HOMÉLIE XXXVI. (ch. XVI, v. 25-40)
VERS MINUIT, PAUL ET SILAS S'ÉTANT MIS EN PRIÈRE, CHANTAIENT A LA LOUANGE DE DIEU, ET LES PRISONNIERS LES ENTENDAIENT. — TOUT A COUP IL SE FIT UN SI GRAND TREMBLEMENT DE TERRE, QUE LES FONDEMENTS DE LA PRISON EN FURENT ÉBRANLÉS; TOUTES LES PORTES S'OUVRIRENT EN MÊME TEMPS, ET LES LIENS DE TOUS LES PRISONNIERS FURENT ROMPUS.
ANALYSE
01 02 Paul et Silas sont délivrés de leur prison par un tremblement de terre. — Le geôlier de la prison se convertit. 3. Qu'il faut prier la nuit : — Ce que c'est que prier en vérité.
1. Que peut-on trouver d'égal à leurs âmes ? Battus de verges, ils étaient couver fis de blessures, ils avaient subi mille injures, encouru les plus grands dangers, ils étaient attachés au fond d'un cachot; or, même dans cet état, ils ne songeaient pas au sommeil ; ils veillaient, au contraire. Voyez tout l'avantage des tribulations ! tandis que nous autres, couchés dans des lits moelleux, à l'abri de tout danger, nous dormons toute la nuit. Peut-être leur position même les excitait-elle à veiller. Ils ne cédèrent point à la tyrannie du sommeil, à l'accablement de la douleur, à l'abattement de la crainte ; tout cela, au contraire, les animait et les réjouissait. « Vers minuit, ils priaient et chantaient les louanges de Dieu ; les prisonniers les entendaient ». C'était pour eux une chose nouvelle et étonnante. « Tout à coup il se fit un si grand tremblement de terre, que les fondements de la prison en furent ébranlés; toutes les portes s'ouvrirent en même temps et les liens de tous les prisonniers furent rompus ». La terre trembla afin que le geôlier fût éveillé, et les portes s'ouvrirent pour rendre le miracle plus frappant, mais les autres prisonniers ne s'en aperçurent pas, car ils se seraient tous enfuis. « Le geôlier s'étant éveillé et voyant toutes les portes de la prison ouvertes, tira son épée et voulut se tuer, s'imaginant que les prisonniers s'étaient sauvés (27). Mais Paul lui cria à haute voix : Ne « vous faites pas de mal, car nous sommes tous ici (28) ». II admira encore plus la bonté de Paul : il s'étonna de voir un homme qui, pouvant fuir, ne l'avait pas fait, et qui le détournait de se tuer lui-même. « Alors le geôlier ayant demandé de la lumière, entra et se jeta en tremblant aux pieds de Paul et de Silas (29), et les ayant fait sortir, il leur dit : « Seigneurs, que faut-il que je fasse pour être sauvé (30) ? » Voyez jusqu'où allait son admiration ! « Ils lui répondirent : Croyez à Notre Seigneur Jésus-Christ et vous serez sauvé, vous et votre famille (31). Et ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, ainsi qu'à tous ceux qui étaient dans sa maison (32) ». En se hâtant de parler ainsi à leur geôlier, ils montraient toute leur bonté pour lui. « A cette même heure de la nuit, il lava leurs plaies, et aussitôt il fut baptisé avec toute sa famille (33). Puis les ayant menés dans son logement, il leur servit à manger; et il se réjouit avec toute sa maison de ce qu'il avait cru en Dieu (34) ». Il les soigna ainsi comme pour les remercier et leur rendre hommage. « Le jour étant venu, les magistrats lui envoyèrent dire par des huissiers qu'il laissât aller ces prisonniers (35) ». Les magistrats avaient sans doute appris ce qui s'était passé, mais ils n'osaient pas les mettre ouvertement en liberté. « Aussitôt le geôlier vint dire à Paul : Les magistrats ont mandé qu'on vous élargit; sortez donc maintenant et allez en paix (36). Mais Paul dit aux huissiers : Après nous avoir publiquement battus de verges, sans connaissance de cause, nous qui sommes citoyens romains, ils nous ont mis en prison, et maintenant ils nous font sortir en secret. Il n'en sera pas ainsi, mais qu'ils viennent eux-mêmes nous en tirer (37). Les huissiers rapportèrent ces paroles aux magistrats qui eurent peur, ayant appris qu'ils étaient citoyens romains (38). Ils vinrent donc leur faire des excuses, et, les ayant mis hors de la prison, ils les supplièrent de se retirer de la ville (39). Et eux, au sortir de la prison, ils allèrent chez Lydie, et ayant vu les frères, ils les consolèrent et partirent (40) ». Paul ne part point aussitôt après l'ordre des magistrats, peut-être à cause de Lydie et des autres frères, ou bien pour intimider les magistrats en évitant de s'éloigner avec trop de résignation, et aussi pour encourager les fidèles. Ils avaient donc, mes bien-aimés, trois griefs contre les magistrats : ils étaient citoyens romains, non condamnés, et on les avait jetés publiquement en prison. Ainsi les apôtres ne négligent point toutes ces considérations humaines.
