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SERMON LXXII. LES BONS ARBRES (Matt. XII, 33).
ANALYSE. — Notre-Seigneur veut que nous travaillions à devenir de bons arbres. Ce qui fait comprendre la nécessité de ce commandement, c'est que 1° un arbre mauvais ne saurait porter de bons fruits. Aussi, 2° Jésus-Christ est venu travailler à nous rendre bons. 3° Il nous menace de la mort éternelle si pour le devenir, nous ne profitons pas des délais que nous accorde sa bonté. 4° N'est-il pas incompréhensible que l'homme ne veuille rien avoir que de bon et que toutefois il ne cherche pas à devenir bon lui-même ? Qu'il, s'attache donc à Dieu, source de bonté. 5° Les calamités présentes doivent nous servir d'avertissement sérieux.
1. Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a avertis d'être de bons arbres afin de pouvoir porter de bons fruits. « Ou rendez l'arbre bon et son fruit bon, dit-il ; ou rendez l'arbre mauvais et son fruit mauvais ; car c'est par le fruit qu'on connaît l'arbre. » Dans ces mots : « Ou rendez l'arbre bon et son fruit bon, » il y a, non point un avis ; mais un précepte salutaire que nous sommes obligés d'accomplir. Et dans ces autres : « Rendez l'arbre mauvais et son fruit mauvais, » il n'y a pas un précepte à accomplir, mais l'avis d'être sur ses gardes. Car cet avis s'adresse à ces hommes qui croyaient, tout mauvais qu'ils étaient, pouvoir bien parler ou bien agir. Cela ne se peut, dit le Seigneur Jésus. Pour changer la conduite, il faut d'abord changer l'homme. Si celui-ci reste mauvais, il ne peut bien agir : et s'il est bon, il ne saura agir mal.
2. Or qui a été trouvé bon par le Seigneur, (331) lorsque le Christ est mort pour les impies (Rom. V, 6) ? Il n'adonc rencontré que des arbres mauvais ; mais il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu s'ils croyaient en son nom (Jean, I, 12). Ainsi quiconque est bon aujourd'hui, c'est-à-dire est un bon arbre, a d'abord été trouvé mauvais et est devenu bon. Ah. ! s'il avait voulu, en venant parmi nous, arracher tous les mauvais arbres, en resterait-il un seul qui ne méritât d'être déraciné ? Mais il est venu l'aire miséricorde, afin d'exercer ensuite la justice, ainsi qu'il est écrit « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre justice (Ps. C, 1). » Aussi a-t-il accordé aux croyants la rémission de leurs péchés sans vouloir même revenir avec eux sur les comptes passés. Il a fait d'eux de bons arbres ; il a détourné la cognée et apporté la paix.
3. C'est de cette cognée que parle Jean quand il dit : « Déjà la cognée est mise à la racine des arbres. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit, sera coupé et jeté au feu (Matt. III, 10). » C'est de cette cognée que menace le père de famille, lorsqu'il dit dans l'Évangile : « Voilà trois ans que je viens voir cet arbre, sans y trouver de irait. Je dois maintenant rendre libre la place. Qu'on le coupe donc. » Le vigneron intercède : « Seigneur, dit-il, laissez-le encore cette année ; je vais creuser tout autour et y mettre une charge de fumier. Vous serez content, s'il porte du fruit ; s'il n'en porte pas, vous viendrez et l'abattrez (LUC, XII, 7-9).
