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HOMÉLIE V. (ch II, v. 11-15 ; ch III, v. 1-7)
CAR LA GRACE DE DIEU, SALUTAIRE A TOUS LES HOMMES, A ÉTÉ MANIFESTÉE. NOUS ENSEIGNANT QUE, EN 8ENONÇANT A L'IMPIÉTÉ ET AUX PASSIONS MONDAINES, NOUS VIVIONS DANS CE PRÉSENT SIÈCLE SOBREMENT, JUSTEMENT ET RELIGIEUSEMENT; EN ATTENDANT LA BIENHEUREUSE ESPÉRANCE ET L'AVÈNEMENT DE LA GLOIRE DU GRAND DIEU ET NOTRE SAUVEUR JÉSUS-CHRIST, QUI S'EST DONNÉ LUI-MÊME POUR NOUS, AFIN DE NOUS RACHETER DE TOUTE INIQUITÉ ET DE NOUS PURIFIER, POUR LUI ÊTRE UN PEUPLE QUI LUI APPARTIENNE EN PROPRE, ET QUI SOIT ZÉLÉ POUR LES BONNES OEUVRES.
ANALYSE
 01  Effets de la grâce de Dieu. — Passions mondaines.
 02  Contre la cupidité et l'avarice. — Contre ceux qui soutiennent que le Fils est moindre que le Père.
 03  Qu'il ne faut pas user de propos injurieux.
 04  État du monde avant Jésus-Christ, et à ce propos, histoire d'Androgée et de Minos.
 05  Nous devons porter tout le monde à la vertu, quelque outrage qu'on nous fasse. — On doit être plus soigneux des maladies de l'âme que de celles du corps.
1. Après avoir exigé des serviteurs une grande vertu (car c'est une grande vertu que d'être en toutes choses un ornement pour la doctrine de Dieu notre Sauveur, et que de ne donner à ses maîtres aucune occasion de se plaindre même pour les plus petites choses), l'apôtre donne un juste motif de la conduite qu'ils doivent tenir. Et quel est ce motif ? C'est que, dit-il, « la grâce de Dieu, salutaire à tous les hommes, a été manifestée ». Comment ceux qui ont Dieu pour docteur ne seraient-ils pas tels que je viens de le dire, après avoir déjà trouvé grâce pour mille fautes ? Car vous le savez : entre autres considérations, il y en a une quia le plus grand poids pour détourner l'âme du mal et la faire rougir d'elle-même, c'est de voir que malgré les mille péchés dont elle doit compte, bien loin d'être punie, elle trouve grâce et obtient mainte faveur. Dites-moi en effet, si quelqu'un après avoir subi mille offenses de la part de son esclave, ne le fait point battre de verges, mais lui accorde son pardon pour tout le passé, lui dit de craindre le châtiment pour l'avenir, lui recommande de prendre garde de retomber dans les mêmes errements, puis le comble de grands biens, y a-t-il quelqu'un selon vous, qui ne change pas de conduite en s'entendant pardonner ainsi ? Ne croyez pas cependant que la grâce s'arrête au pardon des péchés déjà commis; elle nous prémunit encore pour l'avenir, car c'est là aussi un de ses effets. Si ceux qui font le mal ne devaient jamais être punis, ce ne serait plus là de la grâce, ce serait une manière de nous exciter à courir à notre ruine et à notre perte.
Car « la grâce de Dieu, salutaire à tous les hommes, a été manifestée : nous enseignant que, renonçant à l'impiété et aux passions mondaines, nous vivions dans le présent siècle sobrement, justement et religieusement, en attendant la bienheureuse espérance et l'apparition de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ ». Voyez-vous comme à côté des récompenses il place la vertu ? De plus c'est bien là l'effet de la grâce de nous arracher aux biens terrestres pour nous conduire au ciel. L'apôtre nous montre ici deux avènements, et il y en a deux en effet, l'un de grâce, l'autre de rétribution ou de justice. — « Renonçant à l'impiété et aux passions mondaines ». C'est là le résumé de toute la vertu. Il ne dit pas : Fuyant l'impiété, mais « Renonçant à l'impiété ». Le renoncement montre un grand éloignement, une grande haine, une grande aversion. Détournons-nous, dit-il, de la perversité et des passions du siècle avec toute l'ardeur du zèle que nous mettons à nous éloigner des idoles car ce sont aussi des idoles que les passions du siècle, que la cupidité : et c'est ce qu'il appelle de l'idolâtrie. Toutes nos passions pour les biens qui regardent la vie présente sont des passions du siècle, tous nos désirs pour des biens qui périssent dans ce bas monde, sont des désirs mondains. Rejetons-les tous, car le Christ est venu pour que nous renoncions à l'impiété : par impiété il entend les fausses doctrines, par passion du siècle il entend une vie coupable. « Afin que nous vivions dans ce présent siècle sobrement, justement et religieusement ».
2. Voyez-vous ce que je vous dis toujours, c'est que pour être sobre il ne suffit point de s'abstenir de toute fornication, mais qu'il faut encore être pur de tout autre vice ? Ainsi donc celui qui aime l'argent n'est pas sobre. Car de même que l'un aime les plaisirs charnels, de même l'autre aime l'argent, et même celui-ci a moins encore de continence, puisqu'il cède à une moins grande violence. On ne dirait pas d'un cocher qu'il est inhabile, parce qu'il ne saurait pas contenir un cheval impétueux et sans frein, mais parce qu'il ne saurait pas en soumettre un qui serait plein de douceur. Quoi donc, direz-vous, la passion de l'or est-elle moins forte que l'amour des plaisirs charnels ? Cela est évident pour tout le monde, et il y a beaucoup d'arguments à l'appui. D'abord le désir des plaisirs de la chair unit nécessairement en nous, or l'on sait que l'on ne peut se corriger que très-difficilement d'une passion que la nécessité nous impose, car elle a son siège dans notre nature même. En second lieu chez les anciens on tenait très-peu de compte,de l'argent; mais on n'avait pas la même indifférence pour les femmes. Si quelqu'un s'approche de sa femme jusque dans la vieillesse, comme le permettent les lois, personne ne l'en blâmera, mais tous reprennent celui qui amasse de l'argent. Parmi les philosophes profanes, beaucoup ont méprisé les richesses sans avoir le même dédain pour les femmes, tellement l'amour qu'elles nous inspirent est tyrannique. Mais puisque nous parlons à l'assemblée des fidèles, n'allons pas chercher nos exemples au dehors, tirons-les de l'Écriture. Voici ce que dit le bienheureux Paul, en quelque sorte sous forme de précepte impératif : « Ayant la nourriture et le vêtement, que cela nous suffise ». (1 Tim. VI, 8.) Quant aux époux : « Ne vous privez point l'un de l'autre », dit-il, « si ce n'est par un consentement mutuel; mais après cela retournez ensemble ». (I Cor. VII, 5.)
