HOMÉLIE III. (v. 17-25)
SI DONC TU ME TIENS POUR TON COMPAGNON, REÇOIS-LE COMME MOI-MÊME. QUE S'IL T'A FAIT QUELQUE TORT, OU S'IL TE DOIT QUELQUE CHOSE, METS-LE-MOI EN COMPTE : MOI, PAUL, J'AI ÉCRIT CECI DE MA PROPRE MAIN, JE TE LE PAYERAI, POUR NE PAS TE DIRE QUE TU TE DOIS TOI-MÊME À MOI.
ANALYSE
01 Si Onésime a fait quelque tort à son maître, je me porte caution pour lui, dit gracieusement saint Paul.
02 De la miséricorde de Dieu, qui est inséparable de sa justice. — Que Dieu, dans sa bonté, nous fait des menaces pour nous retenir. — Mais si nous regardons ces menaces comme de simples paroles, nous en éprouverons la vérité.
1. Il n'y a pas de meilleur moyen pour persuader que de ne pas demander tout à la fois. Voyez en effet après quels éloges, après quelle longue préparation l'apôtre ose enfin écrire ces paroles. Après avoir dit : C'est mon fils, mon compagnon dans les liens de l'Évangile, mes entrailles, reçois-le comme un frère, regarde-le comme un frère, il ajoute ici : « Comme moi-même ». Et Paul n'en rougit pas. Celui en effet qui né rougit pas d'être appelé l'esclave des fidèles, et qui même se reconnaît hautement pour tel, peut à bien plus forte raison ne pas redouter d'écrire ces mots. Maintenant que dit-il ? le voici : Si tu as les mêmes sentiments que moi, si tu poursuis le même but, si tu crois à mon amitié, reçois-le comme moi-même.
« Que s'il t'a fait quelque tort » : voyez dans quel endroit de l'épître et dans quel moment il lui parle du tort qui lui a été fait; c'est tout à fait à la fin, et après avoir déjà parlé longtemps d'Onésime. Comme ce sont surtout les pertes d'argent qui sont les plus sensibles aux hommes, pour que Philémon ne puisse pas se plaindre à ce sujet (et il est probable en effet que ce qu'on lui avait dérobé était déjà dépensé), l'apôtre place ici ces mots « Que s'il t'a fait quelque tort ». Il ne dit pas « S'il t'a volé »; quoi donc ? « S'il t'a fait quelque tort ». Ainsi il avoue la faute, non toutefois comme une faute d'esclave, mais comme la faute d'un ami envers un ami, en se servant plutôt du mot « tort » que du mot « vol ». « Mets-le-moi en compte », c'est-à-dire, regarde cela comme une dette que je contracte envers toi, « je te le payerai ». Il dit même avec une grâce spirituelle : « Moi, Paul, j'ai écrit ceci de ma propre main ». Cela est tout à la fois persuasif et gracieux : si Paul ne se refuse pas à donner caution pour Onésime, Philémon ne se refusera pas à le recevoir. Par ce moyen il agit puissamment sur l'âme du maître, et il délivre l'esclave de toute perturbation. « De ma propre main », dit-il : il n'y a rien de plus tendre que ces entrailles de père, rien de plus inquiet, rien de plus zélé. Voyez de quelle sollicitude il est plein pour un seul homme : « Pour ne pas te dire que tu te dois toi-même à moi ». Comme il eût paru faire injure à celui qu'il priait, s'il n'avait pas osé le supplier pour un vol, et s'il avait désespéré de réussir, il lui adresse, pour éviter cela, ces paroles adoucies : « Pour ne pas te dire que tu te dois toi-même à moi ». Il ne dit pas seulement : Tes biens, mais : « Toi-même ». S'il parle ainsi, c'est un effet de son affection, il se conforme aux lois de l'amitié, il indique qu'il a en Philémon une grande confiance. Voyez-vous comme partout il prend soin et de montrer une grande sollicitude pour Onésime dans ses demandes, et d'empêcher que cela ne paraisse une marque de défiance pour Philémon ?
