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HOMÉLIE V. (ch IV, v. 1-8)
AU RESTE, MES FRÈRES, NOUS VOUS DEMANDONS, ET NOUS VOUS CONJURONS, EN NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS, QU'APRÈS AVOIR APPRIS DE NOUS COMMENT VOUS DEVEZ MARCHER, POUR PLAIRE A DIEU, VOUS AVANCIEZ DE PLUS EN PLUS. CAR VOUS SAVEZ QUELS PRÉCEPTES NOUS VOUS AVONS DONNÉS, DE LA PART DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. CAR LA VOLONTÉ DE DIEU, C'EST VOTRE SANCTIFICATION.
ANALYSE
 01  Ce n'est pas en leur propre nom, mais au nom du Seigneur que les apôtres exhortent les fidèles. — La vertu parfaite ne consiste pas seulement à éviter le mal, il faut, de plus, faire le bien. — De la sanctification.
 02  Contre la fornication. Combien l'adultère est détestable. — C'est un outrage à Dieu même. — Des différentes espèces d'adultères, surtout en ce qui concerne la conduite des hommes.
 03  Il convient de marier les jeunes gens de banne heure. — Contre les habitudes licencieuses que contracte la jeunesse. — Précautions de saint Jean Chrysostome quand il parle sur l'impureté ! — De la pudeur qui s'alarme des mots, et non des choses.
 04  Contre les spectacles lascifs, et tout ce qui porte à l'impudicité. — Contre la mollesse, la lâcheté, qui s'oppose à la volonté, à la correction des moeurs.
1. Après avoir insisté sur ce qui était urgent, dans le moment, il passe aux affaires éternelles, aux vérités qu'il faut toujours entendre; il annonce la suite de son discours par cette expression, « au reste », ce qui veut dire, et toujours, et continuellement nous vous demandons, et nous vous conjurons en Notre-Seigneur. Eh quoi ! il ne se croit pas assez d'autorité pour conjurer les fidèles, en son propre nom; et cependant qui avait autant d'autorité que lui ? Il s'adjoint le Christ. C'est au nom de Dieu que nous vous conjurons, dit-il. Car c'est là le sens de cette expression : « En Notre-Seigneur ».C'est ainsi qu'il disait aux Corinthiens : « C'est Dieu même qui vous exhorte par notre bouche ». (II Cor. V, 20.) « Qu'après avoir appris de nous ». Le, « Après avoir appris », ne suppose pas seulement l'instruction par les paroles, mais l'enseignement par les oeuvres. Ces mots : « Comment vous devez marcher », embrassent toute la conduite de la vie. « Pour plaire à Dieu, vous avanciez de plus en plus »; c'est-à-dire, vous montriez une vertu plus haute, vous ne vous renfermiez pas seulement dans la stricte observation des préceptes, mais vous les dépassiez, c'est là ce que veut dire, « vous avanciez de plus en plus ». Dans les passages qui précèdent, il admire la solidité de leur foi; ici l'apôtre veut régler leur vie. En effet, c'est une marque de progrès que d'aller jusqu'à dépasser les préceptes et les commandements; car alors ce n'est plus seulement la nécessité doctrinale, c'est le libre mouvement de la volonté qui détermine toutes les actions. La terre ne rend pas seulement ce qu'on y a semé; il en est de même pour l'âme qui ne doit pas se borner à reproduire la semence qu'on y jette, mais la dépasser. Voyez-vous combien l'apôtre a raison de vouloir qu'on dépasse les préceptes ?
Il y a, pour la vertu, deux moments : se détourner du mal, et faire le bien. Il ne suffit pas de s'écarter des vices, pour arriver à la vertu; le chemin qui détourne du péché n'est que le commencement de la route qui conduit au bien; il faut, pour parvenir, l'ardeur de la bonne volonté. La conduite, en ce qui concerne les vices à éviter, n'est, leur dit l'apôtre, que l'obéissance aux préceptes, et il a raison, car les mauvaises actions attirent les châtiments, mais on ne mérite pas d'être loué, parce que l'on n'en commet pas. Quant à la pratique de la vertu, comme ne se rien réserver de ses biens, toutes les oeuvres de ce genre ne sont plus seulement, dit-il, des actions déterminées par les préceptes; mais de ces oeuvres l'Écriture dit : « Qui peut comprendre ceci, le comprenne ». (Matth. XIX, 12.) Il n'a donc apparence que l'apôtre, après leur avoir donné, dans le temps, quelques préceptes avec beaucoup de circonspection et de tremblement, se propose, dans cette lettre, de rappeler à leur souvenir ce qui constitue la vraie piété. Voilà pourquoi il ne fait pas ici une exposition des préceptes; il se contente de les leur rappeler. « Car vous savez », dit-il, « quels préceptes nous vous avons donnés, de la part de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car la volonté de Dieu, c'est votre sanctification ». Et, remarquez, il n'est pas de pensée, dans toutes ses lettres, qu'il insinue d'une manière aussi pressante que celle-ci-: ailleurs encore, il écrit : « Recherchez la paix avec tous, et la sanctification sans laquelle nul ne verra le Seigneur ». (Hébr. XII,14.) il n'est pas étonnant que toutes ses lettres à ses disciples expriment cette pensée, puisqu'à Timothée même il écrit : « Conservez-vous pur vous-même ». (I Tim. V, 22.) Dans sa seconde épître aux Corinthiens, il disait : « Dans l'excès de la patience, dans les jeûnes, dans la pureté ». (II Cor. V., 5, 6.) Partout on trouvera cette pensée, et dans l'épître aux Romains, et dans toutes les autres.
C'est qu'en effet l'impureté est, pour tous, un mal pernicieux; le porc, couvert de fange, répand l'infection partout sur son chemin, on ne voit plus, on ne sent plus que le fumier; c'est l'image de la fornication ; il est difficile de se laver de cette souillure. Quand il arrive que des hommes, des hommes mariée se livrent à cette honte, quel excès dans le mal ! « Car la volonté de Dieu », dit-il, « c'est votre sanctification; c'est que vous vous absteniez de toute fornication ». Il y a bien des espèces de dérèglements, bien des formes, des variétés de plaisirs, que le discours se refuse à exprimer. En disant, « de toute fornication », l'apôtre laisse le soin de comprendre, à ceux qui connaissent ces désordres. « Que chacun de vous sache maintenir son vase dans la sanctification et dans l'honneur, et non point en suivant les mouvements de la concupiscence, comme les païens qui ne connaissent point Dieu (4, 5) ». — « Que chacun de vous sache », dit-il, « maintenir son vase ». C'est qu'en effet c'est une oeuvre qui suppose un grand savoir, que d'éviter le libertinage. Donc, nous maintenons notre vase, quand il reste pur et dans la sanctification; mais quand il est impur, c'est que le péché le tient naturellement. Car ce n'est plus notre volonté que le corps accomplit, mais ce que le péché lui commande. « Non point en suivant les mouvements de la concupiscence », dit-il. Ici l'apôtre montre le moyen de pratiquer la tempérance, les mouvements de la concupiscence doivent être retranchés. C'est l'amour des plaisirs, la passion des richesses, l'indolence de l'âme, son inertie, ce sont tous les vices de ce genre qui nous portent à la concupiscence et aux dérèglements. « Comme les païens qui ne connaissent point Dieu ». Si telles sont leurs moeurs, c'est qu'ils ne s'attendent pas à voir le jour de l'expiation. « Que nul ne franchisse ses limites, ni n'augmente sa part, en cette affaire, aux dépens de son frère (6) ».
