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CINQUANTE-NEUVIÈME TRAITÉ
DEPUIS LE PASSAGE OU NOTRE-SEIGNEUR DIT : « EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, LE SERVITEUR N’EST PAS PLUS GRAND QUE SON MAITRE », JUSQU’À CET AUTRE : « MAIS CELUI QUI ME REÇOIT, REÇOIT CELUI QUI M’A ENVOYÉ ». (Chap. XIII, 16-20)
IMITER JÉSUS-CHRIST.
Les paroles du Sauveur, qui vont du v. 16 au v. 20, se résument en celles-ci : Si vous vous rappelez que vous êtes mes disciples, vous suivrez mon exemple, et vous serez bienheureux, car vous serez d’autres moi-même, vous serez les représentants de mon Père.
1. Nous venons d’entendre, dans le saint Évangile, Notre-Seigneur nous parler et nous dire: « En vérité, en vérité, je vous le dis le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’apôtre plus grand que celui qui l’a envoyé. Si vous savez ces choses, vous serez bienheureux quand vous les pratiquerez » . Il parlait ainsi parce qu’il avait lavé les pieds de ses disciples, pour nous enseigner l’humilité et par ses préceptes et par son exemple. Mais, afin de pouvoir, avec l’aide de Dieu, traiter plus longuement ce qui offre plus de difficulté, ne nous attardons pas à ce qui est clair et facile. Ayant donc dit ces paroles, le Seigneur ajouta: « Je ne dis pas cela pour vous tous , je sais ceux que j’ai élus; mais pour que s’accomplisse cette parole de l’Écriture: Celui qui mange le pain avec moi lèvera son talon contre moi », c’est-à-dire, me foulera aux pieds. On voit de qui il parle, et Judas le traître se trouve atteint par ces paroles. Donc il ne l’avait pas élu; puisque dans ces paroles il le distingue de ceux qu’il avait élus. Aussi, en disant: « Vous serez bienheureux quand vous ferez ces choses, je ne le dis pas de vous tous » ; car il y en a un parmi vous qui ne sera pas bienheureux et qui ne fera pas ces choses. « Je sais, moi, ceux que j’ai élus ». Qui sont-ils ? Évidemment ceux qui seront bienheureux en faisant ce que leur a commandé et ce que leur a appris à faire celui qui peut rendre les hommes des bienheureux ? Le traître Judas, dit-il, n’a pas été élu. Que signifie donc ce qu’il dit dans un autre endroit: « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis tous les douze, et cependant l’un de vous est un démon (Jean, VI, 71) ? » Ne serait-ce point parce que Judas avait été élu pour une chose pour laquelle il était nécessaire; mais non pour cette béatitude dont Jésus vient de dire: « Vous serez bienheureux , si vous faites cela ? » Il ne le dit pas de tous ses disciples ; car il sait ceux qu’il a élus pour partager cette béatitude. Il n’était pas de ce nombre, celui qui mangeait son pain, pour lever contre lui son talon. Pour eux, ils mangeaient un pain qui était leur Seigneur; mais lui mangeait le pain de son Seigneur pour se tourner contre lui. Eux mangeaient la vie, et lui sa condamnation; « car », dit l’Apôtre, « celui qui mange ce pain indignement , mange sa condamnation (I Cor. XI, 29). Je vous dis ceci « dès maintenant avant que la chose arrive; afin que lorsqu’elle arrivera, vous reconnaissiez que je suis » ; c’est-à-dire, que je suis celui dont l’Écriture a voulu parler quand elle a dit: « Celui qui mange du pain a avec moi lèvera contre moi son talon ».