Le Seigneur, en effet, a visité le genre humain comme pendant trois ans, c'est-à-dire à trois époques déterminées. La première époque précède la loi ; la seconde est celle de la loi, et la troisième est l'époque actuelle de la grâce. Si le Seigneur n'avait point visité le genre humain avant la loi, comment expliquerait-on la justice d'Abel, d'Enoch, de Noé, d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, dont il a voulu être nommé le Seigneur, comme s'il n'était le Dieu que de ces trois hommes, lui à qui toutes les nations appartiennent ? « Je suis, dit-il, le Dieu d'Abraham, et d'Isaac et de Jacob (Exod. III, 14). » Et s'il ne nous avait point visités sous la loi, aurait-il donné cette loi ? Ce père de famille est venu aussi après la loi ; il a souffert, il est mort, il est ressuscité, il a fait prêcher l'Évangile dans tout l'univers ; et il reste encore quelque arbre stérile ! Il est encore une portion de l'humanité qui ne se corrige point ! Le jardinier se fait médiateur ; l'Apôtre prie pour le peuple : « Je fléchis pour vous, dit-il, les genoux devant le Père, afin qu'enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur, et acquérir aussi la science suréminente de la charité du Christ, pour être remplis de toute la plénitude de Dieu (Éphés. III, 14-19). » En fléchissant ainsi les genoux devant le Père de famille, il demande que nous ne soyons pas déracinés.
Puisque ce Père de famille viendra nécessairement, faisons en sorte qu'il trouve en nous des arbres féconds. On creuse autour de l'arbre par l'humilité d'un cœur pénitent, attendu qu'on ne peut creuser sans descendre. Le fumier figure l'abjection à laquelle se livre le repentir. Est-il en effet rien de plus abject que le fumier.
Et pourtant, est-il rien qui rapporte plus, si l'on en fait bon usage ?
4. Que chacun donc devienne un bort arbre, et qu'on ne s'imagine pas porter de bons fruits en restant arbre mauvais. Il n'y a de bons fruits que sur les bons arbres. Change ton cœur et tu changeras de conduite. Arraches-en la cupidité et plantes-y la charité. De même que la cupidité est la racine de tout mal (I Tim. VI, 10), la racine de tout bien est la charité.
Pourquoi alors, pourquoi des hommes murmurent-ils, disputent-ils entre eux et disent-ils Qu'est-ce que le bien ? — Ah ! si tu savais ce que c'est que le bien ! Le bien véritable n'est pas ce que tu voudrais avoir, mais ce que tu ne veux pas être. Tu voudrais avoir la santé du corps ; c'est un bien sans doute, mais ce n'est pas un grand bien, car le méchant l'a aussi. Tu veux avoir de l'or et de l'argent ; j'en dis autant, c'est un bien, vrais à la condition que tu en feras un bon usage. Et tu n'en feras pas un bon usage, si tu n'es bon toi-même. D'où il suit que l'or et l'argent sont un mal pour les méchants et un bien seulement pour les bons. Ce n'est pas que l'or et l'argent rendent ceux-ci bons ; mais ils ne sont employés à un bon usage que pour être tombés entre les mains des bons. Tu veux de l'honneur ; c'est un bien, ruais à condition encore que tu en feras un sage emploi. Combien y ont trouvé leur ruine ! Et pour combien a-t-il été un instrument de bonnes œuvres !
5. Ainsi donc, s'il est possible, sachons mettre de la différence entre ces diverses sortes de biens, puisqu'il est aujourd'hui question de bons arbres.
Or il n'est rien dont chacun doive ici s'occuper davantage que de tourner ses regards sur lui-même, de s'examiner, de se juger, de se sonder, de se chercher et de se trouver ; que de détruire ce qui lui déplait, que de souhaiter et de planter ce qui lui plait. Comment être avide des biens extérieurs, lorsqu'on est vide des biens meilleurs ? Qu'importe d'avoir la bourse pleine, quand la conscience est vide ? Tu veux des biens sans vouloir être bon ! Ne comprends-tu pas que tu dois rougir de ce que tu possèdes, si dans ta maison tout est bien excepté toi ? Que veux-tu avoir de mauvais ? Dis-le moi. Rien absolument ; ni épouse, ni fils, ni fille, ni serviteur, ni servante, ni campagne, ni tunique, ni même chaussure. Et tu veux toutefois mener une mauvaise vie ! Je t'en conjure, élève ta vie au dessus de ta chaussure. Tout ce que rencontrent tes regards autour de toi, est élégant, beau et agréable pour toi : toi seul restera laid et, hideux Ah ! si ces biens dont ta maison est pleine, si ces biens dont tu as convoité la possession et dont tu redoutes la perte, pouvaient te répondre, ne te crieraient-il pas : Tu veux que nous soyons bons et nous aussi nous voulons avoir un bon traître ? Mais ils crient silencieusement contre toi devant ton Seigneur : Vous lui avez, disent-ils, accordé de bonnes choses, et lui reste mauvais ! Que lui importe ce qu'il a, puisqu'il n'a pas l'auteur de tout ?
