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HOMÉLIE V. (ch. II, v. 1-4)
SI DONC IL Y A QUELQUE CONSOLATION EN JÉSUS-CHRIST, S'IL Y A QUELQUE CONSOLATION DANS LA CHARITÉ; SI L'UNION DES ESPRITS ET DES CåURS, SI LA TENDRESSE, SI LA MISÉRICORDE A CHEZ VOUS QUELQUE EMPIRE, RENDEZ MA JOIE PARFAITE, EN VOUS TENANT PLUS UNIS ENCORE DE PENSÉE, DAME, DE SENTIMENTS.
ANALYSE
 01  Il les invite à l'unité de coeur, au nom des motifs les plus sacrés de la religion. — Il les détourne de l'orgueil par d'instantes prières; éloge de l'humilité.
 02  03  L'orgueil, passion ridicule et injuste devant Dieu. — Exemples d'humilité dans Joseph, Daniel et les saints apôtres.
1. On n'est pas meilleur, on n'est pas plus tendre que ce Docteur spirituel; aucun père selon la nature ne montre une plus grande affection. Remarquez plutôt quelle prière notre bienheureux adresse aux Philippiens pour leurs plus chers intérêts. Car il les exhorte à la concorde, source de tous les biens, et que ne dit-il pas ? Qu'il est abondant ! qu'il est véhément ! qu'il est tendre et sympathique ! Reprenons ses paroles : « S'il y a quelque consolation en Jésus-Christ », oui, si vous avez en lui quelque consolation; c'est comme s'il disait : Si vous avez pour moi quelque égard, si vous me portez quelque amitié, si je vous ai rendu quelque service, faites ce que je demande. — Cette figure de langage nous est familière, quand nous voulons obtenir une faveur à laquelle nous attachons le plus haut prix. Si cette faveur n'avait pour nous une valeur incomparable, nous ne voudrions pas la recevoir seule en retour de tout ce qui nous est dû, nous ne dirions pas qu'à elle seule elle représente tout le reste. Toutefois, de notre côté, ce sont toujours des bienfaits temporels que nous alléguons : un père dira par exemple à son fils : Si tu as quelque respect pour ton père, s'il te souvient encore de ton éducation si coûteuse, si tu me gardes quelque amour, si tu as mémoire encore de l'honneur du nom que je t'ai légué et du bon vouloir que je t'ai montré, ne sois pas l'ennemi de ton frère; en un mot, pour tous ces bienfaits je te demande ce seul acte de reconnaissance. Du côté de Paul, la prière est bien différente; il ne leur rappelle (31) aucun motif charnel, mais tous motifs spirituels. Voici, en effet, ce qu'il dit : Si vous voulez me donner quelque consolation dans mes épreuves, et quelque rafraîchissement en Jésus-Christ; si vous voulez me témoigner en quelque chose votre charité, et l'union intime, l'union et la communauté d'âme avec moi ; si vous avez des entrailles et quelque sentiment de miséricorde, mettez le comble à ma joie.
« Si vous avez des entrailles de miséricorde ». La miséricorde envers Paul, c'est d'après lui-même la concorde entre ses disciples; montrant que sans cette concorde parfaite, les dangers sont extrêmes. Si donc, continue-t-il, je dois attendre de vous quelque consolation; si j'ai droit à quelque preuve touchante de votre affection; si je puis prétendre à une communauté d'âme avec vous; si, dans le Seigneur, nous ne faisons qu'un; si vous me devez quelque miséricorde et quelque compassion, montrez, par votre charité mutuelle, comment vous payez toutes vos dettes ; car j'ai tout retrouvé, si vous vous aimez les uns les autres.
« Comblez ma joie ». Voyez comme, tout en les pressant, il se garde de faire croire que ses chers disciples aient abandonné le devoir. Il ne dit pas : « Faites », il dit : « Comblez ma joie » ; c'est-à-dire, vous avez commencé à semer les bienfaits sur moi; vous m'avez donné de quoi vivre en paix, mais j'aime à vous voir pousser jusqu'au bout. — Que désirez-vous donc, ô apôtre ? Faut-il vous délivrer de vos chaînes ? Faut-il vous envoyer encore quelque aumône ? — Je ne demande rien de pareil, répond-il : mais seulement que « vous ayez un seul esprit, ayant cette même charité », dans laquelle vous avez débuté ; « n'ayez qu'une âme, qu'une pensée ». Dieu ! comme sa tendresse extrême toujours réclame la même vertu ! Oui, « que vous ayez les mêmes pensées », disait-il d'abord ; mais plutôt, ajoute-t-il, « une seule pensée » ; car les paroles qui suivent vont jusque-là : « Pensant une seule et même chose », c'est son expression, plus forte encore que « pensant la même chose ». « Ayez une seule et même charité », c'est-à-dire, ne l'ayez pas seulement dans la foi, ayez la en tout et toujours. Car nous pourrions avoir entre nous une même pensée, une même croyance et n'avoir pas la charité. « La même » charité, encore : c'est donner et rendre l'amour au même degré. Si vous jouissez, de la part d'autrui, d'une charité vraiment grande, gardez-vous de lui en témoigner une moindre, et par là de vous montrer avare. S'il est des gens de cette trempe, gardez-vous de leur ressembler.
« Soyez unanimes ». Une seule âme, semble-t-ildire, doit animer tous vos corps, non par une fusion de substance, puisque c'est impossible, mais par une communion de volontés et d'idées; comme si une seule âme commandait tous vos mouvements. Qu'est-ce à dire encore, « unanimes ? » Il l'explique en ajoutant : N'ayez qu'une manière de sentir; il voudrait que le sens et la pensée de tous ne fussent qu'un, comme produit d'une seule âme.
« Rien par esprit de contention ». Il nous fait cette prière et nous l'explique en ajoutant : Rien par un esprit de contention « et de vaine gloire », lequel, je vous le dis, est la cause de tous les maux; de là, en effet, combats et discordes; de là jalousies et luttes acharnées; de là ce refroidissement de la charité, suite fatale et de notre ambition pour la gloire humaine, et de notre servilisme à l'égard de ceux qui la dispensent : l'homme asservi à cette gloire charnelle, ne sera jamais le vrai serviteur de Dieu. — Mais comment échapper à ce désir de vaine gloire ? Paul, vous n'en avez pas encore indiqué le moyen. Écoutez les paroles qui suivent : « Que chacun, par humilité, croie les autres supérieurs à soi-même ». Dieu ! quelle maxime de haute sagesse et d'admirable utilité pour le salut vient-il de nous exposer ! Si vous admettez, dit-il, que tout homme, quel qu'il soit, est plus grand que vous; si vous en êtes persuadés; ou plutôt, si non contents de le dire, vous en avez la pleine conviction, volontiers vous lui rendez honneur, loin de vous indigner des honneurs qu'on lui rend. Au reste, ne le regardez pas seulement comme plus grand que vous; voyez en lui « un supérieur », parole qui montre une grande prééminence, et dès lors, le voyant honoré, vous n'éprouverez ni tristesse, ni colère; s'il vous outrage, vous patienterez généreusement, puisque vous reconnaissez sa grandeur; s'il vous insulte, vous l'endurerez; s'il vous maltraite, vous le supporterez en silence. Qu'une bonne fois votre âme soit pénétrée de la conviction qu'il est plus grand que vous : dès lors, (32) il aura beau vous maltraiter, elle sera inaccessible à la colère, à la jalousie. Nul n'oserait envier le sort de ceux dont la supériorité est écrasante; on subit tout, comme conséquence naturelle d'une supériorité avouée.