2. L'apôtre a bien raison de dire : « Que nul ne franchisse ses limites ». Dieu affecte, à chaque homme, une femme au plus; il fixe des limites naturelles; ce commerce n'admet qu'une seule femme. Le commerce avec une seconde est en dehors des limites, il y a vol, la part est démesurée. Disons mieux, il y a là un crime plus détestable que toute espèce de brigandage. Car nous éprouvons moins de douleur, quand on nous vole notre argent, ou notre or, que quand on brise le coffre-fort du bien conjugal. Vous appelez un homme votre frère, et vous augmentez votre part à ses dépens, et contre toute justice ? Ici, c'est de l'adultère qu'il parle; plus haut, il avait en vue toute espèce de fornication. Aga moment de dire, qu'on ne doit pas franchir ses limites qu'on ne doit pas augmenter sa part aux dépens de son frère, l'apôtre prévient une restriction; n'allez pas croire, dit-il, que je ne pense qu'aux égards que vous devez à vos frères, il vous est également défendu de posséder les femmes des autres, et les femmes qui se trouvent non mariées, défendu d'avoir des femmes en commun. Toute espèce de fornication est interdite; aussi ajoute-t-il : « Parce que le Seigneur est le vengeur de tous ces péchés ». Il leur a d'abord adressé une prière, il les a touchés par le sentiment de l'honneur, en disant : « Comme les païens »; il entreprend ensuite de démontrer tout ce qu'il y a là de dérèglement; c'est ce à quoi tend l'expression : « Ni n'augmente sa part, aux dépens de son frère ». Il ne reste plus qu'à dire le plus important, c'est ce que fait l'apôtre de cette manière : « Parce que le Seigneur est le vengeur de tous ces péchés, comme nous vous l'avons déjà déclaré et attesté ». En effet, nous ne commettrons pas impunément de pareilles actions, les plaisirs que nous goûterons ne compenseront pas les châtiments qui nous attendent. « Car Dieu ne nous a pas appelés pour être impurs, mais pour être saints (7) ».
Après avoir dit : « Aux dépens de son frère », il ajoute que le Seigneur punit ces outrages; pour montrer que, quoique la personne lésée soit infidèle, Dieu punit l'impudicité, il ajoute, de plus, cette dernière raison qui revient à ceci : Ce n'est pas pour venger l'infidèle, que Dieu vous punira, mais parce que c'est lui-même que vous avez outragé; c'est lui qui vous a appelé, et vous avez outragé ce Dieu qui vous appelle. Voilà pourquoi l'apôtre continue ainsi : « Donc l'outrage n'est pas un outrage à un homme, mais au Dieu qui nous a donné son Saint-Esprit (8) ». Par conséquent, soit que vous corrompiez, dit-il, une reine, soit que vous outragiez votre servante mariée, le crime est égal. Pourquoi ? parce qu'il ne venge pas les personnes qui ont été outragées, c'est lui-même qu'il venge; quant à vous, vous vous êtes également souillé, vous avez également outragé Dieu. Car, des deux côtés, il y a adultère, puisque, des deux côtés, il y a mariage. Dans le cas même où vous ne commettriez pas d'adultère, quand vous vous livrez à la débauche, quoique la courtisane n'ait pas de mari, peu importe, Dieu exerce également la vengeance, parce qu'il se venge lui-même. Car vous montrez moins de mépris pour la personne outragée que pour Dieu. Ce qui le prouve, c'est que, dans ces moments-là, vous vous cachez de l'homme que vous offensez, tandis que vous ne pouvez dire que Dieu ne vous voit pas.
Répondez-moi : supposez un homme décoré de la pourpre par l'empereur, comblé d'honneurs par son souverain, un homme à qui sa dignité fait un devoir de mener une vie qui convienne à son rang, et cet homme s'en irait déshonorer une femme; qui aurait-il outragé ? Cette femme ou l'empereur qui l'a fait ce qu'il est ? Sans doute cette femme aussi est outragée, mais quelle différence entre les outrages ! Aussi, je vous en conjure, gardons-nous de ces dérèglementa. Nous punissons l'épouse qui habite avec nous et se livre à d'autres qu'à nous; de même sommes-nous punis, nous aussi, non par les lois de Rome, mais par celles de Dieu. Car la débauche est un adultère. Il n'y a pas adultère seulement dans le cas d'une femme mariée, mais lorsque l'homme impudique est soumis au lien conjugal. Faites bien attention à mes paroles : je sais bien que mon discours est pénible à entendre pour le grand nombre, mais il est nécessaire pour que vous vous corrigiez. Ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas seulement l'outrage que nous faisons à une femme mariée, mais quand nous nous adressons à une femme libre de tout engagement, et que nous sommes nous-mêmes liés à une femme, nous commettons un adultère. Pourquoi, puisque la femme impudique n'est pas enchaînée ? Mais vous êtes enchaîné, vous : vous avez transgressé la loi ; vous avez outragé votre propre chair. Car pourquoi, répondez-moi, punissez-vous la femme, dans le cas même où elle se livre à l'impudicité avec un homme libre de tout engagement, non marié ? C'est qu'il y a adultère. Cependant, l'homme impudique n'a pas de femme, mais c'est que la femme est enchaînée à un mari. Eh bien, vous, de votre côté, vous êtes enchaîné à une femme. De sorte que votre fait est également un adultère. « Quiconque aura », dit le Seigneur, « renvoyé sa femme, si ce n'est en cas d'impureté, la rend adultère; et qui épouse la femme renvoyée, est adultère ». (Matth. V, 32.) Si l'homme qui épouse la femme renvoyée est adultère, n'est-il pas vrai que l'homme marié, qui se livre à une courtisane, est bien plus adultère encore ? Voilà, certes, une vérité évidente pour tout le monde.