2. Ensuite il continue et dit: « En vérité, en vérité, je vous le dis: Quiconque reçoit celui que j’aurai envoyé, me reçoit, et qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé ». Notre-Seigneur a-t-il voulu nous faire comprendre qu’il y a la même distance entre lui et son Père, qui est Dieu, qu’entre celui qu’il envoie et lui-même ? Dieu nous garde de le penser, car ce serait établir je ne sais quels degrés à la manière des Ariens. Les Ariens, en effet, lorsqu’ils entendent ou qu’ils lisent ces paroles de l’Évangile, ont recours, pour établir leur doctrine, à ces degrés, qui leur servent non pas à monter à la vie, mais à se précipiter dans la mort. Aussitôt ils disent Comme il y a une grande distance entre l’apôtre du Fils et le Fils lui-même, quoique le Fils ait dit: « Quiconque reçoit celui que j’ai « envoyé, me reçoit v, cette même distance existe entre le Fils et le Père, quoique le Fils ait dit: « Qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé » . Mais si tu parles ainsi, ô hérétique, tu oublies tes degrés. Si, en effet, à cause de ces paroles de Notre-Seigneur, tu établis la même distance entre le Fils et le Père, qu’entre l’apôtre et le Fils, où placeras-tu le Saint-Esprit ? Il sera donc entre l’apôtre et le Fils, et le Fils sera beaucoup plus éloigné de l’Apôtre que le Père ne l’est du Fils. Peut-être, pour conserver cette distance égale entre le Fils et l’Apôtre et entre le Père et le Fils, diras-tu que le Saint-Esprit est égal au Fils ? Mais c’est ce que tu n’admets point. Où donc le placeras-tu si tu supposes que la distance entre le Père et le Fils est la même qu’entre le Fils et l’Apôtre ? Réprime plutôt ton audace et ta présomption, et ne cherche pas dans ces paroles à prouver que la distance du Père au Fils est la même que celle qui se trouve entre le Fils et l’Apôtre. Écoute plutôt le Fils: voici ce qu’il dit: « Le Père et moi a nous sommes un (Jean, X, 30) ». C’est ainsi que la vérité ne t’a laissé aucun droit de soupçonner qu’il y a de la distance entre le Père et son Fils unique; ainsi Jésus-Christ est la pierre qui a renversé les degrés et brisé les échelles.
3. Mais puisque nous avons réfuté l’erreur des hérétiques, comment, à notre tour, entendrons-nous ces paroles de Notre-Seigneur. « Quiconque reçoit celui que j’aurai envoyé me reçoit; et qui me reçoit, reçoit celui qui a m’a envoyé ? » Si nous voulons dire que ces paroles : « Qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé », ont été prononcées pour montrer que le Père et le Fils sont d’une seule et même nature, il semblera conséquent de conclure de ces autres paroles. « Quiconque reçoit celui « que j’aurai envoyé, me reçoit », que le Fils et l’Apôtre sont de même nature aussi. On pourrait à la vérité le comprendre ainsi sans grand inconvénient; car il est composé de deux substances, ce Géant qui s’est élancé pour parcourir sa carrière (Ps.XVIII, 6). Le Verbe s’est fait chair (Jean, I, 14); c’est-à-dire, Dieu s’est fait homme. Alors il pourrait sembler que Notre-Seigneur a dit: « Quiconque reçoit celui que j’aurai a envoyé, me reçoit » , comme homme ; « mais qui me reçoit » comme Dieu, « reçoit celui qui m’a envoyé ». Or, quand il prononçait ces paroles, Notre-Seigneur n’avait point en vue l’unité de sa nature; mais il recommandait, dans la personne de l’envoyé, l’autorité de celui qui l’envoie. Que chacun donc, en recevant celui qui est envoyé, reconnaisse en lui celui qui l’envoie. Si donc, en Pierre, tu vois Jésus-Christ, dans le disciple tu rencontreras le maître; si tu vois le Père dans le Fils, tu rencontreras dans le Fil: le Père éternel; de cette façon, vous recevez sans aucune erreur dans l’envoyé celui qui l’envoie. Le peu de temps qui nous reste ne me permet pas de traiter, sans l’abréger, ce qui suit dans l’Évangile. Recevez donc, mes très-chers frères, ce que nous vous avons dit comme de saintes brebis reçoivent leur nourriture; si vous trouvez qu’il y en a assez, rassasiez-vous avec profit; si vous trouvez qu’il y en a trop peu, ruminez-le pour donner plus ample satisfaction à vos désirs.


SOIXANTIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « JÉSUS AYANT DIT CES CHOSES, FUT TROUBLÉ EN SON ESPRIT ». (Chap. XIII, 21)
LE TROUBLE DE JÉSUS.
Au moment où Judas allait sortir pour consommer son crime, le Sauveur tomba dans le trouble ; c’était, chez lui, un effet, non de la faiblesse, mais de la volonté ; et ce trouble, il l’éprouva soit par compassion pour le traître, soit afin de nous venir en aide dans les circonstances où notre âme subit le contre-coup des épreuves de la vie.
