- Le Carême, un temps de conversion
- Un perpétuel retour à la maison paternelle
« TU AS pitié de tous, Seigneur, et tu ne hais aucune de tes créatures ; tu ne tiens pas compte des péchés des hommes, pour leur laisser le temps de faire pénitence, et leur pardonnes, car tu es le Seigneur notre Dieu » [01]. Ces mots du livre de la Sagesse, prononcés au début de la messe, marquent la porte d’entrée dans le temps de Carême.
Pendant la célébration liturgique, nous nous approchons du prêtre et nous nous inclinons pour recevoir l’imposition des cendres. Nous nous souvenons de l’invitation de Jésus : « Repentez-vous et croyez à l’Évangile » ; ou d’un conseil inspiré par le livre de la Genèse : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». C’est un geste fort, qui nous fait réfléchir sur la fragilité de notre vie. Cependant, derrière ce rite, nous pouvons découvrir la tendresse de Dieu qui nous cherche. « La liturgie de Carême, commentait saint Josémaria, prend parfois des accents tragiques, lorsque nous réfléchissons à ce que signifie, pour l’homme, le fait de s’écarter de Dieu. Mais cette conclusion n’est pas le dernier mot. Le dernier mot, c’est Dieu qui le dit, et c’est l’assurance de notre filiation divine » [02].
Il y a des moments dans notre existence où nous nous rendons compte de notre fragilité : les difficultés dans la famille ou au travail, les problèmes de santé, des événements inattendus ; surtout, lorsque nous faisons l’expérience du péché en nous-mêmes. Tout cela peut nous faire penser que nous sommes « poussière et cendres ». Cependant, la foi chrétienne nous donne la conviction que la miséricorde de Dieu est plus grande. Au milieu de nos limites, nous pouvons toujours chanter avec le Psaume : « La terre est remplie de son amour» (Ps 32, 5). La patience de Dieu est si grande que c’est précisément lorsque nous nous détournons de lui qu’il nous fait désirer son amour. Le Carême est un bon moment pour laisser ce désir se transformer en conversion, en retour dans la maison du Père pour faire une nouvelle expérience de sa tendresse.
PUISQUE nous vivons entourés de la miséricorde du Seigneur, nous pourrions parfois oublier cette réalité. Cependant, dans l’Évangile, Jésus nous rappelle que Dieu nous regarde continuellement. Lorsqu’il nous explique comment faire l’aumône, comment prier, comment jeûner, il insiste sur le fait que ce n’est pas la peine de le faire pour que les autres nous voient ; alors nous négligerions le Seigneur et nos bonnes actions tourneraient mal. Dieu, en revanche, voit « dans le secret » (Mt 6, 4), il écoute le plus intime de notre cœur. Le temps du Carême est un bon moment pour cesser d’être tourné vers l’extérieur et pour cultiver, au contraire, un climat intérieur capable d’accueillir la réalité d’une manière nouvelle, plus surnaturelle.
« Nous mûrissons spirituellement en nous convertissant à Dieu, et la conversion s’opère par la prière, ainsi que par le jeûne et l’aumône bien compris. Peut-être convient-il de dire tout de suite qu’il ne s’agit pas seulement de “pratiques” momentanées, mais d’attitudes constantes, qui donnent à notre conversion à Dieu une forme durable. Le temps liturgique du Carême ne dure que quarante jours chaque année, alors que c’est toujours que nous devons tendre à Dieu. Cela veut dire qu’il nous faut nous convertir continuellement. Le Carême doit laisser dans notre vie une marque profonde et indélébile » [03].
Un chemin de prière, d’aumône et de jeûne, adapté à notre situation personnelle, nous conduira à lever les yeux pendant ces jours. « Passer plus de temps dans la prière aide notre cœur à découvrir les mensonges secrets avec lesquels nous nous abusons nous-mêmes, et à chercher finalement le réconfort en Dieu […]. L’exercice de l’aumône nous libère de la cupidité et nous aide à découvrir que l’autre est mon frère : ce que j’ai n’est jamais à moi tout seul […]. Le jeûne nous réveille, nous rend plus attentifs à Dieu et au prochain, enflamme notre volonté d’obéir à Dieu, qui seul satisfait notre faim » [04].
« NOUS REGARDONS LE FILS PRODIGUE et nous comprenons qu’il est temps pour nous aussi de retourner au Père. Comme ce fils, nous aussi nous avons oublié le parfum de la maison, nous avons dilapidé des biens précieux pour des choses insignifiantes et nous sommes restés les mains vides et le cœur malheureux. Nous sommes tombés : nous sommes des enfants qui tombent tout le temps, nous sommes comme des petits enfants qui essaient de marcher et tombent par terre, et qui ont toujours besoin de leur père pour se relever » [05].
Reconnaître que la miséricorde du Seigneur remplit la terre, qu’il est un Père qui nous attend constamment, ne nous conduit pas à la passivité. Au contraire, cet amour met en branle notre initiative pour trouver les moyens de retrouver le chemin de Dieu. Et une voie privilégiée est le sacrement de la réconciliation : « C’est le pardon du Père qui nous remet sur pied : le pardon de Dieu, la confession, est le premier pas sur le chemin du retour » [06]. Nous y rencontrons le visage paternel de Dieu, qui nous encourage et nous aime comme ses enfants.
« D’une manière ou d’une autre, la vie humaine est un perpétuel retour vers la maison de notre Père, disait saint Josémaria. À l’aide de la contrition, cette conversion du cœur, qui suppose le désir de changer et la ferme décision d’améliorer notre vie. Cela se traduira, logiquement, par des œuvres de sacrifice et de don de soi » [07]. Lors de ce Carême, qui est un chemin pour notre retour à la maison du Père, afin d’être plus près de lui, nous avons l’intuition de la présence de Sainte Marie à nos côtés. Mettons entre ses mains notre désir de nous convertir intérieurement pour fêter la Pâque de son Fils.
[01]. Antienne d’ouverture. Messe du Mercredi des Cendres.
[02]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 66.
[03]. Saint Jean Paul II, Audience générale, 14 mars 1979.
[04]. Pape François, Message, 6 février 2018.
[05]. Pape François, Homélie, 17 février 2021.
[06].Ibid.
[07]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 64.
- Une bonne occasion pour se convertir
- La conversion est un don que nous pouvons demander à Dieu
- Prendre la croix de chaque jour
L’ÉGLISE, pour le premier jour du Carême après le mercredi des Cendres, nous propose de méditer le premier psaume de la Sainte Écriture. Ce psaume nous montre deux images représentant deux chemins possibles pour notre vie. En l’écoutant, il semblerait que nous soyons face à une bifurcation : d’une part, il y a le chemin de ceux qui se laissent justifier par Dieu, qui sont comme un arbre « qui donne du fruit en son temps, et jamais son feuillage ne meurt » (Ps 1, 3) ; d’autre part, il y a le chemin de ceux qui n’écoutent pas le Seigneur, qui « sont comme la paille balayée par le vent » (Ps 1, 4). D’une certaine manière, il s’agit de deux situations vitales qui dépendent de l’ouverture de notre âme à Dieu : soit nous restons enracinés dans la réalité, portant les fruits de sainteté que le Seigneur veut nous envoyer, soit nous sommes à la dérive, portés par le vent des petites joies éphémères, soufflant d’un côté puis de l’autre.
Sur lequel des deux chemins se porte notre choix ? « Nous voici entrés dans le temps du Carême : temps de pénitence, de purification, de conversion. Ce n’est pas là une tâche aisée. Le christianisme n’est pas un chemin commode : il ne suffit pas d’être dans l’Église et de laisser passer les années » [01]. Dieu nous offre quelques semaines pour que nous puissions penser calmement à notre chemin et demander le don de notre conversion personnelle.
