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Méditation : 3ème dimanche de Carême - année C

- Le style de Dieu est la proximité

- Scruter notre cœur

- L’humilité de la conversion


DE NOMBREUSES ANNÉES s’étaient écoulées depuis que Moïse avait fui l’Égypte. Le pharaon de l’époque est mort, mais la situation des Israélites ne s’est pas améliorée. L’Écriture nous dit que « les fils d’Israël gémirent et crièrent. Du fond de leur esclavage, leur appel monta vers Dieu. Dieu entendit leur plainte » (Ex 2, 23-24). À cette époque, Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jethro » (Ex 3, 1). Il errait sans but dans un pays étranger, à la recherche de pâturages pour nourrir le troupeau d’un autre.

Un jour, il a trouvé un buisson ardent, une chose normale dans un endroit desséché par le soleil. Moïse avait vu de nombreux buissons brûler, mais aucun comme celui-ci : « le buisson brûlait sans se consumer » (Ex 3, 2). Intrigué, il s’approche pour contempler « cette chose extraordinaire » (Ex 3, 3). Puis Dieu parle, et la vie de Moïse et l’histoire humaine sont changées à jamais. Dieu entre à nouveau dans l’histoire. Il a décidé de prendre parti, il a choisi un peuple et lui a révélé son Nom, mêlant son destin au leur. Dieu prend le risque de devenir proche d’eux.

Les Israélites devront recourir à la poésie et au chant, pour tenter de donner une voix à tant de merveilles : « Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être ! Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » (Ps 102, 1-2). Ils commencent à découvrir « le style de Dieu, qui est fondamentalement un style de proximité. Il donne lui-même au peuple cette définition de lui-même : “Dites-moi, quelle nation a ses dieux aussi proches de vous que vous l’êtes de moi ?” (cf. Dt 4:7) » [01]. « Tu ne manqueras pas de voir que notre Père du ciel se tient toujours près, tout près, à tes côtés, avec son Amour éternel, avec son affection infinie » [02].


« FRÈRES, je ne voudrais pas vous laisser ignorer que, lors de la sortie d’Égypte, nos pères étaient tous sous la protection de la nuée, et que tous ont passé à travers la mer. Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer. […] Cependant, la plupart n’ont pas su plaire à Dieu : leurs ossements, en effet, jonchèrent le désert » (1 Co 10, 1-5). Et l’apôtre ajoute que « ces événements devaient nous servir d’exemple » afin que nous soyons conscients de ce qui peut aussi nous arriver, en tant que nouveau peuple de Dieu. Jésus-Christ lui-même, après avoir évoqué le sort de certains qui, en ce temps-là, étaient morts d’une mort sanglante, demande : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » (Lc 13, 2-3).

Les paroles claires de Jésus et le conseil de saint Paul nous font du bien, car ils provoquent en nous une réaction que nous n’avons pas toujours spontanément. Parfois, lorsque les choses semblent aller mal, nous en cherchons les causes, nous éprouvons le besoin d’en établir les responsabilités. Et si nous parvenons à trouver un coupable, nous respirons tranquillement, car nous pouvons alors penser que cela n’a rien à voir avec nous.

Jésus corrige, à cette occasion et à d’autres, cette vision erronée de ses disciples. Il nous encourage à profiter de ces occasions pour rechercher une conversion personnelle plus profonde, plutôt que de consacrer du temps et de l’énergie à chercher des coupables. La conversion, qui consiste à tourner notre regard vers Dieu et à reconsidérer les choses à partir de son amour pour nous et pour les autres. « Ne jugez pas » (Mt 7, 1), nous dit Jésus. Et « cessez de récriminer » (1 Co 10, 10), ajoute saint Paul. Car lorsque nous cédons à cette vision négative, nous pouvons tomber dans le piège des murmures. Si nous nous contentons de blâmer les autres ou les circonstances, nous manquons l’occasion d’examiner notre propre cœur, où se trouve le seul mal que nous pouvons vraiment noyer dans une surabondance de grâce.


« QUELQU’UN avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas » (Lc 13, 6). Lorsque nous cessons de chercher les problèmes en dehors de nous, alors notre indigence devient évidente pour nous. Nous sommes alors plus à même de reconnaître la générosité de Dieu à notre égard et le fait que nous n’avons pas vraiment de quoi le remercier. Nous ne paraissons plus à nos propres yeux aussi bons que lorsque nous nous comparions aux autres : nous apprenons à être humbles.

Cette prise de conscience ne nous attristera pas si nous faisons ce que Jésus nous dit : fixer nos yeux sur Dieu, qui est notre Père. C’est le don de la conversion, que nous demandons au Seigneur surtout pendant le Carême, soutenu par une pénitence qui façonne progressivement notre cœur. « Tu es la source de toute bonté, Seigneur, et toute miséricorde vient de toi ; tu nous as dit comment guérir du péché par le jeûne, la prière et le partage ; écoute l’aveu de notre faiblesse : nous avons conscience de nos fautes, patiemment, relève-nous avec amour » [03].

Nous découvrons ainsi, comme le peuple élu, que le plus grand miracle opéré par Dieu est son incroyable proximité. « Nous sommes dans les mains de Jésus » [04], répétait saint Josémaria. Et Jésus ne désespère pas, pas plus que sa mère, Sainte Marie, à qui nous pouvons demander d’adoucir notre cœur quand nous en avons besoin.


[01]. Pape François, Discours, 17 février 2022.

[02]. Saint Josémaria, Forge, n° 240.

[03]. 3ème dimanche de Carême, Prière.

[04]. Saint Josémaria, Tandis qu’il nous parlait en chemin.













Méditation : lundi de la 3ème semaine de Carême

- L’Eucharistie comble nos désirs

- La conversion est toujours d'actualité

- Tout le monde favorise la sainteté de tout le monde


« MON ÂME a soif de Dieu » (Ps 41, 3), « mon cœur et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant ! » (Ps 83, 3). De nombreux psaumes nous parlent d’un Dieu capable de ravir et de satisfaire les désirs, non seulement de notre âme, mais aussi de notre cœur et même de notre chair. Nous avons été créés pour jouir de Dieu : avec cette certitude, nous nous approchons de la sainte messe, où Dieu lui-même se donne à nous pour satisfaire ces désirs. Cependant, il se peut que nous ne ressentions pas toujours cet enthousiasme lorsque nous nous approchons de la table eucharistique. Peut-être avons-nous l’impression que notre cœur est emmêlé, que notre âme est dispersée, que notre corps est épuisé. Il nous semble alors que nous sommes bien loin de la joie du psalmiste.

