HOMÉLIE XXXVII. (ch. XV, v. 7)
Dieu dit à Abram : « Je suis le Dieu qui t'ai tiré du pays des Chaldéens, pour te donner cette terre, afin que tu la possèdes. — Et il répondit : Seigneur, mon Maître, à quoi reconnaîtrai-je que je dois la posséder ? »
ANALYSE
01 Différence entre la Bible et les livres profanes : la Bible renferme beaucoup de pensées en Peu de mots, c'est le contraire pour les livres profanes.
02 Gage que Dieu donne à Abraham de l'accomplissement de ses promesses.
03 Dieu prédit à Abraham la captivité de ses descendants dans la terre d'Egypte.
04 Confirmation de l'alliance. Dieu indique à Abraham les limites qu'atteindra l'empire qui sera un jour fondé par sa postérité. — Exhortation. Il faut plutôt s'occuper d'orner l'âme que le corps.
1. La puissance de l'Écriture sainte est immense et ses paroles renferment un trésor de pensées. Il faut donc nous appliquer à l'étudier avec soin pour en retirer des avantages étendus. Aussi le Christ nous a donné ce précepte : Sondez les Écritures (Jean, V, 39) ; c'est-à-dire, ne nous bornons pas à une simple lecture, mais scrutons profondément les Écritures pour en saisir le vrai sens. Tel est l'usage de l'Écriture; elle présente beaucoup d'idées dans peu de mots. Ce sont des instructions divines et non humaines, aussi diffèrent-elles complétement de la sagesse humaine, et je vais vous dire comment. D'un côté, c'est-à-dire dans la sagesse humaine, on ne songe qu'à l'arrangement des mots; de l'autre côté, c'est tout le contraire. L'Écriture ne tient aucun compte de la beauté des expressions ni de leur disposition : toutes ses paroles tirent leur beauté de l'épanouissement de la grâce divine. D'un côté, au milieu d'un immense bavardage, on rencontre à peine quelques idées; de l'autre, comme vous le savez, une phrase très-courte est souvent un texte suffisant pour tout un sermon. Aussi hier, après avoir lu notre texte et en avoir commencé l'explication, nous avons trouvé une telle richesse de pensées que nous n'avons pas pu aller plus loin pour ne pas surcharger votre mémoire et de peur que la fin du sermon ne vous en fit oublier le commencement. Aussi je vais revenir sur ce sujet et rattacher le discours d'hier à celui d'aujourd'hui, afin que vous ne sortiez pas d'ici sans avoir entendu développer toute la lecture. Mais, je vous en prie, accordez-nous toute votre attention : car si la peine est pour nous, le profit est pour vous; ou plutôt, il nous est commun à tous. Mais que parlé-je de notre peine ? Non certes ! il n'y a ici qu'un don de là grâce divine. Recueillez donc avec soin ce que Dieu vous donne, afin que vous ne partiez d'ici qu'après en avoir fait votre profit pour le salut de votre âme. Si nous vous offrons chaque jour ce festin spirituel, c'est pour que nos fréquentes exhortations et la méditation des saintes Écritures vous préservent des pièges du malin esprit. Car s'il voit en nous un grand zèle pour les occupations spirituelles, non-seulement il ne nous attaquera point, mais il n'osera même nous regarder, sachant que ses manoeuvres seront inutiles, et que les coups qu'il osera frapper retomberont sur sa tête.
Reprenons donc le sujet que nous traitions hier, et achevons de le développer. Hier de quoi avons-nous parlé ? De la promesse que Dieu fit à Abram en lui disant de lever lesyeux au ciel et de regarder la multitude des étoiles. Compte, lui dit-il, les étoiles si tu peux les compter. Et il lui dit : Ta race sera aussi nombreuse. Ensuite l'Écriture sainte nous montrant la piété du patriarche, et sa foi aux promesses de Dieu dont il considérait le souverain pouvoir, dit : Abram crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice. C'est là que nous en sommes resté hier et il nous a été impossible d'aller plus loin : maintenant il faut continuer. Que dit l'Écriture ? Le Seigneur dit à Abram : Je suis le Dieu qui t'ai retiré du pays des Chaldéens, pour te donner cette terre, afin que tu la possèdes. Voyez comme Dieu se prête à la faiblesse humaine, comme il veut fortifier la foi et persuader de l'effet de ses promesses, comme s'il disait : Souviens-toi que c'est moi qui t'ai fait sortir de ton pays ! Ces paroles de Dieu s'accordent avec celles de saint Etienne qui dit que le Seigneur ordonna à Abraham de quitter la Chaldée et sa maison. (Act. VII.) Le père d'Abraham, comme nous l'avons dit, partagea son destin, quoiqu'il fût lui-même infidèle; entraîné par son amour pour son fils, il fut son compagnon de voyage. Aussi Dieu rappelle ici à Abraham la protection dont il l'a toujours entouré, lui disant que s'il l'a fait ainsi voyager, c'était pour son avantage et pour accomplir ses promesses envers lui. Je suis le Dieu qui t'ai retiré du pays des Chaldéens, pour te donner cette terre, afin que tu la possèdes. Est-ce sans raison que je t'en ai appelé ? est-ce en vain que je t'en ai retiré ? Je t'ai fait venir en Palestine, je t'ai fait quitter la maison de ton père et t'établir clans cette terre, afin que tu la possèdes. Songe combien je t'ai protégé depuis ton départ de Chaldée jusqu'à présent; songe que de jour en jour tu es devenu plus illustre par mon appui, par mes soins, et fie-toi à mes paroles. Voyez quel excès de bonté ! voyez comme Dieu s'abaisse jusqu'à l'homme, comme il fortifie son âme et affermit sa foi, pour qu'il ne songe, plus aux obstacles de la nature, mais qu'il se confie à Celui qui fait ces promesses, comme si elles étaient déjà accomplies.
2. Voyez aussi comme le patriarche, enhardi par ces paroles, demande une assurance plus parfaite. Il dit : Seigneur, mon Maître, à quoi reconnaîtrai-je que je posséderai cette terre ? L'Écriture sainte a commencé par lui rendre ce témoignage qu'il crut aux paroles de Dieu et que cela lui fut imputé à justice ; cependant, après avoir entendu ces mots : Je t'ai retiré du pays des Chaldéens, pour te donner cette terre, afin que tu la possèdes, il répond il m'est impossible de ne pas croire à ta parole ; cependant je voudrais apprendre de quelle manière je deviendrai possesseur de cette terre. Je me vois parvenu à l'extrême vieillesse; jusqu'à présent j'ai erré comme un vagabond, et la raison humaine ne peut me faire concevoir comment tout s'accomplira, quoique j'aie ajouté foi sans hésiter à tes paroles, toi qui peux tirer l'être du néant, tout créer et tout transformer. Si je t'interroge, ce n'est donc point par incrédulité : mais puisque tu me promets de nouveau la possession de cette terre, je voudrais un signe plus matériel et plus évident pour soutenir la faiblesse de mon intelligence. Que fait alors ce Maître si bon ? Plein de condescendance pour son serviteur, il veut fortifier son âme quand il le voit avouer sa faiblesse, et malgré sa foi dans les promesses divines, en réclamer une confirmation ; il lui dit : Prends une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans et un bélier, et une tourterelle et une colombe. Vous voyez que Dieu fait un traité avec un homme à la manière humaine. Quand nous promettons quelque chose à quelqu'un et que nous cherchons à lui donner confiance en nos promesses, afin qu'il ne doute point de notre bonne volonté, nous lui laissons une preuve et une marque dont la seule vue lui donne la certitude que nous ferons tout pour dégager notre parole. Ainsi, à cette question : Comment le reconnaîtrai-je ? ce bon Maître répond : en voici le moyen. Prends une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, et un bélier, et une tourterelle et une colombe.