6. Ces paroles touchent ici quelque cœur ; livré peut-être à la componction il demande ce que t'est que le bien, quelle en est la nature, l’origine. Tu l'as donc bien compris, c'est de cela que tu dois t'enquérir. Eh bien ! je répondrai à ta question et je dirai : Le bien est ce que tu ne saurais perdre malgré toi. Tu peux, malgré toi, perdre ton or, et ta demeure et tes honneurs et la santé même ; mais le bien qui te rend bon, tu ne peux ni l'acquérir, ni le perdre malgré toi.
Quelle est maintenant la nature de ce bien ? Nous trouvons dans un psaume un grand enseignement, c'est peut-être ce que nous cherchons. « Enfants des hommes, y est-il dit, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? » Jusques à quand cet arbre demeurera-t-il stérile ? « Enfants des hommes, jusques à quand serez vous appesantis de cœur ? » Que signifie, « Appesantis de cœur ? — Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez vous le mensonge ? » Venant ensuite au fond même de la question « Sachez que le Seigneur a glorifié son Saint (Ps IV, 3, 4). » Déjà en effet le Christ est venu, déjà il est glorifié, il est ressuscité et monté au ciel, déjà son nom est célébré par tout l'univers : « Jusques à quand serez-vous appesantis de cœur ? N'est-ce pas assez du passé ? Et maintenant que ce Saint est glorifié, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? » Les trois ans écoulés, qu'avez-vous à attendre, sinon la cognée ? « Jusques à quand serez-vous appesantis de cœur ? Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge ? » Même après la glorification du Saint, du Christ, on s'attache encore à la vanité, encore à l'inutilité, encore à l'ostentation, encore à la frivolité ! La vérité se fait entendre et l'on court encore après la vanité ! « Jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? »
7. C'est avec justice que le monde endure de si cruels fléaux ; car il connaît aujourd'hui la parole de son Maître. « Le serviteur qui ne sait pas la volonté de son maître, est-il écrit, et qui fait des choses dignes de châtiment, recevra peu de coups. » Pourquoi ? Afin de l'exciter à rechercher cette volonté. Tel était le monde avant que le Seigneur glorifiât son Saint ; c'était un serviteur ignorant la volonté de son Maître ; aussi recevait-il peu de coups. Mais aujourd'hui et depuis que Dieu a glorifié son Saint, le serviteur qui connaît la volonté de son Maître et qui ne l'accomplit point, recevra un grand nombre de coups. Est-il donc étonnant que le monde soit si fort châtié ? C'est un serviteur qui connaît les intentions de son maître et qui fait des choses dignes de châtiment. Ah ! qu'il ne se refuse pas aux nombreuses afflictions qu'il mérite (Luc XII, 48, 47) ; car s'il ne veut pas écouter son précepteur, Il trouvera justement en lui un vengeur. Qu'il ne murmure pas contre la main qui le frappe, qu'il se reconnaisse digne de châtiment ; c'est le moyen de mériter la miséricorde divine, par Jésus-Christ, qui vit et règne avec Dieu le Père et avec l'Esprit-Saint dans les siècles des siècles. Amen.


