CENT DIX-HUITIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « APRÈS AVOIR CRUCIFIÉ JÉSUS, LES SOLDATS PRIRENT SES VÊTEMENTS ». (Chap. XIX, 23, 24)
LES VÊTEMENTS DU SAUVEUR.
Malgré la discordance apparente des évangélistes, tous s'accordent à dire que les soldats firent quatre parts des vêtements de Jésus, et qu'ils jetèrent les sorts pour savoir à laquelle échéerait la robe sans couture. Les quatre parts symbolisent les quatre parties du monde, comme la robe sans couture représente leur mutuelle union : les sorts figurent la grâce, et les soldats eux-mêmes ont, en dépit de leur malice, un sens caché, de même que la croix, malgré son ignominie, a le sien propre.
1. Expliquons maintenant, avec l'aide de Dieu, ce qui s'est passé auprès de la croix du Sauveur pendant qu'il y était attaché.« Après avoir crucifié Jésus, les soldats prirent ses vêtements et ils en firent quatre parts, une pour chaque soldat ; ils prirent aussi sa tunique. Or, sa tunique était sans couture, et d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas. Ils se dirent donc les uns aux autres : Ne la coupons point, mais tirons au sort à qui elle appartiendra ; afin que cette prophétie de l'Écriture fût accomplie : Ils ont partagé entre eux mes vêtements et tiré ma robe au sort ». Ce que les Juifs ont voulu est arrivé; sans doute, ils n'ont pas eux-mêmes crucifié Jésus, ce sont les soldats qui obéissaient à Pilate, et Pilate l'a condamné à mort; néanmoins, si nous nous rappelons la vivacité de leurs désirs, les embûches qu'ils ont tendues au Sauveur, tous les mouvements auxquels ils se sont livrés, la trahison de Judas, les cris séditieux qu'ils ont proférés pour extorquer sa condamnation, nous le verrons sans pouvoir en douter ; les Juifs ont été les principaux auteurs de la mise de Jésus en croix.
2. Quant au partage et au tirage au sort de ses vêtements, il ne faut point en parler comme par manière d'acquit. Quoique les quatre Évangélistes aient fait mention de ce fait, Jean est de tous celui qui en a donné le plus de détails ; le récit des trois autres est obscur ; celui de Jean est nettement précis. Voici ce qu'en dit Matthieu : « Après qu'ils l'eurent crucifié, ils partagèrent ses vêtements, les tirant au sort (Matth. XXVII, 35) ». Marc dit à son tour : « Et après l'avoir crucifié, ils partagèrent ses habits, les tirant au sort, afin de savoir ce que chacun aurait pour sa part (Marc, XV, 34) ». Selon l'évangéliste Luc : « Ils partagèrent ses vêtements et les tirèrent au sort (Luc, XXIII, 34) ». Mais Jean nous raconte combien de parts ils firent avec les vêlements de Jésus; ils en firent quatre pour les donner ensuite à chacun d'eux ; de là on peut conclure qu'il y avait quatre soldats pour accomplir la sentence du gouverneur et crucifier Jésus. Car cet Évangéliste dit clairement : « Après avoir crucifié Jésus, les soldats prirent ses vêtements et en firent quatre parts, une pour chaque soldat, et aussi la tunique ». Il faut sous-entendre Ils prirent, en sorte que voici le sens de la phrase : Ils prirent ses vêtements, en firent quatre parts, une pour chaque soldat ; ils prirent aussi sa tunique. Nous le voyons d'après ces paroles: Ils ne tirèrent pas au sort les autres vêtements. Quant à la tunique qu'ils avaient prise avec les autres vêtements, ils se la partagèrent, mais d'une manière différente. Jean nous explique, en continuant, quel moyen ils employèrent pour cela : « Or, la tunique était sans couture et d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas ». Il nous fait ensuite connaître le motif pour lequel ils la tirèrent au sort. « Ils se dirent donc les uns aux autres : Ne la coupons pas, mais tirons au sort à qui elle appartiendra ». Par conséquent, ils eurent tous quatre une part égale dans les autres vêtements, et il leur fut inutile de les tirer au sort: pour la tunique, ils ne purent la partager, à moins de la couper en morceaux; mais à quoi auraient pu leur servir de pareils lambeaux ? Afin de ne pas la morceler ainsi inutilement, ils préférèrent l'attribuer par le sort à l'un d'entre eux. Avec ce récit de l'Évangile concorde parfaitement le témoignage d'un Prophète, cité immédiatement après par Jean lui-même : « Afin », dit-il, « que cette parole de l'Écriture fût accomplie: Ils ont partagé entre eux mes vêtements et tiré ma robe au sort ». Le Prophète ne dit pas qu'ils ont tiré au sort, mais qu'ils se sont partagé ; il ne dit pas non plus qu'ils se sont partagé les autres vêtements sans les tirer au sort; il ne fait aucune allusion au tirage au sort pour les autres vêtements ; mais il ajoute : « Et ils ont tiré ma robe au sort »; ces paroles ont trait à la tunique qui restait seule à partager. Je dirai à cet égard ce que Dieu m'inspirera; mais, auparavant, je trancherai la difficulté qui pourrait surgir de la discordance apparente des Évangélistes entre eux, et je ferai voir clairement que le récit de Jean n'est contredit par celui d'aucun des trois autres.
