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HOMÉLIE XI. (ch. III, v. 7-13)
CE QUI M'ÉTAIT ALORS UN GAIN, JE L'AI CRU DEPUIS, POUR JÉSUS-CHRIST, UNE PERTE...
ANALYSE
 01  L'hérésie (probablement celle des manichéens), ne peut pas conclure des paroles de saint Paul que la loi mosaïque fut un mal.
 02  La foi en Jésus-Christ est un bien infiniment préférable à la justice mosaïque.
 03  Dignité de nos souffrances, unies à la passion de Jésus-Christ ; la résurrection glorieuse en est la récompense.
 04  Malheur de l'éloignement de Dieu. Ses bienfaits. Notre ingratitude.
1. Dans les combats que nous livrons aux hérétiques, il nous faut apporter une attention vive et soutenue sur l'objet de nos luttes. Le seul moyen de dissiper leurs bataillons et de remporter pleine victoire, c'est de ne pas même leur laisser reprendre haleine. Mon but est de vous dresser à ce genre de duels à l'aide des saintes Écritures, et de vous faire trouver dans les textes mêmes qu'ils apportent, de quoi réduire au silence nos contradicteurs. Par conséquent, je veux commencer la discussion qui se présente aujourd'hui à l'endroit même où j'ai terminé celle d'hier. Où en sommes-nous restés hier ? Saint Paul avait résumé tous les avantages judaïques qui lui donnaient quelque sujet de gloire, ce qu'il tenait de la nature, de son choix et de son oeuvre, et il avait ajouté : « Mais tout ce qui était gain pour moi, je le regarde à présent comme détriment à cause de l'éminente science de Jésus-Christ mon Seigneur; pour lui, j'ai renoncé à tous ces prétendus avantages que je regarde comme vile ordure, afin de gagner Jésus-Christ ».
Ici l'hérésie se dresse avec insolence. Mais la sagesse de l'Esprit-Saint se plaît à éveiller chez l'ennemi l'espoir d'un triomphe, afin de l'engager à livrer bataille. Si Paul avait parlé ouvertement, les hérétiques auraient fait pour cette épître ce qu'ils ont fait pour d'autres livres sacrés, altérant le texte, lui déniant l'authenticité parce qu'ils n'osaient l'attaquer ouvertement. Mais comme les poissons ne voient point tomber dans l'onde l'hameçon qui doit les prendre, parce qu'on a soin de le couvrir et de le cacher sous l'appât, et qu'ainsi ils accourent à l'envi pour se faire prendre; ainsi en est-il de cet endroit où Paul appelle la loi un dommage. Telle est la déclaration de l'apôtre il appelle la loi un dommage, une chose vaine; il ne lui était pas permis, ajoute-t-il, de gagner Jésus-Christ, à moins de renoncer à cette loi. Les hérétiques se laissent prendre par la lettre et le mot, reçoivent l'épître avec bonheur, et pensent avoir gain de cause; puis, dès qu'ils l'ont reçue, ils se trouvent saisis comme dans les mailles étroites d'un filet inévitable.
Que disent donc ces adversaires insolents ? Voyez : La loi est un dommage, elle n'est que paille et poussière : comment donc osez-vous dire que Dieu en soit l'auteur ? Le vrai, c'est que ce passage est favorable à la loi; et vous allez clairement en voir la preuve : appliquons-nous avec soin à l'étude de tous ses termes.
L'apôtre n'a pas dit : La loi est une perte; mais : « Je l'ai considérée comme une perte ». Lorsqu'il parle du gain, il ne se sert point de la même expression, mais il affirme simplement et dit : « Tout ce qui a été gain pour moi ». — Au contraire, lorsqu'il parle de perte, il n'affirme plus, mais il dit : « Je l'ai cru ». — Admirable exactitude de langage qui nous définit d'un côté la loi telle qu'elle était dans son essence, et de l'autre la loi telle qu'elle est devenue dans notre condition de chrétiens.
Que faut-il donc affirmer ? Peut-on dire absolument que la loi n'est pas un domptage ? Elle est un dommage, mais en comparaison de Jésus-Christ; d'un autre point de vue elle a été un véritable gain. On pouvait ne pas y voir un gain; toutefois elle était déjà un gain, déclare saint Paul. C'est comme s'il vous disait : Pensez quel bonheur c'était déjà que des hommes indomptés par nature fussent amenés à un genre de vie plus humain. D'ailleurs, si la loi n'avait pas préexisté, la grâce n'aurait pas été donnée; pourquoi ? C'est que la loi fut (73) comme un pont jeté pour son passage. De leur bassesse naturelle les hommes ne pouvaient s'élever jusqu'à la hauteur de la grâce; la loi fut leur échelle. Mais après que l'on est monté on n'a plus besoin d'échelle; toutefois celui qui s'en est servi pour monter ne la méprise pas ensuite pour cela : au contraire, il reconnaît l'obligation qu'il lui a. C'est elle-même, en effet, qui l'a mis en état de pouvoir se passer d'elle; il lui sait donc gré, et rien n'est plus juste, de ce qu'il n'a plus besoin d'elle. Sans elle, il ne pouvait monter si haut. Voilà aussi ce qu'il faut dire de la loi. Elle nous a élevés à une certaine hauteur; elle était donc un gain. Mais, dès lors, nous la regardons comme un dommage, et pourquoi ? Elle ne l'est pas absolument, mais la grâce est bien préférable. Supposez, par exemple, un pauvre, un affamé : tant qu'il a quelque argent, il s'en sert pour conjurer la faim; mais qu'il trouve une bourse pleine d'or, et qu'il ne puisse retenir les deux valeurs à la fois, il regardera comme un dommage de garder l'argent, il le laissera pour s'emparer de l'or; s'il abandonne l'un, ce n'est pas qu'il le regarde comme nuisible, il sait bien tout le contraire; mais ne pouvant pas garder les deux, il faut bien qu'il laisse l'un ou l'autre : ainsi arrive-t-il ici.
Le détriment, le malheur n'est donc pas de suivre la loi; mais ce serait de s'attacher à elle pour délaisser Jésus-Christ. Si elle nous détourne de Jésus, elle est un dommage; si elle nous amène à lui, c'est tout l'opposé. Aussi l'apôtre la déclare « détriment en comparaison de Jésus-Christ ». Si elle est sensible seulement à cause de Jésus-Christ, elle ne l'est donc pas par sa nature.