SERMON LXXIII. LE BON GRAIN ET L'IVRAIE (Matt. XIII, 24-30, 38-43).
ANALYSE. — Saint Augustin avait expliqué, la veille, la parabole de la semence. Il dit aujourd'hui que la parabole de l'ivraie et du bon grain a le même sens ; car les paraboles permettent de représenter la même idée sous des termes différents. Il termine en engageant l'ivraie, c'est-à-dire les mauvais chrétiens, à devenir de boit grain, et en invitent les bons chrétiens à la patience.
1. Hier et aujourd'hui nous avons entendu, de la bouche de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une parabole de semeur. Vous qui étiez présents hier, réveillez aujourd'hui vos souvenirs. Il était question hier de ce semeur qui, en répandant sa semence, en laissa tomber une partie dans le chemin, ou elle fut recueillie pair les oiseaux ; une autre dans les endroits pierreux, où elle fut desséchée par la chaleur ; une autre au milieu des épines, où elle fut étouffée sans pouvoir porter d'épis ; une autre enfin dans la bonne terre, où elle rapporta cent, soixante, et trente pour un (Matt. XIII, 2-23). C'est encore aujourd'hui une parabole de semeur, le Seigneur nous y montre un homme qui a semé de bon grain dans son champ. Or pendant que l'on dormait, l'ennemi vint et sema de l'ivraie par dessus. On ne s'en aperçut point quand tout était en herbe ; mais sitôt qu'on put distinguer les bons épis, on reconnut aussi l'ivraie à la vue de cette ivraie mêlée en grand nombre au bon grain, les serviteurs du père de famille se fâchèrent, et voulurent l'arracher ; on ne le permit pas, mais on leur dit : « Laissez croître à l'un et l'autre jusqu'à la moisson. »
Cette nouvelle parabole a été également expliquée par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le semeur de bon grain, c'est lui-même ; le diable est l'homme ennemi qui a semé l'ivraie ; la fin du siècle est le temps de la moisson, et le champ, le monde tout entier. Mais qu'ajoute-t-il ? « À l'époque de la moisson je dirai aux moissonneurs : amassez d'abord l'ivraie pour la brûler ; puis recueillez mon grain et le mettez au grenier. » Pourquoi cet empressement, ô serviteurs pleins de zèle ? Vous voyez l'ivraie parmi le froment, les mauvais chrétiens parmi les bons et vous voulez les extirper. Cessez, nous ne sommes pas à la moisson. Elle viendra, et puissiez-vous alors être de bons grains ! Pourquoi vous lâcher ? Pourquoi souffrir avec peine que les méchants soient mêlés aux bons ? Ils peuvent être confondus avec eux dans le champ, ils ne le seront pas au grenier.
2. Vous savez qu'il a été parlé hier de trois endroits où ne profite point la semence ; le chemin, les pierres et les épines. Voilà l'ivraie, c'est dans une autre parabole un autre nom donné à la même chose. Car, lorsqu'il est question de similitudes et non du sens propre, on n'exprime que la ressemblance de la vérité, et non la vérité même. Je n'ignore point que quelques uns savent cela ; mais nous parlons pour tous.
Ainsi donc dans les choses sensibles un chemin est un chemin, un endroit pierreux est un endroit pierreux et des épines sont des épines ; il n'y faut voir que cela, car les mots sont pris ici dans leur sens propre. Mais dans les paraboles et les comparaisons, un même objet peut être désigné par des noms différents, et c'est ce que m'a permis de vous dire que le chemin dont il est parlé dans l'Évangile, ainsi que l’endroit pierreux et l'endroit couvert d'épines désignent les mauvais chrétiens, désignés aussi par l'ivraie. Le Christ ne porte-t-il pas à la fois les noms d'agneau et de lion ? S'il s'agit de troupeaux et d'animaux sauvages, on ne doit voir dans l'agneau qu'un agneau et dans le lion qu'un lion mais le Christ est l'un et l'autre. Dans la première acception, c'est le sens propre : c'est le sens figuré dans celle-ci.