3. Par ces paroles: « Après l'avoir crucifié, ils partagèrent ses vêtements en les tirant au sort », Matthieu a voulu faire entendre que la tunique sur laquelle ils ont jeté le sort a été partagée en même temps que tous les autres vêtements, parce qu'en partageant tous ces vêtements au nombre desquels elle se trouvait, ils l'ont tirée au sort. Luc tient un langage analogue : « En partageant ses vêtements, ils jetèrent les sorts ». En faisant leurs partages, ils en vinrent à la tunique sur laquelle ils jetèrent les sorts, afin de compléter entièrement le partage de tous ses vêtements. Quelle différence y a-t-il entre ces paroles de Luc: « En partageant ils jetèrent les sorts », et ces autres de Matthieu : « Ils partagèrent en jetant le sort ? » Une seule, la voici. En disant « les sorts », Luc emploie le pluriel au lieu du singulier. L'emploi de ce mot n'est pas insolite dans les Écritures; néanmoins, quelques exemplaires portent : « Le sort », au lieu de: «des sorts ». Marc seul paraît donc avoir donné lieu à une petite difficulté, en s'exprimant ainsi : « Et jetant le sort sur eux, afin de savoir ce que chacun aurait pour sa part », il semble dire que le sort a été jeté, non pas seulement sur la tunique, mais encore sur tous les autres vêtements. Mais ici encore, à force de concision, le récit devient obscur, car voici ses paroles : « En jetant le sort sur eux »; c'était dire, en d'autres termes : En jetant le sort pendant qu'ils partageaient les vêtements; c'est ce qui eut lieu. En effet, le partage de tous les vêtements du Sauveur n'aurait pas été complet si le sort n'avait pas désigné celui à qui échéerait aussi la tunique; c'était le seul moyen de mettre un terme aux chicanes des partageurs, ou plutôt de les empêcher d'éclater. « Afin que chacun sût ce qu'il devait avoir pour sa part »; ces paroles se rapportent au sort qui fut jeté, et non à tous les vêtements qui furent partagés. Ils jetèrent le sort, afin de savoir qui aurait la tunique. Parce que l'Évangéliste a omis de dire ce qu'était cette tunique, comment elle s'était trouvée en surplus après le partage égal des autres vêtements ; parce qu'il avait omis de dire qu'on la tirait au sort pour ne pas la déchirer, il a ajouté à dessein cette observation : « Afin que chacun sût ce qu'il devait avoir », c'est-à-dire, qui aurait cette tunique. De cette façon, telle aurait été sa pensée : Ils partagèrent ses vêtements en jetant le sort sur eux, afin de savoir auquel des quatre échéerait cette tunique qui se trouvait de reste, après partage égal.
