- Faire confiance à la lumière du Christ
- Se concentrer sur ce qui nous unit
LE PROPHÉTE Isaïe parle d’un peuple qui marchait dans les ténèbres et qui en est venu à voir « une grande lumière » (Is 9, 1). Ses habitants, habitués à vivre dans l’ombre, sont remplis de joie, car les ténèbres qui les enveloppaient sont dissipées. Cette prophétie annonce ce que signifie la venue de Jésus dans le monde : il est cette « grande lumière » qui donne un sens à la vie des hommes et les libère des ténèbres du péché.
La raison de notre joie n’est autre que de savoir que nous sommes sauvés par le Christ. « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, s’exclame le psalmiste ; de qui aurais-je crainte ? » (Ps 26, 1). Il nous offre une paix qui ne dépend pas des circonstances extérieures ou de notre état d’esprit, mais de quelque chose de beaucoup plus sûr : la certitude que Dieu s’est fait homme, qu’il nous a sauvés de nos péchés et qu’il est toujours avec nous. C’est pourquoi nous pouvons aussi répéter avec le psalmiste : « Le Seigneur est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ? » (Ps 26, 1). Le chrétien ne craint rien, car il sait que Jésus est toujours avec lui. « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31).
Certes, nous traversons tous des situations difficiles. Certaines seront plus ordinaires — un malentendu, un changement de plan, une douleur physique —et d’autres plus extraordinaires — une maladie grave, la perte de l’emploi, un problème familial. Il serait naïf de prétendre que tout cela ne nous affecte pas. En même temps, ces circonstances nous conduisent précisément à nous ancrer dans ce qui est important pour nous : Jésus, qui nous offre réconfort et sens. « L’homme a été créé pour le bonheur. Votre soif de bonheur est donc légitime. Le Christ a la réponse à votre désir. Mais il vous demande d’avoir confiance en lui » [01].
SAINT PAUL avait entendu parler des divisions au sein de la communauté chrétienne de Corinthe. Il semble que divers groupes se soient formés autour de personnes importantes, ce qui les a amenés à dire : « J’appartiens à Paul », « j’appartiens à Apollos », « j’appartiens à Céphas ». L’apôtre termine son énumération par une expression qui pourrait être interprétée comme ironique : « Je suis du Christ » (1 Co 1, 12). C’est comme s’il disait : « Vous leur appartenez à tous, mais moi j’appartiens à Jésus ». De cette façon, saint Paul montrait l’absurdité de ces groupes, car la seule chose qui compte est l’appartenance au Seigneur.
Il est normal que dans nos relations avec les autres, nous constations que nous sommes très différents les uns des autres. Parfois, nous pourrions en venir à croire que ces différences sont insurmontables, qu’il n’y a aucun moyen de concilier leur caractère ou leur façon de penser avec les nôtres. S’il y a peut-être là une part de vérité, en réalité, ce qui nous unit est bien plus déterminant que ce qui nous sépare. Se savoir frères dans le Christ nous conduira à relativiser ce qui nous éloigne des autres et à valoriser cette origine commune, en cherchant — avec patience et espérance — les voies possibles de la connaissance et de la compréhension mutuelles. Ainsi, nous pourrions dire avec l’apôtre : « Nous, bien que nous soyons différents ou que nous pensions différemment, nous appartenons à Jésus ».
Il suffit parfois de choisir un bon point de vue pour évaluer différemment et mieux les actions des autres, jusqu’à ce que nous nous rapprochions un peu plus de la façon de voir de Dieu. Dans ce sens, saint Josémaria a essayé de regarder les gens avec les yeux avec lesquels sa propre mère les regarderait. Cette expérience l’a conduit à écrire ce point de Chemin : « Garde-toi de mal penser de quelqu’un, même si ses propos ou ses actes t’autorisent de façon raisonnable à porter un tel jugement » [02].
LORSQUE Jésus apprit que Jean avait été emprisonné, il alla s’installer en Galilée. L’évangéliste souligne que cela a réalisé la prophétie d’Isaïe sur le peuple qui vivait dans les ténèbres mais qui a vu « une grande lumière » (Is 9, 1). Le Christ commence alors à prêcher et à appeler ses premiers disciples : « Il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur : “Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes” » (Mt 4, 18-19).
Jésus appelle les habitants de la Galilée à la conversion car ils ont déjà reçu la lumière. Il leur dit : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Mt 4, 17). Voici donc le fondement de cette invitation : le Seigneur les a appelés. Parfois, il peut sembler impossible « d’abandonner la voie du péché parce que l’engagement de conversion est centré uniquement sur soi-même et sur ses propres forces, et non sur le Christ et son Esprit » [03]. Accepter cet appel implique, tout d’abord, de faire confiance à sa parole, de se laisser guérir par Dieu et de s’ouvrir à sa compagnie. De cette manière, il agira à travers nos bons désirs et nos efforts pour le suivre.
Les premiers disciples ont su reconnaître en Jésus cette grande lumière qui illuminait leur vie. Cette rencontre a transformé leur avenir. C’est pourquoi « aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent » (Mt 4, 22). Ce qui avait été une partie essentielle de leur vie quotidienne, la pêche, a alors été intégré et subordonné aux plans que le Maître leur a proposés. Certes, le Seigneur ne demande pas à tous les hommes de quitter leurs filets de cette manière. Cependant, toute vocation « est un phénomène qui donne au travail un sens de mission, qui ennoblit et donne une valeur à notre existence. Jésus entre par un acte d’autorité dans l’âme, dans la vôtre, dans la mienne : c’est l’appel » [04]. Nous pouvons demander à la Vierge Marie que nous sachions accueillir la lumière de son Fils pour que notre vie éclaire les personnes qui nous entourent.
[01]. Saint Jean Paul II, Discours, 25 juillet 2002.
[02]. Saint Josémaria, Chemin, n° 442.
[03]. Pape François, Angélus, 6 janvier 2020.
[04]. Saint Josémaria, Lettre 3, n° 9.
- Le péché contre le Saint-Esprit
- La lutte est une réponse à l’amour
- La sainteté consiste toujours à commencer et recommencer
« AMEN, je vous le dis : Tout sera pardonné aux enfants des hommes : leurs péchés et les blasphèmes qu’ils auront proférés. Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. Il est coupable d’un péché pour toujours » (Mc 3, 28-29). Ce sont des paroles fortes de Jésus, qui marquent toujours les esprits. Certains scribes l’avaient accusé de travailler par la puissance de Satan. Le Seigneur, après avoir montré l’absurdité de cette calomnie, prononce ces paroles : des paroles « impressionnantes et déconcertantes sur le “non-pardon” » [01] que méritera celui qui pèche contre l’Esprit Saint.
