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Méditation : 2ème dimanche de Carême - année C

- Le désert et la montagne, des lieux de silence

- Dieu nous divinise dans la prière

- Dieu nous révèle progressivement son mystère


LA LITURGIE de dimanche dernier nous présentait Jésus et le diable face à face dans le désert. En ce deuxième dimanche de Carême, en revanche, nous nous rendons au Mont Thabor pour assister au glorieux événement de la Transfiguration du Seigneur. Si dans le désert « nous voyons Jésus pleinement humain, qui partage avec nous même la tentation », sur le Thabor « nous le contemplons comme le Fils de Dieu, qui divinise notre humanité » [01]. Pourtant, malgré le contraste, les deux événements anticipent le mystère pascal : « La lutte de Jésus avec le tentateur prélude au grand duel final de la Passion, tandis que la lumière de son corps transfiguré anticipe la gloire de la Résurrection » [02].

Le désert et la montagne ont en commun d’être des lieux reculés, où règne la solitude. C’est vers eux que Jésus se retire, mû par l'Esprit Saint, pour prier le Père. L’Écriture Sainte nous montre que dans ces espaces, vides de tout bruit, Dieu se révèle d’une manière particulière. C’est pourquoi nous avons tous besoin d’espaces et de temps de silence dans lesquels, en faisant taire les bruits qui nous enveloppent, nous pouvons favoriser un recueillement intérieur dans lequel le murmure de Dieu se fait entendre. « Le silence est capable d’ouvrir un espace intérieur au plus profond de notre être, pour que Dieu y habite, pour que sa Parole demeure en nous, pour que l’amour pour lui s’enracine dans notre esprit et notre cœur et anime notre vie » [03].

Il est normal de ressentir une certaine peur du silence, car il nous oblige à rentrer en nous-mêmes pour découvrir la vérité de notre existence. Il est également normal qu’au début, nous ayons du mal à réduire le niveau de bruit dans ces moments-là. Mais lorsque nous le recherchons au milieu de l’agitation quotidienne, au milieu des allées et venues souvent accélérées, nous ouvrons un chemin vers la présence de Dieu. Le Seigneur attend souvent notre silence pour se révéler.


« MON CŒUR m’a redit ta parole : “Cherchez ma face”. C’est ta face, Seigneur, que je cherche : ne me cache pas ta face » (Ps 26, 8-9). Avec ces paroles du psalmiste, l’Église veut nous aider à préparer nos cœurs à Pâques ; elle nous encourage pendant le Carême à chercher le visage du Christ avec plus de hâte. Pierre, Jacques et Jean, montant sur le Thabor, sont plongés de manière inattendue dans la prière de Jésus. Ils avaient vu le visage du Maître de nombreuses fois dans le passé ; ils l’avaient regardé pendant qu’il priait, qu’il prêchait la venue du Royaume ou qu’il guérissait de nombreux malades. Peut-être avaient-ils vu se refléter sur le visage du Christ les sentiments qui remplissaient son cœur. Au sommet du Thabor, cependant, ils voient d'une manière nouvelle ce visage bien-aimé.

Jésus révèle sa gloire aux trois amis : « Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante » (Lc 9, 29). La vue du corps glorieux du Seigneur leur fit une telle impression que Pierre, sans savoir ce qu'il disait, s'exclama avec enthousiasme : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie » (Lc 9,33). Les disciples se sont sentis exaltés. « La prière est l'élévation de l'âme vers Dieu » [04], dit saint Jean Damascène, dans une expression reprise par le Catéchisme de l'Église ; c’est un espace de silence devant Dieu, où nous allons pour nous remplir de lui, pour étancher notre soif.

Les disciples ont été saisis par ce qu’ils ont vu sur le Thabor. « La prière nous donnera une bonne, humble et sainte déification, écrivait saint Josémaria, et nous pourrons travailler dans tous les milieux […]. Par cette suite continue et persévérante du divin, notre Seigneur nous donnera à pleines mains la richesse de ses dons, la bonne divinisation » [05]. En même temps, une prière étrangère à la vie n’est pas saine. Une prière qui nous éloigne du caractère concret de la vie devient du spiritualisme ou, pire, du ritualisme. Rappelons que Jésus, après avoir montré sa gloire à ses disciples sur le Mont Thabor, ne veut pas prolonger ce moment d’extase, mais descend de la montagne avec eux et reprend son chemin quotidien. Car cette expérience devait rester dans leurs cœurs comme la lumière et la force de leur foi ; une lumière et une force aussi pour les jours à venir : les jours de la Passion.


COMME cela s’était produit lors du baptême du Seigneur dans le Jourdain, ainsi, sur le Mont Thabor, « toute la Trinité est apparue : le Père dans la voix, le Fils dans l’homme, l’Esprit dans la nuée lumineuse » [06]. Surpris par ce qui se passe sous leurs yeux, les trois disciples de Jésus reçoivent une révélation qu’ils mettront plus longtemps à comprendre : que le Dieu unique est, en même temps, une Trinité de personnes. Le mystère de Dieu nous est progressivement révélé dans la prière, souvent préparée par la lecture spirituelle et la formation personnelle. De cette manière, nous ouvrirons la voie à l’Esprit Saint pour qu’il purifie progressivement notre idée de Dieu et nous apprenne à le traiter avec simplicité et confiance. L’Esprit Saint fera de nous des « hommes et des femmes transfigurés » [07], qui se seront laissé régénérer, corriger et consoler.