Remarquez, je vous prie, à quelle condescendance matérielle arrive ce doux Maître pour rassurer le patriarche. Comme c'était l'usage des hommes de faire et de confirmer ainsi leurs traités, Dieu même agit comme eux. Il prit ces animaux, dit l'Écriture, et les partagea par la moitié. Ce n'est pas sans raison que leur âge est indiqué : il fallait les prendre à trois ans, c'est-à-dire adultes et à leur taille. Il les partagea par la moitié et mit les deux parties en face l'une de l'autre; mais il ne partagea point les oiseaux. Il s'assit et veilla pour que les oiseaux qui volaient autour de ces animaux partagés ne pussent y toucher, et il resta ainsi tout le jour. Les oiseaux descendirent auprès de ces animaux ainsi partagés près desquels s'était assis Abram. Vers la chute du jour, Abram tomba en extase, et il fut saisi d'un grand effroi et enveloppé de ténèbres. Pourquoi vers le coucher du soleil, quand vient le soir ? C'est que Dieu veut rendre le patriarche plus attentif : cette extase et cet effroi ténébreux l'envahissent pour que tout lui fasse comprendre la présence de Dieu. Du reste c'est ce que le Seigneur fait toujours. Plus tard quand il donna à Moïse, sur le mont Sinaï, la loi et les préceptes, l'obscurité et les ténèbres régnaient et la montagne était couverte de fumée. (Ex. XIX, 18.) Aussi l'Écriture dit : Il touche les montagnes et elles fument. (Ps. CIII, 32.) Comme les yeux charnels ne peuvent voir le Dieu immatériel, c'est ainsi qu'il se manifeste à nous. Aussi après avoir frappé l'esprit du juste et l'avoir rempli de crainte par cette extase, il lui dit : Tu m'as demandé une confirmation de mes paroles, tu as voulu avoir une preuve que tu dois posséder cette terre. Je te la donne, car il te faut beaucoup de foi pour comprendre que je puis faire réussir ce qui semble désespéré. Et il dit à Abram : Sache certainement que la race habitera dans une terre étrangère, qu'elle sera soumise aux gens du pays qui la maltraiteront et l'humilieront pendant quatre cents ans. Ce peuple auquel elle sera asservie, je le jugerai, et elle sortira de ce pays avec un grand appareil. Voilà des paroles bien graves; elles réclament un esprit énergique, capable de s'élever au-dessus de toutes les considérations humaines. Car si l'âme dû patriarche n'avait pas été forte, courageuse et bien trempée, il y avait de quoi la troubler. Sache certainement que ta race habitera dans une terre étrangère, qu'elle sera soumise aux gens du pays qui la maltraiteront et l'humilieront pendant quatre cents ans. Ce peuple auquel elle sera asservie, je le jugerai, et elle sortira de ce pays avec un grand appareil.
3. Ne t'étonne point, dit le Seigneur, de ta vieillesse, de la stérilité de Sara, de ses entrailles desséchées, et ne regarde point comme extraordinaire ce que je t'ai dit : Je donnerai cette terre à ta race. Non-seulement je te le prédis, mais j'ajoute qu'avant cela ta race ira dans une terre étrangère. Il ne lui dit pas que c'était l'Egypte et ne nomme point le pays;, mais il dit : Dans une terre étrangère; elle subira la servitude et l'humiliation, et ses souffrances ne seront point courtes et bornées à peu d'années, mais dureront quatre cents ans. Sans doute j'en tirerai vengeance, je jugerai ce peuple oppresseur et je ferai revenir ici ta race et j'environnerai son retour de beaucoup d'éclat. Ainsi l'exactitude de cette prédiction sur la servitude des Juifs dévoile leur descente en Egypte, la haine des Egyptiens contre eux et leur glorieux retour. Elle montre au patriarche que ce n'est pas seulement à lui que doivent arriver des choses surnaturelles, c'est-à-dire l'accomplissement des promesses de Dieu malgré tant d'obstacles, mais que toute sa race sera également favorisée. Je te l'ai déjà dit, ajoute-t-il, afin que tu puisses, avant la fin de ta vie, connaître le sort de ta postérité. Tu iras rejoindre tes pères, après avoir prospéré dans une heureuse vieillesse. Il ne dit pas : tu mourras, mais, tu iras, comme on dit à un voyageur qui va quitter son pays pour une autre patrie : Tu iras rejoindre tes pères : il ne parle point des pères selon la chair. Comment serait-ce possible ? puisque son père était infidèle et que le patriarche fidèle ne pouvait habiter le même séjour. Il y a, dit l'Écriture, un grand abîme entre vous et nous. (Luc, XVI, 26.) De qui donc est-il dit rejoindre tes pères? Il s'agit des justes, tels qu'Abel, Noé et Enoch. Prospérant dans une heureuse vieillesse. Mais, dira-t-on, comment cette vieillesse peut-elle être heureuse après toute une existence de tribulations ? Ne les considérez point; songez seulement à la gloire qui l'a suivi en toute occasion, pensez à l'éclat dont a toujours brillé ce voyageur sans feu ni lieu et à la protection que Dieu lui a constamment accordée.
Il ne faut point juger d'après l'opinion actuelle, et dire qu'une belle vieillesse est celle qui se passe dans le luxe et la débauche an milieu d'immenses richesses, d'une foule de courtisans et d'un troupeau d'esclaves. Ce n'est pas là une belle vieillesse; au contraire, tout cela sert à condamner l'homme qui n'est pas continent, même dans sa vieillesse, qui, même à son dernier soupir, ne songe pas à ses vraies besoins, qui sacrifie tout à son ventre et passe sa vie dans les festins et dans l'ivresse au moment où il va rendre compte de ses actions. Celui qui a marché dans le sentier de la vertu, celui-là seul termine sa vie par une belle vieillesse et reçoit plus haut la récompense de ses travaux d'ici-bas. Aussi Dieu dit au patriarche : Voilà ce qui arrivera à tes descendants, mais tu quitteras la terre après avoir joui d'une heureuse vieillesse. Ici remarquez encore que si le juste n'avait pas eu un grand courage et une extrême sagesse, ces prédictions auraient pu troubler son esprit. A sa place, le premier venu aurait dit : Pourquoi me promettre une postérité si nombreuse puisque mes descendants supporteront tant de souffrances et tant d'années de captivité ? quel avantage poissé-je y trouver ? Le juste n'eut point cette pensée; il accepta en fidèle serviteur tout ce qui venait de Dieu, dont il préféra la volonté à la sienne. Du reste le Seigneur lui indique l'époque à laquelle ils reviendront de leur captivité : Ils reviendront ici à la quatrième génération.