Il arrive même que dans ce sens figuré les êtres les plus opposés portant le même nom. Qu'y a-t-il de plus opposés entre eux que le Christ et le démon ? Le Christ et le démon, néanmoins, sont appelés l'un et l'autre lion. Au Christ est donné ce nom : « Le lion de la tribu de Juda a vaincu (Apoc. V, 5). » Au démon également : « Ne savez-vous que votre ennemi, le diable, comme un lion rugissant, rôde autour de vous, cherchant à dévorer. (I Pierre, V, 8) » Ce nom désigne ainsi le Christ et le diable : le Christ, à cause de sa force, le diable à cause de sa férocité ; le Christ à cause de ses victoires, le diable à cause de ses ravages. Ce même démon est encore représenté comme un reptile, c'est l'antique serpent (Apoc. XII, 9) : s'ensuit-il que notre Pasteur nous ordonne d'imiter ce serpent quand il nous dit : « Soyez simples comme des colombes et rusés comme des serpents (Matt. X, 6) ? »
3. Hier donc je me suis adressé au chemin, aux lieux pierreux et aux lieux couverts d'épines, et je leur ai dit : Changez puisque vous le pouvez, retournez avec la charrue ce terrain durci, jetez les pierres de ce champ, arrachez-en les épines. N'ayez point ce cœur endurci où meurt aussitôt la parole de Dieu. Ne soyez point cette terre légère où la charité ne saurait enfoncer ses racines. Gardez-vous, d'étouffer par les soins et les passions du siècle, la bonne semence que nous répandons en vous par nos travaux. Car c'est le Seigneur qui sème et nous ne sommes que ses ouvriers. Soyez une bonne terre, vous disions-nous hier, et aujourd'hui nous répétons à tous : Que l'un donne cent, l'autre soixante et l'autre trente pour un. L'un produit plus que l'autre, mais tous ont droit au grenier.
Voilà ce que nous disions hier. Je m'adresse aujourd'hui à l'ivraie. Cette ivraie désigne des brebis du troupeau. Ô mauvais chrétiens ! ô vous qui fatiguez par votre mauvaise conduite l'Église que vous remplissez ! corrigez-vous avant l'époque de la moisson, ne dites pas : « J'ai péché, et que m'est-il advenu de fâcheux ? (Eccli. V, 4) » Dieu n'a rien perdu de sa puissance ; mais il exige que tu fasses pénitence. C'est ce que je dis aux pécheurs, qui pourtant sont chrétiens ; c'est ce que je dis à l'ivraie. Car ils sont dans le champ du Père de famille, et il peut se faire qu'ivraie aujourd'hui, demain ils soient bon grain. Pour ce même motif je m'adresse aussi au froment.