Lorsque Pierre eut fini de parler, « une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. Et, de la nuée, une voix se fit entendre : “Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le !” » (Lc 9, 34-35). Ce sont des paroles et des moments que les apôtres n’ont jamais oubliés. Unis à la prière de Jésus, nous découvrons nous aussi la merveille de l'écoute et de la compréhension de notre condition d'enfants de Dieu. « La prière est la relation vivante des enfants de Dieu avec leur Père infiniment bon, avec son Fils Jésus-Christ et avec l’Esprit Saint […] C’est être habituellement en présence de Dieu, trois fois saint, et en communion avec lui » [08]. Marie, qui s’est laissé modeler intérieurement par la grâce, peut nous aider à trouver ces moments de silence dans lesquels nous pouvons approfondir notre condition d’enfant.


[01]. Benoît XVI, Angélus, 17 février 2008.

[02].Ibid.

[03]. Benoît XVI, Audience générale, 7 mars 2012.

[04]. Saint Jean Damascène, De fide orthodoxa, 3, 24.

[05]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 54.

[06]. Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, c. 45, a. 4, ad 2.

[07]. Saint Jean Paul II, Homélie, 11 mars 2001.

[08].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2565.













Méditation : lundi de la 2ème semaine de Carême

- Se savoir dans le besoin pour s’ouvrir à la miséricorde divine

- Aimer les autres avec l’amour de Dieu

- Une façon de regarder divine et maternelle


NOUS COMMENÇONS la deuxième semaine de Carême en écoutant la prière pénitentielle du prophète Daniel : « Nous avons péché, nous avons commis l’iniquité, nous avons fait le mal, nous avons été rebelles, nous nous sommes détournés de tes commandements et de tes ordonnances » (Dn 9, 5). Bien que le peuple d’Israël n’ait pas obéi à la voix du Seigneur, Dieu est resté fidèle à ses promesses. C’est pourquoi le prophète poursuit son plaidoyer plein d’espoir : « Ah ! toi Seigneur, le Dieu grand et redoutable, qui garde alliance et fidélité à ceux qui l’aiment et qui observent ses commandements […] Au Seigneur notre Dieu, la miséricorde et le pardon » (Dn 9, 4.9).

L’appel à la conversion, qui devient si vif pendant le Carême, vient du cœur miséricordieux du Seigneur. Ce n’est pas le cri d’un Dieu qui cherche à régler les comptes du péché de l’homme, mais plutôt l’amour d’un Père qui caresse notre faiblesse, pour la guérir et nous ramener à la vie. « Une autre chute…, et quelle chute !… Te désespérer ? Non : t’humilier et recourir par Marie, ta Mère,à l’Amour miséricordieux de Jésus. — Un Miserere et haut ce cœur ! — Puis, repars ! » [01]

Se tourner vers le Seigneur et admettre son péché, comme l’a fait le prophète Daniel, c’est le premier pas vers un renouveau intérieur et une ouverture à la miséricorde de Dieu. Dieu est fidèle et sait attendre. Confiants dans sa miséricorde, nous lui montrerons nos blessures et nous nous laisserons soigner par lui. Avec simplicité, et avec une certaine audace enfantine, nous osons lui dire, selon les mots du psaume : « Seigneur, ne nous traite pas comme nos péchés le méritent » (Psaume 78).


EXPÉRIMENTER l’amour de Dieu nous amène à traiter ceux qui nous entourent avec la même miséricorde. « Comme le Père aime, les enfants aiment aussi » [02]. Pour ceux qui se sentent compris et aimés, il est plus facile de comprendre et d’aimer les autres.

Les paroles du Seigneur proclamées aujourd’hui dans l’Évangile nous encouragent à avoir un grand cœur, avec des sentiments et des réactions semblables aux siens : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera » (Lc 6, 36-38). Le chemin que Jésus nous propose comporte des indications très concrètes pour notre vie quotidienne : « Soyez miséricordieux…, ne jugez pas…, ne condamnez pas…, pardonnez…, donnez ». Il s’agit d’un programme étape par étape calqué sur le modèle de Dieu lui-même. Le but est « d'entrer en harmonie avec ce Cœur riche en miséricorde, qui nous demande d’aimer tout le monde, même les lointains et nos ennemis, à l’imitation du Père céleste, qui respecte la liberté de chacun et attire tout le monde à lui par la force invincible de sa fidélité » [03].

La conscience vive de nos péchés, savoir combien nous avons besoin de la patience de Dieu, voilà qui ouvre le chemin intérieur de la compassion pour nos frères et sœurs. Nous ne pouvons pas oublier que le Seigneur fait de notre pardon aux autres une condition de notre propre pardon : « Car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous » (Lc 6, 38).


« LA PAROLE de Dieu enseigne que dans le frère se trouve le prolongement permanent de l’Incarnation pour chacun de nous […]. Ce que nous faisons avec les autres a une dimension transcendante » [04]. Lorsque nous atteignons cette sagesse surnaturelle, nous apprenons à voir le Christ dans chaque personne. Ce fait change nos vies. D’une part, nous découvrons dans les autres la présence de Dieu : nous le voyons dans chaque personne que nous rencontrons ou dont nous entendons parler ; d’une certaine manière, Dieu prend soin de nous à travers nos proches.

En revanche, notre façon de regarder, de penser, de parler et d’agir sera canalisée et embellie par la charité. Saint Josémaria a vécu et nous a appris à vivre une charité qu’il résumait en cinq verbes : « Prier, se taire, comprendre, excuser… et sourire » [05]. Fondamentalement, c’est la même attitude qu’une mère a envers son enfant. Son regard maternel la pousse à l’aimer toujours, à trouver quand c’est possible une excuse à son comportement et à le soutenir par son aide dans ses pas parfois chancelants.