« Oui, mon frère ». Que faut-il entendre par ces mots : « Oui, mon frère ? » Reçois-le dit-il, car c'est là ce qu'il faut sous-entendre. Il laisse ici de côté le gracieux pour revenir à son sujet, aux choses sérieuses. Du reste, ce qu'il vient de dire est sérieux aussi, car tout ce qui sort de la bouche; des saints est sérieux bien que de temps en temps ils puissent employer les grâces du discours. « Oui, mon frère, que je reçoive ce plaisir de toi en Notre-Seigneur ; réjouis mes entrailles en Notre-Seigneur » : c'est-à-dire accorde la grâce que je te demande, non pas à moi, mais au Seigneur. Par « mes entrailles », il veut dire : Les entrailles de père que j'ai pour toi. Quel rocher ne se laisserait fléchir par ces paroles ? Quel monstre ne se laisserait adoucir par elles, et ne se préparerait à recevoir Onésime avec une véritable tendresse ? Après lui avoir reconnu de si grandes vertus, il ne craint pas de s'excuser une seconde fois. Il ne lui dit pas simplement de l'excuser, il ne le lui commande pas, il ne montre pas de présomption, il s'exprime ainsi : « Je t'ai écrit, étant persuadé de ton obéissance ». Ce qu'il avait dit au début : « Bien que j'aie une grande liberté en Jésus-Christ de te commander », il le répète ici au moment de sceller sa lettre. — « Et sachant que tu feras même plus que je ne te dis » : c'est encore un moyen de l'exciter que de lui dire cela. Car n'eût il pas fait plus, au moins il aurait eu honte de ne pas faire autant qu'il lui était demandé, lorsque saint Paul avait de lui cette idée qu'il ferait plus qu'il ne lui disait.
« Mais aussi en même temps prépare moi un logement, car j'espère que je vous serai donné par vos prières ». Ces paroles montrent une grande confiance, mais c'était bien plus encore dans l'intérêt d'Onésime qu'il parlait ainsi; il voulait que ses maîtres ne fussent pas négligents et que sachant qu'à son retour il connaîtrait parfaitement l'état des choses, ils perdissent tout souvenir du tort qui leur avait été fait, et se montrassent plus bienveillants. C'était une grande grâce, un grand honneur que d'avoir Paul chez toi, et Paul à un tel âge, et Paul après sa sortie de prison ! D'autre part nous avons un témoignage de l'amour que cette maison lui portait, car l'apôtre dit qu'ils priaient pour lui, et il accorde un grand prix à leurs prières. En effet, bien que je sois environné de dangers, dit-il, vous me verrez, si vous priez.
« Epaphras qui est prisonnier avec moi en Jésus-Christ, te salue » : il avait été envoyé chez les Colossiens, et c'est une nouvelle preuve que Philémon était de ce pays. Il l'appelle son compagnon de captivité et montre par là qu'il, était dans une grande affliction; de sorte que quand il ne l'aurait pas écouté par amour pour lui-même, il aurait dû le faire par affection pour celui-ci. Car celui qui est dans l'affliction et qui néglige ses propres intérêts pour s'occuper de ceux des autres, doit être écouté. En outre, c'est encore un moyen de l'exhorter; en effet si l'un de ses concitoyens est devenu le compagnon de l'apôtre dans ses fers et dans ses tourments, comment Philémon refuserait-il d'accorder à son esclave la grâce qu'on lui demande ?
Saint Paul ajoute : « Prisonnier avec moi en Jésus-Christ », c'est-à-dire, pour Jésus-Christ. « Ainsi que Marc, et Aristarque, et Démas, et Luc mes aides et mes compagnonsõ. Pourquoi parle-t-il de Luc en dernier lieu, lorsqu'il dit ailleurs : « Luc est seul avec moi ? » Et Démas, dit-il, est un de ceux qui m'ont abandonné et qui ont aimé le présent siècle. (II Tim. IV, 11, 9.) Bien que ces phrases soient d'une autre épître, il ne faut pas les laisser passer sans discussion, ni les entendre sans attention. Comment peut-il dire que celui qui l'a abandonné salue Philémon ? Car « pour Eraste », dit-il, « il est resté à Corinthe o. (II Tim. IV, 20.) Il ajoute Epaphras parce qu'il était connu de Philémon et qu'il était de la même ville, et Mare, à cause de son grand mérite : mais pourquoi met-il aussi Démas ? Peut-être qu'il se relâcha lorsqu'il vit autour de lui mille dangers, et c'est ainsi que Luc qui était le dernier serait devenu le premier. Il salue Philémon de leur part pour l'exhorter avec plus de force à l'obéissance, et il les appelle ses coopérateurs pour le forcer par ce moyen à prêter toute son attention à la demande qui lui est faite. « La grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec ton esprit. Ainsi soit-il ».
