SERMON CXLVI. LE TROUPEAU DU CHRIST (Jean XXI, 16-17).
ANALYSE. — En apprenant qu'ils sont le troupeau du Christ et que le Christ les a confiés à la vigilance de ceux qui l'aiment pour les conduire au ciel, les fidèles doivent se réjouir. Mais aussi doivent-ils éviter avec soin d'imiter les chrétiens mauvais et de se mêler soit aux hérétiques soit aux schismatiques, si formellement réprouvés dans les Écritures.
1. Votre charité a remarqué, durant la lecture d'aujourd'hui, que le Seigneur demandait à Pierre : « M'aimes-tu ? » Pierre lui répondait « Vous savez, Seigneur, que je vous aime ; » il répondit ainsi deux et trois fois, et à chaque fois le Seigneur ajoutait : « Pais mes brebis. » Ainsi le Christ confiait à Pierre le soin de paître ses brebis, et c'était lui qui paissait Pierre. Que pouvait Pierre en faveur du Christ même, depuis surtout qu'il avait un corps immortel et qu'il était sur le point de monter au ciel ? Aussi en lui demandant : « M'aimes-tu ? » le Seigneur semblait-il lui dire : Pour montrer que tu m'aimes, « pais mes brebis. »
C'est pourquoi, mes frères, rappelez-vous avec soumission que vous êtes les brebis du Christ, comme nous nous rappelons nous-mêmes avec crainte ces paroles : « Pais mes brebis. » Ah ! si nous n'accomplissons notre devoir qu'avec crainte, si nous tremblons pour nos ouailles ; comment ne doivent-elles pas à leur tour trembler pour elles-mêmes. À nous donc la sollicitude, à vous l'obéissance ; à nous la vigilance pastorale, à vous l'humble soumission du troupeau. Vous nous voyez, il est vrai, vous adresser la parole d'un lieu plus élevé ; la crainte ne nous en tient pas moins sous vos pieds, car nous savons combien est redoutable le compte qu'il nous faut rendre de ce haut siège que nous occupons.
Aussi, mes très-chers enfants, tendres germes de l'Église catholique, membres du Christ, songez au Chef illustre que vous avez. Fils de Dieu, songez à quel Père vous vous êtes donnés. Songez, Chrétiens, à quel héritage vous êtes appelés ; il ne ressemble pas à tes domaines terrestres que les enfants ne sauraient posséder qu'après la mort de leurs parents. Nul en effet n'hérite de son père qu'après le trépas de celui-ci, tandis que du vivant même de notre Père qui ne saurait mourir, nous serons maîtres de ses biens. Je dis plus, je dis bien plus, et pourtant c'est la vérité : notre Père sera lui-même notre héritage.
2. Vivez donc honorablement, vous surtout, ô blancs enfants du Christ, qui venez de recevoir le baptême ; vivez conformément aux avis que je vous ai donnés, conformément 'a ceux que vous donne encore aujourd'hui la sollicitude dont je me sens pénétré, car la dernière lecture de l'Évangile a encore redoublé mes craintes. Tenez-vous sur la réserve, gardez-vous d'imiter les chrétiens mauvais, gardez-vous de dire : Je puis faire cela, puisque tant de fidèles le font. Ah ! ce ne serait point vous préparer une défense mais vous chercher des compagnons d'enfer. Développez-vous sur cette aire sacrée : si vous êtes bons, vous y découvrirez de bons chrétiens qui auront vos sympathies.
Etes-vous donc notre, propriété ? Les hérétiques et les schismatiques ont pris au Seigneur pour se faire des domaines privés ; ce ne sont pas les troupeaux du Christ, mais les leurs, qu'ils ont prétendu conduire malgré le Christ. Sans doute ils ont mis son nom sur ces troupeaux qu'ils lui ont ravis, et c'était comme pour les défendre par cet aspect imposant. Que fait donc le Christ quand se convertissent ces hommes qui en dehors de l'Église ont reçu son nom avec le Baptême ? Il chasse le voleur, conserve le titre de la maison et il y entre comme son nom l'y invite. Pourquoi changerait-il un nom qui est le sien ? Ces sectaires considèrent-ils ces paroles que le Seigneur adressa à Pierre : « Pais mes agneaux ; Pais mes brebis ? » Il ne lui dit pas : Pais tes agneaux ; pais tes brebis.