Vous pouvez le voir donner souvent des préceptes sur le commerce légitime des époux. Il permet qu'on jouisse de ces plaisirs de la chair, et tolère les secondes noces. C'est là un point qui excite toute sa sollicitude, et jamais il ne châtie pour cela, tandis qu'il condamne partout celui qui a la passion de l'or. Le Christ en effet nous a souvent donné des préceptes sur les richesses, nous engageant à fuir cette peste, mais il n'en est pas de même pour le commerce des époux. Écoutez ce qu'il dit des richesses : « S'il y en a un qui ne renonce pas à tout ce qu'il a, il ne peut être mon disciple ». (Luc, XV, 33.) Nulle part il ne dit : S'il y en a un qui ne renonce pas à sa femme, car il savait combien cet amour est fortement enraciné dans la nature. Pour l'apôtre il s'exprime ainsi : « Le mariage est honorable et le lit conjugal sans souillure ». (Hébr. XIII, 4.) En aucun endroit il ne dit que le souci de devenir riche est honorable, bien au contraire. Écoutez-le dans son épître à Timothée : « Ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation et dans le piège, et en plusieurs désirs fous et nuisibles ». (I Tim. VI, 9.) Il ne dit pas amasser de l'argent, mais : « Devenir riches », et pour que vous en jugiez par le sens commun, il est nécessaire de donner ici quelques développements. Celui qui une fois s'est vu privé de toute sa fortune n'est plus tenu par la passion de l'or; car rien ne nous donne l'amour des richesses comme leur possession même. Les choses ne se passent pas ainsi pour l'amour des femmes : au contraire beaucoup ont été faits eunuques, mais n'ont pas pu éteindre la flamme intérieure qui les dévorait : c'est que la concupiscence réside dans d'autres organes que ceux dont on les avait privés, et qu'elle est placée dans le fond même de notre nature. Pourquoi ai-je dit tout cela ? C'est pour montrer que les hommes cupides sont plus intempérants que les débauchés, parce qu'ils sont troublés par une passion moins forte; encore n'est-ce pas à proprement parler de la passion, c'est de la lâcheté. La concupiscence est si naturelle que ne s'approchât-on point d'une femme, la nature n'en agirait pas moins : mais il n'y a rien de tel pour l'amour de l'or.
« Que nous vivions religieusement dans le présent siècle ». Quelle espérance avons-nous donc ? Quelles récompenses obtiendrons-nous pour nos labeurs ? « En attendant », dit-il, « la bienheureuse espérance et l'avènement » : assurément on ne peut y voir rien de plus heureux, rien de plus désirable : ce sont là des biens que les paroles sont impuissantes à rendre, car ils dépassent la pensée. « En attendant », dit-il, « la bienheureuse espérance et l'avènement de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ ». Où sont ceux qui prétendent que le Fils est inférieur au Père ? « Notre grand Dieu et Sauveur », dit-il. Lui qui a sauvé ses ennemis, que ne fera-t-il point lorsqu'il recevra dans le ciel ceux qui auront bien agi ? « Notre grand Dieu ». En disant notre grand Dieu, il ne dit pas à quel point il est grand, il l'appelle grand d'une manière absolue. Au-dessous de lui personne ne pourra véritablement être appelé grand, car il sera grand par rapport à quelque chose, et celui qui est grand par comparaison, n'est pas grand par sa propre nature. Or ici le mot grand est employé sans comparaison.
« Qui s'est donné lui-même pour nous afin de nous racheter de toute iniquité et de nous purifier pour lui être un peuple qui lui appartienne en propre et qui soit zélé pour les bonnes oeuvres », c'est-à-dire un peuple élu et qui n'ait rien de commun avec les autres. « Zélé four les bonnes oeuvres ». Voyez-vous comme on exige de vous les bonnes couvres ? et on ne nous demande pas seulement des bonnes couvres, on veut que nous soyons zélés, c'est-à-dire que nous nous portions à la vertu avec la plus grande ardeur, avec toute la véhémence désirable. Ainsi, s'il en a arraché plusieurs aux maux qui les accablaient, à l'incurable maladie qui les travaillait, ç'a été un effet de sa bonté. Pour ce qui suivra, c'est notre affaire et la sienne. — « Enseigne ces choses, exhorte et reprends avec toute autorité. — Enseigne ces choses et exhorte ».
3. Voyez quels préceptes il adresse à Timothée : « Prêche la parole, reprends, censure ». (II Tim. IV, 2.) Il dit ici : « Enseigne ces choses, exhorte et reprends avec toute autorité ». Comme les Crétois étaient d'un naturel plus indocile, l'apôtre dit à son disciple d'employer la sévérité et de reprendre avec toute autorité. Il y a en effet des péchés qu'il faut réprimer d'autorité. Ainsi pour les richesses, c'est par des exhortations qu'il faut persuader aux hommes de les mépriser; il faut se servir des mêmes moyens pour engager les auditeurs à être doux et honnêtes. Mais a-t-on affaire à un adultère, à un débauché, à un homme passionné pour les richesses, il est nécessaire d'user d'autorité afin de les convertir. Pour celui qui observe les présages, qui s'adonne à la divination et autres choses semblables, ce n'est pas seulement avec autorité, c'est avec toute autorité qu'on doit les ramener dans la bonne voie. Voyez-vous comme l'apôtre veut que Tite commande avec la plus grande autorité, la plus grande puissance ?
