rappelle une vérité que le péché avait occultée : le mariage est une réalité naturelle, créée par Dieu dès le début et donc bonne et sainte. Elle se caractérise par le don total de soi de l’homme et de la femme afin de créer l'espace idéal pour l'amour. « Celui qui aime n’envisage pas que cette relation puisse durer seulement un temps ; celui qui vit intensément la joie de se marier ne pense pas à quelque chose de passager ; ceux qui assistent à la célébration d’une union pleine d’amour, bien que fragile, espèrent qu’elle pourra durer dans le temps ; les enfants, non seulement veulent que leurs parents s’aiment, mais aussi qu’ils soient fidèles et restent toujours ensemble. Ces signes, et d’autres, montrent que dans la nature même de l’amour conjugal il y a l’ouverture au définitif. L’union qui se cristallise dans la promesse matrimoniale pour toujours est plus qu’une formalité sociale ou une tradition, parce qu’elle s’enracine dans les inclinations spontanées de la personne humaine. Et pour les croyants, c’est une alliance devant Dieu qui réclame fidélité » [01]
LE CATECHISME de l'Église rappelle que les sacrements sont comme des « “forces qui sortent” du Corps du Christ […] “les chefs-d’œuvre” dans la nouvelle et éternelle Alliance » [02]. Il explique aussi que les sacrements sont des « des signes efficaces de la grâce » [03]. Cela peut nous aider à comprendre l’immense valeur du sacrement du mariage : l’engagement des époux est pris par Dieu pour y manifester, à travers ce lien, son amour divin. « Les époux sont donc le rappel permanent pour l’Église de ce qui s’est passé sur la croix ; ils sont, l’un pour l’autre et pour leurs enfants, les témoins du salut dont le sacrement les rend participants » [04]. « Selon la tradition latine, ce sont les époux qui, comme ministres de la grâce du Christ, se confèrent mutuellement le sacrement du Mariage en exprimant devant l’Église leur consentement » [05], poursuit le Catéchisme.
« Quand un homme et une femme célèbrent le sacrement du mariage, Dieu, pour ainsi dire, se “reflète” en eux, imprime en eux les traits mêmes et le caractère indélébile de son amour. Le mariage est l’image de l’amour de Dieu pour nous. Dieu, lui aussi, est communion : les trois Personnes du Père, du Fils et du Saint-Esprit vivent pour toujours et à jamais dans une parfaite unité. Et c’est précisément le mystère du mariage : Dieu fait des deux époux une seule existence. Cela a des conséquences très concrètes et quotidiennes, car les époux, en vertu du sacrement, sont investis d’une mission authentique, afin qu’ils puissent rendre visible, à partir de choses simples et ordinaires, l’amour avec lequel le Christ aime son Église » [06].
‘'est pourquoi saint Josémaria enseignait que le mariage est « signe sacré qui sanctifie, action de Jésus qui envahit l’âme de ceux qui se marient et les invite à le suivre, en transformant toute leur vie matrimoniale en un chemin divin sur la terre. Les époux sont appelés à sanctifier leur union et à se sanctifier dans cette union » [07]. Chaque recoin de la vie familiale devient partie prenante de cette transformation opérée par Dieu : de la relation entre les conjoints aux efforts financiers pour élever les enfants, en passant par l’éducation, les tâches ménagères, l’ouverture aux autres familles, le repos, etc.
TOUT EN RECONNAISSANT la grandeur du sacrement du mariage, nous n’ignorons pas les difficultés qui surgissent dans la vie conjugale. Nous sommes conscients que des problèmes peuvent parfois conduire à la rupture de cette communion. Il se peut qu’il y ait des situations inhérentes à l’inévitable fragilité humaine, auxquelles on attache une trop grande charge émotionnelle. Par exemple, le sentiment de ne pas être complètement payé de retour, la jalousie, les différences qui surgissent entre les deux, l’attirance que d’autres personnes éveillent, les nouveaux intérêts qui tendent à s’emparer du cœur, les changements physiques du conjoint, et tant d'autres choses qui, plutôt que des attaques contre l’amour, sont des occasions qui nous invitent à le recréer à nouveau [08].
