HOMÉLIE XII. (ch. IV, v. 17)
JE VOUS DIS DONC ET JE VOUS CONJURE PAR LE SEIGNEUR, DE NE PLUS MARCHER COMME LES GENTILS QUI MARCHENT DANS LA VANITÉ DE LEURS PENSÉES, QUI ONT L'INTELLIGENCE OBSCURCIE DE TÉNÈBRES.
ANALYSE
01 02 Vanité des vanités : ce qu'il faut entendre par là.
03 Vanité du paganisme et de la philosophie paienne. — Superstitions ridicules des païens.
1. Le maître, pour instruire pleinement ses disciples et les mettre dans la bonne voie, ne doit pas se borner à des conseils et à des leçons : il faut encore qu'il effraie ses auditeurs, qu'il les cite devant Dieu. Quand les paroles humaines sont insuffisantes, comme venant de simples compagnons d'esclavage, à toucher les âmes, il faut alors faire intervenir le Seigneur. Ainsi fait Paul. Il a parlé précédemment de l'humilité, de l'unité, du devoir d'éviter les discordes mutuelles. Écoutez comment il parle maintenant : « Je vous dis donc et vous conjure par le Seigneur, de ne plus marcher comme les gentils ». Il ne dit pas : De ne plus marcher comme vous marchez : le reproche serait trop dur; il dit la même chose, en se servant d'un exemple étranger. C'est ce qu'il fait encore dans ce passage de son épître aux Thessaloniciens, où il dit : « Et non dans la passion de la convoitise, comme les autres nations ». (I Thess. IV, 5.) Votre religion vous distingue des gentils : mais cela ne vient que de Dieu : moi, je vous demande ce qui dépend de vous, une conduite, une vie selon Dieu : cela, c'est votre affaire. Je prends Dieu à témoin de mes paroles : je ne vous ai rien caché, je vous ai dit comment vous devez vous conduire. « Dans la vanité de leur esprit ». En quoi consiste la vanité de l'esprit ? Dans la vanité des occupations. Mais quelles sont les choses vaines, sinon toutes celles du monde, dont l'Ecclésiaste dit : « Vanité des vanités, tout est vanité ». (Ecclés. I, 2.) Mais on dira : si tout est vanité, d'où vient qu'il existe quelque chose ? Si tout est l'ouvrage de Dieu, comment tout peut-il être vanité ? On ne tarit point là-dessus. Mais écoute, mon cher auditeur : En disant vanité, le Sage n'entend pas parler des ouvrages de Dieu, à Dieu ne plaise ! le ciel n'est point vanité, la terre non plus, loin de nous cette pensée : pas plus que le soleil, la lune et les astres, pas plus que notre corps : toutes ces choses sont excellentes. Où est donc la vanité ? Écoutons les propres paroles de l'Eclésiaste : « Je me suis planté des vignes, je me suis fait des chanteurs et des chanteuses, je me suis fait des piscines d'eau, j'ai eu des bergeries et des étables, j'ai amassé de l'or et de l'argent; et j'ai vu que tout est vanité ». (Ecclés. II, 5 et suivants.) Et encore : « Vanité des vanités, tout est vanité ». Écoutez encore le Prophète : « Il thésaurise et ne sait pas pour qui il amassera ces choses ». (Ps. XXXVIII, 7.) Ainsi, vanité des vanités que les palais magnifiques, que l'abondance des richesses, que les troupeaux d'esclaves marchant fièrement sur la place publique, que l'orgueil et la jactance, que l'outrecuidance et la présomption. Toutes ces choses sont vaines; car elles ne sont pas l'ouvrage de Dieu, mais le notre. Mais pourquoi sont-elles vaines ? Parce qu'elles n'ont pas une bonne fin.
Les richesses sont vaines, quand on les dépense en luxe; elles ne sont pas vaines, quand on les prodigue aux pauvres Quand on les dépense en luxé, voyons quelle en est la fin : de la graisse, des vents, des excréments, des migraines, le ramollissement, l'échauffement, la langueur du corps. Le voluptueux ressemble à un homme qui s'évertuerait à remplir un tonneau percé. On appelle encore vaine une chose qu'on a crue honorable et qui ne l'est point c'est le sens où l'on prend quelquefois le mot « vide » et le mot « frivole », par exemple en parlant des espérances. Et en général on dit d'une chose qu'elle est vaine quand elle n'est bonne à rien. Voyons donc si les choses humaines n'ont pas ce caractère. « Mangeons et buvons : car nous mourrons demain ». (I Cor. XV, 32.) Quelle est donc la fin, dites-moi ? Le trépas. Habillons-nous, parons-nous, quelle sera la tin ? Le néant. Quelques-uns des païens ont touché à cela dans leur philosophie, mais sans succès : ils ont enseigné une vie de privations, mais sans viser par là à rien d'utile, et dans le seul intérêt de leur gloire et de leur vanité. Or qu'est-ce que la gloire humaine ? Rien. Si ceux qui la donnent périssent, à plus forte raison en est-il ainsi de la gloire elle-même. Celui qui procure à autrui de la gloire, devrait commencer par s'en procurer à lui-même : sinon, comment pourrait-il en donner à autrui ? Et pourtant nous recherchons les suffrages d'hommes vils, méprisables, déshonorés. Que peut être une gloire pareille ?