2. Telle est la grandeur d'âme que nous enseigne l'apôtre. Que si votre frère, à son tour, dit-il, objet de tant d'honneur de votre côté, revêt à votre égard les mêmes sentiments, songez quelle sûreté acquerra votre mutuelle bienveillance ainsi munie comme d'un double rempart. Tant que vous garderez, en effet, l'un pour l'autre, ce profond respect, tout incident fâcheux est impossible. Car s'il suffit, pour anéantir toute rivalité, que d'un seul côté déjà l'on rende à l'autre partie cet honneur, quand il est rendu de part et d'autre, qui pourra faire brêche à une si solide fortification ? L'assaut est impossible au démon lui-même ; l'enceinte est triple, quadruple, incomparablement fortifiée.
L'humilité, en effet, est la cause de tout bien, de tolite vertu. Pour l'apprendre mieux encore, écoutez le prophète : « Si vous aviez voulu un sacrifice, je vous l'eusse offert, ô mon Dieu; mais les holocaustes ne peuvent vous plaire. Le vrai sacrifice à Dieu, c'est un esprit pénitent : Dieu ne méprisera jamais un coeur contrit et humilié ». (Ps. L, 19.) Le prophète ne veut pas simplement l'humilité, il lui faut un degré avancé d'humilité : « Un brisement ». De même que dans un objet matériel une partie broyée ne peut lutter contre un corps solide, mais qu'elle se détruit à chaque coup qui lui est porté avant même de lui avoir rendu le choc, ainsi en est-il d'une âme vraiment humble : elle choisira les mauvais traitements et la mort même, plutôt que d'attaquer, plutôt que de se venger.
Ah ! jusqu'à quand respirerons-nous cet esprit d'orgueil si ridicule ? Quand nous voyons de pauvres enfants s'emporter; s'enfler, jusqu'à s'armer de pierres, jusqu'à les lancer, le rire nous prend; or tel est l'orgueil de l'homme, il vient de la puérilité et de la sottise. « Pourquoi la terre et la cendre s'élèvent-elles d'orgueil ? » (Ecclés. X, 9.) Tu conçois des pensées orgueilleuses, ô homme ! Pourquoi ? Dans quel intérêt, dis-moi ? D'où vient cette hauteur envers tes semblables ? N'es-tu donc plus de même nature qu'eux ? N'ont-ils pas une âme comme toi ? une âme qui a reçu de Dieu la même gloire ? — Tu es un sage ? je le veux; alors tu dois être reconnaissant, et non enflé de vanité. C'est l'ingratitude au premier chef, que cette démence d'esprit; et elle détruit et méconnaît la générosité du bienfaiteur. En s'élevant, on le fait pour s'attribuer le mérite de la bonne oeuvre ; et en s'attribuant ce mérite, on prouve son ingratitude envers celui de qui on a reçu ce bienfait. As-tu quelque bien ? Rends-en grâces à l'auteur de tout bien. Écoute ici la parole et de Joseph et de Daniel.
Le premier sort de prison, par ordre du roi d'Egypte ; en présence de toute sa cour ce prince l'interroge sur un point où la sagesse Egyptienne, malgré son habileté en ces sortes de question, était restée muette ; Joseph vase montrer bien supérieur en tout; il va manifester une science qui efface astrologues, devins, thaumaturges, magiciens, et sages de toute sorte, bien qu'il ne soit qu'un enfant sorti à peine de prison et d'esclavage. La gloire n'est que plus grande, en pareille circonstance, puisque autre chose est qu'un homme illustre déjà brille une fois de plus, autre chose qu'un inconnu se révèle; moins on soupçonnait la réponse qu'il allait faire, plus il en devait être admiré. Or, que dit Joseph présenté à Pharaon ? Répond-il : Oui ! je sais tout ! Tant s'en faut. Quoi donc ? sans influence de personne, uniquement inspiré par sa profonde reconnaissance, que dit-il enfin ? « N'est-ce pas à Dieu qu'appartient semblable interprétation ? » (Gen. XL, 8.) Voyez comme il s'empresse de rendre gloire à Dieu, et comme Dieu aussitôt le glorifie lui-même, par une faveur qui doit compter dans l'appréciation de la vraie gloire. Car il est bien plus beau pour lui de recevoir le don d'interprétation par la révélation de Dieu, que d'y arriver par son effort personnel, outre que les paroles de Joseph lui gagnaient la confiance publique, et devenaient un témoignage irrécusable de sa familiarité avec Dieu. Or, aucun bien n'est comparable à cette divine familiarité. Car, dit saint Paul, « si l'homme est justifié par ses propres oeuvres, il en a la gloire, mais non pas devant Dieu ». (Rom. IV, 2.) Celui, en effet, qui a trouvé grâce devant Dieu, se glorifie aussi devant Dieu, parce qu'il est aimé de lui, puisque sa bonté a daigné se rapprocher d'une créature pécheresse. L'homme de ses oeuvres, au contraire, trouve la gloire, mais non pas comme l'autre, la gloire devant Dieu preuve certaine de notre grande misère ! — (33) Combien est plus admirable celui qui reçoit de Dieu la sagesse ! Il rend gloire à Dieu, il en reçoit la gloire en retour. « Car je glorifie », dit-il, « ceux qui me glorifient ».
Mais écoutons un des descendants de Joseph, un sage que personne n'a surpassé, puisqu'il est écrit : « Etes-vous donc plus sage que Daniel ? » (Ezéch.XXVIII, 3.) Ce Daniel devait partager le sort de tous les sages qui avec lui étaient à Babylone : astrologues, devins, magiciens, faiseurs de prestiges; toute l'école de sagesse était non-seulement réprouvée, mais déjà exécutée : la peine capitale prononcée contre eux tous par le roi, prouvait assez qu'il se regardait comme trompé de longue date. Daniel donc se présente au roi, pour résoudre la question proposée; loin de se donner à lui-même un regard complaisant, il commence par reporter à Dieu tout honneur : « Ce n'est pas dans la sagesse que je posséderais plus qu'aucun autre homme, que révélation m'a été faite, ô prince !... Alors le roi adora Daniel et dit : Qu'on fasse venir les victimes et les offrandes ! (Dan. II, 30.) Avez-vous compris tant d'humilité, cette reconnaissance, ce caractère ennemi de tout orgueil ?
Écoutez aussi le langage des apôtres, tantôt « Pourquoi nous regardez-vous », disent-ils, « comme si c'était par notre puissance ou notre piété que nous avons fait marcher cet homme ? »Tantôt : « Et nous aussi », s'écrient-ils, a nous sommes des hommes mortels, semblables à vous ! » (Act. III, 12 et XIV, 14.) Voilà comment ils répudiaient des honneurs spontanément offerts, ces hommes qui, grâce à leur humilité en Jésus-Christ, grâce à sa puissance, opéraient des prodiges plus grands que ceux de Jésus-Christ lui-même; car « celui qui croit en moi », avait-il dit, « fera de plus grandes choses que moi-même je n'en fais » comment donc ne pas nous appeler des malheureux, des misérables, nous qui ne pourrions chasser je ne dis pas des démons, mais des moucherons, nous qui n'avons pas même le pouvoir d'obliger un de nos semblables, bien loin d'être les sauveurs du monde entier, et qui cependant portons si haut nos pensées, que le démon même n'atteindrait pas à notre orgueil ?
3. Rien de plus étranger à l'âme chrétienne que l'orgueil. Je dis l'orgueil, et non pas la franchise et le courage. Leur faux air de famille ne les empêche pas d'être essentiellement différents. Autre est l'humilité, autre le servilisme, l'adulation, l'esprit rampant. Voulez-vous de tout cela des exemples frappants ? Les contraires parfois sont étrangement rapprochés, comme l'ivraie du froment, comme la rose des épines; tin enfant s'y laisse tromper; mais l'homme fait, celui qui est habile dans la culture spirituelle, saura distinguer le bien d'avec le mal. Et, tenez; proposons à vos réflexions quelques exemples tirés des saintes Écritures mêmes.