4. Ô chrétiens qui vivez saintement ! vous êtes en petit nombre et vous soupirez, vous gémissez au sein de la multitude. L'hiver passera, viendra l'été et voici bientôt la moisson. Les Anges viendront avec le pouvoir de faire la séparation et dans l'impuissance de se tromper. Pour nous, nous ressemblons aujourd'hui à ces serviteurs qui disaient : « Voulez-vous que nous allions l'arracher ? » Nous voudrions en effet, s'il était possible, qu'il ne restât aucun méchant parmi les bons. Mais il nous a dit : « Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson. » Pourquoi ? Parce que vous pourriez vous tromper. Aussi écoutez « Dans la crainte qu'en voulant arracher l'ivraie vous n'arrachiez aussi le froment. » Que faites-vous avec cette noble ardeur ? N'allez-vous point ravager ma moisson ? Les moissonneurs viendront, c'est-à-dire les Anges, comme l'a expliqué le Sauveur. Nous sommes des hommes, les Anges sont les moissonneurs. Il est vrai, si nous achevons notre course, nous serons égaux aux anges de Dieu ; mais aujourd'hui que nous nous fâchons contre les méchants, nous sommes encore des hommes, et nous devons prêter l'oreille à ces mots : « Que celui donc qui se croit debout prenne garde de tomber (1 Cor. X, 12). »
Croyez-vous, mes frères, que l'ivraie ne s'élève pas jusqu'à l'abside (D'où les Évêques parlaient au peuple) ? Croyez-vous qu'il n'y en ait qu'en bas et point en haut ? Plaise à Dieu que nous n'en soyons pas nous-même ! « Mais peu m'importe d'être jugé par vous (I Cor. IV, 3). » Oui, je le déclare à votre charité : il y a dans les absides du froment et de l'ivraie, du froment aussi et de l'ivraie parmi le peuple. Que les bons supportent donc les méchants, mais que les méchants se convertissent et imitent les bons. Devenons tous, sil est possible, les serviteurs de Dieu, et tous, par sa miséricorde, échappons à la malice de ce siècle, Cherchons les jours heureux, puisque nous sommes dans les jours malheureux ; mais pour arriver à ces heureux jours, ne blasphémons point en traversant les jours malheureux.


SERMON LXXIV. QUEL EST LE VRAI DOCTEUR DE LA LOI (Matt XIII, 52).
ANALYSE. — Ce discours n'est que l'explication de ces paroles de saint Matthieu : « Tout scribe instruit de ce qui touche le royaume des cieux, est semblable au père de famille qui tare de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. Qu'entend-on ici par Scribe ? On entend les docteurs de la toi divine. — Pourquoi dit-on qu'il tire de son trésor ? C'est qu'il est des docteurs qui ne font pas ce qu'ils enseignent : ceux-là ne tirent pas de leur trésor ou de leur cœur, mais uniquement du trésor de la révélation. — Quelles sont enfin ces choses nouvelles, et ces choses anciennes ? Lés doctrines révélées dans l'ancienne loi et mises en lumière dans l'Évangile.
1. La lecture de l'Évangile nous invite à examiner et à expliquer à votre charité, autant que le Seigneur nous en fera la grâce, quel est « le Scribe instruit de ce qui louche le royaume de Dieu et semblable au père de famille qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes ; » quelles sont encore ces choses nouvelles et ces choses anciennes que produit au grand jour ce scribe instruit ; car c'est par là que s'est terminée la lecture de l'Évangile.
On sait d'abord quels sont ceux que, conformément au style de l'Écriture, les anciens appelaient Scribes ; ce sont ceux qui faisaient profession de connaître la Loi. Tel est le sens que le peuple juif donnait à ce terme. Les scribes ne signifiaient donc point alors, comme aujourd'hui parmi nous, ceux qui écrivent au palais sous l'autorité des juges ou dans les villes pour le public. Gardons-nous de fréquenter inutilement une école, et sachons le sens que l'Écriture attache aux expressions qu'elle emploie ; car autrement en entendant des paroles de l'Écriture prises dans une acception différente de l'acception ordinaire, nous pourrions nous égarer et, pour nous laisser aller à nos pensées habituelles, ne comprendre pas ce qui nous est enseigné. Les 'Scribes donc étaient des hommes qui faisaient profession de connaître la loi, et c'est à eux qu'appartenait le soin de garder les livres, de les expliquer, de les transcrire et de les étudier.