4. Quelqu'un me demandera peut-être ce que signifient le partage des vêtements de Jésus en quatre lots et la mise des sorts sur sa tunique. La division en quatre parts des vêtements de Notre-Seigneur Jésus-Christ était la figure de celle de l'Église, qui se trouve disséminée dans les quatre parties du monde et partagée également, c'est-à-dire équitablement entre toutes ces parties. C'est pourquoi il est dit ailleurs que Dieu enverra ses anges pour réunir ses élus des quatre vents (Matth. XXIV, 31). Que signifient ces quatre vents, sinon l'Orient, l'Occident, l'Aquilon et le Midi ? Et cette tunique tirée au sort représente l'ensemble de toutes ces parties de l'Église, unies les unes aux autres par les liens de la charité. Pour parler de la charité, l'Apôtre s'exprime en ces termes: « Je vous montrerai une voie beaucoup plus excellente encore (I Cor. XII, 31) ». Il dit en un autre endroit : « Et connaître l'amour de Jésus-Christ envers nous, qui surpasse toute connaissance (Ephés. III, 19)» ; ailleurs encore « Mais surtout avec la charité, qui est le lien de la perfection (Coloss. III, 14) ». Si la charité a une voie plus excellente encore, si elle surpasse la science, si elle est commandée par-dessus toutes choses, il n'est pas étonnant que la tunique qui en était la figure ait été d'un seul tissu, depuis le haut jusqu'en bas. Elle était sans couture, pour qu'on ne pût jamais la découdre; elle est échue à un seul des quatre soldats, parce que de tous les chrétiens elle ne fait qu'un coeur et qu'une âme. Ainsi en a-t-il été pour les Apôtres: ils étaient au nombre de douze, c'est-à-dire de trois fois quatre. Lorsque le Sauveur les interrogea, Pierre fut seul pour répondre : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant »; et le Christ lui dit : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux (Matth. XVI, 15, 16, 19) », comme s'il donnait à Pierre seul le pouvoir de lier et de délier; cependant il avait parlé au nom de tous, et s'il avait reçu ce pouvoir, c'était comme représentant du collège apostolique, et tous l'avaient reçu comme lui. Seul, il représentait tous les autres, parce que tous ne faisaient qu'un. Aussi, après avoir dit qu' « elle était d'un seul tissu depuis le haut », Jean a-t-il ajouté: « jusqu'en bas ». Si nous nous reportons à ce que figurait cette tunique, nous verrons que quiconque appartient au tout, en fait partie; de ce tout, comme l'indique le grec, l'Église catholique tire son nom. Que représente le sort, si ce n'est la grâce divine ? Le sort fut chose agréable à tous, parce que la tunique échut à tous dans la personne d'un seul; de la même manière la grâce de Dieu se répand sur tous, parce qu'elle se répand sur l'ensemble; de plus, quand on jette le sort, ce qui décide le succès, ce n'est ni la personne ni le mérite de l'un ou de l'autre, c'est le secret jugement de Dieu.
5. De ce que ce partage a été fait par des méchants, c'est-à-dire par des gens qui, au lieu de suivre le Christ, l'ont poursuivi, personne n'est en droit de conclure que leur conduite n'a rien pu figurer de bon. Que dirons-nous, en effet, de la croix elle-même, qui a été certainement préparée et attachée à la personne du Christ par des ennemis et des impies ? Néanmoins, c'est avec raison qu'on voit en elle, suivant l'expression de l'Apôtre, quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur (Ephés. III, 18) ». Sa largeur se trouve dans le bois transversal destiné à tenir étendus les bras du crucifié : elle représente l'étendue de la charité qui opère les bonnes oeuvres. Sa longueur va depuis le bois transversal jusqu'à terre: le dos et les pieds du Sauveur y sont attachés ; elle est l'emblème de la persévérance pendant le temps, jusqu'à l'éternité. Sa hauteur consiste dans le sommet qui dépasse le bois transversal; elle signifie le but céleste auquel se rapportent toutes nos actions; car tout ce qui se fait en longueur et en largeur, selon la règle du bien et avec persévérance, doit se faire en vue de la hauteur des récompenses divines. Sa profondeur se rencontre dans cette partie qui s'enfonce en terre ; elle est cachée, on ne la voit pas en cet endroit: c'est de là qu'elle sort néanmoins pour s'élever et apparaître aux regards; ainsi, toutes nos bonnes oeuvres sortent des profondeurs de la grâce divine, qu'on ne peut ni comprendre ni juger. Et quand la croix du Christ n'aurait d'autre signification que celle que lui attribue l'Apôtre : « Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés (Galat. V, 21) », de quel bien elle serait encore l'emblème ! Un esprit bon luttant contre la chair est seul capable d'agir de la sorte, bien que ce soit l'ennemi, l'esprit mauvais, qui a préparé cette croix au Sauveur. Enfin, quel est le signe du Christ ? Tous le savent, c'est sa croix. Sans ce signe, il est impossible d'accomplir n'importe quelle cérémonie sacrée; il faut le faire et sur le front des croyants, et sur l'eau même qui doit servir à les régénérer, et sur l'huile mêlée de baume dont on les oint, et sur le sacrifice qui leur sert de nourriture. Peut-on dire que les actions des méchants ne signifient rien de bon, quand, dans la célébration des sacrements, tout le bien qu'ils nous procurent nous vient par le signe de la croix du Christ, faite de la main même des mécréants ? Mais arrêtons-nous ici; un autre jour, avec la grâce de Dieu, nous expliquerons ce qui suit.