Pour saint Thomas d’Aquin, le péché contre l’Esprit Saint ne peut être pardonné car « il exclut les éléments grâce auxquels s’opère la rémission des péchés » [02]; ce n’est pas Dieu qui refuse de pardonner, mais l’homme qui tourne le dos à sa puissance miséricordieuse. Ce péché consiste dans « le refus d’accepter le salut que Dieu offre à l’homme par l’Esprit Saint, qui agit en vertu du sacrifice de la Croix » [03]. Dieu, en Père plein de bonté, ne se lasse pas d’offrir son salut. Et l’Esprit Saint cherche toujours à purifier nos yeux de nos fautes, à nous conduire à la pénitence et à distribuer les fruits de la Rédemption. Mais l’homme peut se fermer à cette offre, il peut refuser la conversion, il peut rendre sa conscience imperméable et revendiquer un prétendu droit à persévérer dans le mal. C’est ce que l’Écriture Sainte appelle souvent « la dureté du cœur » (cf. Ps 81, 13 ; Jr 7, 24 ; Mc 3, 5).
Nous pouvons demander au Seigneur un cœur qui soit sensible au bien et au mal, avec la conviction que le péché est présent dans notre vie. L’Esprit Saint, si nous sommes dociles aux touches de sa grâce, nous aidera à reconnaître que nous avons toujours besoin du pardon de Dieu, à être dans l’admiration de sa puissance, nous poussant à une conversion continuelle.
« S’OPPOSERONT à ton désir de sainteté, mon fils, tout d’abord la paresse : voilà le premier front sur lequel il te faudra lutter ; ensuite, la rébellion : refuser de porter sur ses épaules le joug suave du Christ ; il en découle un fol élan, non pas de sainte liberté, mais de libertinage ; la sensualité et, à tout moment — plus sournoisement, au fil des années — l’orgueil et, à sa suite, tout une kyrielle de mauvaises inclinations, car nos misères ne surgissent jamais seules. Ne nous trompons pas : nous aurons des misères. Quand nous serons âgés aussi : les mêmes mauvais penchants que lorsque nous avions vingt ans. Et la lutte ascétique sera également nécessaire, et nous devrons demander au Seigneur de nous donner l’humilité. C’est une lutte constante » [04].
Nous aurons toujours un certain penchant pour le mal, le fruit du péché. Son apparence et sa proéminence sont susceptibles de changer avec le temps, mais il sera toujours là, mettant à l’épreuve notre santé spirituelle. Par conséquent, nous devons être vigilants, entretenir un esprit d’examen et être prêts à lutter courageusement pour être de bons enfants de Dieu notre Père. « Tel est notre destin sur terre : lutter par amour jusqu’au dernier moment » [05]. C’est ainsi que saint Josémaria parlait le premier jour de l’année 1972, comme s’il indiquait les coordonnées dans lesquelles sa vie intérieure allait se dérouler au cours de cette année : lutter, parce que c’est notre destin sur terre, jusqu’à la fin, jusqu’à notre récompense et notre repos au ciel. Mais c’est par amour qu’il faut toujours se battre : « lutte est synonyme d’Amour » [06]. La lutte est une affirmation joyeuse qui se déroule dans une atmosphère optimiste, confiante et sereine, sans l’ombre de tension ou de tristesse. La lutte, lorsqu’on s’y attache en tant qu’enfants de Dieu, apporte toujours la paix, n’étant rien d’autre que la réponse libre de l’homme à un Dieu qui l’aime à la folie.
SI LE PÉCHÉ contre l’Esprit Saint consiste en une fermeture radicale de l’âme à l’action salvatrice de Dieu, la sainteté, au contraire, est une « ouverture permanente à Dieu et une lutte pour faire fructifier le don qu’il nous offre pour notre propre bénéfice et celui des autres » [07]. Lorsque nous comprenons que la sainteté est une « relation d’amour avec Dieu qui devient vie, mais qui est toujours en croissance, toujours menacée, toujours en train de commencer » [08], alors nous pouvons vraiment la rechercher dans notre vie quotidienne : au travail, en famille, dans les amitiés, etc.
L’atmosphère de notre sainteté est celle de la miséricorde de Dieu. Nous voulons être de bons enfants et nous comporter comme tels. La perfection qui nous intéresse n’est pas la perfection de ceux qui veulent imaginairement tout bien faire et n’avoir aucun défaut, mais la perfection de ceux qui veulent vivre davantage dans la logique de l’amour de Dieu. « La miséricorde est le vêtement de lumière que le Seigneur nous a donné au baptême. Nous ne devons pas laisser cette lumière s’éteindre ; au contraire, elle doit croître en nous chaque jour afin d’apporter la bonne nouvelle au monde » [09].
Notre Mère nous guide sur ce chemin. Elle « est la sainte parmi les saints, la plus bénie, celle qui nous enseigne le chemin de la sainteté et nous accompagne. Elle n’accepte pas que nous tombions et nous porte parfois dans ses bras sans nous juger. Converser avec elle nous console, nous libère et nous sanctifie. Une mère n’a pas besoin de beaucoup de mots, nous n’avons pas besoin de faire trop d’efforts pour lui expliquer ce qui nous arrive. Il suffit de murmurer encore et encore : Ave Maria… » [10].
[01]. Saint Jean Paul II, Dominum et vivificantem, n° 46.
[02]. Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 14, a. 3.
[03]. Saint Jean Paul II, Dominum et vivificantem, n° 46.
[04]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 10.
[05]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une méditation, 1er janvier 1972.
[06]. Saint Josémaria, Sillon, n° 158.
[07]. Mgr Ocariz, Chrétiens dans la société du XXIe siècle, n° 55.
[08].Ibid.
[09]. Benoît XVI, Homélie, 15 avril 2007.
[10]. Pape François, Gaudete et exultate, n° 176.
- La clé pour ouvrir la porte de la sainteté
UNE ÉNORME foule s’est rassemblée autour de Jésus. Sa vie publique a à peine commencé qu’il suscite déjà toute sorte de passions. Beaucoup écoutent attentivement, enthousiasmés par les guérisons qu’il opère. D’autres, cependant, planifient déjà comment se débarrasser de lui, car il s’est présenté comme le Fils de Dieu et a déclaré que l’homme est plus important que le sabbat. La foule qui l’entoure est si grande que même sa mère et ses disciples ne peuvent s’approcher de lui. Lorsque Jésus est averti par plusieurs qu’on le cherche, il répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » Et il conclut : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (Mc 3, 33-35).
La question de Jésus peut sembler trahir une certaine indifférence, comme s’il ne savait pas qui sont sa mère et ses frères. Cependant, avec ce qu’il ajoute ensuite, il laisse entrevoir le fondement de la parenté qu’il a avec eux. Ce ne sont pas seulement ceux qui le suivent de près ou avec lesquels il a le plus confiance. Non, la familiarité avec lui peut être acquise par tous ceux qui cherchent à faire la volonté de Dieu. Ses disciples sont ceux qui ont placé toutes leurs attentes et leurs illusions en lui, de sorte que leur vie tourne autour de ce qu’il veut. Bien qu’ils aient à purifier leur manière de comprendre et de suivre le Maître, ils reconnaissent qu’ils trouveront, avec lui, la volonté divine pour chacun, et que cette marche commune doit devenir le point de référence de toute leur existence. C’est la clé qui ouvre la porte de la sainteté : vivre selon la volonté de Dieu. Comme le Christ l’affirmera en une autre occasion : « Ce n’est pas en me disant : “Seigneur, Seigneur !” qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux » (Mt 7, 21).
