- Le contraste entre Acab et Naboth
- La vraie et la fausse prudence
EN CE TEMPS-LÀ, Acab, roi d’Israël, était sorti victorieux d’une difficile campagne militaire contre le roi de Syrie. Dieu, après l’avoir guidé par l’intermédiaire d’un prophète, lui a donné la victoire. Mais une fois qu’il a gagné, Acab a décidé d’agir par lui-même, sans Dieu. Après s’être fait reprocher ce comportement, « le roi d’Israël s’en retourna chez lui, sombre et irrité » (1 R 20, 43). Il ne comprend pas que son malaise est dû au fait qu’il vit loin de Dieu, et il tente de remédier à sa tristesse en satisfaisant ses envies. Après cet épisode, l’Écriture nous dit aussi que « Naboth possédait une vigne à côté du palais d’Acab, roi de Samarie. Acab dit un jour à Naboth: “Cède-moi ta vigne ; elle me servira de jardin potager, car elle est juste à côté de ma maison ; je te donnerai en échange une vigne meilleure, ou, si tu préfères, je te donnerai l’argent qu’elle vaut » (1 R 21, 1-2). Naboth refusa de renoncer à l’héritage de ses pères, comme l’exigeait la loi de Moïse, et, là encore, « Acab retourna chez lui sombre et irrité. […] Il se coucha sur son lit, tourna son visage vers le mur, et refusa de manger » (1 R 21, 4). Encore une fois, Acab ne comprend pas. Il trouve incompréhensible le comportement de Naboth, un homme droit, gouverné par des convictions plus profondes, et non à la merci de l’influence de l’utilité ou du plaisir superficiel.
« Naboth était heureux, dit saint Ambroise, parce que, bien que pauvre et faible face à l’arrogance du roi, il était si riche dans ses sentiments et dans sa religiosité qu’il n’accepta pas l’argent du roi en échange de la vigne héritée de ses parents. Acab, par contre, était un avare, même à ses propres yeux » [01]. Naboth apparaît comme un homme libre et entier ; tandis qu’Acab, avec toute sa puissance, nous offre l’image, qui peut parfois être la nôtre, de l’homme qui se laisse porter par les circonstances, sans autre nord que l’humeur ou le caprice du moment. « La dignité de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure » [02]. Si la vigne de Naboth était précieuse, son âme l’était encore plus. Il avait bien cultivé sa liberté, cherchant à s’unir à Dieu de tout son cœur et produisant comme fruits savoureux les vertus qui rendent l’homme heureux.
COMME les vertus de l’homme juste, en particulier la prudence, sont différentes de la détermination et de la ruse de Jézabel, la femme d’Acab ! Elle aussi a honte du manque de caractère de son mari, alors elle déploie ses talents pour qu’il s’approprie la vigne de Naboth. « Elle écrivit des lettres au nom d’Acab, elle les scella du sceau royal, et elle les adressa aux anciens et aux notables de la ville où habitait Naboth. Elle avait écrit dans ces lettres : “Proclamez un jeûne, faites comparaître Naboth devant le peuple. Placez en face de lui deux vauriens, qui témoigneront contre lui : “Tu as maudit Dieu et le roi !” Ensuite, faites-le sortir de la ville, lapidez-le, et qu’il meure !” » (1 R 21, 8-10). Après avoir exécuté ses ordres, Jézabel dit à Acab : « Va, prend possession de la vigne de ce Naboth qui a refusé de la céder pour de l’argent, car il n’y a plus de Naboth : il est mort » (1 R 21,15).
Assez frappant est le caractère de cette femme, qui fit éliminer les prophètes d’Israël, rendit Élie lui-même craintif et le mit en fuite, entraîna son mari et tout le peuple dans le culte de Baal. Jézabel évolue avec une précision de sang-froid dans les méandres de la loi, tissant un stratagème soigné qui lui permet de perpétrer ce crime sans souiller ses propres mains ou celles de son mari. Mais cette injustice nous apprend que ni sa ruse n’est prudence, ni sa détermination force, ni sa maîtrise de soi tempérance. Fermée à la vérité de Dieu, Jézabel fait fi de la justice et met ses qualités au service de ses propres caprices, provoquant son propre malheur et celui de ceux qui l’entourent.
Cette prudence qui ignore Dieu est souvent appelée « prudence de la chair ». Au contraire, « la véritable prudence est celle qui reste attentive aux insinuations de Dieu et qui, dans cette écoute vigilante, reçoit dans l’âme des promesses et des réalités de salut. […] La prudence rend l’homme audacieux, sans folie ; elle n’exempte pas, pour de secrètes raisons de commodité, de l’effort nécessaire pour vivre pleinement en accord avec les desseins divins. La tempérance du prudent n’est ni insensibilité ni misanthropie ; sa justice n’est pas dureté ; sa patience n’est pas servilité » [03].