CENT DIX-NEUVIÈME TRAITÉ.
SUR LES PAROLES SUIVANTES : « ET LES SOLDATS FIRENT AINSI », JUSQU'A CES AUTRES : « ET, AYANT INCLINÉ LA TÊTE, IL RENDIT L'ESPRIT ». (Chap. XIX, 24-30)
LES DERNIERS MOMENTS DE JÉSUS.
Après le partage de ses vêtements, Jésus légua sa Mère à l'apôtre Jean, pour donner aux enfants un exemple de piété filiale, et Jean la reçut pour en prendre soin. Puis le Sauveur se plaignit de la soif, et on lui tendit, au bout d'un roseau, une éponge imbibée de fiel, de vinaigre et d'hysope. Le roseau était l'emblème de l'Écriture; le fiel et le vinaigre, de la méchanceté des Juifs ; l'hysope, de l'humilité du Christ. A peine Jésus en eut-il goûté, qu'il mourut.
1. L'évangéliste Jean nous raconte ce qui se passa aux pieds de la croix du Sauveur, après que ses vêtements eurent été partagés, même par la voie du sort; voyons son récit : « Les soldats firent ainsi. Or, la Mère de Jésus et la soeur de sa Mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie-Madeleine, étaient debout près de sa croix. Jésus donc, voyant sa Mère et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : Femme, voilà ton fils. Après, il dit au disciple : Fils, voilà ta mère. Et depuis cette heure-là, le disciple la reçut chez lui ». Voilà bien l'heure dont Jésus parlait, quand, au moment de changer l'eau en vin, il disait à sa Mère : « Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi ? mon heure n'est point encore venue (Jean, II, 4) ». Il prédisait cette heure qui n'était pas encore venue, cette heure où, sur le point de mourir, il devait reconnaître celle qui lui avait donné la vie du corps. Alors il se préparait à faire une oeuvre divine; aussi semblait-il lie pas connaître la Mère, non de sa divinité, mais de son humanité, et la repoussait-il. Maintenant, il souffre dans son corps, et dans les sentiments d'une humaine affection, il recommande celle dans le sein de laquelle il s'est fait homme. Alors, il connaissait Marie en vertu de sa puissance, puisqu'il l'avait créée; maintenant, Celui que Marie a mis au monde est attaché à la croix.
2. Nous trouvons ici un sujet d'instruction. Le Sauveur fait lui-même ce qu'il nous enseigne; précepteur plein de bonté, il apprend à ses disciples, par son exemple, tout le soin que des enfants pieux doivent prendre des auteurs de leurs jours. Le bois auquel se trouvaient cloués ses membres mourants était comme une chaire où notre Maître se faisait entendre et nous donnait ses leçons. C'était à cette source de saine doctrine que l'apôtre Paul avait puisé, quand il disait : « Si quelqu'un n'a pas soin des siens, et surtout de ceux de sa maison, il a renoncé à la foi et il est pire qu'un infidèle (I Tim. V, 8) ». Y a-t-il des personnes plus proches les unes des autres que les parents ne le sont de leurs enfants, ou les enfants de leurs parents ? Le maître à l'école de qui se forment les saints, nous donnait donc en lui-même l'exemple pour confirmer un de ses plus précieux commandements ; car s'il pourvoyait à l'avenir de Marie en lui donnant un autre fils qui tiendrait sa place, il n'agissait pas comme Dieu à l'égard d'une servante créée et gouvernée par lui, mais comme homme à l'égard d'une Mère qui lui avait donné le jour et qu'il laissait en cette vie. Pourquoi a-t-il agi de la sorte ? Ce qui suit nous l'apprend; car, parlant de lui-même, l'Évangéliste ajoute : « Et, depuis ce moment, le disciple la reçut chez lui ». D'ordinaire, Jean ne se désigne pas autrement qu'en disant que Jésus l'aimait ; le Sauveur affectionnait tous ses disciples, mais il chérissait davantage encore celui-ci; il était même si familier avec lui qu'à la Cène il lui permit de s'appuyer sur sa poitrine (9 Jean, XIII, 23) ; c'était sans doute pour l'aider à imprimer sur l'Évangile qu'il devait prêcher en son nom, le sceau de sa divine excellence.