Mais pourquoi la loi ne permet-elle pas qu'on s'approche de Jésus ? Car, après tout, c'est pour nous mener à lui qu'elle a été donnée ! Jésus-Christ, dit saint Paul, est la plénitude de la loi, la fin de la loi. — Elle nous laisse venir à lui, si nous savons lui obéir à elle-même. — Alors, qui obéit à la loi, abandonne la loi ? — Il l'abandonne, en effet, s'il la comprend et l'écoute; autrement, cette loi l'arrête et l'enchaîne. Il y a plus : « Bien certainement je regarde tout au monde comme un détriment », dit-il encore. Et que parlé-je de la loi ? Le monde n'est-il pas bon ? La vie actuelle n'est-elle pas bonne ? Toutefois si ces biens m'éloignent de Jésus-Christ, je les déclare dommageables, pourquoi ? « A cause et en comparaison de l'éminente science de Jésus-Christ mon Seigneur ». Dès que le soleil brille, vous perdez à tenir votre flambeau allumé. Ainsi le désavantage d'une chose quelconque résulte nécessairement de sa comparaison avec un objet plus grand. Or, vous voyez que Paul fait une comparaison : « A cause de l'éminente science », dit-il, sans rejeter le premier objet comme étranger au second. Car dire qu'une grandeur excelle sur une autre et la dépasse, c'est supposer au contraire qu'elle est du même genre qu'elle. En sorte que la prééminence comparative que l'apôtre attribue à la connaissance de Jésus-Christ sur la loi suppose que ces deux choses sont de même genre, c'est-à-dire bonnes toutes deux.
« Pour lui j'ai tout rejeté; j'ai tout regardé comme des ordures pour gagner Jésus-Christ ». Il n'est pas évident, d'ailleurs, que sous ce nom « d'ordures », Paul désigne la loi; il est vraisemblable qu'il indique plutôt les choses de ce monde. Car il a dit d'abord : Tout ce qui a été un gain pour moi, je l'ai regardé comme détriment au prix de Jésus-Christ; et il ajoute ici d'une manière plus générale encore : Tout me paraît détriment; parole qui embrasse tout le présent aussi bien que tout le passé. Quand bien même ce terme signifierait la loi, il n'aurait encore rien de bien outrageux pour elle. Les ordures dont il s'agit, sont les issues du froment, ce qu'il a de grossier, le chaume, la paille. Or avant la maturité du froment, la paille avait son utilité; nous la recueillons même encore avec le froment; si le chaume n'avait d'abord poussé, le grain n'aurait point paru. Ainsi en est-il de la loi de Moïse. Ce n'est donc jamais absolument parlant et en considérant la chose en soi, que Paul appelle la loi dommageable, mais par rapport à Jésus-Christ. Écoutez encore : « Je regarde tout comme détriment », nous dit-il. Pourquoi ? « A cause de la science éminente de Jésus-Christ pour qui j'ai tout rejeté ». Puis il ajoute : « d'estime que tout est détriment, afin que je gagne Jésus-Christ ». Voulez-vous comme fidèle à s'appuyer sur la pierre fondamentale, sur Jésus-Christ, saint Paul se garde néanmoins de laisser la loi sans défense et en butte à tous les coups, et comme au contraire il la protégé de toutes parts.
2. « Et que je sois trouvé en Jésus-Christ n'ayant plus ma justice qui vient de la loi ». Si saint Paul, en possession d'une justice, est (74) accouru vers une justice meilleure, parce que l'ancienne n'était rien à côté de celle-ci, combien plus les gentils, placés en-dehors de toute justice, devront-ils saisir celle que Paul a préférée ! Je ne veux plus de « ma » justice, dit à bon droit l'apôtre, de celle que j'avais acquise par mes travaux et mes sueurs; je veux celle que j'ai trouvée par la grâce. Si donc, après avoir rempli les devoirs de la vertu, Paul ne trouve son salut que dans la grâce, combien plus, ô Philippiens, ne l'aurez-vous que là ! Il est probable que parmi eux on aurait trouvé préférable la justice due à nos travaux personnels; aussi Paul démontre que celle-ci, auprès de l'autre, n'est que de la vile paille. Autrement, moi-même qui avais sué pour l'acquérir, je ne l'aurais pas rejetée pour embrasser celte qui lui succède.
Mais quelle est donc enfin cette justice ? Celle qui vient « de Dieu par la foi »; cette justice est de Dieu; Dieu même est l'auteur de cette justice ; elle est par excellence un don de Dieu. Or les dons de Dieu laissent bien derrière eux la vileté de nos bonnes oeuvres, de celles qui sont les fruits de nos simples efforts.
Que veut dire maintenant : « Dans la foi, afin de connaître Jésus-Christ ? » C'est que toute connaissance divine vient de la foi ; sans la foi, impossible de connaître Jésus; et pourquoi ? C'est qu'elle seule nous apprend « la vertu de sa résurrection ». En effet, quel raisonnement nous démontrera jamais la résurrection ? Aucun, mais la foi seule. Et si la résurrection de Jésus-Christ ne nous est connue que par la foi, comment la génération humaine du Dieu-Verbe pourra-t-elle être saisie par notre simple logique ? Car la résurrection est un fait moindre que cette génération. En quel sens ? C'est que l'on a vu plusieurs exemples de l'une, aucun de l'autre. Plusieurs morts ont ressuscités avant Jésus-Christ; bien que ressuscités, ils durent de nouveau subir la mort. Mais nul homme jamais ne naquit d'une vierge. Et si la résurrection de Jésus-Christ, qui sort de l'ordre commun bien moins que sa naissance, ne peut être cependant saisie que par la foi, comment pourrons-nous atteindre par nos raisonnements sa génération, divine, dogme bien autrement grand et pour mieux dire hors de toute comparaison ?Voilà pourtant la justice nouvelle; il a fallu croire que ses mystères sont possibles, sans qu'on puisse montrer jamais comment ils sont possibles.
C'est encore l'oeuvre de la foi de nous faire accepter « une participation aux souffrances de Jésus-Christ ». Si nous ne croyons pas, nous ne voudrons pas souffrir; non, si nous n'avons pas la foi qu'en souffrant avec lui, avec lui aussi nous régnerons, aucune considération ne nous décidera jamais à subir tarit de peines. Il faut que la foi nous ait appris d'abord et sa naissance et sa résurrection. Mais aussi, vous le voyez; on exige de nous non pas une foi nue et morte, mais unie aux bonnes oeuvres. On reconnaît, en effet, qu'un chrétien croit à la résurrection d'après son courage à s'exposer comme Jésus-Christ aux périls, à partager avec lui ses douleurs. Ainsi devient-il l'associé de ce Dieu ressuscité, de ce Dieu à jamais vivant. Aussi saint Paul disait-il : « Puissé-je être trouvé en Jésus-Christ, n'ayant point la justice qui me soit venue de la loi, mais ayant celle qui naît de la foi en Jésus-Christ; cette justice qui vient de Dieu par la foi; afin que je connaisse Jésus-Christ avec la vertu de sa résurrection et la participation de ses souffrances, étant rendu conforme à sa mort, pour tâcher de parvenir enfin à la bienheureuse résurrection des morts ».
