- Jésus nous soutient dans notre faiblesse
- Les tentations visent la conscience de notre filiation divine
- Le démon veut nous inciter à nous méfier de Dieu
CHAQUE ANNÉE, le premier dimanche de Carême, l’Église nous invite à méditer sur les tentations subies par Jésus. La première fois que nous avons entendu cette histoire, nous avons peut-être été surpris que le Dieu fait homme lui-même ait été mis à l’épreuve de cette manière. Jésus l’accepte, entre autres raisons, pour que, même lorsque nous sommes tentés, nous puissions être sûrs de sa compagnie et de sa compréhension. C’est ce qui est arrivé, par exemple, à Sainte Catherine de Sienne. Après une nuit où elle avait beaucoup souffert, elle demanda : « Mon Seigneur, où étiez-vous lorsque mon cœur était troublé par tant de tentations ? Et elle a entendu : “J’étais dans ton cœur même” » [01].
Jésus lutte en nous, avec nous et pour nous. Quelle paix que de savoir que nous pouvons vivre nos difficultés à ses côtés ! «Rends-moi la joie d'être sauvé; que l'esprit généreux me soutienne » s'exclame le psalmiste. « Le Christ a été tenté par le diable et dans le Christ vous avez été tentés », écrit saint Augustin, « car le Christ a pris votre chair et vous a donné son salut, il a pris votre mortalité et vous a donné sa vie, il a pris vos insultes et vous a donné les honneurs, et maintenant il prend votre tentation pour vous donner la victoire » [02].
Parfois, lorsque nous pensons à notre faiblesse, nous pouvons nous remplir de tristesse. Cependant, le Christ, qui était Dieu parfait et homme parfait, a voulu lui aussi subir la tentation ; il a voulu franchir ce seuil pour nous accompagner. « Le Seigneur est notre modèle ; c’est pourquoi, étant Dieu, il s’est laissé tenter, afin que nous soyons remplis de courage, afin que nous soyons assurés - avec lui - de la victoire. Si vous ressentez le tremblement de votre âme dans ces moments-là, parlez à votre Dieu et dites-lui : “Aie pitié de moi, Seigneur, car tous mes os tremblent, et mon âme est troublée” (Ps 6, 3 et 4). C’est lui qui te dira : “N’aie pas peur, car je t’ai racheté et je t’ai appelé par ton nom : tu es à moi” (Is 43,1) » [03].
« SI TU ES LE FILS DE DIEU » (Mt 4, 3) : c’est ainsi que le diable tente Jésus à deux reprises. C’est avec les mêmes mots qu’il a été insulté par ceux qui l’ont conduit à la croix. Au fond, toutes les tentations ont à voir avec la filiation divine, elles veulent l’ébranler, la remettre en cause. Le diable attaque là où il peut faire le plus de mal, il interroge la partie la plus profonde de nous. Évidemment, certaines tentations nous invitent à la paresse, à la colère, au confort… Mais derrière ces embrouilles, notre condition d’enfant de Dieu est remise en question. « Esclavage ou filiation divine : voilà le dilemme de notre vie. Ou enfants de Dieu ou esclaves de l’orgueil, de la sensualité, de cet égoïsme angoissé » [04].
« Soit l’enfer, soit la fuite, il n’y a pas de juste milieu » [05], comme le disait aussi le saint Curé d'Ars. Le remède consiste donc à revenir sans cesse à notre condition d’enfant. Notre consolation est la confiance en ce que Dieu peut faire, lui qui, en bon Père, veut le meilleur pour nous. Dans les yeux d’un enfant, les difficultés ne sont que des moments où il comprend qui est son père. Certes, il peut s’agir de moments moins agréables, mais l’enfant sait qu’ils sont passagers, qu’il peut être sûr que la paix viendra. Pour celui qui compte sur l’aide de Dieu, « les tentations et les obstacles que le diable met sur son chemin l’aident davantage, car c’est Sa Majesté qui combat pour lui » [06]. « Comment dois-je me comporter à l’heure de la tentation ? a écrit Saint Josémaria dans quelques notes. Ad majora natus sum… [Je suis né pour quelque chose de plus grand]. Pour l’Amour qui nous attend au Ciel » [07].
« COMME UN GÉNÉRAL compétent qui assiège une forteresse, le diable étudie les faiblesses de l’homme qu’il essaie de vaincre » [08]. Cependant, confiants dans le fait que Dieu est plus fort, nous pouvons, en ce temps de Carême, nous pencher sur ses marques d’amour pour nous, qu’il nous a laissées en la personne de son Fils. Nous voudrions percevoir jusqu’au plus petit geste du Christ marchant vers Jérusalem pour donner sa vie. Le tentateur, quant à lui, essaie de nous mentir et de nous faire croire en sa bonté. Il l’a fait avec nos premiers parents et avec le nouvel Adam. « Méfiez-vous de Dieu », nous murmure-t-il, « s’il était vraiment votre Père, vous n’auriez pas faim, vous ne seriez pas en difficulté, vous ne seriez pas sur la croix ».
Le diable a tenté le Seigneur en disant : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent du pain » (Mt 4, 3). Et c’est précisément Jésus qui s’est fait pain pour que nous ne manquions jamais de la nourriture qui donne la vie. Le diable a aussi provoqué le Seigneur en disant : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas » (Mt 4, 6). Et Dieu n’a pas voulu éviter la mort de son Fils pour nous sauver. En effet, dans chaque tentation, le diable cherche à nous persuader avec la plus grande escroquerie de l’histoire : nous convaincre que Dieu ne nous aime pas, qu’il nous trompe.
Avec des mots de saint Josémaria, nous pouvons demander à Marie le courage de savoir que nous sommes des enfants au milieu de la faiblesse, parce que nous voulons jouir de l’amour de Dieu. « Mère ! — Appelle-la fort, très fort. — Elle t’écoute, elle te voit en danger peut-être, et elle t’offre, ta Mère la Vierge Marie, avec la grâce de son Fils le refuge de ses bras, la douceur de ses caresses ; et tu te sentiras réconforté pour de nouveaux combats » [09].
[01]. Saint Catherine de Sienne, Le Dialogue, partie II, ch. III.
[02]. Saint Augustin, Commentaire du Psaume 60.
[03]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 20.
[04]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 38.
[05]. Saint Curé d’Ars, Sermon sur la persévérance.
[06]. Sainte Thérèse d’Avila, Livre des fondations, 11, 7.
[07]. Saint Josémaria, schéma d’une méditation, août 1938, cité dans Chemin, édition historico-critique, p. 338.
[08]. Saint Thomas d’Aquin, Sur le Notre Père.
[09]. Saint Josémaria, Chemin, n° 516.
- Le désert et la montagne, des lieux de silence
- Dieu nous divinise dans la prière
- Dieu nous révèle progressivement son mystère
LA LITURGIE de dimanche dernier nous présentait Jésus et le diable face à face dans le désert. En ce deuxième dimanche de Carême, en revanche, nous nous rendons au Mont Thabor pour assister au glorieux événement de la Transfiguration du Seigneur. Si dans le désert « nous voyons Jésus pleinement humain, qui partage avec nous même la tentation », sur le Thabor « nous le contemplons comme le Fils de Dieu, qui divinise notre humanité » [01]. Pourtant, malgré le contraste, les deux événements anticipent le mystère pascal : « La lutte de Jésus avec le tentateur prélude au grand duel final de la Passion, tandis que la lumière de son corps transfiguré anticipe la gloire de la Résurrection » [02].