FACE à un comportement comme celui d’Acab et de Jézabel envers Naboth, nous pouvons ressentir de l’indignation et un désir de justice. C’est pourquoi nous pouvons être surpris par les paroles de Jésus dans l’Évangile : « Moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos ! » (Mt 5, 39-40.42).
Point n’est besoin d’adoucir les paroles du Seigneur. En effet, Jésus nous encourage à vivre avec une immense liberté, propre à celui qui a en Dieu son trésor, et avec lui, possède tout. Une telle personne est prête à tout abandonner pour le bien des autres. Et cela n’est pas incompatible avec la justice, cette vertu qui se caractérise précisément par la recherche du bien d’autrui. Rien n’est plus éloigné de la justice que la caricature qui la dépeint comme une vertu égoïste, soucieuse uniquement de protéger et de revendiquer ses propres intérêts. Le premier mot de la justice n’est pas « mien », mais « vôtre ». Saint Thomas d’Aquin affirme que c’est la vertu qui nous ouvre à notre prochain et nous fait découvrir en lui une personne, nous poussant à rechercher activement son bien [04].
Naboth était juste parce qu’il aimait la loi de Dieu, source de la plus haute justice, et l’héritage de ses pères, qu’il devait conserver pour ses enfants, et il les a défendus contre le caprice illégitime d’un roi. En fin de compte, même si cela ne semble pas être le cas à première vue, il est sorti vainqueur, « car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal » (1 P 3, 17). C’est ainsi que l’apôtre Pierre a exhorté à plusieurs reprises les premiers chrétiens, en leur indiquant toujours comme modèle Jésus, qui a donné sa vie pour nous. Dans la mort du Christ, la mort de Naboth et toute injustice prennent tout leur sens. Sainte Marie, qui a été formée dans la meilleure tradition du peuple d’Israël, nous aidera à avoir un cœur sage, qui trouve ses délices dans l’adhésion à Dieu, et déborde sur les autres dans des œuvres de justice pleines de charité.
[01]. Saint Ambroise, De officiis, 2, 5.17.
[02]. Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 17.
[03]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 87.
[04]. Cf. saint Thomas d’Aquin, S. Th. II-II, q. 58, a. 2, co.
- Le courage de reconnaître le mal commis
« QUAND Acab apprit que Naboth était mort, il se rendit à la vigne de Naboth et en prit possession » (1 R 21, 16). Alors Dieu envoie le prophète Élie pour montrer au roi la gravité de son crime : « Tu as commis un meurtre, et maintenant tu prends possession. C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur : “À l’endroit même où les chiens ont lapé le sang de Naboth, les chiens laperont ton sang à toi aussi” ». Acab dit à Élie : « Tu m’as donc retrouvé, toi, mon ennemi !” » (1 R 21, 19-20). Dans un premier temps, Acab réagit à peine, et considère la dénonciation du prophète comme une affaire personnelle. Mais Élie remet immédiatement les choses à leur place : « Oui, je t’ai retrouvé. Puisque tu t’es déshonoré en faisant ce qui est mal aux yeux du Seigneur ». Et le mal que toi et ta femme avez fait entraînera le malheur sur toi et sur toute ta famille (cf. 1 R 21, 21-24).
Acab reconnut la voix du Seigneur dans ces paroles du prophète, aussi « déchira-t-il ses habits, se couvrit le corps d’une toile à sac – un vêtement de pénitence – ; et il jeûnait, il gardait la toile à sac pour dormir, et il marchait lentement » (1 R 21, 27). Comme cette tristesse est différente de celle qui l’avait conduit à faire le mal auparavant ! La sienne est une bonne tristesse, qui montre le repentir, une bonne volonté, qui plaît à Dieu et lui permet de montrer sa miséricorde : « Tu vois comment Acab s’est humilié devant moi ! Puisqu’il s’est humilié devant moi, je ne ferai pas venir le malheur de son vivant » (1 Rois 21, 29).
Il est émouvant de voir la patience avec laquelle Dieu intervient dans la vie de ce roi, pleine de rencontres et de malentendus. Nous voyons comment Dieu respecte la liberté des hommes, et comment nos actions ont des répercussions, pour le meilleur ou pour le pire, sur la manière dont nous façonnons notre vie, sur les personnes qui nous entourent et sur le monde. « Le jugement de la conscience pousse à assumer la responsabilité du bien accompli et du mal commis : si l’homme commet le mal, le juste jugement de sa conscience demeure en lui témoin de la vérité universelle du bien, comme de la malice de son choix particulier. Mais le verdict de la conscience demeure aussi en lui comme un gage d’espérance et de miséricorde : tout en dénonçant le mal commis, il rappelle également le pardon à demander, le bien à faire et la vertu à rechercher toujours, avec la grâce de Dieu » [01].
« VOUS avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 43-45). Jésus nous encourage à apprendre de la miséricorde de Dieu, que nous découvrons dans l’épisode de la vigne de Naboth et dans tant d’autres passages de l’Écriture. Dieu n’oublie jamais l’homme, quelle que soit l’ampleur de sa culpabilité ; il cherche toujours la conversion de ceux qui se trompent, ce qui est la meilleure façon de rétablir une justice supérieure. De plus, il nous encourage à coopérer avec lui dans cette tâche, qui nécessite souvent un changement de mentalité de notre part.