« Frère, écrivait un Père de l’Église, je te recommande ceci : fais toujours prévaloir la compassion dans ta balance, jusqu’à ce que tu ressentes en toi la compassion que Dieu éprouve pour le monde » [06]. Nous demandons à Marie, Mère de la miséricorde, le don de toujours faire confiance à l’amour du Seigneur pour nous. Il nous sera ainsi plus facile de pardonner les erreurs des autres, de les aimer et de les aider tels qu’ils sont.


[01]. Saint Josémaria, Chemin, n° 711.

[02]. Pape François, Misericordiæ vultus, n° 9.

[03]. Benoît XVI, Angélus, 16 septembre 2007.

[04]. Pape François, Evangelii gaudium, n° 179.

[05]. Pilar Urbano, Josémaria, le saint de l’ordinaire, Le Laurier, Paris.

[06]. Isaac le Syrien, Discours, 1ère série, n° 34.













Méditation : mardi de la 2ème semaine de Carême

- Une vie cohérente qui reflète la vie du Christ

- Droiture d’intention pour rendre gloire à Dieu

- L’humilité nous ouvre à la grandeur de Dieu


« LES SCRIBES et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas » (Mt 23, 2-3). Dans les synagogues, il y avait une chaise spéciale sur laquelle était assis le rabbin qui expliquait les Écritures. Au sens figuré, « la chaire de Moïse » désignait le magistère des maîtres du peuple, qui enseignaient et interprétaient la loi, mais, comme le Seigneur le montre dans l’Évangile, ils agissaient avec une telle incohérence de vie qu’ils ne respectaient pas les prescriptions qu’ils avaient eux-mêmes édictées.

Les gens simples, en revanche, cherchaient Jésus précisément parce qu’en lui tout était vrai. Ils marchaient derrière le Seigneur avec enthousiasme parce qu’il accomplissait ce qu’il prêchait. Pendant que le Maître ouvrait la voie, les pharisiens et les scribes plaçaient des pesants « fardeaux, difficiles à porter » sur les épaules des autres, mais « eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt » (Mt 23, 4). Jésus demande aux siens de se charger chaque jour de « leur croix » (Lc 9, 23), car c’est lui qui porte la croix la plus lourde de toutes. Les autorités, en revanche, étaient exigeantes avec les autres et permissives avec elles-mêmes ; elles parlaient, mais on ne voyait pas en elles le bon fruit.

Bien que la vie chrétienne ne consiste pas à faire des choses pour que les autres les voient, il n’est pas moins vrai qu’une vie cohérente aide plus que les mots seuls. L’esprit dans lequel nous affrontons nos occupations quotidiennes - en famille, au travail, dans nos amitiés – s’il reflète l’attrait de la paix et de la joie du Christ, sera une authentique transmission de l’Évangile. « Il dépend de notre constance que nos frères et sœurs reconnaissent Jésus-Christ, unique sauveur et espérance du monde » [01].


JÉSUS reprochait aux autorités de se préoccuper davantage des apparences que de la vérité. « Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens » (Mt 23, 5) : ils courent après les louanges humaines, ils cherchent les premières places dans les réunions, ils ont envie de courbettes… Ils font tout pour se tailler une bonne réputation. Ils suivent un style de vie devant la galerie, comme sur une scène, se contentant de garder une forme extérieure qui ne naît pas de l’amour : ils suivent « la lettre » mais « ils n’en connaissent pas l’esprit » [02].

Il est naturel que l’opinion des autres compte pour nous, car nous vivons en société. Dans une certaine mesure, nous avons besoin d’être acceptés et appréciés par les personnes qui nous entourent, en particulier par celles qui nous aiment. Mais la droiture d’intention nous conduit à réserver le meilleur de nos efforts à la joie que nous donnons à Dieu et au bien des autres. Nous ne voulons faire plaisir que dans la mesure où nous voulons rendre heureux les gens que nous aimons.

Saint Josémaria disait que « la droiture d’intention consiste à rechercher « seulement et en tout » la gloire de Dieu » [03]. C’est le critère décisif qui marque nos actions. « C’est l’indication qui nous guide lorsque nous ne sommes pas sûrs de ce qui est juste ; elle nous aide à reconnaître la voix de Dieu en nous […]. La gloire de Dieu est l’aiguille de la boussole de notre conscience » [04]. Même si dans notre cœur est partagé entre des intentions et des désirs divers, l’examen des motifs de nos actions nous libérera progressivement d’agir face aux hommes, pour entrer dans la paix qui vient d’agir face à Dieu.


FACE à l’attitude des scribes et des pharisiens, le Seigneur fait sa proposition : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé » (Mt 23, 11-12). L’humilité est une vertu indispensable pour que Dieu nous comble de dons, car « c’est grâce aux pas de l’humilité que l’on s’élève jusqu’aux hauteurs du ciel » [05], comme le remarquait saint Augustin. Rappelant l’échelle que le patriarche Jacob vit en songe, par laquelle les anges montaient et descendaient de la terre au ciel (cf. Gn 28, 12), un autre Père de l’Église écrit : « C’est par l’arrogance que l’on descend et par l’humilité que l’on monte. […] Quand le cœur s’abaisse, le Seigneur l’élève jusqu’au ciel » [06].

L’humilité nous fait découvrir notre misère et notre grandeur. Elle nous permet de « nous regarder tels que nous sommes, sans rien nous cacher, avec vérité. Et, comprenant que nous ne valons presque rien, nous nous ouvrons à la grandeur de Dieu » [07]. Cette attitude humble et généreuse permet au Seigneur d’agir. Là où il y a l’humilité, il y a la sagesse, explique le livre des Proverbes. « Beaucoup sont haut placés et glorieux, mais c’est aux humbles que le Seigneur révèle ses secrets » (Si 3, 19).