2. Voyez-vous que tout est vanité des vanités ? De là cette parole : « Dans la vanité de leur esprit ». N'est-ce pas ainsi qu'il faut caractériser leur religion ? Les objets de leur culte ne sont-ils pas des pierres et du bois ? Dieu a fait le soleil comme un flambeau pour nous éclairer : qui est-ce qui se prosterne devant son flambeau ? Le soleil nous fournit sa lumière : mais, en son absence, une lampe fait le même office : pourquoi donc n'adorez-vous pas votre lampe ? Je le fais, diront-ils, j'adore le feu. Ô dérision ! et vous ne rougissez point d'un pareil sacrilège ! Considérez encore ceci : Pourquoi éteindre ce que vous adorez ? Pourquoi l'anéantir ? Pourquoi tuer votre Dieu ? Pourquoi lui défendre d'envahir toute votre maison ? Si le feu est Dieu, qu'il dévore votre corps, et ne posez pas sur votre Dieu le fond d'une marmite : introduisez-te plutôt dans la chambre où sont vos trésors, vos étoffes précieuses. Mais loin de là : qu'il vienne à se glisser chez vous par l'imprudence de quelqu'un, vous le chassez de toutes ses retraites, vous appelez tout le monde à votre secours; vous gémissez, vous pleurez comme s'il s'agissait d'une bête féroce, et vous traitez de calamité la venue de votre Dieu dans votre maison. Moi, j'ai un Dieu, et je fais tout mon possible pour le garder dans mon ceeur, et je mets ma béatitude non à recevoir sa visite dans ma maison, mais à l'attirer dans mon coeur. Attirez donc, vous aussi, le feu dans votre coeur. Dérision, vanité que tout cela. Le feu est bon pour qu'on s'en serve et non pour qu'on l'adore; c'est un esclave, un serviteur, un ministre, et non pas un maître : il est fait pour moi, et non pas moi pour lui. Si vous adorez le feu, pourquoi rester étendu sur votre lit de parade, tandis que votre cuisinier a ordre de rester auprès de votre Dieu ? Chargez-vous en personne de ces soins; faites-vous boulanger, ou forgeron, si vous aimez mieux. Ces arts sont les plus nobles de tous, puisque votre Dieu les visite. Pourquoi mépriser des industries qui vous rapprocheraient de votre Dieu et les confier dédaigneusement à des esclaves. Le feu est une excellente chose, car il est l'ouvrage d'un artiste excellent : mais il n'est pas Dieu : il est seulement l'oeuvre de Dieu. Ne voyez-vous pas combien il est indiscipliné ? Une fois qu'il a pris à une maison, il ne s'arrête plus. Il détruit sans relâche tout ce qu'il trouve à sa portée; et, à défaut d'ouvriers ou de toute autre main pour réprimer ses fureurs, il ne connaît ni amis, ni ennemis : tout lui est bon. Voilà votre Dieu, et vous ne rougissez pas ! Ah ! elle est bien vraie, cette parole : « Dans la vanité de leur esprit ».
Mais le soleil, du moins, est un Dieu, dira-t-on. Pourquoi cela, et comment, dites-moi ? Est-ce à cause de la vive lumière qu'il projette ? Mais ne voyez-vous pas que les nuages en triomphent, que les lois de la nature l'asservissent, qu'il s'éclipse, que la lune et les nues amortissent son éclat ? D'ailleurs les nuages lui sont inférieurs en puissance : néanmoins ils prévalent souvent sur lui, et c'est une marque de la sagesse divine. Dieu doit se suffire à lui-même : or le soleil a besoin de mille choses, ce qui n'est pas d'un Dieu. Pour luire il lui faut de l'air, un air subtil : car un air épais ne laisserait point passer les rayons : il lui faut de l'eau, et un obstacle qui l'empêche de tout consumer. Si les sources, les lacs, les fleuves et les mers ne formaient une certaine humidité par l'exhalaison de leurs vapeurs, rien ne saurait préserver l'univers d'une conflagration. Vous voyez donc, dira-t-on,que c'est un Dieu. Ô délire ! ô dérision ! C'est un Dieu, attendu qu'il est capable de nuire ! C'est un Dieu parce qu'il n'a besoin d'aucun secours pour faire le mal, et de beaucoup de secours pour opérer le bien ! La nature divine n'admet point le mal dans son essence : les bienfaits, voilà ce qui la caractérise. Si donc ces choses répugnent entre elles, comment le soleil serait-il Dieu ? ne voyez-vous pas que les plantes vénéneuses sont nuisibles d'elles-mêmes, et ont besoin de beaucoup de choses pour devenir des remèdes ? C'est à cause de vous que le soleil est ce qu'il est, à savoir beau et infirme : beau, afin que vous reconnaissiez le Seigneur par son moyen; infirme, afin que vous ne le confondiez pas avec le Seigneur.