Là-dessus on pourra demander pourquoi quatre cents ans de captivité sont prédits aux Hébreux, tandis qu'ils n'en ont point passé la moitié en Egypte. Aussi Dieu ne dit pas qu'ils doivent passer quatre cents ans en Egypte, mais dans une terre étrangère, si bien que l'on peut joindre aux années passées en Egypte, le temps même de la vie du patriarche, à partir du moment où il reçut l'ordre de quitter Charran. L'Écriture nous montre évidemment qu'elle compte les années depuis cette époque, lorsqu'elle dit qu'il avait soixante-quinze ans quand il partit de Charran. (Gen. XII, 4.) Depuis cet instant jusqu'au retour d'Egypte, si l'on fait le calcul, on trouve le nombre juste. D'un autre côté, l'on peut dire que le Seigneur plein de bienveillance, et qui proportionne toujours nos épreuves à notre faiblesse, voyant les Hébreux accablés de peines et cruellement traités par les Egyptiens, les vengea et les délivra avant l'époque qu'il avait fixée. En effet, c'est l'usage de Dieu qui cherche toujours notre salut; s'il menace de ses punitions, nous pouvons, en faisant preuve de conversion, le faire revenir sur ses arrêts; en revanche, s'il nous promet quelque avantage et que nous ne fassions point-ce, qui dépend de nous, il n'accomplit point ce qu'il avait annoncé, de peur de nous rendre pires que nous n'étions. Ceux qui étudient attentivement les saintes Écritures pourront aisément s'en convaincre. Ils reviendront ici à la quatrième génération; car les iniquités des Amorrhéens ne sont pas encore au comble. Alors, en effet, il sera temps que les uns reviennent en liberté et que les autres, en punition de leurs nombreux péchés, soient chassés de cette terre. Tout arrivera en temps convenable, l'établissement des uns et l'expulsion des autres, Leurs iniquités ne sont pas encore au comble, c'est-à-dire ils n'ont pas encore assez péché pour mériter une pareille punition. En effet, Dieu dans sa bonté ne punit jamais plus, mais toujours moins qu'on ne mérite. Aussi montre-t-il une grande patience à l'égard des Amorrhéens, pour ne leur laisser aucune excuse, puisqu'ils seront eux-mêmes les auteurs de leur châtiment.
4. Voyez comme le patriarche est exactement renseigné, comme sa foi doit se fortifier et quelle confiance les prédictions qui le regardent doivent lui inspirer pour celles qui sont relatives à sa postérité ; l'accomplissement des unes lui montrera la certitude des autres. Ensuite, quand la prédiction fut terminée, il vit un signe analogue à ceux qu'il avait déjà aperçus. Quand le soleil se coucha, il parut une flamme, une fournaise fumante et des lampes de feu qui passèrent à travers les animaux coupés en deux. La flamme, la fournaise et les lampes paraissaient pour faire connaître au juste l'indissolubilité de l'alliance, et la présence de l'énergie divine. Ensuite, quand tout fut terminé et accompli, quand le feu eut dévoré toute l'offrande, le Seigneur fit en ce jour une alliance avec Abram, en disant : Je donnerai à ta race cette terre depuis le fleuve d'Egypte jusqu'au grand fleuve de l'Euphrate, les Cinéens, les Cenézéens et les Cedmoniens; les Chettéens, les Phérézéens, ceux de Raphaïm et les Amorrhéens, les Chananéens, les Eviens, les Gergésiens et les Jébuséens. Voyez comme il confirme encore ce qu'il avait annoncé. Il fit une alliance, disant : Je donnerai à ta race celle terre.
Ensuite pour faire comprendre toute l'étendue des limites du pays donné à cette race, il ajoute : Du fleuve d'Egypte au fleuve Euphrate, là s'étendra ta race. Voyez comme il veut ainsi en indiquer la multitude innombrable. Il a déjà dit qu'on ne pourrait pas plus la compter que les étoiles; maintenant il indique les limites de son territoire pour faire voir jusqu'où doit s'étendre cette multitude. De plus, il donne la liste des peuples sur lesquels s'étendra la domination de cette race, afin que le juste soit bien informé de tout. Après tant de promesses Sara restait toujours stérile, la vieillesse s'étendait sur eux, afin qu'en donnant de leur foi la plus grande preuve possible, ils reconnussent la faiblesse de la nature humaine et l'immensité de la puissance divine.
Pour ne pas trop prolonger cette instruction, nous allons terminer en vous suppliant d'imiter le patriarche. Songez, mes bien-aimés, à ce qu'il disait au roi de Sodome, et, en général, à toutes ces autres vertus qu'il a montrées pendant toute sa vie, aux récompenses dont il a été honoré et à la condescendance de Dieu pour lui : Songez que le Seigneur nous a ainsi montré à tous, par ses bienfaits envers le patriarche, combien sa libéralité était immense. Pour peu que nous lui fassions offrande de quelques bonnes oeuvres, il enchérit au delà de toute expression et nous prodigue des récompenses infinies, pourvu que nous lui fassions voir, comme le juste, une foi sincère, et que loin de chanceler dans notre esprit, nous conservions une fermeté inébranlable. C'est ainsi que le patriarche a mérité tant d'éloges; écoutez saint Paul célébrant la foi qu'il a montrée dès l'origine : Abraham appelé à la foi, obéit et s'en alla dans un pays qu'il devait posséder, et partit sans savoir où il allait. (Héb. II, 8.) Il fait allusion à ces paroles de Dieu : Sors de ton pays et va dans la terre que je te montrerai. (Gen. XII, 1.) Voyez quelle fermeté dans la foi, quelle sincérité dans l'esprit ! Imitons ces vertus, quittons par nos pensées et nos désirs les affaires de la vie présente et faisons route vers le ciel. Nous pouvons, si nous le voulons, nous y acheminer même ici-bas, si nos actions le méritent, si nous dédaignons les choses du monde, et si nous négligeons la vaine gloire pour élever nos regards vers la gloire véritable et éternelle; si nous mettons de côté le luxe des habits et l'ornement du corps, si nous laissons toute cette parure extérieure pour embellir notre âme dont la vertu doit être le vêtement; si nous méprisons la mollesse, si nous fuyons la gourmandise et si, loin de rechercher les festins et les banquets nous gardons la frugalité, d'après le précepte de l'Apôtre : Contentons-nous d'avoir la nourriture et le vêtement. (I Tim, VI, 8.) Quel besoin, dites-moi, a-t-on de ces superfluités ? pourquoi se gonfler l'estomac d'un excès de nourriture et perdre la raison dans l'ivresse ? n'en résulte-t-il pas une foule de maux pour le corps et l'âme ? D'où viennent tant de maladies, tant de lésions dans nos organes ? n'est-ce pas de ce que l'estomac est plus chargé qu'il ne faudrait ? D'où viennent l'adultère, le libertinage, le vol, l'avarice, le meurtre, le brigandage et toutes les corruptions de l'âme ? n'est-ce pas d'une convoitise exagérée ? Aussi Paul a dit que l'avidité était la racine de tous les maux. (I Tim. VI,10.) De même l'on peut dire avec raison que cette absence de modération, ce désir de dépasser la limite du besoin est la source de tous nos maux. Si nous voulions, en fait de nourriture, d'habits, de logement et de tout ce qui regarde le corps, n'aller jamais trop loin et nous contenter du nécessaire, l'espèce humaine serait délivrée de bien des maux.