Le désert et la montagne ont en commun d’être des lieux reculés, où règne la solitude. C’est vers eux que Jésus se retire, mû par l'Esprit Saint, pour prier le Père. L’Écriture Sainte nous montre que dans ces espaces, vides de tout bruit, Dieu se révèle d’une manière particulière. C’est pourquoi nous avons tous besoin d’espaces et de temps de silence dans lesquels, en faisant taire les bruits qui nous enveloppent, nous pouvons favoriser un recueillement intérieur dans lequel le murmure de Dieu se fait entendre. « Le silence est capable d’ouvrir un espace intérieur au plus profond de notre être, pour que Dieu y habite, pour que sa Parole demeure en nous, pour que l’amour pour lui s’enracine dans notre esprit et notre cœur et anime notre vie » [03].
Il est normal de ressentir une certaine peur du silence, car il nous oblige à rentrer en nous-mêmes pour découvrir la vérité de notre existence. Il est également normal qu’au début, nous ayons du mal à réduire le niveau de bruit dans ces moments-là. Mais lorsque nous le recherchons au milieu de l’agitation quotidienne, au milieu des allées et venues souvent accélérées, nous ouvrons un chemin vers la présence de Dieu. Le Seigneur attend souvent notre silence pour se révéler.
PIERRE, Jacques et Jean, montant sur le Thabor, sont plongés de manière inattendue dans la prière de Jésus. Ils avaient vu le visage du Maître de nombreuses fois dans le passé ; ils l’avaient regardé pendant qu’il priait, qu’il prêchait la venue du Royaume ou qu’il guérissait de nombreux malades. Peut-être avaient-ils vu se refléter sur le visage du Christ les sentiments qui remplissaient son cœur. Au sommet du Thabor, cependant, ils voient d'une manière nouvelle ce visage bien-aimé.
Jésus révèle sa gloire aux trois amis : « Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. » (Mt 17, 2). La vue du corps glorieux du Seigneur leur fit une telle impression que Pierre, sans savoir ce qu'il disait, s'exclama avec enthousiasme : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » (Mt 17, 4). Les disciples se sont sentis exaltés. « La prière est l'élévation de l'âme vers Dieu » [04], dit saint Jean Damascène, dans une expression reprise par le Catéchisme de l'Église ; c’est un espace de silence devant Dieu, où nous allons pour nous remplir de lui, pour étancher notre soif.
Les disciples ont été saisis par ce qu’ils ont vu sur le Thabor. « La prière nous donnera une bonne, humble et sainte déification, écrivait saint Josémaria, et nous pourrons travailler dans tous les milieux […]. Par cette suite continue et persévérante du divin, notre Seigneur nous donnera à pleines mains la richesse de ses dons, la bonne divinisation » [05]. « En même temps, une prière étrangère à la vie n’est pas saine. Une prière qui nous éloigne du caractère concret de la vie devient du spiritualisme ou, pire, du ritualisme. Rappelons que Jésus, après avoir montré sa gloire à ses disciples sur le Mont Thabor, ne veut pas prolonger ce moment d’extase, mais descend de la montagne avec eux et reprend son chemin quotidien. Car cette expérience devait rester dans leurs cœurs comme la lumière et la force de leur foi ; une lumière et une force aussi pour les jours à venir : les jours de la Passion.» [06]
COMME cela s’était produit lors du baptême du Seigneur dans le Jourdain, ainsi, sur le Mont Thabor, « toute la Trinité est apparue : le Père dans la voix, le Fils dans l’homme, l’Esprit dans la nuée lumineuse » [07]. Surpris par ce qui se passe sous leurs yeux, les trois disciples de Jésus reçoivent une révélation qu’ils mettront plus longtemps à comprendre : que le Dieu unique est, en même temps, une Trinité de personnes. Le mystère de Dieu nous est progressivement révélé dans la prière, souvent préparée par la lecture spirituelle et la formation personnelle. De cette manière, nous ouvrirons la voie à l’Esprit Saint pour qu’il purifie progressivement notre idée de Dieu et nous apprenne à le traiter avec simplicité et confiance. L’Esprit Saint fera de nous des « hommes et des femmes transfigurés » [08], qui se seront laissé régénérer, corriger et consoler.
Alors que Pierre parlait encore, « lorsqu'une nuée lumineuse les recouvrit, et du sein de la nuée une voix se fit entendre, disant: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me complais : écoutez-le !" En entendant cela, les disciples tombèrent la face contre terre et furent saisis d'une grande frayeur. » (Mt 17, 5-6). Ce sont des paroles et des moments que les apôtres n’ont jamais oubliés. Unis à la prière de Jésus, nous découvrons nous aussi la merveille de l'écoute et de la compréhension de notre condition d'enfants de Dieu. « La prière est la relation vivante des enfants de Dieu avec leur Père infiniment bon, avec son Fils Jésus-Christ et avec l’Esprit Saint […] C’est être habituellement en présence de Dieu, trois fois saint, et en communion avec lui » [09]. Marie, qui s’est laissé modeler intérieurement par la grâce, peut nous aider à trouver ces moments de silence dans lesquels nous pouvons approfondir notre condition d’enfant.
[01]. Benoît XVI, Angélus, 17 février 2008.
[02]. Ibid.
[03]. Benoît XVI, Audience générale, 7 mars 2012.
[04]. Saint Jean Damascène, De fide orthodoxa, 3, 24.
[05]. Saint Josémaria, Lettres 2, n° 54.
[06]. François, Audience, 9-VI-2021
[07]. Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, c. 45, a. 4, ad 2.
[08]. Saint Jean Paul II, Homélie, 11 mars 2001.
[09]. Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2565.
LES PHARISIENS et les scribes murmuraient entre eux. Ils ne supportaient pas que le Seigneur rencontre des pécheurs publics. Mais Jésus, qui connaissait leurs pensées, a voulu raconter trois paraboles pour qu’ils comprennent mieux ce qu’est l’amour de Dieu. Il a d’abord raconté la parabole du berger qui abandonne son troupeau pour retrouver la brebis perdue (cf. Lc 15, 4-7). Ensuite, il a raconté l’histoire de la femme qui a parcouru toute la maison pour trouver la drachme perdue (cf. Lc 15, 8-10). Enfin, il s’est attardé sur une histoire plus longue : celle du fils prodigue et du père miséricordieux (cf. Lc 15, 11-32).
« Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient”. Et le père leur partagea ses biens » (Lc 15,11-12). Après avoir tout rassemblé, il est parti pour un pays lointain. Il voulait changer complètement de vie : il ne supportait plus la discipline de la maison paternelle. Il pensait qu’en donnant libre cours à ses passions, il obtiendrait enfin le bonheur auquel il aspirait. Mais dès qu’il eut dépensé sa fortune, il retrouva la solitude et l’ennui. « Il prend de plus en plus conscience que cette vie n’est pas encore la vie et que, s’il continue ainsi, la vie s’éloignera de plus en plus. Tout est vide : maintenant aussi, l’esclavage de faire les mêmes choses réapparaît »[01].
Il est si désespéré qu’il commence à garder des porcs et « il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien » (Lc 15,16). C’est alors qu’il se rendit compte que son niveau de vie était encore plus bas que celui de ces animaux. « Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! […] Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » (Lc 15,17.20). « La vie humaine est un perpétuel retour vers la maison de notre Père, prêchait saint Josémaria, à l’aide de la contrition, cette conversion du cœur, qui suppose le désir de changer et la ferme décision d’améliorer notre vie. Cela se traduira, logiquement, par des œuvres de sacrifice et de don de soi. Revenir à la maison du Père au moyen de ce sacrement du pardon où, en confessant nos péchés, nous nous revêtons du Christ et devenons ainsi des frères, membres de la famille de Dieu » [02]
DEPUIS que son fils cadet est parti, le père n’est plus le même. Il se demandait souvent : « Qu’est-ce qu’il est devenu, où est-il, va-t-il bien ? » Chaque jour, il montait sur la terrasse dans l’espoir de voir son fils revenir par la route. Des mois passèrent jusqu’à ce qu’un jour, il aperçoive au loin quelqu’un qui s’approchait de sa ferme. Bien que de loin il semblât impossible de reconnaître qui c’était, pour le père, c’était lui. « Il corut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » (Lc 15,20).