« Je pense à ceux qui sont enfermés en prison. Jésus ne les a pas oubliés. En plaçant la visite aux prisonniers parmi les œuvres de miséricorde, il a voulu nous inviter, avant tout, à ne pas nous ériger en juges de quiconque. Le chrétien est appelé à prendre soin de l’autre, afin que celui qui a commis une erreur comprenne le mal commis et revienne à la raison […]. Chacun a besoin de proximité et de tendresse, car la miséricorde de Dieu fait des merveilles. Combien de larmes j’ai vu couler sur les joues de prisonniers qui n’avaient peut-être jamais pleuré de leur vie, et ce uniquement parce qu’ils se sentaient accueillis et aimés » [02].
Nous sommes appelés à voir le Christ également dans ceux qui ont été considérés comme des débiteurs selon la justice humaine. Saint Josémaria, en considérant le commandement de notre Seigneur de le trouver dans les affamés, les assoiffés et les prisonniers, a commenté que jusqu’à ce que cela arrive, « tu vis très loin de Dieu avec ta fausse piété ; bien que tu pries beaucoup » [03]. Atteindre cette justice supérieure de Dieu, qui aspire à la conversion de tous parce qu’il aime tous, commence par notre propre conversion. C’est en nous-mêmes que, poussés par la grâce, nous pouvons commencer cette grande réconciliation.
DÉSIRER, avec notre Père Dieu, la conversion de ceux qui ont commis le mal, ne s’oppose pas au désir que justice soit faite. Nous voulons que le mal disparaisse et que ses conséquences soient annulées, afin que la justice soit rétablie, mais sans détruire la personne qui l’a commis. Nous suivons la logique de Dieu, qui ne veut pas « la mort du méchant, mais bien plutôt qu’il se détourne de sa conduite et qu’il vive » (Ez 33,11). Motivés par cet exemple, « nous devons comprendre tous les hommes, vivre en harmonie avec tous, les excuser tous, et pardonner à tous. Bien sûr, nous ne dirons pas que l’offense à Dieu n’est pas une offense ; nous n’appellerons pas juste ce qui est injuste, ni bien ce qui est mal. Nous ne répondrons pas au mal par un autre mal, mais par une doctrine claire et par des actions droites, noyant ainsi le mal dans une abondance de bien » [04].
Il n’est pas contraire à la miséricorde de punir le mal commis, ce qui favorise la conversion de ceux qui font le mal. Ce qui s’oppose proprement à la miséricorde, c’est l’envie, cette tristesse pour le bien d’autrui qui révèle la mesquinerie du cœur. Dieu veut que nous nous réjouissions de la conversion du pécheur, comme le berger se réjouit quand il retrouve la brebis perdue (cf. Lc 15, 4-7), ou le père au retour du fils prodigue (cf. Lc 15, 11-31). Comme il est merveilleux de partager la joie de Dieu à chaque petit geste de conversion, le nôtre ou celui de ceux qui nous entourent ! « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15, 31).
« Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48), nous dit Jésus aujourd’hui dans l’Évangile. Marie, qui est la Miroir de la justice et la Mère de la miséricorde, nous aidera à avoir toujours un grand cœur, capable de compassion et de guérison, afin qu’il ressemble de plus en plus à la perfection du cœur de Dieu.
[01]. Saint Jean Paul II, Veritatis splendor, n° 61.
[02]. Pape François, Audience générale, 9 novembre 2016.
[03]. Saint Josémaria, Sillon, n° 744.
[04]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 182.
- Beaucoup de saints nous accompagnent
- Se souvenir de ceux qui ont fréquenté saint Josémaria
- Chacun a son propre chemin vers la sainteté
« VOICI comment le Seigneur enleva Élie au ciel dans un ouragan » (2 R 2, 1). C’était un fait connu, et partout où ils allaient, tout le monde disait à Élisée, qui accompagnait le prophète : « Sais-tu qu’aujourd’hui le Seigneur va enlever ton maître au-dessus de ta tête ? » « Oui, je le sais. Taisez-vous ! » répondit Elisée, (ibid) qui ne quittait pas son maître. Un jour qu’ils se promenaient seuls, ils « s’arrêtèrent à distance, pendant que tous deux se tenaient au bord du Jourdain. Élie prit son manteau, le roula et en frappa les eaux, qui s’écartèrent de part et d’autre. Ils traversèrent tous deux à pied sec. Pendant qu’ils passaient, Élie dit à Élisée : “Dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi avant d’être enlevé loin de toi” » (2 R 1, 7-9).