Nous sommes appelés à la vie ; c’est ce que Moïse rappelle au peuple élu face à la Terre promise : « Vois ! Je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur. Ce que je te commande aujourd’hui, c’est d’aimer le Seigneur ton Dieu, de marcher dans ses chemins, de garder ses commandements, ses décrets et ses ordonnances. Alors, tu vivras et te multiplieras » (Dt 30, 15-16). Notre conversion n’est pas un renoncement aveugle à nous-mêmes ; bien au contraire, c’est une réponse au désir de plénitude qui est gravé au plus profond de notre cœur. « Le Seigneur demande tout ; et ce qu’il offre est la vraie vie, le bonheur pour lequel nous avons été créés. Il veut que nous soyons saints et il n’attend pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée, sans consistance » [02].
QUE POUVONS-NOUS FAIRE pour atteindre l’objectif élevé de notre conversion pendant ce Carême ? Ce que l’Église nous suggère, dans la prière collecte de la messe, c’est d’abord de demander ce don à notre Seigneur : « Que ta grâce inspire et précède notre action, nous t’en prions, Seigneur, qu’elle la soutienne et l’accompagne, pour que toutes nos activités prennent leur source en toi et reçoivent de toi leur achèvement » [03]. C’est une prière qui, selon la volonté de saint Josémaria, est récitée chaque jour par les fidèles de l’Opus Dei. Nous reconnaissons que pour entreprendre ce voyage de transformation, nous avons besoin de Dieu lui-même pour nous inspirer, nous soutenir et nous accompagner. Notre conversion sera, avant tout, un don du Seigneur, don que nous accueillons avec humilité et gratitude.
Dans l’Ancien Testament, c’est Dieu qui a pris l’initiative d’appeler son peuple hors d’Égypte et de le conduire vers la Terre promise. Il les a soutenus pendant ce pèlerinage, renouvelant leur force lorsque leur esprit faiblissait. Le Seigneur fait la même chose pour nous maintenant. « Car c’est Dieu qui agit pour produire en vous la volonté et l’action, selon son projet bienveillant » (Ph 2, 13). Quelle espérance nous donnent ces paroles de saint Paul ! Mais demander ce don au Seigneur ne signifie pas rester les bras croisés. Nous pouvons manifester notre ouverture à sa grâce de multiples façons, par exemple par des actions concrètes de pénitence ou, surtout, par la prière. « Sans la prière quotidienne vécue avec fidélité, notre action devient vide, perd son âme profonde, se réduit à un simple activisme qui, à la fin, nous laisse insatisfaits. Il existe une belle invocation de la tradition chrétienne qu’il faut réciter avant toute activité, qui dit : « Actiones nostras, quæsumus, Domine, aspirando præveni et adiuvando prosequere, ut cuncta nostra oratio et operatio a te semper incipiat, et per te coepta finiatur », c’est-à-dire : « Inspire nos actions, Seigneur, et accompagne-les par ton assistance, pour que chacune de nos paroles et de nos actions possède toujours en toi son début et en toi son accomplissement ». Chaque pas de notre vie, chaque action, également de l’Église, doit être faite devant Dieu, à la lumière de sa Parole » [04].
« CELUI qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive » (Lc 9, 23). Jésus adresse ces paroles à la multitude de ses disciples, parmi lesquels nous nous trouvons également. Pour profiter de la joie de la résurrection du Seigneur, nous devons découvrir et embrasser notre croix quotidienne. Les pratiques pénitentielles du Carême ont ce sens : mourir à tout ce qui est péché en nous, afin de pouvoir suivre Jésus de plus près.
Le Seigneur a comparé sa passion au changement que subit le grain de blé lorsqu’il est jeté en terre : il semble que le grain soit perdu, mais en réalité il devient un épi plein de fruits (cf. Jn 12, 24). La croix ne nous parle pas de souffrance sans signification, mais de transformation : elle annonce la venue d’une vie nouvelle. Lorsque le Seigneur nous invite à embrasser la croix quotidienne, il nous promet implicitement que chaque jour peut être l’occasion d’une petite transformation, d’une nouvelle conversion.
Saint Josémaria nous encourageait à regarder avec optimisme nos combats quotidiens. « Le sommet ? Pour une âme qui s’est donnée, tout devient un sommet à atteindre : chaque jour elle découvre de nouveaux objectifs, parce qu’elle ne sait ni ne veut mettre des limites à l’Amour de Dieu » [05]. Il existe autant d’occasions de transformation qu’il y a de petits sommets dans notre journée. Sur ce chemin que nous commençons à suivre, nous pouvons compter sur l’aide de notre Mère, en pensant à un grand nombre de conversions, fruits de la dévotion mariale.
[01]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 57.
[02]. Pape François, Gaudete et exsultate, n° 1.
[03]. Missel Romain, Prière collecte du jeudi après le mercredi des Cendres.
[04]. Benoît XVI, Audience générale, 25 avril 2012.
[05]. Saint Josémaria, Sillon, n° 17.
- Se rappeler le passage de Dieu dans notre vie
- Le jeûne est la manifestation d’un désir intérieur
- Jésus précise le sens du jeûne
« ÉCOUTE, Seigneur, pitié pour moi ! » (Ps 29, 11). Ces mots de l’antienne d’entrée ouvrent la messe d’aujourd’hui. Le cri que le psalmiste pousse pour être entendu reflète la nature de l’homme qui se tourne vers Dieu pour obtenir de l’aide. « Quand j’ai crié vers toi, Seigneur, mon Dieu, tu m’as guéri ; Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre […]. Avec le soir, viennent les larmes, mais au matin, les cris de joie. (Ps 29, 3-4.6). Le psalmiste décrit une expérience commune : Dieu qui vient à notre secours lorsque nous l’invoquons humblement. Ce temps de Carême peut être une bonne occasion de se rappeler les moments où nous avons ressenti cette aide de la part de notre Seigneur. Si « nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru » (1 Jn 4, 16), le souvenir des moments où il nous est venu en aide sera une force pour le présent et pour l’avenir.
L’une des tâches de l’Esprit Saint, que Jésus nous révèle, est précisément de nous aider à nous souvenir des miséricordes de Dieu, de soutenir la fragilité de notre mémoire : « Il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26). « L’Esprit Saint est comme une mémoire, il nous réveille : “Souviens-toi de ceci, souviens-toi de cela”. Il nous tient éveillés dans les choses du Seigneur et nous fait aussi nous souvenir de notre vie : “Pense à ce temps-là, pense au moment où tu as rencontré le Seigneur, pense au moment où tu l’as quitté” […]. C’est une bonne façon de prier ; regarder le Seigneur et lui dire : “Je suis le même. J’ai beaucoup marché, j’ai commis beaucoup d’erreurs, mais je suis le même et tu m’aimes”. La mémoire du chemin de la vie ; l’Esprit Saint nous guide dans cette mémoire » [01]. Il y a deux jours, en nous imposant les cendres, le prêtre nous a peut-être rappelé notre origine et notre fin, que nous venons de la poussière et que nous y retournerons. Se souvenir du passage de Dieu dans nos vies peut être un bon élan de conversion en ce début de Carême.
DANS LA TRADITION JUIVE, la coutume du jeûne était vécue comme une forme de pénitence. Le prophète Isaïe, cependant, souligne qu’un jeûne vécu simplement comme une manifestation extérieure est de peu d’utilité, un jeûne sans piété, sans un véritable désir de tourner notre regard vers Dieu. Le prophète dit que le jeûne désiré par le Seigneur, fruit d’une conversion intérieure, est plutôt celui-ci : « Ouvrir les prisons injustes, briser les barreaux des ceps, libérer les opprimés, briser tous les ceps, rompre son pain avec celui qui a faim, abriter le pauvre sans abri, vêtir celui qui est nu, et ne pas se fermer à sa propre chair » (Is 58, 6-7). Le vrai jeûne est celui qui nous amène à aimer davantage Dieu et les autres, en sortant de nous-mêmes ; c’est la prière des sens qui porte des fruits autour de nous. « Le jeûne ne porte aucun fruit s’il n’est pas arrosé par la miséricorde ; il se dessèche sans cet arrosage, dit saint Pierre Chrysologue ; ce que la pluie est pour la terre, c’est la miséricorde pour le jeûne » [02].