2. C'est une prière qui termine cette lettre; or la prière est un grand bien, un bien salutaire, un bien qui garde nos âmes. C'est un grand bien, mais lorsque nos actions sont dignes de la prière, lorsque nous ne nous rendons pas nous-mêmes indignes d'elle. Lors donc que tu auras été trouver un prêtre et qu'il t'aura dit : Mon fils, Dieu aura pitié de toi, ne mets pas ta confiance dans cette parole seulement, mais applique-toi aux oeuvres, rends-toi digne de la miséricorde de Dieu. Dieu te bénira, mon fils, si par tes actions tu mérites d'être béni; il te bénira, si tu as de la compassion pour ton prochain, car ce que nous voulons obtenir de Dieu, nous devons d'abord l'accorder à autrui, mais si nous en privons les autres, comment voulons-nous l'obtenir ? « Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils trouveront miséricorde ». (Matth. V, 7.) Si en effet il y a des hommes qui ont pitié des infortunés, Dieu aura plus de miséricorde encore pour eux-mêmes; mais il n'en sera pas ainsi pour ceux qui n'auront pas eu pitié. « Car le jugement sera sans miséricorde pour ceux qui n'auront pas été miséricordieux ». (Jac. XI, 15.) C'est une bonne chose que la miséricorde : pourquoi donc ne l'accordes-tu pas aux autres ? Veux-tu qu'on te pardonne lorsque tu as fait un faute ? Pourquoi donc ne pardonnes-tu pas à celui qui a péché ? Quoi ! tu t'approches de Dieu pour lui demander le royaume des cieux, et toi, lorsqu'on te demande de l'argent, tu n'en donnes pas ! Si donc nous n'obtenons pas miséricorde, c'est parce que nous ne sommes pas miséricordieux.
Pourquoi ? diras-tu : car ce serait un effet de la miséricorde de Dieu que d'avoir pitié de ceux mêmes qui sont sans pitié. Ainsi celui qui montre de la bienveillance à un homme cruel, farouche, qui a causé mille maux au prochain, celui-là pourrait être appelé miséricordieux ? - Pourquoi non, dis-tu ? est-ce que le baptême ne nous sauve pas malgré les mille fautes que nous avons commises ? — Nous en avons été délivrés, oui, mais ce n'est pas pour que nous recommencions à pécher, c'est pour que nous ne péchions plus : « Si nous sommes morts au péché, comment y a vivrons-nous encore ? Quoi donc ! pécherons-nous parce que nous ne sommes point sous la loi, mais sous la grâce ? A Dieu ne plaise ! » (Rom. VI, 2, 15.) Le baptême t'a délivré de tes fautes, mais c'est pour que tu ne retombes plus dans le même péché. Ainsi les médecins qui soignent la fièvre, nous délivrent de son ardeur brûlante, non pas afin que nous abusions de nos forces pour retomber dans le mal et le désordre (car il vaudrait mieux rester malade que de ne sortir de maladie que pour y retomber d'une manière plus fâcheuse), mais afin que, connaissant par expérience notre faiblesse, nous prenions plus de soin de notre santé, et que nous fassions tout ce qui peut lui être utile.
Où est donc, diras-tu, la bonté de Dieu, s'il ne veut pas sauver les méchants ? — Ce que j'ai entendu souvent dire par bien des bouches, c'est que Dieu est bon, et il nous sauvera tous sans exception. Mais pour que nous ne nous trompions pas nous-mêmes inconsidérément, je vais tenir une promesse que je me rappelle vous avoir faite à ce propos, et débattre aujourd'hui même cette question devant vous. Il n'y a pas longtemps je vous ai parlé de l'enfer, et je me suis réservé de vous parler une autrefois de la clémence de Dieu : voici le moment opportun pour tenir une promesse.