Le père attendait ce moment au plus profond de son cœur. Voilà pourquoi il est incapable de se retenir. Lorsque le fils commence le discours qu’il avait préparé pour obtenir son pardon – « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi » — il ne semble même pas écouter. Les mots choisis ne l’intéressent pas. Tout ce qu’il veut, c’est fêter ce moment en grand : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons » (Lc 15, 22-23). Il ne veut pas que son fils subisse des reproches en se souvenant de ses péchés passés. C’est pourquoi il lui offre un accueil chaleureux et confortable. Le père aurait pu dire : « Très bien, mon fils, rentre à la maison, retourne au travail, va dans ta chambre, prépare-toi et mets-toi au travail ! Et cela aurait été un bon pardon, mais non, Dieu ne sait pas pardonner sans faire la fête ! Et le père fait la fête, pour la joie qu’il ressent parce que son fils est revenu »[03].
Face à l’étreinte de son père, le fils reconnaît que le bonheur d’être avec son père est bien plus profond que celui qu’il pourrait tirer d’autres plaisirs. Et ce bonheur est aussi plus sûr, car même ses péchés ne l’ont pas empêché de le retrouver : « Tu as raison : ta misère est profonde ! Livré à toi-même, où en serais-tu à présent, où serais-tu parvenu ?… “Seul un Amour rempli de miséricorde est capable de m’aimer encore”, reconnaissais-tu. — Rassure-toi : Il ne te refusera ni son Amour, ni sa Miséricorde, pourvu que tu le cherches »[04].
PENDANT tout ce temps, le fils aîné est resté à la maison. Il passait ses journées à travailler à la ferme, attentif aux besoins de son père. Cependant, son cœur s’était éloigné de la réalité. Souvent, surtout lorsque les journées étaient plus intenses, il ne pouvait empêcher son imagination de s’envoler vers l’endroit où se trouvait son frère. Parfois, il se sentait même coupable de vouloir quitter la maison paternelle, car il ne devait pas le faire : il devait répondre aux attentes qui reposaient désormais sur lui seul, le fils unique.
Il était peut-être plongé dans ces pensées lorsque, revenant d’une journée passée aux champs, il entendit de la musique et des chants. Surpris, il appela l’un des assistants de la ferme pour savoir ce qui se passait. « Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé » (Lc 15,27). Indigné, il refuse de participer à la fête. Ce n’est que lorsque son père est sorti à sa rencontre qu’il a lâché : « Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis » (Lc 15,29).
Le père souffre de savoir que son fils n’est pas heureux, qu’il vit les obligations du foyer paternel de manière légaliste : « j’ai obéi, je mérite une récompense ». Malgré tout, le père ne le critique pas et ne lui reproche pas cette attitude. Il lui répond simplement : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15,31). « Ce n’est pas en quittant la maison du Père que nous sommes libres, rappelle le prélat de l’Opus Dei, mais en assumant notre condition de fils »[05]. Vivre librement dans la maison paternelle est quelque chose de bien plus grand que n’importe quel veau gras. C’est pourquoi nous pouvons demander à notre Mère que nous sachions jouir de notre condition de fils, en sachant revenir auprès de notre Père aussi souvent que nécessaire.
[01] Benoît XVI, Homélie, 18-III-2007.
[02] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 64.
[03] François, Angélus, 27 mars 2022.
[04] Saint Josémaria, Forge, n° 897.
[05] Mgr Fernando Ocáriz, Lettre pastorale, 9 janvier 2018.
- Traverser les temps d’épreuve avec Dieu
- Les besoins de la Samaritaine
C’EST PEUT-ÊTRE après son émotion pour la libération de l’esclavage que le peuple d’Israël, torturé par la soif, a commencé à murmurer contre Moïse : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » (Ex 17, 3) Bien qu’ils aient été témoins des merveilles de Dieu, sa présence est devenue moins évidente et voilà qu’au fil du temps ils sont assaillis par le doute : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? » (Ex 17, 7). Ils cherchent des preuves sensibles qui les confirment sur leur chemin, ils ont besoin d’affermir leur foi. Le Seigneur dit alors à Moïse de frapper un rocher, « il en sortira de l’eau, et le peuple boira ! » (Ex 17,6).
Dans la vie de tout un chacun, il y a des moments difficiles. Nous aimerions que tout se passe toujours bien, sans que des événements imprévus ne viennent perturber nos plans, mais la réalité n’est pas celle-là. Comme le peuple d’Israël, nous pouvons traverser des situations où nous avons l’impression que Dieu s’est retiré. Nous sommes alors vaincus par des obstacles extérieurs ou envahis par une tristesse intérieure. Mais nous pouvons nous réconforter en sachant qu’aucune épreuve n’est plus grande que la force du Seigneur. Quelle que soit la force de notre soif de paix, de tranquillité ou de sécurité, Dieu ne cessera de veiller sur chacun de ses enfants. Parfois, lorsque tout tourne mal, il nous vient spontanément à l’esprit : « Seigneur, vois comment tout s’écroule pour moi, tout, tout… ! C’est alors le moment de rectifier : avec toi, j’irai de l’avant avec assurance, car tu es la force même : quia tu es, Deus, fortitudo mea »[01].
Même s’il n’est pas très facile de se rendre compte du fonctionnement de la providence, surtout au milieu des tribulations, Dieu est toujours à l’œuvre en nous. « La désolation provoque un “ébranlement de l’âme” : quand on est triste, c’est comme si l’âme était ébranlée ; elle nous tient éveillés, favorise la vigilance et l’humilité et nous protège du vent du caprice. Ce sont des conditions indispensables pour progresser dans la vie, et donc aussi dans la vie spirituelle »[2]. Derrière chaque épreuve se cache quelque chose que le Seigneur veut nous dire, tout comme la soif a permis aux Israélites de grandir dans leur confiance en Dieu.
COMME le peuple d’Israël, Jésus a connu la soif. Après s’être mis en route pour la Galilée, il doit passer par la Samarie. Alors que les disciples cherchent de la nourriture, le Seigneur, « fatigué par la route » (Jn 4, 6), s’assoit sur la margelle d’un puits. Une Samaritaine vient puiser de l’eau et il lui demande : « Donne-moi à boire » (Jn 4 ,7). Commence alors une conversation qui va changer la vie de cette femme.
Jésus était fatigué et avait soif. Cependant, il est intéressant de noter qu’à aucun moment dans le récit il n’est fait mention de l’eau qu’il a bue. Lorsque ses disciples arrivent avec de la nourriture, il leur dit : « Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas […] Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4, 32.34). Devant quelqu’un dans le besoin, Dieu ne peut contenir sa soif d’âmes, plus grande que sa soif physique. Jésus ne pouvait satisfaire sa fatigue et sa faim qu’en annonçant son Évangile à ceux qu’il rencontrait et cherchait sur son chemin. Après tout, c’est pour cela qu’il est venu sur terre. « La soif de Jésus n’était pas tant de boire de l’eau que de trouver une âme endurcie. Jésus avait besoin de rencontrer la Samaritaine pour lui ouvrir le cœur : il lui a demandé de boire pour révéler la soif qui était dans son propre cœur »[03].