Qu'est-ce que flatterie, servilisme, esprit rampant ? Siba profite d'un mauvais moment pour flatter David et accuser son maître; Achitophel fait pis encore auprès d'Absalon. David ne leur ressemble pas, il est humble. Les trompeurs sont nécessairement flatteurs, comme ces mages de Babylone, qui s'écrient : « Vive le roi dans les siècles ! » Saint Paul, dans les Actes, par exemple, discute avec les juifs, sans jamais les flatter, mais aussi sans oublier l'humilité. Il sait parler avec liberté : « Mes frères », dit-il, « je n'ai rien fait ni contre la nation, ni contre les coutumes de nos pères, et cependant j'ai été enchaîné à Jérusalem et livré à la justice ». (Act. XXVIII, 17.) Et pour mieux reconnaître ici le langage de l'humilité, écoutez comment il parle quand il veut les reprendre avec force : « C'est avec raison que l'Esprit-Saint a dit de vous : Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez pas ; vous verrez de vos yeux, et vous n'apercevrez pas ». (Act. XXV, 26.) Reconnaissez-vous là le courage ?
Considérez encore avec quelle fermeté héroïque Jean-Baptiste traite le roi Hérode : « Il ne vous est pas permis d'avoir la femme de votre frère ». (Marc, VI, 18.) Voilà la confiance, voilà la force ! Ainsi ne parlait pas un Séméi : « Sors », criait-il à David, « sors, homme de sang ». (II Rois, XVI, 7.) Il parlait hardiment sans doute; mais la hardiesse n'est pas le courage; ici, c'était audace, outrage, excès de langue. De même quand Jésabel insultait Jéhu Voilà, s'écriait-elle, l'assassin de son maître ! C'était audace et non pas franchise. Elie aussi, mais par franchise et fermeté, trouvait un vif reproche : « Ce n'est pas moi qui trouble le peuple; c'est vous et la maison de votre père ! » (III Rois, XVIII, 18.) Le même Elie traitait avec une égale fermeté tout le peuple réuni : « Pourquoi », disait-il, « boiter ainsi des deux jambes et entre deux partis ? » Frapper (34) ainsi donnait la preuve d'un franc parler, d'un vrai courage.
Vous faut-il d'autres exemples à la fois d'humilité et de liberté ? Entendez cette phrase de Paul : « C'est le moindre souci que celui d'être jugé par vous ou par tout homme mortel; je ne voudrais pas me juger moi-même, car bien que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas pour cela justifié ». (I Cor. IV, 3.) Voilà les inspirations qui conviennent aux chrétiens. Ajoutez-y celle-ci : « Comment ! un d'entre vous, ayant une affaire litigieuse contre un de ses frères, ose se faire juger auprès des infidèles et non par-devant les saints ! » (Ibid.) — Préférez-vous connaître à quelle basse flatterie se dégradent les juifs insensés ? Écoutez ce qu'ils disent : « Nous n'avons point d'autre roi que César ». (Jean, XIX, 15.) — Aimez-vous mieux connaître l'humilité ? Écoutez de nouveau les protestations de saint Paul. « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, nous prêchons Jésus-Christ comme Seigneur, et nous comme vos serviteurs en Jésus-Christ ». (Ibid.) — Voulez-vous voir, à l'égard du même homme, l'audace et la flatterie ? David subit l'audacieux langage de Nabal; et bientôt la basse adulation des Ziphéens; celui-là lui jetait des paroles de malédiction; ceux-ci le trahissaient, au moins par leur volonté et leur complot. — Verrez-vous plus volontiers, non plus l'adulation, mais la sagesse en action ? Considérez David épargnant Saül qui était tombé dans ses mains. — Vous plaît-il de retrouver la vile flatterie ? Rappelez-vous les misérables qui assassinèrent Isboseth (Le manuscrit porte Miphiboseph, soit inadvertance de l'orateur, soit faute des copistes. (Note des Bénédictins.)), crime affreux pour lequel David les fit mourir. Enfin, pour abréger, définissons l'audace, comme aussi la franchise et la force. La première a lieu quand on s'irrite, quand un reproche violent se formule sans une cause grave et juste; quand on se venge, quand de toute autre injuste manière on s'emporte : la seconde se trouve à braver les périls et l'a mort, à mépriser les amitiés ou les ressentiments quand il s'agit de la volonté de Dieu. L'adulation et le servilisme se reconnaissent à servir certaines personnes bien au-delà de leurs besoins et des convenances, par convoitise de quelque avantage temporel; l'humilité se manifeste par les mêmes services, mais qu'on rend uniquement pour des motifs agréés de Dieu; l'homme humble descendant ainsi de sa dignité, pour accomplir une oeuvre grande, admirable et parfaite.
Heureux, si nous savons, si nous pratiquons ces maximes ! Les savoir, en effet, ce n'est pas assez : « Ce ne sont pas ceux qui entendent la loi », dit saint Paul, « mais bien ceux qui la pratiquent, qui seront justifiés ». (Rom. II, 13.) Bien plus la connaissance du précepte vous condamne, quand les oeuvres manquent, et la pratique du devoir. Abordons la pratique aussi, afin de gagner la récompense, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.


HOMÉLIE VI. (ch. II, v. 5-9)
QU'ON RECONNAISSE EN VOUS LES SENTIMENTS DE JÉSUS-CHRIST MÊME, QUI ÉTANT L'IMAGE DE DIEU... ET SON ÉGAL,... S'EST ANÉANTI EN PRENANT LA FORME DE SERVITEUR, ETC.
ANALYSE
 01  02  03  04  Exorde : Jésus-Christ proposé par lui-même et par saint Paul comme modèle de charité. — Les ennemis de l'Incarnation nommés, leurs hérésies dévoilées, leurs impiétés d'avance réfutées par le texte de saint Paul.- Réfutation spéciale de Sabellius et d'Arius. — Le Fils n'est pas un petit Dieu, inférieur au Père. — Jésus-Christ a pu se croire Dieu, « sans rapine », puisqu'il l'est : l'orateur profite de ce texte, pour établir à la fois la nature divine de Jésus-Christ, et l'essence de l'humilité. — Il explique les mots : « In forma Dei ».
 05  06  Judas perverti par l'avarice : craignons de succomber sous cette passion.— Mammon et Jésus-Christ se disputent le monde. — L'enfer au bout de l'avarice. Pourquoi l'orateur parle de l'enfer.
1. Quand Notre-Seigneur Jésus-Christ veut élever ses disciples aux plus grandes vertus, il propose en exemple, les prophètes, son Père et lui-même, disant tantôt : « Ainsi ont-ils traité les prophètes qui ont vécu avant moi ». Tantôt : « Apprenez de moi que je suis doux. » (35) (Matth. V, 12 et XI, 29) ; et ailleurs : « Soyez miséricordieux comme votre Père qui est dans le ciel ». (Luc, VI, 36.)
Paul ne suit pas une autre méthode. Pour décider les Philippiens à la pratique de l'humilité, il met en scène Jésus-Christ; et ce n'est pas seulement pour cette vertu, c'est aussi pour expliquer la charité envers les pauvres, qu'il rappelle ce grand modèle en ces termes « Vous connaissez la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui pour nous s'est fait pauvre, lorsqu'il était si riche ! » (II Cor. VIII, 9.) Il n'est rien, en effet, qui excite une âme grande et sage à la pratique du bien, comme de lui faire comprendre que ses oeuvres la rendront semblable à Dieu. Quel motif vaudra jamais celui-là pour décider une volonté ? Paul le savait, aussi pour amener ses lecteurs à l'humilité, il a commencé par les prier et par les conjurer; puis il a employé les paroles encourageantes : « Vous persévérez », disait-il, « dans un seul esprit » ; et encore : « Ce qui est une preuve de leur perdition, et de votre salut ». (Philip. I, 27.) Mais il arrive enfin à son grand moyen de persuasion : « Soyez dans la même disposition et dans le même sentiment où a été Jésus-Christ, qui étant dans la forme de Dieu, n'a point cru que ce fût pour lui une rapine et une usurpation d'être l'égal de Dieu, mais qui cependant s'est anéanti, prenant la forme de l'esclave (5, 6) ».