Notre situation peut parfois ressembler à celle de Naaman le Syrien, roi et commandant de son armée. « C’était un homme de grande valeur et hautement estimé par son maître, car c’est par lui que le Seigneur avait donné la victoire au royaume d’Aram. Or, ce vaillant guerrier était lépreux » (2 R 5, 1). C’était un homme plein de vigueur, au sommet de sa carrière, mais pour qui toutes les joies de la vie étaient devenues, du jour au lendemain, un tourment. Et ce n'est pas que les choses avaient cessé d’être bonnes, mais qu’il était malade. Il avait perdu la capacité de jouir, mais pas le désir.

Dans l’Eucharistie, nous trouvons tout ce que nous désirons. L’Eucharistie est la nourriture qui nous rassasie, le médicament pour nos maladies. « Ne relâche pas ton amour, Seigneur, purifie ton Église et protège-là ; sans toi elle ne peut être en sûreté : que ta grâce la gouverne toujours » [01]. « Si nous négligions l’Eucharistie, comment pourrions-nous remédier à notre indigence ? » [02]. Saint Josémaria conseillait : « Aimez la messe, mes enfants, aimez la messe. Et communiez avec ferveur, même si vous vous sentez froids, même si l’émotivité ne répond pas : communiez avec foi, avec espérance, avec une charité ardente »[03].


« AU TEMPS du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien » (Lc 4, 27). Pourquoi Naaman, parmi tant d'autres, a-t-il été choisi par Dieu pour être sauvé du mal qui l’affligeait ? Pourquoi est-ce à nous, parmi tant d’autres, que le Seigneur adresse une fois de plus son affectueux appel à la conversion ? C’est en grande partie un mystère. Nous ne savons pas. Nous n’avons aucun mérite particulier. Il peut même nous sembler que de notre côté nous n’avons fait que des difficultés, comme cela s’est produit en fait pour Naaman qui, dans un premier temps, « se mit en colère et s’éloigna » (2 R 5, 11).

Nous aussi, nous avons commencé le Carême avec de grandes attentes, et peut-être avons-nous été un peu découragés en ne remarquant pas de grands changements dans notre vie. Nous sommes peut-être comme Naaman, ou comme certains compatriotes de Jésus, qui voulaient voir des merveilles mais sans voir ce qui se trouvait devant eux. Il se peut que nous attendions une conversion plus spectaculaire pour nous-mêmes, une conversion qui changerait radicalement notre vie. Et tant que cela ne se produit pas, nous retardons notre véritable conversion, celle qui est vraiment à notre portée, dans des choses plus modestes.

Il est vrai que nous ne pouvons pas devenir des saints du jour au lendemain. « La conversion est chose d’un instant. — La sanctification est l’œuvre de toute la vie » [04], nous rappelle saint Josémaria, et c’est Dieu qui la fait en nous, sans que nous sachions très bien comment. La conversion, cependant, est « chose d’un instant » [05] et nous pouvons la faire maintenant, chaque fois que nous nous préparons à prier ou que nous nous mettons en présence de Dieu. Si Jésus est avec nous, qu’avons-nous besoin de plus pour nous convertir, pour nous laisser guérir ?


NAAMAN a été aidé à réagir. « Il descendit jusqu’au Jourdain et s’y plongea sept fois, pour obéir à la parole de l’homme de Dieu ; alors sa chair redevint semblable à celle d’un petit enfant : il était purifié ! » (2 R 5, 14). Pourquoi Naaman a-t-il agi ainsi, alors que les lépreux d’Israël, ou ceux qui ont écouté Jésus, ne l’ont pas fait ? Nous ne connaissons pas entièrement la réponse, mais nous savons que d’autres ont coopéré à cette histoire de choix : « Des Araméens, au cours d’une expédition en terre d’Israël, avaient fait prisonnière une fillette qui fut mise au service de la femme de Naaman. Elle dit à sa maîtresse : “Ah ! si mon maître s’adressait au prophète qui est à Samarie, celui-ci le délivrerait de sa lèpre” » (2 Rois 5, 2-3).

Naaman le Syrien a été guéri par la foi et l’amour de cette fille d’Israël. Il est frappant de constater que, arrachée à sa terre et transformée en esclave, loin de nourrir des sentiments de haine, elle désire sincèrement la guérison de son maître. Nous voyons la même attitude plus tard chez les serviteurs de Naaman, qui, lorsqu’il quitte en colère la maison du prophète, l’aident à reprendre ses esprits. Sans eux, son maître n’aurait pas été guéri.

Chaque histoire de conversion, y compris la nôtre, trouve des complices parmi les personnes simples et pleines de foi que le Seigneur a placées à nos côtés. Et nous pouvons faire de même dans la vie de ceux qui nous entourent. « Personne n’est sauvé seul, c’est-à-dire ni en tant qu’individu isolé, ni par ses propres forces. Dieu nous attire dans le réseau complexe de relations interpersonnelles qu’implique la vie dans une communauté humaine » [06]. Et celle qui nous aime et nous aide le plus est Sainte Marie : elle nous attire doucement vers son fils pour que Jésus puisse nous guérir.


[01]. Lundi de la 3ème semaine de Carême, Prière.

[02]. Saint Jean Paul II, Ecclesia de Eucharistia, n° 60.

[03]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 91.

[04]. Saint Josémaria, Chemin, n° 285.

[05].Ibid.

[06]. Pape François, Evangelii gaudium, n° 113.













Méditation : mardi de la 3ème semaine de Carême

- Dieu attend le sacrifice de notre cœur

- Retour à la maison du Père pendant le Carême

- Pardonner, puisque nous avons été pardonnés


PARMI les Juifs déportés à Babylone se trouvait Azarias, un de ceux « jeunes Israélites de race royale ou de famille noble, sans défaut corporel, de belle figure, exercés à la sagesse, instruits et intelligents, pleins de vigueur, pour se tenir à la cour du roi » (Dn 1, 3-4). Il avait appris la langue et la littérature de Babylone, et un nom chaldéen lui avait été imposé : Abdenago. Les premiers chapitres du livre de Daniel nous racontent les aventures d’Azarias, Ananias, Misaël et Daniel, et comment ils se soutiennent mutuellement pour rester fidèles à Dieu et aux coutumes de leur peuple, dans un environnement hostile.