Que l'enfer soit éternel, c'est, je crois, ce que nous avons sans doute suffisamment démontré par l'exemple du déluge et des maux qui ont frappé les premiers hommes : nous disions qu'il n'était pas possible que le Dieu qui a montré alors cette rigueur, laissât impunis les coupables qui vivent en ce moment. Car s'il a infligé ces châtiments à ceux qui ont péché sous la loi, il ne laissera pas sans punition ceux qui, sous le règne de la grâce, ont commis des fautes bien plus grandes encore. Nous nous demandions donc comment sa bonté, comment sa clémence s'accorde avec les châtiments qu'il inflige; et nous avons remis ce point à un autre jour, pour ne pas fatiguer vos oreilles par la longueur de notre discours. Payons aujourd'hui notre dette et montrons comment Dieu est bon lors même qu'il punit. Ce discours pourrait encore nous être utile pour réfuter lés hérétiques : prêtons-y donc toute notre attention.
Dieu nous a créés sans avoir aucunement besoin de nos services, qu'il n'en ait nul besoin, c'est ce qu'il a montré en nous créant si tard ; car s'il eût eu besoin de nous, il nous aurait créés longtemps auparavant. Mais s'il était tout lui-même sans nous, et si nous n'avons été créés que longtemps après, c'est qu'il nous a créés sans nul besoin. Il a fait pour nous le ciel, la terre, la mer, et tout ce qui existe. Ne sont-ce point là, dites-moi, des preuves de sa bonté ? Certes, on pourrait s'étendre longuement sur ce sujet, mais pour nous resserrer, citons seulement ces paroles : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les gens de bien, il envoie sa pluie sur les justes et sur les injustes ». (Matth. V, 35.) N'est-ce point là de la bonté ? — Non, me dira-t-on. Et en effet je me rappelle qu'un jour je demandais à un marcionite si ce n'était point là de la bonté, et qu'il me répondit : S'il ne nous demande pas compte de nos péchés, il est bon, mais il ne l'est pas, s'il nous en demande compte. Cet hérétique n'est pas ici, mais je vais rapporter ce que j'ai dit alors, et j'en dirai plus encore : car j'ai plus de raisons qu'il n'en faut pour montrer qu'il ne serait pas bon, s'il ne nous demandait pas compte de nos fautes, et que, par cela même qu'il en demande compte, il est bon. Dites-moi, je vous prie, s'il ne nous demandait pas compte de nos péchés, est-ce que notre vie serait encore une vie humaine ? Ne descendrions-nous pas au rang des bêtes ? En effet, lorsque, en dépit de la crainte toujours présente d'avoir à rendre nos comptes et d'être jugé au dernier jour, nous l'emportons sur les monstres marins, en nous dévorant les uns les autres, sur les lions et les loups en nous ravissant les biens les uns des autres; que serait-ce donc si Dieu n'exigeait plus de nous aucun compte, et que nous en fussions persuadés ? De quelle confusion, de quel trouble notre vie ne serait-elle pas pleine ? Que serait ce fameux labyrinthe dont parle la fable, en comparaison du désordre qui règnerait dans le monde ? Ne verrions-nous pas mille iniquités, mille dérèglements ? Qui aurait encore du respect pour son père, des égards pour sa mère ? Est-il un seul plaisir, un seul vice dont on voulût s'abstenir ? Je n'exagère pas, et j'essaierai de vous le prouver par l'exemple d'une seule maison.
Vous, qui mettez en question cette vérité, vous avez des esclaves; eh bien, si je leur persuadais qu'ils peuvent secouer le joug, se porter aux derniers outrages sur le corps de leurs maîtres, emporter tous Nos biens avec eux, bouleverser tout de fond en comble, engager même une guerre servile, et cela sans que les maîtres emploient la menace ou le châtiment, sans qu'ils se vengent, sans qu'ils les affligent même en paroles, croyez-vous que ce serait de la bonté ? Moi je dis que ce serait une extrême cruauté, non-seulement parce que cette inopportune bonté exposerait la femme et les enfants du maître, mais encore parce que les esclaves eux-mêmes se perdraient avant de perdre les autres. Ils s'adonneraient au vin, ils seraient débauchés, impudiques, et plus déraisonnables que les bêtes. Est-ce faire preuve de bonté, dites-moi, que de fouler aux pieds,les nobles sentiments des âmes, que de les perdre eux et nous avec eux ? Voyez-vous maintenant que c'est être bon que de nous demander compte de nos péchés. Mais pourquoi parler des esclaves ? Un homme libre a des fils : qu'il leur permette de tout oser, sans les punir; dites-moi, ne deviendront-ils pas pires que les plus pervers ? Ainsi, lorsque parmi les hommes, punir c'est être bon,-ne pas punir c'est être cruel, n'en sera-t-il pas de même pour Dieu ? C'est donc parce qu'il est bon qu'il a préparé d'avance pour les coupables les peines de l'enfer.