3. Mais en quel chez lui Jean reçut-il la Mère du Sauveur ? Il était certainement du nombre de ceux qui lui avaient dit : « Voilà que nous avons tout abandonné pour vous suivre », et, comme les autres, il avait entendu cette réponse : Quiconque aura abandonné tout cela à cause de moi, recevra le centuple en cette vie (Matth. XIX, 27, 29). Ce disciple avait donc reçu le centuple de ce qu'il avait quitté ; c'était assez pour y recevoir la Mère de Celui qui lui en avait fait don. Mais, au moment où le bienheureux Jean avait reçu ce centuple, il faisait partie d'une société où nul ne possédait rien en propre, et où toutes choses étaient mises en commun, suivant ce qui est écrit dans les Actes des Apôtres ; car les disciples de Jésus étaient comme n'ayant rien et possédant tout (II Cor. VI, 10). Comment donc le disciple et le serviteur a-t-il reçu la Mère de son Maître et Seigneur chez lui, puisque personne parmi les Apôtres ne s'attribuait rien en propre ? Nous lisons un peu plus loin dans le même livre : « Tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient et apportaient le prix de ce qui était vendu, et ils le déposaient aux pieds des Apôtres, et on le distribuait à chacun selon qu'il en avait besoin (Act. IV, 32-35) ». Ces paroles signifient-elles qu'on le distribua à ce disciple d'après ses besoins, en lui tenant compte de la présence, chez lui, de la bienheureuse Marie, comme si elle était sa mère ? Par conséquent, devons-nous entendre ces mots : « Et à partir de ce moment, le disciple la reçut chez lui », en ce sens qu'il devait prendre soin de tout ce qui serait nécessaire à Marie ? Il la reçut donc chez lui, c'est-à-dire, non dans ses propriétés, puisqu'il n'en possédait aucune en propre, mais dans ses attributions ; car il devait en prendre soin, par suite de l'obligation qu'il avait personnellement acceptée.
4. L'Évangéliste ajoute : « Ensuite Jésus, sachant que tout était consommé, afin que l'Écriture fût accomplie, dit : J'ai soif. Un vase plein de vinaigre était là. Et les soldats lui présentèrent à la bouche une éponge pleine de vinaigre, qu'ils avaient attachée à un bâton d'hysope. Lors donc que Jésus eut pris le vinaigre, il dit: Tout est consommé. Et ayant incliné la tête, il rendit l'esprit ». Qui est-ce qui agit comme il le veut, de la même manière que cet homme a souffert comme il l'a voulu ? Mais cet homme était le Médiateur entre Dieu et les hommes; c'est à lui que s'applique cette prédiction des livres saints : C'est un homme, et qui est-ce qui le reconnaîtra ? En effet, les hommes qui servaient d'instruments pour le faire mourir n'apercevaient point sa divinité à travers le voile de son humanité. Comme homme, il se laissait voir, mais il ne se laissait point reconnaître comme Dieu. Celui qui endurait toutes ces souffrances, c'était l'homme qu'on voyait. Celui qui en réglait l'ordre et la nature, c'était ce Dieu qui se cachait. Il vit donc que tout ce qui devait avoir lieu avant qu'il prit le vinaigre et rendît l'esprit, était consommé; il voulut aussi accomplir ce qu'avait dit l'Écriture : « Et dans ma soif, ils m'ont abreuvé de vinaigre (Ps. LXVIII, 22) ». Il dit donc : « J'ai soif », ou, en d'autres termes : Vous m'avez donné ce vinaigre; c'est trop peu : donnez-moi ce que vous êtes. Les Juifs, en effet, étaient du véritable vinaigre; les Patriarches et les