La séparation est imminente. Maintenant qu’Élisée sait que le prophète est sur le point de partir, il exprime humblement le souhait que cette présence ne le quitte pas complètement : « Que je reçoive une double part de l’esprit que tu as reçu ! » (2R 2, 9). Il n’ose pas tout demander. Élisée ne prétend pas être comme son maître, mais il ne veut pas cesser de compter sur la puissance de Dieu. Il est bon d’être proche des saints, car d’une certaine manière, ils nous rapprochent du Seigneur. « Toute l’histoire de l’Église est marquée par ces hommes et ces femmes dont la foi, la charité et la vie ont été des phares pour de nombreuses générations, et ils le sont aussi pour nous. Les saints manifestent de diverses manières la présence puissante et transformatrice du Ressuscité » [01].
« Ne pensons pas seulement aux personnes déjà béatifiées ou canonisées. L’Esprit Saint répand la sainteté partout, sur le peuple saint et fidèle de Dieu […]. J’aime voir la sainteté dans le peuple patient de Dieu : dans les parents qui élèvent leurs enfants avec tant d’amour, dans ces hommes et ces femmes qui travaillent pour ramener le pain à la maison, dans les malades, dans les religieuses âgées qui gardent le sourire. Dans cette constance à aller de l’avant jour après jour, je vois la sainteté de l’Église militante […]. La sainteté est le plus beau visage de l’Église » [02].
« TU DEMANDES quelque chose de difficile », a répondu Élie à Élisée. « Tu l’obtiendras si tu me vois lorsque je serai enlevé loin de toi. Sinon, tu ne l’obtiendras pas » (2 Rois 2, 10). Ils continuaient « de marcher tout en parlant lorsqu’un char de feu, avec des chevaux de feu, les sépara. Alors, Élie monta au ciel dans un ouragan. Élisée le vit et se mit à crier : “Mon père !… Mon père !… Char d’Israël et ses cavaliers !” Puis il cessa de le voir. Il saisit ses vêtements et les déchira en deux » (2 R 2, 10-11).
La sensation éprouvée par Élisée était peut-être semblable à celle éprouvée par les disciples lorsque Jésus est monté au ciel le jour de l’Ascension, et, toutes proportions gardées, à celle de ceux qui ont vécu aux côtés de personnes saintes qui les ont vues partir. Il est émouvant de voir comment, par exemple, ceux qui ont connu saint Josémaria ont toujours gardé vivante la douleur de la séparation et le souvenir reconnaissant des moments qu’ils ont partagés. Le bienheureux Alvaro, qui a vécu si étroitement près de lui pendant tant d’années, l’a expliqué ainsi : « Notre Père nous avait engendrés à la vie surnaturelle de la vocation divine, il nous avait nourris de son esprit, il nous a formés et confirmés dans la foi, il nous a soutenus avec sécurité quand tout devenait douteux autour de nous, il a dirigé nos pas, il nous a donné la chaleur de son cœur amoureux de Dieu, il nous a consolés dans les peines et a rempli notre chemin de joie, il nous a appris à aimer, il a greffé notre faiblesse sur sa force rendant ainsi possible notre fidélité. C’est pourquoi, parce que nous avons tellement vécu de sa vie et à ses dépens, lorsque le Seigneur l’a appelé en sa présence définitive le 26 juin, pendant un bref instant il a semblé à plus d’un d’entre nous que tout mourait pour nous » [03]. Un bref instant à peine, ce qui suffit pour se rendre compte que Dieu n’abandonne pas les siens.
Élisée « ramassa le manteau qu’Élie avait laissé tomber, il revint et s’arrêta sur la rive du Jourdain. Avec le manteau d’Élie, il frappa les eaux, mais elles ne s’écartèrent pas. Élisée dit alors : “Où est donc le Seigneur, le Dieu d’Élie ?” Il frappa encore une fois, les eaux s’écartèrent, et il traversa. Depuis l’autre rive, les frères-prophètes, ceux de Jéricho, l’aperçurent et dirent : “L’esprit d’Élie repose sur Élisée” » (2 R 2, 13-15). Et Élisée commence son activité, dans la continuité de celle de son maître.
L’ACTIVITÉ d’Élisée, bien que moins spectaculaire que celle d’Élie, était néanmoins une manifestation de la présence de Dieu parmi son peuple. Elle se caractérisait par des tonalités particulières, comme une proximité spéciale, notamment envers les plus démunis. Bien qu’Élisée ait demandé deux parties de l’esprit d’Elie, en réalité il se trouve simplement que l’esprit se manifeste différemment dans chaque personne. Comme l’a dit Jean le Baptiste : « Dieu donne l’Esprit sans mesure » (Jn 3, 34). « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit […] qui distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier » (1 Co 12, 4.11).
« Vous devez découvrir qui vous êtes et développer votre propre façon d’être saint, au-delà de ce que les autres disent et pensent. Devenir saint, c’est devenir plus pleinement soi-même, devenir celui que Dieu a voulu rêver et créer, et non une photocopie. Votre vie doit être un stimulus prophétique, un stimulus qui pousse les autres, qui laisse une marque sur ce monde, cette marque unique que vous seul pouvez laisser » [04]. Le Seigneur nous pousse à assumer sans crainte notre mission très personnelle dans le monde, en nous poussant dans la vie des saints. « C’est un appel pour chacun d’entre nous, avec nos ressources spirituelles et intellectuelles, avec nos compétences professionnelles ou notre expérience de vie, mais aussi avec nos limites et nos lacunes, à nous efforcer de voir comment collaborer plus et mieux à l’immense tâche de hisser le Christ au sommet de toutes les activités humaines » [05].