NOMBREUX sont les moments où Jésus affirme que sa priorité est d’accomplir ce que son Père attend de lui. Même lorsqu’il est enfant et qu’il reste à Jérusalem, il répond ainsi lorsque Marie et Joseph le rencontrent au Temple : « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » (Lc 2, 49). Plus tard, il dira aussi que sa nourriture consiste à faire la volonté de celui qui l’a envoyé (cf. Jn 4, 34). Tel était le désir qui guidait toute son existence.
Celui qui veut imiter le Christ peut constater qu’il ne sait pas à chaque fois ce que Dieu attend de lui. Et même s’il le découvre, il peut aussi se sentir contrarié. En ce sens, il est réconfortant de savoir qu’à Gethsémani Jésus a également fait l’expérience de la tension entre ses forces et ce que son Père lui demandait : « S’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux » (Mt 26, 39). Il savait qu’il était difficile de faire ce qu’il était venu accomplir dans ce monde. Mais le désir de faire la volonté de son Père était plus grand que ce fardeau.
L’amour de la volonté de son Père a donné à Jésus un jugement approprié sur la valeur des réalités terrestres : « Mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas à faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé « (Jn 5, 30). C’est ce jugement qui nous permet de mener une vie heureuse, car Dieu est le premier à désirer notre bien sur la terre et dans le ciel. Personne ne sait mieux que lui comment construire ce bonheur, qui peut souvent aller de pair avec le sacrifice et la douleur. Aimer sa volonté ne consiste pas à se soumettre à certaines conditions en vue d’une récompense future, mais à avoir confiance dans la bonté des plans de Dieu, qui sont aussi ses plans pour nous : son désir est de partager son bonheur avec nous, même s’il n’est pas complet sur terre. Comme saint Jean l’écrit : « Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 16).
SAINT JOSÉMARIA a souvent parlé de l’obéissance intelligente : Dieu ne nous impose pas une obéissance aveugle. En effet, cette vertu ne consiste pas simplement à exécuter ce que quelqu’un d’autre nous a demandé, mais plutôt à mettre en jeu nos capacités à réaliser ce but. C’est précisément au Jardin des Oliviers que Jésus évalue comment agir face à ce que son Père lui demande. En réorientant sa volonté humaine vers un plein oui à Dieu, « il nous dit que l’être humain n’atteint sa véritable hauteur, ne devient divin, qu’en conformant sa propre volonté à la volonté divine » [01].
Il est normal que parfois nous ne sachions pas quelle est la volonté de Dieu. C’est pourquoi nous recherchons l’aide d’un guide spirituel, de quelqu’un pouvant nous prodiguer de bons conseils. En même temps, il ne sera pas toujours facile de reconnaître le sens de ce qui nous propose lorsqu’il contredit ce que nous pensions. En effet, personne n’est pas infaillible et personne ne peut transmettre directement la volonté de Dieu. Mais nous savons aussi que nous non plus nous ne sommes pas infaillibles et que nous pouvons nous tromper. Et même si les conseils ne s’identifient pas toujours nécessairement à ce que Dieu veut, le Seigneur apprécie notre volonté de les suivre, par amour. C’est ce que le prophète Samuel a dit à Saül lorsqu’il a désobéi à Dieu : « Le Seigneur aime-t-il les holocaustes et les sacrifices autant que l’obéissance à sa parole ? » (1 S 15, 22). Il a ainsi clarifié « la hiérarchie des valeurs : il est plus important d’avoir un cœur docile et d’obéir que de faire des sacrifices, des jeûnes, des pénitences » [02].
Saint Luc fait remarquer qu’après avoir retrouvé Jésus dans le Temple ni Marie ni Joseph n’ont compris ce qui s’était passé. Cependant, il signale que « sa mère gardait dans son cœur tous ces événements » (Lc 2, 51). En d’autres termes, qu’elle a considéré ce qui lui arrivait afin d’essayer de découvrir pourquoi le Seigneur l’avait permis. En effet, il existe des réalités que nous ne parviendrons à comprendre pleinement qu’avec le temps. Et Marie, dans son obéissance, a su faire confiance à la volonté de Dieu.
[01]. Benoît XVI, Audience générale, 1er février 2012.
[02]. Pape François, Homélie, 20 janvier 2020.
- Dieu a choisi la folie du monde
- Les voies impensables du Seigneur
- La faiblesse est le mérite du chrétien
LORSQU'il s'agit de réaliser un projet, la logique veut que l'on s'entoure des personnes les plus qualifiées. Si, par exemple, on veut créer une entreprise, on comptera sur l'aide et les conseils d'experts. Et pourtant, Jésus ne semble pas agir ainsi, pendant sa vie terrestre. Paul a écrit aux Corinthiens : "Il n'y a parmi vous ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. Mais ce que le monde tient pour insensé, c’est ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; et ce que le monde tient pour faible, c’est ce que Dieu a choisi pour confondre les forts » (1 Cor 26-27).
On se serait attendu à ce que Jésus appelle les personnes les mieux préparées, connues peut-être pour leur piété et leur connaissance des Saintes Écritures. Mais comme sa mission n'est pas humaine, mais divine, le Seigneur n'a pas suivi ce que le monde considère comme important. Il a choisi d'abord des personnes dont la position était modeste et qui exerçaient l'un des métiers les plus courants de l'époque : la pêche. Saint Matthieu était peut-être, parmi les douze apôtres, celui qui avait le plus de qualités aux yeux de la société de l'époque ; mais ce n'est pas tout à fait vrai non plus, car son travail de collecteur d'impôts faisait de lui, pour reprendre les mots de saint Paul, « ce qui est sans considération et qu’on méprise » (1 Co 28).
« Voilà les disciples élus par le Seigneur ! C’est ainsi que les avait choisis le Christ ; c’est ainsi qu’ils apparaissaient avant que, remplis de l’Esprit Saint, ils ne deviennent les colonnes de l’Église (cf. Gal II,9).
Des hommes ordinaires, avec leurs défauts, leurs faiblesses, plus prodigues de paroles que d’actes. Et pourtant, Jésus les a appelés pour en faire des pêcheurs d’hommes (cr. Gal II, 9), des corédempteurs, des dispensateurs de la grâce de Dieu. » [01]. Les plans divins ne suivent pas la logique humaine. Ainsi, pour être apôtre, l’essentiel n’est pas d'avoir de grands talents, mais d'écouter l’invitation du Christ à le suivre. C'est ainsi qu'Il rayonnera dans nos vies, mettant nos capacités - nombreuses ou peu nombreuses - à son service.
LA LOGIQUE suivie par Jésus qui ne se limite pas aux qualités humaines, se reflète également dans le Sermon sur la montagne. Il y déclare bienheureux celui qui, aux yeux du peuple, était en réalité le plus malheureux : le pauvre, celui qui pleure, celui qui a subi une injustice, le persécuté... (cf. Mt 5,1-12). Les personnes présentes ont certainement été surprises, car jusque-là, elles avaient pensé le contraire. Beaucoup croyaient - comme aujourd'hui - que si la vie leur souriait, c'était parce que Dieu récompensait leurs bonnes actions. En revanche, ils considéraient que le malheur était la conséquence de mauvaises actions. C'est pourquoi ils sont perplexes, car dire que les pauvres sont bénis reviendrait presque à dire que le pécheur obtiendra la plus grande faveur de Dieu.