Mes frères, appliquez-vous, je vous en prie, élevez vos âmes. Comme un glaive à double tranchant, de quelque côté qu'il frappe, au milieu même d'innombrables bataillons, les rompt facilement et les détruit, parce que, tranchant des deux côtés, il présente d'ailleurs sa pointe à qui rien ne résiste : ainsi en est-il des paroles du Saint-Esprit. Oui, par la force de ces paroles, les sectateurs d'Arius d'Alexandrie, de Paul de Samosate, de Marcel le Galate, de Sabellius l'Africain, de Marcion le Pontique, de Valentin, de Manès, d'Apollinaire le Laodicéen, de Photin, de Sophronius, tous les hérétiques, sans exception, sont tombés sous les coups de Paul.
Invités à ce noble spectacle de leur défaite, conviés à voir toutes leurs phalanges abîmées d'un seul coup, réveillez-vous, pour ne pas perdre un seul trait de ce spectacle divin. Car enfin, si dans les courses des chevaux et des chars, le plus beau coup de théâtre pour vous est de voir un des vaillants écuyers vaincre d'un élan triomphal tous les chars et tous les écuyers ses rivaux, et parmi ces véhicules renversés, et au milieu de ses adversaires encore sur le siège, arriver seul jusqu'à la borne, jusqu'à la barrière du combat, alors que de toutes parts éclatent les applaudissements, et que les clameurs s'élèvent jusqu'aux cieux; alors que le vainqueur, à qui la joie et les applaudissements semblent donner des ailes, achève avec ses coursiers de parcourir le stade : combien plus n'éprouverez-vous pas de bonheur, après qu'aidés de la grâce de Dieu, nous aurons culbuté les bataillons des hérésies et les machines de guerre du démon avec leurs écuyers eux-mêmes, qui ne seront plus ensemble qu'un monceau de ruines ?
Mais, s'il vous plaît, plaçons en ordre toutes ces hérésies. Quel ordre adopterons-nous, celui de leur impiété, ou celui des temps ? Suivons plutôt celui des temps; car, au point de vue de l'impiété, il serait difficile de les classer.
Vienne d'abord Sabellius l'Africain. Que dit-il ? « Père, Fils, Esprit-Saint, trois noms et rien de plus, désignant une seule personne ».
Marcion le Pontique nie la bonté de ce Dieu qui a créé toutes choses; il ne veut pas qu'il soit père du Christ, qui est bon; il en imagine un autre qui est juste, selon lui; quant au Fils, il ne s'est pas incarné pour nous.
Marcel, Photin, Sophronius prétendent que le Verbe est une « énergie », et que cette énergie habite dans cet homme qui est né de la race de David, mais que ce n'est pas une substance hypostatique. Arius le reconnaît comme Fils, mais de nom seulement. C'est une créature, dit-il, et bien inférieure au Père. Les autres hérétiques refusent une âme à Jésus-Christ. Voyez-vous tous les chars en ligne ? Considérez aussi leur ruine complète; voyez bien comment Paul les choque et les renverse, mais tous, vous dis-je, d'un seul coup, d'un seul élan ! Et comment les a-t-il renversés ? « Prenez en vous », dit-il, « les sentiments de Jésus-Christ, qui étant dans la forme de Dieu a cru, sans usurpation aucune, être l'égal de Dieu ». C'est assez pour briser Paul de Samosate, et Marcel; et Sabellius. Car il le déclare : « Jésus-Christ était dans la forme de Dieu ». S'il était dans cette forme, comment donc, impie, oses-tu dire qu'il a commencé en Marie, et qu'auparavant il n'était pas ? Comment encore ne serait-il qu'une (36) « énergie ? » Car s'il dit : a Dans la forme de Dieu », il dit aussi : « Dans la forme d'esclave ». L'esclave en bonne forme, n'est-il que l'esclave en énergie, ou l'esclave en nature ? Certainement, réponds-tu, l'esclave formel, c'est l'esclave en nature. Donc aussi la forme de Dieu, c'est la nature de Dieu, et non une simple « énergie ». Ainsi succombent Marcelle Galate, Sophronius et Photin.
2. A Sabellius, maintenant. L'apôtre dit « Comme il était dans la forme de Dieu, il n'a pas cru que ce fût une usurpation pour lui, que d'être l'égal de Dieu ». Qui dit égal, dit égal à un autre : l'égalité ne peut se dire d'une personne seule. Vous voyez donc ici la substance, l'hypostase de deux personnes, et non pas de vains noms qui ne s'appliquent pas à des réalités. Par là même, le Fils unique vous apparaît existant avant tous les siècles. Mais cela suffit contre ces adversaires.
Contre Arius, que dirons-nous ? Il fait le Fils d'une autre substance que son Père. — Hérétique, réponds-moi : que veut dire cette proposition : « Il a pris une forme d'esclave ? » Il s'est fait homme, me répond-il. Donc aussi, puisqu'il était dans « une forme de Dieu », il était Dieu; car dans les deux textes se trouve cette expression de « forme ». Si ce mot est vrai dans un cas, il l'est aussi dans l'autre : la forme d'esclave ici, c'est l'homme en sa nature donc aussi la forme de Dieu, c'est Dieu dans sa nature. L'apôtre ne s'en tient pas là ; mais comme Jean l'Évangéliste, il atteste la parfaite égalité de Jésus-Christ avec Dieu, et montre qu'il n'est en rien inférieur au Père « Il n'a pas regardé comme une usurpation d'être l'égal de Dieu ». Toutefois, n'ont-ils pas ici quelque subtilité à nous opposer ? Le texte, disent-ils, affirme précisément le contraire, puisqu'il dit : Étant dans la forme de Dieu, il n'a pas voulu être usurpateur de la nature de Dieu. — Mais s'il était Dieu même, comment pouvait-il ravir la nature divine ? Se peut-il entendre un langage plus absurde ? Dirait-on jamais ceci, par exemple Étant homme, il n'a pas ravi la navire humaine ? Quelqu'un pourrait-il ravir ce qu'il est essentiellement ?
Vous ne comprenez pas, répondent-ils; entendez ainsi le texte : Le Fils étant un Dieu moindre, n'a pas usurpé l'égalité avec le Dieu grand, avec celui qui est plus grand que lui. — Ainsi, pour vous, il y a un Dieu grand : et un Dieu petit ! Voilà que vous introduisez le paganisme dans l'Église. Chez les païens, en effet, il y a petit et grand Dieu; en est-il de même chez vous ? Je l'ignore. Dans les Écritures, du moins, vous ne trouverez nulle part rien de pareil : partout le grand, nulle part un petit. Car dès qu'il est petit, comment est-il Dieu ? S'il n'y a pas, à vrai dire, d'homme petit et d'homme grand, mais une seule nature d'homme; si tout ce qui n'a pas cette nature, n'est pas homme, comment s'est-il trouvé un Dieu grand et un Dieu petit en dehors de la nature divine ? Qui est petit, n'est pas Dieu : car partout nos saints livres le proclament grand :« Le Seigneur est grand », dit David, « et dépasse toute louange ». Il le dit du Fils aussi, car partout il l'appelle son Seigneur. — Ailleurs il s'écrie : « Vous êtes grand, vous faites des merveilles, vous êtes le seul Dieu ». Et encore : « Notre Seigneur est grand, grande est sa puissance; sa magnificence est sans limites ». (Ps. XLVII, 1; LXXXV, 10; CXLIII, 3.)