1. Ce n’est pas une petite difficulté, mes frères, que celle qui se présente dans l’Évangile de Jean, à ces paroles : « Jésus ayant dit ces a choses, fut troublé en son esprit et leur parlant ouvertement, il dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, l’un de vous me trahira ». Ce trouble de Jésus non dans sa chair, mais bien dans son esprit, lui vint-il de ce qu’il allait dire à ses disciples : «L’un de vous me trahira ? » Est-ce que cette pensée se présentait pour la première fois à son esprit, ou bien la chose lui fut-elle seulement alors révélée tout à coup pour la première fois, et fut-il troublé par la nouveauté et la grandeur de ce crime ? Mais n’en parlait-il pas tout à l’heure, lorsqu’il disait : « Celui qui mange du pain avec moi lèvera contre moi son talon ? » N’avait-il pas dit encore: « Et vous êtes purs, mais non pas tous ? » et l’Évangéliste n’ajoutait-il pas: « Car il savait quel était celui qui devait le trahir (Jean, XIV. 18, 10, 11)? » Il l’avait déjà lui-même indiqué en disant : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis tous les douze, et l’un de vous est un démon (Id. VI, 71) » . D’où vient donc « qu’il fut troublé en son esprit », quand il dit ouvertement: En vérité, en vérité, je vous déclare que l’un de vous me trahira ? » N’est-ce pas parce qu’il était sur le point de le faire connaître, pour ne pas le laisser inconnu, mais pour le distinguer des autres, « qu’il fut troublé en son esprit ? » ou bien, comme le traître était sur le point de sortir pour aller quérir les Juifs auxquels il devait livrer le Seigneur, fut-il troublé par la mort qui le menaçait, par le péril si instant qu’il courait et ; par la proximité de la trahison de Judas, dont il avait pénétré le dessein ? Ce qui est dit ici que « Jésus fut troublé dans son esprit », est-ce la même chose que ce qu’il dit ailleurs : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, délivrez-moi de cette heure, mais je suis venu précisément pour cette heure (Jean, XII, 27) »; de la sorte, comme son âme fut troublée à l’approche de l’heure de sa passion, de même, à l’approche de la sortie de Judas, de son retour et de l’accomplissement de son crime si énorme, « Jésus fut troublé en son « esprit ? »
2. Il fut donc troublé, celui qui a le pouvoir de donner sa vie et le pouvoir de la reprendre (Id. X, 18). Une si grande puissance peut-elle tomber dans le trouble ?peut-elle être ébranlée cette pierre inébranlable ? ou plutôt n’est-ce pas notre infirmité qui éprouve en lui de l’émotion ? Évidemment oui : que les serviteurs ne s’imaginent rien d’indigne de leur Seigneur ; mais qu’ils se reconnaissent dans le chef dont ils sont les membres. Celui qui est mort pour nous, s’est troublé lui-même pour nous. Celui qui est mort par un effet de son propre pouvoir, a été troublé par un effet de ce même pouvoir. Celui qui a transfiguré notre corps, tout abject qu’il était, en le rendant conforme à son corps glorieux (Philipp. III, 21), a aussi transfiguré en lui-même les sentiments de notre faiblesse; car son âme était remplie de compassion pour nous. C’est pourquoi, lorsque nous voyons se troubler le grand, le fort, l’inébranlable et l’invincible, ne craignons pas qu’il faiblisse: il ne court pas à sa perte, il nous cherche. C’est nous, dis-je, c’est nous seuls qu’il cherche ainsi. Reconnaissons-nous nous-mêmes dans son trouble, afin que quand nous sommes troublés, nous ne nous laissions pas aller au désespoir. Rien ne console mieux celui qui est troublé malgré lui, que de voir dans le trouble celui qui n’est troublé que parce qu’il le veut.
3. Périssent les raisonnements des philosophes qui assurent que le trouble ne peut tomber dans l’âme du sage. Dieu a rendu insensée la sagesse de ce monde (I Cor. 1, 20). Le Seigneur a connu que les pensées des hommes sont vaines (Ps. XCIII, 11). Que l’âme chrétienne se trouble, non sous l’effort du malheur, mais sous l’impression de la charité. Qu’elle craigne de voir les hommes perdus pour Jésus-Christ ; qu’elle s’attriste lorsque quelqu’un est perdu pour Jésus-Christ; qu’elle désire gagner des hommes à Jésus-Christ; qu’elle se réjouisse lorsque des hommes sont gagnés à Jésus-Christ. Qu’elle craigne pour elle-même de périr à Jésus-Christ; qu’elle s’attriste d’être éloignée de Jésus-Christ: qu’elle désire régner avec Jésus-Christ; qu’elle se réjouisse dans l’espérance de régner avec Jésus-Christ. La crainte et la tristesse, l’amour et la joie, voilà assurément les quatre sources de nos troubles. Que les âmes chrétiennes ne craignent pas de s’y livrer pour de justes raisons, qu’elles n’embrassent pas les erreurs des Stoïciens et autres philosophes semblables. Comme ils prennent pour la vérité leurs vaines imaginations, de même ils prennent l’insensibilité pour la santé de l’âme; ignorant qu’il en est d’elle comme du corps: la maladie d’un membre n’est jamais plus désespérée que lorsqu’il a perdu le sentiment de la douleur.