5. Mais je ne sais comment il se fait que chacun de nous est avide à sa manière et franchit toujours les bornes du besoin, malgré le précepte de l'Apôtre : Contentons-nous d'avoir la nourriture et le vêtement : nous faisons tout le contraire, sans songer que nous aurons à rendre compte d'avoir dépassé le nécessaire et abusé des biens du Seigneur. Car ces biens ne nous sont pas accordés seulement pour notre avantage, mais pour le soulagement de nos semblables. Quel pardon peuvent donc mériter ceux qui se parent des vêtements d'une noblesse extrême, qui recherchent les étoffes filées, par des vers et qui, ce qu'il y a de plus déplorable, s'en glorifient, tandis qu'ils devraient se cacher, craindre et trembler, puisqu'ils ne les portent point par nécessité, mais par mollesse et fausse gloire, afin de se faire admirer du monde. Cependant leur semblable passe à moitié nu, sans avoir même un vêtement grossier : et eux, qui sont de la même nature, n'éprouvent aucune pitié, la conscience ne les porte point à secourir leur semblable ; la pensée du jour terrible, la crainte de l'enfer, la grandeur des promesses, l'idée que le Seigneur commun de tous considérera comme fait à lui-même tout ce qu'ils auront fait pour leurs semblables, tout cela ne peut rien. Comme si leur coeur était de pierre et qu'ils fussent étrangers à notre nature, ils se regardent, à cause du luxe de leurs habits, comme supérieurs aux autres hommes, sans songer à toutes les peines qu'ils encourent en faisant un mauvais usage des biens que le Seigneur leur a confiés et qu'ils ne songent pas à partager avec leurs frères : ils aiment voir les vers ronger ce qu'ils possèdent et allumer pour eux-mêmes le feu de l'enfer. Si les riches distribuaient aux indigents tout ce qu'ils tiennent inutilement renfermé, cela ne suffirait pas encore pour leur faire éviter les peines qu'ils méritent pour le luxe de leur table et de leurs habits. Quelle punition méritent donc ceux qui mettent tous leurs soins à se montrer en public avec des vêtements de soie brodés d'or ou de diverses couleurs, et qui méprisent la nudité et l'indigence du Christ privé même du nécessaire ? C'est surtout aux femmes que je m'adresse. C'est surtout chez elles que se trouve le désir et l'excès de la parure; l'or brille sur leurs habits, leur tête, leur cou et tout leur corps; et elles en tirent vanité ! Combien d'affamés pouvaient être rassasiés, combien de nudités pouvaient être couvertes, rien qu'avec le prix de leurs pendants d'oreilles qui ne servent à rien qu'à perdre leur âme ! Aussi le docteur de la terre, après avoir dit : Contentons-nous de la nourriture et du vêtement, s'adresse-t-il encore aux femmes : Qu'elles n'aient point de coiffures recherchées, d'or, de perles, ni d'habits somptueux. (I Tim. II, 9.) Vous voyez qu'il leur interdit ces ornements d'or, les perles et les habits somptueux : il veut qu'elles ne considèrent comme véritable parure que celle de l'âme; c'est aux bonnes oeuvres qu'il commande de l'emprunter. Il sait bien que celle qui a en tête ces vanités ne peut avoir qu'une âme souillée, flétrie, déguenillée, affamée, transie de froid ! Car cette ardeur pour parer le corps montre la laideur de l'âme, cette avidité sensuelle prouve qu'elle est affamée, et ce luxe de vêtements laisse voir sa nudité. Si l'on veille sur son âme et si l'on en cultive la beauté, on rie peut désirer cette parure extérieure ; de même, si l'on s'occupe de sa toilette, de ses brillants habits et de ses ornements dorés, il est complètement impossible de veiller sur son âme. Comment pourrait-on avoir une bonne pensée et s'occuper des choses spirituelles, si l'on s'est une fois livré aux choses d'ici-bas, si l'on ne fait que ramper à terre, pour ainsi dire, sans jamais relever la tête et accumulant toujours le fardeau de ses péchés ? Il serait trop long maintenant de dire tous les maux qui en résultent : il me suffit de rappeler à tontes les personnes qui se sont livrées à ces goûts tous les désagréments qu'elles en éprouvent chaque jour. Il est tombé quelque chose d'une parure en or : aussitôt tempête et tumulte dans la maison : un domestique a dérobé un objet, tous sont fouettés, battus, emprisonnés : des larrons ont tout pillé en un clin d'oeil : chagrin immense et insupportable. Un revers survient qui réduit à une misère extrême, et alors la vie est plus pénible que la mort : qui pourrait dire tous les accidents auxquels on est exposé ? En résumé une âme de cette nature ne sera jamais en repos ; de même que les vagues de la mer sont incessantes et innombrables, de même les agitations de cette âme ne peuvent se compter. Aussi, je vous en conjure, fuyons en toute chose l'avidité et l'abus. La véritable richesse, le trésor inépuisable, consistent à ne désirer que le nécessaire et à faire un bon usage du superflu. Celui qui agit ainsi ne peut craindre la pauvreté, n'éprouve ni accident ni trouble : il est au-dessus de la calomnie et des pièges; en un mot, il est toujours tranquille et vit dans le calme et le repos. Enfin, ce qui est le grand le souverain bien, il est protégé de Dieu, et soutenu de la grâce d'en haut, comme un intendant fidèle des richesses du Seigneur. Heureux le serviteur que son maître trouvera agissant ainsi quand il le visitera ! (Luc, XVIII, 43.) C'est-à-dire qu'il distribue ce qu'il faut à ses frères, au lieu de le renfermer dans des armoires et derrière les portes pour le laisser ronger aux vers : il soulage la misère des indigents et se montre bon et fidèle dispensateur des biens que le Seigneur lui a confiés, afin que, par cette largesse il reçoive une grande et juste récompense, et mérite les biens qui lui ont été promis, par la, grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE XXXVIII. (ch. XVI, v. 1)
Sara, la femme d'Abram ne lui donnait pas d'enfant, mais elle avait une servante égyptienne, nommée Agar.
ANALYSE
01 02 Après un court exorde, l'orateur entame l'explication du texte ci-dessus. Il nous fait admirer la conduite de Dieu sur Abram et Sara; ainsi que la sagesse, la résignation, la docilité aux ordres de Dieu, de ces deux époux.
03 Dieu différa d'accomplir les promesses qu'il avait faites à Abraham, pour donner occasion à sa foi et à sa vertu de briller davantage. Il a tenu la même conduite avec la Chananéenne.
04 Sara dit à Abraham : je reçois une injure de toi; j'ai mis ma servante dans tes bras, et maintenant qu'elle se voit grosse, elle me méprise en face. Sage réponse que fait Abraham à ce reproche.
07 Exhortation à la patience, à la mansuétude, à la concorde. Comment la femme est l'aide de son mari.
1. La lecture d'aujourd'hui nous engage encore à vous parler du patriarche : ne soyez pas surpris que depuis tant de jours consacrés à son histoire, nous n'ayons pu l'achever hier. L'abondance de ses vertus est immense, et l'étendue de ses bonnes oeuvres est au-dessus de toute langue humaine. Quel homme pourra louer dignement celui que Dieu couronnait du haut du ciel et qu'il couvrait de gloire ? Cependant, malgré notre insuffisance, nous vous exposons suivant nos forces ce qui a été écrit sur lui, afin de vous inspirer l'émulation et l'imitation de ses vertus, car la sagesse d'un pareil homme suffit pour instruire toute l'espèce humaine et pour engager dans la voie de la vertu ceux qui l'écoutent avec soin. Du resté, je vous prie de faire attention aux enseignements qui peuvent résulter de la dernière lecture sur le patriarche. Les hommes et les femmes peuvent y apprendre à vivre dans l'union et à respecter le noeud indissoluble du mariage. Le mari ne doit pas être inflexible envers sa femme, mais montrer de la condescendance pour sa faiblesse; la femme ne doit pas résister à son mari ni disputer contre lui, mais tous deux doivent s'aider mutuellement à porter le fardeau et préférer la paix domestique à tous les biens. Mais il faut entendre les paroles elles-mêmes, afin que l'instruction soit plus claire. Sara, la femme d'Abram, ne lui donnait pas d'enfants, mais elle avait une servante égyptienne, nommée Agar.