Reprenons. Saint Paul a dit : « Étant rendu conforme à sa mort », ou, comme il écrit ailleurs : « J'accomplis dans ma chair ce qui reste à souffrir à Jésus-Christ ». (Colos. I, 24.) Conforme à la mort, c'est participant à la mort. Comme mon Maître a été maltraité des hommes, ainsi je le serai, je lui deviendrai conforme; les vexations, les calamités reproduiront en moi une certaine image de sa mort. Il ne cherchait pas, en effet, son propre bonheur, mais notre salut. Donc aussi vexations, misères, angoisses, non-seulement ne doivent pas nous troubler, mais plutôt nous combler de joie, puisqu'elles nous rendent conformes à sa mort. On ne peut mieux dire qu'ainsi nous sommes façonnés à sa ressemblance, « portant partout dans notre chair s, comme il l'écrit ailleurs, la mort de Jésus-Christ ». (II Cor. IV, 10.)
La foi seule fait ces miracles. Nous croyons, par de tels sacrifices, non plus seulement que Jésus est ressuscité, mais qu'après sa résurrection même il possède une puissance infinie. Aussi embrassons-nous la voie qu'il a suivie, (75) et de ce côté encore nous devenons ses frères. C'est dire qu'ainsi nous devenons d'autres Jésus-Christ. Ciel ! quelle est donc la dignité des souffrances ? Car, comme parle baptême « nous avons été ensevelis à la ressemblance de sa mort », ici nous devenons vraiment semblables à sa mort. L'apôtre se sert pour le baptême d'un mot bien exact : « A la ressemblance de sa mort », car nous n'avons pas subi alors le trépas véritable et entier; nous sommes morts seulement au péché, et non pas selon le corps et la chair. Dans les deux textes, il est question de mort ; seulement notre Maître est mort dans son corps, et nous, seulement au péché. Il est mort, lui, dans notre humanité même, dans notre chair qu'il avait adoptée; pour nous, au contraire, c'est l'homme de péché qui meurt en nous. Saint Paul a donc dû écrire que nous subissons « la ressemblance de sa mort », quand il s'agit de notre baptême; tandis que ce n'est plus une ressemblance, c'est sa « mort même » que nos souffrances nous font partager ici.
3. Paul, en effet, dans les persécutions qu'il a endurées, n'est pas mort seulement au péché; mais dans son corps même, il a subi la mort comme son Maître pour arriver enfin, dit-il, « à la résurrection des morts ». Que dites-vous, ô grand apôtre ? Tous les hommes ne doivent-ils pas ressusciter ? N'avez-vous pas dit vous-même que nous ne nous endormirons pas tous, mais que nous serons tous changés ? (I Cor. XV, 51.) Ce n'est pas d'ailleurs la résurrection seule qui attend tous les hommes, c'est aussi l'immortalité, les uns pour la gloire, les autres pour le supplice. Si donc tous arrivent à la résurrection et non pas à la résurrection seulement, mais à l'immortalité, comment, ô Paul, dites-vous comme s'il s'agissait d'obtenir quelque chose d'exceptionnel : « Je veux tâcher enfin d'arriver ? » Je souffre tout, répondez-vous, pour arriver à la résurrection, « mais à celle qui fait sortir d'entre les morts »; si vous ne mourez d'abord, vous ne ressusciterez pas. Qu'est-ce à dire ? L'apôtre semble avoir en vue une bien haute récompense. Elle était si haute qu'il n'ose se la garantir : « Je veux tâcher enfin », dit-il, j'ai cru en lui, j'ai cru en sa résurrection; j'ai fait plus, pour lui, je souffre; et cependant je n'ose me reposer avec une pleine confiance dans l'espérance de la résurrection. De quelle résurrection parle-t-il donc ici ? De celle qui conduit à Jésus-Christ.
Oui, l'apôtre le déclare : je crois en lui, à la puissance de sa résurrection à ma part dans ses souffrances, à ma conformité à sa mort; et malgré toutes mes convictions, je n'ose avoir pleine confiance. C'est, au reste, ce qu'il écrit ailleurs : « Que celui qui est debout prenne et garde de tomber ». Et : « Je crains qu'après avoir prêché aux autres, je ne devienne moi-même un réprouvé ». (I Cor. X,12 et IX, 27.)
« Ce n'est pas que j'aie atteint jusque-là ni que je sois déjà parfait; mais je poursuis ma course, pour tâcher d'atteindre au terme où le Seigneur Jésus-Christ m'a destiné en me prenant ». — « Je n'ai pas encore atteint », quoi donc ? Le prix de la course. Ah ! si saint Paul, après tant de souffrances, au milieu même de tourments actuels, subissant déjà la mort, n'était pas encore pleinement confiant ni en pleine sécurité pour sa résurrection glorieuse, que dirons-nous de nous-mêmes, mes frères ? — « Pour tâcher d'atteindre », qu'est-ce à dire ? Rapprochez ici le texte : « Pour tâcher d'arriver à la résurrection d'entre les morts », et concluez qu'il se tient heureux s'il atteint, s'il saisit la résurrection de Jésus-Christ, dussé-je, dit-il, pour l'imiter autant que je pourrai, souffrir autant que lui et me modeler sur liai, comme lui-même a subi mille douleurs, comme il a été souillé de crachats, battu de soufflets et de verges, comme; il a subi la mort. Voilà la carrière à parcourir; voilà le chemin par où il vous faut passer pour arriver à sa résurrection à travers tous les combats.
Tel est le sens de ces paroles : « Pour tâcher d'atteindre ». On peut aussi l'entendre comme s'il disait : Pour que je devienne digne d'arriver à cette résurrection si belle, si capable de combler mes voeux ; pour que j'arrive à la résurrection, enfin, de Jésus lui-même. Car si j'ai le coeur de subir tous les combats et tous les travaux, je pourrai aussi gagner sa résurrection et revivre avec gloire. Maintenant je n'en suis pas digne encore, mais je poursuis ma course pour tâcher enfin d'y atteindre. Ma vie n'est encore qu'une lutte perpétuelle; je suis encore loin du terme, encore loin du prix; il me faut courir encore, encore le poursuivre.