Mais, dira-t-on, il nourrit les plantes et les graines. A ce compte, le fumier aussi devrait être Dieu, car il nourrit également. Et pourquoi ne pas réputer telles aussi et la faux, et les mains du laboureur. Montrez-moi que le soleil nourrisse de lui-même et sans le secours de la terre, de l'eau; du labourage; qu'il suffise de répandre la semence pour que ses rayons fassent naître les épis. Que si ce n'est pas uniquement son oeuvre, mais encore celle des pluies, pourquoi ne pas faire pareillement de l'eau une divinité ? Mais laissons ce point pour le présent. Pourquoi ne pas diviniser la terre ? et le fumier ? et le hoyau ? Nous allons donc tout adorer ! Quelle sottise ! Et pourtant l'épi naîtrait plus aisément sans soleil, que sans terre et sans eau : de même pour les plantes et pour tout le reste. Si la terre n'existait point, rien de tout cela ne verrait le jour. Mettez de la terre dans un pot, comme font quelquefois les femmes et les enfants, et répandez là-dessus une épaisse couche de fumier; vous pourrez garder ce pot sous votre toit, des plantes, faibles à la vérité, pourront encore y pousser. La terre et le fumier jouent donc un plus grand rôle dans la végétation, et, par conséquent, seraient plus dignes d'adoration que le soleil. Celui-ci a besoin du ciel, besoin de l'air, besoin des eaux, comme d'un frein pour réprimer les ravages que sa force pourrait causer, et l'empêcher de déchaîner partout ses rayons comme des coursiers fougueux. Et dites-moi, ou est-il durant la nuit ? Où émigre ce Dieu ? La nature divine ne comporte point ces limites : elles sont le propre des corps. Mais on dira : il y a une force en lui, il se meut. Et cette force est un Dieu, dites-moi ? Mais alors d'où vient qu'elle a besoin de quelque chose et ne peut contenir le feu des rayons ? Je ne puis (lue répéter ce que j'ai dit. Qu'est-ce maintenant que celte force ? Le pouvoir d'éclairer réside-t-il en elle, ou éclaire-t-elle par le moyen du soleil, sans participer en rien de la lumière ? Alors elle est inférieure au soleil. Jusques à quand nous perdrons-nous dans ce labyrinthe ?
3. Mais l'eau ? n'est-elle pas aussi une divinité ? disent-ils. Quelle ridicule obstination ! Comment ne verrions-nous pas un Dieu dans ce qui nous sert à tant d'usages ? Voilà ce qu'on dit, et l'on répète la même chose pour la terre. Quelle vérité dans ces paroles : « Dans la vanité de leur esprit, ayant l'intelligence obscurcie de ténèbres ». Mais voici qui s'applique à la conduite. Les païens sont fornicateurs et adultères. Rien de plus naturel. Se forgeant des dieux pareils, ils ont une vie conforme à leurs croyances, et s'ils peuvent échapper aux yeux des hommes, personne n'est désormais capable de les retenir. — L'idée de la résurrection est impuissante ; ils la traitent de fable. De même pour l'enfer. Et contemplez cette aberration satanique. Quand on leur parle de dieux fornicateurs, ils ne voient pas là de fable, ils croient tout; et quand on leur parle du châtiment, ils répondent : Inventions de poètes, afin de renverser toutes les bases de la vie bienheureuse.
Mais les philosophes, dira-t-on, ont inventé de belles doctrines, supérieures à celles-là de tout point. Comment ? Sont-ce ceux qui font jouer un rôle à la fatalité, excluent la Providence du monde, et attribuent tout, non à quelque dessein concerté, mais à une pure combinaison d'atomes ? Sont-ce ceux qui nous proposent un Dieu corporel ? Lesquels donc, dites-moi ? Ceux qui supposent que les hommes ressemblent par l'âme aux chiens, et veulent nous faire croire que l'on a été précédemment chien, lion, poisson (Les pythagoriciens)? — Quand aurez-vous fini de déraisonner, de penser dans les ténèbres ? Tout prouve en effet qu'ils sont dans les ténèbres, leurs paroles, leurs actions, leurs doctrines, leurs démarches. Celui qui est dans les ténèbres ne voit rien de ce qui est sous ses yeux ; et souvent il prend une corde pour un serpent. S'il vient à s'accrocher à une palissade, il s'imagine qu'un homme ou un démon le retient : de là mille frayeurs, mille alarmes... Tels sont les objets de leur crainte : « Ils craindront où il n'y aura pas sujet de crainte ». Au contraire, ce qui devrait les effrayer ne les effraie point. Il en est des païens comme de ces enfants qui approchent leurs mains du feu sans précaution, s'élancent témérairement des bras de leurs nourrices vers la lumière des lampes, et qui tremblent à la vue d'un homme revêtu d'un sac. De même ces païens, à qui un des leurs (Platon) a dit justement : Grecs, vous êtes toujours enfants; les païens, dis-je, craignent certaines choses qui ne sont point des péchés, comme la malpropreté, le deuil, le lit, l'attente, que sais-je encore ? Mais, quant aux péchés véritables, comme la sodomie, l'adultère, la fornication, ils n'en tiennent aucun compte. Ils se lavent quand ils ont touché un mort, mais non pas quand ils ont fait des oeuvres de mort. Ils se donnent beaucoup de peine pour l'argent, et suspendent toute affaire, s'ils viennent à entendre le chant d'un coq, tant ils ont l'esprit aveuglé. Mille terreurs assiègent leur âme ; par exemple : Un tel est le premier qui m'ait rencontré, au moment où je sortais de chez moi; nécessairement il va m'arriver malheur sur malheur. Mon coquin d'esclave, en me donnant mes chaussures, m'a présenté d'abord celle de droite : accidents fâcheux, injures. Moi-même, en sortant, j'ai avancé d'abord le pied gauche : présage de malheur. Voilà pour les mauvais présages de la maison; dehors, un mouvement de mon oeil droit m'annonce des larmes (Le texte parait altéré ici).