Après donc les avoir exclus de son bercail, que dit-il à son Église dans le Cantique des cantiques ? Là l'Époux parle ainsi à l'Épouse : « Si tu ne te reconnais toi-même, ô toi qui l'emportes en beauté sur les autres femmes, sors. » En d'autres termes : Je ne te chasse pas ; sors, si tu ne te reconnais toi-même ; si tu ne te reconnais toi-même, ô la plus belle des femmes, dans le miroir des Écritures ; si tu ne te mets en face de ce miroir qui ne te donne pas un éclat menteur ; si tu ne reconnais qu'à toi s'appliquent ces mots : « Ta gloire s'étend sur « toute la terre (Ps. LVI, 12) ; » et ces autres : « Je te donnerai les nations pour héritage et pour domaine, jusqu'aux extrémités de la terre (Ib. II, 8) ; » ainsi que beaucoup d'autres témoignages qui désignent l'Église catholique. Si donc tu ne te reconnais ainsi, pour toi point de partage, tu ne saurais te rendre héritière. Aussi « sors sur les traces des troupeaux, » et non avec le troupeau, « et pais tes boucs (Cant. 1, 7) ; » tes boucs et non mes brebis, comme je disais à Pierre. À Pierre en effet il est dit : « Mes brebis ; » et aux schismatiques : « Tes boucs. » Ici des brebis, là des boucs ; ici mes brebis, là tes boucs. Rappelez-vous ce qui sera à la droite et ce qui sera à la gauche de notre Juge ; rappelez-vous de quel côté seront les boucs et de quel côté les brebis (Matt. XXV, 33) ; ainsi vous verrez clairement où est la société de la droite, où est la société de la gauche ; où est la blancheur, ou est l'obscurité ; où est la lumière, où sont les ténèbres ; où est la beauté, où est la difformité ; à qui est destiné le royaume éternel, et qui doit s'attendre à l'éternel supplice.
SERMON CXLVII. TRANSFORMATION DE SAINT PIERRE (Jean XXI, 15-19).
ANALYSE. — La présomption avait porté saint Pierre à promettre au Sauveur une inviolable fidélité pour l'avenir, et le Sauveur abandonnant saint Pierre à lui-même, l'apôtre l'avait renié jusqu'à trois fois. Il profita de cet avertissement et lorsque Jésus-Christ lui demanda ensuite s'il l'aimait, il évita avec soin la présomption où il était tombé. Aussi le Seigneur lui promit-il alors la gloire du martyre, qu'il a effectivement subi avec tant de courage.
1. Vous vous souvenez que le premier des Apôtres, que l'Apôtre Pierre se troubla au moment de la passion du Seigneur. Oui, il se troubla par lui-même, mais le Christ le renouvela et le raffermit. Pierre en effet avait audacieusement présumé de lui-même, et timidement ensuite il renia son Maître. Il avait promis de mourir pour le Sauveur, quand le Sauveur devait auparavant mourir pour lui. Ainsi comme il s'écriait : « Je vous accompagnerai jusqu'à la mort ; — je mourrai pour vous ; » le Seigneur lui répondit : « Tu mourras pour moi ? En vérité je te le déclare : avant que le coq chante tu me renieras trois fois (Luc, XX, 33, 34, 65-61 ; Jean XIII, 37 38 ; XVII, 25-27). » Le moment arriva ; et comme le Christ était Dieu, tandis que Pierre n'était qu'un homme, on vit l'accomplissement de cet oracle : « J'ai dit dans ma frayeur : Tout homme est menteur (Ps. CXV, 11). » Si tout homme est menteur, observe l'Apôtre, Dieu est véridique (Rom. III, 4). Le Christ donc fut véridique et Pierre menteur.