Si Jésus dépasse le point de vue humain pour montrer que c'est Dieu qui agit, dans le choix de ses disciples, Il nous montre à nouveau la logique divine dans ce discours. Ce n'est pas dans les réalités du monde que nous trouverons le bonheur, mais dans la liberté de s'abandonner à Dieu. Il est donc possible de souffrir de la pauvreté ou de l'injustice tout en étant heureux, car ce ne sont pas les circonstances extérieures qui sont déterminantes, mais la proximité du Christ. Les béatitudes nous indiquent un chemin de bonheur sans attaches, qui ne dépend pas du succès, du plaisir, de l'argent ou du pouvoir. Chez les saints, nous voyons des personnes qui, même si elles ne répondaient pas toujours aux normes du bonheur humain, étaient heureuses sur terre et savaient communiquer leur joie aux autres.
"Dieu, pour se donner à nous, choisit souvent des chemins impensables, peut-être ceux de nos limites, de nos déchirures, de nos défaites"[02]. C'est précisément dans ces situations que le Seigneur nous montre la puissance de son salut. C'est lui qui "garde à jamais la vérité, il rend justice aux opprimés, il donne aux affamés du pain" (Ps 146). Il n'est pas toujours facile d'accepter les revers de cette manière. C'est pourquoi nous pouvons demander à Dieu de nous aider à voir ce que le monde considère comme un malheur comme un chemin qui mène au bonheur.
POURQUOI Jésus brise-t-il tant de schémas ? Il l'a fait avec ceux qu’Il côtoyait lors de son passage sur cette terre et il continue à le faire aujourd'hui avec ceux qui veulent l'écouter sincèrement. Entre autres raisons, parce qu’Il veut nous libérer de notre soif de tout contrôler. Ce qui nous pousse à penser que la mission d'être apôtre et de vivre dans la sainteté dépend uniquement de notre capacité, plus ou moins grande, à planifier, et à réaliser ce plan avec nos forces. Et s'il est vrai que le Seigneur compte sur nos efforts et notre créativité, il est facile de se décourager si nous ne comptons que sur nos propres capacités, et si nous ne laissons pas vraiment Dieu agir. C'est pourquoi Jésus nous invite à dépasser notre autosuffisance et à reconnaître que nous aurons toujours besoin de son aide.
« Dieu a choisi dans le monde ce qui est sans considération et qu’on méprise, ce qui n’est rien, pour réduire à néant ce qui est, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu » (1 Co 1, 28-29). Puis, citant l'Écriture, l'apôtre des Gentils conclut que « celui qui se glorifie, qu’il se glorifie dans le Seigneur" (1 Co 31). Au fond, c’est le mérite dont le chrétien peut se vanter : reconnaître ses faiblesses et ses limites mais, en même temps, savoir qu'il est capable de tout parce qu'il compte sur la grâce de Dieu.
C'est précisément l'attitude manifestée par la Vierge Marie dans le Magnificat : "Mon âme exalte le Seigneur ; mon esprit tressaille de joie en Dieu, mon Sauveur, parce qu’il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante » (Lc 1, 46). Un enfant ne conquiert pas sa mère en se montrant fort et indépendant, mais en reconnaissant qu'il est son enfant, en répondant à son amour avec amour et en demandant son aide avec simplicité. C'est pourquoi nous pouvons nous présenter à notre Mère céleste tels que nous sommes : nous avons besoin du soutien et de la consolation de Dieu. C'est ainsi que le Seigneur va également réaliser de grandes choses dans nos vies.
[01] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 2.
[02] François, Audience, 29 janvier 2020.
- Fruit de l'intimité avec Dieu
L’UNE DES premières fois que Jésus, au début de sa vie publique, s’est rendu à la synagogue de Nazareth, ses voisins ont été surpris et ont commenté entre eux : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ? » Nous pouvons supposer que le Seigneur connaissait les gens qui s’y trouvaient ; peut-être même avait-il travaillé pour certains d’entre eux et y avait-il de nombreux amis. De leur côté, ses concitoyens savaient que Jésus était juste, mais ils ne l’avaient jamais vu prêcher ou faire des miracles. Ils ne s’attendaient pas à ce qui se passait ce jour-là. Alors ils murmurèrent : « N’est-il pas le charpentier ? […] Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? Et ils étaient profondément choqués à son sujet » (Mc 6, 3).
À plusieurs reprises, les évangélistes nous disent que Jésus-Christ était plein de sagesse. Luc le montre lorsqu’il raconte la conversation avec les docteurs dans le Temple : « Et tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses » (Lc 2, 47). À la fin du récit de sa vie cachée à Nazareth, il ajoute : « Il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52). Plus tard, au cours des années de sa vie publique, sa personne et son enseignement ont suscité l’étonnement autour de lui : « Jamais un homme n’a parlé de la sorte ! » (Jn 7,46). La sagesse de Jésus l’a conduit à enseigner différemment des Scribes et des Pharisiens : il s’est placé lui-même au-dessus de la Loi qu’ils interprétaient et du Temple dans lequel ils pratiquaient leur culte.
Jésus est venu parce qu’il a voulu nous transmettre la sagesse de Dieu, qui est plus profonde que la riche connaissance que nous pouvons acquérir humainement ; une sagesse qui est à la portée de tout bon cœur. « Pour être vraiment sage, prêchait un jour saint Josémaria, il n’est pas nécessaire d’avoir une grande culture, car le Seigneur distribue sa sagesse “à pleines mains à ceux qui le cherchent avec un cœur droit” » [01] Nous pouvons demander à l’Esprit Saint de nous accorder ce don, qui nous amène à voir la réalité avec un regard divin. « Parfois, nous voyons les choses selon notre goût ou selon la situation de notre cœur, avec amour ou avec haine, avec envie… Non, ce n’est pas l’œil de Dieu. La sagesse est ce que l’Esprit Saint opère en nous pour que nous voyions toutes choses avec les yeux de Dieu » [02].
REMPLIR notre vie de cette sagesse divine n’est pas une question de posséder de grandes connaissances humaines, ce n’est pas quelque chose qui dépend directement de nos qualités ou de notre engagement personnel. C’est avant tout un don que le Seigneur nous fait comme fruit de l’intimité avec lui. « Il y a une connaissance qui ne peut être atteinte que par la sainteté : et il y a des âmes obscures, ignorantes, profondément humbles, pleines d’abnégation, saintes, avec un merveilleux sens surnaturel, avec une connaissance surprenante qui réside surtout dans la connaissance de Dieu et dans son amour » [03].