Par la miséricorde de Dieu, nous sommes insérés dans cette chaîne de grâce et de générosité qui parcourt l’histoire du salut. Nous pouvons demander, avec saint Josémaria, « que l’esprit de Marie soit en chacun de nous » [06]. C’est ainsi que nous traverserons le monde sans crainte, en vivant notre propre aventure divine personnelle.
[01]. Benoît XVI, Audience général, 13 avril 2011.
[02]. Pape François, Gaudete et exsultate, n° 6-9.
[03]. Bienheureux Álvaro del Portillo, Lettre pastorale, 1er juin 1976, n° 97.
[04]. Pape François, Christus vivit, n° 162.
[05]. Mgr Fernando Ocariz, Message, 7 juillet 2017.
[06]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 291.
- Une force de bien dans le monde
« COMME tu étais redoutable, Élie, dans tes prodiges ! Qui pourrait se glorifier d’être ton égal ? heureux ceux qui te verront, heureux ceux qui, dans l’amour, se seront » (Si 48, 4.11). Le livre du Siracide chante les louanges d’« Élie qui surgit comme un feu, sa parole brûlait comme une torche » (Si 48, 1) ; et aussi celles d’Élisée le prophète, car « quand Élie fut enveloppé dans le tourbillon, Élisée fut rempli de son esprit, et pendant toute sa vie aucun prince ne l’a intimidé, personne n’a pu le faire fléchir. Rien ne lui résista, et, jusque dans la tombe, son corps manifesta son pouvoir de prophète. Pendant sa vie, il a fait des prodiges ; après sa mort, des œuvres merveilleuses » (Si 48, 13-15).
Face à ces exemples éblouissants, nous pourrions penser que la véritable sainteté est un idéal lointain, inaccessible aux gens ordinaires. Cependant, le même livre de l’Écriture affirme clairement que « nous aussi, nous posséderons la vraie vie » (Si 48, 11) : nous aurons cette vie surnaturelle, cette vie de Dieu qui est sainteté. De saint Josémaria, nous apprenons précisément que « la sainteté est ce contact profond avec Dieu, c’est se faire son ami : c’est laisser agir l’Autre, l’Unique qui puisse réellement rendre le monde bon et heureux. Par conséquent, si Josémaria Escriva parle de l’appel pour tous à devenir saints, disait le cardinal Ratzinger, il me semble qu’au fond il s’attache à sa propre expérience personnelle, de ne pas avoir fait de lui-même des choses incroyables, mais d’avoir laissé Dieu agir. Et est alors né un renouveau, une force de bien dans le monde, même si toutes les faiblesses humaines resteront toujours présentes » [01].
Par la miséricorde de Dieu, chacun de nous fait partie de ce « grand renouveau », de cette « force de bien dans le monde » : nous sommes appelés à être des saints dans l’ordinaire, mais des saints de l’autel.
DIEU VEUT faire de grandes choses à travers nous. Pour cela, il nous demande seulement, « avec la douceur des amoureux » [02], de prendre soin de notre union avec lui. Et le secret pour maintenir vivante cette relation dans laquelle se forge notre sainteté est la prière. « Le saint est quelqu’un ayant l’esprit de prière, qui a besoin de communiquer avec Dieu […]. Je ne crois pas à la sainteté sans la prière […]. Ce n’est pas seulement pour quelques privilégiés, mais pour tout le monde, car nous avons tous besoin de ce silence pénétré par la présence adorée. La prière confiante est une réaction du cœur qui s’ouvre à Dieu face à face, où l’on fait taire toutes les rumeurs pour écouter la douce voix du Seigneur qui résonne dans le silence. Dans ce silence, il est possible de discerner, à la lumière de l’Esprit, les chemins de sainteté que le Seigneur nous propose » [03].
Jésus nous enseigne précisément à quoi ressemble une prière qui plaît à Dieu : « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé. Vous donc, priez ainsi… » (Mt 6,7-9) ; et Jésus nous enseigne les paroles du Notre Père, « le résumé de tout l’Évangile » et « le cœur des Saintes Écritures » [04]. « La prière dominicale est la plus parfaite des prières, enseigne saint Thomas d’Aquin. […] En elle, nous demandons non seulement tout ce que nous pouvons légitimement désirer, mais aussi selon l’ordre dans lequel il convient de le désirer. Ainsi, cette prière ne nous apprend pas seulement à demander, mais elle remplit aussi toute notre affectivité » [05].