4: Mais quelqu’un me dira: L’âme chrétienne doit-elle être troublée, même par l’approche de la mort ? Que devient ce que dit l’Apôtre, à savoir qu’il a un grand désir d’être dégagé de son corps et de se trouver avec Jésus-Christ (Philipp. 1, 23), si ce qu’il désire peut le troubler par son approche ? Il est facile de répondre à ceux qui regardent la joie comme une cause de trouble ; car alors on se trouble à l’approche de la mort, uniquement parce qu’on se réjouit de la voir venir. Mais, diront-ils, c’est là une satisfaction et non une joie. Parler ainsi, n’est-ce pas changer le nom de la chose, sans rien changer à la chose elle-même ? Mais ne détournons point les saintes Écritures à notre propre sens: préférons plutôt, Dieu aidant, résoudre cette question d’après ce qu’elles nous disent, et parce qu’il est écrit: « Jésus ayant dit ces choses fut troublé dans son esprit », ne disons pas que c’est la joie qui l’a troublé ; car il nous convaincrait lui-même d’erreur, par ces paroles: « Mon âme a est triste jusqu’à la mort (Matth. XXVI, 38) ». Nous devons comprendre qu’il en fut de même au moment où Judas, étant sur le point de sortir seul pour revenir bientôt après avec ses compagnons de crime, « Jésus fut troublé en son esprit » ,
5. S’il y a des chrétiens pour ne pas se troubler aux approches de la mort, on peut dire qu’ils sont singulièrement fermes; mais sont-ils plus fermes que Jésus-Christ ? qui est-ce qui serait assez insensé pour le dire ? Pourquoi donc a-t-il été troublé lui-même, sinon parce qu’il a voulu, en imitant volontairement leur faiblesse, consoler les faibles qui se trouvent dans son corps, c’est-à-dire dans son Église ? Si quelqu’un des siens se sent encore troublé dans son esprit à l’approche de la mort, il doit donc jeter les yeux sur son Sauveur, ne pas se croire réprouvé en raison de ce trouble, ni se précipiter dans la mort bien plus terrible du désespoir. Quel grand bien ne devons-nous pas attendre et espérer de la participation à sa divinité, puisque son trouble fait notre calme, et sa faiblesse notre force ? Entendons, si nous le voulons, ce passage de notre Évangile en ce sens que Jésus se soit troublé par compassion pour la perte de Judas, ou par la crainte des approches de la mort; mais, sachons-le, il est certain et indubitable qu’il n’a pas été troublé par une défaillance d’âme, mais par un effet de sa puissance; il a été troublé pour nous empêcher de tomber dans le désespoir, quand nous sommes troublés, non en raison de notre puissance, mais par suite de notre faiblesse. Il portait en lui les faiblesses de la chair, qui ont été détruites par sa résurrection. Mais celui qui était tout à la fois homme et Dieu, se trouvait infiniment au-dessus de tous les autres hommes par sa force d’âme. Rien ne l’a donc forcé à se troubler, mais il s’est troublé lui-même. Ceci est marqué expressément pour la circonstance où il ressuscita Lazare; car il est écrit, en cet endroit, qu’il se troubla lui-même (Jean, XI, 33). Par là nous devons comprendre qu’il en est ainsi, même quand l’Écriture n’en dit rien, quoiqu’elle nous rapporte qu’il a été troublé. Selon qu’il le jugeait convenable, et par un effet de sa puissance, il produisait en lui-même tous les sentiments de l’homme, puisque, par un acte de cette même puissance, il s’était revêtu de l’homme tout entier.


SOIXANTE ET UNIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE VOUS DIS QU’UN DE VOUS ME TRAHIRA », JUSQU’À CES AUTRES : « C’EST CELUI À QUI JE DONNERAI DU PAIN TREMPÉ ». (Chap. XIII, 21-26)
JUDAS.
Jésus ayant dit à ses Apôtres : Un d’entre vous, c’est-à-dire, l’un de vous, qui ne partage pas vos sentiments, me trahira, ils se regardèrent tous, et sur un signe de Pierre, Jean le bien-aimé demanda qui était celui-là. — C’est celui à qui je vais donner du pain trempé.— Et le Sauveur en donna à Judas Iscariote.