Certes, les crises ne manqueront pas dans l’histoire d’un mariage et, en fait, de toute communauté humaine. Il est important de savoir que, dans ces moments-là, Dieu n’est pas absent et ne nous a pas oubliés. Au contraire, ce sont précisément des occasions de découvrir avec plus de maturité sa proximité, ce sont des occasions de renforcer notre foi et notre amour pour les autres. « Dans ces circonstances, certains ont la maturité de choisir l’autre comme compagnon de route, au-delà des limites de la relation. À partir d'une crise, on a le courage de chercher les racines profondes de ce qui se passe, de renégocier les accords de base, de trouver un nouvel équilibre et de franchir ensemble une nouvelle étape. Avec cette attitude d’ouverture constante, on peut faire face à de nombreuses situations difficiles » [09]. Cependant, il n’existe pas de recettes applicables à tous les ménages : Dieu appelle chaque personne, chaque ménage, à la sainteté, et les chemins qui nous y mènent sont toujours différents.
Nous pouvons demander à Sainte Marie, Reine de la famille, d’ouvrir notre âme pour recevoir de Dieu une charité toujours plus grande, mûrie dans les inévitables difficultés ; de nous aider, selon le conseil de Saint Josémaria, « à sourire et à oublier ses propres préoccupations pour servir les autres. Elle aidera à écouter son conjoint ou ses enfants, afin de leur montrer qu’on les aime et qu’on les comprend vraiment » [10].
[01]. Pape François, Amoris lætitia, n° 123.
[02].Catéchisme de l’Église Catholique n° 1116.
[03].Ibid., n° 1131
[04]. Saint Jean Paul II, Familiaris conxortio, n° 13.
[05].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 1623.
[06]. Pape François, Amoris lætitia, n° 121.
[07]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 23.
[08]. Cf. Pape François, Amoris lætitia, n° 237.
[09]. Pape François, Amoris lætitia, n° 238.
[10]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 23.
- Le royaume de Dieu est à ceux qui ressemblent aux enfants
- Un chemin d’enfance spirituelle
- Se faire comme un enfant requiert la maturité
AU TEMPS DE JESUS, il était normal que les chefs de la synagogue bénissent les enfants ; il en était de même entre parents et enfants, ou entre maîtres et disciples. Il semblait donc naturel aux personnes qui écoutaient le Seigneur d’amener leurs enfants au Maître afin qu’il puisse les prendre dans ses bras et les bénir. Pour les disciples, cependant, ce bon souhait semblait inapproprié. Peut-être ont-ils pensé qu’il s’agissait d’une interruption à éviter, et ils ont donc décidé de réprimander ceux qui tentaient de s’approcher du Christ. L’Évangile nous dit que, « lorsque Jésus vit cela, il se mit en colère. Et il leur dit : “Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas” » (Mc 10,13-15).
Il faut tenir compte de la façon dont les enfants étaient considérés dans l’Antiquité : en vérité, ils ne comptaient guère, il ne serait venu à l’idée de personne qu’on puisse apprendre d’un petit enfant. D’autre part, « combien l »enfant est important pour Jésus ! On pourrait certainement dire que l’Évangile est profondément imprégné de la vérité sur l’enfant. Il pourrait même être lu dans son ensemble comme l’« Évangile de l’enfant ». En effet, que signifie : « Si vous ne changez pas et ne devenez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » ? Jésus ne donne-t-il pas l’enfant comme modèle même pour les adultes ? Il y a dans l’enfant quelque chose qui ne peut jamais manquer à ceux qui veulent entrer dans le Royaume des Cieux. Au ciel vont ceux qui sont simples comme les enfants, ceux qui comme eux sont pleins d’abandon confiant et sont riches en bonté et purs » [01].
« Ne souhaite pas d’être grand. — Enfant, toujours enfant », conseillait saint Josémaria. « Ta triste expérience quotidienne est pleine de faux pas et de chutes. Qu’adviendrait-il de toi, si tu n’étais pas chaque jour plus enfant ? Ne souhaite pas d’être grand. — Reste enfant, et quand tu trébucheras, que la main de Dieu ton Père te relève » [02].
« NOUS SOMMES dans un siècle d’inventions, écrivait sainte Thérèse de Lisieux à la fin du XIXe siècle, maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j’ai recherché dans les livres saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir et j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse Éternelle : « Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi » [03].
Se faire petit : Dieu a fait découvrir à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus ce chemin de sainteté. « J’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé aux pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté » [04].