Que ces paroles vous suffisent, ô hommes car c'est pour de pareils dérèglements que le Christ dit : « Leur ver ne mourra point, leur feu ne s'éteindra point ». (Marc, IX, 45.) Mais maintenant il est nécessaire de vous parler, dans l'intérêt des jeunes gens; ou plutôt ce n'est pas tant dans leur intérêt que dans le vôtre; car ce n'est pas à eux, c'est à vous que conviennent de pareils discours; comment cela ? Je m'explique : celui qui n'a pas appris à commettre l'adultère ne commet pas l'adultère ; mais celui qui se vautre avec des courtisanes, arrive bientôt à commettre l'adultère, quoiqu'il n'ait pas eu de commerce avec des femmes mariées, quoiqu'il n'ait pris d'infâmes habitudes qu'avec des femmes libres de tout engagement.
3. Quel est donc le conseil que je vous donne ? C'est d'extirper les racines du mal; et, dans cette pensée, vous tous dont les fils sont des jeunes gens et qui voulez les lancer dans le monde, hâtez-vous de les soumettre au lien conjugal. La jeunesse est l'âge des passions qui troublent; à l'époque qui précède le mariage, retenez vos fils par vos exhortations, vos menaces, des paroles qui inspirent la crainte, qui rappellent les promesses, par les mille moyens dont vous disposez. A l'époque du mariage, maintenant, pas de délai (voyez, je parle comme les femmes qui font les mariages), mariez vos enfants. Je ne rougis pas de tenir un pareil langage, puisque Paul n'a pas rougi de dire : « Ne vous refusez point l'un à l'autre ce devoir » (I Cor. VII, 5), pensée qui semble, pour la pudeur, bien plus embarrassante que ce que je dis; mais Paul n'a pas rougi. C'est que sa pensée ne s'arrêtait pas aux expressions, mais se portait sur les bonnes oeuvres résultant des expressions employées par lui.
Donc, une fois votre fils devenu grand, avant de le faire entrer dans la milice, dans toute autre profession, occupez-vous de son mariage. S'il s'aperçoit que vous ne perdez pas de temps pour lui trouver une épouse, si vous ne le faites pas attendre, il pourra triompher du feu qui le brûle; mais s'il remarque votre nonchalance, vos lenteurs, les occasions manquées par vous, s'il comprend que vous tenez, avant de le marier, à ce qu'il ait de grands revenus, la longueur de l'attente lui fera perdre courage, et vous le verrez vite glisser dans le libertinage. Hélas, hélas ! la racine de tous les maux, ici encore, c'est l'avarice. Nul ne se soucie de la modestie, de la sagesse de son enfant, tous jettent sur l'or des regards avides, et voilà pourquoi nul ne s'applique à faire ce que je conseille ici. Je vous en prie, avant tout, réglez vos enfants. Le jour où votre fils s'approchera d'une jeune fille chaste, rien qu'à sa vue, il se sentira possédé d'un vif désir, d'une crainte de Dieu plus grande; il y aura un vrai mariage, un mariage honorable, noble, l'union de corps purs que rien n'a souillés; les enfants qui en sortiront seront comblés de toute espèce de bénédictions; l'époux et l'épouse n'auront l'un pour l'autre que déférence ; ignorant des moeurs étrangères, ils ne connaîtront réciproquement qu'eux-mêmes pour se céder tout l'un à l'autre.
Mais quand un jeune homme commence à prendre des leçons d'impudicité auprès des courtisanes, quand les désordres d'une vie honteuse sont devenus pour lui une habitude, le premier soir, le second soir encore il apprécie sa jeune épouse, mais bientôt il retombe dans l'infamie, il lui faut les éclats d'un rire dissolu et sans frein, les paroles que rien n'arrête, les attitudes lascives, toute l'ignominie que notre discours ne veut pas exprimer. La noble épouse ne supporte pas cette honte, elle ne se laisse pas profaner. Car si elle a été fiancée à un homme, c'est pour vivre en société avec lui, c'est pour lui donner des enfants, ce n'est pas pour être le honteux objet qui provoque des rires infâmes ; elle doit être la gardienne de sa maison, elle doit le former lui-même à l'honnêteté, elle n'est pas faite pour lui fournir un aliment de débauche. Quant à vous, je le sais bien, vous trouvez pleins de charmes les gestes des courtisanes ; l'Écriture aussi nous apprend que « le miel coule des lèvres de la courtisane » (Prov. V, 3) ; et si je fais tant d'efforts, c'est pour que vous ne goûtiez pas à ce miel qui se change bien vite en amertume. C'est encore ce que dit l'Écriture : « Qui semble dans le moment verser un doux breuvage dans votre gosier, mais bientôt, vous trouvez un goût plus amer que le fiel, qui vous pénètre plus que la pointe d'une épée à deux tranchants ». (Ibid. 4.)
Que dites-vous ? Il faut que vous supportiez même l'immodestie pour ainsi dire, de ma parole, qui brave en ce moment la réserve et la pudeur. Ce n'est pas de gaîté de coeur que je tiens ce langage; ceux qui ont, dans leur conduite, dépouillé toute pudeur, me forcent à parler. Nous voyons, dans l'Écriture, un grand nombre d'exemples qui me soutiennent. Ezéchiel, dans les reproches qu'il adresse à Jérusalem, emploie un grand nombre d'expressions dont il ne rougit pas, et il a raison; il ne parle pas pour son plaisir, mais par intérêt pour ceux qui l'inquiètent. Quand ses expressions paraîtraient honteuses, ce n'est certes pas un but honteux qu'il poursuit, au contraire, la pensée la plus honnête l'inspire, il veut purifier les âmes; il faut faire entendre les expressions mêmes des choses, pour que l'âme qui n'a plus de pudeur puisse retrouver ce qu'elle a perdu. Quand le médecin veut faire sortir du corps l'humeur qui le corrompt, il commence par mettre les doigts sur le siège du mal; la main qui cherche la guérison doit commencer par se souiller, pour que la guérison soit possible. C'est ce que je fais en ce moment : si je ne commence pas par souiller ma bouche qui cherche à guérir votre mal, je ne pourrai pas vous guérir. Je me trompe, ni ma bouche ne se souille, ni les mains du médecin ne sont des mains souillées. Pourquoi ? C'est que l'impureté n'est pas dans notre nature, dans notre corps, de même que l'impureté ne sort pas des mains du médecin, mais d'ailleurs. Eh bien, si, pour sauver un corps étranger, le médecin ne refuse pas de plonger ses mains dans la pourriture, quand il s'agit de sauver notre propre corps, répondez-moi, pourrons-nous refuser ? Car vous êtes notre propre corps, ô vous à qui je m'adresse, corps malade et souillé, et pourtant notre corps.