Comparons cette nuit à celles que nous passons au milieu des festins, de l'ivresse, de la débauche; celles où notre sommeil est aussi pesant que la mort, ou bien nos veilles plus pénibles que ce sommeil même. Les uns, en effet, quand ils dorment, sont privés de tout sentiment : les autres ne veillent que pour leur perte et leur malheur, à préparer des intrigues, à gagner de l'argent, à combiner des vengeances, à méditer des méchancetés, à repasser les injures qu'ils ont dites ou entendues dans la journée; c'est ainsi qu'ils rallument leur colère et s'excitent à tous les crimes. Voyez comme Pierre dormait : la Providence l'avait voulu; en effet, quand l'ange se présenta, personne ne devait voir ce qui se passait. La délivrance de Paul fut encore disposée pour éviter que le geôlier se tuât lui-même. Pourquoi n'y eut-il pas d'autre miracle ? Parce que cela suffisait pour entraîner et convaincre cet homme qui aurait été dans un grand danger, si Paul avait été délivré autrement; car un miracle nous touche moins que ce qui peut nous sauver : ce qui suivit servait à prouver que le tremblement de terre n'était pas un phénomène ordinaire. Il eut lieu la nuit, parce que rien ne se faisait pour l'ostentation, mais tout pour le salut des hommes. Cet homme n'était pas méchant; il avait mis les apôtres au cachot parce qu'il en avait reçu l'ordre, mais non de son propre mouvement. Pourquoi Paul n'éleva-t-il pas la voix tout d'abord ? Cet homme était plein de trouble et d'émotion et ne l'aurait pas écouté. Aussi quand il le voit prêt à se tuer, il l'arrête et lui crie : « Nous sommes tous là ! » Alors le geôlier, « ayant demandé de la lumière, entra et se prosterna devant Paul et Silas ». Le geôlier tombe aux pieds de ses prisonniers. « Il les fait sortir et leur dit : Seigneurs, que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » En effet, de quoi parlaient les apôtres ? Observez aussi que le geôlier ne les aime pas seulement parce qu'ils l'ont sauvé, mais parce qu'il admire leur puissance.
2. Voyez ce qui se passe de part et d'autre. D'un côté, voilà une servante débarrassée du mauvais esprit, et les magistrats mettent en prison ceux qui l'ont ainsi délivrée du démon : (le l'autre côté, au seul aspect des portes ouvertes, le geôlier ouvre les portes de son coeur, le dégage de tous es liens et allume sa lumière; car cette lumière brillait dans son coeur. Il s'élance et se prosterne, sans demander : Comment cela s'est-il fait ? qu'est-il arrivé ? Il dit aussitôt : « Que dois-je faire pour être sauvé ? Là-dessus, que dit Paul ? Croyez à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vous serez sauvé, vous et votre maison ». Ce que les hommes désirent le plus, c'est que toute leur, famille soit sauvée. « Ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, ainsi qu'à tous ceux qui étaient dans sa maison ». Il lava les plaies de leurs corps, et, eux, celles de son âme; il donna la nourriture temporelle et reçut la nourriture spirituelle. « Et il se réjouit ». Cependant tout se réduisait à des paroles et à de grandes espérances ; mais c'était une preuve, qu'il avait la foi et que tout lui était remis. Qu'y a-t-il de pire, de plus cruel, de plus sauvage qu'un geôlier ? Cependant, il les accueillit avec beaucoup de respect : il ne se réjouit pas d'avoir été préservé de la mort, mais « d'avoir cru en Dieu. Croyez au Seigneur », lui dit Paul; aussi est-il écrit : « Il crut à Dieu », pour montrer que ce n'était pas le pardon d'un coupable et d'un pécheur. Aussi les apôtres disent-ils : « Ils nous ont battus, sans condamnation préalable, et nous ont jetés en prison », pour montrer qu'ils avaient agi en même temps que la grâce. Voyez comme cette grâce se manifeste de différentes manières, pour la délivrance de Pierre, puis de Paul, qui tous deux étaient apôtres.