Les femmes tirent de même des pronostics des bruits que la navette et le peigne font rendre aux baguettes du métier; si le peigne, promené avec trop de force sur la trame cause un cliquetis de baguettes, c'est pour elles encore un signe ; et on en citerait mille autres aussi ridicules. Qu'un âne vienne à braire, un coq à chanter, quelqu'un à éternuer, qu'il arrive quelque chose d'imprévu, aussitôt, comme je le disais, ces captifs, ces aveugles entrent en défiance, et montrent plus de craintes serviles qu'un millier d'esclaves. Ne les imitons pas; sachons rire de tout cela, comme des hommes pour qui luit la lumière, comme des citoyens du ciel, qui n'ont rien de commun avec la terre, et ne craignons qu'une chose : pécher, offenser Dieu... Excepté cela, bravons tout avec le diable, auteur de ces chimères. En conséquence, rendons grâces à Dieu ; efforçons-nous et d'éviter nous-mêmes un pareil esclavage, et d'en arracher ceux de nos amis qui peuvent y être tombés, tirons-les de cette affreuse, de cette ridicule captivité, rendons-les plus dispos pour monter au ciel, ranimons leurs ailes engourdies, enseignons-leur la morale et la doctrine de la sagesse. Rendons grâces à Dieu en toute occurrence. Prions-le de ne pas nous déclarer indignes du présent qui nous a été fait; et en outre, faisons de notre côté, notre devoir, afin de ne pas enseigner seulement par nos discours, mais encore par notre exemple. Par là, nous pourrons obtenir la félicité sans mesure; à laquelle Unissions-nous tous parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XIII. (ch. IV, v. 17-24)
JE VOUS DIS DONC, ET JE VOUS CONJURE PAR LE SEIGNEUR, DE NE PLUS MARCHER COMME LES GENTILS QUI MARCHENT DANS LA VANITÉ DE LEURS PENSÉES, QUI ONT L'INTELLIGENCE OBSCURCIE DE TÉNÈBRES, ENTIÈREMENT ÉLOIGNÉS DE LA VIE DE DIEU, PAR L'IGNORANCE QUI EST EN EUX, A CAUSE DE L'AVEUGLEMENT DE LEUR COEUR, QUI, AYANT PERDU TOUT ESPOIR, SE SONT LIVRÉS A L'IMPUDICITÉ, A TOUTES SORTES DE DISSOLUTIONS, A L'AVARICE.
ANALYSE
01 02 De l'aveuglement volontaire. — Le vieil homme et l'homme nouveau.
03 04 Les moines et les religieuses au temps de saint Jean Chrysostome. — Règles moins rigoureuses à l'usage des faibles. — Vertus des femmes, proposées en exemple aux hommes.
1. Cela ne s'adresse point seulement aux Ephésiens ; c'est encore à vous que ce langage est tenu, non par nous, mais par Paul lui-même, ou plutôt, ni par nous, ni par Paul, mais par la grâce de l'Esprit. Soyez donc dans les dispositions qui conviennent pour écouter une pareille voix. Et d'abord, écoutez ce qu'elle vous dit : « Je vous dis donc, et je vous conjure par le Seigneur, de ne plus marcher comme les gentils, qui marchent dans la vanité de leurs pensées, qui ont l'intelligence obscurcie de ténèbres, entièrement éloignés de la vie de Dieu, par l'ignorance qui est en eux, à cause de l'aveuglement de leur cœur ». Mais si c'est ignorance, aveuglement, que leur reprochez-vous ? Quiconque ignore ne doit point être puni, ni réprimandé, mais instruit des choses qu'il ignore. Mais considérez comment aussitôt il leur enlève cette excuse : « Qui, ayant perdu tout espoir, se sont livrés à l'impudicité, à toutes sortes de dissolutions, à l'avarice. Pour vous, ce n'est pas ainsi que vous avez été instruits touchant le Christ ». Il montre ici que leur aveuglement provient de leur conduite ; et que leur conduite est un fruit de leur propre négligence et de leur apathie. « Qui, ayant perdu tout espoir, se sont livrés ». Ainsi donc, quand vous entendrez dire que Dieu les a livrés au sens réprouvé (Rom. I, 23 ), souvenez-vous de cette parole, qu'ils se sont livrés eux-mêmes. S'ils se sont livrés eux-mêmes, comment Dieu les a-t-il livrés ? Ou si c'est Dieu, comment eux-mêmes se sont-ils livrés ? Vous voyez cette apparente contradiction ? Mais « Dieu les a livrés », signifie ici : Dieu les a laissés aller. Voyez-vous qu'en l'absence d'une vie pure, de pareilles doctrines prennent facilement naissance ? « Quiconque fait le mal », est-il écrit, « hait la lumière, et ne vient pas à la lumière ». (Jean, III, 20.)