4. Eh bien, qu'ai-je voulu vous dire, et à quoi tend toute cette exhortation ? Voici ce que je dis : le vêtement que porte votre esclave, vous ne voudriez pas le porter, ce vêtement immonde vous dégoûte, vous aimeriez mieux être nu que de vous en servir; mais voilà un corps souillé, immonde, et ce n'est pas seulement à votre esclave qu'il sert, mais à des milliers d'autres, et vous vous en servirez, et vous ne serez pas dégoûté ? Vous rougissez d'entendre ces paroles ? Ah ! rougissez donc des actions, et non des paroles. Je passe toutes les autres infamies, les moeurs perverties, infâmes, la dégradation d'une existence servile, abominable pour un être libre. Vous approchez de la même femme, vous et votre esclave; et encore, s'il n'y avait avec vous que votre serviteur, mais il y a aussi le bourreau. Vous ne supporteriez pas le contact des mains du bourreau; et cette femme qui n'a fait qu'un corps avec lui, vous la pressez dans vos bras, vous la couvrez de vos baisers, et cela sans frissonner d'horreur ? sans honte ? sans remords ? sans crainte ?
Je viens de dire à vos pères qu'ils doivent s'occuper promptement de vous marier ; mais vous n'en êtes pas moins, vous, exposés à tous les châtiments. S'il n'y avait pas un grand nombre d'autres jeunes gens plus sages que vous, des jeunes gens qui vivent dans la chasteté, s'il ne s'en était pas montré un grand nombre, et autrefois, et aujourd'hui encore, peut-être auriez-vous quelque excuse mais s'ils existent, quel moyen aurez-vous de prétendre que vous n'avez pas pu éteindre en vous la flamme de la concupiscence ? Ceux qui ont eu ce pouvoir vous condamnent, parce qu'ils ne sont pas d'une autre nature que vous. Écoutez ce que dit Paul : « Recherchez la paix et la sanctification sans laquelle nul ne verra le Seigneur ». (Hébr. XII, 14.) Ces menaces ne suffisent-elles pas pour vous remplir de terreur ? Vous voyez d'autres hommes, toujours chastes, toujours dignes de tous les respects, et vous, vous ne pouvez même pas rester pur pendant votre jeunesse ? Vous voyez d'autres hommes qui ont des milliers de fois triomphé du plaisir, et vous ne combattrez pas le plaisir une seule fois ? Voulez-vous que je vous donne l'explication de cette conduite ? Ce n'est pas la jeunesse qu'il faut accuser, car, à ce titre, tous les jeunes gens devraient être dissolus ; c'est nous-mêmes qui nous jetons dans le bûcher ardent.
Quand vous allez au théâtre, quand vous y prenez place, pour assouvir vos regards de la nudité des femmes, vous goûtez un moment de plaisir, et vous revenez dévoré parla fièvre. Quand vous voyez des femmes qui posent pour montrer leurs formes, quand les yeux et les oreilles ne sont frappés que d'infâmes amours, une telle, dit l'un, aimait un tel et ne l'a pas obtenu, elle s'est pendue, ajoutez à cela les affreux commerces où des mères se perdent avec leurs enfants ; quand vous entendez ces choses, que des femmes, que des gestes abominables, et ce n'est pas tout, que des vieillards vous enseignent (des vieillards, des hommes se mettent des masques et jouent des rôles de femmes), je vous le demande, répondez-moi, que devient désormais votre chasteté, avec de pareils entretiens, de pareils spectacles, de pareils bourdonnements autour de votre âme, de pareils songes qui occupent ensuite vos nuits ? L'âme naturellement se représente surtout alors ce qui a charmé pendant le jour ses désirs et ses goûts. Donc, quand vous voyez là des choses honteuses, quand vous entendez des discours plus honteux encore, quand vous recevez tant de blessures, quand vous n'y appliquez pas de remèdes, quel moyen que la corruption ne s'étende pas ? Quel moyen que la maladie n'empire pas, et cela bien plus vite que pour les plaies qui affligent nos corps ? Si nous voulions, bien plus facile que la guérison du corps serait celle de notre volonté malade. Car, pour le corps, il faut et des remèdes, et des médecins, et du temps; pour l'âme, la volonté suffit, et aussitôt elle est bonne ou mauvaise. Car c'est de la volonté qu'est venue la maladie. Quand nous nous plaisons à accumuler sur nous ce qui nous perd, quand nous ne tenons aucun compte de ce qui nous est salutaire, d'où peut nous venir la santé ? Voilà pourquoi Paul disait : « Comme les païens, qui ne connaissent point Dieu ». Soyons donc saisis et de honte et de crainte à voir que les païens, qui ne connaissent point Dieu, pratiquent souvent la chasteté, la continence; soyons confus d'être pires qu'eux. Il nous est facile de pratiquer la continence, nous n'avons qu'à le vouloir; nous n'avons qu'à nous détourner de ce qui nous perd ; à vrai dire, il n'est pas facile de fuir l'impureté, si nous ne voulons pas la fuir.
Qu'y a-t-il de plus facile que de se rendre à pied sur la place publique ? mais grâce à notre insigne mollesse, voilà qui est devenu chose difficile, non pour les femmes seulement, mais, à l'heure où je vous parle, même pour les hommes. Qu'y a-t-il de plus facile que de dormir ? Or, voilà ce que nous avons trouvé moyen de rendre encore difficile. Grand nombre de riches se tournent et retournent inutilement toute la nuit, parce qu'ils ne savent pas attendre, pour dormir, qu'ils aient besoin de dormir. Enfin, il n'y a rien de difficile, quand on veut, de même qu'il n'y a rien de facile, quand on ne veut pas; car tout dépend de nous. Voilà pourquoi l'Écriture dit encore : « Si vous voulez m'écouter », et encore : « Si vous ne voulez pas m'écouter ». (Is, I, 19.) Donc, tout se réduit à vouloir, à ne pas vouloir. Voilà ce qui fait que nous sommes châtiés, que nous sommes loués. Puissions-nous être du nombre de ceux qui sont loués, et obtenir les biens que nous annoncent les promesses, par la grâce et par la bonté etc.