Il peut souvent nous arriver la même chose qu’à Jésus. Après une journée de travail exigeante, nous sommes fatigués et aspirons à un repos bien mérité. Mais sur le chemin du retour, nous rencontrons des personnes qui ont également besoin de nous : un conjoint ou un enfant qui mérite toute notre attention et nos soins, un frère ou une sœur qui a besoin de notre aide, un ami qui cherche à nous parler… Dans ces moments-là, il peut y avoir un désir légitime de protéger une bonne partie de notre espace personnel et de notre temps. Mais l’eau qui nous satisfait vraiment, c’est l’amour et le service des personnes qui nous entourent. Jésus nous donne ainsi la vraie joie, celle qui est le fruit du partage de notre vie avec les autres [04].
LORS DE CE DIALOGUE à côté du puits, la Samaritaine a reconnu en Jésus le Messie. C’est pourquoi, dès qu’elle l’a entendu, « laissant là sa cruche, elle revint à la ville et dit aux gens : “Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ?” » (Jn 4, 28-29). L’Évangile poursuit en disant que « beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de la femme » (Jn 4, 39).
À aucun moment, nous ne lisons que Jésus a exhorté la Samaritaine à annoncer sa présence ; il ne lui a donné aucune charge explicite ou mission spéciale, comme il le ferait avec d’autres personnes, à commencer par les apôtres. Proclamer ce qu’elle avait vécu était simplement quelque chose qui jaillissait du cœur de la femme. Elle ressent le besoin de communiquer à ses concitoyens la merveille dont elle vient d’être témoin, la paix qui naît de la certitude que Dieu la connaît comme personne d’autre en ce monde et, pour cette raison, elle s’adresse à lui : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait » (Jn 4, 39). Le panorama que Jésus lui a ouvert l’incite à aller à la rencontre de ses connaissances. « L’idéal de l’amour de Dieu et des autres, écrivait le prélat de l’Opus Dei, nous pousse à cultiver l’amitié avec de nombreuses personnes : nous ne faisons pas de l’apostolat, nous sommes des apôtres ! Ainsi va l’« Église en marche » dont parle souvent le pape, qui nous rappelle l’importance de la tendresse, de la magnanimité, du contact personnel » [05].
Cependant, ce n’est pas la femme qui a changé les autres Samaritains. Ce qu’elle a fait, c’est amener Jésus auprès de ses concitoyens. Et ceux-ci, lorsqu’ils ont rencontré le maître venu de Galilée, lui ont demandé de rester plus longtemps. « Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : “Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde” » (Jn 4, 41-42). Telle est la mission de l’apôtre - : placer les personnes devant Jésus et se mettre en retrait. Et c’est ce que fait aussi notre Mère : « C’est toujours par Marie que l’on va et que l’on “revient” à Jésus »[06].
[01] Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 213.
[02] François, Audience, 16-XI-2022.
[03] François, Angélus, 23-III-2014
[04] Cf. saint Josémaria, Forge, n° 591.
[05] Mgr Fernando Ocáriz, Lettre pastorale du 14 février 2017, nº 9.
[06] Saint Josémaria, Chemin, n° 495.
- Un guide pour orienter notre vie
- Pour être dans le Royaume de Dieu
DE NOMBREUSES questions ont été posées à Jésus pendant son séjour sur terre. À plusieurs reprises, elles l’ont été dans le but de déformer ses propos. En effet, ces questions ne répondaient pas à un désir sincère de connaître la vérité ; elles étaient simplement motivées par l’envie, par le désir d’avoir quelque chose à lui reprocher publiquement. Cependant, dans l’Évangile, nous voyons aussi des gens qui s’approchent du Seigneur avec simplicité. C’est le cas d’un scribe qui, voyant qu’il répondait bien aux questions des pharisiens et des sadducéens, lui demanda : « Quel est le premier de tous les commandements ? » (Mc 12, 28). Contrairement aux questions précédentes, ce scribe ne s’est pas approché de lui animé de mauvaises intentions. Il voulait obtenir de cet homme très sage une réponse à une question cruciale, qui faisait d’ailleurs l’objet d’un débat permanent entre les rabbins de l’époque. Un juif pieux devait respecter plus de six cents règles. Il était donc logique de se demander quel était le précepte qui les surpasse tous.
L’attitude sincère de ce scribe peut inspirer la mission des chrétiens d’aujourd’hui. Témoin des merveilles de Jésus, il avait pour mission de raconter l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Son témoignage, exempt de préjugés, a dû aider beaucoup de ses contemporains à faire tomber les barrières qui les séparaient du Seigneur. Il nous montre que pour s’approcher de Jésus, il ne faut pas s’accrocher à des idées préconçues, ni le chercher pour affirmer un point de vue déjà élaboré. « Le péché des pharisiens, écrivait saint Josémaria, n’était pas de ne pas voir Dieu dans le Christ mais de se replier volontairement sur eux-mêmes ; de ne pas tolérer que Jésus, qui est la lumière, leur ouvrit les yeux »[01]. Pour l’écouter, il faut maintenir une disposition ouverte à transformer nos propres jugements à la lumière de sa parole salvatrice.
LA MANIÈRE directe dont le scribe a posé sa question laisse supposer qu’il s’agissait d’un sujet sur lequel il s’interrogeait depuis longtemps. Nous pourrions dire que cet homme s’interrogeait sur ce qui était vraiment important dans la vie. Et c’est en fait quelque chose que tout le monde veut savoir. Nous avons besoin de points de repère, de guides pour nous orienter dans notre façon de vivre : « Il nous est peut-être arrivé de nous demander comment répondre à tant d’amour de Dieu ; nous avons peut-être désiré voir clairement exposé un programme de vie chrétienne »[02].
Il arrive que nous cherchions des réponses à des questions qui ont déjà reçu une réponse. En effet, Jésus répond au scribe par des paroles que son interlocuteur connaissait probablement par cœur, car il s’agit de la partie essentielle de la Loi que Dieu a donnée au peuple par l’intermédiaire de Moïse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force » (Mc 12, 29-30 et cf. Dt 6,4-5). En même temps, Jésus relie ce précepte à un autre, également connu des Juifs : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mc 12, 31 et Lv 19, 18). Il nous montre ainsi que les deux commandements sont si profondément unis qu’ils ne font plus qu’un.
« L’amour de Dieu est la première chose qui nous est commandée, disait saint Augustin, et l’amour du prochain la première chose à pratiquer […] Vous qui ne voyez pas encore Dieu, en aimant votre prochain vous serez dignes de le voir. L’amour du prochain purifie les yeux pour voir Dieu, comme le dit clairement : “Si vous n’aimez pas votre prochain que vous voyez, comment aimerez-vous Dieu que vous ne voyez pas ?” (1 Jn 4, 20) »[03]. Aimer les gens qui nous entourent est le moyen d’aimer le Seigneur de tout notre cœur. C’est le guide que Jésus a donné au scribe et dont lui-même nous donnera plus tard la mesure : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34).
APRÈS que Jésus a répondu à la question du scribe, nous constatons à nouveau que l’homme s’est approché du Seigneur dans une bonne intention. En effet, sa réaction est enthousiaste et satisfaite : « C’est bien, Maître » (Mc 12, 32). Cette joie face à la perspective que Jésus avait mise devant ses yeux a conduit le Seigneur lui-même à affirmer : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » (Mc 12,3 4).
Ce n’est pas une mince louange. Pour nous aussi, il serait très réconfortant d’entendre de la bouche de Jésus que nous ne sommes pas loin de la seule chose qui vaille la peine : être avec lui dans son Royaume. C’est ce que nous demandons lorsque nous prions le Notre Père : « Que ton règne vienne ». Cette formulation nous permet de comprendre que ce n’est pas nous qui allons l’approcher : c’est plutôt le Royaume qui vient à nous, « C’est Dieu qui prend l’initiative. Et quand nous le cherchons, nous trouvons cette réalité : c’est lui qui nous attend pour nous accueillir, pour nous donner son amour »[04].