« Le jeûne vécu comme une expérience de privation, pour ceux qui le vivent avec simplicité de cœur, conduit à une nouvelle découverte du don de Dieu et à une compréhension de notre réalité de créatures qui, à son image et à sa ressemblance, trouvent en lui leur accomplissement » [03]. L’abstinence que l’Église recommande doit être la manifestation d’une attitude intérieure ; cette dernière est, en réalité, la chose la plus importante. Saint Josémaria enseignait que toute privation doit être « une manifestation que le cœur ne se satisfait pas des choses créées, mais qu’il aspire au Créateur, qu’il désire être rempli de l’amour de Dieu » [04]. Faire l’expérience de la faim à travers le jeûne nous rappelle que Dieu seul est la vraie nourriture et que toutes les bonnes choses viennent de lui : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », disons-nous dans le Notre Père. Le jeûne extérieur doit être une manifestation de notre désir intérieur de nous rassasier de Dieu, de nous reconvertir à lui.
LES DISCIPLES de Jean Baptiste demandent à Jésus pourquoi eux ils jeûnent souvent, comme les pharisiens, alors que ses disciples ne le font pas. La question était opportune, portant sur quelque chose qui attirerait sûrement l’attention des Juifs. « Les invités de la noce pourraient-ils donc être en deuil pendant le temps où l’Époux est avec eux ? répond Jésus. Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront » (Mt 9, 15). Le Seigneur profite de cette occasion pour nous montrer le sens du jeûne et de la pénitence : nous unir plus étroitement à Dieu. Par conséquent, si Dieu lui-même était avec eux, cette pratique perdait sa pertinence ; il est bon que ses disciples soient remplis de sa présence. C’est pourquoi il ajoute : quand il ne sera pas avec eux, alors ils jeûneront, alors ils auront besoin de cette pratique pour apprendre à concentrer leur attention sur Dieu.
Nous faisons si souvent l’expérience de notre éloignement de Dieu, et c’est normal, car nous sommes en route vers la demeure de notre Père. Le Christ est venu sur terre précisément pour appeler les pécheurs. C’est pourquoi l’Église nous rappelle l’importance du jeûne, de cette prière du corps qui nous aide à regarder vers le haut, la seule chose importante. Considérer notre situation de faiblesse nous fera dire avec le psaume que saint Josémaria récitait chaque soir : « Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi » (Psaume 50, 4-5). Nous pouvons demander à Sainte Marie, souvent dans la journée, de prier pour nous, pécheurs, surtout en ce temps propice à la conversion que l’Église nous a préparé.
[01]. Pape François, Homélie, 11 mai 2020.
[02]. Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43.
[03]. Pape François, Message, 11 novembre 2020.
[04]. Saint Josémaria, Entretiens, n° 110.
- L’aumône qui jaillit d’un cœur pur
- Saint Matthieu, ayant tout abandonné, a donné sa vie
LES JOURS qui ont suivi le mercredi des Cendres nous ont fait prendre conscience de la valeur primordiale de la prière et, avec elle, du jeûne et de l’aumône, comme pratiques qui manifestent notre désir de conversion à Dieu. Le prophète Isaïe s’exclame que seule une disposition intérieure droite, source de tout sacrifice, apporte un réel changement, visible à travers les œuvres de miséricorde en faveur des autres : « Si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : “Me voici”. Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi » (Is 58, 9-10).
C’est pourquoi nous pouvons demander à Dieu une pureté intérieure nous permettant d’offrir aux autres l’aide dont ils ont besoin et non l’aide que nous souhaitons leur apporter : « Montre-moi ton chemin, Seigneur, que je marche suivant ta vérité » (Ps 85, 11). En une occasion, saint Josémaria se lamentait : « Quelle peine de constater comment certains comprennent l’aumône : quelques sous ou de vieux vêtements. On dirait qu’ils n’ont pas lu l’Évangile » [01]. La véritable aumône naît du don intérieur, d’un acte d’amour envers l’autre. Tout le monde a besoin de notre aumône : dans notre famille, ceux avec qui nous travaillons, ou qui reçoivent un service par le biais de notre profession, et ainsi de suite.
« Tout l’Évangile ne se résume-t-il pas à l’unique commandement de la charité ? Par conséquent, la pratique de l’aumône pendant le Carême devient un moyen d’approfondir notre vocation chrétienne. Le chrétien, lorsqu’il s’offre librement, témoigne que ce n’est pas la richesse matérielle qui dicte les lois de l’existence, mais l’amour. Par conséquent, ce qui donne de la valeur à l’aumône, c’est l’amour, qui inspire les différentes formes de don » [02].
LORSQUE nous lisons dans l’Évangile le récit de la vocation de saint Matthieu, nous nous souvenons d’un fait qui a attiré l’attention des pharisiens et des scribes. Par le travail qu’il réalisait, le futur apôtre privilégiait par rapport aux traditions de son peuple le petit pouvoir personnel que Rome lui conférait ; cela pouvait signifier un certain attachement aux biens matériels par rapport à la loi de Dieu. Mais Matthieu a vu quelque chose de différent en Jésus, quelque chose qui l’a conduit à tout quitter pour suivre ses traces. C’est pourquoi il a abandonné le style de vie qu’il avait choisi, la sécurité et le bien-être que lui procurait sa position, son plan personnel de progrès, etc. Et cette décision l’a rendu si heureux qu’il « donna pour Jésus une grande réception dans sa maison » (Lc 5, 29).
Jésus ne semble pas avoir cherché les apôtres parmi les maîtres de la Loi, ni même parmi les fidèles les plus pratiquants ; au contraire, il s’approche de la table de celui qui est considéré par la société juive de l’époque comme un pécheur. Ici, le mystère de la miséricorde de Dieu se manifeste une fois de plus. « Les Évangiles nous proposent donc un véritable paradoxe : celui qui est apparemment le plus éloigné de la sainteté peut même devenir un modèle d’accueil de la miséricorde de Dieu et en laisser entrevoir les merveilleux effets dans sa propre existence » [03].
Comme Matthieu, nous sommes nous aussi appelés à « vivre dans la miséricorde afin d’être des instruments de miséricorde […]. Lorsque nous ressentons le besoin d’être pardonnés et consolés, nous apprenons à être miséricordieux envers les autres » [04]. Beaucoup de ceux qui entouraient Matthieu étaient de stricts observateurs de la Loi, mais ils ne ressentaient pas le besoin de Dieu, ce qui endurcissait leur cœur pour se donner dans une aumône authentique. Le futur apôtre, au contraire, a laissé tous ses biens pour suivre Jésus, donnant toute sa vie en aumônes pour ceux qui l’entouraient.
LE TEXTE dans lequel saint Matthieu décrit sa propre vocation, met dans la bouche de Jésus des propos qu’il adresse aux pharisiens : « Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice » (Mt 9,13, cf. Os 6,6). Bien que cette référence au prophète Osée ait pu passer inaperçue pour beaucoup, la justesse des actions du Christ était impossible à manquer : il allait de l’avant en faisant le bien, en répondant aux besoins des autres, en guérissant les malades, etc. L’attention que Jésus porte à ceux qui l’entourent est une « synthèse de tout le message chrétien : la vraie religion consiste en l’amour de Dieu et du prochain. C’est ce qui donne de la valeur au culte et à la pratique des préceptes » [05].