Jésus veut que nous ressentions très fortement la force de notre filiation, la grandeur de l’amour de Dieu le Père pour chacun d’entre nous. C’est pourquoi il nous encourage à nous tourner vers Dieu avec la confiance des enfants : la conscience vivante de notre filiation nous sécurise en toute circonstance, et nous permet de nous lancer dans l’aventure.
« TA VIE doit être une prière constante, un dialogue continuel avec le Seigneur : devant ce qui est agréable et ce qui est désagréable, devant ce qui est facile et ce qui est difficile, devant ce qui est ordinaire et ce qui est extraordinaire… En toute occasion, tu dois tout de suite penser à converser avec Dieu, ton Père, en le cherchant au centre de ton âme » [06].
Si parfois nous ne savons pas par où commencer, cela peut nous aider de penser que nous venons toujours à Dieu le Père en union avec Jésus-Christ, par lui et en lui. Notre prière peut donc consister simplement à répéter le nom de Jésus : « L’invocation du saint Nom de Jésus est le chemin le plus simple de la prière continuelle, nous dit le Catéchisme. Souvent répétée par un cœur humblement attentif, elle ne se disperse pas dans un “flot de paroles” (Mt 6, 7), mais “garde la Parole et produit du fruit par la constance” (cf. Lc 8, 15). Elle est possible “en tout temps”, car elle n’est pas une occupation à côté d’une autre mais l’unique occupation, celle d’aimer Dieu, qui anime et transfigure toute action dans le Christ Jésus » [07].
Invoquer le nom de Jésus, le répéter, le savourer, est une prière belle et simple, qui a une puissance insoupçonnée. C’est pourquoi saint Josémaria nous encourage : « N’aie pas peur d’appeler le Seigneur par son nom — Jésus — et de lui dire que tu l’aimes » [08]. Sainte Marie fut la première à qui le nom de Jésus fut annoncé, et dès le moment où elle commença à porter son fils dans son sein, elle le répéta avec une affection infinie, comme elle considérait toutes choses dans son cœur (cf. Lc 2, 19).
[01]. Joseph Ratzinger, Laisser agir Dieu, L’Osservatore Romano, 6-X-2002.
[02]. Mgr Fernando Ocariz, Lettre pastorale, 14 février 2017, n° 30.
[03]. Pape François, Gaudete et exsultate, n° 147-149.
[04] ;Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2762.
[05]. Saint Thomas d’Aquin, S. TH., II-II, q. 83, a. 9.
[06]. Saint Josémaria, Forge, n° 538.
[07].Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2668.
[08]. Saint Josémaria, Chemin, n° 303.
- Un roi différent de ceux de ce monde
PEU APRÈS la mort d’Acab, les conséquences de ses mauvaises actions et de celles de sa femme se sont fait sentir de façon dramatique. Ses ennemis ont conspiré pour tuer son fils et tous les survivants de sa maison. La violence était telle qu’elle a dépassé les frontières et s’est étendue au royaume de Juda : ils ont tué le roi Ahaziah et tous ses frères. Ensuite, « Athalie, mère d’Ocozias, apprit que son fils était mort, elle entreprit de faire périr toute la descendance royale » (2 R 11, 1), afin de pouvoir régner seule sur le pays.
Au milieu de toute cette folie, les plans de Dieu se frayent un chemin, avec l’aide de personnes pieuses. L’un des fils nouveau-nés d’Ahaziah a été sauvé par l’une de ses tantes qui, au risque de sa vie, « prit Joas, un des fils du roi Ocozias, pour le soustraire au massacre. Elle le cacha, lui et sa nourrice, dans une chambre de la maison du Seigneur, pour le dissimuler aux regards d’Athalie ; c’est ainsi qu’il évita la mort » (2 R 11, 2). « Il demeura avec Josabeth pendant six ans, caché dans la maison du Seigneur, tandis qu’Athalie régnait sur le pays » (2 Rois 11, 3). Ainsi, la dynastie davidique, dont Dieu avait promis la venue du Messie, a été sauvée.
Parfois, face à des circonstances défavorables, constatant les conséquences du péché dans le monde, nous pouvons être tentés par la peur et le découragement. « Il est normal de se sentir impuissant à changer le cours de l’histoire. Mais comptons sur le pouvoir de la prière » [01]. L’intimité avec Dieu nous aidera à nous rappeler que « quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien » (Rom 8, 28). Il est vrai que « nous ne pouvons pas toujours voir ce bien immédiatement. Parfois, nous ne sommes même pas capables de le comprendre. Le fait de chercher à être proche de Dieu ne nous épargne pas les fatigues, les perplexités et les souffrances normales de la vie ; mais cette proximité peut nous amener à tout vivre de manière différente » [02]. Dieu passe toujours, il est toujours plus fort : cette sécurité nous aide à laisser les difficultés de notre vie entre ses mains.