Tout cela se dit du Père, répliquent-ils; le Fils est petit. — Vous le prétendez, vous : mais contre votre dire, l'Écriture affirme du Fils ce qu'elle prononce du Père. Écoutez la parole de Paul : « Nous attendons la bienheureuse espérance, et l'avènement de gloire du Dieu grand ». (Tit. II, 13.) L'avènement ! Est-ce du Père qu'on dit cela ? Or, pour vous condamner mieux encore, il a ajouté : L'avènement « du Dieu grand ». Cette phrase a-t-elle jamais été dite du Père ? Jamais ! Au reste, ce qu'il ajoute ne permet point un tel sens « L'arrivée du Dieu grand et notre Sauveur, Jésus-Christ ». Voilà donc le Fils aussi déclaré grand ! Comment parlez-vous donc de grand et de petit ? — Écoutez encore un prophète qui l'appelle : « L'Ange du grand conseil ». Qu'est-ce que l'Ange du grand conseil ? N'est-il pas grand lui-même ? Celui qui est le « Dieu fort », ne serait pas grand, mais petit ? Comment ces impudents et criminels sectaires osent-ils abuser des mots, jusqu'à dire. Un petit Dieu ? Souvent je rapporte leurs propres termes, pour que vous en ayez horreur. — C'était un petit Dieu, disent-ils; et il n'a pas été jusqu'à usurper le même rang que le grand. — Qu'est ceci ? dites-moi; (cependant, n'allez pas croire que ces paroles absurdes soient de moi !) Mais d'après leur opinion, le Fils était petit, et bien inférieur (37) en puissance à son Père : dès lors, comment aurait-il usurpé l'égalité avec Dieu le Père ? Une nature inférieure ne peut, quelque usurpation qu'elle fasse, devenir une nature supérieure. Ainsi l'homme ne pourra jamais se faire l'égal de l'ange; le cheval ne pourrait, le voulût-il, arriver à être selon la nature égal à l'homme.
Mais, laissant ce moyen, j'ai une question à vous faire. Par cet exemple de Jésus-Christ, que veut établir saint Paul ? Vous me répondrez qu'il veut conduire les Philippiens à l'humilité. Alors, pourquoi nous proposer ce modèle ? Dès qu'on veut exhorter à l'humilité, on ne s'exprime pas ainsi. On ne dit pas Soyez humble, n'ayez pas de vous-même des sentiments aussi avantageux que de vos égaux; prenez modèle sur cet esclave; il ne s'est pas révolté contre son maître; imitez-le ! A un tel propos, vous répondriez : Ce n'est pas là un type d'humilité ! Sa révolte serait de l'arrogance ! — Or, apprenez, impie, dont l'enflure est diabolique, apprenez ce que c'est qu'humilité :
En quoi consiste l'humilité ? A n'avoir que d'humbles sentiments. Or, l'homme humble par nécessité n'a pas pour cela d'humbles sentiments; le vrai humble s'humilie lui-même. Je veux vous éclaircir ce point, appliquez-vous. Si, pouvant avoir des sentiments élevés de soi-même, un homme n'en veut avoir que des idées modestes, il est humble de coeur. Mais quiconque n'a d'humbles pensées que parce qu'il ne peut en avoir de magnifiques, n'est pas humble très-certainement. Par exemple, que l'empereur se soumette à son sujet, voilà l'humilité de coeur, puisqu'il descend de son rang suprême; que le sujet s'incline devant lui, au contraire, il n'est pas humble pour cela; car il ne s'est pas abaissé d'une plus haute position. Il n'y a vraiment aucune place au sentiment de l'humilité, si vous ne pouvez même pas être humble. Qu'un homme soit rabaissé malgré lui et par nécessité, cette soumission, bonne en elle-même, n'est pas attribuable à ses sentiments, à sa volonté, mais à la nécessité. Or tapeinophrosune, est un mot qui, par lui-même, dit abaissement volontaire de l'esprit.
3. Voudrez-vous, dites-moi, louer pour son amour de la justice, l'homme qui se contient dans les limites de ses propriétés, mais qui n'a aucun moyen de ravir celle d'autrui ? Non; et pourquoi ? c'est que la nécessité, l'impossible empêche qu'on ne juge de sa volonté. Dites-moi encore : vanterez-vous, comme tranquille et paisible, le citoyen qui reste dans la vie privée, lorsqu'il ne pourrait aucunement s'emparer d'un pouvoir, d'un trône ? Non encore, il n'y a pas place au mérite. Car le mérite, sachez-le, ignorants, ne consiste pas à s'abstenir en pareil cas, mais à pratiquer son devoir. L'abstention ainsi entendue ne mérite pas le blâme, mais n'arrive pas non plus jusqu'à mériter l'éloge. Voyez plutôt comment Jésus-Christ lui-même motive la louange des élus : « Venez, les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde; car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ». (Matth. XXV, 34,35.) II ne dit pas : Car vous n'avez pas désiré le bien d'autrui; car vous n'avez pas volé; ce serait trop peu de chose; mais : Vous m'avez vu avoir faim, et vous m'avez nourri. — Qui donc a jamais parlé de la sorte de ses amis ou de ses ennemis ? Quelqu'un a-t-il jamais loué Paul, mais que dis-je ? Paul ! Quelqu'un a-t-il jamais fait d'un homme vulgaire, l'éloge que vous, hérétique, vous faites de Jésus-Christ, quand vous dites : II n'a pas usurpé une dignité qui ne lui appartenait pas ? — Louer quelqu'un de cette façon, c'est lui donner certificat de malice achevée. Pourquoi ? C'est qu'on donne ordinairement aux malfaiteurs des compliments négatifs, tels que celui-ci : « Que ce lui qui volait, ne vole plus désormais ». (Ephes. IV, 28.) On ne parle pas sur ce ton aux honnêtes gens. On ne s'avise pas de louer celui qui n'a pas ravi une dignité qui ne lui appartenait pas : quelle folie serait-ce de le vanter ainsi ?
D'ailleurs..... Mais appliquez-vous, je vous prie, mon raisonnement se prolonge... Qui voudrait, surtout de cette manière, exhorter à l'humilité ? Un exemple ne doit-il pas toujours être plus grand et plus beau que la chose même, objet de votre exhortation ? Ira-t-on jamais le prendre dans une sphère obscure et inférieure ? Non. Voyez plutôt Jésus-Christ exhortant à faire du bien même à ses ennemis; il se sert d'un grand exemple, celui du Père « qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber sa pluie sur le juste et sur l'injuste ». (Matth. V, 45.)Veut-il exhorter à la douceur, il se pose en exemple : « Apprenez de moi que je suis doux et (38) humble de coeur » (Jean, XIII, 14) ; et ailleurs : « Si j'ai fait ainsi pour vous, moi votre Seigneur et votre Maître, combien plus devez-vous le faire vous-mêmes ? » (Matth. XI, 29.) Voyez-vous quel modèle il choisit ? Il ne faut pas en effet qu'un modèle soit inférieur : c'est là une règle que nous gardons nous-mêmes.
Or, dans la question présente, l'exemple, entendu comme les hérétiques, n'approche même pas du terme où il doit nous conduire. Comment cela ? C'est que, si vous me proposez un esclave comme modèle, c'est un être inférieur, soumis par droit à un plus grand que lui : je n'y reconnais point d'humilité. C'est le contraire que vous deviez faire; il fallait nous montrer un plus grand obéissant à un plus petit. Mais comme l'apôtre ne trouvait en Dieu rien de semblable, je veux dire, une personne plus grande et une autre moindre, il a établi leur parfaite égalité.
Si le Fils avait été inférieur au Père, son exemple ne valait plus et ne pouvait servir à saint Paul, pour commander l'humilité. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas d'humilité à ne pas attaquer plus grand que soi, à ne pas usurper une dignité, à obéir jusqu'à la mort.