Dans sa prière, du fond de la fournaise ardente, les pensées d’Azarias vont au-delà de la grande souffrance immédiate. Son cœur ne cesse d’ailleurs de compatir à la situation d’Israël, et il essaie de comprendre à quel point la déportation à Babylone a été un désastre pour le peuple élu. Dieu avait délivré son peuple de l’esclavage et lui avait donné une terre pour vivre en liberté. Pourtant, toute cette splendeur n’est qu’un souvenir douloureux. « Or nous voici, ô Maître, le moins nombreux de tous les peuples, humiliés aujourd’hui sur toute la terre, à cause de nos péchés » (Dn 3, 37).

Dans cette situation dramatique, Azarias offre au Seigneur tout ce qu’il a : « Mais, avec nos cœurs brisés, nos esprits humiliés, reçois-nous, comme un holocauste de béliers, de taureaux, d’agneaux gras par milliers. Que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant toi, car il n’est pas de honte pour qui espère en toi » (Dn 3, 39). Et Dieu, satisfait, accepte ce sacrifice, qui est précisément le plus agréable à ses yeux : « Et maintenant – oracle du Seigneur – revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment » (Joël 2, 12-13). C’est cette attitude intérieure envers Dieu, celle de celui qui sait qu’en réalité il ne peut pas payer pour tant de bien, qui rend agréable tout sacrifice de notre part.


AZARIAS a compris la logique de Dieu. Même au milieu des flammes, l’émerveillement devant l’infinie miséricorde de Dieu le conduit à orienter ses pensées vers le ciel. Azarias et ses compagnons ont fait l’expérience de ce que signifie de ne rien avoir et ont accepté de tout recevoir de Dieu. La gratitude de ces trois jeunes gens éclate dans un chant où ils invitent toutes les créatures à se joindre à eux pour louer et bénir la miséricorde de Dieu (cf. Dn 3, 51-90).

La fournaise de l’exil a été, pour le peuple d’Israël, le creuset qui lui a permis de revenir à l’essentiel. À partir de là, ils prendront un nouveau départ dans lequel Dieu et son amour seront à nouveau au centre. « Et maintenant, de tout cœur, nous te suivons, nous te craignons et nous cherchons ta face. Ne nous laisse pas dans la honte, agis envers nous selon ton indulgence et l’abondance de ta miséricorde. Délivre-nous en renouvelant tes merveilles, glorifie ton nom, Seigneur » (Dn 3,41-43).

Pour nous aussi, le Carême est l’occasion de prendre un nouveau départ. « La vie humaine est un perpétuel retour vers la maison de notre Père, disait saint Josémaria, à l’aide de la contrition, cette conversion du cœur, qui suppose le désir de changer et la ferme décision d’améliorer notre vie » [01]. Découvrir et suivre ce chemin de retour vers le Père nous remplira de la même joie que celle qui remplissait le cœur des trois jeunes hommes.


EXPÉRIMENTER le pardon de Dieu nous oblige à dépasser les schémas purement humains. Lorsque Pierre demande à Jésus combien de fois il doit pardonner à son frère, la réponse semble illogique : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 21-22). Il raconte ensuite la parabole dans laquelle un homme avait une dette de dix mille talents, un montant qui aurait mis Salomon lui-même en difficulté. On raconte qu’à l’époque de la plus grande prospérité du royaume d'Israël, le roi recevait 666 talents d’or par an (cf. 1 R 10, 14). Le pauvre débiteur de la parabole a dû se sentir comme Azarias, vu l’ampleur des péchés du peuple et son manque de moyens pour les réparer. « Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout” » (Mt 18, 25-26).

Jésus donne alors une tournure surprenante à la parabole. Le maître est satisfait de la volonté de son serviteur de payer, comme si, par ce geste, il s’était réellement acquitté de la dette. Le Maître nous enseigne - comme Azarias en avait déjà fait l’expérience - que Dieu se laisse gagner par un cœur contrit, il déverse sa grâce devant notre désir sincère de payer, même si nous en sommes incapables. « Dieu ne se lasse jamais de pardonner. […] Le problème est que nous, nous lassons de demander pardon » [02]. Jésus nous pardonne toujours lorsque nous nous approchons, repentis, du sacrement de la confession. En même temps, savoir que Dieu lui-même pardonne nos erreurs nous encourage à ne pas accorder une importance excessive aux offenses que nous pouvons recevoir des autres : « Je n’ai pas eu besoin d’apprendre à pardonner, car le Seigneur m’a appris à aimer » [03], disait saint Josémaria. Nous demandons à Sainte Marie, refuge des pécheurs, de nous apprendre à être ouverts au pardon de Dieu, à ne pas refuser le pardon à nos frères et sœurs, et à demander fréquemment pardon.


[01].Quand le Christ passe, n° 64.

[02]. Pape François, Angélus, 17 mars 2013.

[03]. Saint Josémaria, Sillon, n° 804.













Méditation : mercredi de la 3ème semaine de Carême

- Jésus est la plénitude de la Loi

- Une fidélité qui vivifie et agrandit le cœur

- Nous comprenons ce que nous aimons


« VOICI LES PAROLES que Moïse adressa à tout Israël dans le désert, au-delà du Jourdain […]. Il leur rapporta tout ce que le Seigneur lui avait ordonné de transmettre » (Dt 1, 1.3). Le peuple est à un pas d’entrer dans la Terre promise. Cependant, celui qui a été leur guide et leur berger depuis qu’ils ont quitté l’Égypte, quarante ans plus tôt, ne franchira pas cette dernière frontière avec eux. Avant de rendre son âme à Dieu, Moïse remplit sa mission jusqu’au bout. « Voyez, leur dit-il, je vous enseigne les décrets et les ordonnances que le Seigneur mon Dieu m’a donnés pour vous, afin que vous les mettiez en pratique dans le pays où vous allez entrer pour en prendre possession. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples » (Dt 4, 5-6).

L’identité d’Israël se forgera dans la fidélité à cette Loi. De Josué et Pinhas à Saul de Tarse, en passant par Élie, Judith ou Mattathias, de nombreux Israélites sentiront leur âme brûler d’amour pour la Loi de Dieu. C’est pourquoi, lorsque Jésus commence sa vie publique, une certaine agitation s’est produite. Il parle avec autorité, et semble s’autoriser, ainsi que ses disciples, à faire des exceptions aux traditions de leurs pères. Les Israélites pieux sont confus, alors le Seigneur vient à leur rencontre : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5,17).