« Dieu désire seulement notre humilié, que nous nous vidions de nous-mêmes, pour pouvoir nous remplir ; il veut que nous ne lui opposions pas d’obstacle, afin que, pour parler de façon humaine, sa grâce trouve davantage de place en notre pauvre cœur » [08]. Marie, la servante du Seigneur, nous aidera comme une bonne mère à éliminer de notre cœur tout ce qui nous empêche de recevoir ce qui est bon ; ainsi, le Seigneur pourra nous enrichir toujours plus avec ses dons.


[01]. Pape François, Homélie, 3 août 2018.

[02]. Origène, Catena aurea, Homélie 23 in Matthaeum.

[03]. Saint Josémaria, Forge, n° 921.

[04]. Pape François, Homélie, 3 août 2018.

[05]. Saint Augustin, Sermon sur l’humilité et la crainte de Dieu.

[06]. Saint Benoît, Règle monastique, ch. 7.

[07]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 96.

[08].Ibid. n° 98.













Méditation : mercredi de la 2ème semaine de Carême

- La grandeur du service

- Le service comme appel de Dieu

- Jésus veut nous unir à sa Passion


TOUTE MÈRE veut le meilleur pour ses enfants. Il n’est donc pas surprenant que la mère de Jacques et de Jean vienne demander à Jésus une place d’honneur pour eux : « Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton Royaume » (Mt 20, 21). Ces mots peuvent nous surprendre, car ils sont pratiquement à l’opposé de ce que le Messie avait enseigné aux apôtres dès le début. Pas étonnant que les dix autres soient en colère contre les frères Zébédée. Cependant, au fond de leur cœur, ils voulaient peut-être la même chose.

Le Maître profite alors de cette situation, comme en d’autres occasions, pour former le cœur des apôtres. Qui est le plus important ? La réponse du Seigneur est simple et, en même temps, exigeante : « Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave » (Mt 20, 26-27). Avec une patience divine, Jésus-Christ corrige les ambitions humaines démesurées, en dépassant leur échelle de valeurs : le premier devient le dernier et le dernier devient le premier.

En suivant cette échelle, en vivant selon cette norme, nous ne faisons rien d’autre qu’imiter le Seigneur lui-même. Il « a pris la dernière place dans le monde - la croix - et c’est précisément par cette humilité radicale qu’il nous a rachetés et qu’il nous aide constamment » [01]. Son attitude de service va jusqu’au don de lui-même : « Ceci est mon corps », « ceci est mon sang » (Mt 26, 26-27). « Celui qui veut être grand doit servir les autres, et non se servir lui-même. Et c’est le grand paradoxe de Jésus. Les disciples discutaient pour savoir qui occuperait la place la plus importante, qui serait choisi comme le privilégié […]. Et Jésus renverse leur logique en leur disant simplement que la vie authentique se vit dans l’engagement concret envers le prochain. C’est-à-dire en servant » [02].


DANS LA BIBLE, le service est lié à une mission confiée par Dieu. Nous le voyons en Jésus, qui « n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20, 28). Il a lavé les pieds des apôtres et a fait sien le plan de son Père, jusqu’à la mort sur la croix. « Comment ne pas lire dans le thème de “Jésus serviteur” l’histoire de toute vocation, l’histoire conçue par le Créateur pour tout être humain, une histoire qui passe inévitablement par l’appel à servir […] » [03].

Le service est ce qui caractérise ceux qui cherchent à marcher avec le Seigneur. « Alors que les grands de la terre construisent des “trônes” pour leur propre pouvoir, Dieu choisit un trône inconfortable, la croix, d’où il règne en donnant la vie » [04]. Faire l’expérience de cette « puissance » dans le service nous amène à incarner le mode de vie de Jésus. Ce n’est pas quelque chose d’humiliant, mais la chose la plus élevée que nous puissions faire dans la vie : le service est un art pratiqué par ceux qui se sont découverts destinataires de l’amour du Christ crucifié et ont vu leur cœur s’agrandir dans le sien.

Servir est une chose délicieuse, disait saint Josémaria : « Je suis fier dans ma vie d’être le serviteur du monde entier. Je veux servir Dieu et, pour l’amour de Dieu, servir avec amour toutes les créatures de la terre » [05]. La découverte de cette réalité nous rend sensibles aux besoins des autres, en particulier des plus démunis : « Face à un monde qui exige des chrétiens un témoignage renouvelé d’amour et de fidélité au Seigneur, tous doivent sentir l’urgence de rivaliser dans la charité, le service et les bonnes œuvres. Cet appel est particulièrement intense en cette saison sainte de préparation à Pâques » [06].


APRÈS avoir écouté la mère des Zébédée, Jésus dit à Jacques et à Jean : « “Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ?” Ils lui disent : “Nous le pouvons”. Il leur dit : “Ma coupe, vous la boirez” » (Mt 20, 22-23). Cette conversation a lieu alors qu’ils montent à Jérusalem. Jésus sait ce qui va se passer dans la ville sainte dans quelques jours. Il l’avait annoncé à ses apôtres un peu plus tôt : le Fils de l'homme « sera livré », « ils le condamneront à mort et le livreront aux nations païennes pour qu’elles se moquent de lui, le flagellent et le crucifient » (Mt 20,18-19).