Mais le Christ n’a pas ouvert les portes de son Royaume pour que nous y soyons des sujets. Le Seigneur veut que nous régnions avec lui : « Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon Trône, comme moi-même, après ma victoire, j’ai siégé avec mon Père sur son Trône » (Ap 3, 21). En effet, les auteurs des Psaumes prévoyaient déjà que les fils d’Adam étaient destinés à être couronnés de gloire et d’honneur (cf. Ps 8, 5-6). Avec l’enseignement de Jésus, nous comprenons encore mieux qu’il en sera ainsi pour ceux qui aiment pleinement leur prochain, car tel était le mode de vie du Seigneur : régner en servant. La Vierge Marie a compris que Dieu écarte les puissants du trône pour exalter les humbles (cf. Lc 1, 52), qui sont ceux qui savent servir. C’est pourquoi elle a été couronnée Reine de l’univers.
[01] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 71.
[02] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 88.
[03] Saint Augustin, In Ioannis Evangelium, 17, 8.
[04] Pape François, Discours, 18 mai 2013.
- Jésus nous libère de l'aveuglement.
LE PROPHÈTE SAMUEL se trouve dans la maison de Jessé. Le Seigneur lui a annoncé que parmi ses fils se trouve le futur roi d'Israël. Lorsque l'aîné de la famille, Eliab, se présente, Samuel pense qu'il sera l'élu, mais Dieu lui dit : "Ne regarde pas son aspect, ni sa grande taille, car je l'ai rejeté. Les yeux de Dieu ne sont pas comme les yeux de l'homme. L'homme regarde l'apparence, mais le Seigneur regarde le cœur" (Sam 16,7). Jessé présente ses sept fils, mais aucun d'entre eux n'est l'élu. Ce n'est qu'à l'arrivée de David, qui gardait le troupeau, que le Seigneur dit à Samuel : "Lève-toi et oins-le. C'est lui l'élu" (S 16,12).
Dieu nous invite à aller au-delà des apparences, c'est-à-dire à aller au-delà des premières impressions qu'une personne peut avoir sur nous. Lorsque nous rencontrons quelqu'un, nous dressons parfois rapidement un mur parce que nous pensons qu'il ou elle ne correspond pas à nos critères d'affinité. Mais cette attitude nous empêche d’apprendre de la manière d'être de cette personne. Ni son père, ni ses frères n'avaient certainement pas imaginé que David, le plus jeune, serait choisi pour une mission centrale dans l'histoire d'Israël. Regarder dans le cœur des autres, comme le fait le Seigneur, nous conduit à découvrir leur vraie valeur, qui est bien plus grande que nous ne le pensons.
Le prélat de l’Opus Dei écrit : « La compréhension, fruit de la charité, de l’amour, « comprend » : elle « voit » d’abord, non les défauts ou les fautes, mais les vertus et les qualités des autres.» [01] L'affection permet de se concentrer plus facilement sur le positif. Cependant, il n'est pas toujours facile de dépasser les apparences. Malgré nos efforts pour regarder le cœur, nous pouvons avoir des réactions d'incompréhension à l'égard des autres. C'est le moment de demander l'aide du Seigneur, sans se décourager, pour pouvoir dire avec le psalmiste : "Tu as dilaté mon cœur" (Ps 119,32).
AVANT le choix du Seigneur, David était un simple berger. En effet, lorsque Samuel est venu chez lui, il était en train de paître le troupeau (cf. Sam 16,11). Après avoir reçu l'onction du prophète, il a été envahi par l'esprit du Seigneur. Désormais, il n'est plus seulement un berger d'animaux, mais il doit prendre soin du peuple d'Israël. Auparavant, il veillait à ce que les brebis ne s'éloignent pas du troupeau et ne soient pas attaquées par les bêtes ; désormais, son principal souci est de veiller à ce que les Israélites soient sur le bon chemin et se tiennent à l'écart des fausses lumières. Une mission qu'il pourra mener à bien car Dieu, le vrai berger, l'a choisi.
Il me conduit dans des sentiers droits", écrira David, "à cause de son nom. Même si je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi ; ton bâton et ta houlette me rassurent" (Ps 23, 3-4).
Bien qu'il soit le berger d'Israël, David lui-même s'écarte parfois du chemin. Une expérience qui nous arrive plus ou moins à tous. Nous pouvons parfois ressentir une incohérence entre ce que nous devrions être et ce que nous sommes, entre ce que nous disons et ce que nous faisons. Cependant, dans la vie de David, il y a un fil conducteur : le dialogue avec Dieu. À tout moment, dans la victoire comme dans la défaite, il cherche à se tourner vers le Seigneur, car il sait que tout ce qu'il a vient de lui. Il est berger d'Israël non pas parce qu'il l'a mérité par ses mérites, mais parce que Dieu, en regardant dans son cœur, l'a choisi. « L'expérience du péché ne doit donc pas nous faire douter de notre mission, disait saint Josémaria. (...) Le pouvoir de Dieu se manifeste dans notre faiblesse. Il nous aide à lutter, à combattre nos défauts, encore que nous sachions que nous n’emporterons jamais une victoire complète dans notre vie terrestre. La vie chrétienne est un perpétuel commencement et recommencement, un renouvellement de chaque jour.»[02]
Même si nous sommes faibles, nous pouvons nous convertir et être source de l'amour inconditionnel de Dieu pour les autres, car il nous rend dignes d'être aimés au-delà de notre propre péché. Sa miséricorde ne s'exprime pas seulement comme un pardon face à la misère humaine, elle n'est pas une exception pour ceux qui se trompent, mais elle exprime l'ampleur de l'amour de Dieu, qui est antérieur à l'expérience du péché : "Tu n'étais pas encore né, le monde n'existait pas encore, et je t'aimais déjà. Depuis que j'existe, je t'aime"[03]. La miséricorde de Dieu nous définit en quelque sorte : elle est à l'origine de notre être et à l'origine de sa providence tout au long de notre vie. C'est avec cet amour que David est choisi, pardonné et confirmé dans sa mission ; et c'est avec cet amour qu'il est appelé à être le berger d'Israël.
DE LA DESCENDANCE de David naîtra le Messie, le berger qui ne conduira pas seulement le peuple d'Israël, mais qui sauvera toute l'humanité. Il sera lui-même la lumière du monde, celui qui conduira les hommes hors des ténèbres pour chercher ce qui plaît au Seigneur (cf. Ep 5,8). Avec le péché, "nous devenons aveugles et nous nous sentons mieux dans l'obscurité, alors nous avançons, sans voir, comme des aveugles, en avançant comme nous pouvons. Laissons entrer en nous l'amour de Dieu, qui a envoyé Jésus pour nous sauver, et (...) aidons-nous à voir les choses avec la lumière de Dieu, avec la vraie lumière et non avec les ténèbres que le seigneur des ténèbres nous donne"[04]. De même que lorsqu'une pièce est éclairée, on peut en distinguer les objets, avec la venue du Messie, les ténèbres disparaissent et il est possible d'embrasser les bonnes œuvres.