Les magistrats « furent effrayés » : pourquoi ? Par la qualité de citoyens romains, mais non par l'injustice de la condamnation. « Ils les supplièrent de sortir de la ville ». Ils leur demandaient cela comme une grâce ; mais ceux-ci ne partirent qu'après avoir visité Lydie et l'avoir encouragée : en effet, ils ne pouvaient laisser cette femme hospitalière dans l'angoisse et l'affliction. Ils partirent donc, non pour obéir aux magistrats, mais pour déployer leur zèle apostolique; cette ville ayant été suffisamment instruite par le miracle, il ne fallait pas y rester plus longtemps. Car un miracle semble avoir plus d'éclat et faire plus de bruit quand ceux qui l'ont fait ne sont plus là : en effet, 1a foi du geôlier le proclamait assez haut : que peut-on voir de plus étonnant ? Voilà un homme que l'on charge de chaînes, et c'est lui qui délie les autres; il brise une double chaîne et sacrifie sa liberté pour la rendre à celui qui la lui avait enlevée. Voilà vraiment les oeuvres de la grâce. « Sortez », leur dit-on, « allez en paix »; c'est-à-dire, en sécurité et sans rien craindre. Ils veulent aussi que le geôlier, soit hors de tout danger, et n'encoure aucune responsabilité. Ils ne disent point : On nous a battus et jetés en prison après les miracles que nous avons faits; personne ne s'en serait inquiété. Ils disent ce qui pourrait le plus frapper les esprits : « Nous n'étions pas condamnés et nous sommes citoyens romains ». Songeons toujours à une pareille captivité, plutôt encore qu'au miracle. Que diront les gentils, en voyant le prisonnier convertir le geôlier ? Il ne s'agissait, répondront-ils, que d'un homme méprisable, misérable et privé de sens, sujet à tous les vices et à toutes les erreurs. Ils diront encore : Qu'importe de convertir un corroyeur, une marchande de pourpre, un eunuque, un geôlier, des esclaves et des femmes ? Mais que pourront-ils répliquer, quand nous leur citerons des personnages bien plus élevés, un centurion, un proconsul et bien d'autres depuis ce temps-là jusqu'à nos jours, des rois et des empereurs. Eh bien ! je vais vous dire quelque chose d'étrange : nous allons considérer les moins importants. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela ? Cela est étonnant en effet : il n'y aurait rien d'extraordinaire s'il s'agissait de faire comprendre la première chose venue; mais quand il s'agit de la résurrection, du royaume des cieux, de la conduite de la vie, il est plus étonnant d'en faire acquérir l'intelligence et la conviction à des gens simples qu'à des personnes instruites. En l'absence de tout danger, si l'on enseigne une science, on distingue naturellement les élèves sans intelligence. Mais si vous dites à un de ces hommes que vous appelez esclaves : Si tu m'écoutes, tu t'exposes à tous les dangers, tout le monde te sera hostile, il te faudra mourir après avoir subi mille maux.. Avec tout cela, si vous persuadez son âme, on ne pourra plus dire que c'est par faute d'intelligence. On pourrait le prétendre si ces dogmes promettaient le plaisir; mais si l'esclave embrasse une doctrine à laquelle ne peuvent s'élever les philosophes, voilà ce qui est le plus étonnant.
Parlons, si vous le voulez, de ce corroyeur, et voyons ce que Pierre lui dit, ou bien revenons à ce geôlier. Que lui dit Paul ? Il lui parle de la résurrection du Christ, de la résurrection des morts et du royaume des cieux; aussitôt il le convertit sans peine. Eh quoi ! il n'a pas besoin de lui dire qu'il faut vivre sagement, ne pas être avare ni cruel, et même donner ses biens à d'autres ? Cependant le voilà convaincu de ces vérités qui n'appartiennent pas aux esprits faibles, mais aux grandes âmes. Supposons que sa simplicité même lui eût fait accepter les dogmes ; qu'est-ce donc que cette simplicité qui lui fait accepter la vie parfaite ? Plus il y a de simplicité chez un homme converti à des principes que même les philosophes n'ont pu persuader aux philosophes, plus le miracle est extraordinaire, surtout quand les esclaves et les femmes se convertissent et déploient des vertus que Platon et aucun autre philosophe n'ont pu inspirer à personne. Que dis-je, à personne ? pas à eux-mêmes. Si fou s'en rapporte à Platon, il ne faut pas mépriser les richesses, puisqu'il possédait tant de biens de toute espèce, des anneaux d'or et des vases précieux. Quant à l'approbation publique, Socrate, qui a si bien parlé là-dessus, nous a fait voir qu'il ne la méprisait pas, puisqu'il a tout fait pour la gloire. Si vous connaissiez ses discours, je pourrais vous en parler longuement et vous montrer qu'il y prodigue l'ironie, du moins s'il faut s'en rapporter à ses disciples : tout ce qu'ils ont écrit d'après lui, semble avoir pour fondement un vain amour de la gloire.
3. Mais laissons les philosophes de côté et revenons sur nous-mêmes. A ce qui précède, il faut encore ajouter les dangers qui menaçaient les nouveaux fidèles; nous ne devons donc point rougir de leur condition. Mais songeons à cette nuit que passèrent les apôtres, au bois qui leur servait d'entraves, à leurs chants religieux; cherchons nous-mêmes à les imiter, et nous verrons s'ouvrir pour nous, non pas une prison, mais le ciel. Oui, nos prières peuvent ouvrir le ciel lui-même. Par ses prières, Elie a fermé le ciel et l'a ouvert L'autre vie a aussi une prison : « Ce que vous aurez lié sur terre, sera lié aussi dans le ciel ». (Matth. XVI, 19.) Prions pendant la nuit, et nous romprons ces chaînes. Comme preuve que les prières effacent les péchés, nous avons l'exemple de la veuve et celle de cet ami qui, à une heure indue de la nuit, ne cesse pas de frapper. Nous pouvons encore citer Corneille : « Tes prières et tes aumônes sont montées en présence de Dieu ». (Act. X, 4.) Enfin, croyons-le, d'après ce que dit Paul : « La veuve qui est vraiment veuve et solitaire, espère en Dieu et persévère jour et nuit dans ses prières ». (I Tim. V, 5.) S'il le dit pour une veuve, une faible femme, cela est encore plus vrai pour les hommes.