Voulez-vous que je vous montre encore un autre effet de sa bonté ? Il est bon non-seulement parce qu'il tient prêt l'enfer, mais encore parue qu'il ne souffre pas que les gens de bien deviennent méchants. Si en effet tous les hommes obtenaient la même récompense, tous seraient méchants; mais il n'en est pas ainsi, et c'est une grande consolation pour ceux qui sont vertueux. Écoutez en effet les paroles du prophète : « Le juste se réjouira quand il aura vu la vengeance, il lavera ses mains au sang du méchant ». (Ps. LVII, 10.) Ce n'est pas que le châtiment le fasse bondir de joie, non, mais craignant de souffrir les mêmes peines, il corrigera sa conduite. Cela prouve donc encore une grande sollicitude pour nous. — Soit, dira-t-on, mais il suffisait de menacer, et il ne faudrait pas punir. — Lorsqu'il punit, tu prétends que ce ne sont que des menaces, et tu t'en autorises pour être indifférent : s'il n'y avait en réalité que des menaces, ne deviendrais-tu pas plus tiède encore ? Les habitants de Ninive n'eussent point fait pénitence, s'ils avaient su que Dieu s'en tiendrait aux menaces; mais comme ils firent pénitence, ils arrêtèrent le bras du Seigneur. Veux-tu donc qu'il n'y ait que des menaces ? Cela est en ton pouvoir, fais des progrès dans la vertu, et la menace n'aura pas d'autre effet, mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, tu méprises les menaces, tu connaîtras la punition dont tu étais menacé. Si les hommes d'avant le déluge avaient redouté ce dont ils étaient menacés, ils n'auraient pas été châtiés. De même pour nous, si nous craignons les menaces, nous ne serons pas punis. Ah ! puissions-nous ne pas l'être, etque la bonté de Dieu fasse que, ramenés à plus de sagesse, nous obtenions les biens ineffables du royaume éternel. Puissions-nous tous nous en montrer dignes par la grâce et le bienfait de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui partage avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissance et l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ARGUMENT
ANALYSE
Pourquoi Paul, étant juif, n'a-t-il pas été envoyé vers les juifs. — Pourquoi, à quelle époque et à quelle occasion a-t-il écrit une épître aux Hébreux ?
Le bienheureux Paul écrit aux Romains : « Tant que je serai l'apôtre des gentils, j'honorerai mon ministère, en lâchant d'exciter de l'émulation dans ceux qui me sont unis selon la chair », (Rom. XI, 13, 14) ; et ailleurs il dit encore : « Celui qui a agi efficacement dans Pierre, pour le rendre apôtre des circoncis, a aussi agi efficacement en moi pour me rendre l'apôtre des gentils ». (Gal. II, 8.) Donc il était l'apôtre des gentils, ce qui résulte des Actes des apôtres où Dieu lui dit : « Va, je vais t'envoyer bien loin chez les gentils ». (Act. XXII, 21.) Qu'avait-il de commun avec les Hébreux ? Pourquoi cette épître qu'il leur adresse, lui surtout qui leur inspirait une haine évidemment prouvée par plusieurs passages ? Écoutez ce que lui dit Jacques : « Tu vois, frère, combien de milliers de juifs ont cru, eh bien ! ils ont tous entendu dire que tu leur prêches l'apostasie de la loi » (XXI, 20; 21) : et bien des questions lui furent souvent adressées à ce sujet.