1. A l’occasion de ce passage de l’Évangile qu’on vient de lire, mes frères, et que nous avons à vous expliquer, nous vous dirons encore quelque chose du traître Judas, que Notre-Seigneur désigna assez clairement en lui donnant le morceau de pain qu’il avait trempé. En vous parlant déjà de lui dans notre précédent discours, nous vous avons dit que, sur le point de le faire connaître, Jésus fut troublé en son esprit ; il agit peut-être ainsi, quoique je n’en aie rien dit, afin de nous montrer par ce trouble qu’il excita en lui qu’il faut souffrir ses faux frères dans le champ du Seigneur, comme on souffre l’ivraie mêlée au bon grain jusqu’au temps de la moisson (Matth. XIII, 29, 30); et quand, pour une cause pressante, l’Église est obligée d’en retrancher quelques-uns de son sein avant ce temps, elle ne le fait point sans en ressentir quelque trouble. C’est ce trouble de ses saints, dont les hérétiques et les schismatiques devaient être la cause, que le Sauveur annonça et figura en lui-même, au moment où Judas, l’homme méchant pardessus tous, était sur le point de sortir et de quitter ouvertement la société du bon grain, au milieu duquel il avait été supporté si longtemps ; Jésus alors fut troublé, non dans sa chair, mais dans son esprit. Les gens de bien, à l’occasion de ces sortes de scandales, sont troublés non par malice, mais par charité : ils craignent qu’en séparant l’ivraie, on arrache aussi quelque épi de bon grain.
2. « Jésus fut donc troublé dans son esprit, et il dit ouvertement : En vérité, en vérité, je vous dis qu’un de vous me trahira.» « Un de vous », quant au nombre, mais non quant au mérite ; par l’apparence, mais non parla vertu; quant à la société extérieure, mais non par les liens de l’esprit; par la réunion des corps, mais non par l’union des coeurs : ce n’est donc pas un homme d’entre vous, mais un homme qui doit sortir d’avec vous. Car, autrement, comment pourrait être vrai ce qu’affirme ici le Seigneur en disant : L’un de vous, si nous devons admettre comme vrai ce que dit dans une de ses épîtres ce même Jean dont nous expliquons l’Évangile « Ils sont sortis d’avec nous, mais ils n’étaient pas d’avec nous; car s’ils eussent été d’avec nous, assurément ils seraient restés avec nous (Jean, 11, 19) ? » Judas n’était donc pas un d’entre eux; car s’il eût été un d’entre eux, il fût resté avec eux. Que signifient donc ces mots : « L’un de vous me trahira », sinon: il en sortira un d’entre vous qui me trahira ? Car l’Évangéliste qui nous dit en son épître : « S’ils eussent été d’avec nous, ils fussent restés avec nous », avait dit auparavant : « Ils a sont sortis d’entre nous », et ainsi est-il vrai qu’ils sont d’avec nous et qu’ils ne sont pas d’avec nous. Dans un sens, « ils sont d’avec nous », et dans un autre, « ils ne sont pas d’avec nous » ; par la participation aux sacrements « ils sont d’avec nous » ; mais par les crimes qui leur sont propres, « ils ne sont pas d’avec nous » .
3. « Les Apôtres se regardaient les uns les a autres, ne sachant de qui il parlait » : ils avaient, sans doute, un tendre amour pour leur Maître ; mais la faiblesse humaine les portait à se soupçonner les uns les autres. Chacun d’eux connaissait sa conscience, mais celle des autres lui était inconnue; et quoique chacun fût certain de lui-même, il était, pour tous les autres, un sui et de doute; tandis que lui-même soupçonnait tous les autres à son tour.
4. Mais l’un d’eux, que Jésus aimait, « reposait sur le sein de Jésus ». Ce que l’Évangéliste a voulu dire par ces mots: « sur le sein », nous est expliqué plus loin; car il y est dit: « sur la poitrine de Jésus ». C’était Jean, c’était celui-là même dont nous expliquons l’Évangile, ainsi qu’il le déclare plus bas (Jean, XXI, 20-24). Voici la coutume de ceux qui nous ont transmis les saintes lettres : lorsque, dans le récit de l’histoire sacrée, ils viennent à parler d’eux-mêmes, ils en parlent comme d’une autre personne ; et s’ils se donnent une place dans la suite de leur récit, ce n’est pas pour parler d’eux-mêmes, mais pour raconter les faits. C’est ainsi qu’agit Matthieu dans la suite de son Évangile. Pour parler de lui-même, il dit: « Jésus vit un publicain du nom de Matthieu, assis à son bureau, et lui dit : « Suis-moi (Matth. IX, 9) ». II ne dit pas: Il me vit et il me dit. Ainsi en a usé le bienheureux Moïse tout ce qu’il raconte de lui-même, il le raconte comme s’il était question d’un autre. Il s’exprime en ces termes : « Le Seigneur dit à Moïse (Exod. VI, 1) ». L’apôtre Paul a fait de même, non dans une histoire qui renferme le récit des événements passés ; mais dans une lettre où cette manière est bien plus inusitée, et en parlant de lui-même, il dit: « Je sais un homme en Jésus-Christ, qui fut ravi, il y a quatorze ans, jusqu’au troisième ciel. (Si ce fut avec son corps, je ne le sais pas, Dieu le sait (II Cor. XII, 2) » . C’est pourquoi, lorsque notre bienheureux Évangéliste, au lieu de dire : J’étais couché sur le sein de Jésus, dit : « Un des disciples était couché » ; loin d’en être surpris, reconnaissons dans sa manière de parler la coutume des écrivains sacrés. La vérité ne perd rien de son exactitude, le fait est raconté tel qu’il est, et par cette façon de l’exprimer on évite toute vanité : l’Apôtre avait à raconter des choses qui étaient fort à son avantage.