Je vous l'ai déjà dit, et je le répète. Sans même dire beaucoup de prières, veillons assez pour en dire une seule avec attention : cela suffit, je n'en demande pas davantage. Si ce n'est pas au milieu de la nuit, que ce soit du moins le matin. Montrez par là que la nuit n'est pas faite seulement pour le corps, mais pour l'âme : ne souffrez point qu'elle s'écoule sans profit et rendez grâces à Dieu; ces grâces retombent sur vous. Dites-moi, si nous sommes préoccupés d'une affaire importante, n'allons-nous pas solliciter tout le monde ? Puis, si-nous obtenons promptement ce qu'il nous faut, nous respirons. Eh bien ! ne voudriez-vous pas avoir à solliciter quelqu'un qui fût disposé à vous savoir gré de vos sollicitations ? Ne voudriez-vous pas être dispensé de chercher à qui vous adresser, mais trouver un protecteur tout prêt, et ne pas avoir besoin d'intermédiaire pour vos demandes ? N'est-ce pas ce qu'il y a de plus avantageux ? Il agit pour nous, d'autant plus que nous n'avons pas besoin d'autres appuis : semblable à un ami sincère, il nous reproche surtout de ne pas avoir assez de confiance en lui et de ne le faire solliciter que par d'autres. C'est ainsi que nous sommes à l'égard de ceux qui nous demandent une faveur; nous la leur accordons plutôt quand ils se présentent eux-mêmes, que s'ils se font représenter par d'autres. Mais, direz-vous, si je rai offensé ? Ne l'offensez plus et repentez-vous; venez ensuite, et c'est surtout alors que vous éprouverez sans retard toute sa bonté. Dites-lui seulement : Je vous ai offensé; dites-le du fond de l'âme et en toute sincérité, et tout vous sera remis. Vous n'avez pas autant de désir de vous faire pardonner vos péchés, qu'il n'en a de les pardonner. Pour comprendre que vous ne le désirez pas assez, songez combien peu vous veillez et vous faites l'aumône ; lui, au contraire, afin de remettre nos péchés, n'a pas épargné son Fils unique, qui partage son trône. Voyez-vous qu'il désire le pardon des pécheurs encore plus qu'eux-mêmes ? Hâtons-nous donc et ne remettons rien à demain. Il est bon et clément, donnons-lui seulement prise sur nous, afin de ne pas rester inutiles à nous-mêmes, car il nous pardonnerait encore sans cela. De même que dans mille circonstances nous confions nos intérêts à différentes personnes, nous pouvons nous reposer sur lui du soin de notre salut. « Présentons-nous devant lui en lui rendant hommage » (Ps. XCIV, 2), car il est bon et clément.
Cependant que fera-t-il si vous ne l'invoquez pas avec sincérité, si vous ne lui dites : Pardonnez-moi, que des lèvres et non du coeur ? Qu'est-ce qu'invoquer avec sincérité ? c'est-à-dire, de toute son âme, avec un esprit pur : on dit d'un parfum qu'il est pur quand il n'est mêlé avec rien; il en est de même ici. Celui qui le prie et l'invoque sincèrement, persévère et ne s'arrête qu'après avoir été exaucé; mais celui qui se contente d'accomplir le précepte de la prière, ne l'invoque pas sincèrement. Qui que vous soyez, ne dites pas seulement : Je suis un pécheur; mais cherchez à perdre cette opinion de vous-même ; ne le dites pas seulement, mais affligez-vous-en. Si vous éprouvez cette souffrance, vous chercherez à en guérir; si vous n'y travaillez pas, c'est que vous ne souffrez point et qu'alors votre prière est une dérision. Celui qui dit : Je suis malade, ne fait-il pas tout pour guérir ? La prière est une arme bien puissante. « Si vous savez donner à vos enfants ce qui leur convient, combien plus votre père ne vous le donnera-t-il pas ». (Luc, XI, 13.) Pourquoi ne voulez-vous pas aller vers lui ? Il vous aime, il est plus puissant que toute créature, il peut et il veut; qui vous arrête ? Rien. Adressons-nous donc à lui avec confiance, allons le trouver en lui apportant les offrandes qu'il réclame, le pardon des injures, la bonté et la douceur. Tout pécheur que vous êtes, ne craignez pas de lui demander la rémission de vos péchés, pourvu que vous puissiez lui présenter cet hommage mais, fussiez-vous juste, cela ne vous sert à rien si vous ne savez oublier les offenses. Celui qui ne pardonne pas à son prochain, ne peut lui-même obtenir un pardon complet. Dieu est sans comparaison plus clément que nous; cela est clair pour tout le monde, n'est-il pas vrai ? Or, si vous pouvez lui dire : J'ai été offensé, et j'ai dompté ma colère ; j'ai été patient contre la violence, afin d'accomplir vos ordres; ne vous pardonnera-t-il pas lui-même ? Certainement il vous remettra toutes vos fautes. Ainsi bannissons de nos âmes le souvenir des injures ; cela nous suffit pour être exaucés. Prions donc avec vigilance et persévérance, pour jouir avec abondance des fruits de la clémence divine et obtenir les biens qui nous sont promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et à jamais, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXVII. (ch. XVII, v. 1-15)
ILS PASSÈRENT DE LA PAR AMPHIPOLIS, PAR APOLLONIE, ET VINRENT A THESSALONIQUE, OÙ LES JUIFS AVAIENT UNE SYNAGOGUE. — PAUL Y ENTRA, SUIVANT SA COUTUME, ET IL LES ENTRETINT DES ÉCRITURES PENDANT TROIS JOURS DE SABBAT. — LEUR DÉCOUVRANT ET LEUR FAISANT VOIR QU'IL FALLAIT QUE LE CHRIST SOUFFRIT ET QU'IL RESSUSCITAT D'ENTRE LES MORTS : ET CE CHRIST, LEUR DISAIT-IL, EST JÉSUS QUE JE VOUS ANNONCE.