Une façon de faire l’aumône pendant cette période de Carême pourrait être de revoir l’amour avec lequel nous posons nos actes. Les préceptes du peuple d’Israël avaient pour but de trouver l’amour de Dieu dans tant de détails de la journée, mais cette bonne intention finissait souvent par devenir l’accomplissement lui-même des actes lesquels, par voie de conséquence, n’atteignaient pas leur véritable signification. Ce Carême peut être l’occasion d’accroître notre désir de placer le Christ au centre de notre vie. C’est dans ce sens que saint Josémaria soulignait : « Nous devons nous déterminer à le suivre vraiment, afin que le Seigneur puisse se servir de nous et qu’à tous les carrefours du monde où nous nous trouvions, nous-mêmes bien appuyés sur Dieu, nous soyons sel, levain et lumière. Toi en Dieu, pour illuminer, pour donner de la saveur, pour faire lever la pâte et pour servir de ferment. Mais n’oublions pas pour autant que ce n’est pas nous qui créons cette lumière : nous ne faisons que la refléter » [06]. Si nous présentons à Marie nos intentions les plus profondes, celles qui veulent convertir nos cœurs à Dieu, elle intercédera auprès de Dieu pour que nous puissions les mener à bien.
[01]. Saint Josémaria, Sillon, n° 26/
[02]. Benoît XVI, Message, 30 octobre 2007.
[03]. Benoît XVI, Audience générale, 30 août 2006.
[04]. Pape François, Audience générale, 14 septembre 2016.
[05]. Benoît XVI, Angélus, 8 juin 2008.
[06]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 250.
- Jésus nous soutient dans notre faiblesse
- Les tentations visent la conscience de notre filiation divine
- Le démon veut nous inciter à nous méfier de Dieu
CHAQUE ANNÉE, le premier dimanche de Carême, l’Église nous invite à méditer sur les tentations subies par Jésus. La première fois que nous avons entendu cette histoire, nous avons peut-être été surpris que le Dieu fait homme lui-même ait été mis à l’épreuve de cette manière. Jésus l’accepte, entre autres raisons, pour que, même lorsque nous sommes tentés, nous puissions être sûrs de sa compagnie et de sa compréhension. C’est ce qui est arrivé, par exemple, à Sainte Catherine de Sienne. Après une nuit où elle avait beaucoup souffert, elle demanda : « Mon Seigneur, où étiez-vous lorsque mon cœur était troublé par tant de tentations ? Et elle a entendu : “J’étais dans ton cœur même” » [01].
Jésus lutte en nous, avec nous et pour nous. Dieu dit au psalmiste : « Je suis avec lui dans son épreuve. Je veux le libérer, le glorifier » (Ps 90,15). Quelle paix que de savoir que nous pouvons vivre nos difficultés avec Jésus ! « Le Christ a été tenté par le diable et dans le Christ vous avez été tentés », écrit saint Augustin, « car le Christ a pris votre chair et vous a donné son salut, il a pris votre mortalité et vous a donné sa vie, il a pris vos insultes et vous a donné les honneurs, et maintenant il prend votre tentation pour vous donner la victoire » [02].
Parfois, lorsque nous pensons à notre faiblesse, nous pouvons nous remplir de tristesse. Cependant, le Christ, qui était Dieu parfait et homme parfait, a voulu lui aussi subir la tentation ; il a voulu franchir ce seuil pour nous accompagner. « Le Seigneur est notre modèle ; c’est pourquoi, étant Dieu, il s’est laissé tenter, afin que nous soyons remplis de courage, afin que nous soyons assurés - avec lui - de la victoire. Si vous ressentez le tremblement de votre âme dans ces moments-là, parlez à votre Dieu et dites-lui : “Aie pitié de moi, Seigneur, car tous mes os tremblent, et mon âme est troublée” (Ps 6, 3 et 4). C’est lui qui te dira : “N’aie pas peur, car je t’ai racheté et je t’ai appelé par ton nom : tu es à moi” (Is 43,1) » [03].
« SI TU ES LE FILS DE DIEU » (Lc 4, 3) : c’est ainsi que le diable tente Jésus à deux reprises. C’est avec les mêmes mots qu’il a été insulté par ceux qui l’ont conduit à la croix. Au fond, toutes les tentations ont à voir avec la filiation divine, elles veulent l’ébranler, la remettre en cause. Le diable attaque là où il peut faire le plus de mal, il interroge la partie la plus profonde de nous. Évidemment, certaines tentations nous invitent à la paresse, à la colère, au confort… Mais derrière ces embrouilles, notre condition d’enfant de Dieu est remise en question. « Esclavage ou filiation divine : voilà le dilemme de notre vie. Ou enfants de Dieu ou esclaves de l’orgueil, de la sensualité, de cet égoïsme angoissé » [04].
« Soit l’enfer, soit la fuite, il n’y a pas de juste milieu » [05], comme le disait aussi le saint Curé d'Ars. Le remède consiste donc à revenir sans cesse à notre condition d’enfant. Notre consolation est la confiance en ce que Dieu peut faire, lui qui, en bon Père, veut le meilleur pour nous. Dans les yeux d’un enfant, les difficultés ne sont que des moments où il comprend qui est son père. Certes, il peut s’agir de moments moins agréables, mais l’enfant sait qu’ils sont passagers, qu’il peut être sûr que la paix viendra. Pour celui qui compte sur l’aide de Dieu, « les tentations et les obstacles que le diable met sur son chemin l’aident davantage, car c’est Sa Majesté qui combat pour lui » [06]. « Comment dois-je me comporter à l’heure de la tentation ? a écrit Saint Josémaria dans quelques notes. Ad majora natus sum… [Je suis né pour quelque chose de plus grand]. Pour l’Amour qui nous attend au Ciel » [07].
« COMME UN GÉNÉRAL compétent qui assiège une forteresse, le diable étudie les faiblesses de l’homme qu’il essaie de vaincre » [08]. Cependant, confiants dans le fait que Dieu est plus fort, nous pouvons, en ce temps de Carême, nous pencher sur ses marques d’amour pour nous, qu’il nous a laissées en la personne de son Fils. Nous voudrions percevoir jusqu’au plus petit geste du Christ marchant vers Jérusalem pour donner sa vie. Le tentateur, quant à lui, essaie de nous mentir et de nous faire croire en sa bonté. Il l’a fait avec nos premiers parents et avec le nouvel Adam. « Méfiez-vous de Dieu », nous murmure-t-il, « s’il était vraiment votre Père, vous n’auriez pas faim, vous ne seriez pas en difficulté, vous ne seriez pas sur la croix ».
Le diable a tenté le Seigneur en disant : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain » (Lc 4, 3). Et c’est précisément Jésus qui s’est fait pain pour que nous ne manquions jamais de la nourriture qui donne la vie. Le diable a tenté le Seigneur en disant : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas » (Lc 4, 9). Et Dieu n’a pas voulu éviter la mort de son Fils pour nous sauver. En effet, dans chaque tentation, le diable cherche à nous persuader avec la plus grande escroquerie de l’histoire : nous convaincre que Dieu ne nous aime pas, qu’il nous trompe.
Avec des mots de saint Josémaria, nous pouvons demander à Marie le courage de savoir que nous sommes des enfants au milieu de la faiblesse, parce que nous voulons jouir de l’amour de Dieu. « Mère ! — Appelle-la fort, très fort. — Elle t’écoute, elle te voit en danger peut-être, et elle t’offre, ta Mère la Vierge Marie, avec la grâce de son Fils le refuge de ses bras, la douceur de ses caresses ; et tu te sentiras réconforté pour de nouveaux combats » [09].
[01]. Saint Catherine de Sienne, Le Dialogue, partie II, ch. III.
[02]. Saint Augustin, Commentaire du Psaume 60.
[03]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 20.
[04]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 38.
[05]. Saint Curé d’Ars, Sermon sur la persévérance.
[06]. Sainte Thérèse d’Avila, Livre des fondations, 11, 7.