Saint Josémaria a également vécu des expériences similaires dans sa propre vie, bien qu’avec des nuances et des accents différents. Dans Chemin, il consacre un chapitre entier à de nombreuses considérations sous le titre “L’enfance spirituelle”. Le fondateur de l’Opus Dei s’est toujours vu devant Dieu comme un enfant, comme un instrument inadéquat qui se sentait néanmoins en sécurité dans les bras de son Père céleste : Ma prière, en toute circonstance, a toujours été la même, à quelques nuances près. Je lui ai dit : Seigneur, c’est toi qui m’as placé ici ; toi qui m’as confiéceci ou cela, et moi, j’ai confiance en toi. Je sais que tu es mon Père, et j’ai toujours observé que les tout-petits ont une confiance totale en leurs parents » [05]. Et il a également conseillé : « Soyez vraiment comme des enfants ! Plus vous le serez, mieux ce sera. […] Aiguisez votre faim, votre aspiration à devenir des enfants. Croyez bien que c’est le meilleur moyen de vaincre l’orgueil. Soyez-en persuadés, c’est le seul remède pour que notre conduite soit bonne, grande, divine » [06].
« CHEMIN D’ENFANCE. — Abandon. — Enfance spirituelle. — Tout cela n’est point niaiserie, mais vie chrétienne, forte et solide » [07]. Se faire petit devant Dieu n’a rien à voir avec la sentimentalité ou l’infantilisme, mais « exige une volonté rigoureuse, une maturité confirmée, un caractère ferme et ouvert » [08]. La vie d’enfance « suppose une foi vive en l’existence de Dieu, un abandon concret à sa puissance et à sa miséricorde, un recours confiant à la Providence de Celui qui nous donne sa grâce pour éviter tout mal et obtenir tout bien » [09].
Celui qui s’engage sur ce chemin doit adapter son cœur pour accepter les dons de Dieu et acquérir les vertus de l’enfant, ce qui ne peut se faire qu’en échange de renoncer à « l’orgueil ; reconnaître que, à nous seuls, nous ne pouvons rien, parce que nous avons besoin de la grâce et du pouvoir de Dieu notre Père pour apprendre à cheminer, et pour persévérer dans le chemin. Être petit exige de s’abandonner comme s’abandonnent les enfants, de croire comme croient les enfants, de demander comme demandent les enfants » [10].
« Et tout cela s’apprend dans l’intimité de Marie. La dévotion à la Sainte Vierge n’est ni mièvrerie ni manque de virilité : c’est une consolation et une joie intérieure qui comblent l’âme dans la mesure, justement, oùcette dévotion suppose une mise en œuvre profonde et entière de la foi, qui nous fait sortir de nous-mêmes et mettre toute notre espérance dans le Seigneur. […] C’est parce que Marie est Mère que notre dévotion à son égard nous apprend à être enfants » [11].
[01] . Saint Jean Paul II, Lettre aux enfants, 13 décembre 1994.
[02]. Saint Josémaria, Chemin, n° 870.
[03]. Sainte Thérèse de Lisieux, Histoire d’une âme, Manuscrit C, 2v. 3r.
[04].Ibid.
[05]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 143.
[06].Ibid., n° 147.
[07]. Saint Josémaria, Chemin, n° 853.
[08]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 10.
[09]. Benoît XV, Discours, 14 août 1921.
[10]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 143.
[11].Ibid.
- L’importance de la formation pour l’apostolat
- Regarder d’abord nos propres défauts
- Purifier notre cœur pour porter de bons fruits
« UN AVEUGLE peut-il guider un autre aveugle ? se demande Jésus dans une question rhétorique de sa prédication ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? » (Lc 6, 39). Si nous nous rappelons qu’il avait aussi dit que l’œil est la lampe de l’âme (cf. Mt 6, 22), cet enseignement prend une grande importance dans notre tâche apostolique.
Il ne suffit pas qu’un aveugle reçoive des conseils d’un autre aveugle, même si celui-ci a une intention généreuse ; les yeux scellés ont besoin d’yeux sages pouvant voir clairement le chemin. Et les connaissances nécessaires pour guider les autres ne s’acquièrent pas spontanément : l’Esprit Saint, en nous assistant, compte aussi sur notre préparation pour mener à bien notre mission. Le regard de foi qui nous permet de « guider » les autres avec sagesse s’acquiert grâce à une formation adéquate. C’est ainsi que le prophète Isaïe l’exprime : « discite benefacere » (Is 1,17), apprenez à faire le bien ; « il est inutile qu’une doctrine soit merveilleuse et salvatrice s'il n’y a pas d’hommes formés pour la mettre en pratique » [01].