Lorsque Jésus a rendu la vue à un aveugle de naissance, le miracle était en fait bien plus grand qu'une guérison corporelle. "Il lui demande : "Crois-tu au Fils de l'homme ? "Il répondit : "Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? répondit-il. Jésus lui dit : "Si tu l'as vu, c'est lui qui te parle. Et il dit : "Je crois, Seigneur. Et il se prosterna devant lui" (Jn 9, 35-38). Le Christ a guéri sa cécité pour que, le voyant, il reconnaisse qu'il est le Messie. Cet homme, en contemplant le visage de Jésus, n'a pas seulement quitté les ténèbres physiques, mais surtout les ténèbres de l'âme : par sa foi, il a pu accueillir la lumière que le Christ lui offrait. Les pharisiens, en revanche, incapables d'admettre leur aveuglement, se sont fermés à l'action du Seigneur. Jésus leur dit : "Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais maintenant vous dites : "Nous voyons", et votre péché demeure" (Jn 9,41). Nous pouvons nous tourner vers la Sainte Vierge pour reconnaître nos erreurs et permettre à Jésus d'éclairer nos âmes.
[01] Mgr Fernando Ocáriz, Lettre pastorale, 16 février 2023.
[02] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 114.
[03] Alphonse de Liguori, Traité de la pratique de l'amour de Jésus-Christ, 1, 1-5.
[04] François, Homélie, 22 avril 2020.
- L’attente de Jésus à la mort de Lazare.
- Le Seigneur fait sortir Marthe du tombeau.
- La résurrection de Lazare : accueillir la vie offerte par le Christ.
JÉSUS sait que son heure est proche. Il l’a déjà annoncé à plusieurs reprises à ses disciples (cf. Jn 8, 21 ; 13, 33-38). Malgré ces mises en garde, il est conscient que ce sera un moment difficile à comprendre pour eux. C’est pourquoi, afin d’affermir la foi des apôtres, lorsqu’il reçoit la nouvelle de la maladie de son ami Lazare, il décide d’attendre. Et il explique ce comportement par une raison qui, à première vue, n’en est pas une : Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié » (Jn 11, 4).
Le Seigneur n’est pas insensible à la souffrance de Lazare, ni à celle de ses sœurs. Au contraire, nous le voyons pleurer sur la tombe de son ami, après que Marthe et Marie lui ont ouvert leur cœur et partagé avec lui leurs peines et leurs douleurs. « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » (Jn 11, 21), lui dit crûment Marthe. Nous pouvons comprendre que le Christ n’est pas venu immédiatement après avoir reçu l’appel parce qu’il voulait donner à la souffrance de ces personnes une dimension insoupçonnée.
Marthe savait que Lazare pourrait revenir à la vie « à la résurrection, au dernier jour » (Jn 11, 24), mais elle ne s’attendait pas à jouir à nouveau de la compagnie de son frère dès maintenant. « Jésus aurait pu empêcher la mort de son ami Lazare, mais il a voulu faire sienne notre douleur face à la mort de nos proches et, surtout, il a voulu montrer la domination de Dieu sur la mort. Dans ce passage de l’Évangile, nous voyons que la foi de l’homme et la toute-puissance de Dieu, l’amour de Dieu, se cherchent et finissent par se rencontrer » [01]. Par son attente, Jésus répond à la douleur la plus profonde de ses amis. Non seulement il ramènera Lazare à la vie, mais il leur montrera qu’il a toujours le dernier mot. Celui qui met son espérance en Dieu n’a rien à craindre, car il est « la résurrection et la vie » (Jn 11, 25). « Rien ne peut nous inquiéter, disait saint Josémaria, si nous décidons d’ancrer notre cœur dans le désir de la vraie patrie : le Seigneur nous conduira avec sa grâce et poussera la barque avec un bon vent vers des rivages si clairs » [02].
NOUS pouvons imaginer la tristesse qui a envahi la maison de Béthanie à la mort de Lazare. Cette maison qui avait accueilli tant de moments de joie est maintenant marquée par la tristesse. Marthe et Marie s’aideront mutuellement à supporter cette souffrance, accentuée aussi par l’absence de Jésus, non seulement parce qu’il aurait pu guérir Lazare, mais parce que sa seule présence les remplirait de consolation. C’est pourquoi, « lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, (Jn 11, 20). La tristesse de Marthe ne l’a pas conduite à se replier sur elle-même, à penser continuellement à ce qu’elle ne comprenait pas et qui la remplissait d’amertume. Elle est simplement allée dire au Christ la raison de sa tristesse : « Si tu avais été ici… » (Jn 11, 21). C’est une plainte semblable à celle du psalmiste : « Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur, Seigneur, écoute mon appel ! Que ton oreille se fasse attentive au cri de ma prière ! » (Ps 129, 1-2).
Le premier miracle que Jésus accomplit est, en quelque sorte, celui de faire sortir Marthe du tombeau. Il ne lui reproche pas d’avoir versé des larmes sur la mort de son frère. Dans ce moment de douleur, il lui adresse quelques mots qui cherchent à renforcer la raison de son espérance. « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » (Jn 11, 25-26). Dans ces conditions, nous pourrions dire qu’il ne semble pas que la question soit la plus appropriée. Marthe n’est pas dans les meilleures conditions émotionnelles pour affirmer ce que Jésus lui propose. Pourtant, elle répond : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde » (Jn 11, 27). Au milieu des pleurs, Marthe garde toujours sa foi.
Que son frère soit vivant ou non, elle croit déjà que celui qui est avec le Christ ne mourra pas. La tristesse de la mort de Lazare et l’incompréhension de l’inaction de son ami ne l’empêchent pas de reconnaître que Jésus est le Messie, celui qui donne un sens à sa vie. Saint Josémaria, qui a connu à plusieurs reprises une douleur semblable à celle de Marthe, écrit : « En raison de ma faiblesse, il m’est arrivé de me plaindre auprès d’un ami que Jésus me semblait ne faire que passer… me laissant seul. — Mais j’ai tout de suite réagi par un acte de contrition plein de confiance : non, ce n’est pas vrai, mon Amour ! C’est moi qui, sans nul doute, me suis écarté de toi. Je ne le ferai plus ! » [03]
LORSQUE Jésus arrive au tombeau, il demande aux personnes présentes d’enlever la pierre. Marthe, en revanche, se montre réticente : « Il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là » (Jn 11, 39). Le Seigneur, se souvenant encore de la conversation qu’il avait eue avec elle, lui répondit : « “Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu”. On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : “Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé”. Après cela, il cria d’une voix forte : “Lazare, viens dehors !” Et le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes, le visage enveloppé d’un suaire » (Jn 11, 40-44).
Le Christ ne se résigne pas aux tombeaux que nous nous sommes parfois construits, dans notre cas, avec des erreurs ou des obscurcissements. Comme Lazare, il nous invite à sortir du tombeau pour accueillir la vie qu’il nous offre. « Il nous appelle avec insistance à sortir des ténèbres de la prison dans laquelle nous sommes enfermés, satisfaits d’une vie fausse, égoïste et médiocre » [04]. Mais il compte sur notre liberté pour accepter ou non cet appel. Il ne nous oblige pas à nous lever. Il nous tend la main et attend que nous la prenions. « Lazare a ressuscité parce qu’il a entendu la voix de Dieu : il a voulu sortir aussitôt de l’état où il se trouvait. S’il n’avait pas « voulu » bouger, il serait mort de nouveau. Prends cette résolution sincère : avoir toujours foi en Dieu ; mettre toujours mon espérance en Dieu ; aimer Dieu…, lui qui ne nous abandonne jamais, même si nous sommes aussi décomposés que Lazare » [05].
L’évangéliste conclut cette scène en soulignant que « beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui » (Jn 11, 45). Les apôtres et les deux sœurs comprennent maintenant pourquoi le Seigneur n’a pas décidé de venir plus tôt. Non seulement ils ont renforcé leur foi et leur espérance, mais beaucoup d’autres ont commencé à croire en lui. Désormais, les sœurs de Béthanie seront les témoins de la vie que Jésus offre à ceux qui croient en lui. C’est ainsi que la Vierge Marie a également vécu. Nous pouvons nous inspirer de sa foi pour transmettre aux autres la joie de laisser le Christ entrer dans le tombeau de notre cœur.