Jésus s’insère dans cette tradition d’amour de la Loi, la gloire de son peuple. Mais il ajoute autre chose. Il n’est certes pas venu pour la supprimer, mais il ne se limite pas non plus à un simple accomplissement. Avec le Christ, l’heure de la plénitude a sonné pour la Loi. « Il va à la racine de la Loi, visant surtout l’intention, c’est-à-dire le cœur de l’homme, où prennent leur origine nos actions bonnes ou mauvaises […]. Et nous, par la foi au Christ, nous pouvons nous ouvrir à l’action de l’Esprit, qui nous rend capables de vivre l’amour divin » [01].


POUR CERTAINS des auditeurs de Jésus, sa réponse n’avait peut-être pas l’air d’une grand-chose. « S’il n’est pas venu abolir la Loi, alors comment expliquer son comportement ambigu ? » Mais la prétendue ambiguïté de Jésus n’apparaît comme telle qu’à ceux qui ont une vision déformée de la Loi. Et c’est précisément cette vision déformée que Jésus veut abolir. La tâche s’avère difficile, parce qu’il la trouve profondément enracinée, surtout chez certains pharisiens : ils ont une observance superficielle de la Loi, une observance formelle, compatible avec un cœur qui ne grandit pas (cf. Is 29,13 ; Mt 15,6).

Mais ce n’est pas cette fidélité-là que le Seigneur veut. Moïse avait dit : « Maintenant, Israël, écoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique » (Dt 4, 1). Le but de la Loi est de nous aider à vivre, de nous faire grandir. Dans le même sens, les paroles de Jésus sont esprit et vie (cf. Jn 6, 63), une parole qui, « rapide, parcourt la terre », nous dit le psalmiste (Ps 147,15). Loin de nous diminuer, la fidélité à la Loi a la capacité de nous rendre grands, parce qu’elle nous montre les voies de l’expansion de notre cœur : « Que ta promesse assure mes pas : qu’aucun mal ne triomphe de moi ! » (Ps 118, 133).

« La sainteté est flexible comme des muscles bien déliés », disait saint Josémaria. « La sainteté n’a pas la rigidité du carton […] Elle est vivante : vivante d’une vie surnaturelle » [02]. Comment distinguer l’accomplissement pharisaïque, qui nous rend petits et rigides, de celui qui nous rend grands et nous remplit de vie ? On pourrait dire beaucoup de choses, mais la clé ultime réside dans un amour qui a deux indicateurs concrets : la joie, fruit de la liberté de faire les choses [03]; et la tendresse avec laquelle nous faisons les choses [04], parce que nous leur accordons toute notre attention. Nous pouvons ainsi comprendre pourquoi « les grandes âmes font grand cas des petites choses » [05].


POUR être à même d’accomplir la loi de Dieu avec amour, il est important de savoir pourquoi nous faisons ces choses. Il est vrai que nous pouvons aimer quelque chose même sans comprendre complètement car, dans ce cas, nous nous en remettons à celui qui nous le dit : le Seigneur, nos parents, quelqu’un en qui nous avons confiance… Mais l’amour authentique cherche toujours à mieux comprendre, et l’amour grandit dans la mesure où nous en approfondissons les raisons [06]. Si nous faisons les choses sans comprendre pourquoi, il est facile de finir par se limiter à une satisfaction externe, sans intérioriser les raisons pour lesquelles nous les faisons, et sans nous identifier à elles. Ainsi, nous pouvons facilement finir par oublier que nous faisions cela pour le Seigneur, ce qui peut devenir fatigant ou dénué de sens. « Mais prends garde à toi : garde-toi de jamais oublier ce que tes yeux ont vu ; ne le laisse pas sortir de ton cœur un seul jour. Enseigne-le à tes fils, et aux fils de tes fils » (Dt 4, 9).

Parfois, nous comprendrons les choses précisément par obéissance, lorsque cette obéissance naît du désir de s’identifier à ce que Dieu veut. Ce miracle se produit surtout dans la prière, où le Seigneur nous aide à conformer nos désirs aux siens, grâce aux lumières, actes d’amour et inspirations qu’il déverse dans notre âme. Outre la prière, un moyen indispensable est l’étude, en particulier l’étude des Saintes Écritures et du Catéchisme de l’Église catholique. Ce sont des trésors inépuisables dans lesquels nous pouvons plonger toujours plus profondément, et où nous trouverons des lumières toujours nouvelles pour donner du sens à tout ce que nous faisons, et pour donner raison à ceux qui nous le demandent. Sainte Marie a également dû fournir un effort pour comprendre. C’est pourquoi elle réfléchissait souvent dans son cœur (cf. Lc 1, 29 ; 2, 19.51), posait des questions sur ce qu’elle ne comprenait pas (cf. Lc 1, 34 ; 2, 48) et demandait conseil à ceux qui pouvaient l’aider (cf. Lc 1, 39). Elle peut nous apprendre à être ainsi vraiment libres.


[01]. Pape François, Angélus, 16 février 2014.

[02]. Saint Josémaria, Forge, n° 156.

[03]. Cf. Mgr Fernando Ocariz, Lettre pastorale, 9 janvier 2018, n° 6.

[04]. Cf. Pape François, Amoris lætitia, n° 127.

[05]. Saint Josémaria, Chemin, n° 818.

[06]. Cf. saint Thomas d’Aquin, Commentaire de l’Éthique à Nicomaque, Liv. 8, lect. 12, n° 6.













Méditation sur la paix

- Heureux les artisans de paix

- Aider par le réalisme de notre prière

- Forger la paix à partir de la famille


« VOYANT les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait : […] “Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu” » (Mt 5, 1-2.9). Dans l’Évangile selon saint Matthieu, le Seigneur, avant de confirmer ses paroles par des prodiges, nous enseigne avec les béatitudes le chemin vers le bonheur sur la terre et au ciel. Le chemin, aussi surprenant que cela puisse paraître, n’est autre que d’être pauvre en esprit, de se préoccuper de la douleur des autres, de rechercher la justice, d’avoir un cœur pur, de ne pas rendre le mal pour le mal… Et aussi d’être quelqu’un qui construit la paix.

Saint Paul VI, au milieu des années 1970, a déclaré que « malheureusement, alors que l’expérience tragique de la dernière guerre mondiale recule dans le domaine de la mémoire, nous devons enregistrer une résurgence de l’esprit de dispute entre les nations » [01]. Saint Jean Paul II, constatant une atmosphère similaire, soulignait à la fin de l’année 1989 que « la mémoire vigilante du passé doit rendre nos contemporains attentifs aux abus toujours possibles dans l’usage de la liberté que la génération de ce temps a conquise au prix de tant de sacrifices. Le fragile équilibre de la paix, poursuit-il, pourrait être compromis si les consciences s’éveillaient à des maux tels que la haine raciale, le mépris des étrangers, la ségrégation des malades ou des personnes âgées, l’exclusion des pauvres ou le recours à la violence privée et collective » [02]. Et de nos jours, le pape François, tenant compte à la fois des conflits dans diverses parties du monde et de l’interdépendance toujours plus grande entre les pays, a affirmé que l’on pouvait parler d’une « guerre mondiale en morceaux » [03]. Dans ce contexte, comment donner une vie aux paroles de paix que Jésus a adressées à ses disciples ? Comment être ces artisans de paix qui cherchent à atteindre la béatitude ?