APRÈS SIX ANS, ils ont fait venir les chefs du peuple. Lorsqu’ils furent réunis, on leur montra le fils du roi, qui s’était caché dans le Temple par crainte de la reine Athalie. Le prêtre leur a remis les lances et les boucliers de David. Ils entourèrent le fils du roi et prirent les armes. En sortant, ils se mirent tous à frapper des mains et à crier : « Vive le roi ! » (2 R 11, 12). Et l’Écriture nous dit que ce jour-là, on voyait « le roi debout sur l’estrade, selon le rituel ; auprès de lui les officiers et les trompettes, et tout le peuple du pays criant sa joie tandis que les trompettes sonnaient » (2 R 11, 14).
C’est une joie semblable à celle qui aura lieu lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem. Cependant, le Seigneur n’a pas toujours été entouré d’une telle splendeur. En tant que Roi et Seigneur de l’univers, il apparaît presque toujours comme faible et ayant besoin de notre aide pour régner. « En contemplant la Sainte Humanité de Notre Seigneur vous ressentez tous une immense joie en votre âme : un Roi avec un cœur de chair comme le nôtre ; l’auteur de l’univers et de chacune de ses créatures, qui n’impose pas sa domination mais mendie un peu d’amour en nous montrant en silence les plaies de ses mains » [03].
Comme c’était souvent le cas avec le peuple élu, le Christ ne garantit pas la réussite humaine, mais il assure une paix et une joie que lui seul peut donner. Sa puissance n’est pas celle des rois et des grands de cette terre. « C’est le pouvoir divin de donner la vie éternelle, de délivrer du mal, de vaincre la domination de la mort. C’est la puissance de l’Amour, qui sait faire sortir le bien du mal, adoucir un cœur endurci, apporter la paix dans le conflit le plus violent, allumer l’espoir dans les ténèbres les plus épaisses » [04]. Le règne de Dieu est discret. Il cherche un petit espace dans nos âmes pour y régner avec sa paix.
UNE SEULE PERSONNE en Judée ne partage pas la joie du peuple. Il s’agit bien sûr d’Athalie qui, lorsqu’elle « entendit cette clameur des gardes et du peuple, elle accourut vers le peuple à la maison du Seigneur. Et voilà ce qu’elle vit : le roi […] et tout le peuple du pays criant sa joie tandis que les trompettes sonnaient. Alors, elle déchira ses vêtements et s’écria : “Trahison ! Trahison !” » (2 R 11, 13-14). Elle pensait avoir éliminé toute la progéniture royale, mais ce n’était pas le cas. Maintenant, personne d’autre ne la suit. Et elle, qui était venue de si loin pour atteindre le trône, quitte tristement la scène, au grand soulagement du peuple sur lequel elle avait régné pendant six ans.
Il arrive parfois que, comme Athalie, nous cessions de savourer la joie de Jésus régnant dans nos cœurs. Puis nous essayons de remplir ce vide avec des choses qui ne peuvent pas nous satisfaire. Le Seigneur nous avertit de la folie de cette façon de dépenser notre vie : « Faites-vous des trésors dans le ciel, là où il n’y a pas de mites ni de vers qui dévorent, pas de voleurs qui percent les murs pour voler. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 20-21).
Le cœur d’Athalie semble rempli de ténèbres. En revanche, le cœur immaculé de Marie apparaît plein de lumière. Nous pouvons lui demander de nous aider « à changer notre attitude envers les autres et envers les créatures : de la tentation de tout dévorer, de satisfaire notre avidité, à la capacité de souffrir par amour, qui peut remplir le vide de notre cœur […] Et ainsi redécouvrir la joie du projet que Dieu a placé dans la création et dans nos cœurs, c’est-à-dire l’aimer, aimer nos frères et le monde entier, et trouver le vrai bonheur dans cet amour » [05].
[01]. Mgr Fernando Ocariz, Message, 26 février 2022.
[02]. Mgr Fernando Ocariz, Message, 12 août 2020.
[03]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 179.
[04]. Benoît XVI, Angélus, 22 septembre 2009.
[05]. Pape François, Message, 4 octobre 2019.
- Un créateur qui est miséricorde
- Ne servir qu’un seul Seigneur
SAINT PAUL a souvent rappelé, lorsqu’il s’adressait aux premiers chrétiens de Rome, la grandeur de l’amour de Dieu : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? […] Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 8, 31.39). L’apôtre était convaincu que rien ne pouvait nous séparer de l’amour divin, incarné dans le Christ Jésus, car il en avait fait personnellement l’expérience. Et cette confiance en Dieu vient du fait de savoir, par la foi, qu’il est un créateur providentiel qui ne nous lâche jamais : sa miséricorde remplit la terre, sa fidélité atteint le ciel (cf. Ps 36, 6). Cette même expérience intérieure a fait s’exclamer à saint Augustin : « Toute mon espérance repose sur ta seule grande miséricorde » [01].
« Sans fin je lui garderai mon amour, mon alliance avec lui sera fidèle ; je fonderai sa dynastie pour toujours, son trône aussi durable que les cieux » (Ps 89, 29-30), dit Dieu dans le psaume. De manière surprenante, dans la liturgie de la parole, ce texte accompagne le récit dans lequel le royaume de Juda abandonne le temple pour servir les idoles : il est arrivé que le peuple élu recherche la sécurité humaine, le triomphe temporel, l’orgueil du pouvoir plutôt que ce qui est juste. Finalement, ils sont vaincus par une armée bien inférieure à la leur et abandonnés à la disgrâce publique.