HOMÉLIE VI. (ch IV, v. 9-11)
QUANT A CE QUI REGARDE LA CHARITÉ FRATERNELLE, NOUS N'AVONS PAS BESOIN DE VOUS ÉCRIRE SUR CE SUJET, PUISQUE DIEU VOUS A APPRIS LUI-MÊME A VOUS AIMER LES UNS LES AUTRES; ET, VRAIMENT, C'EST CE QUE VOUS PRATIQUEZ A L'ÉGARD DE TOUS NOS FRÈRES, QUI SONT DANS TOUTE LA MACÉDOINE.
ANALYSE
 01  De la nécessité de la charité. — Contre l'oisiveté. — Celui qui travaille, donne aux autres. — Il vaut mieux donner que recevoir. — Le travail, remède à la pauvreté; la foi en la résurrection, remède à la tristesse.
 02  Contre le désespoir où se laissent aller, devant la mort ceux qui croient en la résurrection. — Spécialement contre la douleur exagérée des veuves. — Sur les veuves inconsolables convolant à de secondes noces.
 03  La longue vie, dans les premiers temps du monde, était la récompense de la foi des patriarches. — Longue vie d'Abraham et de Sara. — Ne pas irriter Dieu; il y a de la prudence à l'aimer par-dessus tout. — Explication de la fermeté de Job. — Quand Dieu nous comble de ses bienfaits, ils sont absolument gratuits, nullement mérités par nous.
 04  Devoir des veuves, élever leurs enfants. — Bonheur du ciel ; les coursiers, là haut, sont les nuages. — Gloire des élus.
1. Pourquoi, après des discours si pressants sur la modestie et la sagesse, au moment de leur parler des oeuvres à accomplir, au moment de leur prouver qu'il ne faut pas s'affliger du départ de ceux qui nous sont chers, pourquoi ne parle-t-il qu'en passant du principe de tous les biens, de la charité ? « Nous n'avons pas besoin », dit-il, « de vous écrire ». Il y a là une grande preuve d'intelligence et d'habileté dans l'enseignement spirituel. Il fait ici deux choses : il montre que la charité est tellement nécessaire, qu'elle n'a pas même besoin d'être enseignée, car les vérités d'une grande importance éclatent aux yeux de tous; ensuite il les touche plus vivement en leur parlant ainsi, que s'il leur adressait une exhortation. Celui qui, par la considération que vous avez fait votre devoir, se dispense de vous exhorter, supposé que vous ne l'ayez pas rempli, vous excite plus fortement à l'accomplir. Et maintenant, voyez, il ne parle pas de la charité envers tous, mais de la charité envers ses frères. « Nous n'avons pas besoin de vous écrire ». Il fallait donc se taire, ne rien dire, puisqu'il n'en était pas besoin. Mais, en disant : Il n'est pas besoin, il dit plus que s'il faisait un discours en règle : « Puisque Dieu vous a appris lui-même ». Voyez quel honneur il leur fait : il leur donne Dieu lui-même pour maître. Il n'est pas nécessaire, dit-il, qu'un homme vous instruise. C'est ce que dit encore le Prophète : « Dieu leur apprendra à tous ». — « Puisque Dieu vous a appris lui-même », dit-il, « à vous aimer les uns les autres, et, vraiment, c'est ce que vous pratiquez à l'égard de tous nos frères, qui sont dans toute là Macédoine », et à l'égard de tous les autres, dit-il. Ce sont là des paroles tout à fait pressantes, pour les porter à cette conduite. Ce n'est pas sans y penser que je vous dis que Dieu vous a instruits lui-même; je le vois bien, aux oeuvres que vous faites; et, à l'appui de ces paroles, il cite un grand nombre de témoignages.
« Nous vous exhortons, mes frères, à vous avancer de plus en plus dans cet amour, à vous étudier, à vivre en repos, à vous appliquer chacun à ce que vous avez à faire, à travailler de vos propres mains, ainsi que nous vous l'avons ordonné, afin que vous vous conduisiez honnêtement envers ceux qui sont hors de l'Église, et que vous vous mettiez en état de n'avoir besoin de personne ». Il leur montre ici combien de maux résultent de l'oisiveté; de combien de vertus le travail est la source. Vérité qu'il met hors de contestation, par des exemples pris des choses qui nous entourent, comme il le fait dans un grand nombre de passages ; l'apôtre a grande raison de procéder ainsi : car, pour le commun des hommes, les choses sensibles sont plus éloquentes que les choses spirituelles. Le propre de la charité envers le prochain, ce n'est pas de recevoir, mais de donner. Et maintenant, voyez la sagesse de l'apôtre; au moment d'adresser aux fidèles une prière, des avertissements, il s'arrête, il établit simplement la règle de la vertu parfaite ; il veut laisser aux fidèles un moment pour respirer, après ses premiers avertissements; il veut qu'ils puissent se remettre de ses menaces. On l'a entendu dire : « Donc l'outrage n'est pas un outrage à un homme, mais à Dieu ». Une raison si forte ne souffre pas qu'on regimbe contre le précepte. Or, maintenant, l'effet du travail c'est que l'homme actif ni ne reçoit rien des autres, ni ne languit dans l'oisiveté. Celui qui travaille, donne aux autres : « C'est un plus grand bonheur », est-il dit, « de donner que de recevoir ». (Act. XX, 35.)
« A travailler », dit-il, « de vos propres mains » ; où sont ceux qui veulent voir ici une œuvre spirituelle ? Comprenez-vous comment le texte enlève à cette explication toute vraisemblance, par ces mots : « De vos propres mains ? » Est-ce qu'on jeûne avec les mains ? Est-ce qu'elles servent à veiller, à coucher sur la dure ? Nul ne peut le soutenir. Mais il parle d'un travail spirituel ; c'est en effet une oeuvre spirituelle que de travailler pour fournir aux besoins des autres, et rien ne vaut ce travail. « Afin que vous vous conduisiez honnêtement ». Voyez sa manière de les toucher : il ne dit pas : De peur que vous ne vous déshonoriez en mendiant, mais il exprime implicitement cette pensée, d'une manière douce, de manière à piquer sans être blessant. Car, si les fidèles qui sont avec nous, se scandalisent de cette mendicité, à plus forte raison les étrangers trouvent-ils mille sujets d'accusations et de reproches, à la vue d'un homme sain de corps, pouvant se suffire à lui-même, et qui mendie, et qui a besoin des autres. Aussi nous appellent-ils d'un nom qui signifie « marchands du Christ. Voilà comment », dit-il ailleurs, « le nom de Dieu est blasphémé ». (Rom. II, 24.) Mais ici, rien de pareil. Il leur parle de ce qui pouvait le plus les toucher de la honte d'une pareille conduite. « Or, nous ne voulons pas, mes frères, que vous ignoriez ce que vous devez savoir, touchant ceux qui dorment du sommeil de la mort, afin que vous ne vous attristiez pas, comme font les autres hommes qui n'ont point d'espérance (12) ».