« Comme ils sont beaux sur les montagnes, les pas du messager, celui qui annonce la paix » (Is 52, 7), dit le prophète Isaïe, en se référant au Christ et, en lui, à nous tous qui voulons suivre son chemin. Face à l’impuissance et à l’incompréhension que peut générer la violence, nous sommes appelés à être des semeurs d’espoir. « La réalisation de la paix dépend dans une large mesure de la reconnaissance que, en Dieu, nous sommes une seule famille humaine […]. La paix n’est pas un rêve, ce n’est pas une utopie : la paix est possible » [04], a encouragé Benoît XVI. Dans son discours sur les béatitudes, Jésus lie la paix à la filiation : « Ou bien nous sommes frères, ou bien tout s’écroule » [05].


« PAIX, vérité, unité, justice. Comme il semble difficile parfois de surmonter les barrières qui s’opposent à la bonne entente entre les hommes. Et pourtant nous, les chrétiens, nous sommes appelés à réaliser ce grand miracle de la fraternité » [06], disait saint Josémaria. Depuis les temps les plus reculés, Dieu a voulu nous révéler la tristesse qui naît de la violence entre ses enfants. « Où est ton frère ? » (Gn 4, 9), demande-t-il à Caïn dans le livre de la Genèse ; c’est une question qui résonne à travers les siècles, nous rappelant la tâche de prendre soin de ceux qui nous accompagnent sur cette terre. Ce « miracle de la fraternité » attend notre coopération, notre engagement positif, car nous pouvons tous aider d’une manière ou d’une autre. Tout d’abord, Dieu compte sur nos prières ; si nous regardons bien, à la sainte messe nous prions sans cesse pour la paix.

Il est logique que, sachant que nous sommes les enfants d’un même Père, nous nous intéressions à ce qui se passe dans le monde entier. Vivre la communion des saints nous fait vivre le destin de beaucoup d’autres gens comme nous. Dans un monde interconnecté et presque immédiat, il est compréhensible de vouloir toujours savoir ce qui se passe, d’être attentif aux médias qui nous rapprochent de ces lieux. Cependant, il peut arriver que « la vitesse à laquelle les informations se succèdent dépasse notre capacité de réflexion et de jugement […]. Le monde de la communication peut nous aider à grandir ou, au contraire, nous désorienter » [07]. Dans ce contexte, nous avons la responsabilité d’apprendre à être bien informé et pas seulement de manière superficielle, sans faire violence à la réalité, il peut aussi être bon d’être attentif à un éventuel trouble en voulant tout savoir en temps réel, ou avoir le plus de détails possibles. Le prélat de l’Opus Dei, se référant au métier de la communication, soulignait que seul « un communicateur serein sera capable d’infuser le sens chrétien dans le flux inévitablement rapide de l’opinion publique » [08] De même, seul un consommateur serein de nouvelles sera capable d’assimiler les informations avec un sens chrétien.

« La compréhension commence lorsque nous essayons de voir des personnes concrètes et non des « foules » au centre de toute relation de communication, même si ces gens ne sont pas physiquement présents. Nous ne les voyons pas, mais ils sont là, dans toute leur dignité, surtout lorsqu’ils sont les plus vulnérables » [09] Cet équilibre dans la dénonciation des conflits peut être atteint si nous vivons le réalisme qui nous donne une vie de prière et de charité envers nos proches ; un réalisme forgé dans le silence et dans la vie concrète, qui pousse notre désir de servir, ici et maintenant, au sein de notre famille et de notre profession. La vie contemplative nous amène à nous préoccuper de ce que nous pouvons réellement changer : d’abord en nous-mêmes, puis dans notre environnement, pour tout remplir de paix.


« NE RENDEZ à personne le mal pour le mal, dit saint Paul aux Romains. Mais cherchez à faire le bien aux yeux de tous les hommes. S’il est possible, autant qu’il est en votre pouvoir, vivez en paix avec tous les hommes » (Rm 12, 17-18). Notre aspiration à la paix dans tant de régions du monde peut être une bonne impulsion pour faire de même dans notre environnement. Peut-être avons-nous nous aussi nos propres petites batailles domestiques, ou des querelles avec des gens que nous voyons tous les jours. La sagesse du peuple juif avait un dicton : « Gloire à l’homme qui évite un procès ! Tous les insensés s’y précipitent ! » (Pr 20, 3), et cela est vrai tant au niveau politique qu’au niveau domestique. Saint Jean Paul II, que l’on a appelé le pape de la famille, a compris que c’est précisément dans cet environnement que peut être semé un avenir de paix pour le monde : « Les jeunes enfants apprennent très tôt à connaître la vie. Ils observent et imitent la manière dont les adultes agissent. Ils apprennent rapidement l’amour et le respect des autres, mais ils assimilent aussi rapidement les poisons de la violence et de la haine. L’expérience qu’ils ont vécue dans la famille, poursuivait le pape polonais, conditionnera fortement les attitudes qu’ils adopteront à l’âge adulte. Par conséquent, si la famille est le premier lieu où ils s’ouvrent au monde, elle doit être pour eux la première école de la paix » [10].

« À l’intérieur de nous-mêmes nous trouvons aussi bien la paix que la guerre » [11], écrivait saint Josémaria. « Si la source d’où jaillit la violence se trouve dans le cœur des hommes, alors il est essentiel de parcourir le chemin de la non-violence d’abord au cœur de la famille […]. La famille est l’espace indispensable où les époux, les parents et les enfants, les frères et les sœurs apprennent à communiquer et à s’occuper les uns des autres de manière désintéressée, et où les désaccords ou même les conflits doivent être surmontés non par la force, mais par le dialogue, le respect, la recherche du bien de l’autre, la miséricorde et le pardon. Du cœur de la famille, la joie se répand dans le monde et rayonne dans toute la société » [12]. Le fondateur de l’Opus Dei, dans sa recherche de la paix, s’est tourné vers Marie ; en elle nous pouvons trouver, tout d’abord, notre paix intérieure et, en gravissant l’échelle, la paix dans notre environnement, dans notre travail, dans notre ville. « Sainte Marie est la Reine de la paix : l’Église la prie sous ce vocable. C’est pourquoi, lorsque le trouble agite ton âme, ton milieu familial ou professionnel, ou encore la vie en société, les relations entre les peuples, ne cesse pas de l’acclamer sous ce titre : Regina pacis, ora pro nobis ! — Reine de la paix, priez pour nous ! As-tu au moins essayé, quand la tranquillité vient à te manquer ?… — Tu seras surpris de son efficacité immédiate » [13]         


[01]. Saint Paul VI, Message, 1er janvier 1974.