Prophètes étaient du vin. Mais eux avaient dégénéré; ils étaient remplis de l'iniquité de ce monde comme de la surabondance d'un vase qui déborde, et leur cœur, pareil à une éponge, recélait la duplicité méchante dans ses profonds et tortueux recoins. L'hysope à laquelle ils avaient attaché l'éponge pleine de vinaigre, est une plante de très-médiocre grandeur et qui purge le corps humain; elle est le parfait emblème de l'humilité du Christ; ils l'enveloppèrent avec l'éponge, et ils crurent avoir réussi à circonvenir Jésus. Voilà pourquoi le Psalmiste a dit « Arrosez-moi avec l'hysope, et je serai purifié (Id. L, 8) ». De fait, l'humilité du Christ nous purifie, car s'il ne s'était point humilié lui-même en se faisant obéissant jusqu'à la mort de la croix (Philipp. II, 8), son sang n'aurait certainement pas été répandu pour la rémission de nos péchés, c'est-à-dire pour notre purification.
5. Ne soyons point surpris de ce qu'on a pu approcher une éponge des lèvres d'un homme élevé sur la croix à une certaine hauteur au-dessus de terre ; Jean n'en a pas fait mention, mais les autres Évangélistes l'ont raconté : c'est à l'aide d'un roseau (Matth. XXVIII, 48 ; Marc, XV, 36) qu'on a pu faire parvenir dans une éponge, jusqu'au sommet de la croix, un pareil breuvage. Ce roseau était l'emblème de l'Écriture, qui se trouvait accomplie par ce fait. Comme tout ce que profère la langue porte le nom de langue grecque, de langue latine ou de toute autre, qui laisse échapper des sons qui ont un sens; de même, on peut donner le nom de roseau à toute écriture formée au moyen de roseau. Suivant la manière la plus ordinaire de s'exprimer, on appelle langue les sons pourvus de sens qu'émet la voix humaine; il n'est guère d'usage de désigner l'Écriture parle nom de roseau: aussi cette façon de parler n'est-elle que l'indice plus certain d'un grand mystère. Un peuple impie se livrait à ces voies de fait; plein de miséricorde, le Christ les supportait. Celui qui agissait ne savait ce qu'il faisait; mais celui qui souffrait n'ignorait ni ce qui avait lieu, ni la cause pour laquelle ces événements se passaient: je dirai plus, il tirait le bien du mal que faisaient ses bourreaux.
6. « Lors donc que Jésus eut pris le vinaigre, il dit: Tout est consommé ». Quoi ? ce que les Prophètes avaient annoncé si longtemps d'avance. Rien ne restait plus à accomplir avant sa mort; celui qui avait le pouvoir de quitter son âme et de la reprendre à nouveau (Jean, X, 18), semblait attendre que tout ce qui devait avoir lieu s'accomplît: « ayant » donc « incliné la tête, il rendit l'esprit ». Qui est-ce qui s'endort à son gré, comme Jésus est mort au moment qu'il a choisi ? Qui est-ce qui se dépouille d'un vêtement quand il le veut, comme Jésus s'est dépouillé de son corps à l'heure voulue par lui ? Qui est-ce qui s'en va selon son désir, comme Jésus est sorti de ce monde lorsqu'il y a consenti ? Et si, en mourant, il a manifesté une pareille puissance, combien nous devons craindre ou désirer les effets de celle qu'il déploiera en venant nous juger !
CENT VINGTIÈME TRAITÉ.
SUR LES PAROLES SUIVANTES : « PARCE QUE C'ÉTAIT LA VEILLE DU SABBAT, LES JUIFS », JUSQU'A CES AUTRES: « CAR ILS NE SAVAIENT PAS ENCORE CE QUE DIT L'ÉCRITURE, QU'IL LUI FALLAIT RESSUSCITER D'ENTRE LES MORTS ». (Chap. XIX, 31-42 ; XX, 1-9.)
APRÈS LA MORT DE JÉSUS.