ANALYSE
01 02 Les Juifs persécutent les apôtres. — Saint Paul ne se lasse pas de vouloir les sauver.
03 Exhortation à la concorde. — Nous avons tous besoin les uns des autres. — Il est en notre pouvoir de mettre fin à la lutte pénible entre l'esprit et la chair. — Belle allégorie dans laquelle lame est représentée sous l'image d'une ville gouvernée par l'intelligence. — Ruses du démon.
1. Ils ne font que passer par les petites villes et s'empressent d'arriver aux grandes, d'où leur parole pouvait se répandre aux environs comme en coulant d'une fontaine. Suivant son habitude, Paul entra dans la synagogue des Juifs qu'il n'abandonnait pas, quoiqu'il eût dit : « Nous nous tournons vers les gentils » (Act. XIII, 46) : au contraire, il montrait un nouveau zèle pour eux. Écoutez ses paroles : « Il est vrai, mes frères, que je sens dans mon coeur une grande affection pour le salut d'Israël et que je le demande à Dieu par mes prières » (Rom. X, 4) ; et aussi : « J'eusse désiré être anathème et séparé du Christ pour mes frères ». (Ibid. IX; 3.) Il le faisait pour la promesse et la gloire de Dieu, et afin de ne pas scandaliser les gentils. « Il les entretint des Écritures pendant trois jours de sabbat, leur découvrant et leur faisant voir qu'il fallait que le Christ souffrît et qu'il ressuscitât d'entre les morts, et que ce Christ était Jésus qu'il annonçait ». Voyez-vous qu'il commençait avant tout par prêcher la passion. Ainsi les apôtres n'en rougissaient pas et savaient combien une pareille prédication était salutaire. « Quelques-uns d'entre eux crurent et se joignirent à Paul et à Silas; comme aussi une grande multitude de grecs craignant Dieu et plusieurs femmes de qualité (4) ». L'auteur ne fait que résumer la prédication, car il est tellement ennemi des paroles inutiles que rarement il rapporte les discours en entier. « Mais des fanatiques parmi les Juifs incrédules, prirent avec eux quelques méchants hommes de la lie du peuple ; et ayant excité un tumulte, ils troublèrent toute la ville et vinrent en foule à la maison de Jason, voulant enlever Paul et Silas et les mener devant le peuple (5). Mais, ne les ayant pas trouvés, ils traînèrent Jason et quelques-uns des frères devant les magistrats de la ville, en criant : il y a des gens qui sont venus ici pour troubler la ville (6) ! Jason les a reçus; ils sont tous rebelles aux ordonnances de César en proclamant un autre roi, Jésus (7) ». Quelle accusation ! Ils les présentent encore comme coupables de lèse-majesté, en prétendant qu'ils disent « qu'il y a un autre roi, Jésus. Ils émurent donc la populace et les magistrats de la ville qui les écoutaient (8). Mais Jason et les antres ayant donné caution, les magistrats les laissèrent aller (9) ». Ce Jason était un homme admirable, puisqu'il s'exposait au danger pour en délivrer les apôtres. « Dès la nuit même, les frères conduisirent hors de la ville Paul et Silas, pour aller à Bérée, où étant arrivés ils entrèrent dans la synagogue des Juifs (10) : « Ceux-ci étaient plus nobles que ceux de Thessalonique; ils reçurent la parole avec beaucoup d'affection et d'ardeur, examinant tous les jours les Écritures, pour voir si ce « qu'on leur disait était véritable (11) ». Ils étaient « plus nobles », c'est-à-dire meilleurs vous voyez qu'ils lisaient les Écritures, non pas négligemment, mais avec soin; et l'expression du texte montre combien ils les scrutaient. Ils voulaient se convaincre encore mieux par eux-mêmes de la passion, car ils étaient déjà dans le chemin de la foi. « De sorte que plusieurs d'entre eux, et beaucoup de femmes grecques de qualité et un assez grand nombre d'hommes, crurent en Jésus-Christ (12). Mais quand les Juifs de Thessalonique surent que Paul avait aussi annoncé la parole de Dieu à Bérée, ils y vinrent émouvoir et troubler le peuple (13). Aussitôt les frères se hâtèrent de faire sortir Paul pour aller vers la mer; et Silas avec Timothée demeurèrent à Bérée (14) ». Vous voyez que tantôt il cède, tantôt il résiste; enfin, qu'il agit souvent par prudence humaine. « Mais ceux qui conduisaient Paul le menèrent jusqu'à Athènes, où ils le quittèrent après avoir reçu ordre de lui, de dire à Silas et à Timothée qu'ils vinssent le trouver au plus tôt (15) ».