Pourquoi donc, dira quelqu'un, versé comme il était dans la loi, en disciple élevé aux pieds de Gamaliel, pourquoi transporté comme il était du zèle de cette loi, et capable par conséquent de confondre ses adversaires, n'a-t-il pas été envoyé par Dieu aux juifs ? C'est que toutes ces qualités étaient précisément autant de titres à leur antipathie. Cette antipathie, Dieu la connaissait d'avance ; il savait que Paul ne serait pas accueilli par les juifs. Il lui dit donc : « Va trouver les gentils, car les juifs ne recevront pas le témoignage que tu leur rendras de moi ». (Act. XXII, 18.) Il répondit : « Seigneur, ils savent eux-mêmes que c'était moi qui mettais en prison et, qui faisais fouetter dans les synagogues ceux qui croyaient en vous, et que lorsqu'on répandait le sang de votre martyr Étienne, j'étais présent, je consentais à sa mort et je gardais les vêtements de ceux qui le lapidaient ». (Ibid. XIX, 20.) Il veut montrer et prouver par là qu'on ne croira pas à sa parole. Car il en est ainsi : une nation se voit-elle abandonnée par un homme infime et de nulle valeur, cet abandon ne lui fait pas grand'peine. Mais si le transfuge est un homme distingué et brûlant de zèle qui partageait autrefois ses idées, cet abandon est pour la nation entière un chagrin, un tourment, c'est une atteinte gravé portée à ses dogmes. Il y avait encore une chose qui pouvait rendre les juifs incrédules. Pierre et les autres avaient vécu avec le Christ; ils avaient été témoins de ses prodiges et de ses miracles; mais, pour Paul, rien de tout cela n'avait eu lieu. C'était un transfuge qui, après avoir été avec les juifs, était tout à coup passé dans notre camp, ce qui avait donné beaucoup de force à notre doctrine. Les autres pouvaient passer pour des témoins complaisants qui rendaient témoignage à un maître bien-aimé qu'ils regrettaient; mais lorsque Paul témoignait de la résurrection de Jésus-Christ, il était évident qu'il n'écoutait que la voix de la vérité. Aussi voyez-les à l'oeuvre : ils le détestent du fond du coeur; ils excitent contre lui la sédition, ils font tout pour le perdre. Mais, si les juifs incrédules avaient leurs raisons pour lui être hostiles, pourquoi les croyants ne l'aimaient-ils pas ? C'est qu'il était obligé de prêcher aux gentils la religion chrétienne dans toute sa pureté, et, si parfois il se trouvait en Judée, il ne faisait nulle attention au pays où il était. Pierre et ses compagnons prêchaient à Jérusalem, où le zèle de la loi était dans toute sa ferveur; ils devaient donc permettre l'observation de la loi mais Paul usait d'une grande liberté. Il y avait plus de gentils que de juifs en dehors de. Jérusalem. Ce qui les détachait de la loi, ce qui les portait à s'en affranchir, c'est que Paul prêchait le pur christianisme. De là ces avis adressés à Paul, pour l'engager à respecter la multitude : « Tu vois, mon frère, combien de milliers de juifs ont cru; eh bien ! ils te haïssent, parce qu'ils ont oui dire que tu prêches aux juifs d'apostasier leur loi ».