Comment concevoir qu'un pervers, un homme prostitué à toutes les femmes, à l'image de ces pourceaux qui se vautrent dans les bourbiers, qu'un avare, qu'un homme sans souci de la tempérance, puisse adopter un genre de vie comme le nôtre ? Voilà les occupations dont ils font métier, dit l'apôtre. De là leur aveuglement, de là le crépuscule répandu sur leur esprit. La plus brillante lumière pâlit, quand on a les yeux faibles; or, les yeux s'affaiblissent, soit par suite d'un afflux d'humeurs malignes, soit par l'abondance trop grande du liquide qu'ils recèlent. C'est la même chose ici : quand le flux des choses mondaines vient à submerger notre intelligence, elle se trouve dans l'obscurité ; et comme si nous étions au fond de l'eau, nous devenons hors d'état de voir le soleil, à cause de la barrière que l'eau dont nous sommes couverts oppose à nos regards. C'est ainsi que s'aveuglent également les yeux de notre raison, quand nulle crainte n'ébranle notre âme. « La crainte de Dieu n'est pas devant ses yeux », est-il écrit; et encore : « L'insensé a dit dans son coeur : il n'y a pas de Dieu ». (Ps. XIII, 3,1.) Cet aveuglement provient d'une seule cause, l'apathie : voilà ce qui obstrue nos organes. Quand une humeur vient à se concentrer et à se condenser dans un endroit, le membre devient insensible et comme mort; brûlez-le, coupez-le, faites ce que vous voudrez, il ne sent plus rien. De même, une fois que les hommes dont je parle se sont abandonnés à la débauche, employez le discours pour les guérir, à la façon du fer ou du feu, rien ne les touche, rien ne pénètre jusqu'à eux; le membre est paralysé; si vous ne guérissez pas cette insensibilité, si vous n'attendez pas que le membre soit sain, vous perdez votre peine. « A l'avarice ». C'est ici particulièrement qu'il leur ôte toute excuse. Il ne tiendrait qu'à eux, s'ils le voulaient, d'éviter l'avarice, l'incontinence, la gourmandise, les voluptés; ils pourraient ne toucher à l'argent, au plaisir, au luxe, qu'avec modération ; mais une fois qu'ils ont abusé, tout est perdu. « A toutes sortes de dissolutions ». Voyez-vous comment par là il leur ôte tout recours ? Il montre qu'ils n'ont point péché par accident, mais par coutume, et, pour ainsi dire, par métier : « A toutes sortes de dissolutions ».
Par dissolutions, entendez l'adultère, la fornication, la sodomie, l'envie, tous les genres d'intempérance et de débauche. « Pour vous, ce n'est pas ainsi que vous avez été instruits touchant le Christ, si toutefois vous l'avez écouté, et si vous avez appris de lui, selon la vérité de sa doctrine (20, 21) ». Ces mots : « Si toutefois vous l'avez écouté », ne marquent point ici un doute, mais une affirmation expresse ; c'est ainsi qu'on lit ailleurs « Si pourtant il est juste devant Dieu, qu'il rende l'affliction à ceux qui vous affligent ». (II Thess. I, 6.) En d'autres termes : Ce n'est pas ainsi que vous avez été instruits touchant le Christ. « Si toutefois vous l'avez écouté, et si vous avez appris de lui, selon la vérité de sa doctrine, à dépouiller, par rapport à votre première vie, le vieil homme (22) ». Ainsi, c'est encore être instruit touchant le Christ, que de bien vivre. Celui qui vit mal, méconnaît Dieu, et il est méconnu de lui. Écoutez plutôt ce que dit ailleurs le même Paul : « Ils confessent qu'ils connaissent Dieu, et ils le nient par leurs oeuvres ». (Tit. I,16.) « Selon la vérité de sa doctrine, à dépouiller, par rapport à votre première vie, le vieil homme ». En d'autres termes : Ce ne sont pas là vos conventions. Parmi nous, ce n'est pas la vanité qui règne, mais la vérité; si les dogmes sont vrais, la vie ne l'est pas moins. C'est le péché et le mensonge; qui sont vanité; quant à la bonne conduite, c'est vérité ; car la fin en est sublime : la débauche, au contraire, aboutit au néant. « Qui se corrompt par les désirs de son erreur ». Si ses désirs sont corrompus, il l'est également lui-même.
2. Comment donc ses désirs sont-ils corrompus ? Tout se dissout par la mort : écoutez le prophète qui nous dit : « En ce jour périront toutes ses pensées ». (Ps. CXIV, 4.) Et ce n'est pas seulement par la mort, c'est de mille autres manières : par exemple, la beauté s'enfuit devant la maladie et la vieillesse, elle meurt, elle se flétrit. La force du corps succombe aux mêmes atteintes : la mollesse elle-même ne goûte plus les mêmes plaisirs, la vieillesse venue. C'est ce que nous fait voir l'histoire de Bérzellaï, qui vous est certainement connue (II Rois, XIX.) Ou enfin, c'est la passion elle-même qui détruit celui qu'elle dévore. Le vieil homme est comparable à la laine qui vient des bêtes et périt par les bêtes. On peut être victime, et beaucoup l'ont été de l'avarice, des plaisirs, et dupe de la passion. Car à vrai dire, ce n'est point volupté, mais amertume et illusion, leurre et comédie : l'extérieur a bonne apparence, mais au fond, on ne trouve que misère, détresse, dégoûts, pénurie complète : ôtez le masque, mettez le visage à nu : la déception vous apparaîtra. Car il y a déception, quand une chose semble différente de ce qu'elle est réellement. Ainsi naît l'erreur.