La formation personnelle ne s’improvise pas, elle demande du temps et du dévouement. Nous devons toujours garder vivant le désir de mieux connaître notre foi. Cette attitude ouverte et jeune ne peut être maintenue à la longue qu’avec l’humilité du cœur. Nous ne sommes jamais complètement « maîtres », car nous restons toujours « disciples ». Un bon enseignant est celui qui ne cesse d’apprendre ; le meilleur guide est celui qui se laisse guider. Beaucoup de ces « guides aveugles » (Mt 23,16) sont donc ceux qui, inconscients de leurs propres limites, pensent que personne ne peut leur apprendre quelque chose de nouveau. À la fin de sa vie, saint Josémaria l’expliquait en disant : « Nous ne disons jamais “cela suffit”. Notre formation ne s’arrête jamais : tout ce que vous avez reçu jusqu’à présent est le fondement de ce qui viendra plus tard » [02]. Surtout, nous ne pouvons jamais considérer comme achevée l’action progressive de l’Esprit Saint dans notre âme, qui cherche à l’identifier à la manière d’être de Jésus-Christ.
DANS UNE DEUXIÈME parabole, le Seigneur utilise à nouveau la métaphore de l’œil. Cette fois, l’œil est irrité par un corps étranger qui rend la vision inconfortable. « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? » (Lc 6, 41-42). Jésus souligne la nécessité d’une purification personnelle afin de voir clairement, tout d’abord, notre propre cœur, puis d’être capable de voir les autres. Il n’est pas difficile de tomber dans le danger de justifier sa propre imperfection, la poutre, tout en condamnant le défaut, peut-être insignifiant, d’un autre, la paille. « Il semble, en effet, que la connaissance de soi soit la plus difficile de toutes, dit saint Basile. Même l’œil qui voit les choses extérieures ne se voit pas lui-même ; et notre propre entendement, prompt à juger le péché d’autrui, est lent à percevoir ses propres défauts » [03]. Le Christ indique l’ordre à suivre pour avoir une vraie vision des choses : « Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère » (Lc 6,42).
Comment éviter de glisser sur la pente du jugement sur les fautes des autres ? Saint Augustin propose une solution simple, et commence par nous poser une question : « Ne sommes-nous jamais tombés dans cette faute ? En sommes-nous guéris ? Même si nous ne l’avions jamais commise, rappelons-nous que nous sommes humains et que nous aurions pu tomber dedans » [04]. Le Seigneur suggère qu’avant de juger les autres nous regardions en nous-mêmes, en reconnaissant nos fragilités, et laisser à Dieu la tâche délicate de juger. « Le premier pas est donc de demander au Seigneur la grâce de la conversion. […] Combien de choses pouvons-nous dire sur nous-mêmes ? Épargnons-nous de faire des commentaires sur les autres et faisons-en sur nous-mêmes. C’est le premier pas sur la route de la magnanimité » [05].
VOICI une troisième courte parabole que nous propose l’Évangile d’aujourd’hui : « Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit. Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces » (Lc 6, 43-44). Dans le contexte de son enseignement sur la pureté d’intention, le Seigneur insiste sur le fait que tous nos actes ont leur racine dans le cœur. Tout comme le fruit révèle l’arbre d’où il provient, les œuvres révèlent les profondeurs de l’âme. « L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais » (Lc 6, 45). Au-delà des manifestations extérieures, ce sont les dispositions intérieures qui sont réellement déterminantes. La valeur de nos actions est déterminée dans le cœur qui, comme le dit le Catéchisme de l’Église Catholique, « est le lieu de la décision » et « de la vérité » [06].