[02]. Saint Jean Paul II, Lettre apostolique, 27 août 1989.

[03]. Pape François, Fratelli tutti, n° 259.

[04]. Benoît XVI, Message 1er janvier 2013.

[05]. Pape François, Vidéo-message, 4 février 2022.

[06]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 157.

[07]. Pape François, Message, 1er juin 2014.

[08]. Mgr Fernando Ocariz, Discours, 19 avril 2018.

[09].Ibid.

[10]. Saint Jean Paul II, Message, 1er janvier 1996.

[11]. Saint Josémaria, Sillon, n° 852.

[12]. Pape François, Message, 1er janvier 2017.

[13]. Saint Josémaria, Sillon, n° 874.













Méditation : jeudi de la 3ème semaine de Carême

- Reconnaître son péché

- Sincérité dans l’examen de conscience

- Reconquérir notre liberté


« JÉSUS expulsait un démon qui rendait un homme muet. Lorsque le démon fut sorti, le muet se mit à parler, et les foules furent dans l’admiration » (Lc 11,14). Tels sont les mots de l’évangéliste qui nous introduit, dans cette scène, sans trop de préambule. Cette expression évangélique - le « démon muet » - s’est ancrée dans la tradition spirituelle de l’Église pour décrire un phénomène qui peut toucher tout chrétien : le manque de sincérité. C’est une attitude qui peut parfois se manifester dans notre vie : la difficulté à accepter un aspect de notre vie où le Christ n'a pas sa place, et à chercher de l’aide pour cette conversion.

Le diable étant le père du mensonge, il use de toutes ses ruses pour que nous ne nous rendions pas compte de nos erreurs. « Voici un aspect qui peut nous tromper : en disant “nous sommes tous pécheurs”, comme quelqu’un qui dit “bonjour”, quelque chose d’habituel, même de social, nous n’avons pas une vraie conscience du péché. Non : je suis un pécheur à cause de ceci, de cela et de cela. […] La vérité est toujours concrète » [01]. La sincérité commence par soi-même. Comme nous ne sommes pas exempts de tout mal, nous devons nous tourner vers le Seigneur pour être guéris. Concernant le « démon muet », Jésus précise à ses apôtres que « cette espèce-là, rien ne peut la faire sortir, sauf la prière » (Mc 9,29). S’approcher de Dieu avec simplicité, en invoquant l’Esprit Saint, nous donnera la grâce de mieux nous connaître pour nous identifier plus étroitement à Jésus-Christ.


LORSQUE saint Josémaria pensait aux conséquences que pouvait avoir la présence de ce « démon muet », ce manque de sincérité envers soi-même et envers ceux qui peuvent nous aider, il les résumait en un mot, peut-être fort : « misères » [02]. Lorsque manque l’air pur de la vérité, non seulement la capacité de reconnaître la réalité de notre vie se déforme, mais peut-être aussi les propos des autres. Nous le voyons d'ailleurs chez ceux qui assistent à la scène après que le Seigneur a accompli le miracle. Certaines personnes dans la foule, au lieu de s’étonner de cet événement inouï, se mirent à dire que Jésus chassait les démons par la puissance de Béelzéboul. D’autres vont plus loin et « lui demandent un signe du ciel », ce qui est paradoxal, puisqu’ils viennent d’assister à un véritable miracle.

C'est ainsi que, « si le démon muet s’introduit dans une âme, il compromet tout » [03], y compris les bonnes choses de la vie, comme les merveilles que Dieu opère sous nos yeux. Une telle personne détourne sa capacité à contempler les actions du Seigneur - en elle-même et chez les autres - et même, comme dans le passage de l’Évangile, elle déforme ses intentions. C’est pourquoi il est si utile de faire un examen de conscience quotidien, toujours un moment de prière, pour laisser l’Esprit Saint éclairer notre conscience et nous pousser à aimer Dieu de plus en plus chaque jour ; nous découvrirons alors la profondeur de son amour pour nous, car il nous embrasse comme le père du fils prodigue lorsque nous reconnaissons en toute simplicité nos difficultés et nos péchés. C’est pourquoi l’Église supplie chaque année : « Dans ta tendresse, nous t’en prions, Seigneur, prête l’oreille à notre voix : éclaire les ténèbres de nos cœurs, par la grâce de ton Fils qui vient nous visiter » [04]


JÉSUS, pour sa défense, utilise un argument que tout le monde peut comprendre : tout royaume divisé contre lui-même est voué à la ruine. Il n’agit pas par le pouvoir du diable, car cela n’aurait aucun sens que Belzébul agisse contre lui-même. C’est pourquoi le Seigneur va droit au but : ce miracle est vraiment un signe que le Royaume de Dieu est arrivé. Ce dont ces gens ont été témoins n’est rien d’autre que la réalisation de ce qui avait été annoncé, et que saint Luc évoque au début de son Évangile : Jésus est l’Oint de Dieu qui est venu apporter la liberté aux captifs.

Et nous pouvons nous demander : quels captifs ? Les captifs de celui qui était plus fort qu’eux : le diable. C’est pourquoi le Seigneur poursuit son intervention avec une image : « Quand l’homme fort, et bien armé, garde son palais, tout ce qui lui appartient est en sécurité. Mais si un plus fort survient et triomphe de lui, il lui enlève son armement auquel il se fiait, et il distribue tout ce dont il l’a dépouillé » (Lc 11, 21-22). Depuis le premier péché, le diable avait pris place dans l’humanité. Jésus, qui est plus fort que lui, devait venir pour le vaincre et rendre aux hommes leur trésor le plus précieux : la liberté.

Identifier et expulser le démon muet de notre vie, c’est protéger le bien que le Seigneur nous a donné. Comme le dit Jésus lui-même : « La vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32). C’est pourquoi la sincérité envers nous-mêmes, envers Dieu et envers les autres fait partie intégrante de la tâche qui nous incombe à tous : lutter chaque jour pour retrouver notre liberté. La Très Sainte Vierge Marie, la femme libre par excellence, comblée de grâce, nous aidera à vivre en tout temps avec la liberté des enfants de Dieu.