2. C'est à eux que Notre-Seigneur Jésus-Christ reproche d'avoir les clefs du royaume des cieux sans y entrer eux-mêmes et sans y laisser entrer personne ; ce reproche en effet s'adresse aux Pharisiens et aux Scribes, les docteurs de la loi parmi les Juifs. C'est d'eux encore qu'il parle ainsi ailleurs : « Faites ce qu'ils disent ; mais gardez-vous de faire ce qu'ils font ; car ils disent et ne font pas. (Matt. XXIII, 3) » Et pourquoi, ces mots : « Es disent et ne font pas, » sinon parce qu'ils sont du nombre de ceux en qui on voit ce que dit l'Apôtre : « Toi qui prêches de ne point dérober, tu dérobes ; toi qui défends l'adultère, tu commets l'adultère ; toi qui as en horreur les idoles, tu fais des sacrilèges ; toi qui te glorifies de la loi, tu déshonores Dieu par la violation de la loi ; car à cause de vous le nom du Seigneur est blasphémé parmi les nations ? (Rom. II, 21-23) » Il est sûr et évident qu'à cette sorte de docteurs s'appliquent ces paroles du Seigneur. « Ils disent et ne font pas. » Ce sont des Scribes, mais ils ne sont pas réellement instruits en ce qui touche le royaume de Dieu.
Néanmoins, dira quelqu'un d'entre vous, comment un mauvais homme peut-il enseigner une bonne doctrine, puisqu'il est écrit et que le Seigneur dit lui-même : « L'homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur, et du mauvais trésor de son cœur l'homme mauvais tire des choses mauvaises ? Hypocrites, comment pouvez-vous faire de bonnes choses, puisque vous êtes mauvais (Matt. XII, 35, 34) ? » Ici donc il est dit : « Comment pouvez-vous dire de bonnes choses, puisque vous êtes mauvais ? » Et là : « Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de « faire ce qu'ils font ; car ils disent et ne font point. » S'ils disent sans pratiquer, ils sont mauvais ; mais s'ils sont mauvais, ils ne peuvent dire de bonnes choses : comment faire alors ce qu'ils nous enseignent, puisqu'ils ne sauraient nous enseigner rien de bon ?
Voici la solution de cette difficulté ; que votre sainteté s'y rende attentive. Tout ce que l'homme mauvais tire de lui-même est mauvais ; tout ce que l'homme mauvais tire de son cœur est mauvais ; car dans son cœur est son mauvais trésor. D'où vient donc que ces méchants enseignaient le bien ? C'est qu'ils étaient assis sur la chaire de Moïse, et si le Seigneur n'avait dit auparavant : « Ils sont assis sur la chaire de Moïse (Matt. XXIII, 2) ; » jamais il n'aurait commandé d'écouter ces méchants. Ce qu'ils tiraient du mauvais trésor de leur cœur était différent de ce que du haut de la chaire de Moïse ils faisaient entendre comme étant les hérauts du juge. Jamais on n'attribuera à un héraut ce qu'il dit, quand il parle en présence du juge. Autre chose est ce qu'il dit dans sa maison, et autre chose ce qu'il transmet de la part du juge. Bon gré, mal gré, il faut que ce héraut publie la condamnation de son ami même ; et bon gré, mal gré, il publie aussi l’acquittement de son ennemi. Laissez parler son cœur, c'est son ami qu'il acquittera et son ennemi qu'il condamnera. Laissez parler le cœur des Scribes, ils diront : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons (Isaïe, XXII, 13). » Faites parler la chaire de Moïse, elle dira : « Tu ne tueras point, tu ne commettras point d'adultère ; tu ne déroberas point ; tu ne rendras point de faux témoignage ; honore ton père et ta mère ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. (Exod. XX,12-16 ; Lévit. XIX, 16) » frais ce que dit la chaire par la bouche des Scribes, et non ce que dit leur cœur ; et embrassant ainsi les deux pensées exprimées par le Seigneur, tu ne suivras point l'une au détriment de l'autre ; tu comprendras qu'elles s'accordent parfaitement et que s'il est vrai de dire : « L'homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur, et de son mauvais trésor, l'homme mauvais tire des choses mauvaises ; » c'est que le bien qu’enseignaient ces Scribes ne venait pas du mauvais trésor de leur cœur, mais il ne pouvait venir que du trésor de la chaire de Moïse.