C’est la troisième et dernière annonce de la Passion. Les disciples, effrayés, sont inquiets : ils ne comprennent pas ou peut-être ne veulent pas trop en apprendre sur les incompréhensions et les difficultés. Il ne leur vient pas à l’esprit que le règne dont parle le Maître s’obtient par la défaite. Et aujourd’hui encore, nous avons besoin d’une conversion pour comprendre les voies du Seigneur. Le Carême renouvelle cette opportunité : il nous invite à transformer notre compréhension de Jésus, notre façon de voir le monde et les valeurs qui régissent les relations, pour regarder avec ses yeux rédempteurs.

L’image du calice évoque la douleur et la mort (cf. Jn 26,39). « Boire ma coupe », c’est participer à sa passion pour le salut du monde en endurant la souffrance. Peut-il y avoir un plus grand service pour nous faire entrer dans la partie la plus élevée de son Royaume ? Dans l’Eucharistie, nous renouvelons ce chemin qui nous mène au plus haut de l’amour de Dieu et du service aux personnes. Nous mangeons le Christ, le Pain rompu qui a versé son sang pour tous. Marie a parcouru le chemin de la croix avec son Jésus et, en ce Carême, elle nous accompagne comme une bonne mère qui désire le meilleur pour ses enfants.


[01]. Benoît XVI, Deus caritas est, n° 35.

[02]. Pape François, Homélie, 20 septembre 2015.

[03]. Saint Jean Paul II, Message, 11 mai 2003.

[04]. Pape François, Angélus, 21 octobre 2018.

[05]. Saint Josémaria, Lettre, 29 juillet 1965.

[06]. Benoît XVI, Message pour le Carême 2012.













Méditation : jeudi de la 2ème semaine de Carême

- La valeur des biens terrestres

- Avoir miséricorde pour ceux qui nous entourent

- Voir Lazare à notre porte


L’ÉVANGILE nous présente la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare. Le premier est un homme qui vit dans le luxe, ne pensant qu’à son bien-être. Jésus ne nous dit pas qu’il était un homme injuste, mais simplement qu’il était « vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux » (Lc 16, 19). « Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères » Le riche est tellement préoccupé par ses richesses qu’il ne se rend pas compte de son existence. Lazare ne reçoit aucun soin et ne se nourrit que « de ce qui tombait de la table du riche » (Lc 16, 21). « Vaines étaient ses pensées et vains ses appétits, dit saint Augustin à propos du riche. Quand il est mort, le jour même, ses plans ont péri » [01]. En effet, Jésus nous dit qu’ils meurent tous les deux, mais que leur destin est abyssalement différent.

« Scrute-moi, mon Dieu, tu sauras ma pensé, éprouve-moi, tu connaîtras mon cœur. Vois si je prends le chemin des idoles, et conduis-moi sur le chemin d’éternité » (Ps 138, 23-24), disons-nous avec le psaume. Nous savons que la plénitude de la vie, la vie dans laquelle nous restons toujours libres d’aimer, ne dépend pas exclusivement des biens terrestres ; ce n’est pas là que résident notre sécurité et notre bonheur. Saint Josémaria nous rappelle que notre « cœur ne se satisfait pas des choses crées, mais qu’il aspire au Créateur » [02]. Le Carême est « un bon moment pour relever à nouveau ce défi : examinons notre cœur, et voyons si les objets dont nous disposons contribuent à la mission que Dieu nous a confiée. Nous pourrons alors nous débarrasser plus facilement de ce qui nous en écarte et marcher avec légèreté, comme le Seigneur qui n’avait “pas d’endroit où reposer la tête” (Lc 9, 58). Avec la pauvreté, nous apprendrons à donner aux choses du monde une valeur nouvelle : être un chemin d’union à Dieu et de service aux autres » [03].


PENDANT sa vie, Lazare n’a bénéficié d’aucun des avantages dont jouissait le riche. L’histoire montre clairement qu’il s’agit d’un homme pieux, qui met son espoir en Dieu, et qui est donc porté par les anges vers la demeure éternelle. On pourrait bien dire de lui ce que nous récitons dans le psaume : « Heureux l'homme qui a mis sa confiance dans le Seigneur » (Ps 1). La clé pour expliquer le destin éternel de l’un et de l’autre, si différents, n’est pas la richesse en elle-même, mais ce qui se passait dans le cœur de chacun. L’homme riche est condamné non pas pour ce qu’il possède, mais pour son manque total de compassion. « Apprenez à être riches et pauvres, commente saint Augustin, aussi bien vous qui avez quelque chose en ce monde que vous qui n’avez rien. Car vous rencontrez aussi le mendiant qui s’exalte et le riche qui s’humilie. Dieu résiste aux orgueilleux, qu’ils soient vêtus de soie ou de haillons ; mais il donne sa grâce aux humbles, qu’ils aient ou non quelques biens matériels. Dieu regarde l’intérieur ; là, il pèse, là, il examine » [04].

Lazare ne compte pas pour le monde. En raison de sa misère et de sa solitude, seul le Seigneur prend soin de lui. « Celui qui est oublié de tous n’est pas oublié de Dieu ; celui qui est sans valeur aux yeux des hommes est précieux aux yeux du Seigneur » [05]. La parabole nous invite également à vivre la vertu de charité, en particulier envers les plus proches et ceux qui sont le plus dans le besoin. « Nos choses et nos problèmes ne doivent jamais absorber notre cœur au point de nous rendre sourds au cri » [06] des autres. « Que chacun considère son prochain, sans aucune exception, comme “un autre lui-même”, tienne compte avant tout de son existence et des moyens qui lui sont nécessaires pour vivre dignement, et se garde d’imiter ce riche qui ne prit nul souci du pauvre Lazare » [07].