Paul nous décrit quatre hommes : je vais vous les montrer si vous le voulez. D'abord, en voici deux, dans ces paroles : « Ayant dépouillé le vieil homme, renouvelez-vous dans l'esprit de votre âme, et revêtez-vous de l'homme nouveau ». Il fait mention de deux autres dans l'épître aux Romains : « Mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit, et me captive sous la loi du péché, laquelle est dans mes membres ». (Rom. VII, 23.) Ceux-ci ont du rapport avec les autres, l'homme intérieur avec l'homme nouveau, l'homme extérieur avec le vieil homme : Néanmoins il y en a trois qui ont succombé. Mais que dis-je ? Ils sont trois encore aujourd'hui, le nouveau, l'ancien, et l'homme essentiel ou naturel. — « Renouvelez-vous dans l'esprit de votre âme (23) ». Pour qu'on n'aille pas croire qu'après avoir nommé l'ancien homme et le nouveau, il en introduit ici un troisième, considérez comment il parle : « Renouvelez-vous ». Il y a renouvellement, quand ce qui était vieux rajeunit, en vertu d'une transformation. De sorte que le sujet reste le même, et que le changement n'intéresse que les accidents. Car il en est de ceci comme du corps qui reste le même, en dépit des changements qui peuvent survenir dans ses phénomènes. Mais comment doit s'opérer ce renouvellement ? « Dans l'esprit de votre âme ». Quiconque gardera en soi quelque chose d'ancien n'arrivera à rien : car l'esprit répugne à tout ce qui est ancien, « L'esprit de votre âme », c'est-à-dire : l'esprit qui est dans votre âme. « Et revêtez-vous de l'homme nouveau (24) ». Voyez-vous que le personnage reste le même, et qu'il se dépouille seulement d'un habit pour en revêtir un autre ? « De l'homme nouveau, qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité ». Pourquoi appelle-t-il homme la vertu, et homme encore le vice ? Parce que sans opération l'homme ne serait pas manifesté. En sorte que cela contribue non moins que la nature à manifester l'homme, soit bon, soit mauvais. Mais s'il est facile de se dépouiller d'un vêtement, il en est de même pour le vice et la vertu. L'homme jeune est fort : de même soyons forts, nous aussi, pour la pratique du bien. L'homme jeune n'a point de rides : n'en ayons pas davantage. L'homme jeune marche droit, et résiste aux atteintes de la maladie : résistons-y pareillement. « Qui a été créé ». Voyez comment il appelle ici création la réalisation de la vertu, son passage du néant à l'être. Mais quoi ! cette autre création n'est-elle pas selon Dieu ? Nullement, mais selon le diable : c'est le diable qui est l'auteur du péché. Comment cela ? Parce que l'homme n'a pas été créé seulement avec de lit terre et de l'eau, mais encore dans la justice et la sainteté de la vérité. Qu'est-ce à dire ? c'est-à-dire que Dieu l'a créé fils du premier coup : car ce titre remonte au baptême : voilà notre essence... Remarquez ces mots : « Dans la justice et la sainteté de la vérité ». Il y avait autrefois de la justice et de la sainteté chez les Juifs ; mais ce n'était pas une sainteté, une justice de vérité ; c'étaient de simples images. La pureté du corps, en effet, n'était qu'une figure de la pureté, et n'en était point la réalité ; de même la justice existait, non en réalité, mais en figure. « Dans la sainteté et la justice de la vérité ». Peut-être aussi a-t-il ici en vue le mensonge de ces infidèles, qui se font passer faussement pour justes.
Par justice, entendez la vertu en général. Le Christ a dit : « Si votre justice n'abonde pas plus que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ». (Matth. V, 20.) Il est encore écrit : « Celui qui est sans reproche est appelé juste ». (I Jean, III, 9.) De même, dans les jugements, nous appelons juste celui qui a été offensé et n'a point rendu la pareille. Si donc au terrible jugement nous pouvons paraître justes les uns à l'égard des autres, nous pourrons obtenir quelque miséricorde. Car à l'égard de Dieu, la chose est impossible, quelle qu'ait pu être notre conduite : l'avantage de la justice est, en effet, toujours de son côté, comme dit le prophète : « Et tu triompheras dans les jugements ». (Psaume, L, 6.) Mais si nous n'avons pas enfreint la justice à l'égard de notre prochain, si nous pouvons montrer que nous avons subi l'iniquité, alors nous serons justifiés. Mais puisque nous sommes déjà vêtus, pourquoi nous dire encore : « Revêtez-vous ?» C'est qu'il parle maintenant de la conduite et des actions. Notre premier vêtement nous est venu du baptême : celui-ci, nous le devrons à nos œuvres, non plus selon les désirs de l'erreur, mais selon Dieu. — Mais la sainteté en quoi consiste-t-elle ? Dans la pureté, dans l'acquittement de notre dette. Nous employons une expression tirée de là pour désigner les derniers devoirs rendus aux morts : c'est comme si nous disions : Je ne leur dois plus rien, ils n'ont plus rien à réclamer de moi. Nous nous servons encore de termes de ce genre pour dire : « J'ai payé mon tribut, je suis quitte (Ce passage ne peut être rendu qu'approximativement en français, vu l'impossibilité de trouver parmi les dérivés de notre mot saint, des équivalents propres à exprimer toutes tes idées) »
3. C'est donc à nous qu'il appartient de ne pas quitter ce vêtement de justice que le prophète appelle encore vêtement de salut, afin de nous rendre semblables à Dieu, qui, lui aussi, est vêtu de justice. Tel doit être notre vêtement. Quant à cette expression revêtir, elle revient à celle-ci : Ne jamais quitter. Écoutez plutôt le langage du prophète : « Il a revêtu la malédiction comme un vêtement, et elle viendra à lui »; et encore : « Celui qui se revêt de lumière comme d'un manteau ». (Ps. CVIII, 18 et CIII, 2.) Nous employons de même cette expression en parlant des hommes; nous disons : « Un tel s'est revêtu d'un tel ». Ainsi donc ce n'est pas un jour, ni deux, ni trois, c'est toujours que nous devons rester dans la vertu, sans jamais nous dépouiller de ce vêtement. En effet, il y a moins d'indécence pour l'homme à avoir le corps nu, qu'à se montrer dépouillé de vertu. Dans le premier cas, son indécence n'a pour témoins que les compagnons de son esclavage; dans le second les témoins sont le Maître et les anges. Ne seriez-vous pas choqué, dites-moi, si vous voyiez un homme paraître tout nu sur la place publique ? Que dirons-nous donc de vous, qui courez sans le vêtement dont je parle ? Ne voyez-vous pas en quel état circulent ces mendiants que nous appelons « Lotages », et quelle pitié ils nous inspirent ? Néanmoins ils sont sans excuse : nous ne pardonnons point à des gens qui ont perdu leurs habits en jouant aux dés. Comment donc Dieu pourrait-il nous pardonner, si nous perdons le vêtement de la vertu ? Dès que le diable voit un homme dépouillé de vertu, aussitôt il lui noircit le visage, le souille, le meurtrit, et le soumet à toutes sortes de violences. Dépouillons-nous des richesses pour n'être point dépouillés de la justice : les richesses ne font que gâter ce vêtement : elles sont comme un manteau d'épines; plus nous porterons sur nous de ces épines, plus notre nudité augmentera. L'incontinence nous dépouille aussi de notre vêtement : car c'est un feu, un feu qui le consume. L'argent est une teigne : comme la teigne, il ronge tout et n'épargne pas même les étoffes précieuses. Jetons donc bas toutes ces choses, afin que nous devenions justes, afin que nous revêtions l'homme nouveau. Ne conservons rien d'ancien, rien d'apparent, rien de corruptible. La vertu n'est pas si difficile à acquérir ni à pratiquer.