Mais revenons à ce qui précède. « Pendant trois jours de sabbat, il leur parlait en leur découvrant les Écritures ». Rien de mieux, tant qu'ils pouvaient le faire. C'est ainsi qu'agissait le Christ; partout il expliquait les Écritures, mais il ne faisait pas des miracles partout. Comme on était aussi opposé à Paul et qu'on l'appelait imposteur et sorcier, il parle des Écritures. Car celui qui cherche à persuader, seulement avec des prodiges, est suspect avec raison; celui qui persuade d'après les Écritures évite de pareils soupçons. Nous voyons que Paul convertit souvent par sa seule prédication : ainsi, quand il enseignait à Antioche, toute la ville se rassembla autour de lui; voilà un fait bien important, c'était un miracle qui n'était pas vulgaire, et un des plus grands possibles. Mais ici, pour que les apôtres ne crussent pas qu'ils pouvaient, Dieu permettait qu'ils fussent chassés. Il en résultait deux conséquences : c'était de les empêcher d'être fiers comme des vainqueurs ou tremblants comme des criminels; aussi, leur vocation était-elle providentielle. « Beaucoup de personnes pieuses parmi les gentils, un grand nombre de femmes de qualité et d'hommes furent convertis ». Mais les Juifs leur étaient toujours contraires. Comment celui qui a dit : « Nous sommes envoyés aux gentils, et d'autres aux circoncis (Gal. 11, 9) », discutait-il avec les Juifs ? Il le faisait, pour ainsi dire, par-dessus le marché. Mais, s'il devait parler aux Juifs, comment disait-il encore ? « Celui qui a agi avec Pierre auprès des circoncis, a agi avec moi auprès des gentils ». (Ibid. 8.) De même que les autres apôtres, quoique réservés pour les circoncis, parlaient aussi aux gentils, de même Paul, quoiqu'il parlât plus souvent aux gentils, ne négligeait pas les Juifs, afin de ne pas faire paraître de divisions.
2. Mais pourquoi, direz-vous, commençait-il par entrer dans les synagogues ? C'est qu'il convertissait les gentils au moyen des Juifs et par ce qu'il disait aux Juifs : il savait, en effet, que c'était une bonne méthode pour amener les gentils à la foi. Aussi disait-il : « Je reste l'apôtre des gentils ». (Rom. XI, 13.) Toutes ses lettres montrent qu'il lutte contre les Juifs. « Il fallait », dit-il, « que le Christ souffrît ». Si cela était nécessaire, il fallait aussi qu'il ressuscitât, car la souffrance était bien plus étonnante que la résurrection. En effet, si Dieu a livré à la mort Celui qui n'avait rien fait de mal, à plus forte raison il a dû ressusciter. « Mais des Juifs incrédules prirent avec eux quelques hommes de la lie du peuple et troublèrent la ville ». Il y avait donc des gentils dans ce rassemblement ; et si les Juifs en prirent plusieurs, c'est qu'ils ne se croyaient pas assez nombreux pour faire une émeute et qu'ils n'avaient pas de motif raisonnable pour cela. C'est ce qui arrive toujours dans les séditions où l'on se sert des hommes les plus pervers. « Comme ils ne trouvaient pas les apôtres, ils emmenèrent Jason ». Quelle tyrannie ! On arrachait sans raison les gens de leur domicile. « lis sont a tous rebelles aux ordonnancés de César, en proclamant Jésus comme un autre roi ». Comme les apôtres ne disaient rien de contraire à ces ordonnances et ne troublaient pas la ville, ils leur imputent un autre crime et les accusent de lèse-majesté. Que craignez-vous de Jésus puisqu'il est mort ? Voyez comme partout les persécutions développent la prédication. « Ceux-ci étaient plus nobles que ceux de Thessalonique », c'est-à-dire, ils ne faisaient aucun mal : les uns se convertissent, les autres, au contraire, ne songent qu'à troubler les apôtres. Beaucoup furent convertis parmi les gentils et leurs femmes : voilà encore les progrès de la foi chez les gentils.
Considérez en même temps que si les apôtres ont fui, c'était l'effet de la Providence et non celui de la crainte; autrement, ils eussent cessé leur prédication, de peur d'irriter encore les esprits. Mais qu'arrivait-il ? la fureur de leurs ennemis s'apaisait, et cependant leur prédication s'étendait. Aussi, dit-on avec raison, à propos de cette émeute, que les Juifs sont venus exciter la foule; ce qui montre bien l'excès de leur fureur. « Aussitôt, les frères se hâtèrent de faire sortir Paul pour aller vers la mer ». Ils n'emmènent que Paul, craignant qu'il n'arrivât quelque malheur à l'homme qui dirigeait tout. Ainsi, la grâce n'opérait pas seule; elle laissait aux hommes leur action, les excitait, les réveillait et n'écartait pas d'eux les inquiétudes. Vous voyez qu'elle a protégé les apôtres jusqu'à la ville de Philippes; ici il n'en est plus de même. « Ils quittèrent Paul après en avoir reçu l'ordre de dire à Silas et à Timothée qu'ils vinssent le rejoindre au plus tôt ». Paul avait raison, car si puissant qu'il fût, il avait besoin d'eux. Ainsi, c'était bien l'ordre de Dieu qui les envoyait en Macédoine, car les lumières de la foi avaient commencé à se répandre dans le reste de la Grèce. Du reste, Paul dépassait quelquefois les préceptes divins. Ainsi, le Christ voulait qu'il vécût de l'Évangile, mais il se privait de le faire (I Cor. IX, 14 et 15) ; le Christ ne l'avait pas envoyé pour baptiser (I Cor. I, 17) ; cependant il baptisait. Il s'employait donc à tout, quoique, en général, il fût envoyé près des gentils, de même que Pierre près des circoncis. « Jason et les autres ayant donné caution, les magistrats les laissèrent aller ». Vous voyez que Jason donne caution pour Paul et risque ainsi sa vie pour lui. « Ils étaient plus nobles que les gens de Thessalonique », c'est-à-dire, plus avancés en vertu et en foi divine. « Ils reçurent la parole avec beaucoup d'affection et d'ardeur, examinant tous les jours les Écritures, pour voir si ce qu'on leur disait était véritable ». Ainsi, ils n'y mettaient point d'entraînement ni d'irréflexion.