Saint Paul rappelle que la sagesse authentique nous permet de connaître la volonté de Dieu et de nous comporter de telle sorte que notre « conduite soit digne du Seigneur, et capable de lui plaire en toutes choses ; par tout le bien que vous ferez, vous porterez du fruit et vous progresserez dans la vraie connaissance de Dieu » Col 1, 9-10). L’apôtre des Gentils comprend l’Évangile comme une sagesse qui « n’est pas la sagesse de ce monde, la sagesse de ceux qui dirigent ce monde et qui vont à leur destruction. Au contraire, ce dont nous parlons, c’est de la sagesse du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, établie par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire » (1 Co 2, 6-8).
Dans leur vie avec le Christ, les apôtres ont progressivement acquis cette sagesse divine. Leur relation avec lui a laissé en chacun d’eux un sentiment de sagesse et de prudence, de douceur et de magnanimité, de connaissance profonde de la réalité, qui serait perfectionné par l’envoi de l’Esprit Saint. Nous aussi, nous pouvons recevoir ce don de nombreuses manières, notamment dans les sacrements. Lorsque nous recevons le Seigneur dans la communion, ou lorsque nous passons du temps en prière, nous entrons dans une relation intime avec lui qui nous permet de recevoir la sagesse divine et d’être ainsi des contemplatifs au milieu du monde.
AVEC LA SAGESSE, souligne l’Écriture, « tous les biens me sont venus (Sg 7, 11). Ce don est si précieux que le roi Salomon l’a préféré à tout le reste : « Aussi j’ai prié, et le discernement m’a été donné. J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi. Je l’ai préférée aux trônes et aux sceptres ; à côté d’elle, j’ai tenu pour rien la richesse ; je ne l’ai pas comparée à la pierre la plus précieuse ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable, et, en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. Plus que la santé et la beauté, je l’ai aimée ; je l’ai choisie de préférence à la lumière, parce que sa clarté ne s’éteint pas » (Sg 7, 7-10).
Guidés par elle, nous apprenons à vivre avec Dieu en toutes circonstances, en nous donnant à nos frères et sœurs, car « c’est précisément cette totale gratuité de l’amour qui est la vraie sagesse » [04]. Chaque jour nous offre une multitude de moments pour vivre selon ce don de Dieu. Lorsque deux époux « se disputent et ne se regardent pas ou, s’ils se regardent, ils se regardent avec un visage tordu : est-ce la sagesse de Dieu ? Non ! En revanche, s’ils disent : “L’orage est passé, faisons la paix”, et qu’ils commencent à avancer dans la paix : est-ce la sagesse ? Oui ! […] Et cela ne s’apprend pas : c’est un don de l’Esprit Saint » [05].
Jésus n’a pas pu rester longtemps à Nazareth. La visite s’est terminée brusquement en raison de l’hostilité de certains de ses voisins. Sa sagesse n’a pas ému tout le monde, bien au contraire : elle a été la cause de leur rejet. Plus tard, il révélera sa sagesse précisément dans un autre scandale : le scandale de la croix. Elle y « manifeste vraiment ce qu’est Dieu, c’est-à-dire la puissance de l’amour qui va jusqu’à la Croix pour sauver l’homme » [06]. Il est probable que la Mère de Jésus accompagnait son Fils ce jour-là à Nazareth et qu’elle a vu avec douleur la méfiance dans les yeux de ses compatriotes. Elle, qui a été le trône ayant eu la Sagesse divine sur ses genoux, peut nous aider à accepter ce don dans nos vies également.
[01]. Saint Josémaria, Dialogue avec le Seigneur.
[02]. Pape François, Audience générale, 9 avril 2014.
[03]. Saint Josémaria, Dialogue avec le Seigneur.
[04]. Benoît XVI, Audience générale, 29 octobre 2008.
[05]. Pape François, Audience générale, 9 avril 2014.
[06]. Benoît XVI, Audience générale, 29 octobre 2008.
- Prendre soin des personnes les plus démunies
- Dieu met le feu dans notre vie pour que nous la donnions
- Pour aller à la rencontre du monde
NOMBREUX sont les personnages de la Sainte Écriture qui exhortent à prendre soin des plus faibles. « Partager ton pain avec celui qui a faim, dit Isaïe, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement » (Is 58, 7). Partager son pain, donner un foyer, fournir des vêtements. Dieu, par l’intermédiaire du prophète, propose ces trois gestes qui permettent de couvrir les besoins les plus fondamentaux de l’homme : reprendre des forces avec la nourriture, se sentir aimé dans un lieu et vivre avec la dignité des enfants.
L’Écriture nous dit une fois après l’autre que Dieu compte sur notre créativité pour aider les gens rencontrant des difficultés à satisfaire ces besoins par eux-mêmes. En fait, lorsque Jésus a regardé une foule affamée, il n’a pas donné à ses disciples un plan détaillé pour résoudre le problème, mais a dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Lc 9, 13). C’étaient ses seules instructions. Il voulait que les apôtres réfléchissent à la manière de le faire, qu’ils mettent à contribution leurs talents et qu’ils s’efforcent de trouver des ressources dans cette situation. Et bien que le fruit de leur travail soit insuffisant — « nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons » (Lc 9, 13) — tous ont finalement été rassasiés.
Jésus continue d’accomplir des miracles similaires lorsque nous offrons notre aide à quelqu’un dans le besoin. Il ne multipliera probablement pas toujours les pains, mais il accomplira un plus grand miracle : il apportera la lumière à sa vie. C’est-à-dire qu’il ne satisfera pas seulement sa faim matérielle, mais aussi sa faim spirituelle, ses besoins les plus profonds : se sentir aimé, accompagné, écouté. « Si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi » (Is 58, 10). Avec les ressources matérielles que nous pouvons fournir, nous refléterons la lumière de Dieu. Par le pain et le vêtement, l’autre percevra qu’il y a quelqu’un pour qui il est important, qui écoute sa demande : « Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : “Me voici” » (Is 58, 9).
C’EST AINSI que le psalmiste définit celui qui vit à l’écoute des besoins de ceux qui l’entourent : « Son cœur est confiant, il ne craint pas : il verra ce que valaient ses oppresseurs. À pleines mains, il donne au pauvre ; à jamais se maintiendra sa justice, sa puissance grandira, et sa gloire ! (Ps 111, 8-9). Et il ajoute qu’il n’aura rien à craindre, car il est inébranlable dans le Seigneur. Ce mode de vie se nourrit de la conviction que c’est Dieu qui agit et met le feu dans notre vie pour que nous la donnions aux autres.
Cette attitude est compatible avec l’expérience de notre propre faiblesse. En effet, saint Paul, qui a œuvré sans relâche pour les chrétiens de son temps, raconte qu’à son arrivée à Corinthe, il s’est présenté « dans la faiblesse, craintif et tout tremblant ». Et il précise que sa prédication n’était pas fondée sur ses propres qualités de persuasion : « Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient » (1 Co 2, 1-4). L’état physique et mental de Paul a dû aider les Corinthiens à comprendre que ce qu’ils entendaient venait de Dieu.
« Une ville située sur une montagne ne peut être cachée », dit Jésus au Sermon sur la montagne, « et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison » (Mt 5, 14-15). Dieu éclaire notre vie, même les ombres qui sont en nous, précisément pour que sa lumière atteigne tout le monde. Lorsque, comme saint Paul, nous faisons l’expérience des difficultés de cette tâche, nous serons réconfortés de savoir qu’« une étincelle, un petit point lumineux, suffit à éclairer une multitude » [01].