[07]. Saint Josémaria, schéma d’une méditation, août 1938, cité dans Chemin, édition historico-critique, p. 338.
[08]. Saint Thomas d’Aquin, Sur le Notre Père.
[09]. Saint Josémaria, Chemin, n° 516.
- Le renoncement au péché est toujours un gain
- Pour voir le Christ chez les autres
- Le ciel pour celui qui reçoit tout de Dieu
« LES PRÉCEPTES du Seigneur sont droits, ils réjouissent le cœur ; le commandement du Seigneur est limpide, il clarifie le regard » (Ps 18, 9). Joie du cœur et lumière des yeux : tels sont les fruits que le Seigneur nous a préparés si nous nous ouvrons, durant ce Carême, à sa conversion. Dieu veut que nous soyons heureux, comme nous le rappelle le début du Catéchisme de l’Église catholique : « Dieu, infiniment Parfait et Bienheureux en Lui-même, dans un dessein de pure bonté, a librement créé l’homme pour le faire participer à sa vie bienheureuse » [01].
Nous voulons lui demander de la lumière pour ne pas rester seulement à la surface des choses, des gens, de nos tâches. Se convertir signifie regarder d’une manière nouvelle ce que nous avons déjà vu de nombreuses fois. C’est l’Esprit Saint qui peut nettoyer nos yeux et purifier notre cœur pour mieux aimer Dieu et les autres. Le mensonge de l’ennemi consiste à nous faire soupçonner que Dieu ne nous demande que de renoncer. Cependant, le renoncement au péché est toujours un gain, un bénéfice incalculable. Le « sacrifice n’est qu’apparent : parce qu’en vivant de la sorte […] il se délivre de beaucoup d’esclavages et il en vient, dans l’intimité de son cœur, à savourer tout l’amour de Dieu » [02].
« Le Carême est un nouveau départ, un voyage qui nous conduit vers une destination sûre : Pâques, la victoire du Christ sur la mort. Et en ce temps, nous recevons toujours un fort appel à la conversion : le chrétien est appelé à revenir à Dieu “de tout son cœur” (Jl 2, 12), à ne pas se contenter d’une vie médiocre, mais à grandir dans l’amitié avec le Seigneur […]. Le Carême est un temps propice pour intensifier la vie de l’esprit » [03].
« J’AVAIS FAIM, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35). Jésus dit aux disciples que tel doit être le comportement de celui qui, à la fin, sera compté parmi les bienheureux. Saint Paul, à son tour, écrit aux Éphésiens : « Je ne cesse pas de rendre grâce, quand je fais mémoire de vous dans mes prières » (Ep 1, 16). Dieu a clairement indiqué qu’il nous attend dans chaque personne que nous rencontrons ; le savoir est une raison suffisante pour rendre grâce. Si nous nous ouvrons à sa grâce, nous apprendrons à découvrir la trace de l’image divine dans chaque âme, surtout dans celles qui ont des soucis, que nous pouvons consoler. Savoir que le Seigneur non seulement aime ce compagnon, cet ami ou ce proche parent, mais qu’il est lui-même présent en eux, sera un encouragement à y chercher son visage. Ceux qui nous entourent sont un don de Dieu.
Comme si cela ne suffisait pas, Jésus-Christ nous a promis que lui-même aimera les gens à travers nous : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25 ,40). Dieu nous incite à apporter l’amour, la compréhension et la paix partout où nous sommes. Dans cette entreprise, un sourire est déjà un bon début ; souvent, ce geste change la journée de celui qui en bénéficie. « N’oublie pas qu’il est parfois nécessaire d’avoir des visages souriants à ses côtés », écrivait saint Josémaria [04]. Pour être des semeurs de paix et de joie autour de nous, nous devons d’abord les porter en nous. En ce sens, il est important d’être très sincère avec Dieu, avec nous-mêmes et avec ceux qui nous aident. « N’ayons pas peur d’être honnêtes, de dire la vérité, d’écouter la vérité, de nous contenter de la vérité. Alors nous serons capables d’aimer […]. L’hypocrisie a peur de la vérité. On préfère faire semblant plutôt que d’être soi-même » [05]. Pour nourrir l’affamé, donner à boire à l’assoiffé et accueillir le pèlerin, il est important, avant tout, de pacifier notre moi intérieur ; de vivre avec une sérénité nous permettant de voir le Christ dans les autres.
« VENEZ, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde » (Mt 25, 34). En un certain sens, « le jugement final est déjà à l’œuvre, il commence maintenant dans le cours de notre existence. Ce jugement est prononcé à chaque instant de la vie, comme une confirmation de notre acceptation dans la foi du salut présent et opérant dans le Christ, ou bien de notre incrédulité, avec la fermeture d’esprit qui en découle » [06]. Le risque existe de prendre le chemin du combat pour que Dieu nous aime, sans se rendre compte qu’en réalité son amour est éternel et qu’il nous précède. De cette façon, nous pouvons mieux comprendre que « l’enfer consiste formellement dans le fait que l’homme ne veut rien recevoir, dans le fait qu’il veut être autonome. C’est l’expression de l’enfermement dans sa propre personne […]. Au contraire, être d’en haut, ce que nous appelons le ciel, […] c’est essentiellement ce que l’on n’a pas fait et l’on ne peut pas faire par soi-même » [07].
Aux antipodes de cette attitude se trouvent les revendications des deux fils dans la parabole du père miséricordieux. Le fils cadet exige : « Père, donne-moi la part de fortune qui me revient » (Lc 15, 12). L’aîné, en revanche, lui fait un reproche : « Jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis » (Lc 15, 29). Les deux calculent ce qu’ils pensent mériter, mais ils ont tort. À son retour, le plus jeune n’a même pas fini sa phrase que son père lui dit : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons » (Lc 15, 21-22). L’aîné reçoit une promesse encore plus grande : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15, 31). Ils apprennent alors à recevoir, et ils peuvent aller au ciel pour recevoir l’amour infini de Dieu pour toute l’éternité. Dans notre désir de laisser Dieu travailler notre âme, nous pouvons nous joindre à la prière de saint Josémaria : « Seigneur, oui, avec l’aide de notre Mère du ciel, nous serons fidèles, nous serons humbles, et nous n’oublierons jamais que nos pieds sont faits d’argile, et que tout ce qui brille en nous est à toi, c’est la grâce, cette divinisation que tu nous donnes parce que tu le veux, parce que tu es bon » [08].
[01].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 1.
[02]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 84.
[03]. Pape François, Message, 18 octobre 2016.
[04]. Saint Josémaria, Sillon, n° 57.
[05]. Pape François, Audience générale, 25 août 2021.
[06]. Pape François, Audience générale, 11 décembre 2013.
[07]. Joseph Ratzinger, Introduction au christianisme.
[08]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 62.
- Dieu nous aime, quoi qu’il arrive
- Esprit d’examen pour se repentir
- Le doux moment de la confession
« PITIÉ POUR MOI, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde efface mon péché » (Ps 51, 3), s’exclame le psalmiste en s’adressant au ciel. Une semaine s’est écoulée depuis le début du Carême, un temps que Dieu nous donne pour nous convertir et profiter à nouveau de son amour. Saint Jean Chrysostome, cherchant à expliquer le motif qui poussait saint Paul à vivre son abandon à Jésus-Christ, disait : « Jouir de l’amour du Christ représentait pour lui la vie, le monde, la compagnie des anges, les biens présents et futurs, le royaume, les promesses, l’ensemble de tous les biens » [01]. L’un des plus grands biens que nous pouvons expérimenter, surtout en ce moment, est le pardon de Dieu, sa miséricorde, la liberté avec laquelle il nous aime. « Qui peut expliquer de manière adéquate la bonté de Dieu ? Au lieu de recevoir la punition due à nos crimes, nous recevons les récompenses promises à la vertu » [02].