Observez ici, mes bien-aimés, l'extrême patience de Dieu et l'excès de la foi et de la reconnaissance du juste pour les prédictions qui lui avaient été faites. Dieu lui avait promis bien des fois qu'il donnerait la terre à sa race et que le nombre de ses descendants égalerait la multitude des étoiles ; cependant, voyant que rien ne se réalisait de ce qui était annoncé et que toutes les promesses s'arrêtaient à des paroles, sa raison, n'était pas troublée, son esprit n'était pas agité, il resta inébranlable dans sa foi et confiant dans la puissance de Celui qui lui avait parlé. C'est ce que l'Écriture sainte rappelle ici, en disant : Sara, la femme d'Abram, ne lui donnait pas d'enfants ; ce qui nous donne à entendre qu'après des alliances si souvent répétées, après cette promesse d'une multitude innombrable qui devait sortir de lui, il ne s'affligeait point et ne doutait point en voyant que ces paroles ne s'accomplissaient pas, et qu'au contraire tout semblait les démentir. Aussi est-il dit : Sara, sa femme, ne lui donnait pas d'enfants. Pour nous apprendre que tant de promesses n'avaient abouti à rien, tandis que la stérilité de Sara et son sein desséché par l'âge pouvaient décourager le patriarche. Mais celui-ci, loin de s'arrêter aux obstacles de la nature, savait que rien n'est impossible au Seigneur, qui est le Créateur de cette nature et rend possible ce qui était impossible; en fidèle serviteur, il ne s'informait pas comment les choses devaient arriver, mais il s'abandonnait à l'incompréhensible providence du Seigneur et croyait à sa parole.
Ainsi, après tant de promesses, Sara ne lui donnait pas d'enfants, mais elle avait une servante égyptienne nommée Agar. Ce n'est pas sans raison que l'Écriture sainte fait ainsi mention de cette servante, c'est pour que l'on sache comment Sara l'avait chez elle. Il est dit qu'elle était égyptienne, ce qui nous rappelle un fait précédent : elle faisait partie des présents offerts par Pharaon quand il eut été sévèrement puni parle Tout-Puissant ; alors elle suivit Sara, et c'est pour cela que l'Écriture nous fait connaître son nom et son pays. Mais voyer maintenant la sagesse de Sara et l'excès de sa continence ; voyez aussi la complaisance et la condescendance du juste. Sara dit à Abram, dans la terre de Chanaan : Dieu a fermé mes entrailles pour que je n'enfante pas, mais viens vers ma servante afin que tu en aies des enfants. Elle ne dit point, comme plus tard Rachel à Jacob : Donne-moi des enfants, ou je meurs. (Gen. XXX, 1.) Mais que dit-elle ? Dieu a fermé mes entrailles pour que je n'enfante pas. Puisque le Créateur m'a rendue stérile et me prive d'avoir des enfants, pour que ma stérilité ne te prive point de voir tes fils dans ton extrême vieillesse, viens vers ma servante, afin que tu en aies des enfants. Quelle femme aurait le courage d'agir ainsi, de donner ce conseil à son mari et de céder le lit conjugal à une servante ?
2. Considérez combien ils étaient dégagés de toute passion : leur seul but était de ne pas mourir sans enfants; mais ils songeaient à y parvenir sans trouble et en conservant le lien conjugal. Observez aussi la continence du patriarche et son extrême douceur. Il n'en voulut point à sa femme de ne pas avoir d'enfants, comme font quelques insensés; son amour pour elle n'en fut pas affaibli. Vous savez, en effet, vous savez que la plupart des hommes en prennent occasion de mépriser les femmes, de même qu'ils les apprécient par la raison contraire : il y a beaucoup de légèreté et d'irréflexion à mettre sur le, compte des femmes la stérilité ou la fécondité; ils ne savent donc pas que tout dépend du Créateur, et que l'union des sexes, jointe à toutes les ressources imaginables, ne peut donner des enfants si la main d'en-haut n'excite la nature à les faire naître. Le juste le savait bien; aussi, n'imputait-il point à sa femme sa stérilité et l'honora-t-il toujours également. Celle-ci, par compensation et pour montrer combien elle chérissait son mari, s'oublia elle-même, et, cherchant à le consoler de cette stérilité, prit, pour ainsi dire, sa servante égyptienne par la main et la conduisit dans son propre lit. Du reste, elle fit bien voir dans quelle intention elle agissait ainsi, en disant : Le Seigneur a fermé mes entrailles pour que je n'enfante pas. Voyez quelle résignation ! Elle ne dit rien d'amer, elle ne déplore point sa stérilité; elle déclare seulement que, le Créateur l'ayant voulu ainsi, elle le supporte avec douceur et courage, préférant la volonté de Dieu à ses désirs, et qu'elle cherche seulement à consoler son mari, puisque, dit-elle, le Seigneur a fermé mes entrailles pour que je n'enfante pas. Voyez le sens de ces paroles; comme elles montrent la providence et la puissance infinies de Dieu ! Nous fermons et nous ouvrons notre maison : Dieu en fait autant avec la nature; son ordre ferme quand il veut et rouvre lorsqu'il lui plaît; la nature obéit toujours à ses commandements. Puisque le Seigneur a fermé mes entrailles pour que je n'enfante pas, viens vers ma servante, afin que tu en aies des enfants. C'est à cause de moi que tu n'en as pas; je ne veux point te priver de cette consolation. Peut-être Sara soupçonnait-elle que sa stérilité ne provenait pas d'elle seule, mais aussi du patriarche; aussi, voulant s'en convaincre par des faits, elle cède la place à sa servante et la conduit dans son lit, afin que l'événement lui montre si la stérilité dépendait d'elle seule.
Abram fit ce que voulait Sara. Remarquez la sagesse du juste. Je répète ce que j'ai déjà dit : ce n'est pas lui qui a eu le premier cette idée, quoiqu'il fût déjà bien vieux; mais quand Sara lui fait cette offre, il l'accepte, montrant que, s'il y consent, ce n'est point par désir et libertinage, mais pour laisser de la postérité. Sara, femme d'Abram, prit Agar, sa servante égyptienne, après, dix ans d'habitation avec Abram, son mari, dans le pays de Chanaan, et la donna pour femme à Abram, son mari. Voyez combien l'Écriture est précise ! elle veut nous apprendre que le juste ne s'est pas empressé aussitôt que Sara lui eut parlé, et elle dit : Sara, femme d'Abram, prit Agar, sa servante égyptienne. L'Écriture sainte nous fait ainsi comprendre que le juste ne fait rien que par complaisance pour sa femme et par condescendance à sa volonté. Pour bien nous apprendre la continence du juste et son extrême modération, il est écrit . Après dix ans d'habitation avec Abram, son mari, dans le pays de Chanaan. Si cet intervalle de temps est précisé, ce n'est pas sans raison; c'est pour que nous sachions pendant combien d'années le juste a supporté sans murmure cette stérilité, et a fait voir une continence supérieure à toutes les passions; c'est encore pour nous apprendre autre chose. Quand l'Écriture ajoute : Après dix ans d'habitation avec Abram, son mari, dans le pays de Chanaan, ce n'est pas là tout le temps de leur cohabitation, mais seulement celui qu'ils ont passé dans la terre de Chanaan. Pourquoi cela ? Parce que, dès leur arrivée au pays de Chanaan, Dieu dit dans sa bonté : Je donnerai cette terre à ta race. Ensuite il renouvelle plus d'une fois ces promesses, pour nous faire comprendre, mes bien-aimés, que, malgré l'intervalle que Dieu a mis avant de remplir ces promesses, l'esprit du patriarche ne s'est point troublé et n'a point mis les raisonnements humains au-dessus des paroles divines. Aussi l'Écriture dit : Après qu'ils eurent habité ensemble pendant dix ans dans le pays de Chanaan. Voyez quel courage, quelle sagesse ! voyez aussi comme le Seigneur temporise et retarde pour le rendre plus illustre ! Car s'il a des serviteurs qu'il chérisse particulièrement, il ne se contente pas de leur être favorable, mais il les couvre de gloire pour faire éclater leur foi à tous les yeux. Après avoir dit qu'il donnerait cette terre à sa race, s'il avait aussitôt ouvert les entrailles de Sara `et s'il avait procuré des enfants au patriarche, le miracle n'aurait pas été si grand et la vertu du juste n'aurait pas été si brillante aux yeux de tous. Sans doute, la puissance de Dieu se serait manifestée dès cet instant, car il aurait fertilisé par son ordre le laboratoire de la nature, de venu incapable de reproduction; mais la couronne de gloire n'aurait pas été complète sur la tête du patriarche, comme à cette époque plus tardive où sa vertu fut éprouvée de nouveau et devint chaque jour plus éclatante.