[01]. Pape François, 29 mars 2020.
[02]. Saint Josémaria, Amis de Dieu, n° 221.
[03]. Saint Josémaria, Forge, n° 159.
[04]. Pape François, Angélus, 6 avril 2014.
[05]. Saint Josémaria, Forge, n° 211.
- Entrée du Seigneur à Jérusalem
- Le petit âne est plus proche de Jésus
- Comprendre la logique du règne de Dieu
LE SEIGNEUR entre à Jérusalem. Celui qui s’était toujours opposé à toute manifestation publique de louange et s’était caché lorsque le peuple a voulu le faire roi, se laisse aujourd’hui conduire en triomphe. C’est seulement maintenant, alors qu’il sait que la mort est toute proche, qu’il accepte d’être acclamé comme Messie. Jésus sait qu’en réalité il régnera sur la Croix, puisque cette foule qui l’acclame maintenant dans la joie va bientôt l’abandonner et le conduire au Calvaire. Les palmes deviendront des fouets, les branches d’olivier, des épines, les acclamations, des moqueries impitoyables.
La liturgie, par la cérémonie de bénédiction des rameaux et les textes de la messe, dont parmi d’autres le récit de la passion de notre Seigneur, nous montre à quel point la joie et la souffrance sont unies dans la vie de Jésus-Christ. Saint Bernard évoque comment aujourd’hui les rires rejoignent les larmes : l’Église « présente aujourd’hui, d’une manière nouvelle et merveilleuse, la passion et la procession réunies ; étant donné que la procession apporte avec elle des applaudissements ; la passion, des pleurs… » [01].
Jésus entre à Jérusalem et ses habitants déposent leurs vêtements sur le chemin. « “Les feuilles de palmes, écrit saint Augustin, représentent une victoire. Le Seigneur s’apprête à vaincre en mourant sur la Croix. Il s’avance sous le signe de la Croix vers le triomphe remporté sur le diable, prince de la Mort”. Le Christ est notre paix, parce qu’il a vaincu » [02]. La lecture des événements de la Passion a fait défiler devant nous un bon nombre de personnages. À l’époque, peu soupçonnaient la victoire du Christ. Nous pouvons nous demander tout au long de cette semaine où nous allons revivre ces événements : « Où est mon cœur ? À laquelle de ces personnes je ressemble ? » [03] Quelle est ma foi pour contempler les événements capitaux que l’Église nous invite ces jours-ci à approfondir ?
UN AUTRE contraste assez fort apparaît aussi dans la procession triomphale : au milieu de l’enthousiasme superficiel et bruyant, la figure silencieuse d’un âne brille d’un éclat particulier : fidèle et obéissant, il porte le Seigneur. « Un âne a été le trône de Jésus à Jérusalem, faisait considérer saint Josémaria. Remarque la beauté de servir de trône au Seigneur » [04]. Le pauvre animal, avec le trot le plus galant dont il est capable, foule les soies et les pourpres, le lin et les étoffes les plus fines ; les hommes les ont mis là pour honorer le passage du Seigneur. Mais alors que les autres offrent des objets, l’âne se donne lui-même : sur ses reins rugueux, il porte le doux poids de Jésus. À côté de lui, les hommes courent, agitant partout des branches d’olivier vertes, des palmes et des lauriers. Mais personne, pas même les apôtres, n’est aussi proche du Seigneur que lui.
« Si la condition, pour que Jésus règne en ton âme et en la mienne, était qu’il trouve en nous une demeure digne, nous aurions de quoi nous désespérer. Mais “sois sans crainte, fille de Sion : voici venir ton roi, monté sur le petit d’une ânesse”. Voyez de quel pauvre animal Jésus se contente pour trône. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais personnellement cela ne m’humilie pas de me reconnaître âne aux yeux du Seigneur : “J’étais une brute devant toi. Et moi, qui restais devant toi, tu m’as saisi par ma main droite, tu me conduis par le licol”. […] Certes, il existe des centaines d’animaux plus beaux, plus habiles et plus cruels, mais c’est lui qu’a choisi le Christ pour se présenter en roi au peuple qui l’acclamait. Car Jésus n’a que faire de l’astuce calculatrice, de la cruauté des cœurs froids, de la beauté qui brille mais qui n’est qu’apparence. Notre Seigneur aime la joie d’un cœur jeune, la démarche simple, la voix bien posée, le regard limpide, l’oreille attentive à sa parole affectueuse. C’est ainsi qu’il règne dans l’âme » [05].
Pendant cette Semaine Sainte qui commence, nous aimerions avoir une oreille fine pour écouter la voix de Dieu. Non seulement l’oreille, mais tous nos sens. Nous ne voulons manquer aucun geste, aucun mot, aucun sentiment de Jésus au cours de ces journées qui ont rempli de sens notre vie.
« QU’Y-A-T-IL réellement dans le cœur de tous ceux qui acclament le Christ comme Roi d’Israël ? Ils avaient certainement leur idée du Messie, une idée de comment devait agir le Roi promis par les prophètes et longtemps attendu. Ce n’est pas par hasard que, quelques jours après, la foule de Jérusalem, au lieu d’acclamer Jésus, criera à Pilate : « Crucifie-le ! ». Et les disciples eux-mêmes, ainsi que les autres qui l’avaient vu et écouté, resteront muets et perdus. En effet, la plupart étaient restés déçus par la manière dont Jésus avait décidé de se présenter comme Messie et Roi d’Israël. C’est justement en cela que se trouve pour nous aussi le point central de la fête d’aujourd’hui » [06].
L’expérience de ceux qui ont accueilli ce jour-là Jésus avec des palmes peut nous aider à réfléchir à notre idée personnelle sur Jésus et son règne, à ce que nous pensons de son pouvoir et de sa grâce. Il se pourrait, par exemple, que nous aussi nous soyons déçus par la manière dont la Rédemption s’accomplit, par son rythme apparemment si lent. Nous voudrions parfois que Dieu triomphe rapidement, dans une confusion entre ses plans et les nôtres. Nous résistons à accepter que Dieu soit décidé à respecter notre liberté ou celle de ceux qui nous entourent. Son amour est si délicat qu’il ne s’impose pas. Il ne tire pas profit, par exemple, des acclamations du Dimanche des Rameaux ni ne s’en sert à son avantage.
Bien au contraire, « le cœur du Christ est sur une autre voie, sur la voie sainte que seuls lui et le Père connaissent : […] Il sait que pour atteindre le vrai triomphe, il doit faire de la place à Dieu » [07]. Il s’agit de la place pour l’action à la fois silencieuse et puissante de Dieu, qui fait neuves toutes choses à travers l’amour du Fils pour le Père. Il répand et offre cet amour qui va même « jusqu’à la mort et à la mort sur une croix » (Ph 2, 6-8). C’est ainsi que le Seigneur règne. Sur cette voie, nous pouvons contempler l’image de celle qui, la première et la plus fidèle, a suivi Jésus, sa mère : « Vous ne la verrez ni parmi les rameaux de Jérusalem. […] — Mais elle ne fuit pas l’affront du Golgotha : Elle est là iuxta crucem Iesu — sa Mère, tout près de la croix de Jésus » [08]. Nous, par une grâce imméritée, tout près d’elle.
[01]. Saint Bernard, Sermon pour le Dimanche des Rameaux, 1, 1.
[02]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 73.
[03]. Pape François, Homélie, 13 avril 2014.