La plus grande de ces villes était Thessalonique où il y avait beaucoup de populace, et il n'est pas étonnant que les hommes soient plus méchants dans une grande ville : en effet, plus elle est grande, plus nombreuses sont les occasions de désordres. De même que le mal sévit plus grièvement dans un corps qui lui fournit plus d'aliments, ainsi se renouvelèrent à Thessalonique, dans de plus vastes proportions, les scènes déplorables d'Irone. Aussi Paul les quitte pour les punir d'avoir cherché le malheur des autres; c'est ce qu'il entend par ces paroles : « Les Juifs nous empêchaient de parler aux gentils. » (I Thess. II, 16.) Pourquoi, dira-t-on, les apôtres ne restèrent-ils pas ? Pourquoi ne firent-ils pas de miracles ? Si Paul était resté longtemps dans la ville où on l'avait lapidé, n'aurait-il pas dû encore bien mieux rester ici ? C'est que Dieu ne leur permettait pas de prodiguer les miracles; car vaincre sans miracles est plus merveilleux que tous les miracles possibles. Maintenant Dieu gouverne sans faire de miracles; c'était déjà ainsi qu'il voulait gouverner d'ordinaire. Aussi les apôtres ne s'empressaient point d'en faire, et Paul lui-même dit : « Nous prêchons le Christ crucifié ». (I Cor. I, 23.) A ceux qui cherchent en nous des artisans de miracles, nous leur expliquons ce que les miracles même ne sauraient expliquer, et nous les convertissons. Voilà ce qu'il y avait de plus merveilleux. Aussi, quand la prédication s'étend, voyez comme se multiplient les miracles de cette nature. Il en fallait faire plus pour les fidèles que pour les autres, mais comment les apôtres font-ils ces miracles ? En s'éloignant et en cédant. « Ils le firent sortir pour aller vers la mer ». Pourquoi cela ? Pour qu'il fût moins facile de le saisir. Ainsi ils avaient agi d'une manière bien méritoire pour eux-mêmes, et accompli, à l'égard de Paul, une grande oeuvre et une belle action : ils ne songeaient qu'à l'arracher au danger.
3. Remarquez tout l'intérêt que les disciples portaient à ces illustres apôtres. Maintenant, grands et petits, nous sommes divisés : parmi nous les uns s'élèvent et les autres en sont jaloux. Pourquoi sont-ils jaloux ? Parce que nous sommes gonflés d'orgueil et que nous ne voulons point les traiter sur le pied d'égalité. La bonne harmonie d'un corps n'admet point de gonflement : il n'y en a pas parce que les membres sont tellement disposés que chacun a sa fonction particulière : la tête a besoin des pieds et les pieds de la tête. Dieu l'a voulu ainsi pour la société; c'est nous qui ne voulons pas : et pourtant, même sans qu'il nous l'eût commandé, nous devrions avoir la charité. Ne voyez-vous pas que les païens eux-mêmes nous accusent quand ils vantent les avantages de l'amitié ? Les laïques ont besoin de nous, et, à notre tour, nous avons besoin des laïques. Ainsi, sans disciples et sans sujets, il n'y aurait ni maîtres ni souverains : que pourraient-ils faire ? De même encore la terre a besoin du laboureur et le laboureur de la terre. Quelle récompense aura le maître s'il n'a point de disciples à montrer ? Quelle récompense auront les disciples s'ils ne profitent pas d'un enseignement excellent ? Ainsi nous avons besoin les uns des autres : on n'est pas général sans soldats, souverain sans sujets, et même il en faut beaucoup. On ne peut rien faire par soi-même, ni des mains ni de l'intelligence : on est d'autant plus honoré qu'il y a plus de monde qui vous entoure. Par exemple, les pauvres ont besoin d'aumônes, et ceux qui font l'aumône ont besoin de pauvres qui la reçoivent. « Vous cous sidérant les uns les autres, afin de vous exciter mutuellement à la charité et aux bonnes oeuvres ». {Héb. X, 24.) Aussi la puissance collective de l'Église est considérable, et ce qui est impossible à chacun de ses membres devient possible à tous quand ils sont unis. Voilà ce qui prouve la nécessité des prières pour le monde entier, pour les destinées de l'Église, pour la paix, pour ceux qui souffrent. Et c'est ce que Paul montre en disant : « Afin que la grâce que nous avons reçue, en considération de plusieurs personnes, soit aussi reconnue parles actions de grâces que plusieurs en rendront pour nous » (II Cor. I, 11) ; c'est-à-dire, pour que beaucoup de personnes participent à cette grâce : aussi réclame-t-il souvent leurs prières. Voyez encore ce que Dieu dit aux habitants de Ninive : « Et moi je n'épargnerai pas cette ville où il y a plus de cent vingt mille hommes ». (Jean, IV, 11.) Il dit aussi : « Quand deux ou trois hommes sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux ». (Matth. XVIII, 20.) Si deux personnes ont cette puissance, un grand nombre ne l'aura-t-il pas davantage ? Une seule aurait quelque influence, mais beaucoup moins. Pourquoi restez-vous seul ? Pourquoi n'en attirez-vous pas d'autres ? Pourquoi ne propagez-vous pas la charité ? Pourquoi ne faites-vous pas naître l'amitié ? Vous manquez de ce qu'il y a de plus essentiel dans la vertu. Quand les méchants se réunissent ensemble, Dieu s'en irrite encore davantage, de même qu'il prend plaisir à voir les bons s'unir entre eux. « Ne vous réunissez pas pour faire le mal », dit-il, (Exod. XXIII, 2), « tous se sont égarés, tous ensemble sont inutiles » (Ps. XIII, 3), et leur perversité les fait presque chanter de joie.