« Que personne ne te méprise. Avertis-les d'être soumis aux principautés et aux puissances, d'obéir aux gouverneurs, d'être prêts à faire toutes sortes de bonnes actions, de ne médire de personne, de n'être point querelleurs ». (III, 1.) Quoi donc ? N'est-il pas permis de couvrir d'injures ceux qui ont une mauvaise conduite ? « D'être prêts à faire toutes sortes de bonnes actions, de ne médire de personne ». Écoutons cette exhortation : « De ne médire de personne ». Notre bouche doit être pure de toute injure; quand nos accusations seraient fondées, ce n'est pas à nous à les élever, c'est au juge à examiner les choses : « Mais toi, dit-il, pourquoi juges-tu ton frère ? » (Rom. XIV, 10.) Si elles ne sont pas fondées, voyez à quelles flammes terribles vous vous exposez Entendez l'un dés larrons dire à l'autre : « Nous sommes dans la même condamnation », nous courons les mêmes risques. Si vous dites du mal des autres, bientôt vous-même vous serez en butte à des attaques semblables. C'est pourquoi saint Paul nous avertit en ces termes : « Que celui donc qui croit rester debout, prenne garde qu'il ne tombe ». (I Cor. X, 12.)
« De n'être point querelleurs, mais retenus et montrant une parfaite douceur envers tous les hommes », c'est-à-dire envers les gentils et les juifs, les criminels et les méchants. Plus haut en effet il nous effrayait en parlant de l'avenir : « Que celui donc qui croit rester debout, prenne garde qu'il ne tombe »; mais ici il nous exhorte non en parlant de l'avenir, mais en rappelant le passé, c'est ce qu'il fait dans ce qui suit : « Car nous étions aussi autrefois insensés » ; et de même dans l'épître aux Galates : « Nous aussi, lorsque nous étions enfants, nous étions asservis sous les rudiments du monde ». (Gal. IV, 3.)
C'est comme s'il disait : Tu ne feras de reproches à personne, car toi aussi tu as tenu la même conduite.
« Car nous étions aussi autrefois insensés, rebelles, égarés, asservis à diverses convoitises et voluptés, vivant dans la malice et dans l'envie, dignes d'être haïs, et nous haïssant l'un l'autre ». Nous devons donc être les mêmes avec tous et nous conduire avec douceur. Car celui qui s'est trouvé dans l'état dont parle l'apôtre, et qui ensuite a été délivré, ne doit pas accabler les méchants d'outrages, mais prier pour eux et rendre grâces à Dieu, qui lui a permis, à lui et aux autres, de se délivrer de leurs anciens maux. Que personne ne se glorifie, car tous ont péché. Lors donc que vous voudrez couvrir quelqu'un de boue, interrogez-vous avec équité, pensez à la conduite que vous avez tenue, à l'incertitude où vous êtes sur votre avenir, et retenez votre indignation. Quand vous auriez cultivé la vertu dès vos premières années, vous auriez cependant commis encore beaucoup de fautes; et si vous êtes purs, songez que vous ne le devez point à votre vertu, mais à la grâce de Dieu ; car s'il n'avait pas appelé à lui vos aïeux, vous seriez infidèles.
Voyez comme l'apôtre parcourt tout le domaine de la perversité. Dieu ne nous a-t-il pas dispensé, mille grâces par les prophètes, par tous les hommes ? Et l'avons-nous entendu ? « Car nous étions aussi autrefois égarés; mais quand la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour envers les hommes ont été manifestés, il nous a sauvés » ; comment cela ? « Non par des oeuvres de justice que nous eussions faites, mais selon sa miséricorde, par le baptême de la régénération et le renouvellement du Saint-Esprit ». Eh quoi ! nous étions tellement plongés dans le vice, que nous ne pouvions nous purifier, mais que nous avions besoin de régénération ! C'est là en effet une régénération. Car lorsqu'une maison menace ruine, personne n'y met de support, ni ne répare les vieux bâtiments, mais on les renverse de fond en comble pour les relever et les renouveler. Il en est de même de Dieu : il ne répare pas un vieil édifice, il le reconstruit jusque dans ses fondements; c'est ce que veulent dire ces paroles : « Et le renouvellement du Saint-Esprit » ; il nous fait neufs depuis les pieds jusqu'à la tête, comment ? par le Saint-Esprit. C'est ce que l'apôtre montre encore d'une autre manière en ajoutant : « Lequel il a répandu en nous abondamment par Jésus-Christ notre Sauveur ». Ainsi nous avons un grand besoin de la miséricorde de Dieu. « Afin qu'ayant été justifiés par sa grâce », c'est encore par sa grâce et non par nos mérités, « nous soyons les héritiers de la vie éternelle selon notre espérance ». Il y a là tout à la fois exhortation à l'humilité et espérance des récompenses futures. Car si Dieu nous a sauvés, lorsque nous étions dans un état tellement désespéré qu'il nous fallait être renouvelés et sauvés par la grâce, puisque nous n'avions pas un seul bien en propre, à combien plus forte raison ne nous sauvera-t-il pas dans l'avenir ?
4. Il n'y avait rien de pire que la férocité humaine avant la venue de Jésus-Christ ; presque tous les hommes étaient en inimitié ou en guerre les uns avec les autres; les pères égorgeaient leurs fils, les mères entraient en fureur contre leurs enfants : il n'y avait rien de fixe, pas de loi naturelle, pas de loi écrite, tout était dans le plus grand désordre, il y avait continuellement des adultères, des meurtres, et des choses plus odieuses que le meurtre, s'il en est, des vols à chaque moment. Un auteur profane dit : Il semblait que le larcin passât pour vertu, et ce n'est pas étonnant, si l'on voit qu'on adorait un dieu du vol : il y avait souvent des oracles qui ordonnaient de tuer tel ou tel. Raconterai-je un fait qui s'est passé alors ? Androgée, un fils de Minos, étant venu à Athènes, et ayant été vainqueur dans les jeux, subit le suppliée et fut tué. Apollon, guérissant le mal par 1e mal, ordonna que pour le venger on enlèverait quatorze enfants à leurs familles et qu'on les ferait périr. Y a-t-il rien de plus cruel que cette tyrannie ? C'est ce qui fut exécuté. Pour satisfaire la fureur du, dieu, il se trouva un homme qui égorgea ces enfants, car l'erreur régnait parmi ce peuple. Plus tard ils refusèrent ce tribut et brisèrent ce joug. Si cependant ils avaient eu raison d'égorger ces enfants, il ne fallait pas cesser de le faire; si, air contraire, c'était une injustice criminelle, comme de fait c'en était une, c'était mal de leur donner cet ordre dans le principe.