Remarquez même qu'il ne dit pas : Je cours; mais : « Je poursuis ». Il a raison. Car celui qui poursuit, vous savez avec quelle ardeur il presse ses rivaux; il ne regarde personne ; il (76) pousse et écarte par son invincible élan tous ceux qui font obstacle à sa course rapide ses pensées avec ses yeux, ses forces de corps et d'âme, tout en lui se ramasse et se concentre vers le prix à conquérir. Mais si Paul, jouteur si intrépide, après tant de souffrances, dit encore : « Si je puis enfin atteindre », que dirons-nous, pauvres concurrents tant de fois renversés ? — Quant à lui, ses efforts lui semblent l'acquit d'une dette sacrée; je veux gagner, dit-il, « comme j'ai moi-même été gagné par Jésus-Christ ». J'étais dans la masse de perdition; j'étouffais; il me fallait périr; Dieu m'a ressaisi. Hélas ! nous n'avions d'ardeur que pour le fuir, et Dieu nous a poursuivis ! L'apôtre en rapporte à lui seul tout le mérite. Par ces paroles : J'ai été gagné et ressaisi, il nous a prouvé l'ardeur de sa volonté à nous retrouver, en même temps qu'il nous montre notre éloignement si grand déjà, et nos errements, et notre fuite déjà consommée.
4. Chose, également déplorable ! Nous revenons tous à notre vieil état de péché, et, avec un compte déjà si redoutable, nul, parmi nous ne gémit, ne pleure, ne soupire. Ne croyez pas que je parle ici par ironie. Autant nous avons fui loin de Dieu avant l'arrivée de Jésus-Christ, autant le fuyons-nous maintenant encore. Car nous pouvons fuir Dieu; non par des changements de lieu, puisqu'il est présent partout, mais par nos oeuvres. Que par rapport au lieu nous ne puissions l'éviter, le Prophète le déclare : « Où irai-je, mon Dieu, pour me soustraire à votre esprit ? Où fuirai-je pour éviter votre face ? (Ps. CXXXVIII, 7.) Quel est donc le moyen de fuir Dieu ? Comment s'éloigne-t-on de lui ? Cet éloignement n'est que trop possible, puisque le même prophète dit encore : « Ceux qui s'éloignent de vous périront »; et Isaïe : « Est-ce que vos iniquités n'ont pas jeté entre vous et moi un mur de division ? » (Ps. LXXII, 27; et Isaïe, LIX, 2.)
Comment donc se fait cet éloignement, cette séparation ? Par notre volonté, par notre coeur, puisque ce ne peut être une séparation locale; car comment fuir hors de celui qui est partout présent ? Et cependant le pécheur fuit. C'est ce que marque l'Écriture : « L'impie s'enfuit quand personne ne le poursuit ». (Prov. XXVIII, 1.) Nous fuyons donc Dieu, qui nous poursuit sans cesse. L'apôtre courait pour approcher de lui; nous courons aussi, nous, mais pour l'éviter et nous éloigner de lui.
Et ce n'est pas là un malheur déplorable ! Où fuis-tu, malheureux ? Où fuis-tu, misérable, loin de ta vie, loin de ton salut ? Si tu évites ton Dieu, où sera ton refuge ? Si tu évites la vie, comment pourras-tu vivre ? Ah ! plutôt, fuyons l'ennemi de notre salut ! Quand nous péchons, nous fuyons loin de Dieu; nous errons comme l'esclave fugitif; nous nous exilons sur la terre étrangère, semblable à cet enfant prodigue qui avait dévoré le bien de son père, et s'en était allé en pays étranger, après avoir épuisé son patrimoine, désormais il vivait, mais affamé. Nous aussi nous avons un patrimoine, et quel est-il ? La délivrance de nos péchés; la force que Dieu nous a donnée pour remplir les devoirs de la vertu ; cette ardeur et cette patience, cet Esprit-Saint qu'il nous a versé avec le baptême. Une fois que ces biens sont épuisés, nous sommes en proie à la famine.
Un malade, tant qu'il est agité par la fièvre et travaillé par des humeurs vicieuses, ne peut ni se lever, ni s'acquitter de ses fonctions, ni faire quoi que ce soit; mais que, délivré de sa maladie et rendu à la santé, il reste cependant inerte, sans action, vous ne l'imputerez qu'à sa paresse. C'est aussi notre histoire. Torturés par une grave maladie et par une fièvre ardente, nous étions gisants non pas sur un lit de douleurs, mais sur une couche de malice; heureux de nous rouler dans le péché comme sur un fumier, couverts d'ulcères, respirant la puanteur, souillés, courbés, spectres enfin plutôt que créatures humaines. Les démons abominables nous entouraient; le prince de ce monde nous insultait par un rire affreux. Le Fils unique de Dieu est venu; il a fait luire les rayons de sa présence et dissipé l'ombre épaisse. Le roi qui s'asseyait sur le trône du Père, est venu vers nous quittant ce trône du Père;.et quand je dis qu'il l'a quitté, n'allez pas croire encore à un déplacement de sa substance divine, qui ne cesse de remplir et la terre et les cieux ; je parle de son incarnation. Il est venu vers cet ennemi qui lui portait une haine profonde, qui lui tournait le dos, et loin de vouloir, enfin, tourner vers lui ses yeux repentants, le poursuivait encore de ses blasphèmes journaliers. Il l'a vu gisant sur le fumier, dévoré par les vers, accablé par la fièvre et par la faim, travaillé par toutes les maladies à la fois. Oui, la fièvre le torturait, car c'est une fièvre avec ses flammes que la mauvaise (77) concupiscence ; c'est une fièvre avec sa faim anormale et insatiable, que l'ambition; c'est une fièvre avec son virus, que l'avarice; c'est une fièvre avec la privation de la vue, que l'impureté; l'idolâtrie, c'est une fièvre avec la surdité et le délire qui condamnait l'homme à adorer, à consulter la pierre et le bois ; c'est elle toujours avec l'altération des traits, car les vices nous dégradent; c'est tout ce qu'il a de plus triste et la plus redoutable maladie. Il vit des hommes plus fous dans leur langage que les êtres en démence, puisqu'ils appelaient Dieu la pierre et le bois. Il nous vit dans cette mer d'iniquités; et il ne nous prit pas en abomination, en haine, pas même en aversion; il ne détourna passa face; car il était le Seigneur et ne haïssait point son ouvrage. Que va-t-il donc faire ? Comme un médecin charitable il prépare de précieux médicaments, et il y goûte le premier. Quand il en a constaté la vertu, il nous les présente. Comme premier remède et souverain antidote, il nous donne le bain sacré; il nous fait vomir toute notre iniquité; tous les symptômes ennemis prennent la fuite; l'inflammation cesse, la fièvre est éteinte, le virus est desséché. Tous les symptômes d'avarice, de colère, de tout mal enfla se sont évanouis par la présence de l'Esprit. Nos yeux et nos oreilles s'ouvrirent; notre langue se délia pour de pieuses paroles; notre âme acquit la force, notre corps la beauté, cette fleur de beauté que doit avoir un enfant de Dieu engendré par la grâce de son Esprit; une gloire telle que doit avoir le fils d'un roi, nouvellement né et couché sur la pourpre.