« Dieu continue d’aimer chaque homme […]. Dieu ne vous aime pas parce que vous pensez bien et que vous vous comportez bien ; il vous aime et cela suffit. Son amour est inconditionnel, il ne dépend pas de vous. Vous pouvez avoir de fausses idées, vous pouvez n’en faire qu’à votre tête, mais le Seigneur ne cesse pas pour autant de vous aimer. Combien de fois pensons-nous que Dieu est bon si nous sommes bons, et qu’il nous punit si nous sommes mauvais ? Or, il n’en est rien. Malgré nos péchés, il continue de nous aimer. Son amour ne change pas, Dieu n’est pas capricieux ; il est fidèle, il est patient » [03]. Face à cette réalité, si surprenante et, d’autre part, si différente selon notre cœur, nous sommes remplis de gratitude. Afin de ne laisser aucun doute sur son pardon, il le fait entendre par la voix d’un prêtre : « Je vous pardonne tous vos péchés ». Dès lors, il est impossible de traîner ses fautes derrière soi, puisque Jésus-Christ les a effacées.
« LE SACRIFICE qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé » (Ps 51, 19). Notre repentir ouvre toute grande la porte à Dieu. Nous ne lui disons pas comment il doit nous aimer, et nous n’osons pas poser de conditions. « Nous sommes libres parce que nous avons été libérés, libérés par la grâce - non pas en payant - libérés par l’amour, qui devient la loi suprême et nouvelle de la vie chrétienne » [04]. Nous découvrons qu’il est facile pour Dieu de pardonner parce qu’il a aimé « jusqu’au bout » (Jn 13, 1). L’amour de Dieu pour nous ne dépend pas de nos mérites ou de notre comportement. Il n’y a qu’une seule façon de l’arrêter : lorsque nous ne nous laissons pas pardonner. C’est, en quelque sorte, la seule barrière insurmontable pour le Dieu tout-puissant, qui nous a accordé le grand pouvoir de la liberté.
En ce sens, on pourrait dire que nous avons besoin de bien nous connaître et, connaissant également Dieu, de nous repentir de nos péchés, de nous rendre compte qu’il aurait été préférable pour nous d’agir différemment. Nous savons que la sainteté n’est pas seulement l’accomplissement d’obligations, mais qu’elle est la vie de l’Esprit Saint dans notre âme. Chercher en nous-mêmes ce qui entrave son travail peut sembler simple, mais nous ne parvenons pas toujours à le faire, nous ne sommes pas toujours assez courageux et honnêtes pour regarder. Parfois, nous trouvons des excuses pour ne pas examiner notre vie. Saint Josémaria disait que « l’examen de conscience quotidien nous donnera la connaissance de nous-mêmes, la véritable humilité et, par conséquent, nous obtiendra la persévérance du ciel » [05]. En même temps, Saint Augustin, qui étant un réaliste savait par conséquent qu’il s’agit de la tâche de toute une vie, écrivait : « Des choses à pardonner, il n’en manque jamais ; car nous sommes des hommes » [06].
« N’AYEZ PAS PEUR, plus jamais, de découvrir des abîmes de bassesse en vous, conseillait saint Josémaria. Criez, priez, passez par les étapes du fils prodigue. Dieu votre Père vient à votre rencontre dès que vous vous confessez pécheur, dans ce que l’orgueil vous a caché comme péché. Une grande fête commence pour vous - la joie profonde du repentir - et vous portez un vêtement propre : une charité plus profonde, plus divine et plus humaine » [07].
Quel étrange mécanisme nous pousse à ne pas reconnaître nos péchés ? Peut-être est-ce la peur de ne pas être aimé, la honte de se reconnaître faible, ou la frivolité de ne pas vouloir abandonner ces refuges apparents. Quoi qu’il en soit, Jésus nous offre encore et toujours un remède formidable : la confession sincère de nos péchés au prêtre, qui rend le Christ présent. « Il n’y a pas de meilleur acte de repentance et d’expiation qu’une bonne confession. Là, nous recevons la force dont nous avons besoin pour combattre » [08]. Jésus nous attend patiemment. Il sait que nous soupirons après la maison paternelle, il sait que nous aspirons à sa chaleur.
Saint Paul VI a dit que « les moments de confession sincère comptent peut-être parmi les plus doux, les plus réconfortants et les plus décisifs de la vie » [09]. C’est pourquoi répandre notre amour pour la confession est « le meilleur service que vous puissiez rendre à un de vos amis, la meilleure manifestation d’affection » [10]. Nous pouvons demander à l’Esprit Saint de nous aider à mieux la vivre afin d’être des témoins de ce chemin de bonheur. Et nous pouvons aussi demander à Marie, refuge des pécheurs, d’apporter cette joie à nos amis et à notre famille.
[01]. Saint Jean Chrysostome, Homélie 2 sur les louanges de saint Paul.
[02]. Saint Grégoire le Grand, Homélie 20 sur les Évangiles.
[03]. Pape François, Homélie, 24 décembre 2019.
[04]. Pape François, Audience générale, 13 octobre 2021.
[05]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 35.
[06]. Saint Augustin, Sermon 57.
[07]. Saint Josémaria, Lettre, 14 février 1974, n° 7.
[08]. Saint Josémaria, Dialogue avec le Seigneur, « Temps de réparation », n° 7.
[09]. Saint Paul VI, Allocution, 27 février 1975.
[10]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 1er juillet 1974.
- La prière nous conforme à la volonté de Dieu
- Jésus nous pousse à la prière de demande
« AIDE-MOI, car je suis seule, et mets sur mes lèvres la parole opportune » (Est 4, 17). Par ces mots, la reine Esther a supplié le Seigneur de protéger le peuple juif de la destruction. Elle avait lu à plusieurs reprises ce que Dieu avait fait dans les temps anciens avec ses ancêtres, et elle était convaincue que la puissance de son bras n’avait pas diminué. C’est avec la même foi que le psalmiste s’écrie : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité, car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole » (Ps 138, 2). Génération après génération, nous avons appris que la prière peut tout faire, car elle nous conforme intérieurement à la volonté de Dieu, et pour lui rien n’est impossible.
Saint Josémaria a présenté un jour un panorama apostolique très étendu à plusieurs de ses premières filles de l’Opus Dei. « Face à cela, leur a-t-il dit, on peut avoir deux réactions : l’une, celle de penser que c’est quelque chose de très beau, mais chimérique, irréalisable ; et l’autre, celle de faire confiance à notre Seigneur qui, s’il nous a demandé de faire tout cela, nous aidera à le réaliser » [01]. Il n’est pas facile de voir les choses comme Dieu les voit. C’est pourtant l’un des principaux fruits de l’Esprit Saint, le don de sagesse, qui se cultive surtout dans la prière : « Nous devons réveiller le Christ dans notre cœur et alors seulement nous pourrons contempler les choses avec son regard, car il voit au-delà de la tempête. À travers son regard serein, nous pouvons voir un panorama qui, par nous-mêmes, n’est même pas concevable » [02]. La sagesse que nous donne la prière nous aide à faire confiance au Seigneur. Nous pouvons même demander de l’aide pour prier, comme la reine Esther, pour que Dieu mette le bon mot dans notre bouche.
« OÙ POURRIONS-NOUS trouver la force de mener à bien une mission qui dépasse notre imagination et nos capacités ? L’élan ne peut en être trouvé que dans la prière. À l’une de ses filles qui partait en Irlande pour réaliser le travail apostolique de l’Opus Dei, saint Josémaria disait : « Quand je te demande quelque chose, ma fille, ne me dis pas que c’est impossible, parce que je le sais déjà. Mais depuis que j’ai commencé l’Œuvre, notre Seigneur m’a demandé beaucoup de choses impossibles… et elles se sont réalisées ! et elles sont allées de l’avant » [03].