« MOI, LE SEIGNEUR, qui pénètre les cœurs et qui scrute les reins, afin de rendre à chacun selon sa conduite, selon le fruit de ses actes » (Jr 17, 10). Après la mort, Dieu nous jugera et nous « pèsera » en fonction de nos actes. Une alternative se pose à nous dans la vie : le chemin sûr de ceux qui se confient au Seigneur, comme Lazare ; ou le chemin stérile de ceux qui mettent tout leur espoir dans les choses matérielles, celles qu’ils peuvent maîtriser, comme l’homme riche.

Saint Josémaria mettait en garde contre « la mentalité de ceux qui voient dans le christianisme un ensemble de pratiques ou d’actes de piété, sans percevoir leur relation avec les situations de la vie courante et avec l’urgence que nous devons mettre à répondre aux besoins des autres et à tenter de remédier aux injustices » [08]. L’amour de Dieu s’exprime dans le souci des autres ; il ne reste pas un sentiment, il se traduit nécessairement par un service concret, à des personnes concrètes, quitte à se dépouiller de certaines sécurités personnelles apparentes.

« La miséricorde de Dieu à notre égard est étroitement liée à notre miséricorde envers le prochain ; lorsque notre miséricorde envers les autres fait défaut, la miséricorde de Dieu ne peut pas entrer dans notre cœur » [09]. Nous demandons à Sainte Marie la grâce de voir clairement Lazare à notre porte, qui mendie notre attention et notre affection.


[01]. Saint Augustin, Sermon 33 A sur l’Ancien Testament.

[02]. Saint Josémaria, Entretiens, n° 110.

[03]. Mgr Fernando Ocariz, Message, 20 février 2021.

[04]. Saint Augustin, Sur le psaume 85.

[05]. Benoît XVI, Angélus, 30 septembre 2007.

[06]. Benoît XVI, Message pour le Carême 2012.

[07]. Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 27.

[08]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 98.

[09]. Pape François, Angélus, 18 mai 2016.













Méditation : vendredi de la 2ème semaine de Carême

- La vigne, image d’Israël

- Les échecs sont des occasions de salut

- Nos fruits sont la gloire de Dieu


UN HOMME « planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage » (Mt 21, 33). Au bout de quelque temps, il envoie ses serviteurs pour chercher les fruits qui lui revenaient. Étonnement, les vignerons malmènent les uns en en tuent les autres. Le propriétaire de la vigne décide alors d’envoyer son fils, pensant « qu’ils le respecteront » (Mt 21, 37). Mais les vignerons raisonnent tout autrement. Comme il s’agissait de l’héritier, ils pensent qu’en le tuant ils pourront s’emparer définitivement de l’héritage. Et ils l’ont fait.

Dans cette parabole, Jésus décrit l’histoire d'Israël qui, selon les mots de saint Jean Chrysostome, a souillé à plusieurs reprises « ses mains avec le sang » [01] des prophètes envoyés par Dieu. L’image de la vigne exprime, d’une part, les efforts continus du Seigneur pour faire que son peuple porte des fruits, et, d’autre part, le rejet répété des hommes, en particulier des chefs du peuple. Les chefs des prêtres et les pharisiens qui étaient présents ont immédiatement compris « qu’il parlait d’eux » (Mt 21, 45). Et leur réaction à l’égard de Jésus est semblable à celle des vignerons de la parabole : « Tout en cherchant à l’arrêter », ils ne l’ont pas fait à ce moment-là par crainte des foules, « parce qu’elles le tenaient pour un prophète ».

Cependant, « la déception de Dieu face au comportement pervers des hommes n’est pas le dernier mot. C’est la grande nouveauté du christianisme : un Dieu qui, même désabusé par nos erreurs et nos péchés, n’oublie pas sa parole, ne s’arrête pas et surtout ne se venge pas ! […]. L’urgence de répondre par des bons fruits à l'appel du Seigneur, qui nous appelle à devenir sa vigne, nous aide à comprendre ce qui est nouveau et original dans la foi chrétienne » [02].


POUR EXPLIQUER le sens de la parabole, Jésus se réfère au psaume 117 : « La pierre que les bâtisseurs ont rejetée est devenue la pierre angulaire. C’est le Seigneur qui a fait cela, et c’est merveilleux à nos yeux » (Ps 117, 22-23). C’est le psaume pascal par excellence, qui est chanté ou récité au cours de la liturgie de la veillée pascale. La mort du fils, qui semble définitive et incompréhensible, devient le chemin de la Résurrection. Dans les plans de Dieu, les échecs sont aussi des occasions de salut et de vie.

L’histoire de Joseph, par exemple, est aussi l’histoire du rejet et des mauvais traitements. Bien que ses frères ne le tuent pas, il est trahi et vendu à des marchands pour vingt pièces d’argent. Ces circonstances permettront à Joseph d’atteindre l’Égypte, de devenir un homme important, et aux fils de Jacob de survivre. Le récit met en évidence l’infidélité d’Israël mais, surtout, il montre la manière dont Dieu fait sortir le bien du mal. Ce qui semblait être un mal insensé s’est avéré être la clé du salut d’Israël.