2. Les deux plus grandes causes des troubles de leurs pensées, c'étaient la pauvreté, et un chagrin porté au découragement, raisons de trouble aussi pour le reste des hommes. Voyez comment s'y prend l'apôtre, pour guérir ces blessures. La pauvreté leur venait de ce qu'on leur avait enlevé leurs biens; or, s'il donne à ceux qui se sont vu ravir leurs biens à cause du Christ, le conseil de gagner leur vie par le travail, à plus forte raison le donne-t-il aux autres hommes. On leur avait enlevé leurs biens ; c'est ce qui résulte de ces paroles : « Vous êtes devenus les imitateurs des Églises de Dieu, qui ont embrassé la foi de Jésus-Christ, dans la Judée ». (I Thess. II, 14.) Comment cela ? c'est qu'en écrivant à ces Églises, il leur disait : « Vous avez vu avec joie tous vos biens pillés ». (Hébr. X, 14.) Maintenant, dans le passage qui nous occupe, il parle de la résurrection. Quoi donc ? n'avait-il pas déjà discouru avec eux sur ce sujet ? sans doute; mais il insinue ici un autre mystère. Quel est-il ? C'est que « nous, qui sommes vivants et qui sommes réservés, » dit-il, « pour l'avènement du Seigneur, nous ne préviendrons point ceux qui sont dans le sommeil de la mort (14) ». La résurrection suffit pour consoler celui que tourmente la douleur; il suffit aussi de ce qu'il dit en ce moment pour confirmer la foi en la résurrection. Reprenons donc, et disons comme lui : « Or, nous ne voulons pas, mes frères, que vous ignoriez ce que vous devez savoir, touchant ceux qui dorment du sommeil de la mort, afin que vous ne vous attristiez pas, comme font les autres hommes, qui n'ont point d'espérance ». Voyez ici quelle douceur de langage; il ne leur dit pas : Etes-vous assez privés de raison, comme aux Galates (Galat. III, 3), assez insensés, vous, qui connaissez la résurrection, pour succomber à la douleur comme les incrédules ? Il leur dit, avec une parfaite douceur : « Je ne veux pas » ; montrant d'ailleurs qu'il respecte leur vertu. Et il ne dit pas, touchant ceux qui sont morts, mais, dès ses premières paroles, il pose le fondement de la consolation.
Se frapper la poitrine, au trépas de ceux qui ne sont plus, ce n'est pas là, assurément, une conduite digne de ceux qui espèrent; sans doute l'âme qui ne sait rien de la résurrection, qui prend, cette mort pour une mort, a raison de guérir, de se lamenter sur ceux qui ont péri, de se livrer à une insupportable douleur ; mais toi qui attends la résurrection, pourquoi te lamentes-tu ? Le deuil ne convient qu'à ceux qui n'ont pas d'espérance. Écoutez, ô femmes; vous toutes qui aimez les gémissements, vous toutes qui vous livrez au deuil outre mesure, vous faites ce que font les gentils. Si le deuil, au moment du départ de ceux qui ne sont plus, est le propre des gentils, que dirons-nous de ceux qui se frappent la poitrine, qui se déchirent les joues ? Quel nom leur donner, répondez-moi ? D'où viennent vos lamentations, si vous croyez que le mort ressuscitera, si vous croyez qu'il n'est pas mort, si vous croyez qu'il n'y a là qu'un assoupissement et un sommeil ? Mais, me répond-on, les habitudes si cruellement changées, un appui que l'on perd, un surveillant, un protecteur, tant de services précieux ravis à la fois ! Quand vous perdez un fils, avant l'âge, incapable jusqu'à ce jour de rien faire pour vous, pourquoi vos lamentations, pourquoi vos regrets ? C'est, dit-on, qu'il montrait de belles espérances, et je croyais qu'il prendrait soin de moi. Et voilà pourquoi je regrette mon mari; pourquoi, mon fils; pourquoi je me frappe la poitrine; pourquoi je gémis; je crois en la résurrection, mais je suis abandonnée, sans secours; j'ai perdu mon protecteur, celui qui habitait avec moi, dont la vie était liée à la mienne, celui qui me consolait; de là mon deuil; je sais bien qu'il ressuscitera, mais je ne puis, en attendant, supporter la séparation ; une multitude d'affaires tourbillonnent sur moi; je suis exposée à tous ceux qui veulent me nuire; mes serviteurs, qui me craignaient auparavant, aujourd'hui me méprisent et m'insultent; celui que mon époux a bien traité, a oublié aujourd'hui ses bienfaits; mais celui qui a souffert de lui quelque rigueur, garde rancune à l'homme qui n'est plus, et tourne contre moi sa colère. C'est ce qui fait que je ne supporte pas mon veuvage, que mon deuil ne saurait être paisible, et voilà pourquoi je me frappe la poitrine, voilà pourquoi je me lamente.
Comment donc nous y prendre pour consoler ces femmes ? Que leur dire ? Comment bannir, loin d'elles, le chagrin ? D'abord, j'essaierai de leur prouver que ce ne sont pas là des paroles qui expriment la douleur; que c'est le langage de tout ce qu'il y a,en réalité, de plus déraisonnable dans la passion. En effet, si vous avez de la douleur pour ce que vous dites, il faudrait pleurer toujours celui qui est parti; si, au contraire, au bout d'un an, vous l'avez aussi bien oublié que s'il n'avait jamais existé, ce qui vous fait pleurer, ce n'est pas celui qui n'est plus, ni sa tutelle que vous avez perdue; mais c'est la séparation qui vous est insupportable; et vous ne pouvez vous résigner à voir vos relations rompues. — Eh bien ! que diront celles qui convolent à de secondes noces ? assurément ce n'est pas le premier mariage qu'elles regrettent; mais laissons-les, ne nous adressons qu'à celles dont la douleur est fidèle à ceux qui, ne sont plus. Pourquoi pleurez-vous votre enfant ? Pourquoi pleurez-vous votre mari ? C'est que je n'ai pas joui de l'un ; c'est que je m'attendais à jouir de l'autre plus longtemps. Je vous le demande, quelle manque de foi que de penser qu'un mari, qu'un enfant puisse vous assurer un bonheur qui ne vous serait pas assuré par Dieu ? Comment ne voyez-vous pas que c'est Dieu que vous irritez ? Si le Seigneur vous prend ces objets de votre tendresse, souvent c'est pour que vous ne vous y attachiez pas, en renonçant aux espérances d'en-haut; car le Seigneur est un Dieu jaloux, et ce qu'il veut surtout de nous, c'est notre amour, et cela parce qu'il est pour nous plein d'amour. Vous savez bien comment se comporte l'amour ardent; celui qui aime, est jaloux jusqu'à mieux aimer perdre la vie, que de se voir préférer un rival; et voilà pourquoi Dieu vous a pris votre mari ou votre enfant; c'est à cause de ces paroles que vous avez prononcées.