Oh ! quelle noblesse Dieu nous a donnée ! Et nous, envers celui qui nous a tant aimés, nous continuons à être ingrats. Il nous a enfantés, nourris, comblés de biens; pourquoi fuyons-nous ce généreux bienfaiteur ? Et après tant de merveilles opérées en notre faveur, il nous prête encore sa force : tant que la maladie nous accablait, en effet, nous étions incapables de supporter le fardeau, si lui-même ne nous avait donné le pouvoir. Mais en vain nous a-t-il accordé la rémission de nos péchés, nous avons rendu ce pardon inutile; en vain tant de richesses, nous les avons dissipées et dévorées; en vain la force, nous l'avons usée; en vain la grâce, nous l'avons étouffée; et comment ? en dépensant tous ces trésors pour des choses qui ne pouvaient nous servir, à de vraies inutilités. Celles-ci nous ont perdus, et, de plus, malheur incomparable, exilés que nous sommes sur une terre étrangère, réduits à la nourriture des pourceaux, nous ne disons pas encore : Revenons à notre Père, faisons-lui cet aveu, nous avons péché contre le ciel et contre vous; et cela, bien que nous ayons un père si aimant, si désireux de notre retour ! Car abandonnons seulement les voies du vice, et revenons à lui; et nous verrons qu'il ne peut se résoudre même à nous faire un reproche. Qu'ai-je dit ? Dieu ne peut se résoudre à nous faire un reproche ? Non-seulement lui-même ne veut pas en faire, mais il ferme la bouche à tout autre qui nous en adresserait; quand même celui-là serait un de ceux qu'il aime le plus. Ah ! revenons ! jusqu'à quand resterons-nous éloignés ? Comprenons notre déshonneur; sentons notre dégradation. Le vice nous rabaisse au niveau de l'animal immonde; le vice affame notre coeur. Retrouvons notre âme; rentrons en nous-mêmes; revenons à notre ancienne noblesse et regagnons les biens à venir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.


HOMÉLIE XII. (ch. III, v. 13-17)
MES FRÈRES, JE NE CROIS PAS AVOIR SAISI LE PRIX; TOUT CE QUE JE FAIS, C'EST D'OUBLIER CE QUI EST DERRIÈRE MOI, POUR TENDRE EN AVANT...
ANALYSE
 01  L'apôtre oublie le terrain gagné, et ne veut qu'aller en avant et franchir le reste de sa course. 2. Et nous aussi, avançons dans le bien ; Dieu nous regarde ; l'apôtre nous précède.
 03  Exhortation sur l'imitation des saints. — Les saints sont nos modèles. — Jésus-Christ est notre maître et notre premier modèle. — Toutes les conditions trouvent leur type parfait dans les saints livres.
 04  La vertu, source unique du bonheur, se concilie avec tous les états de l'homme
1. II n'est rien pour rendre inutiles nos bonnes oeuvres et pour nous gonfler d'orgueil, comme le souvenir complaisant du bien que nous avons fait. Deux maux en résultent pour nous : une négligence plus grande, une vanité plus exaltée. Aussi Paul, sachant que notre nature est invinciblement portée à la paresse, ayant d'ailleurs prodigué l'éloge aux Philippiens, se hâte, vous le voyez, de rabaisser toute enflure; il l'a fait déjà précédemment de plusieurs manières, mais en ce passage surtout, il n'a pas d'autre but. Ainsi :
« Mes frères », dit-il, « je ne crois pas avoir saisi ce vers quoi je tends ». Que si Paul ne tient pas encore le prix, s'il n'est pas pleinement sûr de sa résurrection glorieuse ni de son avenir, bien moins doivent l'être ceux qui n'ont pas encore gagné la moindre partie de semblables mérites. Voici, du reste, sa pensée : Je ne crois pas avoir atteint encore la vertu toute entière, comme on dit d'ordinaire d'un coureur : Il ne tient pas encore le but. Ni moi non plus, dit saint Paul, je n'ai pas parcouru toute la carrière. Il est vrai qu'ailleurs il s'exprime autrement : « J'ai combattu le bon combat » (II Tim. IV, 7), tandis qu'ici vous entendez : « Je ne crois pas avoir encore atteint le terme » ; mais qu'on lise attentivement les deux textes, et l'on comprendra la raison de ces deux affirmations. Nous ne pouvons pas toujours renouveler des discussions de ce genre ni donner de toutes choses une explication complète. Il suffit d'avertir qu'une des deux paroles a été prononcée bien avant l'autre, et que celle-ci, écrite à Timothée, coïncide avec les derniers jours de saint Paul. Ici il dit seulement : « Je ne crois pas avoir encore atteint le but », mais tous mes efforts tendent en avant. Les paroles suivantes accusent ce voeu : « Mais tout ce que je fais maintenant, c'est qu'oubliant ce qui est derrière moi, et m'avançant vers ce qui est devant moi, je cours incessamment vers le bout de la carrière, pour remporter le prix de la félicité du ciel, à laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-Christ » .