On adorait des lutteurs au pugilat ou à la palestre. Il y avait sans cessé la guerre dans les villes, dans les villages, dans les maisons. Les amours contre nature étaient communs, et un de leurs philosophes a porté une loi par laquelle il défendait aux esclaves ces sortes d'amours et de se frotter d'huile, réservant cela comme un privilège honorable aux hommes libres. Aussi le faisaient-ils au grand jour dans leurs maisons. Si on examine tout ce qui les concerne, on trouvera qu'ils ont insulté à la nature elle-même et que personne n'y mettait obstacle. Tout leur théâtre est rempli de crimes de ce genre, d'adultères et de débauches, d'impureté et de corruption. Il y avait des nuits entières passées dans des veillées abominables, et les femmes étaient appelées à ces spectacles. Ô souillure ! pendant la nuit, sous tous les yeux il y avait de ces veillées, et les vierges se trouvaient parmi des jeunes gens en délire au milieu d'une multitude ivre. Ces veillées se passaient dans les ténèbres, et on y faisait des actions exécrables. C'est pourquoi l'apôtre dit : « Car nous étions aussi autrefois insensés, rebelles, égarés, asservis à diverses convoitises et voluptés ». Celui-ci, veut-il dire, a aimé sa belle-mère, celle-là a aimé son beau-fils, puis s'est pendue. Car pour l'amour qu'on porte aux enfants, et qu'on appelle la pédérastie, on ne peut pas même en parler. Mais quoi ! voulez-vous voir des fils épouser leurs mères ? c'est ce qui s'est rencontré chez eux, et, ce qui est plus grave, cela arrivait par ignorance; et leur dieu, bien loin de s'y opposer, se riait de voir la nature outragée, quoique les plus illustres personnages fussent en cause. Mais si ceux qu'on devait s'attendre à voir cultiver la vertu, pour tout le moins dans le désir d'arriver à la gloire, sinon pour un autre motif, étaient si enclins à la perversité, qu'a-t-il dû en être, pensez-vous, de ceux qui menaient une vie obscure ? Qu'y a-t-il de plus inconstant que ces plaisirs ? Voilà une femme qui aime un certain Egisthe, et par condescendance pour cet adultère, elle tue son mari à son retour. Vous connaissez pour la plupart cette histoire. Le fils de la victime fait périr celui qui a souillé la couche de son père, il égorge même sa mère, ensuite il entre en démence et est agité par les furies, puis dans son délire il en tue un autre et lui prend sa femme. Y a-t-il rien qu'on puisse comparer à ces déplorables événements ?
J'ai pris du dehors ces exemples pour montrer aux gentils combien de maux ont régné alors sur la terre. Mais, si vous le voulez, je m'en tiendrai aux saintes Écritures : «  Ils immolèrent aux démons leurs fils et leurs filles ». (Ps. CV, 35.) De leur côté, les Sodomites n'ont péri que pour avoir outragé la nature par de brutales amours. Au commencement même de la venue du Christ, la fille d'un roi n'a-t-elle pas dansé pendant un repas au milieu d'hommes ivres ? n'a-t-elle pas demandé un meurtre et reçu pour prix de sa danse la tête d'un prophète ? Qui célébrera les bienfaits de Dieu qui a mis fin à ces abominations ?
« Dignes d'être haïs et nous haïssant l'un l'autre ». En effet, lorsqu'on lâche la bride au plaisir, ce désordre doit nécessairement exciter partout des haines; au contraire, là où l'amour est joint à la vertu, personne ne peut rien ravir à personne. Écoutez ce que dit saint Paul : « Ne vous trompez point vous-mêmes; ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni ceux qui commettent des péchés contre nature, ni les larrons, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs n'hériteront point le royaume de Dieu. Or vous étiez cela, quelques-uns de vous. » (I Cor. VI, 9.) Voyez-vous comme tous les genres de perversité étaient répandus, combien il y avait de ténèbres, et comment toute justice était violée ? Car si ceux qui avaient le don de prophétie et qui voyaient d'innombrables vices, soit chez les autres peuples soit dans le leur, ne se modéraient pas cependant, mais commettaient mille fautes nouvelles, que ne devaient pas faire les autres ? En Grèce, un législateur a ordonné que les jeunes filles combattraient nues sous les yeux des hommes. Combien n'avez-vous pas gagné en vertu, puisque vous ne pouvez pas même entendre parler de ces choses ? Voilà cependant ce dont ne rougissaient pas les philosophes, même l'un d'entre eux et le plus grand, va jusqu'à conduire les femmes à la guerre, et il veut qu'elles soient toutes à tous comme un entremetteur, un proxénète. — « Vivant dans la malice et dans l'envie ». En effet, si ceux qui s'adonnaient à la philosophie, portaient de telles lois, que dirons-nous de ceux qui ne s'y adonnaient pas ? Si ceux qui avaient la longue barbe et le manteau des philosophes, tenaient ce langage, que dirions-nous des autres ?
Non, Platon, la femme n'a pas été faite pour être à tous. Ô vous qui renversez toutes choses, qui vous unissez à des hommes qui vous tiennent lieu de femmes, et qui conduisez à la guerre des femmes qui sous tiennent lieu d'hommes, c'est bien là l'oeuvre du diable, que de tout confondre et bouleverser, que de s'attaquer à, l'ordre établi dès le commencement du monde, que de changer les lois données par Dieu même à la nature. Dieu en effet n'a accordé à la femme que la garde de la maison, à l'homme il a confié le soin des affaires publiques. Mais toi tu mets les pieds à la place de la tête et la tête à la place des pieds. Tu armes les femmes et tu n'en rougis pas ! Mais pourquoi m'arrêter à ce fait ? Chez eux, à ce qu'ils racontent, on a vu une mère tuer ses enfants, et ils ne rougissent pas, et ils n'ont pas honte de dire à des oreilles humaines ces faits exécrables.
« Mais quand la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour envers les hommes ont été manifestés, il nous a sauvés, non par des oeuvres de justice que nous eussions faites, mais selon sa miséricorde, par le baptême de la régénération et le renouvellement du Saint-Esprit, lequel il a répandu abondamment en nous par Jésus notre Sauveur, afin qu'étant justifiés par sa grâce, nous soyons les héritiers de la vie éternelle, selon notre espérance ». Qu'est-ce à dire, « selon notre espérance ? » Cela signifie : Puissions nous avoir le bonheur que nous avons espéré; on peut encore lui donner ce sens : car vous êtes déjà les héritiers. « Cette parole est certaine ».Comme il parle des biens futurs et non de ceux de la vie présente, il a soin d'ajouter que ce qu'il dit est digne de foi. Ces choses sont vraies, dit-il, et c'est ce qui a été rendu évident par tout ce qui a précédé. Celui en effet qui nous a délivrés d'une telle iniquité, de tant de maux, nous accordera certainement les récompenses futures si nous persévérons dans la grâce : car c'est la même Providence qui s'étend à tout.