[01]. Pape François, Homélie, 29 avril 2020.

[02]. Cf. saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 188.

[03].Ibid.

[04]. Lundi de la 3ème semaine de l’Avent, Prière.













Méditation : solennité de l'Annonciation

- Dieu divinise notre vie

- Contempler la vie de Jésus

- Une divinité très humaine


« ET LE VERBE s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire » (Jn 1,14). En la solennité de l’Annonciation du Seigneur, nous nous réjouissons de la grande miséricorde que Dieu nous a témoignée en entrant dans notre monde. Nous célébrons Jésus de Nazareth, vrai Dieu et vrai Homme ; nous célébrons Sainte Marie, qui est devenue la Mère du Seigneur ; nous célébrons, en un sens, toute l’humanité - nous aussi - parce que le mystère de l’Incarnation nous dit que notre nature humaine a une très haute dignité, capable même d’être élevée par l’action de la grâce.

En la fête d’aujourd’hui, notre regard se porte tout particulièrement sur Jésus, le Verbe de Dieu fait chair. « Je te contemple, perfectus Deus, perfectus homo : vrai Dieu, mais aussi vrai homme. Avec une chair comme la mienne, disait tout étonné saint Josémaria. Il s’est anéanti lui-même, prenant la condition d’esclave, pour que je ne doute jamais de sa compréhension, de son amour » [01]. Cette vérité de foi, unie à l’événement historique, est une source inépuisable de paix pour notre âme. « Dieu s’est fait fragile pour toucher notre fragilité » [02].

En même temps, savoir que Dieu a pris la nature humaine est aussi une invitation à le laisser diviniser tous les aspects de notre vie. Au début de la sainte messe, nous demandons hardiment au Seigneur d’opérer cette transformation en nous : « Seigneur, tu as voulu que ton Verbe prît chair dans le sein de la Vierge Marie ; puisque nous reconnaissons en lui notre Rédempteur, à la fois homme et Dieu, accorde-nous d’être participants de sa nature divine » [03] Le mystère de l’Incarnation nous dit que notre existence a une dimension plus grande que la dimension simplement humaine, déjà bonne en soi : nous sommes aussi capables de la vie surnaturelle, de voir au-delà de l’éphémère, d’aimer avec une force qui vient de Dieu, par le Christ, semblable à nous à bien des égards.


« JE TE SALUE, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28). Dès le début de sa vie, Marie a sans doute perçu cette proximité de Dieu, peut-être à cause de la manière dont elle a ressenti ses soins paternels. Au moment de l’Incarnation, cependant, cette proximité s’intensifie : la vie de la Vierge Marie, déjà sur terre, est intimement unie à celle de Dieu. Elle a pu jouir de cette proximité avec Dieu d’une manière unique pendant les années où elle a vécu avec Jésus à Nazareth, au milieu des activités les plus simples et les plus quotidiennes. Et, une fois sa vie publique entamée, elle a continué à partager de nombreux moments avec lui.

Il est certain que l’expérience de Sainte Marie n’est pas reproductible : personne n’a jamais été avec Jésus aussi intime qu’elle. Cependant, ce que nous ne pouvons pas voir avec les yeux de la chair, nous pouvons le voir avec les yeux de la foi. C’est pourquoi la contemplation de l’Évangile est un moyen privilégié de découvrir l’Humanité du Seigneur, que la Vierge Marie connaissait si bien. Il ne s’agit pas de lire ces pages « comme l’eau qui passe » [04], mais avec le même regard avec lequel Notre Mère observerait la vie de son Fils : « Car il nous faut bien connaître sa vie, l’avoir tout entière dans notre tête et dans notre cœur, afin qu’à tout moment, sans qu’il soit besoin d’aucun livre, en fermant les yeux, nous puissions la voir comme dans un film ; afin qu’en toute circonstance les paroles et les actes du Seigneur nous reviennent en mémoire » [05].

Le Catéchisme explique ainsi la transformation que nous vivons lorsque nous regardons l’existence du Messie : « La contemplation est regard de foi, fixé sur Jésus. “Je L’avise et Il m’avise”, disait, au temps de son saint curé, le paysan d’Ars en prière devant le Tabernacle (cf. F. Trochu, Le curéd’Ars Saint Jean Marie Vianney, p. 223-224). […] La lumière du regard de Jésus illumine les yeux de notre cœur ; elle nous apprend à tout voir dans la lumière de sa vérité et de sa compassion pour tous les hommes » [06]. Comme entre deux amoureux, sans avoir besoin de beaucoup de mots, un regard suffit pour prendre conscience de l’amour grand et fidèle qui enveloppe notre vie.


C’EST DANS ces moments de prière confiante avec le Seigneur que nous pouvons apprendre tant de gestes et de paroles qui nous serviront ensuite d’inspiration pour nos combats quotidiens. Contempler la manière dont le Christ a uni l’amour divin et l’amour humain peut nous aider à donner ce ton d’humanité à notre vie chrétienne. Saint Josémaria disait que « si nous voulons devenir “divins”, si nous voulons nous revêtir de la plénitude de Dieu, il nous faut commencer par être très humains » [07]. La solennité de l’Annonciation de notre Seigneur nous rappelle ceci : que Dieu ne reste pas au ciel. Jésus nous montre qu’il est un Dieu très humain : dans sa douceur à l’égard de tous les hommes, dans sa proximité avec les marginaux, dans son souci de ses disciples.

De cette façon, la contemplation de Jésus, l’homme véritable, nourrit non seulement notre prière, mais aussi notre mission chrétienne de service. Il se donne à nous même physiquement, à travers son corps : avec sa voix, avec ses mains qui guérissent et bénissent, avec ses bras qui s’ouvrent pour embrasser la croix. Il n’élabore pas de plans théoriques, mais se met au travail.

« Cette façon d’agir de Dieu est un fort stimulant pour nous interroger sur le réalisme de notre foi, qui ne doit pas se limiter au domaine du sentiment, des émotions, mais doit entrer dans le concret de notre existence » [08]. Le sacrifice que Jésus offre au Père est sa vie entière, un don de soi qui englobe chaque seconde de son séjour sur terre. C’était aussi l’attitude de la Vierge Marie qui, par son fiat le jour de l'Annonciation, avait confiance « dans les promesses de Dieu, qui est la seule puissance capable de renouveler, de faire toutes choses neuves » [09].