« Quand on secoue le tamis, il reste les déchets ; de même, les petits côtés d’un homme apparaissent dans ses propos. Le four éprouve les vases du potier ; on juge l’homme en le faisant parler » (Si 27, 4-6), dit la Sainte Écriture. Et Jésus ajoute : « Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur » (Lc 6,45). Cela correspond à notre expérience. Il suffit de prêter attention à nos conversations pour se rendre compte de ce que nous portons dans notre cœur, de ce qui nous inquiète ou nous remplit de joie. Par conséquent, en réfléchissant à nos conversations, nous pouvons découvrir l’égoïsme, le ressentiment ou l’envie qui n’éclairent pas notre cœur. Sainte Marie a gardé en elle les paroles et les gestes de son fils ; par conséquent, de ses lèvres ne sortaient que des mots de consolation pour ceux qui l’entouraient. Elle peut nous aider, en suivant les enseignements de Jésus, à mieux nous former et à ne pas juger les autres, en nous réjouissant des dons que Dieu leur a faits.
[01]. Saint Josémaria, Lettres 11, n° 19.
[02]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 18 juin 1972.
[03]. Saint Basile, dans Catena aurea, commentaire de Lc 6, 39-42.
[04]. Saint Augustin, Explication du Sermon sur la montagne, 19.
[05]. Pape François, Homélie, 13 septembre 2013.
[06].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 5563.
- Les commandements marquent le chemin vers le bonheur
- Dieu vient à notre rencontre dans le Christ
- Nous pouvons accepter ou rejeter l’invitation de Jésus
« BON MAÎTRE, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » (Mc 10, 17). Ainsi commence l’entretien entre Jésus et un jeune homme qui s’approche de lui. Cette question fondamentale, que le jeune homme pose à genoux, est celle-là même que « d’innombrables générations d’hommes et de femmes, jeunes et vieux […] ont adressée au Christ au cours des siècles. C’est la question fondamentale de tout chrétien » [01] et de tout être humain. Ce à quoi ce jeune homme aspire, c’est ce que nous souhaitons tous : être heureux sur terre puis au ciel.
Nous avons entendu la réponse du Christ : « Tu connais les commandements » (Mc 10,19). Jésus lui confirme surtout qu’il doit être attentif aux échos de la loi que Dieu a inscrite dans son cœur et qu’il a révélée à son peuple. Le Seigneur, « avec une délicate sollicitude pédagogique, répond en conduisant le jeune homme, comme par la main, pas à pas, vers la plénitude de la vérité » [02]. La manière d’étancher la soif de sens qui se niche dans son cœur est précise : vis selon les commandements, fais-en la vie de ta vie.
Les commandements sont le chemin du bonheur que Dieu a tracé pour ses enfants. Bien que certains d’entre eux soient exprimés dans une formulation négative, afin d’établir facilement les limites du bien et du mal, les commandements sont en réalité un « oui » à Dieu, à son amour. Ils sont aussi un « oui » aux autres, car l’amour du prochain naît d’un cœur prêt à se donner. Enfin, ils sont un « oui » à nous-mêmes. Plus qu’un but, elles sont « le premier pas nécessaire sur le chemin de la liberté » [03]. Avec les commandements, Dieu veut nous éduquer à la vraie liberté : « Parce qu’il nous aime avec la plus grande tendresse, le Seigneur nous invite, nous pousse à choisir le bien » [04].
LE JEUNE HOMME écoute attentivement Jésus et lui répond avec enthousiasme : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse ». À ce moment-là, l’Évangile souligne que « Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima » (Mc 10, 20-21). Dans ce regard serein du Christ se reflétait le rayonnement de l’amour de Dieu pour les hommes ; en lui « est contenu presque comme un résumé et une synthèse de toute la Bonne Nouvelle » [05].
Le bonheur authentique naît de la découverte que Dieu nous cherche et vient à notre rencontre. Dieu, « dans son immense miséricorde, surmonte l’abîme de l’infinie différence entre lui et nous, et vient à notre rencontre. Pour réaliser cette communication avec l’homme, Dieu se fait homme : il ne lui suffit pas nous parler par le biais de la loi et des prophètes, il se rend présent en la personne de son Fils, la Parole faite chair. Jésus est le grand “constructeur de ponts”, qui construit en lui-même le grand pont de la pleine communion avec le Père » [06].
« Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi » (Mc 10, 21). Le Seigneur « ne cherche pas à s’imposer » [07], mais, simplement, il invite. Le Seigneur ne se lasse pas de nous regarder et attend patiemment notre réponse. Nous avons toujours le temps d’accepter son invitation. « Je veux que tu sois heureux, disait saint Josémaria lors d’une réunion de famille, et je le demande à notre Seigneur de toute mon âme. Mais si tu veux être heureux, tu dois être prêt à suivre notre Seigneur, en mettant tes pas dans ses pas » [08].