SAINT JOSEMARIA nous a rappelé, à maintes reprises, que « notre condition d’enfants de Dieu nous poussera — je le redis — à entretenir un esprit contemplatif au milieu de toutes les activités humaines (être lumière, sel et levain, par la prière, par la mortification, par notre profonde culture religieuse et professionnelle), et ce, afin d’accomplir ce beau programme : être d’autant plus en Dieu que l’on est dans le monde » [02]. Le monde n’est pas un obstacle à la rencontre avec le Seigneur, bien au contraire. C’est le lieu où les chrétiens, unis à Dieu grâce à sa présence et à ses œuvres, contribuent à le faire connaître de tous les hommes. Comme le sel, ils donnent une nouvelle saveur aux réalités terrestres. Comme la lumière, ils répandent au milieu des ténèbres « l’amour de Dieu, la vraie sagesse qui donne un sens à l’existence et à l’action humaines » [03]
« Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? […] Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée » (Mt 5, 13-14). Ces paroles montrent que les disciples ne peuvent pas rester sans rien faire, qu’ils ne peuvent pas être sel ou lumière sans être en contact avec le monde. « Nous avons donc une tâche et une responsabilité à l’égard du don que nous avons reçu : nous ne devons pas retenir cette lumière de la foi, qui est en nous par le Christ et l’action de l’Esprit Saint, comme si elle était notre propriété » [04]. Dieu frappe doucement, sans cesse, aux portes de notre cœur, pour le remplir de sa lumière et de sa force, et pour répandre cette charité autour de nous, selon les besoins de chacun.
Lorsque Jésus commence sa vie publique, la Vierge Marie semble occuper une position discrète. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle était absente. Elle n’a pas fait de grands discours ni d’interventions exceptionnelles, mais son cœur maternel était attentif à son Fils et aux apôtres. Et lorsque vint le temps de la Passion, sa présence au pied de la croix fut l’une des plus grandes consolations que Jésus reçut. Nous pouvons demander à Dieu que, comme notre Mère, nous sachions aussi donner du réconfort — saveur et lumière — à la vie de ceux qui nous sont proches.
[01]. Saint Josémaria, Crecer para adentro, n° 261.
[02]. Saint Josémaria, Forge, n_ 240.
[03]. Benoît XVI, Angélus, 6 février 2011.
[04]. Pape François, Angélus, 5 février 2017.
APRÈS avoir prononcé les béatitudes, Jésus poursuit le Sermon sur la montagne en parlant de la Loi. Dès le début, le Seigneur ne se présente pas comme quelqu’un qui vient abolir ce que Moïse ou les prophètes avaient dit, mais pour donner une plénitude à ces paroles (cf. Mt 5, 17). Et cette plénitude, ce sens plus profond, implique de ne pas comprendre la Loi comme quelque chose d’extérieur, d’étranger à la personne, à laquelle il faut néanmoins faire violence pour l’accomplir ; les préceptes de Dieu sont en fait à l’écoute de notre cœur et sont là pour le changer et le disposer au vrai bonheur.
Déjà le psalmiste affirme que ceux qui gardent les préceptes du Seigneur « et le cherchent de tout cœur » (Ps 118, 2) seront bénis. Le Livre du Siracide souligne également que Dieu « connaît toute action humaine » (Si 20) : il ne reste pas seulement à la surface de l’acte, mais se soucie aussi de l’intention avec laquelle il a été accompli. Jésus ne veut pas que nous soyons mus par le simple désir d’accomplir, car cette attitude ne nous unit pas aux autres, mais conduit au formalisme : exécuter ce qui est établi extérieurement, mais sans percevoir le bien que cela fait pour sa propre vie. Le Seigneur nous invite donc à être animés par un amour comme le sien, qui a souvent été capable d’être au-dessus de la Loi elle-même.
« La nouveauté de Jésus consiste essentiellement dans le fait que lui-même remplit les commandements de l’amour de Dieu, de la puissance de l’Esprit Saint qui habite en lui. Et nous, par la foi au Christ, nous pouvons nous ouvrir à l’action de l’Esprit Saint, qui nous rend capables de vivre l’amour divin. Par conséquent, chaque précepte devient vrai en tant qu’exigence de l’amour, et ils se rejoignent tous en un seul commandement : aimer Dieu de tout son cœur et aimer son prochain comme soi-même » [01]
TOUT AU LONG de l’histoire, il y en a eu qui concevaient la Loi comme une imposition arbitraire de Dieu. Cette mentalité conduit à penser que la seule raison pour laquelle il convient de s’y conformer est qu’il l’a établi ainsi, de sorte que l’on pourrait dire : « Dieu a dicté un commandement, mais il aurait pu tout aussi bien décréter son contraire ». Cette approche nous empêche de percevoir la bonté des préceptes divins et la profonde rationalité qui les sous-tend : ils ne sont pas des caprices, mais répondent au désir du bien présent dans la nature humaine.
Il ne s’agit donc pas de concevoir les commandements comme des impositions arbitraires, mais « comme un instrument de liberté, qui m’aide à être plus libre, qui m’aide à ne pas être esclave des passions et du péché. […] Quand on cède aux tentations et aux passions, on n’est pas maître et protagoniste de sa vie, mais on devient incapable de la gérer » [02]. Dieu, avec sa Loi, nous trace un chemin qui satisfait la soif d’épanouissement que nous avons tous ; un chemin par lequel nous devenons de plus en plus maîtres de nous-mêmes parce que notre liberté augmente de plus en plus. C’est pourquoi la gravité du péché n’est pas tant le non-respect d’une règle que le dommage que nous nous infligeons à nous-mêmes : nous perdons le rôle de leader dans notre vie et nous laissons nos passions nous dominer.
Comme le disait saint Josémaria : « La liberté acquiert son sens authentique lorsqu’on l’exerce au service de la vérité qui rachète, lorsqu’on en use pour rechercher l’Amour infini d’un Dieu qui nous libère de toutes les servitudes » [03]. Les commandements du Seigneur n’oppriment pas la liberté, bien au contraire : « C’est la lex perfecta libertatis (cf. Jc 1, 25) : la loi parfaite de la liberté, comme l’Évangile lui-même, parce que tout se résume dans la loi de l’amour, et pas seulement comme une norme extérieure qui nous commande d’aimer, mais aussi comme une grâce intérieure qui nous donne la force d’aimer » [04].