[01]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 201.

[02]. Pape François, Angélus, 3 janvier 2021.

[03]. Missel romain, Prière, Solennité de l’Annonciation.

[04]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, 2 janvier 1971.

[05]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 107.

[06].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2715.

[07]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 172.

[08]. Benoît XVI, Audience générale, 9 janvier 2013.

[09]. Pape François, Discours, 26 janvier 2019.













Méditation : samedi de la 3ème semaine de Carême

- Une attitude humble pour faire la prière

- L’aveuglement du pharisien

- L'avantage du publicain


AVANT de proposer la parabole du pharisien et du publicain, saint Luc fait remarquer que Jésus l’a exposée « à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres » (Lc 18, 9).  Le Seigneur cherche ainsi à nous montrer la bonne façon de parler à Dieu, c’est-à-dire à partir de notre vérité propre : à partir de l’humilité de savoir que nous sommes pécheurs et que nous avons besoin de la miséricorde de Dieu. « L’humilité est la disposition pour recevoir gratuitement le don de la prière » [01], dit le Catéchisme de l’Église.

Saint Josémaria se définissait lui-même comme « un pécheur qui aime Jésus-Christ » [02]. Cette conviction se retrouve souvent dans la vie des saints: ils ont laissé  briller la lumière de Dieu dans leur vie, ce qui leur a permis de découvrir facilement leurs zones d'ombre personnelles. C’est l’attitude avec laquelle le prêtre, à la sainte messe, s’adresse au Seigneur au nom de toute l’Église : « Et nous, pécheurs, tes serviteurs, qui mettons notre espérance en ta miséricorde inépuisable, admets-nous dans la communauté des saints apôtres et martyrs » [03].

La reconnaissance de notre faiblesse s'accompagne du sentiment d’être soutenu par Dieu. Sa miséricorde est plus grande que nos fautes. C’est pourquoi le chrétien affronte la vie sans découragement, parce que la conscience d’être pécheur ne l’empêche pas d'admettre une réalité plus décisive : il est un enfant bien-aimé de Dieu. « Réfugie-toi dans la filiation divine : Dieu est ton Père très aimant. Voilà ta sécurité, le mouillage où tu peux jeter l’ancre, quoi qu’il arrive à la surface de cette mer qu’est la vie. Et tu y trouveras la joie, la vigueur, l’optimisme, la victoire ! » [04] C’est avec cette attitude que le Seigneur veut que nous nous approchions de lui, et qu’il explique dans la parabole : nous ne sommes pas des « justes » autosuffisants, mais des enfants qui ont besoin de leur Père.


LE PREMIER PERSONNAGE de la parabole est un pharisien, monté au temple pour prier. À première vue, sa prière commence parfaitement, car il commence par remercier Dieu. Cependant, on voit tout de suite que quelque chose ne va pas : son action de grâce n’est pas due à une reconnaissance de l’action du Seigneur en lui, mais se limite à énumérer toutes ses qualités et ses mérites : « Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne ». Et, au milieu de sa prière, il y a une phrase qui peut révéler la raison pour laquelle il a fait tout cela : « Je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain » (Lc 18,11-12).

Le pharisien tombe dans l’attitude contre laquelle saint Luc nous avait mis en garde avant de rapporter la parabole : cet homme méprise les autres, se croyant juste. En comparaison du publicain, il se croit meilleur. Peut-être même avait-il raison aux yeux du peuple, car les publicains étaient considérés comme des pécheurs publics, ayant trahi le peuple d’Israël. Cependant, il ne tient pas compte du fait que seul Dieu voit le fond du cœur. Aucune comparaison ne tient face à la portée du regard divin.

Voilà le principal obstacle qui  empêchait la plupart d'entre eux de reconnaître le Messie : se réfugier dans leurs propres certitudes et dans leurs vues uniquement humaines. « Pareil aveuglement a des conséquences immédiates sur les relations de chacun avec ses semblables. Ce pharisien qui, se croyant lumière, ne laisse pas Dieu lui ouvrir les yeux, est celui-là même qui traitera son prochain avec orgueil et injustice » [05]. C’est pourquoi le Seigneur dira plus tard qu’il n’est pas rentré chez lui justifié : s’il avait déjà tout ce dont il pensait avoir besoin, il ne pouvait pas accepter le salut que Dieu lui offrait.


LE DEUXIÈME personnage de la parabole est un publicain qui n’ose même pas lever les yeux au ciel dans sa prière. Il se frappe simplement la poitrine en disant : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! ». C’est pour cela que Jésus ajoute : « Quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre » (Lc 18, 13-14).

Ce publicain commence sa prière en sachant qu’il est un pécheur. D’ailleurs, dans son cas, toute la ville le savait, car il collaborait avec les autorités étrangères. Cette réalité, qui peut sembler un obstacle, est plutôt un avantage sur le pharisien, car la clameur générale de son entourage lui rappelle qu’il est pécheur : son indigence est évidente. Mais les valeurs sur lesquelles il construit sa vie ne sont pas ses propres qualités, ni la reconnaissance des autres, mais la compassion de Dieu. « Il agit comme un homme humble, certain seulement d’être un pécheur ayant besoin de miséricorde. Si le pharisien ne demande rien parce qu’il a déjà tout, le publicain ne peut qu’implorer la miséricorde de Dieu. Et c’est beau : implorer la miséricorde de Dieu. En se présentant “les mains vides”, le cœur nu et en se reconnaissant pécheur, le publicain nous montre à tous la condition nécessaire pour recevoir le pardon du Seigneur » [06].

L’attitude du publicain est tout le contraire de celle du pharisien : il ne se considère pas comme juste et ne méprise pas les autres, même s’il aurait peut-être eu des raisons de le faire, vu le traitement que lui réservaient ses contemporains. Jésus fait remarquer que « quand il redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste ». D’une certaine manière, la prière de cet homme rappelle celle de la Vierge Marie, sur laquelle Dieu s’est penché précisément à cause de son humilité (cf. Lc 1, 48). Elle nous apprendra à suivre ce chemin afin que le Seigneur puisse faire aussi de grandes choses  dans notre vie, comme  notre Mère l'a chanté dans le Magnificat.


[01].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2559.

[02]. Álvaro del Portillo, Entretiens sur le fondateur de l’Opus Dei, n° 113.

[03]. Missel romain, Prière eucharistique I.

[04]. Saint Josémaria, Chemin de Croix, VIIe station, n° 2.

[05]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 71.

[06]. Pape François, Audience générale, 1er juin 2016.