Souvenez-vous, d'ailleurs, d'une recommandation qui accompagne cet exemple. Saint Paul disait tout à l'heure : « Que chacun de vous par esprit d'humilité croie les autres au-dessus de soi ». — « Que chacun croie », dit-il; en effet, puisqu'à l'égard de la nature vous êtes une même chose, et que la grâce que vous avez reçue de Dieu vous rend tous égaux, l'humilité ne peut plus être que dans les sentiments. Mais quand il parle de plus petits et de plus grands, il ne dit plus : Supposez et croyez; mais : Honorez ceux qui sont au-dessus de vous; c'est sa parole dans un autre passage : « Obéissez à vos supérieurs et soyez-leur soumis ». (Hébr. XIII, 17.) Au cas actuel, saint Paul demande la soumission d'après la nature même des choses; tandis qu'au cas précédent, elle doit venir de notre libre jugement. « Que chacun par un sentiment d'humilité croie les autres au-dessus de soi » : et c'est bien là ce qu'a fait Jésus-Christ lui-même.
Ces réflexions suffisent à renverser le système hérétique. Il nous reste à exposer notre doctrine. Auparavant résumons ici cette controverse : Non, saint Paul, conviant les fidèles à la pratique de l'humilité, n'a pas dû produire en exemple un inférieur obéissant à un supérieur. S'il avait voulu prêcher simplement l'obéissance, celle que des serviteurs doivent à leur maître, à la bonne heure ! Mais lorsqu'il s'agit de conseiller à l'homme libre de s'abaisser devant l'homme libre, que peut faire en pareil cas la soumission de l'esclave à son maître ? de l'inférieur envers son supérieur ? — Aussi bien n'a-t-il pas dit que le plus petit obéisse au plus grand; mais obéissez-vous les uns aux autres, bien que vous soyez d'égale dignité. « Croyez les autres au-dessus de vous ». Pourquoi n'a-t-il pas cité plutôt l'obéissance imposée à la femme ? Ainsi que la femme obéit au mari, aurait-il dit, ainsi vous-mêmes obéissez. S'il n'a pas apporté l'exemple des époux, entre lesquels, après tout, se trouve égalité et liberté; s'il l'a évité, parce qu'il s'y rencontre cependant une certaine dépendance, combien moins aurait-il mis en avant l'exemple de l'esclave ? — Au reste, j'ai commencé par faire remarquer qu'on ne louera personne, qu'on ne voudra pas même citer qui que ce soit, pour le seul mérite de ne pas être un criminel. Pour célébrer, la chasteté d'un homme, on ne dira jamais qu'il ne fut point adultère; on le vantera, par exemple, de n'avoir pas même usé de son épouse. S'abstenir d'actions honteuses ne sera jamais à nos yeux un sujet de gloire; la gloire ici serait ridicule.
J'ai ajouté que « la forme de l'esclave » était vraie, et rien moins que l'esclave lui-même par conséquent que « la forme de Dieu » est parfaite et rien moins que Dieu. Mais pourquoi est-il dit, non pas qu'il a été fait dans la forme de Dieu, mais qu' « il y était ? » Cette expression équivaut à celle-ci : « Je suis celui qui suis ». La forme, en tant que forme, annonce identité de nature; il ne se peut que la forme soit la même quand l'essence est différente; que, par exemple, l'homme ait la forme angélique; que la brute ait la forme humaine. Alors, concluez : Qu'est-ce que le Fils ?
En nous, il est vrai, en nous qui sommes composés de deux substances, la forme appartient au corps : mais en CELUI qui était parfaitement simple et sans composition, la forme, évidemment, appartient à son essence et la désigne.
Que si, parce que le texte porte « en forme de Dieu (Les ariens prétendaient que le mot Dieu, qui en grec admet l'article « le Dieu » signifiait le Père; mais que, sans l'article, Dieu simplement indiquait le Fils. Le saint les réfute victorieusement) », en morphe Theou, sans article, vous prétendez que le Père n'est pas désigné ici, je vous montrerai en maints passages le Père désigné par le mot Dieu sans article. Pourquoi vous annoncé-je d'autres textes; d'abord, celui-ci m'en donne une preuve immédiate : il n'a pas cru être usurpateur, quand il s'est cru l'égal « de Dieu », et non pas « du » Dieu (Theo simplement); il n'a pas mis l'article, bien qu'il parlât du Père. — Volontiers j'ajouterais mes autres citations ; mais je crains de fatiguer vos esprits. Du moins que vos mémoires retiennent ce que nous avons dit pour renverser les systèmes ennemis. Arrachons les épines (du doute et de l'erreur), puis nous sèmerons la bonne semence, après avoir détruit les ronces maudites et rendu à la terre de nos coeurs un champ libre et reposé; il lui faut, en effet, dépouiller toute la végétation vicieuse des doctrines étrangères, pour qu'elle puisse ensuite recevoir avec pleine vertu les divines semences.
4. Rendons grâces à Dieu pour l'instruction que nous venons d'entendre; demandons-lui qu'il nous accorde de la garder et de la retenir, afin que, peuple et prédicateur, en recueillent la joie, et les hérétiques la confusion. Supplions-le qu'il daigne aussi, pour la suite de ce discours, nous ouvrir la bouche, et nous inspirer pour l'instruction des moeurs. Prions-le qu'il nous donne une vie digne de notre foi, afin que, vivant pour sa gloire, nous ne fassions jamais par notre faute blasphémer son saint nom. « Malheur à vous », est-il écrit, « parce qu'à cause de vous le nom de Dieu est blasphémé ».
Si, lorsque nous avons un fils, (et que pouvons-nous avoir de plus proche qu'un fils ?) et que nous sommes, à cause de lui, en butte aux outrages, nous le renions, nous le détestons, nous le rejetons; combien plus voyant des serviteurs ingrats, blasphémateurs et outrageux, Dieu ne devra-t-il pas les rejeter et les haïr ? Et devenus les objets de cette aversion, de cette haine de Dieu, qui donc recevra, qui protégera ces misérables ? Personne, Satan et les démons exceptés. Et cette proie du démon, quel espoir de délivrance lui reste ? Quelle consolation dans sa triste vie ?
Tant que nous sommes dans la main de Dieu, nul ne peut nous en arracher, tant elle est puissante. Mais une fois tombés hors de cette main, de cette puissance secourable, nous sommes perdus, exposés en proie à tous les ravisseurs, jetés sous tous les pieds qui voudront nous fouler, pareils à des murs croulants, à une haie renversée. Quand la muraille est faible, chacun facilement lui donne l'assaut ; et ce que je vais dire de Jérusalem, ne s'applique pas seulement à la cité sainte, mais, sachez-le, à tout homme. Or, qu'est-il écrit de Jérusalem ?
« Je chanterai au peuple que j'aime le cantique que mon bien-aimé a composé pour sa vigne. — Mon bien-aimé avait une vigne sur une colline, dans un lieu fertile. — Je l'ai close, je l'ai environnée d'un fossé, et j'ai planté un cep de Sorech ; j'ai bâti une tour au milieu, j'y ai construit un pressoir, et j'ai attendu qu'elle me produisît des raisins, et elle n'a produit que des épines. — Maintenant donc, vous, habitants de Jérusalem, et vous, hommes de. Juda, soyez juges entre moi et ma vigne. — Qu'ai-je dû faire de plus à ma vigne, et que je n'aie point fait ? Car j'ai attendu qu'elle produisît du raisin; elle n'a produit que des épines. — Maintenant donc je vous montrerai ce que je veux faire à ma vigne. J'en arracherai la haie, et elle sera exposée au pillage; j'en détruirai la muraille, et elle sera foulée aux pieds. — Et j'abandonnerai ma vigne; elle ne sera plus taillée ni labourée; les épines y monteront, comme dans une terre inculte, et je commanderai aux nuées de ne plus lui épancher leurs ondes. — La vigne du Seigneur des armées, c'est la maison d'Israël, c'est l'homme de Juda, autrefois son plant choisi. — J'ai attendu qu'ils fissent des actions de droiture, ils n'ont en faute que l'iniquité; et au lieu de la justice que j'attendais, j'entends la clameur qui les accuse ». (Isaïe, V, 1-7.)