4. Tu ne seras donc plus étonné de ces autres paroles du Seigneur : « Chaque arbre se reconnaît à son fruit. Cueille-t-on des raisins sur les a épines et des figues sur les chardons (Luc, VI, 44) ? » Les Scribes et les Pharisiens sont ainsi comparés aux épines et aux chardons ; toutefois « faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font. » Mais, comme Dieu vous l'a fait comprendre par les réflexions précédentes, n'est-ce pas cueillir le raisin sur des épines et la figue sur des chardons ? Quelquefois aussi on voit des branches de vigne s'entrelacer dans une haie d'épines et des grappes suspendues au buisson. Laisseras-tu ce raisin parce que tu le vois au milieu des épines ? Recherche attentivement quelle est la tige de ces épines et tu reconnaîtras ce qui les porte. Suis aussi la tige de la grappe suspendue, et reconnais d'où vient cette grappe. Tu comprendras par là qu'autre chose vient du cœur du Pharisien et autre chose de la chaire de Moïse (Bossuet a emprunté cette ingénieuse comparaison à saint Augustin : Vaines excuses des pécheurs ; 1er ser. pour le Dim. de la pass. Ed. Bar. tom. 2 pag. 355).
5. Mais pourquoi ce triste état des Pharisiens ? C'est qu'ils ont « un voile placé sur leur cœur ; » et ils ne voient pas que « les choses anciennes ont passé et que tout est devenu nouveau (II Cor. V, 17). » Voilà ce qui fait leur malheur et le malheur de quiconque leur ressemble. Pourquoi dire choses anciennes ? C'est qu'on les enseigne depuis longtemps. Et choses nouvelles ? C'est qu’elles sont du royaume de Dieu. L'Apôtre même enseigne comment s'enlève ce voile : « Il s'enlèvera, dit-il, lorsque tu te convertiras au Seigneur. » Mais en ne s'attachant pas au Seigneur, le juif ne dirige point son regard vers le but ; et c'est ainsi que les enfants d'Israël, figurant autrefois ce malheur, ne portaient pas non plus leurs yeux sur le but, en d'autres termes, sur la face de Moïse. L'éclat de cette face symbolisait l'éclat de la vérité ; mais un voile la couvrit, parce que les fils de Jacob ne pouvaient encore en contempler la splendeur.
Cette figure a disparu, selon ces expressions de l'Apôtre : « Ce qui doit disparaître (II Cor. III, 13-16). » Pourquoi disparaît-elle ? Parce qu'à l'arrivée du souverain on fait disparaître ses images. Quand le souverain n'est point là, on regarde son portrait ; est-il présent ? on l'enlève. Avant l'avènement de Jésus-Christ, Notre-Seigneur et notre souverain, on montrait donc ses images ; mais ses images disparaissent et on ne voit plus que lui. Et c'est ainsi que le voile tombe quand on s'attache au Sauveur. À travers le voile on pouvait entendre la voix de Moïse, mais on ne voyait point sa face, Ainsi les Juifs entendent maintenant la voix du Christ dans les Écritures anciennes, mais ils ne voient pas la face de Celui qui leur parle. Veulent ils, encore une fois, faire tomber ce voile ? Qu'ils viennent au Seigneur. Ils ne perdront point les anciennes richesses, il les enfermeront dans leur trésor pour devenir des scribes instruits de qui concerne le royaume de Dieu, et tirant de leur trésor, non ce qui est seulement ancien ou ce qui est seulement nouveau, car alors ils ne ressembleraient point à ce scribe instruit de ce qui touche le royaume de Dieu et tirant de son trésor le nouveau en même temps que l'ancien.
Mais si l'on se contente de dire sans pratiquer, on puise dans la chaire et non dans le trésor de son cœur.
Nous l'attestons devant votre sainteté : ce qui vient de l’ancien Testament s'éclaircit par le Nouveau ; et c'est ainsi qu'on vient au Seigneur pour être débarrassé du voile.

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