3. Pour vous faire voir que Dieu ne se contente pas de prodiguer ses bienfaits, mais qu'il cherche d'ordinaire à illustrer ceux qui les reçoivent, voyez sa conduite à l'égard de la Chananéenne, comme il diffère et temporise; cependant, il finit non-seulement par accueillir sa prière, mais par rendre cette femme elle-même célèbre dans le monde entier. Quand elle le suppliait en disant : Seigneur, ayez pitié de moi ! ma fille est tourmentée, par le démon (Matth. XV, 22); ce Dieu de clémence et de bonté ne daigne cependant pas lui répondre, quoique toujours il prévienne nos demandes. Ses disciples, ignorant ce qui devait arriver, qu'il s'intéressait à cette femme, et que, s'il ne répondait pas, c'était pour lui donner occasion de découvrir le trésor de sa foi, ses disciples, comme par pitié, s'approchaient de lui et le suppliaient en disant : Renvoyez-la, parce qu'elle crie après nous, laissant voir ainsi qu'ils ne pouvaient plus supporter son importunité. Renvoyez-la satisfaite, disaient-ils, non parce qu'elle est malheureuse, non parce que ses prières sont raisonnables, mais parce qu'elle crie après nous. Que fait alors le Seigneur ? Voulant dévoiler peu à peu le trésor de la foi que possédait cette femme, et montrer à ses disciples combien ils étaient loin de sa bonté, il répond enfin de manière à troubler le jugement de la suppliante, si elle avait eu moins de fermeté dans l'esprit ou moins d'ardeur dans le zèle, et de façon à empêcher les apôtres de prier pour elle : Je ne suis envoyé, lui dit-il, que vers les brebis égarées de la maison d'Israël. En effet, ces mots suffisent pour empêcher les disciples d'intercéder en faveur de cette femme; mais elle-même ne cessa point ses prières et les redoubla avec plus d'instance. C'est le propre d'une âme souffrante et possédée d'une vive affection : elle ne s'inquiète pas de ce qu'on lui dit et songe seulement au but de ses désirs. C'est ce que fit cette femme. Après avoir entendu ces paroles, elle se prosterna en disant Seigneur, ayez pitié de moi ! Elle connaissait la bonté du Seigneur, et aussi sa persévérance est infatigable. Mais voyez quelle prudence et quelle sagesse il montre lui-même ! Il n'accorde rien, et même il répond d'une manière encore plus sévère et plus rude. Il connaissait le courage de cette femme et ne voulait pas que son bienfait restât caché, pour que ses disciples, ainsi que les autres hommes, apprissent la raison qui l'avait porté à différer : le pouvoir de la persévérance et de l'assiduité, et la vertu de cette femme. Il dit, en effet : Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens.
Ici, je vous prie, remarquez l'énergie de cette femme, l'ardeur du désir qui l'embrase et la puissance de sa foi en Dieu, comme ses entrailles étaient déchirées, pour ainsi dire, de compassion pour les souffrances de sa fille; elle ne riposte point à l'injure, elle accepte le nom de chien et consent à être mise au rang des chiens, pourvu qu'elle obtienne d'être délivrée de son irrationabilité pour monter au rang des enfants de Dieu. Écoutez enfin la réponse de cette femme, c'est le fruit du retard que le Seigneur avait apporté à l'exaucer. Non-seulement la sévérité du Seigneur n'a pas rebuté la femme, mais elle a surexcité son zèle, puisqu'elle dit : Oui, Seigneur; car les chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
Voyez-vous pourquoi il a été si longtemps à l'exaucer ? C'était pour nous apprendre jusqu'où allait la foi de cette femme. Voyez comme aussitôt le Seigneur la vante et la récompense, en disant : Ô femme, ta foi est grande ! Il renvoie avec éloges et admiration celle à qui d'abord il n'accordait point de réponse. Ta foi est grande. Elle était grande, en effet, puisque cette femme, après avoir vu ses prières repoussées une première et une seconde fois, ne s'est point découragée ni retirée, et que, par l'énergie de sa persévérance, elle a engagé Dieu à l'exaucer. Qu'il soit fait, dit-il, comme tu le désires! Vous voyez qu'il comble de ses bienfaits celle que d'abord il n'honorait pas d'une réponse. Non-seulement il l'exauce, mais il la glorifie et la couronne. Ces mots : ô femme, montrent combien il est frappé de sa foi; ceux-ci: ta foi est grande, dévoilent toute l'étendue de ce trésor, et enfin cette parole : Qu'il soit fait comme tu le désires, signifie.: tout ce que tu peux vouloir ou désirer, je te l'accorde; une pareille persévérance t'a fait mériter ce que tu souhaitais.
Vous avez vu la constance de cette femme; vous avez vu que, si Dieu avait tardé à l'exaucer, c'était pour la rendre plus digne d'admiration. Revenons maintenant, s'il vous plait, à notre récit, et apprenons que si Dieu a différé pendant tant d'années à accomplir les promesses qu'il avait faites au patriarche, c'était pour le rendre plus illustre et faire mieux éclater sa foi. Aussi l'Écriture dit : après qu'ils eurent habite ensemble dix ans dans la terre de Chanaan, afin de montrer le temps qui s'était écoulé depuis la prédiction. Sitôt que le juste arriva dans ce pays, Dieu lui dit : Je donnerai cette terre à ta race. Cependant i1 restait depuis lors sans enfants; la stérilité de Sara augmentait, et elle donna Agar pour femme à son mari Abram.
4. Voyez quelle était la sagesse des anciens, Les hommes étaient tempérants, très-attachés à la continence, et les femmes n'étaient pas jalouses. En effet, l'Écriture montre un exemple souvent utile, quand elle dit : Sara prit Agar sa servante et la donna pour femme a Abram ; cela nous montre quel était en pareille occasion le sang-froid des femmes et la réserve des hommes. Et il vint vers Agar et elle conçut. Comme vous le voyez, Sara apprend alors que ce n'était pas la faute du juste s'il n'avait pas d'enfants, mais que sa propre stérilité en était la seule cause; car l'union du patriarche avec la servante avait été aussitôt féconde. Eh bien ! observez maintenant l'ingratitude de cette servante et la faiblesse de la nature féminine, afin d'apprendre encore ici l'admirable douceur du patriarche. Elle vit qu'elle était grosse et méprisa sa maîtresse en face. Voilà l'habitude des domestiques : au moindre avantage qu'ils ont, ils ne se tiennent plus à leur place, ils oublient leur position et deviennent ingrats : c'est l'histoire de cette servante. Quand elle se vit enceinte, elle ne songea pas à l'admirable résignation de sa maîtresse ni à l'infériorité de sa position, mais, dans l'ivresse de sou orgueil, elle dédaigne sa maîtresse, qui lui avait montré assez de bienveillance pour la conduire dans le lit de son mari. Que fait alors Sara ? Elle dit à Abram : Je reçois une injure de toi : j'ai mis ma servante dans tes bras; maintenant qu'elle est grosse, elle me méprise en face. Que Dieu juge entre toi et moi !