À CE MOMENT-LÀ, le jeune homme riche n’a malheureusement pas accepté l’invitation de Jésus. Il fut rempli de tristesse et se détourna pour retourner à sa routine habituelle. Les évangélistes sont unanimes dans leur diagnostic de la cause de son refus : le jeune homme « avait beaucoup de biens » (Mc 10,22 ; cf. Mt 19,22 et Lc 18,23). Son attachement à ce qu’il possédait l’a empêché de franchir le pas de l’amour vers Jésus. Il n’avait pas assez de liberté pour s’en défaire et acquérir un bien plus grand. L’Évangile nous dit qu’il se retira tout triste — abiit tristis. C’est pourquoi, j’ai parfois qualifié de “pauvre attristé” ce jeune homme riche qui a perdu la joie pour avoir refusé de donner sa liberté, prêchait saint Josémaria : il a perdu sa joie parce qu’il a refusé de céder sa liberté à Dieu » [09].
Au-dessus de l’atmosphère joyeuse qui s’était créée, se profile maintenant le nuage du découragement. « Nous seuls, les hommes, nous nous unissons au Créateur par l’exercice de notre liberté : nous pouvons rendre ou refuser au Seigneur la gloire qui lui revient en tant qu’Auteur de tout ce qui existe. Cette possibilitécompose le clair-obscur de la libertéhumaine » [10]. Les saints, pour leur part, se sont laissé mouvoir par l’Esprit Saint et leur liberté s’est ainsi élargie ; n’étant pas liés par les choses de la terre, ils sont devenus légers pour marcher au pas de Dieu.
Suivre Jésus signifie imiter son mode de vie simple. La pauvreté « a accompagné le Christ sur la croix, avec le Christ elle a été ensevelie, avec le Christ elle est ressuscitée, avec le Christ elle est montée au ciel ; les âmes qui en tombent amoureuses reçoivent, même en cette vie, la légèreté pour s’envoler vers le ciel » [11]. Marie, étant pleine de grâce, était aussi pleine de liberté. Nous pouvons lui demander de ne pas nous laisser attirer par des biens qui ne sont pas le plus grand : suivre de près son fils Jésus.
[01]. Saint Jean Paul II, Homélie, 12 octobre 1997.
[02]. Saint Jean Paul II, Veritatis splendor, n° 8.
[03].Ibid., n° 13.
[04]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 24.
[05]. Saint Jean Paul II, Lettre aux jeunes, 31 mars 1985, n° 7.
[06]. Pape François, Angélus, 6 septembre 2015.
[07]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 24.
[08]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 26 mai 1974.
[09]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 24.
[10].Ibid.
[11]. Saint François d’Assise, Fioretti, n° 13.
- « Tout » laisser concerne aussi les aspects intérieurs
- Dieu ne se laisse pas battre en générosité
LE DÉNOUEMENT de l’entretien de Jésus avec le jeune homme riche a peut-être ébranlé quelque peu les apôtres. Or, cet événement fournit à Jésus l’occasion d’exposer le sens et la valeur du détachement. Le Christ a besoin de disciples chargés légèrement afin qu’ils puissent être mus par l’Esprit Saint, de disciples dont le cœur soit prêt à être rempli par lui ; car, comme le dit sainte Teresa de Calcutta, « même Dieu ne peut rien mettre dans un cœur qui est déjà plein » [01]. La mission apostolique exige une délicate liberté de cœur.
« Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle » (Mc 10, 29-30). Les apôtres sont restés pensifs en écoutant le Maître. Ils ont vu, pendant le temps qu’ils ont passé avec lui, ce que signifie la pauvreté pour le Seigneur, qui n’a même pas un endroit « où reposer la tête » (Mt 8,20). Ils sont les témoins que Dieu « qui est riche, s’est fait pauvre » (2 Co 8,9).
« La richesse de Jésus, c’est sa confiance illimitée en Dieu le Père, c’est de s’en remettre à lui à tout moment, en cherchant toujours et seulement sa volonté et sa gloire. Il est riche comme un enfant qui se sent aimé de ses parents et les aime, sans douter un instant de leur amour et de leur tendresse […]. On a dit que la seule vraie tristesse est de ne pas être saints ; nous pourrions aussi dire qu’il n’y a qu’une seule vraie misère : ne pas vivre comme des enfants de Dieu et des frères et sœurs du Christ » [02].