5. C'est pourquoi rendons grâces à Dieu et ne lançons contré les autres ni injures, ni accusations ; exhortons-les plutôt, prions pour eux, donnons-leur des conseils, quand même; ils nous outrageraient, quand même ils trépigneraient : car il faut s'attendre à cela de la part des malades. Mais ceux qui veulent les sauver, supportent tout, font tout, même lorsqu'ils n'obtiennent aucun résultat, afin de n'avoir pas à se reprocher à eux-mêmes d'avoir rien, négligé. Ignorez-vous que souvent, lorsqu'un médecin désespère d'un malade, quelqu'un des parents de celui-ci lui dit : Donne de nouveaux soins, ne néglige rien, pour que je ne puisse pas m'accuser, me blâmer moi-même, pour que je n'aie pas le moindre motif de m'adresser des reproches. Ne voyez-vous pas tous les soins que les amis et les parents ont pour ceux qui les touchent ? Que ne font-ils pas dans leur sollicitude ! Ils interrogent les médecins, ils sont toujours là.
Imitons-les, bien que notre inquiétude porte sur d'autres maux. En ce moment si son fils était atteint d'une maladie, un père n'hésiterait pas à entreprendre un long voyage pour l'en délivrer. Mais l'âme est-elle dans un mauvais état, personne n'y prend garde. Tous nous sommes languissants, tous nous sommes mous, tous nous sommes négligents et nous regardons avec indifférence nos enfants, nos femmes, nous-mêmes attaqués par un si grand mal. Ce n'est que plus tard que nous arrivons à en comprendre la gravité : mais songez combien il sera honteux, combien il sera risible de venir dire ensuite : Nous ne nous y attendions pas, nous ne croyions pas qu'il en serait ainsi. Ce ne sera pas seulement honteux, ce sera très-dangereux. Car si dans la vie présente c'est le propre des insensés de ne pas prévoir ce qui arrivera, combien cela n'est-il pas plus vrai encore, lorsqu'il s'agit de la vie future et que nous entendons tant de voix nous donner des conseils et nous dire ce qu'il faut faire, ce qu'il ne faut pas faire.
Attachons-nous donc à cette espérance, prenons souci de notre salut, et en toute circonstance, prions Dieu de nous tendre la mails. Jusqu'à quand serons-nous négligents ? jusqu'à quand serons-nous indifférents ? jusqu'à quand ne ferons-nous aucun cas ni de nous-mêmes iiide nos compagnons d'esclavage ? Dieu a répandu abondamment en nous la grâce du Saint-Esprit. Pensons donc quelle bonté il nous a montrée, et à notre tour montrons-lui un zèle aussi grand; aussi grand, nous ne le pouvons pas, mais quand il serait plus petit, ne l'en montrons pas moins. Car si après avoir été visités par la grâce, nous retombons dans notre apathie, des supplices plus terribles nous sont réservés : « Si je ne fusse point venu, et que je ne leur eusse point parlé, ils n'auraient point de péché, mais maintenant ils n'ont point d'excuse de leur péché ». (Jean, XV, 22.) Mais loin de nous la pensée qu'on puisse dire cela de nous, puissions-nous au contraire mériter les biens promis à ceux qui aiment Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur, etc.


HOMÉLIE VI. (ch III, v. 8-15)
ET JE VEUX QUE TU AFFIRMES CES CHOSES, AFIN QUE CEUX QUI ONT CRU EN DIEU AIENT SOIN LES PREMIERS DE S'APPLIQUER AUX BONNES CEUVRES : VOILA LES CHOSES QUI SONT BONNES Ex UTILES AUX HOMMES. MAIS RÉPRIME LES FOLLES QUESTIONS, LES GÉNÉALOGIES, LES CONTESTATIONS ET LES DISPUTES DE LA LOI, CAR ELLES SONT INUTILES ET VAINES. REJETTE L'HOMME HÉRÉTIQUE APRÈS LE PREMIER ET LE SECOND AVERTISSEMENT, SACHANT QU'UN TEL HOMME EST PERVERTI ET QU'IL PÈCHE, ÉTANT CONDAMNÉ PAR SOI-MÊME.
ANALYSE
 01  Ne pas trop disputer avec les hérétiques.
 02  Aller au-devant des besoins des pauvres. — Celui qui fait l'aumône gagne plus que celui qui la reçoit.
 03  De la porte étroite, ce que c'est. — Les richesses comparées aux épines.
 04  Il faut souffrir avec patience les maux qui nous arrivent. — Histoire de deux martyrs.
1. Après avoir parlé de la bonté de Dieu et de l'ineffable Providence avec laquelle il prend soin de nous, après avoir dit quels nous étions et quels il nous a faits, l'apôtre continue et dit : « Et je veux que tu affirmes ces choses, afin que ceux qui ont cru en Dieu aient soin les premiers de s'appliquer aux bonnes oeuvres » ; c'est-à-dire, il faut affirmer ces choses et par elles exciter les fidèles à l'aumône. En effet, ces paroles ne nous exhortent pas seulement à l'humilité, elles ne nous enseignent pas seulement que personne ne doit se glorifier, ni injurier autrui ; elles conviennent encore à toutes les autres vertus. Ainsi dons une épître aux Corinthiens, saint Paul dit : « Vous connaissez la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant riche, s'est rendu pauvre pour vous, afin que par sa pauvreté vous fussiez rendus riches ». (II Cor. VIII, 9.) Ainsi donc par la pensée de la providence de Dieu et de son infinie bonté, il les exhorte à la pratique de l'aumône, mais non pas à l'aventure et négligemment, car que dit-il ? « Afin que ceux qui ont cru en Dieu aient soin les premiers de s'appliquer aux bonnes oeuvres » c'est-à-dire qu'ils doivent porter secours à ceux qui sont lésés injustement, non-seulement en leur donnant de l'argent, mais encore en prenant leur défense, protéger les veuves et les orphelins, et remettre en sûreté tous ceux qui souffrent ; c'est là en effet « s'appliquer aux bonnes oeuvres ». — « Voilà », dit-il, « les choses qui sont bonnes et utiles aux hommes. Mais réprime les folles questions, les généalogies, les contestations et les disputes de la loi, car elles sont inutiles et vaines ».