La même chose se répète en Jésus. Il existe un plan que l’homme trahit, mais Dieu cherche une nouvelle solution pour nous sauver. De nos chutes, le Seigneur cherchera toujours à tirer un moyen de nous relever. « Dieu notre Père, quand nous accourons à lui avec repentir, tire richesse de notre misère et force de notre faiblesse. Que ne nous préparera-t-il pas, si nous ne l’abandonnons pas, si nous le fréquentons chaque jour, si nous lui adressons des mots affectueux, confirmés par nos actes, si nous lui demandons tout, confiants en sa toute-puissance et en sa miséricorde ? » [03]


LA PARABOLE est semblable au chant de la vigne du prophète Isaïe (cf. Is 5, 1-7). La vigne qui a été soigneusement entretenue ne porte pas les fruits escomptés : « Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais ». Au lieu de raisins savoureux, des fruits amers sont sortis de ses branches. Dieu se demande alors : « Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? » Un Père de l’Église a commenté : « Quelle terre ingrate ! Ce qui était censé donner à son maître des fruits doux, l’a transpercé d’épines acérées. Veille donc à ce que ta vigne ne produise pas d’épines au lieu de grappes de raisin, à ce que ta vendange ne produise pas de vinaigre au lieu de vin » [04].

Dieu attend de nous des fruits, mais pas parce qu’il en a besoin, mais parce que sa gloire est le bonheur des hommes. Le plus désirable pour lui est sans doute notre amour. Certes, en de nombreuses occasions, nous avons été nous aussi comme la vigne du chant du prophète ou comme les vignerons de la parabole. « Si chacun de nous fait son examen de conscience, il verra combien de fois […] il a chassé les prophètes. Combien de fois il a dit à Jésus : “Va-t’en”, combien de fois il a voulu se sauver lui-même, combien de fois nous avons pensé que nous étions les justes » [05].

C’est pourquoi saint Josémaria a écrit : « Permettez-moi d’insister : soyez fidèles. C’est quelque chose que je porte dans mon cœur. Si vous êtes fidèles, notre service aux âmes et à la Sainte Église sera rempli de fruits abondants » [06]. Nous pouvons nous tourner vers la Vierge Marie, qui est une mère féconde parce qu’elle a été docile à l’Esprit du Seigneur, qui trouve toujours de nouveaux chemins pour que nous portions du fruit.


[01]. Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l’Évangile selon saint Matthieu, 68, 1-2.

[02]. Pape François, Angélus, 8 octobre 2017.

[03].. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 309.

[04]. Saint Maxime de Turin, Sermon pour la fête de saint Cyprien.

[05]. Pape François, Homélie, 1er juin 2015.

[06]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 46.













Méditation : solennité de saint Joseph

- La prière de Joseph est l’âme de ses actions

- Une prière qui porte le regard sur Jésus

- Le patriarche évolue avec la liberté et la confiance nées de l’amour


LES BIOGRAPHIES des grands personnages se forgent souvent grâce à des événements extraordinaires et des discours importants. De plus, ils s’inscrivent dans un contexte de crise existentielle ou sociale, dans lequel leur contribution est visiblement importante. C’est pourquoi la figure sereine et forte de saint Joseph, ayant suscité tant de dévotion au cours des siècles, est surprenante : les Évangiles ne nous transmettent aucune de ses paroles et ses actions étaient généralement simples, sans grande dramatisation. À nos yeux, il apparaît même comme un personnage discret. Cependant, « Saint Joseph nous rappelle que tous ceux qui sont apparemment cachés ou en “seconde ligne” ont un rôle inégalé dans l’histoire du salut » [01]. Même si sa vie n’est marquée par aucune action extérieurement spectaculaire, sa vie intérieure est pleine d’activité. Nous voyons en lui un homme qui a su répondre aux défis du silence de la prière et qui, par conséquent, a pu réaliser ses œuvres avec la liberté qui émane du véritable amour.

« Les Évangiles parlent exclusivement de ce que Joseph a “fait” ; pourtant, ils nous permettent de découvrir dans ses “actions“ - cachées par le silence - un climat de profonde contemplation » [02]. Saint Jean-Paul II nous révèle ainsi le secret des œuvres du saint patriarche : toute sa vie a été une véritable prière. Saint Joseph était attentif à la voix de Dieu cachée derrière tous les événements et toutes les personnes, ce qui lui permettait de l’écouter même dans les images ténues des rêves. L’Écriture Sainte nous dit que, pendant son sommeil, il découvrit cette vocation qui allait remplir de contentement tous les jours de sa vie : prendre soin de Jésus et de Marie. Un ange lui rendit visite de nuit pour lui révéler le plan de Dieu et satisfaire ainsi son désir d'être heureux en faisant la volonté du Seigneur (cf. Mt 1, 20). Même dans ces moments-là, nous ne pouvons pas entendre la réponse de Joseph au message angélique ; nous constatons simplement que, depuis lors, toutes ses actions sont la meilleure réponse aux demandes de Dieu.

Entre la vie intérieure de saint Joseph et ses manifestations extérieures, plus aucun écart, car il transforme sa propre vie en un chemin de prière. Seule une âme profondément contemplative comme la sienne peut faire sien le rêve de Dieu. Saint Josémaria n’a cessé de prêcher la profondeur de l’union du divin et de l’humain de cette manière : « Habituez-vous à rechercher l’intimité du Christ avec sa Mère et avec son Père, le Saint Patriarche, et vous aurez alors ce qu’il veut que nous ayons : une vie contemplative. Car nous serons à la fois sur la terre et au ciel, traitant les choses humaines d’une manière divine » [03].