Notre amour pour Dieu n’est pas conditionné par un triomphe personnel ou par l’arrivée de certaines conditions dans le monde dans lequel nous vivons. En nous rappelant les paroles du Christ, nous voulons faire le bien ; « alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 16). Cette lumière que nous pouvons offrir est une petite trace, une référence discrète, que le Christ a comparée à une petite graine : celle d’un Dieu que nous cherchons tous et qui est miséricorde.
JÉSUS NOUS DIT : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » (Mt 6, 24). Par cet enseignement, le Seigneur nous met en garde contre la possibilité d’être trompés par le pouvoir apparent de l’argent, un pouvoir qui nous fait croire que nous sommes maîtres de la création et possesseurs des personnes. Ainsi, en réalité, nous finissons par être les esclaves de notre égoïsme, en échange de pauvres babioles qui nous empêchent de voir la grandeur de l’amour de Dieu.
Nous pouvons demander à Dieu d’éclairer notre intelligence afin de discerner comment nous devons procéder en toute circonstance : dans notre travail, notre vie familiale, nos loisirs ou nos intérêts, afin que tout dans notre vie soit orienté à nous laisser aimer par Dieu. Parfois, nos soucis pourront involontairement s’égarer dans des voies qui nous amènent à donner la priorité à la sécurité des choses terrestres, qui est également offerte par la gloire humaine. C’est pourquoi Jésus nous rappelle : « Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. […] Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? » (Mt 6, 25-27).
Même ceux qui se consacrent intensément aux activités apostoliques peuvent, par un excès d’intérêt humain, perdre de vue le but pour lequel ils travaillent. Saint Josémaria avait l’habitude de dire que « le véritable succès, ou l’échec, tient au fait qu’humainement bien accomplies, ces œuvres permettent ou non à ceux qui les réalisent comme à ceux qui en bénéficient, d’aimer Dieu, de se sentir frères de tous les autres hommes et de manifester ces sentiments par un service désintéressé rendu à l’humanité » [02]. Nous ne pouvons pas servir plusieurs maîtres. La vie chrétienne se résume, en quelque sorte, à une purification constante de notre culte, afin qu’il soit de plus en plus orienté vers Dieu et, par lui seul, vers l’amour des choses de la terre.
NOUS NE POUVONS PAS nier que le mal est également présent dans le monde. « « Si ses fils abandonnent ma loi et ne suivent pas mes volontés, déclare le Seigneur par l’intermédiaire du psalmiste, s’ils osent violer mes préceptes et ne gardent pas mes commandements, je punirai leur faute en les frappant, et je châtierai leur révolte, mais sans lui retirer mon amour, ni démentir ma fidélité » (Ps 88, 31-34). La connaissance de Dieu que nous avons acquise par la foi nous amène à toujours croire qu’il ne nous abandonne jamais. « Notre fidélité n’est qu’une réponse à la fidélité de Dieu. Dieu qui est fidèle à sa parole, qui est fidèle à sa promesse » [03].
« Les maux de notre monde, et ceux de l’Église, ne doivent pas être des excuses pour réduire notre engagement et notre ferveur. Considérons-les comme des défis à relever pour grandir. En outre, le regard croyant est capable de reconnaître la lumière que l’Esprit Saint répand toujours au milieu des ténèbres, sans oublier que “là où le péché a abondé, la grâce a surabondé” (Rm 5, 20) » [04]. Une réponse de foi est précisément l’attitude optimiste, parce que nous savons que Dieu est le Seigneur du monde, qu’il a tout pouvoir et que tout mal peut être vaincu par une surabondance de bien.
Certaines circonstances peuvent nous amener à douter de nos capacités et de nos dispositions ; et nous ferions bien de le faire, car nous connaissons nos faiblesses personnelles. Cependant aucun doute n’est possible concernant Dieu, son action puissante mais discrète et ses saints desseins pour chacun d’entre nous. Les apôtres Pierre et Paul nous encouragent à être fermes dans cette conviction : « La foi est la base de la fidélité. Non pas une vaine confiance dans nos capacités humaines, mais la foi en Dieu, qui est le fondement de l’espérance (cf. He 11, 1) » [05]. Le Seigneur nous dit dans l’Évangile : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33). Marie était toujours ouverte à l’œuvre de Dieu, elle était pleine de grâce : voilà le secret pour vaincre le mal par le bien de Dieu.
[01]. Saint Augustin, Confessions, n° 10.
[02]. Saint Josémaria, Entretiens, n° 31.
[03]. Pape François, Homélie, 15 avril 2020.
[04]. Pape François, Evangelii gaudium, n° 84.
[05]. Mgr Fernando Ocariz, Lettre pastorale, 19 mars 2022, n° 7.