Qu'entend-il par ces « généalogies ? » Dans une épître à Timothée il en fait mention également en ces termes : « Les fables et les généalogies qui sont sans fin ». (I Tim. I, 4 :) Peut-être ici et là fait-il allusion aux juifs qui étaient très-orgueilleux d'avoir pour ancêtre Abraham, et qui étaient négligents dans les choses qui les concernaient eux-mêmes. C'est pourquoi il appelle ces généalogies insensées et inutiles, car c'est de la démence que de mettre sa confiance en des choses inutiles.
Quant aux contestations avec les hérétiques, l'apôtre nous recommande de les éviter, pour ne pas nous fatiguer en vain; car en fin de compte nous n'y gagnerons rien. Lorsqu'il y a un homme assez pervers pour décider que, quoi qu'il arrive, il ne changera pas de sentiment, vous épuiserez-vous en vain à répandre la semence sur la pierre, au lieu d'orner les âmes des fidèles en leur parlant de la charité et des autres vertus ? Pourquoi donc l'apôtre dit-il dans un autre endroit : « Afin d'essayer si quelque jour Dieu leur donnera la repentance » (II Tim. II, 25), tandis qu'ici : « Rejette l'homme hérétique »,dit-il,« après le premier et le second avertissement, sachant qu'un tel homme est perverti et qu'il pèche, étant condamné par soi-même ? » Dans le premier passage il parle de ceux qu'on pouvait espérer devoir se corriger et qui résistaient seulement : mais dès qu'il s'agit d'un ennemi manifeste et connu publiquement pour tel, pourquoi combattre en vain, pourquoi porter vos coups dans le vide ? Qu'entend-il par ces mots : « Étant condamné par soi-même ? » C'est que l'hérétique ne peut pas dire : Personne ne m'a enseigné, personne ne m'a averti. Lors donc que malgré les avertissements il reste le même, il est condamné par son propre jugement.
« Quand j'aurai envoyé vers toi Artémas ou Tychique, hâte-toi de venir vers moi à Nicopolis ». — Que dis-tu, saint apôtre ? Tu viens de placer la Crète sous son autorité, et de nouveau tu l'appelles vers toi. — Oui, mais ce n'est pas pour le détourner de ses devoirs, c'est pour lui donner plus de force. — En effet il ne l'appelle pas à lui pour qu'il l'accompagne et le suive partout, écoutez en effet ce qu'il dit : « Car j'ai résolu d'y passer l'hiver ». Quant à Nicopolis, c'est une ville de Thrace. « Envoie devant Zénas ; homme de loi, et Apollon, et prends soin que rien ne leur manque ». On ne leur avait pas encore confié d'églises à gouverner; mais c'étaient des compagnons de saint Paul ; Apollon était véhément, il était savant dans les Écritures et habile à manier la parole. Pour Zénas, puisque c'était un homme de loi, il ne devait pas, diras-tu, être instruit par les autres. Mais ici par « homme de loi » il faut entendre qu'il était versé dans le droit judaïque, et ce que dit l'apôtre équivaut à ceci : Procure-leur tout en abondance, afin que rien ne leur manque. « Que les nôtres aussi apprennent à être les premiers à s'appliquer aux bonnes oeuvres pour les usages nécessaires, afin qu'ils ne soient pas sans fruit. Tous ceux qui sont avec moi te saluent. Salue ceux qui nous aiment en la foi (par là il faut entendre ou bien ceux qui aiment Paul, ou bien les fidèles). Grâce soit avec vous tous. Ainsi soit-il ».
2. Pourquoi donc, saint apôtre, ordonnes-tu à Tite de fermer la bouche aux contradicteurs; s'il faut les éviter, lorsqu'il font tout pour leur perte ? — Saint Paul dit très-bien qu'il ne faut jamais les réfuter en vue de leur être utile car jamais ils n'en retireront le moindre profit puisqu'ils ont l'âme pervertie. Mais s'ils veulent perdre aussi les autres, c'est alors qu'il faut lutter contre eux, les combattre, et leur résister de toutes ses forces. Si donc tu en vois d'autres se corrompre, et que tu sois dans la nécessité de parler, ne te tais point, ferme leur la bouche pour guérir ceux qui vont à leur perte. Un homme qui a du zèle et qui est vertueux, ne peut pas toujours éviter le combat. Seulement qu'il ait soin de se conduire de la manière que je viens de dire. Car souvent l'inoccupation et une philosophie inutile font qu'on donne tous ses soins à la parole : or c'est se préparer un grand châtiment que de parler inutilement lorsqu'il faudrait ou enseigner, ou prier, ou rendre grâces. Il ne faut pas croire que nous devons épargner nos richesses, mais non, nos paroles : il faudrait plutôt encore être économes de celles-ci que de celles-là, et ne pas nous livrer sans réflexion à tout le monde.
Que veulent dire ces paroles : « Qu'ils apprennent à être les premiers à s'appliquer aux bonnes oeuvres ? » C'est comme s'il y avait : Qu'ils n'attendent pas que les pauvres aillent vers eux, mais qu'eux-mêmes cherchent avec soin quels sont ceux qui ont besoin de leur aide. En effet, lorsqu'on se soucie des pauvres, c'est de cette manière qu'on s'en soucie, c'est avec le plus grand soin et le plus grand zèle, et, lorsqu'on agit ainsi, il y a moindre profit pour ceux qui acceptent que pour ceux qui donnent : car l'aumône donne accès auprès de Dieu. Au contraire, le combat dont nous avons parlé n'a jamais de fin, parce qu'il est très-difficile de corriger un hérétique. Or, de même que ce serait de la paresse, si l'on ne donnait pas ses soins à ceux dont on peut espérer la conversion, de même ce serait de la folie, ce serait une extrême démence que de perdre son temps auprès de ceux qui sont travaillés d'une maladie incurable : ce serait leur donner plus d'audace.