DANS SON DISCOURS, Jésus, en plus de montrer la plénitude de la Loi — un chemin qui se parcourt avec le cœur et qui nous rend libres — nous invite à réfléchir sur l’origine du mal. La loi mosaïque interdisait le meurtre et l’adultère, mais le Christ va plus loin : « Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement » (Mt 5, 22) ; « tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5, 28). La plénitude de la Loi, l’Évangile nouveau prêché par Jésus-Christ, ne concerne donc pas seulement les actes extérieurs, mais aussi les mouvements internes de la personne : affections, désirs, émotions…
L’enseignement de Jésus vise la racine du péché. Le meurtre est précédé par le désir de nuire à autrui. L’adultère est la conséquence du rejet de son propre conjoint et du désir de posséder une autre personne. Ces maux sont d’abord conçus dans l’intimité de chacun. Et une fois qu’ils ont pris racine dans le cœur, ils s’extériorisent par des actes concrets. C’est pourquoi le Seigneur nous encourage à tourner notre regard vers notre intérieur et à réfléchir aux motifs qui animent nos actions. Comme il le dira à une autre occasion : « Ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Car c’est du cœur que proviennent les pensées mauvaises : meurtres, adultères » (Mt 15, 18-19).
Saint Josémaria a insisté sur la nécessité d’un examen de conscience pour pouvoir reconnaître l’origine de nos péchés. Pour cette raison, nous pouvons penser : « Examine attentivement ta conduite. Tu verras que tu es chargé d’erreurs, et que ces erreurs te font du tort à toi, et peut-être aussi à ceux qui t’entourent […]. Tu as besoin d’un bon examen de conscience quotidien, qui te conduise à des résolutions concrètes d’amélioration, parce que tu ressens une douleur réelle de tes fautes, de tes omissions et de tes péchés » [05]. Dieu, avec sa grâce, nous aidera à accueillir dans notre âme la plénitude de la Loi que son Fils a révélée. Nous pouvons adresser à la Sainte Vierge Marie ces paroles du fondateur de l’Opus Dei : « Si quelque chose en moi te déplaît, Seigneur, dis-le-moi, et nous l’arracherons ! » [06].
[01]. Benoît XVI, Angélus, 13 février 2011.
[02]. Pape François, Angélus, 16 février 2020.
[03]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 27.
[04]. Mgr Ferdinand Ocariz, Lettre pastorale, 9 janvier 2018.
[05]. Saint Josémaria, Forge, n° 481.
[06].Ibid., n° 108.
- La consolation de l’écoute de Jésus
IL ARRIVAIT fréquemment aux pharisiens de discuter avec Jésus. En une de ces occasions, ils l’ont en plus tenté en lui demandant un signe du ciel. Bien qu’ils aient probablement déjà été témoins de quelques miracles, ils n’étaient pas encore satisfaits. Peut-être attendaient-ils une manifestation plus spectaculaire de la venue du Royaume de Dieu (cf. Lc 17, 20-21), ou bien ils cherchaient une nouvelle occasion de mal interpréter ce nouveau signe.
Cette attitude contraste avec celle des apôtres. Il leur suffisait d’être avec Jésus et de l’écouter pour reconnaître que le Royaume de Dieu était déjà venu. Lorsque, après le discours sur le Pain de Vie, beaucoup de disciples ont cessé de suivre le Christ, saint Pierre a dit au nom des apôtres : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6, 68-69). Ils n’avaient pas besoin de grands prodiges pour croire en lui : ils se contentaient de ce qu’ils avaient entendu de ses lèvres.
Pour tous les chrétiens, les paroles du Seigneur ont toujours été d’un grand réconfort, surtout lorsqu’elles sont lues à la sainte messe. Le prêtre embrasse le livre après la proclamation de l’Évangile, en signe d’amour et de reconnaissance : ce qui y est écrit vient de la Révélation. Le Christ, avec sa parole, se rend présent au milieu des fidèles. « La liturgie est le lieu privilégié de l’écoute de la parole divine, qui rend présents les actes salvateurs du Seigneur, mais c’est aussi le lieu où se déroule la prière communautaire célébrant l’amour divin. Dieu et l’homme se rencontrent dans une étreinte de salut, qui culmine précisément dans la célébration liturgique » [01]. Nous pouvons demander à Jésus que nous sachions écouter ses paroles à la messe avec la même ardeur et la même simplicité que les apôtres.
IL NOUS ARRIVE PARFOIS de souhaiter, comme les pharisiens, que le Seigneur accomplisse un signe plus spectaculaire lorsque nous sommes confrontés à une difficulté. Nous ressentons alors le besoin d’une plus grande consolation pour nous aider à vivre sereinement cette situation. Cependant, dans l’Écriture Sainte et dans les sacrements, nous avons déjà ces signes qui nourrissent et ravivent notre foi. Ce sont les voies privilégiées par lesquelles Jésus lui-même vient à notre rencontre pour nous offrir son amour et sa proximité. « Les sacrements expriment et réalisent une communion effective et profonde entre nous, car en eux nous rencontrons le Christ Sauveur et, à travers lui, nos frères et sœurs dans la foi. Les sacrements ne sont pas des apparences, ils ne sont pas des rites, ils sont la force du Christ » [02].
Accueillir la proximité que le Seigneur nous offre dans les sacrements nous conduira à écouter sa voix en toutes circonstances. Il nous parle « à travers les événements de la vie quotidienne, à travers les joies et les souffrances qui l’accompagnent, à travers les personnes qui t’entourent, à travers la voix de ta conscience, assoiffée de vérité, de bonheur, de bonté et de beauté » [03]. Jésus est toujours à nos côtés, il nous parle et nous écoute. L’assurance de partager notre vie avec lui nous libère des peurs et nous remplit d’espérance. « Qu’importe que se dressent contre toi le monde entier et toute sa puissance ? Toi…, va de l’avant ! — Répète les paroles du psaume : “Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrais-je ?… Si consistant adversum me castra, non timebit cor meum, même si je me vois entouré d’ennemis, mon cœur ne fléchira pas” » [04]. Nous pouvons donc nous demander : est-ce que j’essaie de laisser mes soucis entre les mains de Jésus, surtout lorsque je participe à la sainte messe ?
LA SIMPLICITÉ des apôtres leur a permis de voir dans les miracles et les paroles de Jésus le signe de sa mission messianique. En revanche, l’orgueil de certains pharisiens les empêchait de le reconnaître. En effet, si le Seigneur dit qu’aucun signe ne sera donné à cette génération, la vérité est qu’un autre signe leur sera offert plus tard : la résurrection du Christ. Pourtant, même face à cette preuve, ils n’abandonnent pas leur incrédulité. Même s’ils ont appris des gardes ce qui s’était passé (cf. Mt 28, 11-14), ils ont préféré s’accrocher à leurs propres idées plutôt que de reconnaître leur erreur. Cela accomplit ce qu’il avait dit auparavant : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus » (Lc 16, 31).
Comme l’a écrit saint Pierre : « Dieu s’oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce » (1 P 5, 5). L’humilité nous permet de reconnaître que nous ne serons pas toujours, humainement parlant, à la hauteur des circonstances, et de faire confiance à la force que le Seigneur nous donne. « J’utilise souvent l’exemple, disait saint Josémaria, de la poussière qui est soulevée par le vent pour former un nuage doré là-haut, parce qu’il admet les reflets du soleil. De la même manière, la grâce de Dieu nous porte haut, et réverbère en nous toute merveille de bonté, de sagesse, d’efficacité, de beauté, qu’est Dieu. Si toi et moi, nous reconnaissons être poussière et misère, bien peu de chose, le Seigneur fera le reste. C’est une considération qui remplit mon âme » [05]. Ce n’est pas d’abord par nos bonnes œuvres que nous conquérons le cœur de Jésus, mais en le laissant remplir notre vie et en reconnaissant les dons qu’il nous a faits. Nous pouvons donc demander à sa Mère l’humilité de ne pas mettre d’obstacle à l’action de Dieu dans notre âme, afin que lui aussi puisse faire de grandes choses dans notre vie.