Ici, considérez l'extrême patience du juste et le respect qu'il montre à Sara en l'excusant d'une accusation si peu méritée. Elle, qui lui avait mis sa servante dans les bras, en disant : Viens vers ma servante, elle, qui l'avait entraîné à cette liaison, change tout à coup pour dire : Elle m'insulte à cause de toi. Ô femme ! est-ce lui qui a couru après ta servante ? ses désirs l'ont-ils entraîné à cette union ? C'est pour suivre tes avis et tés conseils qu'il a tout fait. Quelle injure t'a donc fait ton mari ? J'ai mis, dis-tu, ma servante dans tes bras. Si tu avoues que tu la lui as donnée et qu'il ne l'a pas prise de lui-même, que parles-tu d'injure ? Oui, disait-elle, je te l'ai donnée, mais en voyant son orgueil tu devais réprimer son insolence. Voyant qu'elle était grosse, elle m'a méprisée en face; que Dieu juge entre toi et moi ! Ce sont là des paroles de femme et qui tiennent à la faiblesse de sa nature ; c'est comme si elle lui disait : j'ai voulu te consoler de ne pas avoir d'enfants, je suis allée jusqu'à mettre ma servante dans tes bras pour qu'elle me remplaçât. Maintenant, voyant qu'elle est fière de sa grossesse et qu'elle s'en enorgueillit outre mesure, tu aurais dû réprimer et punir ses insolences à mon égard, et tu ne l'as pas fait. Tu sembles oublier toute notre vie passée, et me mépriser toi-même, moi qui ai vécu tant d'années avec toi et qui ai ramené d'Egypte cette servante qui est à moi et qui me dédaigne. Que Dieu juge entre toi et moi ! Songe, dit-elle, à tout ce que j'ai fait pour te consoler ; afin de te rendre père dans ta vieillesse, j'ai élevé ma servante jusqu'à moi : et toi, voyant son ingratitude, tu ne m'as pas vengée, tu n'as rien fait pour me récompenser de ma bonne volonté à ton égard. Que Dieu juge entre toi et moi! Lui qui connaît les secrets des coeurs sera notre juge, j'ai mis ta satisfaction au-dessus de tous mes désirs, j'ai conduit ma servante dans ton lit : et toi, tu n'en as conçu aucune reconnaissance, tu permets à cette servante de se révolter contre ma bonté, et tu ne réprimes pas son audace, et tu ne punis point son ingratitude !
Que fit alors cet homme inébranlable, cet invincible athlète de Dieu, qui trouvait partout l'occasion de mériter de nouvelles couronnes ? Il montre encore ici sa vertu et dit à Sara : Voici ta servante dans tes mains : fais-en ce que tu voudras. Le juste montre ici beaucoup de sagesse et une extrême patience. Non-seulement il ne se fâche point des paroles de Sara, mais il lui répond avec douceur et lui dit : Tu me crois la cause de l'injure que tu as reçue et tu penses que je suis d'accord avec ta servante, parce qu'elle a une fois partagé mon lit : apprends d'abord que je n'aurais jamais consenti à l'y recevoir, si ce n'avait été par complaisance pour toi : afin que tu en sois convaincue, je la remets dans tes mains; fais-en ce que tu voudras. Ta puissance est-elle diminuée ? as-tu perdu ton autorité sur cette femme ? Malgré les rapports que j'ai eus avec elle, tu en es toujours maîtresse, la voilà entre tes mains, tu peux la punir, la châtier, la gourmander : fais-en ce que tu voudras et ce qu'il te plaira. Seulement ne t'irrite pas et une m'attribue point ses insolences. Comme ce n'est point la passion qui m'a porté vers elle, je n'y prends pas assez d'intérêt pour la défendre quand elle a tort. Je sais le respect qui t'est dû, je n'ignore pas l'ingratitude des domestiques. Cela ne m'inquiète ni ne me regarde, je n'ai qu'un désir, celui de te voir heureuse, tranquille, comblée d'honneur et délivrée de tout chagrin.
5. Voilà une véritable union, un mari prudent qui né discute pas trop rigoureusement les paroles de sa femme, mais condescend à la faiblesse de son sexe, songeant seulement à lui épargner des chagrins et à vivre avec elle en paix et en bonne intelligence. Que les maris y fassent attention pour imiter la douceur du juste, pour qu'ils aient envers leurs femmes autant de considération et de respect et qu'ils soient pleins d'indulgence pour ces êtres faibles, afin de resserrer les liens de la concorde. La véritable richesse, l'opulence inestimable consistent à ce que le mari et la femme soient d'accord et unis comme s'ils n'étaient qu'un seul corps. Ils seront deux dans une même chair. (Gen. II, 24.) De pareils époux, même dans la pauvreté, même dans la position la plus humble, sont les plus heureux de tous, ils goûtent le vrai plaisir et vivent dans une tranquillité constante. Ceux, au contraire, qui n'ont pas le même bonheur, mais souffrent de la jalousie et perdent les avantages de la paix, ceux-là, malgré d'immenses richesses, une table somptueuse, la noblesse et l'illustration, sont les plus malheureux des hommes; tous les jours s'élèvent entre eux des orages et des tempêtes, ils se suspectent mutuellement et ne goûtent aucun plaisir : une guerre intérieure trouble tout chez eux et les remplit d'amertume. Ici, rien de pareil; le patriarche calma par sa douceur la colère de la maîtresse et, en lui remettant sa servante, ramena la paix à la maison. Sara la maltraita et elle s'enfuit de devant elle. Quand la maîtresse eut, châtié son insolence, la servante s'enfuit. C'est l'habitude des domestiques : quand ils ne peuvent faire ce qu'ils veulent, quand on s'oppose à leurs prétentions, ils rompent leur chaîne et prennent la fuite. Du reste, observez que la protection du ciel s'étend sur la servante, par égard pour le juste. Comme elle portait la race du juste, elle fut honorée de l'apparition d'un ange. L'ange du Seigneur la trouva près d'une fontaine dans le désert, sur la route de Sur.
Voyez la bonté du Seigneur qui ne dédaigne personne, même l'esclave ou la servante, et les couvre de sa providence sans regarder à la différence des rangs, mais à la disposition de l'âme. Ici, du reste, ce n'est point pour le mérite de la servante que l'ange se présente, c'est par considération pour le juste. Car, comme je l'ai déjà dit, elle était digne d'être protégée, parce qu'elle avait été digne de porter la race du juste. Quand l'ange l'eut trouvée, il lui dit : Agar, servante de Sara, d'où viens-tu et où vas-tu ? Voyez comme les paroles de l'ange lui rappellent sa condition. Pour la rendre attentive, il commence par prononcer son nom, et dit : Agar. En effet, nous avons coutume de prêter l'oreille à l'appel de notre nom. Ensuite il dit : servante de Sara, pour la faire souvenir de sa maîtresse et lui faire savoir que, bien qu'elle ait partagé la couche de son maître, elle a toujours Sara pour maîtresse. Voyez maintenant comment l'ange l'interroge pour la forcer à répondre. D'où es-tu venue, dit-il, dans ce désert et où vas-tu ? L'ange apparaît dans ce désert afin qu'elle ne croie pas que celui qui l'interroge est un voyageur ordinaire c'était un désert, et personne que lui ne paraissait en ce lieu. Voilà donc pourquoi il se montra dans cette solitude, lui faisant comprendre ainsi que son interlocuteur n'était pas le premier venu, et il la questionna. Et elle dit : Je fuis ma maîtresse Sara. Vous voyez qu'elle avoue sa sujétion et qu'elle convient de tout. Celui qui m'interroge, pense-t-elle; n'est pas tan homme que je puisse tromper. Il m'a d'abord dit mon nom et celui de ma maîtresse; je dois donc lui répondre la vérité. Je fuis ma maîtresse Sara. Voyez comme elle parle de sa maîtresse sans colère. Elle ne dit point : elle m'a fait souffrir, elle m'a maltraitée, je ne puis supporter sa persécution et je me suis enfuie; elle ne dit rien d'amer et s'accuse elle-même comme fugitive : voyez quelle franchise ! Remarquez aussi ce que l'ange lui dit encore : L'ange du Seigneur lui dit : Retourne vers ta maîtresse et humilie-toi sous sa main. A ces paroles : Je fuis ma maîtresse, il répond : Retourne, et ne sois pas ingrate envers une maîtresse qui a tout fait pour toi. Ensuite, comme elle avait irrité sa maîtresse par son insolence et son orgueil, il dit : Humilie-toi sous sa main, sois-lui soumise, c'est ton avantage. Reconnais ta servitude, ne méconnais pas son autorité, n'aie pas de trop hautes pensées et ne t'estime pas plus que tu ne vaux. Humilie-toi sous sa main, obéis-lui toujours. Ainsi, les paroles de l'ange suffirent pour adoucir son âme, abaisser son orgueil, apaiser sa colère et calmer son esprit.