Considérez ceux qui vivent sur les montagnes : ils quittent maison, femmes, enfants, affaires : isolés du monde, revêtus d'un cilice, couverts de cendres, le cou emprisonné, ils s'enferment dans un humble réduit, et, non contents de cela, ils s'épuisent de jeûnes prolongés. Si je vous prescrivais d'en faire autant, ne vous enfuiriez-vous pas tous au loin ? Ne déclareriez-vous pas mes exigences intolérables ? Je ne réclame rien de pareil : je me borne à souhaiter, sans imposer rien. Prenez des bains, soignez votre corps, allez sur la place publique, gardez votre maison, vos serviteurs, buvez et mangez; mais bannissez impitoyablement la cupidité. Voilà l'origine du péché : tout excès devient péché : ainsi la cupidité n'est pas autre chose. Voyez plutôt quand la colère outrepasse ses justes bornes, alors elle déborde en injures, elle s'emporte à toutes les iniquités. De même pour l'amour sensuel, pour l'amour des richesses, de la gloire, que sais-je encore ? Et ne venez pas me dire que les hommes dont je parle ont pu ce qui vous est impossible : beaucoup étaient plus malades que vous, plus riches, plus voluptueux, qui ont embrassé cette sévère et rigoureuse règle de vie.
Que dis-je, des hommes ? des vierges parvenues à peine à la vingtième année, qui n'étaient jamais sorties de l'ombre de la maison où elles vivaient, au milieu des parfums et des suaves odeurs, couchées sur des lits moelleux, des filles délicates, gâtées encore par mille recherches, sans autre occupation que la toilette, le luxe, et les raffinement, du bien-être, incapables de se servir elles-mêmes, et entourées pour cet usage d'une foule de suivantes, des filles revêtues d'habits trop moelleux même pour leur mollesse, de souples et fines étoffes de lin, des filles qui ne cessaient de respirer l'odeur des roses et mille autres aussi délicieuses : les voilà qui tout à coup, embrasées de l'amour du Christ, se dépouillent de tout ce faste, de toute cette indolence, oublient le luxe et les plaisirs de leur âge, et pareilles à des athlètes généreux, renoncent à toutes ces douceurs pour se jeter au milieu des combats. Peut-être accuserez-vous mes paroles d'invraisemblance : mais je ne dis que la vérité. Je sais, oui, je sais que des filles délicates en sont venues à ce point d'austérité, de revêtir leur nudité des plus durs cilices, de laisser sans chaussures leurs pieds délicats, de dormir sur un lit de feuillage : que dis-je ? elles passent à veiller la plus grande partie des nuits. Loin de penser aux parfums ou à mille autres de leurs frivolités passées, elles vont jusqu'à négliger cette tête, jadis objet de tant de soins, et se bornent à rattacher leurs cheveux au hasard, afin d'éviter l'indécence. Elles ne font qu'un repas le soir; et à ce repas elles ne mangent ni légumes ni pain, mais seulement de la farine, des fèves, des pois chiches, des olives et des figues; elles ne cessent de filer, et s'imposent des tâches bien plus rudes que ne sont celles des servantes. Elles se sont prescrit de soigner les femmes malades; elles portent leurs lits; elles leur lavent les pieds; beaucoup vont jusqu'à faire la cuisine : tant est puissante la flamme du Christ; tant le zèle peut prévaloir sur la nature. D'ailleurs je n'exige de vous rien de pareil, puisque vous voulez vous laisser dépasser par des femmes.