Voyez comment par ces paroles il nous montre le motif qui le faisait tendre vers ce qui est encore devant lui. Bien certainement, celui qui se croit parfait, celui qui pense ne manquer de rien pour posséder une vertu accomplie, cessera par conséquent de courir, comme si déjà il avait atteint le but. Mais celui qui se regarde comme éloigné encore de la borne désirée, ne suspendra pas son élan. Telle doit toujours être notre persuasion, alors même que nous aurons fait une multitude de bonnes oeuvres. Car si Paul, après mille morts, après de si grands combats, avait cependant cette conviction intime, bien plus doit-elle être la nôtre. Je ne perds pas courage, nous dit-il, bien qu'après une si longue course, je ne sois pas encore arrivé; je ne veux jamais désespérer; je cours encore, et je combats; je n'ai qu'un but : avancer toujours ! C'est ce que nous devons faire nous-mêmes, oubliant nos bonnes actions passées, négligeant tout ce qui est en arrière. Le coureur, en effet, ne pense pas aux espaces déjà parcourus, mais à ceux qui restent à franchir. Ainsi ne pensons pas aux progrès que nous avons pu faire dans la vertu, mais bien à ceux qui nous restent à faire encore. A quoi en effet nous servira le terrain gagné, si nous n'achevons pas l'intervalle qui reste ? L'apôtre n'a pas même dit : Je n'y (79) pense pas, je ne m'en souviens pas; mais : « J'oublie;» voulant ainsi nous rendre plus vigilants. En effet, nous n'avons vraiment bien toute notre ardeur que quand nous jetons tout l'élan de notre âme vers ce reste de lutte à subir, et que nous livrons à l'oubli tout le passé. — « Nous tendons la main avec effort », dit-il, pour prendre avant même d'être arrivés. On dit en effet que le coureur s'étend en avant lorsqu'il projette avec effort son corps entier en avant même de ses pieds qui courent néanmoins toujours, se penchant vers le but, allongeant les bras, pour diminuer encore l'espace qui l'en sépare. Ainsi se révèle une âme pleine d'élan et d'invincible ardeur. Pour entrer en lice, il faut ainsi courir, avec toute cette hâte, avec toute cette énergie, et jamais mollement. Or la différence que vous remarquez entre un coureur de ce genre et un paresseux couché sur le dos, est précisément celle qui se trouve entre Paul et nous. Chaque jour il savait mourir, chaque jour mériter; point d'occasion, nul moment qui ne le fit avancer d'un pas vers le terme de la carrière; il ne voulait pas prendre, il voulait ravir. Et cette façon de saisir est permise : Celui qui donne le prix est si haut; la palme est dans un lieu si élevé !
2. Considérez quel grand espace nous avons à parcourir et combien est élevé le but où il nous faut voler avec les ailes de l'esprit, seules capables d'atteindre à cette grande hauteur. II faut monter là avec notre corps même, à qui ce terme est aussi proposé. « Car notre conversation », dit saint Paul, « est dans les cieux ». (Philip. III, 20.) Là est notre palme. Or, voyez-vous quel sévère régime suivent les athlètes ? Comme ils ne touchent à aucun aliment capable d'énerver leurs forces; comme chaque jour ils s'exercent au gymnase sous un maître, sous une discipline ? Imitez-les, déployez même pour votre âme une plus grande énergie. Votre palme est plus belle, vos adversaires sont plus nombreux; suivez un régime, car vos forces sont menacées de plus d'un côté; fortifiez vos jarrets et vos pieds, vous le pouvez, c'est l'affaire de votre volonté et non de la nature. Quant à celle-ci, nous devons l'alléger, de peur qu'elle n'oppose à l'agilité des jambes un poids accablant. Apprenez à avoir le pied sûr, le terrain glisse en maints endroits, et si vous tombez, vous perdez beaucoup ; toutefois, même tombé, relevez-vous ; ainsi vous sera-t-il encore permis de vaincre. Ne vous fiez pas à certain sol luisant et glissant, et vous ne tomberez pas; choisissez le ferme, le solide, toujours. Tenez le front, les yeux levés : les maîtres de la course recommandent cette allure, qui favorise l'effort. La tête trop penchée vous entraîne et vous fait tomber.
Surtout regardez en haut, là est votre palme ; la vue d'une palme augmente l'ardeur du désir; l'espérance vous ôtera le sentiment du labeur et des fatigues. L'éloignement vous fait paraître petite la récompense promise ; mais quelle est-elle enfin ? Ce n'est pas une branche de palmier, qu'est-ce donc ? Le royaume des cieux, le repos éternel, la gloire avec Jésus-Christ, avec lui l'héritage, la fraternité, des biens infinis que le langage humain ne peut expliquer. Impossible à nous de vous développer les beautés de cette palme ineffable; celui-là seul la connaît qui l'a gagnée et va la recevoir. Ni l'or, ni les pierreries ne la composent ; elle est mille fois plus précieuse; l'or, au prix d'elle, est de la boue ; au prix de sa beauté, les diamants sont de l'argile. Si conquérant de cette palme, vous arrivez au ciel, il vous sera donné d'y marcher entouré d'honneurs ; les anges, vous la voyant en main, vous environneront de respect; avec confiance vous approcherez de tous les trônes.
« En Jésus-Christ ». Voyez la connaissance de l'apôtre. Je fais tout, avoue-t-il, en Jésus-Christ; car à moins qu'il n'imprime le mouvement, tarit d'espace est infranchissable à notre faiblesse ; nous avons besoin d'être beaucoup aidés. Il a voulu que le théâtre de la lutte fût ici-bas; et là-haut, le couronnement. Chez nous la couronne est accordée sur le champ du combat; celle-là, au contraire, est placée sur des sommets splendides. D'ailleurs, dans nos cités mêmes, l'athlète ou l'écuyer vainqueurs, quand ils vont recevoir l'honneur tant recherché, ne restent pas en bas dans le stade; ils montent appelés par l'empereur, qui de son trône élevé, les couronne. Ainsi vous-mêmes, loin d'ici, vous recevrez la palme dans le ciel.
« Tout ce que nous sommes donc de parfaits, conclut-il, soyons dans ces sentiments, et si vous en avez d'autres, Dieu vous découvrira aussi ce que vous en devez croire ». Qu'est-ce que Dieu nous apprendra ? Qu'il faut oublier tout ce que nous laissons derrière nous, de sorte que la marque de la perfection (80) c'est de ne se pas croire parfait. Mais alors, ô apôtre, pourquoi dites-vous : « Nous qui sommes parfaits ? » Car enfin, ne voulez-vous pas, dites-moi, que nous partagions vos vues et vos sentiments ? Or, si vous n'avez pas encore vaincu, si vous-même n'êtes pas parfait, comment voulez-vous que les parfaits adoptent une conviction que vous avez, vous qui n'êtes pas parfait encore ? — Eh ! nous répond-il, c'est que cet humble sentiment est la perfection même; et « si vous avez quelque autre manière de voir, Dieu vous montrera ce que vaut votre idée ». Pour les prémunir contre l'orgueil, l'apôtre voudrait dire : Si quelqu'un parmi vous se croit déjà en pleine possession de la vertu ; et toutefois, il ne parle pas ainsi, il dit seulement : « Si vous avez quelque autre manière de voir, Dieu vous montrera ce qu'elle vaut. Vous voyez la modestie respectueuse de son langage. Dieu vous l'enseignera, dit-il; il ne vous l'apprendra pas seulement, il vous le persuadera. En effet, Paul enseignait, et Dieu faisait profiter l'enseignement. Encore ne dit-il pas : Dieu vous persuadera ; mais : Dieu vous éclairera pour montrer que c'est affaire d'ignorance. Ces paroles de l'apôtre n'ont pas trait à l'enseignement des dogmes, mais à la perfection des moeurs ; elles prescrivent que personne ne se regarde comme parfait; car dès qu'on se croit en pleine possession de la vertu, c'est qu'on n'a rien absolument.