Face à l’ampleur de ce que Dieu demande, il est possible de se décourager et de ne pas le faire ou, au contraire, de répondre par une demande encore plus audacieuse : « Que demande un enfant à son père ? Papa… la lune : des choses absurdes. Demandez et vous recevrez, frappez et l’on vous ouvrira (Mt 7,7). Que ne pouvons-nous pas demander à Dieu ? Nous avons tout demandé à nos parents. Demande la lune et il te la donnera ; demande-lui sans crainte tout ce que tu veux. Il vous le donnera toujours, d’une manière ou d’une autre. Demandez avec confiance » [04]. La seule exigence divine, comme nous le montre l’Évangile, est de demander : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira » (Mt 7,7). Et, au cas où l’intention de Dieu de nous offrir tant de dons passerait inaperçue, Jésus donne deux exemples proches : « Lequel d’entre vous donnera une pierre à son fils quand il lui demande du pain ? ou bien lui donnera un serpent, quand il lui demande un poisson ? » (Mt 7, 9-10).
L’une des pratiques que l’Église recommande pendant le Carême est précisément la prière. Nous pouvons nous demander si notre prière est remplie de tant de confiance que nous demandons même des choses qui semblent impossibles. Toutefois, nous nous efforcerons de faire en sorte que notre prière comprenne toujours l’acceptation de la volonté de Dieu, car personne ne sait mieux que Dieu ce qui est le mieux pour nous.
« NOUS AVONS BESOIN – tous ! - de prier, d’accomplir pieusement les normes de notre plan de vie, afin qu’il y ait une prière continue, un ensemble de cœurs qui s’élèvent vers le Ciel, offrant aussi nos misères personnelles, et permettant au Seigneur d’agir sans que ces misères se dressent comme des obstacles » [05]. Jésus, dans l’Évangile, ne cesse d’insister pour que nous ayons confiance en sa générosité, lui qui sent que nous demandons peu : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » (Mt 7, 11).
« Notre prière est très souvent une demande d’aide dans nos besoins. Et c’est normal pour l’homme, car nous avons besoin d’aide, nous avons besoin des autres, nous avons besoin de Dieu. Il est donc normal que nous demandions quelque chose à Dieu, que nous cherchions son aide. Nous devons garder à l’esprit que la prière que le Seigneur nous a enseignée, le “Notre Père”, est une prière de demande, et avec cette prière le Seigneur nous enseigne les priorités de notre prière, nettoie et purifie nos désirs, et ainsi nettoie et purifie notre cœur » [06].
La Vierge est la toute-puissance suppliante. À Cana, comme en de nombreuses autres occasions, Marie a obtenu de son Fils ce qu’elle considérait comme bon pour ses disciples. Nous avons une mère qui demandera le meilleur pour nous et, si nous la laissons faire, elle obtiendra de son fils les grâces dont nous avons besoin pour remplir le monde de sa joie.
[01]. Saint Josémaria, cité dans Vazquez de Peada, Le fondateur de l’Opus Dei, vol. II.
[02]. Pape François, Audience générale, 10 novembre 2021.
[03]. Saint Josémaria, cité dans Ana Sastre, Tiempo de Caminar, p. 183.
[04]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une méditation, 24 décembre 1967.
[05]. Saint Josémaria, cité par Xavier Echevarria, Memoria del Beato Josemaría.
[06]. Benoît XVI, Audience générale, 20 juin 2012.
- Les jugements critiques et le cinquième commandement
- Toujours penser du bien des autres
- L’amour de Dieu nous libère de la jalousie
« LES SENTINELLES attendent l’aurore, mais toi, Israël, tu attends le Seigneur, car au Seigneur est la miséricorde, en lui est l’abondante rédemption » (Ps 131, 7-8). Les chrétiens espèrent en un Dieu qui est pardon et miséricorde, nous voulons regarder le monde avec lui. C’est aussi de cette façon que l’on pourrait définir le combat pour la sainteté : cette identification progressive de notre regard au sien. Cette tâche commence par la purification de notre cœur, à laquelle le Carême nous invite constamment. Mais nous savons que ce n’est pas un processus automatique. Il peut parfois nous sembler que nous sommes trop enclins à porter des jugements hâtifs, à ne considérer les choses que de notre propre point de vue, inconscients du mal que nous faisons aux autres et à nous-mêmes. Jésus relie ces querelles et ces inimitiés au cinquième commandement, celui de ne pas tuer (cf. Mt 5, 21-24).
« Qui peut juger l’homme ? La terre entière est pleine de jugements irréfléchis. En effet, celui dont nous désespérions, au moment le moins attendu se convertit soudain et devient le meilleur de tous. Celui, en revanche, en qui nous avions placé tant de confiance, au moment le moins attendu tombe soudainement » [01]. Le Royaume de Dieu est parmi nous, et le Seigneur seul prendra la place de juge. Pourquoi tombons-nous si souvent dans des jugements critiques ? « Comme il est facile de critiquer les autres ! […]. L’Esprit Saint, en plus de nous faire le don de la douceur, nous invite à la solidarité, à porter les fardeaux des autres. Combien de fardeaux existent-ils dans la vie d’une personne : maladie, manque de travail, solitude, douleur… ! Et tant d’autres épreuves qui nécessitent la proximité et l’amour de nos frères et sœurs ! » [02]
IL N’EST PAS FACILE de désactiver le mécanisme intérieur qui nous conduit à la critique ; mais l’Esprit Saint peut nous éclairer pour découvrir ce qui se passe dans notre cœur lorsque ces émotions négatives surgissent. « Le fait de montrer du doigt et le jugement que nous utilisons à l’encontre des autres sont souvent un signe de l’incapacité à accueillir en nous notre propre faiblesse, notre propre fragilité. Seule la tendresse nous sauvera de l’œuvre de l’Accusateur (cf. Ap 12, 10). C’est pourquoi il est important de rencontrer la Miséricorde de Dieu, notamment dans le Sacrement de la Réconciliation, en faisant une expérience de vérité et de tendresse » [03]. Une profonde conscience du pardon, du fait de ne pas avoir mérité tant de bonté de la part de Dieu, nous amènera à considérer les autres de la même manière, avec un regard bienveillant. Parfois, juger les autres peut être un symptôme du fait que nous croyons mériter la grâce, la conséquence d’un Dieu qui n’aime pas mais qui rétribue.
Une façon d’éviter les jugement critiques est de toujours penser le meilleur des autres. Saint Thomas d’Aquin a souligné qu’« il peut arriver que celui qui interprète dans le meilleur sens soit souvent trompé ; mais il vaut mieux pour quelqu'un d’être trompé plusieurs fois en pensant bien d’un homme mauvais que pour celui qui est trompé rarement en pensant mal d’un homme bon, car dans ce dernier cas il fait du tort à un autre, ce qui n’arrive pas dans le premier » [04]. Il vaut mieux se tromper en pensant bien, que de blesser en pensant mal. « Paradoxalement, le Malin aussi peut nous dire la vérité. Mais s’il le fait, c’est pour nous condamner. Nous savons cependant que la Vérité qui vient de Dieu ne nous condamne pas, mais qu’elle nous accueille, nous embrasse, nous soutient, nous pardonne » [05]. « Exerce-toi à la cordialité pour parler de tout et de tous ; et en particulier de tous ceux qui travaillent au service de Dieu. Et quand ce ne sera pas possible, tais-toi ! : même des commentaires à brûle-pourpoint ou désinvoltes peuvent frôler la médisance ou la diffamation » [06].
« SI TU RETIENS les fautes, Seigneur, Seigneur qui subsistera ? » (Ps 130, 3), nous demandons-nous avec le psalmiste. Il est donc réconfortant de penser combien Dieu a pardonné à chacun d’entre nous, de considérer son amour totalement gratuit pour nous, malgré nos trahisons. Mais paradoxalement, l’envie nous conduit parfois à être attristés par les biens d’autrui, notamment par l’amour ou l’honneur qu’ils reçoivent. Si nous étions pleinement conscients de l’estime que Dieu a pour chacun d'entre nous, il n’y aurait pas de place dans notre cœur pour cette déviation.