DEPUIS LA NAISSANCE de Jésus à Bethléem, au milieu de la pauvreté, le saint Patriarche ne s’est jamais lassé de contempler le visage de Dieu enfant. Il est facile d’imaginer son regard, plein d’affection, fixé sur Jésus pendant la première nuit qu’il a passée sur cette terre. Au fil des années, il ne cessera de se rappeler ce premier songe divin qui avait ouvert un horizon insoupçonné à son existence : pouvoir accueillir chez lui Marie et l’Enfant. La prière de Joseph, cependant, prendra forme au fil du temps, au rythme de la vie de Jésus et des événements ordinaires. « Pour saint Joseph, la vie de Jésus fut une continuelle découverte de sa propre vocation » [04]. Sa vie contemplative n’a jamais été une excuse pour la passivité. Au contraire ; la tranquillité précaire de Bethléem est interrompue par un nouveau songe : Dieu l’invite à s’exiler avec sa famille en Égypte. Et c’est précisément parce que sa prière est le feu qui l’anime qu’il se met immédiatement en route. De saint Joseph, nous apprenons que tout véritable renouveau, tout nouvel élan, naît d’une contemplation de Jésus qui nous conduit au dialogue avec Dieu.

La vie de la Sainte Famille, de retour à Nazareth, peut être décrite ainsi : « Le Fils de Dieu est caché aux hommes, et seuls Marie et Joseph gardent son mystère et le vivent chaque jour : le Verbe incarné grandit comme un homme à l’ombre de ses parents, mais en même temps, ils restent cachés dans le Christ, dans son mystère, en vivant leur vocation » [05]. Aux yeux des habitants du village, rien d’extraordinaire ne s’est produit dans cette maison sainte qui, d’une certaine manière, est pour nous aussi une chaire de prière dans la vie ordinaire. Nous aussi, nous pouvons vivre dans la vie cachée du Christ. La vie de Joseph et Marie se développe dans un dialogue constant avec Jésus : ils vivent pour voir le Seigneur grandir, mais c’est eux qui grandissent aux yeux de Dieu. Ils prennent soin de Jésus dans une humble maison de Nazareth, tandis que Dieu les protège dans la grande demeure de son amour.

« Votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3). Notre vie de prière nous conduit, comme saint Joseph, à chercher toujours refuge dans le Seigneur. Le Saint Patriarche a pu supporter l’humiliation de la crèche, la dureté de l’exil et l’apparente monotonie d’une vie ordinaire, parce qu’il a su placer son cœur en Jésus : le lieu où toute situation devient habitable. Il n’a jamais considéré sa vocation comme un ensemble de choses à accomplir, mais comme le don immérité de pouvoir vivre à tout moment avec le Fils de Dieu.


LE SILENCE DE SAINT JOSEPH face aux motions divines peut nous aider à comprendre la liberté avec laquelle le patriarche a évolué à l’intérieur des plans de Dieu. Au premier abord, il pourrait nous sembler que cette simplicité est celle d’une vie sans idéaux propres, ou peut-être une réponse trop mécanique. Mais en y regardant de plus près, on se rend compte qu’il s’agit plutôt d’une vie remplie de la liberté de l’amour. La vraie prière, lorsqu’elle est un dialogue ouvert avec Dieu, nous donne la possibilité de regarder le monde d’une certaine manière, à partir de son point de vue. Notre vie acquiert alors une dimension différente, insoupçonnée, comme celle de saint Joseph, qui a su apporter « la foi et l’amour dans l’espérance de la grande mission que Dieu, en se servant aussi de lui, charpentier de Galilée, entreprenait dans le monde : la Rédemption des hommes » [06].

« La logique de l’amour est toujours une logique de liberté, et Joseph a été capable d’aimer d’une manière extraordinairement libre. Il ne s’est jamais mis au centre. Il a su se décentrer, mettre Marie et Jésus au centre de sa vie » [07]. La prière nous rend vraiment libres car elle nous permet d’entrer dans la logique du don de soi, une logique qui nous rend plus légers et nous permet de donner le juste poids à chaque chose. Lorsque nous entrons dans un dialogue constant avec Dieu, notre vie n’est plus nécessairement subordonnée à nos goûts ou à nos moments de lassitude, même si ceux-ci ne cessent pas d’exister. Nos misères non plus ne nous inquiètent pas outre mesure, car nous savons qu’il vient à notre secours pour nous guérir et les transformer en source de vie, comme l’ont été les mains blessées et le côté transpercé du Christ.

Mais cela ne signifie pas que la vie de prière de saint Joseph était sans difficultés. Nous savons qu’à une occasion, sur le chemin du retour de Jérusalem, l’adolescent Jésus s’est perdu (cf. Lc 2, 45). Nous pouvons imaginer avec quelle angoisse il l’a cherché. Tant de bons souvenirs passaient dans son esprit avec une teinte différente. Peut-être qu’il a versé une larme ou deux. Cependant, pendant les trois jours de son incertitude, il n’avait pas cessé de persévérer intérieurement, « les yeux fixés sur Jésus » (He 12, 2). Sa recherche extérieure, encore une fois, était le reflet de sa recherche intérieure constante. Le saint patriarche n’a pas compris la réponse que Jésus lui a donnée lorsqu’il l’a finalement rencontré dans le temple, mais sa vie était déjà tellement entre les mains de Dieu que, même alors, il s’est laissé guider par lui. C’est la grandeur de la personnalité de saint Joseph et ce que nous lui demandons en sa fête : une confiance totale en Dieu. Et Dieu ne déçoit jamais, car ses rêves pour nous, même s’ils nous dépassent parfois, sont toujours bons.


[01]. Pape François, Lettre apostolique Patris corde, Introduction.

[02]. Saint Jean Paul II, Redemptoris custos, n° 25.

[03]. Saint Josémaria, notes prises lors de sa prédication orale, 26 mai 1974.

[04]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 54.

[05]. Benoît XVI, Discours dans les jardins du Vatican, 5 juillet 2010.

[06]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 42.

[07]. Pape François, Lettre apostolique Patris corde, n° 7.