Toute âme trouve ici sa leçon. Car lorsque le Dieu de toute bonté a comblé la mesure de ses bienfaits ; et que l'âme, au lieu de raisin, a produit les épines, Dieu arrache la haie, détruit le mur, et nous sommes en proie aux ravisseurs. Écoutez comment et avec quelle douleur un autre prophète a dépeint cet état : « Pourquoi, mon Dieu, avez-vous détruit sa muraille ? Pourquoi est-elle ravagée par tous les passants du chemin ? Le sanglier de la forêt l'a dévastée; toute bête sauvage y a pris sa pâture ». (Ps. LXXIIX, 13, 14.) Sans doute, il parle plus haut du Mède et du Babylonien ; mais ici il ne le (40) désigne même pas. Ce sanglier, cette bête solitaire et sauvage, c'est le démon et ses puissances infernales. « Solitaire et sauvage sanglier » désigne et dépeint son impureté et sa férocité. Pour donner une image de ses instincts rapaces, les saints livres le comparent au « lion qui rôde en rugissant, cherchant qui il pourra dévorer ». (I Pierre, V, 8.) Pour nous signaler ses poisons dangereux et mortels, ils l'appellent serpent et scorpion. « Foulez aux pieds », est-il dit, « les serpents, les scorpions, et toute la puissance de l'ennemi ». (Luc, X,19.) Pour nous faire comprendre à la fois son poison et sa force, ils le nomment dragon ; ainsi dans ce passage : « Le dragon que vous avez fait pour s'y jouer ». (Ps. CIII, 26.) Au reste, dragon, serpent, aspic, sont des noms que l'Écriture lui donne partout; comme à une bête tortueuse, d'aspects variés et de force redoutable, qui agite, trouble, bouleverse toutes choses dans les hauteurs comme dans les abîmes.
Toutefois ne craignez pas, ne perdez pas courage; veillez seulement, et il ne sera plus qu'un faible passereau. « Foulez aux pieds », a dit le Seigneur, « les serpents et les scorpions ». Lui-même, si nous le voulons, le jettera sous nos pieds comme une vile poussière.
5. Mais qu'il est ridicule, ou plutôt qu'il est malheureux de voir qu'un être destiné à ramper sous nos pieds, plane en vainqueur sur nos têtes ! Et comment cela se fait-il ? Par notre faute ! Il grandit, si nous voulons; et si nous voulons, il se rapetisse. Soyons bien à nos intérêts, serrons-nous autour de notre Roi : dès lors, il s'amoindrit, et n'a pas plus de pouvoir contre nous qu'un petit enfant. Mais si nous nous éloignons de notre Roi suprême, il se redresse, il frémit, il aiguise ses dents homicides, parce qu'il nous trouve privés de ce puissant auxiliaire. Il n'attaque, en effet, que dans la mesure que Dieu permet. S'il n'osait, par exemple, envahir un troupeau de pourceaux, avant que le Seigneur ne lui en eût donné permission, bien moins le ferait-il sur les âmes humaines. Dieu permet ses attaques, d'ailleurs, ou pour instruire, ou pour punir, ou même pour glorifier davantage ses élus. Voyez-vous, par exemple, que loin de provoquer Job, le démon n'osait même approcher de lui, qu'il le craignait, qu'il tremblait ?
Mais que parlé-je de Job ? Judas, Judas lui-même ne devint la proie du démon et son entière conquête; que quand Notre-Seigneur eut retranché ce traître du collège sacré des apôtres. Jusque-là Satan le tentait au dehors, et n'osait faire irruption jusque dans son âme. Mais dès qu'il le vit retranché du saint bercail, il l'attaqua plus furieusement qu'un loup ne ferait jamais, et il ne lâcha cette proie qu'après lui avoir donné une double mort.
Ce douloureux chapitre a été, du reste, écrit pour notre instruction. Ne demandez pas ce que nous avons gagné à savoir que Jésus-Christ ait été trahi par l'un des douze intimes quel est ici notre profit, quel est notre avantage ? Il est grand, vous répondrai-je. Si nous comprenons bien le motif, qui détermina ce perfide à un pareil complot, nous veillerons à ne pas nous laisser entraîner par une cause semblable.
Comment donc Judas en vint-il à se perdre ? Par avarice. Il était voleur, et cette maladie le rendit fou au point de lui faire livrer Notre-Seigneur pour trente pièces d'argent. Quelle plus honteuse folie ! rien au monde n'égalait, rien ne pouvait valoir l'objet sacré de cette trahison; et « Celui » devant qui les nations sont comptées comme un néant, il le livre pour trente pièces d'argent ! Tant est lourde la tyrannie de l'avarice, tant elle est capable de dégrader une âme ! L'ivresse même produit clans l'âme un délire moins grand que l'avarice. La folie, l'idiotisme frappent moins fort que la passion de l'argent. Car, dis-moi, aveugle apôtre, quelle raison a déterminé ta perfidie ? Obscur et inconnu, tu fus, par le Seigneur, appelé, placé même au rang des douze; il te communiqua sa doctrine, il te promit des biens inappréciables, il te fit produire des miracles même; sa table, ses voyages, sa conversation, il partageait tout avec toi, comme avec tes collègues de l'apostolat. Tant de bienfaits ne suffirent donc pas à t'arrêter ? Quel si grand mobile alors te rendit traître ? Avais-tu, scélérat, le moindre sujet de plainte; ou plutôt de quels biens ne t'avait-il pas accablé ? Connaissant ton infâme dessein, il ne cesse de te donner tout ce qu'il a. Souvent il répète : « Un de vous me trahira » (Matth. XXVI, 21); souvent il te désigne, en t'épargnant toujours; il sait ce que tu es, et ne te chasse pas du sacré collège. Il te supporte encore, et comme si tu étais toujours un membre légitime de ce corps (41) vénérable, un des douze intimes, il t'honore, il te chérit. Enfin, ô crime, tu le vois ceint d'un linge, et de ses pures mains lavant tes pieds impurs; rien ne t'arrête; tu continues à voler le bien des pauvres ; et le Seigneur le supporte encore pour t'empêcher de faire le dernier pas; mais rien ne peut changer ta détermination. Et pourtant, quand tu serais une bête féroce, une pierre même, tant de bienfaits reçus, tant de miracles opérés, cette doctrine sublime de l'Évangile enfin, ne devait-elle pas te fléchir ? Hélas ! jusque dans cette dégradation bestiale, le Seigneur te poursuit de ses appels; malgré cette pétrification de ton coeur plus dur que les rochers, ses oeuvres merveilleuses t'invitent au retour : mais en vain tout cela ne peut amender Judas.
Peut-être, mes frères, cet excès de folie dans un traître vous étonne; ah ! que sa plaie honteuse vous fasse trembler ! La cupidité, D'amour de l'argent l'a fait ce que vous voyez. Arrachez de vos coeurs cette passion, qui enfante de telles maladies de l'âme, qui fait les impies, qui nous conduirait, même après mille bienfaits de la bonté de Dieu, à le méconnaître et à le renier. Arrachez cette passion, je vous en supplie; ce n'est pas une maladie légère; elle sait produire mille morts très-cruelles. Nous avons vu le mal de Judas craignons d'y succomber nous-mêmes. Son histoire a été écrite pour nous préserver de tels malheurs ; tous les évangélistes l'ont racontée, pour nous apprendre le désintéressement. Fuyez donc, et de loin, le vice contraire : l'avarice se reconnaît non-seulement dans le désir de beaucoup d'argent, mais dans le simple désir de l'argent. C'est déjà avarice grave, que de demander au-delà du besoin. Sont-ce des talents d'or qui ont poussé Judas à la trahison ? Trente deniers lui ont suffi pour livrer le Seigneur. Ne vous souvient-il plus de ce que j'ai dit déjà, que le désir exagéré de l'argent se manifeste non pas seulement en acceptant une somme considérable, mais plus encore en recevant une somme chétive ? Voyez quel grand crime commet Judas pour un peu d'or ! que dis-je pour un peu d'or, pour quelques pièces d'argent !