« Que les nôtres aussi apprennent à être les premiers à s'appliquer aux bonnes oeuvres pour les usages nécessaires, afin qu'ils ne soient pas sans fruit ». Remarquez-vous qu'il s'occupe plus de ceux qui donnent que de ceux qui reçoivent ? Il pouvait sans doute les passer sous silence pour bien des raisons : mais, dit-il, je prends souci des nôtres. En quoi donc, dites-moi, l'apôtre veille-t-il à leurs intérêts.? Le voici si d'autres qu'eux découvrant ces trésors spirituels de l'aumône, se les appropriaient en nourrissant les docteurs, ils ne feraient, eux, aucun profit, ils resteraient sans fruit. Ainsi, dites-moi, le Christ, qui avec cinq pains a nourri cinq mille hommes, qui avec sept pains en a nourri quatre mille, n'aurait-il pas pu se nourrir lui-même, lui et ceux qui vivaient avec lui ? Pourquoi donc se laissait-il nourrir par des femmes ? « Il y avait là des femmes qui le suivaient et le servaient ». (Marc, XV, 41.) Il nous apprend par là qu'il prend soin de ceux qui font le bien. Saint Paul ne pouvait-il pas ne rien recevoir de personne, lui qui de ses propres mains fournissait aux autres leur subsistance ? Vous le voyez cependant recevoir et demander; pour quel motif ? écoutez : « Ce n'est pas que je recherche des présents, mais je cherche un fruit abondant pour votre compte ». (Philipp. IV, 27.) Au commencement, lorsque, vendant tous leurs biens, les fidèles venaient en déposer le prix aux pieds des apôtres, vous voyez les apôtres s'inquiéter plus de ceux qui donnaient que de ceux qui recevaient. S'ils avaient eu peu de souci des pauvres, ils n'auraient pas puni Saphire et Ananie, lorsqu'ils eurent retenu une partie de leur argent. Quelqu'un leur commandait-il de tout donner à l'Église ? ce n'est pas saint Paul, car il dit : « Non point à regret ni par contrainte ». (II Cor. IX, 7.) Mais quoi ! saint apôtre, veux-tu être un obstacle pour les pauvres ? — Nullement, répond-il, mais ce n'est pas à leur intérêt, c'est à celui des bienfaiteurs que je veille en ce moment. Voyez encore le prophète, il ne pense pas seulement aux pauvres lorsqu'il donne les meilleurs conseils à Nabuchodonosor, il ne dit pas seulement : Donne aux pauvres, mais : « Rachète tes péchés par des aumônes, et tes iniquités en faisant miséricorde aux pauvres » (Dan. IV, 24) ; c'est-à-dire : Répands tes richesses non pas seulement pour nourrir les autres, mais pour t'arracher toi-même au châtiment. De même le Christ dit : « Vends ce que tu as et le donne aux pauvres, puis viens et me suis ». (Matth. XIX, 21.) Voyez-vous ici encore que ce précepte était donné à ceux qui voulaient suivre Jésus ? Comme les richesses sont un empêchement pour la vertu, il ordonne de les donner aux pauvres, et apprend à l'âme à être miséricordieuse, à mépriser l'or, à fuir l'avarice; car celui qui apprend à donner à celui qui n'a rien, apprendra ensuite à ne rien recevoir de ceux qui sont riches. C'est par là que nous nous rendons semblables à Dieu. Il y a plus de difficulté à rester vierge, à jeûner, à coucher sur la terre, mais rien n'a autant de force et de puissance que la miséricorde pour éteindre la flamme de nos péchés : c'est de toutes les vertus la plus grande, elle rapproche du souverain Maître lui-même ceux qui la cultivent, et en cela il n'y a rien que de juste. Car être vierge, jeûner, coucher sur la dure, cela ne profite qu'à celui qui tient cette conduite, nul autre n'est sauvé par là; la miséricorde au contraire s'étend à tous et embrasse tous les membres de Jésus-Christ. Or il y a bien plus de grandeur dans les belles actions qui s'étendent à tous les hommes que dans celles qui ne servent qu'à un seul.
3. C'est cette compassion pour les pauvres qui est la mère de la charité, de la charité, dis-je, cette vertu qui caractérisé le christianisme, qui l'emporte sur tous les autres signes de la foi, et à laquelle on reconnaît les disciples du Christ. C'est le remède de nos fautes; c'est elle qui lave les souillures de notre âme, c'est l'échelle par laquelle nous montons au ciel, c'est elle qui réunit en un seul corps les membres de Jésus-Christ. Voulez-vous savoir quel grand bien est la charité ? Au temps des apôtres tous vendaient leurs biens pour leur en apporter le prix qui était ensuite distribué : « Et il était distribué à chacun selon qu'il en avait besoin », (Act, IV, 35.) Dites-le-moi, et ici je laisse de côté les biens futurs, car nous ne parlerons pas encore du royaume éternel voyons seulement les biens de ce monde dites-le-moi, qui sont ceux qui gagnent à cela ? Sont-ce ceux qui reçoivent ou ceux qui donnent ? Ceux-là murmuraient et avaient entre eux des altercations, pour ceux-ci ils n'avaient qu'une âme : « Tous en effet n'étaient qu'un coeur et qu'une âme » ; la grâce était en eux tous, et ce qu'ils faisaient, ils le faisaient avec grande utilité pour eux. Mais ne voyez-vous pas que les autres y gagnaient aussi ? Maintenant, dites-moi, au nombre desquels voudriez-vous être ? est-ce au nombre de ceux qui se défaisaient de toutes leurs richesses et restaient sans rien, ou au nombre de ceux qui recevaient quelque chose des autres ?
Voyez l'utilité de l'aumône : tous les obstacles, tous les empêchements sont enlevés et aussitôt toutes les âmes sont unies : « Tous n'étaient qu'un coeur et qu'une âme » ; ainsi, quand ce ne, serait pas pour faire l'aumône, il serait encore très-avantageux de donner ses richesses. Si j'ai tenu ce discours, c'est pour que ceux qui n'ont reçu aucun héritage de leurs parents, ne soient pas pour cela tristes et chagrins par la pensée qu'ils ont moins de biens que les riches : ils en ont plus, s'ils le veulent. Car il leur sera plus facile de faire l'aumône du peu qu'ils ont, comme cette veuve dont parlent les livres saints; ils n'auront aucune occasion d'entrer en intimitié avec leurs proches et ils seront les plus libres du monde : personne ne pourra les menacer de la confiscation, ils seront supérieurs à tous les maux. Ceux qui fuient nus donnent peu de prise à ceux qui veulent les saisir, tandis que celui qui est couvert et chargé de vêtements est facilement pris. Il en est de même du riche et du pauvre. Celui-ci, fût-il pris, échappera facilement; celui-là, fût-il libre, s'embarrassera lui-même dans ses propres filets, dans mille soucis, mille chagrins, mille sujets d'irritation et de colère : toutes ces choses accablent l'âme, mais ce n'est pas tout, il y a encore bien d'autres maux qui viennent à la suite des richesses.