3. Expliquez-moi, en effet, pourquoi, dans les anciens temps, il n'y avait ni veuvage, ni perte prématurée; pourquoi Abraham et Isaac vécurent si longtemps; c'est parce que Isaac, étant plein de vie, Abraham lui préféra Dieu. En effet, Dieu lui dit : Va me l'immoler. Et Abraham immola son fils. Pourquoi Sara atteignit-elle une si longue vieillesse ? C'est parce que Sara étant pleine de vie, Abraham écouta Dieu plus que Sara; aussi Dieu lui disait : « Écoute Sara ton épouse ». (Gen. XXI, 12). Ni l'amour pour un mari, ni l'amour pour une femme, ni l'intérêt pour un enfant, n'excitait alors la colère de Dieu. Mais aujourd'hui que nous sommes penchés vers la terre et tout à fait déchus, maris, nous aimons nos femmes plus que Dieu; femmes, nous nous attachons à nos maris plus qu'à Dieu ; et alors Dieu, malgré nous, nous rappelle à son amour. N'aime pas ton mari plus que Dieu, et tu ne sentiras jamais le veuvage; je dis plus, supposé que tu sois veuve, tu ne sentiras pas ton état. Pourquoi ? c'est que tu as pour défenseur un ami plus tendre, un protecteur immortel. Si tu aimes Dieu plus que tout, ne pleure pas; car celui que tu aimes plus que tout, est immortel, et il ne permet pas que tu sois sensible à la perte du moins aimé. Un exemple vous prouvera cette vérité ; répondez-moi, vous avez un mari, qui fait tout au gré de vos désirs ; la considération l'entoure ; il répand la gloire tout autour de vous; il chasse loin de vous tous les mépris; c'est un homme fameux auprès de tous, plein de sagesse, d'habileté, d'amour pour vous; vous êtes heureuse par lui; il vous donne un fils, et ce fils, avant l'âge, s'en va; est-ce que vous sentirez le deuil ? nullement. Celui qui est plus aimé, rend la perte moins sensible. Eh bien, maintenant, si vous avez plus d'amour pour Dieu que pour votre mari, Dieu ne vous l'enlèvera pas aussi vite ; s'il vous l'enlève, vous n'en ressentirez pas le deuil; voilà pourquoi le bienheureux Job n'a pas éprouvé une douleur trop amère en apprenant, coup sur coup, la mort de ses enfants; il aimait Dieu plus que ses fils. L'objet aimé étant plein de vie, ses pertes n'étaient pas faites pour l'abattre.
Que dis-tu, ô femme, ton mari et ton fils te défendaient et veillaient sur toi, et Dieu te traite avec rigueur ? Ce mari, qui te l'a donné ? N'est-ce pas Dieu ? Et toi-même, qui est-ce qui t'a faite ? N'est-ce pas Dieu ? Tu n'étais pas, et il t'a donné l'être; et il a mis en toi une âme ; et il t'a douée de pensées; et il a daigné se faire connaître à toi; et, à cause de toi, il a traité avec rigueur son Fils unique ; et tu dis que c'est toi qu'il traite avec rigueur; et tu dis que celui qui est esclave comme toi, a pour toi moins de rigueur ? Quelle colère n'excitent pas de telles paroles ? Qu'as-tu reçu, quel pareil bienfait as-tu éprouvé de la part de ton mari ? Tu ne saurais le dire. Si quelquefois il t'a traitée avec bienveillance, sa bienveillance était provoquée par la tienne qui avait commencé. Mais à propos de Dieu, ce langage est impossible; quand Dieu nous comble de ses bienfaits, ce n'est pas pour répondre aux nôtres, il n'a besoin de personne, il n'écoute que sa seule bonté, pour faire du bien aux hommes ; il t'a promis le royaume du ciel, il t'a donné la vie immortelle, la gloire, la fraternité, l'adoption des enfants de Dieu ; il t'a faite cohéritière de son Fils unique; et toi, après tant de bienfaits, tu penses encore à ton mari ? De quels dons t'a-t-il gratifiée, qui ressemblent à ces dons ?
Le Seigneur a fait lever pour toi son soleil, et il t'a envoyé la pluie; il te nourrit des fruits des saisons; malheur à notre ingratitude. Il te prend ton mari pour que tu n'y attaches pas toute ton âme, et toi, tu t'obstines à poursuivre celui qui est parti; et tu renonces à Dieu quand tu devrais le bénir, quand tu devrais te jeter tout entière dans ses bras; car enfin, qu'as-tu reçu de ton mari ? Les douleurs de l'enfantement, les fatigues, les outrages, et souvent les querelles, et les reproches, et les paroles d'indignation. N'est-ce pas là ce qu'il faut attendre des maris ? Mais il y a aussi, me répond cette femme, d'autres présents bien doux. Quels sont-ils ? Il m'a revêtue de vêtements somptueux, il a couvert d'or mon visage, il m'a faite considérable pour tous. Eh bien, si vous voulez, Dieu vous donnera un ornement bien plus riche, car l'or est mie parure moins splendide que l'honnêteté. Notre Roi a aussi des vêtements qui ne ressemblent pas à ceux de la terre, qui sont bien plus riches; il ne tient qu'à vous de les revêtir. Quels sont-ils ? Des vêtements brochés d'or; vous n'avez qu'à vouloir, pour en revêtir votre âme. Mais votre mari vous a rendue considérable parmi les hommes; quelle merveille ! le veuvage vous a rendue respectable pour lés démons. Autrefois, vous commandiez à vos serviteurs, je veux bien dire que vous leur commandiez ; aujourd'hui vous avez pour serviteurs, soumis à votre empire, les puissances incorporelles, les principautés, les dominations, le prince de ce monde. Et maintenant, vous ne me parlez pas des chagrins qui vous tourmentaient avec votre mari ; si parfois vous aviez à craindre les magistrats, si parfois; dans le voisinage, d'autres personnes étaient plus considérées que vous; aujourd'hui, vous êtes affranchie de tous ces soucis, et de la terreur, et de la crainte. Mais voilà ce qui vous inquiète : qui les nourrira, ces enfants qui vous restent ? Le père des orphelins; car qui vous les a donnés ? répondez-moi. N'entendez-vous pas le Christ dire dans l'Évangile : « La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? » (Matth. VI, 25.)