Recherchez des amis plutôt que des serviteurs, plutôt que toute autre chose. Si vous êtes un homme de paix, vous êtes un fils de Dieu ; à plus forte raison si vous faites des amis. Celui qùi réconcilie obtient le nom de fils de Dieu ; quel nom mérite celui qui rend amis ceux qu'il a réconciliés ? Chargeons-nous de cette négociation, tâchons que les ennemis deviennent amis et que les indifférents se réunissent, mais commençons par nous-mêmes. Celui chez qui la concorde n'habite pas, et qui se dispute avec sa femme, n'inspirera pas de confiance s'il veut réconcilier les autres; et de même qu'il est dit : « Médecin, guéris-toi toi-même » (Luc, IV, 23), on lui en dira autant. Quelle hostilité trouvons-nous en nous-mêmes ? Celle de l'âme et du corps, du vice et de la vertu. Terminons cette guerre, soyons vainqueurs dans ce combat; alors, en paix avec nous-mêmes, nous parlerons aux autres avec une assurance entière, sans que notre conscience nous reproche rien. La colère lutte avec la douceur, l'amour des richesses avec le désintéressement, la jalousie avec la bonté. Terminons cette guerre, triomphons de ces ennemis, dressons des trophées de notre victoire et rétablissons la paix dans notre état. Notre âme, en effet, c'est un état, c'est un gouvernement où se trouvent bien des citoyens et des étrangers, mais renvoyons les étrangers pour qu'ils ne corrompent point les citoyens. Ne souffrons aucune idée étrangère ou altérée, aucune pensée de la chair. Ne voyons-nous pas que, si un ennemi est surpris dans une ville, on le juge comme un espion ? Ainsi renvoyons les étrangers et même exterminons les ennemis. Si nous en surprenons un, livrons à l'intelligence qui nous gouverne cette pensée barbare et qui n'appartient à la cité que par les apparences. Nous avons beaucoup de ces pensées qui sont nos ennemies par leur nature, mais qui sont couvertes d'une peau de brebis. C'est ainsi que les Perses, quand ils ont ôté leur tiare, leurs caleçons et leurs chaussures barbares pour prendre nos habits, quand ils se sont rasés et qu'ils parlent notre langue, dissimulent leur hostilité; mais quand on les soumet à la question, on découvre tout ce qu'ils cachaient. Agissez de même ici : soumettez cette pensée à toutes les épreuves, et vous reconnaîtrez bientôt tout ce qu'elle a de barbare. Je veux vous montrer par un exemple quels sont ces espions que le démon envoie pour voir ce qui est en nous prenons-en un pour le mettre à nu et l'examiner avec soin devant notre tribunal; nous choisirons, si vous le voulez, un de ceux que Paul avait saisis. « Ce sont des ordonnances qui ont quelque apparence de sagesse dans une superstition et une humilité affectée, dans un rigoureux traitement qu'on fait subir au corps, et dans le peu de soin qu'on prend de rassasier la chair ». (Colos. II, 23.) Par exemple, le diable voulait introduire le judaïsme; s'il voulait le faire par lui-même, il n'y parviendrait pas. Voyez maintenant son artifice. Le corps, dit-il, doit pratiquer l'abstinence; or, c'est de la sagesse, c'est de l'humilité de se priver de nourriture et de la repousser. De même il a voulu, avec certains hérétiques, nous entraîner vers la créature. S'il avait dit : Adorez la créature, il se serait trahi lui-même; mais il dit que Dieu est créé. Mais en présence des juges, mettons à nu le sens des Écritures apostoliques, conduisons le coupable en face de ce tribunal, et les juges distingueront les prédications du mensonge de celles de la vérité. Bien des gens font des gains, des gains injustes, afin de donner aux pauvres : c'est là une mauvaise pensée. Mais, débarrassons-la de tout ce qui peut la dissimuler et réfutons-la pour ne pas nous laisser surprendre : cherchons au contraire à éviter tous les pièges du démon pour garder avec soin les véritables dogmes, passer avec assurance la vie présente et jouir des biens qui nous ont été promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et à jamais, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.