Pourquoi donc écrit-il aux juifs, puisqu'il n'est pas chargé de les instruire ? Où leur écrit-il ? A Jérusalem et en Palestine, sel6n moi. Mais comment leur écrit-il ? Comme il baptisait sans en avoir reçu l'ordre. Il dit, en effet (I Cor. I, 17), qu'il n'a pas reçu mission de baptiser; non que cela lui fût interdit, mais c'était un surcroît à son oeuvre. Et pourquoi n'écrivait-il pas à ceux pour lesquels il eût voulu être anathème ? (Rom. IX, 3.) C'est ce qui lui faisait dire : « Vous savez que notre frère Timothée est en liberté, et, s'il vient bientôt, je viendrai vous voir avec lui ». (Hébr. XIII, 23.) A cette époque, il n'était pas encore prisonnier. Après deux ans de détention à Rome, il sortit enfin de prison. Puis il partit pour l'Espagne, se rendit ensuite en Judée et vit les Juifs. Ce fut alors qu'il revint à Rome, où il fut mis à mort sous Néron. Cette épître est postérieure à celle à Timothée, où il est dit : « Je suis comme une victime que l'on va immoler » ; et la première fois que j'ai défendu ma cause, nul ne m'a assisté. (II Tim. IV, 6, 16.) Car il a eu bien des luttes à soutenir. Ainsi il écrit aux Thessaloniciens : « Vous êtes devenus les imitateurs des églises de la Judée ». (l Thess. II, 14.) Et s'adressant aux juifs eux-mêmes, il leur dit : « C'est avec joie que vous avez accepté le pillage de vos biens ». (Hébr. X, 34.) Voyez comme il a combattu. Ah ! s'ils traitaient ainsi les apôtres, non-seulement en Judée, mais partout où ils les rencontraient, comment auraient-ils traité le reste des fidèles ? Aussi voyez quelle est pour ces fidèles la sollicitude de Paul, lorsqu'il dit : « Je vais prêter mon ministère aux saints de Jérusalem » (Rom. XV, 25), lorsqu'il exhorte les Corinthiens à la bienfaisance, en disant que les Macédoniens ont déjà contribué (II Cor. I, 3), en ajoutant que, s'il le faut, il partira, lorsqu'il dit : « Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres, de que j'ai eu aussi grand soin de faire ». C'est la même sollicitude qui le guide (Gal. II, 10) ; c'est elle encore qui lui dicte ces paroles : « Il nous donnèrent la main, à Barnabé et à moi, en signe d'union, pour que nous prêchions l'Évangile aux gentils, et eux aux circoncis ». (Ibid. 9.) Il ne parle pas ainsi des pauvres qui étaient là. Mais il veut nous faire participer à l'oeuvre de la bienfaisance qui a ces pauvres pour objet. Il n'en est pas, en effet, de la charité comme de la prédication. Nous n'avons pas chargé les uns de faire la charité aux juifs, les autres de la faire aux gentils. Vous voyez cette sollicitude de Paul, qui s'exerce en tous lieux, et c'était justice. Dans les autres pays où les juifs vivaient pêle-mêle avec les gentils, les choses ne se passaient pas comme en Judée. La Judée avait conservé une apparence de liberté; les Juifs étaient encore autonomes, et n'étaient pas pleinement soumis aux Romains. Quoi d'étonnant s'ils s'arrogeaient le pouvoir le plus tyrannique ? Si dans les villes appartenant aux gentils, comme à Corinthe, ils frappaient le chef de la synagogue, sous les yeux même du proconsul siégeant à son tribunal, que ne devaient-ils pas faire en Judée ?
2. Vous voyez comme dans ces villes, les juifs traînent les apôtres devant les magistrats, en réclamant contre eux l'assistance des gentils. Chez eux, ils n'agissent pas ainsi, ils convoquent un conseil et punissent ceux qu'il leur plaît. C'est ainsi qu'ils ont fait périr Étienne, c'est ainsi qu'ils ont fait subir aux apôtres le supplice du fouet, sans consulter les magistrats; c'est ainsi qu'ils auraient fait périr Paul, sans l'intervention d'un tribun. Quand ils se livraient à de pareils excès, l'autorité des pontifes subsistait encore, le temple était debout; ils avaient conservé leur culte et leurs sacrifices. Voyez Paul au tribunal du grand prêtre. « Je ne savais pas que c'était le grand prêtre », dit-il (Act. XXIII, 5) ; et cela se passait devant un magistrat romain, tant les Juifs prenaient de licence 1 Voyez quel était à cette époque le malheur des fidèles qui habitaient Jérusalem et le reste de la Judée ! Quoi d'étonnant alors, si l'homme qui voulait être anathème pour les incrédules, et qui s'inquiétait si fort des nouveaux convertis, si l'homme qui consentait à partir au besoin, pour leur venir en aide, daigne leur écrire pour les consoler et pour relever leur courage ? Leurs forces et leurs coeurs succombaient sous le poids de leurs tribulations. C'est ce que montre évidemment la fin de cette épître,: « Relevez donc », leur dit saint Paul, « vos mains languissantes et vos genoux affaiblis ». (Hébr. XII, 12.) Et il dit aussi : « Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra et ne tardera pas » ; et plus bas : « Si vous n'êtes point châtiés, quand tous les autres l'ont été, vous êtes donc des bâtards et non des fils légitimes ». (Ibid. X, 37, et XII, 8.) En leur qualité de juifs, ils avaient appris de leurs frères qu'ils devaient s'attendre à rencontrer sous leurs pas lesbiens et les maux, et que la vie était ainsi faite. Maintenant tout leur était contraire. Les biens n'étaient pour eux que des espérances qui devaient se réaliser après leur mort; les maux, ils les touchaient du doigt, et l'excès de leurs souffrances était bien capable de les abattre.