4. Voyez-vous que ces lamentations ne viennent pas d'une affection dont l'âme s'est fait une habitude, mais du manque de foi ? Mais les enfants n'ont plus une position si brillante, une fois que leur père est mort. Pourquoi ? Dieu est leur père, et leur position a cessé d'être brillante ? Combien vous en montrerai-je d'enfants élevés par des veuves, qui ont acquis de la considération ? Combien furent élevés par leur père, qui ont péri ? Car, si vous les élevez comme il convient, dès le premier âge, ils jouiront d'un plus grand bienfait que de la sollicitude paternelle. Et voilà la fonction des veuves, elles doivent élever leurs fils. Écoutez ce que dit saint Paul « Si elle a bien élevé ses enfants » ; et ailleurs « Elle se sauvera par les enfants qu'elle aura mis au monde » (l'apôtre ne dit pas par son mari) « s'ils persévèrent dans la foi, dans la charité, dans la sainteté et dans une vie bien réglée ». (I Tim. V, 10 et II, 15.) Inspirez-leur la crainte de Dieu dès l'enfance, et il les gardera mieux que n'importe quel père; ce sera là, pour eux, le mur indestructible. En effet, quand le gardien réside à l'intérieur, nous n'avons pas besoin des appuis du dehors; si au contraire ce gardien manque, toutes les choses du dehors sont inutiles. Voilà ce qui leur tiendra lieu de richesse, de gloire, de parure; voilà qui fera leur splendeur, non-seulement sur la terre, mais dans les cieux. Ne regardez pas ceux qui ont des ceintures d'or, ceux que portent des coursiers, ceux qui brillent, dans les palais des rois, de l'éclat de leurs pères, ceux qui ont un cortège de serviteurs et de pédagogues.
Voilà peut-être ce qui excite les lamentations des veuves sur leurs fils orphelins; elles pensent, elles se disent : Si mon fils avait encore son père, il jouirait de toute cette félicité, tandis que maintenant le voilà abaissé, sans honneur; nul n'a de considération pour lui. Bannis ces pensées, ô femme; ouvre-toi les portes du ciel par les conceptions de ton esprit; contemple la royauté d'en-haut, c'est là que le vrai roi réside; considère ceux qui demeurent sur la terre : peuvent-ils être revêtus de plus de gloire que ton fils, élevé à ces hauteurs ? Gémis alors, si tu peux. S'il est sur la terre quelque gloire, il n'en faut tenir aucun compte; tu peux te représenter ton fils comme un soldat du ciel, enrôlé dans cette sublime armée. Les soldats de là-haut ne montent pas des chevaux; leurs coursiers sont les nuages; ils ne se traînent pas sur la terre, ils volent dans le ciel; ils n'ont pas des esclaves précédant leur marche, ce sont les anges (lui vont devant eux; ils n'escortent pas un roi mortel, mais le Roi qui possède en propre l'immortalité, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs; ils n'entourent pas leurs reins d'une ceinture vulgaire, mais d'une gloire ineffable; et ils éclipsent les rois et tous ceux qu'on honore et qu'on estime; car, dans cette résidence royale, on ne recherche ni trésors, ni noblesse, ni rien de pareil ; on ne recherche que la vertu; et, avec elle, rien ne manque et l'on est au premier rang.
Rien ne nous est difficile, si nous voulons être sages. Lève les yeux au ciel, et vois de combien ces hauteurs dominent le faîte des rois. Si, de ces rois supérieurs, les parvis sont tellement magnifiques, que les palais des rois de la terre ne sont plus que de la boue ; si l'un de nous peut mériter de voir de près, dans toutes ses parties, cette sublime demeure, quelle ne sera pas sa félicité ? « La veuve qui est vraiment veuve et abandonnée », dit l'apôtre, « espère en Dieu ». (I Tim. V, 5.) A qui adressé je ces paroles ? Aux veuves qui ont des enfants, parce qu'elles sont de beaucoup plus considérables aux yeux de Dieu; parce qu'elles ont une plus grande occasion de plaire à Dieu ; parce que tous leurs liens sont brisés ; parce qu'elles n'ont plus rien qui les retienne; parce qu'elles n'ont plus de chaînes à traîner. Tu es séparée de ton mari, mais tu es unie à Dieu ; tu n'as plus de compagnon d'esclavage partageant son existence avec toi, partage ton existence avec le Seigneur. Lorsque tu pries, n'est-ce pas avec Dieu que tu t'entretiens ? réponds-moi. Lorsque tu fais la lecture, écoute sa voix qui te parle ; que te dit-il ? Des paroles bien plus désirables que les paroles d'un époux. Un époux, même quand il vous flatte, ne vous fait pas grand honneur; ce n'est qu'un compagnon d'esclavage; mais quand le Seigneur flatte sa servante, c'est alors que l'affection bienveillante est précieuse. Comment le Seigneur nous témoigne-t-il sa bonté ? Écoutez ses paroles : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai » ; et encore, il nous crie par le Prophète : « Une mère peut-elle oublier son enfant, et n'avoir point compassion du fils qu'elle a porté dans ses entrailles; mais, quand même elle l'oublierait, pour moi, je ne vous oublierai jamais ». (Isaïe, XLIX, 15.) Quelles paroles d'amour ! Et ailleurs : « Tournez-vous vers moi » ; et dans un autre passage encore : « Tourne-toi vers moi, et tu seras sauvé ». (Isaïe, IV, 5, 22; XLIV, 22.) Si l'on veut recueillir, dans le Cantique des cantiques, d'autres expressions plus mystiques : « Ma colombe, mon unique beauté ». (Cant. II, 10.) Voilà ce que dit le Seigneur à l'âme qu'il chérit. Quoi de plus doux que ces paroles ? Voyez-vous l'entretien de Dieu avec l'homme ?
Eh quoi ? dites-moi ; ne voyez-vous pas combien de fils de ces femmes bienheureuses, sont partis, sont couchés dans les tombeaux; combien de femmes ont souffert des douleurs plus cruelles, perdant leur mari, avant de perdre leurs enfants ? Elevons nos âmes, appliquons-les aux divines promesses, méditons-les, et aucun chagrin ne nous accablera, et nous passerons notre vie entière dans la joie spirituelle, et nous jouirons des biens de l'éternité. Puissions-nous tous les obtenir par la grâce et par la bonté, etc.

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