« Le SAINT est précisément cet homme, cette femme qui, répondant avec joie et générosité à l’appel du Christ, quitte tout pour le suivre » [03]. Nous pourrions penser que pour Pierre et plusieurs apôtres, le « tout » auquel ils ont renoncé n’était pas grand-chose : une vieille barque, une maison simple, et peu d’autres choses. Cependant, comme le commente saint Grégoire le Grand, « celui qui a tout abandonné a laissé beaucoup, même si c’est peu » [04]. De plus, ils l’ont fait avec promptitude. Ils ne se sont pas assis pour calculer le pour et le contre, car ce n’était pas là l’important.
Or, en réalité, « tout » laisser signifie avant tout réorienter ses sentiments les plus profonds, sa volonté, ses décisions concernant l’avenir, ses plans et ses idées. C’est ce qui compte vraiment, ce qui constitue la vraie légèreté pour marcher avec Dieu ; et c’est ce que ces premiers disciples ont fait. « Car celui qui n’a pas tout laissé derrière lui n’est encore lié qu’à lui-même. De plus, il ne sert à rien d’avoir quitté tout le reste, sauf soi-même, car il n’y a pas de fardeau plus lourd pour un homme que son propre moi » [05].
Tout laisser derrière soi, c’est accepter l’invitation de Jésus à nous remplir de plus en plus de sa vie divine. « L’appel de Dieu, le caractère baptismal et la grâce font que chaque chrétien peut et doit pleinement incarner la foi. Chaque chrétien doit être un alter Christus, ipse Christus, présent parmi les hommes » [06]. Cet abandon n’est pas une négation de nos caractéristiques personnelles ou de nos bons désirs : il s’agit plutôt de nous remplir de Dieu, de lui permettre de toucher tous les aspects de notre vie avec son Évangile.
LA RÉCOMPENSE que le Christ offre pour le dévouement des apôtres, le centuple et la vie éternelle, dépasse de loin tout ce qu’ils auraient pu imaginer. C’est ce qu’avait annoncé le livre de la Sagesse : « La Sagesse a récompensé les saints de leurs peines, les a conduits sur un chemin de merveilles. Le jour, elle fut pour eux un abri, et la nuit, une clarté d’étoiles » (Sg 10, 17).
« Ce “centuple” est fait des choses possédées auparavant et ensuite laissées, mais qui se retrouvent multipliées à l’infini. On se prive des biens et on reçoit en échange la jouissance du bien véritable ; on se libère de l’esclavage des choses et on gagne la liberté du service par amour ; on renonce à la possession et on reçoit la joie du don. C’est ce que Jésus disait : “Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir” (cf. Ac 20, 35). […] Ce n’est qu’en accueillant avec une humble gratitude l’amour du Seigneur que nous nous libérons de la séduction des idoles et de l’aveuglement de nos illusions. L’argent, le plaisir, le succès éblouissent, mais ensuite, ils déçoivent : ils promettent la vie, mais procurent la mort. Le Seigneur nous demande de nous détacher de ces fausses richesses pour entrer dans la vie véritable, la vie pleine, authentique, lumineuse » [07].
« Si nous sommes un tant soit peu généreux, disait saint Josémaria, le Seigneur est toujours gagnant : il nous donne beaucoup plus que nous ne lui donnons. Nous sommes toujours gagnants ; c’est une carte qui peut être bien jouée » [08]. Et de se tourner vers l’intercession de Sainte Marie : « Je demande à la Mère de Dieu de savoir nous sourire, de vouloir nous sourire, et elle nous sourira. Et elle multipliera par mille votre générosité sur terre. Pas seulement cent fois un, mais mille fois un » [09].
[01]. Sainte Teresa de Calcutta, Il n’est de plus grand amour, Presses Chatelet, 2016.
[02]. Pape François, Message, 26 décembre 2013.
[03]. Benoît XVI, Homélie, 15 octobre 2006.
[04]. Saint Grégoire le Grand, Homélie 5 sur l’Évangile.
[05]. Saint Pierre Damian, Sermon 9.
[06]. Saint Josémaria, Entretiens, n° 58.
[07]. Pape François, Angélus, 11 octobre 2015.
[08]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 13 avril 1974.
[09]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 19 novembre 1972.