Voilà pourquoi Paul s'étend sur ce chapitre. Mais nous développerons ce sujet en son lieu; pour le moment nous nous bornerons à montrer qu'il devait nécessairement écrire à des hommes dont le sort lui causait tant d'inquiétude. Quoiqu'il ne leur ait pas été envoyé pour les motifs que nous connaissons, rien ne l'empêchait de leur écrire. C'est à leur abattement qu'il fait allusion par ces mots : « Relevez vos mains languissantes, vos genoux qui fléchissent, et marchez dans la droite voie » ; et il leur dit en outre : « Dieu n'est pas injuste pour oublier vos oeuvres et votre charité ». (Ibid. XXII, 12; 13, et VI, 10.) Car l'âme ébranlée par des tentations fréquentes, est sujette à sortir du giron de la foi. De là ces exhortations de Paul qui cherche à les raffermir et à les garantir de l'incrédulité. Voilà pourquoi, dans cette épître surtout, il s'étend sur le chapitre de la foi, et leur montre enfin par de nombreux exemples, que leurs pères aussi n'ont pas vu se réaliser ces promesses d'un bonheur immédiat : Puis, afin que dans leur malheur ils ne se crussent point tout à fait abandonnés de Dieu, il les instruit de deux manières. Il les engage d'abord à supporter toutes les tribulations avec courage, ensuite à espérer une palme assurée ; car Dieu ne laissera pas sans récompense Abel et les justes qui lui ont succédé. Puis il leur offre trois sortes de consolations : c'est la passion du Christ qu'il leur offre pour exemple ; le serviteur ne doit pas être mieux traité que le maître; ce sont les prit que Dieu propose à ceux qui croient en lui : c'est enfin la nature même des tribulations auxquelles ils sont en proie. Pour affermir leurs coeurs, il invoque non-seulement l'avenir qui aurait pu ne pas faire assez d'impression sur eux, mais le passé et l'histoire des malheurs de leurs pères. Et c'est ainsi ce que fait le Christ, lorsqu'il déclare que l'esclave n'est pas plus grand que le maître, lorsqu'il affirme qu'il y a plus d'une place auprès de son père, lorsqu'il ne cesse de crier : Malheur aux incrédules !
L'apôtre fait souvent mention de l'Ancien et du Nouveau Testament, parce qu'il remarquait que c'était là un puissant moyen pour les faire croire à la résurrection. Pour que la passion de Notre-Seigneur ne jette aucun doute sur sa résurrection, il entasse autour de ce dogme. Les témoignages des prophètes, et apprend à ses auditeurs que c'est notre religion et non celle des juifs qu'il faut vénérer. C'est que le temple était encore debout avec ses sacrifices, et voilà ce qui lui fait dire : « Sortons du camp, en portant l'ignominie de sa croix ». (Hébr. XIII, 13.) Ici des contradicteurs pouvaient lui dire : Si tout cela est ombre et symbole, pourquoi toutes ces ombres ne passent-elles pas, pourquoi ne s'effacent-elles pas aux rayons de la vérité qui se lève ? Pourquoi l'ancien état de choses est-il toujours florissant ? Il leur fait donc entendre que ce qui n'est point encore arrivé, arrivera en temps et lieu. Il leur fait voir enfin qu'autrefois déjà, et pendant longtemps, ils avaient persévéré dans la' foi, au milieu des tribulations. Depuis le temps qu'on vous instruit, leur dit-il, vous devriez déjà être maîtres. — Que nul d'entre vous ne laisse pénétrer dans son coeur le poison de l'infidélité. — « Vous vous êtes rendus les imitateurs de ceux qui, par leur foi et parleur patience, sont devenus les héritiers des promesses ». (Ibid. V, 12; III, 12; VI, 12.)