Il est bien plus difficile pour le riche que pour le pauvre de se conduire avec modération; il est bien plus difficile pour le riche que pour le pauvre de vivre avec simplicité et d'éviter la colère. Mais, direz-vous, il aura une plus belle récompense. — Nullement. — Pourquoi ? ne surmonte-t-il pas de bien plus grandes difficultés ? — Oui, mais ces difficultés, il se les est préparées lui-même, car il ne lui était pas commandé d'être riche, au contraire, c'est lui-même qui se crée mille obstacles, mille empêchements. Les autres ne quittent pas seulement leur argent, ils soumettent encore leur corps à de nombreuses macérations. Car ils marchent dans la voie étroite. Mais toi, non-seulement tu conserves tes biens, tu donnes encore des aliments à la fournaise de tes passions, et tu te mets au milieu de nouveaux embarras. Va donc dans le grand chemin, c'est lui qui reçoit tes pareils; pour la voie étroite elle s'ouvre aux affligés, aux opprimés, à ceux qui n'ont pas d'autres fardeaux que ceux qu'on y peut porter, la miséricorde, la bonté, la probité, la douceur. Si c'est là ce dont tu es chargé, il te sera facile d'y entrer, mais si tues arrogant, orgueilleux, si tu es chargé d'épines, qu'on appelle les richesses, il te faudra une large voie. En effet, tu ne pourras pas percer la foule sans te heurter à beaucoup d'autres, lorsque tu feras effort pour avancer : il te faudra beaucoup d'espace. Celui qui porte l'or et l'argent véritables, je veux dire les bonnes oeuvres, ne blessera point je ne dis pas seulement ceux, qui se pressent à côté de lui, mais même ses parents, ceux avec lesquels il vit. Maintenant, si les richesses sont des épines, que sera-ce du désir de les posséder ? Pourquoi emportes-tu avec toi tes biens ? Est-ce pour produire une plus grande flamme, en jetant tes fardeaux dans le brasier ? N'y a-t-il donc pas assez de feu dans l'enfer ? Vois comment trois enfants ont triomphé de la fournaise. Suppose que c'est l'enfer : c'est avec l'affliction qu'ils y tombèrent, liés et enchaînés qu'ils étaient : cependant ils y trouvèrent un large espace libre où ils étaient à l'aise; il n'en fut pas ainsi de ceux qui les entouraient.
4. Même maintenant il se produira quelque chose de semblable, si nous voulons résister avec une force virile aux tentations qui nous assiègent. Si nous avons espoir en Dieu, nous serons en sécurité, large et à l'aise; mais pour ceux qui nous auront persécutés, ils périront. Car, dit l'Écriture : « Celui qui creuse une fosse y tombera ». (Ecclés. XXVII, 29.) Qu'ils enchaînent nos pieds et nos mains; la torture même pourra nous délivrer de nos fers. Voyez une chose merveilleuse : voilà des hommes qu'on a liés, le feu les délie. En effet, qu'on livre à des esclaves les amis de leurs maîtres, ceux-ci craignant cette amitié, bien loin de leur faire mal, auront pour eux les plus grands égards; il en est de même du feu comme il savait que ces enfants étaient les amis de son maître, il rompit leurs fers, les délia et les mit en liberté, il était pour eux comme un tapis sur lequel ils se promenaient, et ce n'est pas sans raison, puisqu'ils avaient été jetés là pour la gloire de Dieu. Si nous sommes torturés, rappelons-nous ces exemples.
Mais, direz-vous, ceux-ci ont été délivrés de leurs tourments, mais il n'en sera pas de même de nous. C'est justice, car les enfants ne sont pas entrés dans la fournaise avec l'espérance d'être délivrés, mais avec la pensée qu'ils allaient mourir. Écoutez-les en effet : « Il y a un Dieu dans le ciel qui peut nous délivrer; s'il n'en est rien, sache, ô roi, que nous ne servirons pas tes dieux, et que nous ne nous prosternerons point devant la statue d'or que tu as dressée ». (Dan. III, 17, 18.) Pour nous, nous mettons une sorte de condition aux épreuves que Dieu nous envoie, nous marquons la limite du temps et nous disons : S'il n'a pas pitié de nous d'ici au temps marqué; voilà pourquoi nous ne sommes pas délivrés. Lorsqu'Abraham allait vers la montagne du sacrifice, il ne croyait pas que son fils serait sauvé, il marchait avec l'intention de l'immoler, et contre son attente il le vit sauvé. Vous aussi, lorsque vous tomberez dans l'adversité, ne demandez pas d'être aussitôt délivrés, disposez votre âme à tout supporter, et bientôt le malheur vous lâchera : car si Dieu vous l'inflige, c'est pour vous instruire. Lors donc qu'une fois nous avons été formés à le supporter patiemment et sans aigreur, il s'éloigne enfin de nous pour toujours, parce que tout est en bon ordre dans notre âme.
Je veux vous raconter un fait qu'il vous sera très-utile et très-profitable d'entendre. Quel est-il ? Comme la persécution sévissait et que l'Église était troublée par une guerre violente, on se saisit de deux chrétiens, dont l'un était prêt à tout supporter, tandis que l'autre, qui aurait courageusement donné sa tête au bourreau, craignait et redoutait les autres tourments. Voyez comment Dieu a arrangé les choses. Lorsque le juge fut sur son siège, il ordonna qu'on couperait la tête à celui qui était prêt à tout, pour l'autre, il le fit torturer, non pas une ou deux fois, mais dans toutes les villes par lesquelles il passait. Or, pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? C'était assurément pour donner de la fermeté et de la vigueur au moyen des tourments, à l'âme qui n'avait pas été assez exercée. C'était pour lui enlever toute terreur, afin qu'elle ne craignît pas plus longtemps, qu'elle ne fût point lâche et ne tremblât pas pendant le supplice. De même, c'est au moment où Joseph faisait le plus d'efforts pour sortir de prison, qu'il y était retenu pour plus longtemps; écoutez-le « J'ai été dérobé du pays des Hébreux », dit-il, « mais souviens-toi de moi auprès de Pharaon ». (Genès. XL, 15.) Pourquoi était-il retenu ? C'est pour qu'il apprît qu'il ne fallait pas mettre sa confiance dans les hommes, mais s'en rapporter entièrement à Dieu. Maintenant donc que nous savons cela, rendons grâces au souverain maître, et faisons tout ce qu'il convient, afin de gagner les biens éternels en Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui partage la gloire du Père et du Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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