[04]. Saint Josémaria, notes prises lors d’une réunion de famille, octobre 1965.
[05]. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 181
[06]. Benoît XVI, Homélie, 1er avril 2012.
[07]. Pape François, Homélie, 14 avril 2019.
[08]. Saint Josémaria, Chemin, n° 507.
- Quand la lumière se perd sur le chemin de la vie
- Jésus rencontre les disciples qui reviennent sur leurs pas sur le chemin d’Emmaüs
- Retrouver le sens et la force de la vie dans la prière et les sacrements
PENDANT LE TEMPS PASCAL, la liturgie reprend quelques passages du discours de Pierre aux Israélites le jour de la Pentecôte. L’apôtre, après avoir reçu le don de l’Esprit Saint, rappelle que le roi David avait déjà parlé de la résurrection du Christ : « C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton fidèle voir la corruption » (Ac 2, 26-27).
Les jours de la Passion semblent lointains. Mais Pierre et les autres apôtres s’en souviennent bien : ce furent des jours de ténèbres. Pendant quelques instants, tout ce qu’ils attendaient avait perdu son sens. Mais maintenant, après avoir été témoins de la résurrection de Jésus et avoir reçu le Paraclet, ils peuvent dire avec le roi David : « Tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices ! » (Ps 15, 11).
Les apôtres ont compris que le chemin de la vie n’est pas toujours complètement éclairé. Il peut y avoir des moments où, comme dans la Passion, il nous semble que tout est perdu, et la tristesse nous enveloppe. Mais la certitude que le Christ est vivant nous remplit d’espérance et nous redonne la joie. C’est cette certitude qui nous pousse à marcher même au milieu des ténèbres. Comme les apôtres, il ne nous abandonne pas et ne nous laisse pas voir la corruption, si nous le laissons guider notre vie. « Le Christ n’est pas une figure qui n’a fait que passer, qui n’a existé qu’un certain temps et qui s’en est allée en nous laissant un souvenir et un exemple admirables. Non : le Christ vit. Jésus est l’Emmanuel : Dieu est avec nous. Sa résurrection nous révèle que Dieu n’abandonne pas les siens » 01.
LES DEUX DISCIPLES d’Emmaüs n’ont d’abord pas reconnu la lumière de la résurrection. Au milieu de l’obscurité, ils ont préféré se rendre là où ils se sentaient en sécurité : leur patrie. Ils ont choisi de mettre leur espoir dans ce qu’ils connaissaient déjà : leur maison, leur travail, leurs projets personnels… Tout cela, ils l’avaient abandonné pour suivre Jésus. Mais maintenant que celui qui donnait un sens à leur engagement a apparemment disparu, ils pensent que la seule chose qui leur reste est de retourner à leur vie d’avant.
Alors qu’ils mettent tous leurs espoirs à retrouver leur vie passée, ces disciples, ne parviennent pas à s’ouvrir à la véritable espérance. Sur la route d’Emmaüs, ils avaient un objectif clair, mais à l’intérieur ils se sentaient perdus. Ils avaient entendu dire que des femmes n’avaient pas trouvé le corps de Jésus et que des anges leur avaient dit qu’il était vivant, mais ils ne croyaient pas. Même la confirmation que d’autres disciples avaient vu la même chose ne leur a pas fait changer leurs plans (cf. Lc 24, 22-24). C’est pourquoi, lorsqu’ils quittent Jérusalem et rencontrent le Seigneur, « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24, »16). L’évangéliste note qu’à la question de Jésus sur ce dont ils parlaient, tous deux « s’arrêtèrent, tout tristes » (Lc 24, 17).
Cet état d’esprit des disciples est le même que celui de ceux qui cèdent à la tentation de défaire le chemin parcouru. Dans un premier temps, cette nouvelle direction nous hypnotise avec des « choses belles mais illusoires, qui ne peuvent pas tenir leurs promesses et nous laissent finalement avec un sentiment de vide et de tristesse. Ce sentiment de vide et de tristesse est le signe que nous avons emprunté un chemin qui n’était pas le bon, qui nous a égarés » [2]. En revanche, avec le Seigneur, nous pouvons éclairer le présent, avec ses signes de vie et de mort, pour l’intégrer dans le projet que nous avons commencé avec Lui. La situation d’absurdité et d’obscurité n’est pas la situation définitive, ni une bonne boussole dans les moments de désorientation. À chaque instant, nous avons la possibilité de repartir, de reconnaître Jésus ressuscité qui vient à notre rencontre sur le chemin et nous donne une véritable espérance : tout peut être intégré si nous écoutons à nouveau son invitation à l’écouter et à le suivre. Notre vie n’est pas perdue si nous vivons avec lui. « Seul le Seigneur peut nous donner la confirmation de notre valeur. Il nous le dit chaque jour depuis la croix : il est mort pour nous, pour nous montrer à quel point nous avons de la valeur à ses yeux. Aucun obstacle ou échec ne peut s’opposer à sa tendre étreinte » 03
JÉSUS accueille la tristesse des deux disciples. Il écoute leur déclaration qui montre la cause de leur déception : « Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël » (Lc 24, 21). Le Seigneur « comprend leur douleur, pénètre dans leur cœur, leur inculque un peu de la vie qu’Il porte en lui » 04. Il commence à leur expliquer le vrai sens des Écritures et la nécessité pour le Messie de subir ces souffrances. À chaque parole de Jésus, les deux hommes retrouvent la joie qui avait marqué leur vie de disciples, mais ils ne reconnaissent toujours pas le Seigneur. Ce n’est que lorsqu’ils le voient s’asseoir, rompre et bénir le pain qu’ils comprennent qu’il s’agit du Christ ressuscité lui-même (cf. 24, 31).
Les deux disciples s’étaient mis en route vers Emmaüs pour retrouver leur ancienne vie. Mais ce n’est pas leur réconfort qui leur a redonné espoir, mais leur rencontre avec Jésus : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » (Lc 24, 32). Nous aussi, en écoutant ses paroles dans l’Évangile et en reconnaissant sa présence dans l’Eucharistie, nous pouvons à nouveau expérimenter la joie de marcher avec lui. Une vie de prière sincère et la réception fréquente des sacrements nous permettent de réorienter le cours de notre propre existence, car c’est là que notre intelligence, notre volonté et nos sentiments peuvent se retrouver dans la sérénité et être renouvelés par la grâce. Notre destin n’est pas étranger à Dieu. Même lorsque nous vivons des moments de désorientation, il est à nouveau présent et nous offre un sens plus profond de notre propre chemin. Si nous cherchons refuge dans la chaleur de Jésus ressuscité, nous verrons notre vocation et notre mission de disciples renaître avec force.
La Vierge Marie a elle aussi traversé une obscurité semblable à celle des voyageurs sur le chemin d’Emmaüs. Personne n’a pu été plus peiné qu’elle par la mort de Jésus. Mais sa confiance en Dieu l’a amenée à vivre l’absence de son Fils dans l’espérance, en plaçant sa sécurité dans la victoire finale du Christ sur la mort : elle a su intégrer les moments de la Passion, dans l’anticipation, avec les fruits de la Résurrection. « N’admets pas le découragement dans ton apostolat, écrivait saint Josémaria. Tu n’as pas échoué, pas plus que le Christ n’a échoué sur la Croix. Courage !… Continue d’avancer à contre-courant, protégé par le Cœur Maternel et très Pur de Notre Dame : Sancta Maria, refugium nostrum et virtus ! Vous êtes mon refuge et ma force » 05.
01 Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 102.
02 Pape François, Audience générale, 5 octobre 2022.
03 Ibid.
04 Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 106.
05 Saint Josémaria, Chemin de Croix, XIIIe station, n° 3.