4. Faites du moins ce qui n'a rien de pénible : maîtrisez vos mains et le dérèglement de vos regards. Que voyez-vous là de difficile ou de malaisé ? Pratiquez la justice, ne faites tort à personne, que vous soyez riche ou pauvre, marchand ou mercenaire : car l'injustice peut pénétrer jusque chez les pauvres. Ne voyez-vous pas combien de batailles ils livrent, combien de bouleversements ils provoquent ? Mariez-vous, ayez des enfants : Paul écrivait aussi pour les gens mariés, et leur adressait aussi ses instructions. La lutte dont je vous ai parlé est une lutte sublime; le rocher est trop haut, la cime trop voisine du ciel; vous ne pouvez monter jusque-là : visez donc plus bas. Vous ne pouvez renoncer aux richesses au moins, ne dépouillez pas autrui, ne commettez pas l'injustice. Vous ne pouvez pas jeûner : au moins, ne vous plongez pas dans la mollesse. Vous ne pouvez pas dormir sur un lit de feuillage ? Que l'argent, du moins, n'enrichisse pas votre couche; ayez un lit, des couvertures qui ne soient point faites pour la montre, mais pour le repos : point de lits d'ivoire, point d'ostentation. Pourquoi charger votre radeau de tant de marchandises ? Si vous savez vous modérer, vous ne,craindrez rien, ni l'envie, ni les voleurs, ni les rapines. Vous êtes moins riches d'argent que de soucis; moins bien pourvus de trésors que d'angoisses et de dangers : « Ceux qui veulent être riches, introduisent chez eux les tentations et les convoitises funestes ». (I Tim. VI, 9.) Voilà à quoi s'exposent ceux qui veulent posséder beaucoup de biens. Je ne vous dis pas : Donnez vos soins aux malades : du moins chargez de cela votre serviteur.
Voyez-vous que mes recommandations n'ont rien de bien rigoureux ? Songez plutôt à ces filles délicates qui nous devancent de si loin. Ah ! rougissons de voir que dans les choses du monde, comme la guerre et la lutte, nous sommes si loin de céder l'avantage à leur sexe; et qu'au contraire elle nous surpassent dans les combats spirituels, nous préviennent quand il s'agit de ravir la palme, et s'élèvent, dans leur vol sublime, aussi haut que l'aigle, tandis que nous, pareils à des corbeaux, nous ne pouvons nous élever au-dessus de la fumée d'ici-bas : oui, à des corbeaux, ou à des chiens gloutons, nous qui ne rêvons que de table et de cuisine. Rappelez-vous les femmes de l'ancien temps : car il y en eut de grandes, d'admirables, comme Sara, Rébecca, Rachel, Débora, Anne; le temps du Christ aussi en a vu de pareilles; néanmoins elles ne surpassaient pas les hommes et n'occupaient que le second rang. Aujourd'hui c'est tout le contraire : des femmes nous surpassent, nous éclipsent. Quelle dérision ! quelle ignominie ! Nous occupons la place de la tête, et nous nous laissons surpasser par le corps ? Si nous avons été investis de l'autorité sur les femmes, ce n'est pas seulement pour les gouverner, c'est encore pour les gouverner selon la vertu. Car c'est par la supériorité de vertu que celui qui domine doit principalement dominer : s'il reste inférieur par ce côté, il cesse d'être le maître.
Voyez-vous quels miraculeux effets a produits la venue du Christ ? comment elle a levé la malédiction ? Les vierges sont plus nombreuses parmi les femmes, la chasteté est moins rare chez elles ainsi que la fidélité au veuvage; les femmes sont moins promptes à proférer des paroles grossières. Pourquoi donc en proférez-vous, dites-moi ? Car ne venez pas me parler des femmes perdues. Ce sexe aime la parure, c'est son défaut. Mais en ce point encore les hommes les dépassent, eux qui se parent de leurs femmes comme d'objets de luxe. Je ne pense pas qu'une femme soit aussi fière des ajustements qu'elle porte que son mari l'est lui-même; la femme n'est pas si fière de sa ceinture dorée, que son mari n'est fier de la voir portée par sa femme. Les vrais coupables, c'est donc nous-mêmes, qui soufflons sur cette étincelle, qui attisons cette flamme. D'ailleurs, la faute ne saurait être imputée aussi sévèrement à la femme qu'à l'homme. Vous avez été chargé de la conduire ; en tout, vous réclamez le premier rang; montrez donc par votre exemple que vous ne tenez nullement à ce faste. La parure sied mieux à la femme qu'à l'homme. Si donc vous ne l'évitez pas, comment l'évitera-t-elle ? Les femmes ont de la vanité, mais ce défaut leur est commun avec les hommes; elles sont sujettes à la colère, et nous pareillement. Mais leurs qualités leur appartiennent, au contraire, en propre : je veux dire la chasteté, la ferveur, la religion, l'amour du Christ. Pourquoi donc, dira-t-on, ont-elles été exclues de la chaire de prédication ? C'est encore une preuve de la grande distance qui existe entre elles et nous, et de la grandeur des femmes de ce temps. Quand Paul, Pierre, et maint autre saint prêchait, fallait-il, dites-moi, qu'une femme envahît cette fonction ? Mais aujourd'hui nous sommes arrivés à un point de corruption tel, qu'il y a lieu de s'enquérir pourquoi les femmes n'enseignent pas, quand nous sommes devenus aussi faibles qu'elles. Si je parle ainsi, ce n'est point pour leur inspirer de l'orgueil, mais pour nous instruire, nous avertir nous-mêmes, et nous engager à ressaisir l'autorité qui nous appartient, non à titre de domination, mais à titre de gouvernement, de direction et de supériorité morale. Le corps ne sera dans l'état où il doit être, que lorsque l'autorité appartiendra au meilleur. Puissions-nous tous, hommes et femmes, vivre selon la volonté de Dieu, afin d'obtenir tous, au jour redoutable du jugement, la miséricorde du Seigneur, et d'entrer en possession des biens qui nous sont promis en Jésus-Christ Notre-Seigneur.