5. Mais que signifient ces mots: « Le disciple que Jésus aimait ? » Est-ce qu’il n’aimait pas les autres ? Et même Jean ne nous a-t-il pas dit plus haut, en parlant d’eux « Il les aima jusqu’à la fin (Jean, XIII, 1) ? » Et le Seigneur lui-même ne dit-il pas: a Nul ne peut avoir un « plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jean, XV, 13) ?» Qui est-ce qui pourrait énumérer tous les passages des saintes Écritures où le Seigneur Jésus se montra l’ami non-seulement de ce disciple et de tous ceux qui étaient avec lui, mais encore de tous ceux qu’il devait avoir dans la suite pour membres de son corps et aussi de toute son Église ? Mais, assurément, il y a ici quelque chose de caché, et qui se rapporte au sein sur lequel était couché l’Apôtre qui dit ces paroles. Car le sein signifie ordinairement les choses secrètes; mais nous trouverons ailleurs une occasion plus favorable de parler de ce sujet, et le Seigneur nous fera la grâce de le traiter de façon à vous satisfaire.
6. « Simon Pierre lui fit donc signe et lui dit ». Remarquons cette expression : une chose peut se dire non par des mots, mais seulement par des signes. « Pierre fit signe », dit l’Évangile, « et dit »; ce qui signifie : Il lui dit en faisant signe. En effet, si l’Écriture appelle dit ce qui n’est exprimé que par la pensée, comme en ce passage : « Ils dirent en eux-mêmes (Sages. II, 1) »; à plus forte raison est-ce dire que de faire signe, puisque ce qui est conçu dans le cœur s’exprime au dehors par des signes. Qu’est-ce donc que Pierre dit par ces signes ? Il ne dit rien autre chose que ceci : « Quel est celui dont il parle ?» Telles furent les paroles que Pierre adressa à Jean par ces signes ; car il se fit comprendre non par le son de la voix, mais par quelque mouvement du corps. « Celui donc qui reposait sur la poitrine de Jésus », sur ce sein qui était le sanctuaire de la sagesse, « lui dit : Seigneur, qui est-ce ? Jésus répondit : C’est celui à qui je donnerai un morceau de pain trempé; et, ayant trempé du pain, il 1e donna à Judas Iscariote, fils de Simon. Et après qu’il eut pris ce pain, Satan entra en lui ». Le traître est déclaré, les ténèbres où il se cachait sont dissipées : ce qu’il reçut était bon; mais il le reçut pour son malheur, parce que, étant mauvais, il reçut mal le bien qui lui était donné. Mais il y a beaucoup de choses à dire sur ce pain trempé et donné à ce fourbe, et sur ce qui suit : pour le faire, il nous faut plus de temps qu’il ne nous en reste à la fin de ce discours.


SOIXANTE-DEUXIÈME TRAITÉ.
DEPUIS LE PASSAGE OU IL EST ÉCRIT : « ET AYANT TREMPÉ DU PAIN, IL LE DONNA À JUDAS », JUSQU’À CET AUTRE : « MAINTENANT LE FILS DE L’HOMME A ÉTÉ GLORIFIÉ ». (Ch. XIII, 26-34)
JUDAS POSSÉDÉ DU DÉMON.
Suivant qu’on y apporte de bonnes dispositions ou de mauvaises, ce qu’on reçoit produit le bien ou le mal : aussi, à peine Judas eut-il reçu, de la main du Sauveur, le pain trempé, que Satan s’empara définitivement de lui, et que, sur une parole de Jésus, il sortit du cénacle pour aller le livrer à ses ennemis.