2. Mais maintenant ? Le Seigneur l'interroge, comme vous l'avez remarqué durant la lecture de l'Évangile, et lui dit : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? — Oui, Seigneur, « répondit Pierre, vous savez que je vous aime. » Cette question lui fut adressée une seconde et fine troisième fois, et comme à chaque reprise l'Apôtre répondait qu'il aimait, le Seigneur chaque fois lui confiait son troupeau. « Je vous aime. — Pais mes agneaux ; pais mes petites brebis. » Pierre seul recevait ce dépôt ; il figurait ainsi l'union des bons pasteurs, des pasteurs qui savent gouverner pour le Christ et non pas pour eux.
Pierre aujourd'hui serait-il encore menteur ? Se tromperait-il en assurant qu'il aime le Seigneur ? Il dit vrai, car il dit ce qu'il voit dans son cœur. Quand il s'écriait : « Je donnerai ma « vie pour vous, » il présumait de ses forces pour l'avenir. Chacun peut savoir ce qu'il est au moment où il parle ; mais qui sait ce qu'il sera demain ? Pierre donc regardait dans son âme quand le Seigneur l'interrogeait, et conformément à ce qu'il y voyait, il répondait avec confiance : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Vous savez ce que je vous dis ; et ce que je vois ; ici dans mon cœur, volis le voyez aussi. — Toutefois il n'osa répondre précisément à ce que le Seigneur lui demandait. Le Seigneur en effet ne lui avait pas dit simplement : « M'aimes-tu ? » Il avait ajouté : « M'aimes-tu plus que ceux-ci ? » c'est-à-dire plus que ces autres disciples. Pierre ne put que répondre : « Je vous aime ; » il n'osa pas ajouter : « Plus que ceux-ci. » C'est qu'il ne voulut plus mentir. Il lui suffisait de rendre témoignage aux dispositions de son cœur ; il ne devait pas juger des dispositions du cœur d'autrui.
3. La vérité venait-elle alors de Pierre même ou du Christ dans la personne de Pierre ? Le Seigneur Jésus-Christ abandonna Pierre quand il lui plut, et Pierre ne fut plus qu'un homme ; il le remplit aussi de lui-même quand il lui plut, et Pierre fut véridique. Pierre dut cette véracité à la Pierre, à la Pierre c'est-à-dire au Christ (I Cor. X, 4). Or, quand il eut pour la troisième fois répondu qu'il aimait le Christ et que pour la troisième fois encore le Christ lui eut confié ses humbles brebis, que lui fut-il annoncé ? Le Christ lui prédit son martyre. « Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais. Mais quand « tu seras vieux, tu étendras les mains et un autre te ceindra et te portera où tu ne voudras pas. » L'Évangéliste nous expose ainsi quelle était la pensée du Christ. « Il parlait de cette manière, observe-t-il, pour indiquer par quelle mort il devait glorifier Dieu ; » c'est-à-dire pour indiquer que Pierre devait être crucifié pour le Sauveur, car c'est ce que signifie : « Tu étendras les mains. »
Où est maintenant le renégat ? Le Seigneur Jésus ajouta : « Suis-moi ; » mais non dans le même sens qu'en appelant à lui ses disciples. Il disait alors : « Suis-moi ; » mais c'était pour s'instruire et c'est aujourd'hui pour être couronné. Pierre ne craignait-il pas la mort quand il renia le Christ ? Il craignait d'endurer ce qu'endura le Sauveur. Mais il ne doit plus craindre aujourd'hui ; car il revoit vivant dans son propre corps Celui qu'il a vu suspendu au gibet. Le Christ donc en ressuscitant lui a ôté la crainte de 1a mort ; et comme il lui a ôté cette crainte, il peut avec raison lui demander compte de son amour. La peur s'était manifestée par un triple reniement ; l'amour se révèle dans une triple confession. En reniant trois fois il avait abandonné la vérité ; et il proclame son amour en confessant trois fois.