Le saint Curé d'Ars disait que « si nous avions le bonheur d’être exempts d’orgueil et d’envie, nous ne jugerions jamais personne, mais nous nous contenterions de pleurer nos misères spirituelles, de prier pour les pauvres pécheurs, et rien de plus, bien persuadés que Dieu ne nous demandera pas compte des actes des autres, mais seulement des nôtres » [07]. Cependant, tant que nous n’apprendrons pas à nous réjouir des biens des autres, de leur éclat supérieur au nôtre, l’envie nous accompagnera tout au long de notre course sur terre. Pour notre bonheur, Jésus acceptera un jugement injuste qui blessera son honneur afin que nous soyons libérés de toute condamnation ; afin que nous soyons libérés du besoin même de juger et de nous juger.
« La Très Sainte Trinité a couronné notre Mère. — Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit, nous demandera de rendre compte de toute parole vaine. Raison de plus pour dire à Sainte Marie de nous apprendre à parler toujours en la présence du Seigneur » [08]
[01]. Pape François, Audience générale, 3 novembre 2021.
[02].Ibid.
[03]. Pape François, Patris corde, n° 2.
[04]. Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 60, a. 4, ad 1.
[05]. Pape François, Patris corde, n° 2.
[06]. Saint Josémaria, Sillon, n° 902.
[07]. Saint Curé d’Ars, Sermon sur le jugement téméraire.
[08]. Saint Josémaria, Sillon, n° 926.
- Jésus nous ordonne d’aimer nos ennemis
- Dieu fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes
- Mener la bataille dans notre vie
« AIMEZ vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44) ; ces paroles du Christ comptent parmi les plus frappantes de sa prédication. Peut-être contrastent-elles souvent avec nos réactions les plus spontanées. Nous nous rendons compte que ce ne sont pas des paroles qui demandent une réaction superficielle, comme si on nous demandait simplement de céder à ceux qui nous font du mal ; c’est beaucoup plus : nous devons aimer et prier.
« Les paroles de Jésus sont claires […]. Et cela n’est pas optionnel, c’est un commandement […]. Il sait très bien qu’aimer ses ennemis va au-delà de nos possibilités, mais c’est pour cela qu’il s’est fait homme : non pas pour nous laisser tels que nous sommes, mais pour nous transformer en hommes et femmes capables d’un amour plus grand, celui de son Père et notre Père […]. Ce commandement, de répondre à l’insulte et au tort par l’amour, a engendré dans le monde une nouvelle culture : la “culture de la miséricorde” […]. C’est la révolution de l’amour, dont les protagonistes sont les martyrs de tous les temps » [01].
Pour y parvenir, nous mettrons tout notre espoir dans la grâce. « Tes commandements, je les observe : ne m’abandonne pas entièrement » (Ps 118, 8), prions-nous avec le psaume. L’aide de Dieu n’est pas seulement à l’œuvre dans notre volonté, mais aussi dans notre intelligence et dans notre cœur. « Je crois que je n’ai pas d’ennemis, écrivait saint Josémaria, en pleine période de persécution. J’ai rencontré dans ma vie des gens qui m’ont fait du mal, du mal positif. Je ne pense pas qu’ils soient des ennemis : je suis trop petit pour en avoir. Cependant, à partir de maintenant, ils sont inclus dans la catégorie de mes bienfaiteurs, afin que je puisse prier quotidiennement notre Seigneur pour eux » [02].
« QUELLES SONT TES RAISONS pour ne pas aimer ? - Que l’autre a répondu à tes faveurs par des insultes ? Qu’il a voulu verser ton sang en remerciement de tes bienfaits ? Mais si ti aimes pour l’amour du Christ, ce sont des raisons d’aimer d’autant plus. Car ce qui détruit les amitiés du monde, c’est ce qui renforce la charité du Christ. Comment ? D’abord, parce que cet ingrat est pour toi la cause d’une plus grande récompense. Deuxièmement, parce que celui-là a besoin d’une aide plus importante et de soins plus intenses » [03]. Comme le monde serait gris si tous les gens étaient pareils, et si nous étions tous également agréables les uns envers les autres. Telle n’est pas la réalité, et Jésus nous demande d’aimer, de prier et de servir tout le monde. Penser autrement ramène à notre mémoire les paroles de Caïn, tout brûlant de jalousie et de haine : « Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9).
Si nous tournons notre regard vers le Christ, son amour pour tous les hommes résonne dans notre âme : « Afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45). « Cela nous fera du bien, aujourd’hui, de penser à un ennemi - je pense que nous en avons tous un - un qui nous a fait du mal ou qui veut nous faire du mal ou qui essaie de nous faire du mal. Prions pour lui. Demandons au Seigneur de nous donner la grâce de l’aimer » [04]. Cependant, nous n’avons pas besoin de penser à des lieux lointains, à des champs de bataille ou à des ennemis puissants. Peut-être que dans notre propre foyer, nous devons lutter pour comprendre, pardonner et ne pas garder rancune à un frère, une fille ou notre conjoint. Combien de fois avons-nous vu comment la grâce rend possible ce que nous n’avions même pas imaginé auparavant.
« LES HOMMES irrécupérables sont ceux qui cessent de faire attention à leurs propres péchés pour fixer leur attention sur les péchés des autres, a écrit saint Augustin. Ils ne cherchent pas ce qui doit être corrigé, mais où ils peuvent mordre. Et, ne pouvant pas trouver d’excuse pour eux-mêmes, ils sont toujours prêts à accuser les autres » [05]. Entreprendre la tâche d’aimer nos ennemis signifie que, dans le même temps, nous apprenons à nous concentrer sur notre faiblesse, sur nos fautes, sur tout ce qui, dans notre vie, a encore besoin d’être identifié au Christ. Cette attitude est empreinte d’un réalisme beaucoup plus pratique, car ce que nous pouvons changer, avec l’aide de Dieu, c’est ce que nous avons dans notre cœur. Nous quittons un champ de bataille imaginaire - la vie des autres - pour remplir le monde des bienfaits issus d’un combat beaucoup plus proche. Nous laissons à Dieu le soin de changer le cours de l’histoire, tandis que nous rectifions le cours de nos affaires.
« Nous devons comprendre tous les hommes, vivre en harmonie avec tous, les excuser tous, et pardonner à tous. Bien sûr, nous ne dirons pas que l’offense à Dieu n’est pas une offense ; nous n’appellerons pas juste ce qui est injuste, ni bien ce qui est mal. Nous ne répondrons pas au mal par un autre mal, mais par une doctrine claire et par des actions droites, noyant ainsi le mal dans une abondance de bien (cf. Rm 12, 21) » [06]. Il ne s’agit pas de ne pas corriger si les circonstances le justifient. Il ne s’agit pas non plus d’être naïf, bien au contraire : il s’agit d’acquérir la sagesse de Dieu. L’amour mûr, généreux et discret, est capable d’oublier les griefs, de ne pas tenir compte des fautes d’appréciation, de prendre courage et d’imiter le Christ sur la croix : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Nous pouvons demander à la Vierge Marie, Reine de la Paix, de nous apprendre à aimer tous ses enfants, de prier pour ceux qui nous ont fait du mal et de nous aider à établir le champ de bataille dans notre âme.
[01]. Pape François, Angélus, 24 février 2019.
[02]. Saint Josémaria, Notes intimes, 28 octobre 1931, cité dans Chemin,Edición crítico–histórica, p. 933.
[03]. Saint Jean Chrysostome, Homélie sur Saint Matthieu, 60, 3.
[04]. Pape François, Homélie, 19 juin 2018.
[05]. Saint Augustin, Sermon 19.
[06]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 182.