 
1. Je le sais, mes très-chers, plusieurs seront émus, les bons pour s’y éclairer, les impies pour s’en moquer, de ce que Notre-Seigneur ayant donné du pain trempé à celui qui devait le trahir, Satan entra aussitôt en lui. En effet, il est écrit: « Et quand il eut trempé du pain, il le donna à Judas, fils de Simon Iscariote, et après qu’il eut pris ce morceau de pain, Satan entra en lui ». Or, diront les uns et les autres, le pain de Jésus-Christ venant de sa table et donné à Judas, pouvait-il produire cet effet, qu’aussitôt après qu’il fut pris, Satan entra dans le coeur de ce disciple ? A cela nous répondons: Voilà une leçon bien capable de nous apprendre avec quel soin nous devons éviter de recevoir les bonnes choses dans des dispositions mauvaises. Car il importe beaucoup de savoir, non ce qu’est la chose qu’on reçoit, mais ce qu’est celui qui la reçoit; non pas quelle est la chose donnée, mais quel est celui à qui elle est donnée; car les bonnes choses nuisent, et les mauvaises sont utiles, selon les dispositions de ceux à qui elles sont données, « C’est le péché », dit l’Apôtre, « qui pour faire paraître sa corruption, m’a donné la mort par une chose qui était bonne (Rom. VII, 13) ». Voilà un mal produit par un bien, parce que ce bien est reçu avec des dispositions mauvaises. Le même apôtre dit encore : « De peur que la grandeur de mes révélations ; ne me donne de l’orgueil, un aiguillon a été mis dans ma chair, instrument de Satan, pour me donner comme des soufflets. C’est pourquoi j’ai prié trois fois le Seigneur de l’éloigner de moi, et il m’a dit : Ma grâce te suffit, car la force se « perfectionne dans la faiblesse (II Cor. XII, 7-9) ». Voilà un mal qui produit un bien, parce que le mal est reçu avec de bonnes dispositions. Pourquoi nous étonner si le pain de Jésus-Christ, donné à Judas, a livré ce dernier au diable; quand, d’un autre côté, nous voyons l’ange du diable donné à saint Paul, servir à le perfectionner en Jésus-Christ ? Ainsi, le bien devient nuisible au méchant, et le mal profite au bon. Rappelez-vous pourquoi il a été écrit : « Quiconque aura mangé le pain ou bu le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur (II Cor. XI, 27) ». Quand il écrivait ces mots, l’Apôtre voulait parler de ceux qui recevaient le corps du Seigneur comme toute autre nourriture, avec négligence et sans discernement. Si donc l’Apôtre blâme celui qui n’apprécie pas le corps du Seigneur, c’est-à-dire qui ne le distingue pas des autres aliments, quelle condamnation mérite celui qui, en feignant d’être son ami, s’approche en ennemi de sa table ? Si le blâme atteint la négligence de celui qui prend part au festin, de quel châtiment sera frappé celui qui vend son hôte ? Mais que signifiait ce pain donné au traître ? Il était la marque de la grâce, à laquelle Judas répondait par l’ingratitude.
2. Quand ce traître eut pris le pain, Satan entra en lui, afin de posséder en entier celui qui s’était déjà livré à lui, et en qui il était déjà entré pour le tromper. Car, on ne peut en douter, le démon était en lui quand il alla trouver les Juifs, et qu’il convint du prix pour lequel il livrerait le Seigneur. L’évangéliste Luc le témoigne ouvertement par ces paroles : « Satan entra en Judas, qui était surnommé Iscariote, l’un des douze, et il s’en alla, et il parla aux Princes des prêtres (Luc, XXII, 3, 4) ». Par là il paraît bien que Satan était entré dans Judas. Il y était donc d’abord entré, en faisant naître dans son coeur la pensée de livrer Jésus, et Judas était dans cette disposition quand il vint pour faire la cène. Après qu’il eut pris le morceau de pain, Satan entra en lui, non comme chez un étranger, pour le tenter, mais pour se mettre en possession de lui comme de son bien propre.
3. Toutefois il ne faut pas croire, comme font quelques-uns qui lisent avec trop peu d’attention, que Judas reçut à ce moment le corps de Jésus-Christ. Il faut comprendre que déjà Notre-Seigneur avait distribué le sacre. ment de son corps et de son sang à tous ses Apôtres, et que Judas était avec eux (Ibid. 19-21). Ainsi le rapporte très-clairement Luc, et ensuite on en vint à ce que Jean raconte. Le Seigneur trempa un morceau de pain, et, en le donnant à Judas, il fit connaître celui qui devait le trahir; peut-être, par ce pain ainsi trempé, voulait-il en montrer la fourberie ? Car tout ce qu’on trempe, on ne le lave pas, et parfois il suffit de tremper un objet pour lui faire perdre son éclat. Si cette action, qui consistait à tremper ce pain. signifiait quelque chose de bon, Judas lut avec justice puni de son ingratitude pour ce nouveau bienfait.