« Cependant, pour ce qui est des choses auxquelles nous sommes parvenus, ayons les mêmes sentiments, demeurons dans la même règle ». Que signifie cette phrase : « Pour ce qui est des choses auxquelles nous sommes parvenus ? » En attendant, dit l'apôtre, gardons le bien que nous avons conquis, la charité, la concorde, la paix; ce point, en effet, nous est gagné, « nous y sommes parvenus; restons dans la même règle, n'ayons tous qu'un même sentiment ».— « Nous y sommes parvenus », c'est donc un fait accompli. Voyez-vous aussi que Paul veut que les commandements soient notre règle ? Une règle n'admet ni addition ni retranchement; autrement ce n'est plus une règle. « Dans la même règle », c'est-à-dire dans la même foi, dans la même constitution.
« Mes frères, rendez-vous mes imitateurs, et proposez-vous l'exemple de ceux qui se conduisent selon le modèle que vous avez vu en nous ». Il a dit précédemment : Prenez-garde aux chiens, afin d'en éloigner ses chers néophytes; maintenant il leur propose les modèles à imiter. Si quelqu'un veut suivre notre exemple, dit-il, et marcher dans la voie que nous traçons, attachez-vous à lui. Bien que je sois absent, vous connaissez ma manière de faire, c'est-à-dire, mon plan de vie et de moeurs. Car il n'enseignait pas seulement par sa parole, mais encore par ses actions; comme dans un choeur ou dans une armée, chacun doit imiter le chef d'orchestre ou le général, et marcher avec ordre. Il suffit pour détruire l'ordre, de suivre une faction isolée.
3. Ainsi les apôtres étaient des types et des modèles, parce qu'ils observaient un archétype dont l'image était devant leurs yeux. Imaginez-vous toutefois combien leur vie était parfaite et pure, puisqu'eux-mêmes étaient proposés comme archétypes et exemplaires, comme autant de lois vivantes. Ce que disaient leurs lettres, tout le monde le voyait clairement dans leur vie. Voilà la meilleure méthode d'enseignement; c'est ainsi que le maître entraîne son disciple. Qu'il parle seulement, que ses paroles seules respirent la sagesse, tandis que ses exemples reproduiront tout le contraire, il n'est plus un maître. Philosopher en parole est chose facile au disciple même; il faut que vous lui donniez en outre la leçon, la persuasion qui vient de l'exemple. L'exemple seul fait respecter le maître, et incline le disciple à l'obéissance. Comment ? C'est que celui-ci ne voyant votre sagesse qu'en paroles, dira tout bas : Ce maître m'impose une morale impossible; et lui-même m'en donne la preuve, puisqu'il ne la pratique pas.
Et toutefois, mes frères, quand même un maître indigne nous laisserait voir sa conduite pleine de lâcheté, veillons à nos propres intérêts, et écoutons le prophète qui dit : « Tous seront enseignés de Dieu » ; et ailleurs : « Désormais l'homme n'enseignera plus son frère, en disant : Connaissez le Seigneur; « car tous me connaîtront, depuis le plus grand jusqu'au plus petit ». Vous n'avez pas un maître vertueux; mais vous avez le véritable maître, le seul qu'on doive appeler du nom de Maître. Allez à son école. Il a dit : « Apprenez de moi que je suis doux » (Matth. XI, 29) ; n'écoutez pas l'autre docteur; mais seulement (81) le Maître et ses leçons. Prenez là le modèle ; voilà un type parfait; sur lui conformez-vous toujours.
Les saintes Écritures vous proposent par milliers des exemples de vies passées dans la vertu. Après celui du Maître, abordez, si vous voulez, ceux des disciples. Parmi eux tel brilla par la pauvreté, et tel par les richesses : ainsi Elie fut pauvre, Abraham opulent : prenez la voie qui vous paraît la plus aisée, la plus à votre portée. Tel encore trouva son salut dans le mariage, tel autre dans la virginité : Abraham était marié, Elie resta vierge : choisissez entre ces deux routes, toutes deux mènent au ciel. Le jeûne a sanctifié Jean-Baptiste; Job fut saint sans jeûner. Celui-ci encore avait le souci d'une grande maison, femme, fils et filles, grandes richesses; Jean ne possédait qu'un vêtement de poils. Et que parlé-je de maison, de richesses, d'argent, puisque même avec une royauté terrestre, on peut gagner la vertu ? Un palais est, sans comparaison, bien plus rempli d'occupations qu'une maison de particulier : et cependant David a brillé sur un trône; la pourpre ni le diadème n'ont pu le corrompre; tel fut aussi un autre chef d'État, à qui la Providence avait confié le gouvernement de tout un peuple, Moïse; et sa tâche était plus difficile encore, car il rencontra chez ce peuple plus de licence, et par suite plus de difficultés, plus d'ennuis.
Vous avez vu des saints dans les richesses comme dans la pauvreté ; vous en avez vu dans le mariage comme dans la virginité. Par contre, sachez que plusieurs ont péri mariés ou vierges, riches ou pauvres. Ainsi, dans le mariage plusieurs se sont perdus : témoin Samson, qui n'a pas péri, au reste, par le fait de cette condition, mais par sa volonté et sa liberté. Ainsi dans la virginité encore : témoin les cinq vierges folles; ainsi dans les richesses, l'orgueilleux riche qui méprisait Lazare; ainsi dans la pauvreté, puisque aujourd'hui même les indigents se perdent par milliers. Je pourrais vous faire voir bien des grands qui se sont perdus sur le trône et dans le gouvernement des peuples. Mais aussi, jusque dans l'état militaire, voulez-vous des noms de soldats qui ont fait leur salut ? Voyez Corneille. Préférez-vous des intendants de maisons particulières ? Voyez l'eunuque de la reine d'Ethiopie. Ainsi devient-il évident qu'en usant des richesses selon le devoir, elles n'ont rien qui puisse nous perdre; mais qu'en dehors de la règle, tout est ruine : le trône vous perd, la pauvreté vous perd, les richesses vous perdent.