6. Non, non, jamais l'avare ne contemplera Jésus-Christ face à face; c'est là, je le répète, une impossibilité. L'avarice est la racine de tous les péchés. Que s'il suffit d'un seul, pour perdre la gloire éternelle, où donc sera placé celui qui apportera, au jugement de Dieu, la racine de tous les péchés ? Le serviteur de l'argent ne peut être le vrai serviteur de Jésus-Christ. C'est lui-même qui a proclamé cette incompatibilité absolue. « Vous ne pouvez », a-t-il dit, « servir Dieu et Mammon »; et encore : « Nul ne peut servir deux maîtres » (Matth. VI, 24), car leurs volontés sont contraires. Jésus-Christ vous dit : Pitié pour les pauvres ! Mammon reprend : Prenez ce qu'ils possèdent. Jésus-Christ : Donnez-leur ce que vous avez ! Mammon : Ravissez même ce qu'ils ont. Voyez-vous le combat ? Voyez-vous la guerre ? Faut-il vous montrer comment personne ne peut servir ces deux maîtres, mais comment l'un des deux sera nécessairement méprisé ? N'est-ce pas là une vérité d'une clarté qui n'a pas besoin de commentaire Comment ? c'est qu'en fait nous voyons Jésus-Christ méprisé et Mammon en honneur ! Sentez-vous déjà l'amertume de ces paroles ? Et si les paroles sont amères, que ne sont pas les faits eux-mêmes ? mais la maladie qui nous travaille, nous empêche de sentir la gravité des faits. Dès que nous commencerons à nous dégager des étreintes de cette passion, notre esprit jugera sainement des choses. Mais une fois sous l'empire de cette fièvre de l'or, notre âme se complaît dans son mal, perd absolument la faculté de juger, et voit se corrompre le tribunal même de sa conscience. Jésus-Christ prononce : « Si quelqu'un ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon disciple ». (Luc, XIV, 33.) Mammon réplique : Arrache le pain à l'indigent. Jésus-Christ Habillez sa nudité ! Mammon : Volez-lui jusqu'à ses haillons. Jésus-Christ : Ne méprisez pas votre propre sang et ceux de votre maison. Mammon : Pour ton sang et ta maison, point de pitié; quand ce serait un père, quand ce serait une mère, méprise-les. Et que parlé-je de père et de mère ? Sacrifie, je le veux, jusqu'à ton âme. Il commande, on l'écoute. Hélas ! hélas ! ce maître qui vous impose des lois si cruelles, si inhumaines, si sauvages, nous trouve obéissants, plutôt que Celui dont le joug est léger et les commandements si salutaires. De là, l'enfer; de là, le feu; de là ce fleuve de flammes et ce ver qui ronge éternellement.
Je le sais : beaucoup ici ne sont point charmés de nous voir traiter ce sujet menaçant; mais moi-même, c'est malgré moi que j'y touche : (42) qu'ai-je, enfin, à y gagner ? Ah ! bien mieux aimerais-je à vous entretenir continuellement des biens du royaume céleste, de ce repos, de ces ondes qui désaltèrent pleinement, de ces pâturages verdoyants et joyeux, comme les appelle le prophète : « Il m'a élevé auprès des eaux rafraîchissantes, il m'a placé au milieu de gras pâturages ». (Ps. XXII, 2.) Oui, j'aimerais à vous parler de ce lieu, d'où sont bannis la douleur, le deuil, les chagrins. J'aimerais à raconter le bonheur qu'on goûte dans un séjour avec Jésus-Christ, bien qu'il dépasse tout langage et même toute pensée. J'aimerais néanmoins à user toutes mes forces sur cet éternel et délicieux sujet, mais que ferais-je alors ? Car il n'est pas possible de parler de royaume à un malade brûlé par la fièvre. Tant que dure son périlleux état, il faut traiter de sa guérison; tant que la peine et le châtiment le menacent, il messiérait de lui parler de gloire. On n'a qu'un but, en ce cas; c'est de le sauver de la peine, du supplice; si nous n'atteignons ce premier résultat, comment espérer l'autre ? Continuellement donc je vous entretiens du mal à redouter, pour vous faire arriver au bien que vous désirez. Car si Dieu lui-même nous a menacés de l'enfer, c'est pour que personne ne tombe en enfer; c'est pour que tous nous arrivions à la couronne. Ainsi nous-mêmes nous ne cessons pas de vous parler d'enfer, pour vous relever jusqu'à l'espoir d'un trône, pour fléchir d'abord vos coeurs sous la crainte et les décider à pratiquer ce qui fait mériter la palme.
Veuillez donc supporter sans chagrin le poids de nos paroles. Ce poids de ma parole aura l'avantage d'alléger vos âmes du fardeau de leurs péchés. Le fer, aussi, les marteaux ont du poids; et cependant on fabrique avec eux les vases d'or et d'argent; on redresse les objets tors; si les outils étaient moins lourds, ils deviendraient impuissants à redresser un corps tordu. Ainsi le poids de nos reproches peut façonner vos âmes au bien. Ne cherchez donc pas à éviter ni leur pesanteur, ni leurs coups salutaires; on ne vous blesse jamais pour briser et déchirer vos âmes, mais pour les corriger. Nous savons, en effet, grâce à Dieu, dans quelle mesure il faut frapper, et quelle doit être l'intensité de nos coups, afin que, sales jamais briser le vase, ils puissent le guérir, le restaurer, le remettre en état de servir au divin Maître; de telle sorte que la réparation le présente avec un nouveau lustre, avec une forme et une ciselure irréprochable, au grand jour où doit couler le fleuve de feu, et qu'il ne devienne pas la pâture du bûcher que l'éternité entretiendra.
Si vous ne passez ici-bas par le feu de la parole, vous passerez infailliblement dans l'autre vie par le feu de l'enfer, puisque « le jour du Seigneur se révèlera par le feu ». (I Cor. III, 13.) Mieux vaut qu'un instant notre parole vous brûle, que la; flamme dont parle ici l'apôtre. Cet avenir éternel, en effet, est d'une certitude absolue; souvent je l'ai prouvé par des raisons sans réplique; les saintes Écritures suffiraient pour vous en donner la pleine conviction. Mais plusieurs étant portés à la discussion, nous y avons ajouté maints raisonnements. Rien n'empêche que maintenant même nous ne les apportions encore. — Qu'avions-nous dit ? Dieu est juste, nous l'avouons; gentils et juifs, hérétiques et chrétiens. Or, bien, des pécheurs sortent de ce monde sans être punis; bien des hommes de vie vertueuse en sont sortis de leur côté après avoir subi mille calamités. Donc, si Dieu est juste, en quel lieu donnera-t-il aux uns la récompense, aux autres le supplice, s'il n'y a pas d'enfer, s'il n'y a pas de résurrection ? Ce raisonnement, répétez-le toujours aux autres et à vous-mêmes; il ne vous laissera pas un doute sur la résurrection. Or, quand on croit à la résurrection, sans ombre de doute, on apporte tous les soins, toute l'attention possible à mettre son âme en état de gagner les biens éternels. Puissions-nous tous y parvenir, par la grâce et bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, en l'unité du Père et du Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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