4. Cependant, si Judas était possédé non du Seigneur, mais du diable, depuis que le morceau de pain entra dans son corps et l’ennemi dans son âme, il était encore libre de faire et de ne pas faire le grand mal qu’il avait conçu dans son coeur,et dont il avait formé le damnable dessein. C’est pourquoi, lorsque Notre-Seigneur, le pain vivant, eut donné du pain à ce mort, et fait connaître par là celui qui devait livrer le pain véritable, il lui dit : « Ce que tu fais, fais-le au plus tôt ». Non pas qu’il lui fît un commandement de son crime, mais il pré. dit à Judas son mal, et à nous notre bien. Car pouvait-il y avoir rien de plus funeste pour Judas et de plus utile pour nous que la tradition de Jésus livré à ses ennemis, de Jésus livré par le traître pour sa propre condamnation, livré pour nous, Judas excepté ? « Ce que tu fais, fais-le au plus tôt ». O parole d’un homme impatient d’endurer les souffrances qu’il a acceptées ! ô parole qui ne demande pas le châtiment du traître, mais qui montre le prix de la rédemption ! Il dit : « Ce que tu fais, fais-le promptement », non pour en arriver plus vite à punir le perfide, mais pour hâter le salut des fidèles. Car il a été livré à cause de nos péchés (Rom, IV, 25); il a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle (Ephés. V, 25). Ce qui a fait dire à l’Apôtre, en parlant de lui-même : « Il m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi (Galat. II, 20) ». Si donc Jésus-Christ ne s’était livré lui-même, personne n’aurait pu le livrer. Que revient-il à Judas, sinon son péché ? Car, en livrant Jésus-Christ, il ne pensait pas à notre salut, pour lequel Jésus-Christ se livrait lui-même; il ne songeait qu’au gain de son argent, et il a trouvé la perte de son âme. Il a reçu la récompense qu’il avait désirée; mais sans l’avoir désiré, il a reçu aussi le châtiment qu’il méritait. Judas a livré Jésus-Christ, et Jésus-Christ s’est livré lui-même. Le premier ne travaillait qu’à l’affaire de son marché, Jésus travaillait à notre rachat: « Ce que tu fais, fais-le au plus tôt » ; non parce que tu le peux, mais parce que celui qui peut tout, le désire.
5. « Or, aucun de ceux qui étaient à table ne savait pourquoi il lui dit cela ; et comme Judas avait la bourse, quelques-uns pensaient que Jésus lui disait : « Achète ce qui nous est nécessaire, pour le jour de la fête, ou donne quelque chose aux pauvres ». Le Seigneur avait donc une bourse, et il conservait ce que lui offraient les fidèles, pour subvenir aux besoins de ceux qui le suivaient et des autres indigents. Ce sont les premiers vestiges des biens ecclésiastiques; et par là nous devons comprendre qu’en recommandant de ne pas s’inquiéter du lendemain (Matth. VI, 34), Notre-Seigneur a voulu non pas défendre à ses fidèles de se réserver de l’argent, mais seulement leur apprendre à ne pas le servir par amour de l’argent, et à ne pas abandonner la justice par la crainte d’en manquer. L’Apôtre usait de cette prévoyance permise, car il disait : « Si quelque fidèle a des veuves, qu’il leur donne ce qui leur est nécessaire, afin que l’Église n’en soit pas grevée, et qu’elle puisse suffire à celles qui sont vraiment veuves (I Tim. V, 16) ».
6. « Judas ayant donc reçu ce morceau de pain, sortit aussitôt, et il était nuit ». Et celui qui sortit était lui-même la nuit. « Lors donc que fut sorti celui qui était la nuit, Jésus dit : Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié ». Le jour, alors adressa la parole au jour, c’est-à-dire Jésus-Christ parla à ses disciples, afin qu’ils l’écoutassent et le suivissent avec amour. Et la nuit apprit à la nuit à le connaître (Ps. XVIII, 3), c’est-à-dire Judas parla aux Juifs infidèles, afin qu’ils vinssent à lui et le poursuivissent pour s’en saisir. Mais le discours que le Seigneur adressa à ses fidèles, avant d’être pris par ces impies, demande un auditeur plus attentif; c’est pourquoi il vaut mieux en renvoyer à une autre fois l’explication que le traiter précipitamment.

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