Rien ne peut nuire à l'homme qui est sur ses gardes. Serait-ce, dites-moi, la captivité qui lui serait fatale ? Nullement. Rappelez-vous Joseph, réduit en esclavage et non moins enchaîné à la vertu. Rappelez-vous Daniel et les trois enfants de Babylone qui, par leur captivité même, s'illustrèrent davantage. C'est qu'en effet, la vertu conserve partout son éclat ; aucun obstacle ne peut la vaincre ni seulement l'arrêter. Que parlé-je de pauvreté, d'esclavage ? La faim même, les ulcères, la maladie ne peuvent l'atteindre, bien que la maladie soit pire encore que l'esclavage. Tel on a vu Lazare, tel Job, tel aussi Timothée lequel était visité par de fréquentes infirmités. Vous le voyez donc : la vertu ne peut être vaincue par quoi que ce soit; richesse et pauvreté, servitude et empire, soucis d'administration, maladie, ignominie, exil, la vertu laisse tout s'agiter dans la sphère inférieure de ce bas monde; elle-même arrive au ciel !
Qu'elle trouve seulement une âme généreuse, et dès lors rien, ne pourra empêcher qu'elle n'y entre dans la plénitude de sa force. Dès que l'agent qui devra produire la bonne oeuvre, sera lui-même fort, les choses extérieures ne feront point obstacle. Dans les professions mécaniques, dès que l'ouvrier est habile, patient, maître de son métier enfin, que la maladie vienne, il garde son art; que la pauvreté l'accable, il garde son art; que l'outil soit dans sa main et lui dans l'exercice de son travail, ou qu'il chôme au contraire, son art lui reste toujours et tout entier : son art fait partie de lui-même. Ainsi l'homme vertueux et qui ne dépend que de Dieu, montre sa vertu partout également, dans la pauvreté et dans la maladie comme dans la santé, dans la gloire ou dans les outrages.
4. Les apôtres n'ont-ils pas traversé tous ces chemins si divers, et, comme dit saint Paul, « à travers la gloire et l'ignominie », par « la bonne et par la mauvaise réputation ? » (II Cor. VI, 8.) C'est être un vrai athlète, que d'être prêt à tout; et telle est aussi la nature de la vertu. Si vous dites : Je ne puis commander, il me faut mener la vie monastique, vous faites injure à la vertu. Elle doit en effet être utile à tous, et partout briller, dès qu'elle habite une âme. Voici la famine ou voici (82) l'abondance : la vertu y conserve et y montre sa puissance active, selon que Paul a dit : « Je sais vivre dans l'abondance, ou souffrir la disette ». (Philip. IV, 12.) Fallait-il travailler ? Il n'en rougissait pas, et pendant deux ans il fit son humble métier. Supporter la faim ? On ne le voyait ni succomber, ni même chanceler. Mourir même ? Son courage ne faiblissait pas; il montrait partout son art, sa fermeté dans la vertu.
Imitons-le, et nous n'aurons plus aucun sujet de tristesse. Car quel chagrin pouvait arriver à la hauteur d'un tel homme ? Aucun sans doute. Et nous aussi, tant que la vertu ne nous sera point ravie, notre bonheur surpassera tout bonheur humain, non pas dans tel cas donné, mais dans tous les cas possibles. Donnez-moi un homme vertueux; qu'il ait une femme, des enfants, de l'argent, qu'il soit environné de gloire, il gardera, au sein de cette félicité multiple, la vertu toujours. Qu'on l'en dépouille, sa vertu demeure en exercice, ses malheurs ne l'accablent pas plus que ne l'enflaient ses prospérités ; pareil à un rocher au sein des mers, que l'onde se gonfle ou qu'elle se calme, l'immobilité est sa nature, la vague ne peut le briser, ni le calme l'user; ainsi l'âme solide demeure inébranlable aux flots irrités comme aux eaux paisibles. Et comme de pauvres enfants sur un navire facilement se troublent, tandis que le pilote reste assis, souriant et tranquille, s'amusant même de leur épouvante; ainsi l'âme du vrai sage, lorsque les autres tour à tour, selon les vicissitudes du siècle, se troublent ou se livrent à des rires insensés, demeure assise et calme auprès du gouvernail de la religion et de la piété. Quelle cause, en effet, dites-moi, pourrait troubler l'âme pieuse ? La mort ? mais elle est le commencement d'une vie meilleure. La pauvreté ? mais elle n'est qu'un mobile de plus dans la voie de la vertu. La maladie ? Mais elle compte pour rien la vie présente; et que parlé-je de la maladie ? elle met sur la même ligne les joies et les souffrances; elle a même pris les devants, elle s'est mortifiée. Craindrait-elle l'infamie ? mais le monde est crucifié pour elle. La perte de ses enfants ? mais elle est sans peur, elle a foi en la Résurrection. Qui pourrait donc l'ébranler ? Rien, absolument rien. — Mais les richesses donnent de l'orgueil ? Non, car elle sait que l'argent n'est rien. Mais la gloire ? elle est instruite à une école qui proclame que toute la gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe des champs. (Isaïe, XL, 6.) Mais les délices ? Elle a entendu cette leçon de Paul : « Vivre dans les délices, c'est être mort ». (I Tim. V, 6.) Ainsi incapable de s'enfler ni de s'abattre, qu'est-ce qui pourrait égaler la solidité de cette âme ?
Telles ne sont pas tant d'autres âmes qui, au contraire, changent plus souvent que la mer ou le caméléon. Oh ! que leur manière d'être prête à rire, quand on voit la même personne tour à tour riant ou pleurant, inquiète ou plongée dans la dissolution et la joie ! Aussi Paul nous recommande de ne pas « nous conformer à ce siècle » présent. Déjà nous vivons dans le ciel, nous sommes déjà les citoyens d'un monde où rien ne change des récompenses immuables nous sont promises. Embrassons ce noble genre de vie, recueillons-en dès maintenant les biens inappréciables. Pourquoi nous jeter nous-mêmes dans l'Euripe, au milieu des vagues, des tempêtes, des tourbillons ? Embrassons ce calme bienheureux, qui ne dépend des richesses ni de la pauvreté, du bon ni du mauvais renom, de la maladie ni de la santé, ni d'aucune infirmité, mais de notre propre coeur. Qu'il soit solide, lui, et formé à l'école de la vertu, tout lui sera facile dès lors; déjà il apercevra dans l'avenir le repos et le port tranquille, et après le départ enfin, il trouvera des biens infinis. Puissions-nous les gagner tous par la grâce et bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soit au Père et au Fils, gloire, empire et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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