6. Ensuite, pour qu'elle ne croie pas que la Providence s'exerçait sur elle au hasard et sans une raison déterminée, afin qu'elle sache qu'une pareille bienveillance s'attachait à la race du juste, voyez de quelle nature sont les consolations que l'ange lui donne pour relever son esprit et de quelle manière il y parvient. L'ange du Seigneur lui dit : Je multiplierai ta race, qui sera un peuple innombrable. Ainsi, je te prédis que ta race ne pourra se compter. Ne succombes donc pas au découragement, que ton esprit ne se trouble pas, mais reste dans l'obéissance. Tu es grosse, et tu enfanteras un fils, et tu l'appelleras Ismaël. Ainsi, je t'annonce d'avance ton enfantement, et je donne dès à présent un nom à ton fils encore à naître, afin qu'après cette assurance, tu reviennes et tu te corriges de tes fautes, parce que le Seigneur t'a écoutée dans ton abaissement.
Apprenons par là tout l'avantage des afflictions, toute l'utilité des malheurs. Après une si grande prospérité, après s'être vue sur le même rang que sa maîtresse, elle s'était enfuie, accablée de douleur, entourée d'afflictions, au milieu de la solitude, du désert et des souffrances. Aussi le secours ne s'est pas fait attendre. Voici, dit l'ange, ce que je te promets : tu enfanteras un fils, et ta postérité sera innombrable, parce que le Seigneur t'a écoutée dans ton abaissement.
Ainsi ne nous chagrinons point si les circonstances nous abaissent. Rien ne convient mieux à notre nature que la soumission et l'abaissement de notre esprit, ainsi que l'humiliation de notre orgueil. Jamais le Seigneur ne nous écoute mieux que si nous l'invoquons l'âme, affligée et le coeur contrit, en renouvelant nos prières avec plus d'assiduité. Le Seigneur t'a écoutée dans ton abaissement, dit l'ange. Ensuite il montre l'intérêt attaché à l'enfant qui doit naître. Ce sera un homme sauvage : sa main sera contre tous, et la main de tous contre lui : il habitera en face de tous ses frères. Cela fait prévoir qu'il sera courageux, belliqueux, et s'occupera à cultiver la terre. Voyez, d'après ce qui arrive à cette servante, quelle considération s'attachait au patriarche ! Tout ce qui est fait pour elle, montre la bienveillance du Seigneur pour le juste. Après avoir adressé à Agar ces conseils et ces prédictions, l'ange disparut. Mais voyez encore la franchise de la servante. Elle invoqua le nom du Seigneur qui lui parlait. Tu es le Dieu qui m'a vue, car elle dit : J'ai vu en face celui qui m'est apparu. Aussi elle appela ce puits, le puits où j'ai vu en face. Il est entre Cadès et Barach. Voyez comme elle veut laisser de cet endroit un éternel souvenir, en lui imposant un nom; en effet, elle l'appela le puits où j'ai vu en face. Ainsi les afflictions de cette servante l'ont amenée peu à peu à se corriger, à montrer sa reconnaissance pour sa bienfaitrice, et à remercier la puissance qui l'avait tellement protégée. Et Agar enfanta un fils à Abraham, qui donna au fils d'Agar le nom d'Ismaël.
7. Apprenons par là quel est l'avantage de la douceur, et quel profit l'on peut tirer même des afflictions. La douceur que montra le patriarche à Sara en apaisant sa colère et en lui donnant tout pouvoir sur sa servante, ramena la paix dans la maison; et de son côté, cette servante nous montre l'utilité dés afflictions. Pleine de chagrin, elle avait fui sa maîtresse et était restée bien malheureuse; mais, dans la douleur de son âme, elle appela le Seigneur et elle fut aussitôt honorée de la présence d'un envoyé céleste. Pour lui montrer que son humiliation et son affliction l'avaient rendue digne d'une pareille assistance, l'ange lui dit : Tu es grosse, tu enfanteras un fils, et tu l'appelleras Ismaël, parce que le Seigneur t'a écoutée dans ton abaissement. Comprenons donc, mes bien-aimés, que si nous veillons sur nous-mêmes, nos afflictions nous rapprocheront du Seigneur, et que nous obtiendrons surtout son appui quand nous nous présenterons devant lui l'âme souffrante et pleurant des larmes amères ne nous chagrinons donc pas, dans nos tribulations, mais pensons que ces tribulations mêmes peuvent nous tourner à bien, si nous les supportons avec douceur. Apprenons à être humains et indulgents envers tout le monde, surtout envers nos femmes. Ayons surtout bien soin, quand elles nous accusent, soit à tort, soit à raison, de ne pas tout juger avec rigueur, et songeons seulement à écarter de nous toute cause de contrariété et de rendre inébranlable la paix domestique. La femme alors aura toujours recours à son mari, et le mari viendra près de sa femme comme dans un port tranquille, chercher un refuge dans toutes les affaires et les agitations extérieures, sûr d'y trouver une consolation à toutes ses peines. En effet, la femme a été donnée au mari comme un secours qui lui permette de résister à tous les coups du sort. Si elle est bonne et douce, non-seulement elle procurera à son mari les consolations de la vie à deux, mais elle lui sera encore utile de mille manières, elle rendra pour lui toute chose facile et légère, et l'empêchera de souffrir des difficultés qui naissent chaque jour dans l'intérieur de la maison ou à l'extérieur. Semblable à un bon pilote, elle changera par sa sagesse toute tempête de l'âme en calme, et sa prudence saura tout adoucir. Ceux qui seront bien unis ne trouveront, même dans la vie présente, rien qui trouble leur bonheur. Quand la concorde, la paix et le lien de l'affection existent entre le mari et la femme, tous les biens leur surviennent, rien ne peut leur nuire, un mur inexpugnable les entouré, je veux dire l'union en Dieu. Ce rempart les rendra plus invincibles que le diamant, plus solides que le fer, ils seront comblés de richesses et d'opulence; enfin, ils jouiront de la gloire céleste, et obtiendront de Dieu les bénédictions les plus abondantes. Aussi, je vous en conjure, ne préférons rien à ce trésor, mais employons toutes nos actions et tous nos efforts à obtenir ce calme et ce repos de l'intérieur. Alors les enfants imiteront les vertus de leurs parents, les serviteurs en feront autant, et la vertu sera la règle de la maison, qui se verra comblée de prospérité ! Si nous préférons ce qui vient de Dieu, tout le reste s'en suivra, nous n'éprouverons aucune peine, et la bonté divine nous fournira tout en abondance. Ainsi, pour passer sans tristesse la vie d'ici-bas et obtenir de plus en plus la bienveillance du Seigneur, pratiquons la vertu, cherchons à faire régner chez nous la concorde et la paix, soignons l'éducation des enfants et les moeurs des serviteurs; alors, par notre reconnaissance pour tant de largesses, nous mériterons les biens qui nous ont été annoncés, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.