[01]. Benoît XVI, Audience générale, 5 octobre 2005.
[02]. Pape François, Audience générale, 6 novembre 2013.
[03]. Saint Jean Paul II, Discours, 5 juin 2004.
[04]. Saint Josémaria, Chemin, n° 482.
[05]. Saint Josémaria, Lettre 2, n° 4.
LA VOLONTÉ du Seigneur est de partager sa vie divine avec l’humanité. Dieu charge Moïse de transmettre ce désir aux enfants d’Israël : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint » (Lv 19,2). L’appel à la sainteté est également présent dès le début dans la prédication de Jésus. Sur les rives de la mer de Galilée, le Maître propose aux foules un modèle de vie élevé : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).
Ces mots peuvent paraître surprenants, car il n’y a pas un jour où nous ne ressentons pas notre imperfection, nos limites et nos erreurs. Connaissant, même superficiellement, la faiblesse qui nous accompagne habituellement, il est facile de s’inquiéter : comment puis-je aspirer à la perfection dont parle Jésus ? Ou plutôt, de quel type de perfection le Seigneur parle-t-il ? Ce n’est certainement pas un perfectionnisme humain, mais la manière d’être d’un Dieu qui est amour, gratuité et miséricorde. Cette certitude a fait s’exclamer saint Josémaria : « Donne-moi, Seigneur, l’amour avec lequel tu veux que je t’aime » [01]. L’amour n’est pas une ressource propre, mais un don que nous recevons de Dieu qui nous le fait le partager. « Celui qui accueille le Seigneur dans sa propre vie et l’aime de tout son cœur est capable d’un nouveau départ. Il réussit à accomplir la volonté de Dieu : réaliser une nouvelle forme de vie animée par l’amour et destinée à l’éternité » [02].
S’efforcer de se remplir de la sainteté et de la perfection de Dieu, si différentes de ce que nous imaginons, n’est pas un objectif inatteignable, car nous avons l’aide de l’Esprit Saint. « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Co 3, 16), rappelle saint Paul aux Corinthiens. « La sainteté chrétienne n’est pas d’abord notre propre réussite, mais le fruit de la docilité […]. L’Esprit Saint peut nous purifier, nous transformer, nous modeler jour après jour » [03].
AVEC L’INCARNATION de Dieu en son Fils Jésus-Christ, cet idéal de perfection n’est pas abstrait, mais prend un corps. Dans le Christ, Dieu s’est fait chair pour être proche de chaque être humain, pour nous révéler son amour infini d’une manière très compréhensible. Dans son Fils, il nous appelle à une vie de proximité, de communion avec lui. « La sainteté de Dieu nous est communiquée dans le Christ » [04]. Jésus est la source de toute sainteté, car « tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce » (Jn 1, 16).
Notre perfection ne consiste donc pas seulement à poursuivre des objectifs que l’on atteint après beaucoup d’efforts. Même si ces objectifs sont présents, la perfection à laquelle Dieu nous appelle consiste plutôt à nous ouvrir pour partager ce chemin avec Jésus, à le suivre de près, à vivre comme il a vécu, et à témoigner de cette joie. « Le grand secret de la sainteté se ramène à ressembler de plus en plus à Lui, le seul et le plus aimable Modèle » [05]. Si nous laissons Jésus habiter en nous, nous apprendrons à vivre comme de véritables enfants de Dieu, car, comme l’enseigne saint Josémaria, la sainteté n’est rien d’autre que « la plénitude de la filiation divine » [06].
Dans chaque Eucharistie, où nous revivons la mort et la résurrection de Jésus, nous proclamons cette sainteté qui est Dieu lui-même : « Saint, Saint, Saint, est le Seigneur, Dieu de l’univers ». Lui, qui est trois fois saint, nous permet de participer à sa propre sainteté. En nous donnant son Corps et son Sang, nous pouvons réaliser ce qui serait totalement impossible par nos seules forces : devenir un avec le Christ, jusqu’à la pleine identification avec lui. Nous recevons donc, dans le Seigneur, toutes les richesses de Dieu, comme nous le rappelle saint Paul : « Tout est à vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 22-23).
LA SAINTETÉ que Dieu nous donne, en nous rendant un peu plus semblables à lui, est orientée vers un dévouement libre et généreux envers nos frères. Jésus nous exhorte à aimer comme il nous a aimés, en cherchant à remplir de notre amour le vide des cœurs qui nous entourent. « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui » (Mt 5, 38-48). La proposition de Jésus est si radicale qu’elle inclut quelque chose qui, humainement parlant, semble une chimère : aimer ses ennemis. C’est-à-dire ceux qui nous ont offensés, qui ne pensent pas comme nous, qui nous compliquent la vie ou qui nous sont tout simplement désagréables. Si cela « dépendait uniquement de nous, ce serait impossible. Mais rappelons-nous que lorsque le Seigneur demande quelque chose, en même temps il nous en fait le don » [07]. Et non seulement il nous aide, mais il nous a aussi donné un exemple en demandant pardon pour ceux qui l’ont crucifié (cf. Lc 23, 34).
Saint Josémaria écrivait : « Si nous devons aimer aussi nos ennemis — je veux dire ceux qui nous placent parmi leurs ennemis, car je ne me sens l’ennemi de rien ni de personne — à plus forte raison devons-nous aimer ceux qui ne sont qu’éloignés, ceux qui nous sont moins sympathiques, ceux qui, par leur langue, leur culture ou leur éducation, semblent être à l’opposé de nous-mêmes » [08]. Ainsi, la véritable sainteté se concrétise dans le fait d’aimer une personne qui nous contrarie ou qui dit du mal de nous, dans le fait de saluer quelqu’un qui, selon nous, ne le mérite peut-être pas, ou dans le fait de pardonner lorsque quelque chose nous a blessés. « C’est la nouveauté de l’Évangile, qui change le monde sans bruit » [09] De plus, nous devrons nous aussi souvent demander pardon, à tort ou à raison, afin de rétablir l’unité, ce qui est le plus important. Nous pouvons nous tourner vers Marie pour qu’elle nous aide à aimer nos frères et sœurs de tout cœur.
[01]. Saint Josémaria, Forge, n° 270.
[02]. Benoît XVI, Angélus, 20 février 2011.
[03]. Pape François, Homélie, 23 février 2014.
[04]. Saint Jean Paul II, Homélie, 18 février 1996.
[05]. Saint Josémaria, Forge, n° 752.
[06]. Saint Josémaria, Lettre 10, n° 8.
[07]. Pape François Angélus, 20 février 2022.
[08]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 230.
[09]. Benoît XVI, Angélus, 18 février 2007.