Lorsque le Sauveur eut rendu le dernier soupir, les soldats ne lui rompirent point les jambes, mais l'un deux lui perça le côté : Adam et l'Arche d'alliance avaient été la figure du Christ. Sur la demande de Joseph d'Arimathie, Pilate rendit le corps de Jésus : on le mit dans un sépulcre neuf, mais, le premier jour de la semaine, Madeleine et quelques autres disciples ne l'y trouvèrent plus.
1. Tout ce que le Sauveur prévoyait comme devant avoir lieu avant sa mort, ayant été accompli, il rendit l'esprit au moment choisi par lui. L'Évangéliste nous raconte ce qui arriva ensuite; voici son récit: « Les Juifs, parce que c'était la veille du sabbat, afin que les corps ne demeurassent point sur la croix le jour du sabbat (car le sabbat était un jour très-solennel), prièrent Pilate de faire rompre les jambes aux criminels et de les enlever ». D'enlever non pas les jambes, mais les criminels, à qui l'on brisait les jambes pour les faire mourir et les détacher de la croix: on agissait ainsi, afin de ne point prolonger le supplice des crucifiés, et de ne point attrister par le spectacle de leurs tourments un grand jour de fête.
2. « Les soldats vinrent donc et rompirent les jambes de ceux qu'on avait crucifiés avec lui ; et, s'approchant de Jésus, quand ils virent qu'il était déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes, mais un des soldats lui ouvrit le côté d'un coup de lance; et aussitôt il en sortit du sang et de l'eau ». L'Évangéliste se sert d'une expression choisie à dessein: il ne dit pas qu'on a frappé ou blessé le côté du Sauveur, ou qu'on a fait quelque autre chose semblable; mais: « on l'a ouvert ». Effectivement, la porte de la, vie devait s'ouvrir à l'endroit où ont pris naissance les Sacrements de l'Église ; sans lesquels il est impossible d'arriver à la vie, qui est la seule véritable. Ce sang a été répandu pour la rémission des péchés ; cette eau est un salutaire liquide, car elle nous sert de bain et de breuvage. Dieu annonçait d'avance cet événement (Gen. VI, 16), en donnant à Noé l'ordre d'ouvrir, au flanc de l'arche, une porte par laquelle devaient entrer les animaux destinés à ne point périr sous les eaux du déluge ; ces animaux préfiguraient l'Église. Voilà encore pourquoi la première femme a été tirée du côté d'Adam, pendant qu'il dormait (Id. II, 22) ; voilà pourquoi elle a reçu le nom de vie et de mère des vivants (Id. III, 20). Même avant l'incalculable mal de sa prévarication, elle a été ainsi l'annonce d'un bien infini. Le second Adam, Jésus-Christ, ayant baissé la tête, s'est endormi sur la croix, pour qu'une épouse lui fût donnée, et, pendant son sommeil, cette épouse est sortie de son côté. O mort, qui fait revivre les morts ! Y a-t-il rien de plus pur que ce sang ? Quoi de meilleur pour guérir nos plaies ?
3. « Et celui qui l'a vu a rendu témoignage, et son témoignage est véritable, et il sait qu'il dit vrai, afin que vous aussi vous croyiez ». Jean ne dit pas: Afin que vous aussi, vous sachiez; mais: afin que vous croyiez; car celui qui a vu, sait, et celui qui n'a pas vu, doit croire à son témoignage. Le propre de la foi est plutôt de croire que de voir. Qu'est-ce, en effet, que croire une chose, sinon y conformer sa foi ? « Car cela a été fait pour accomplir ces paroles de l'Écriture : Vous ne briserez aucun de ses os. L'Écriture dit encore: Ils verront quel est celui qu'ils ont percé ». Il tire des Écritures deux témoignages à l'appui des différents faits dont il raconte l'accomplissement. Il avait dit : « Et s'étant approchés de Jésus, ils virent qu'il était déjà mort, et ils ne lui rompirent point les jambes ». A ce passage se rapporte le témoignage suivant: « Vous ne briserez aucun de ses os » . Voilà l'ordre donné à tous ceux qui, sous l'ancienne loi, devaient célébrer la Pâque par l'immolation de l'agneau ; cette immolation était l'ombre antécédente de la passion du Sauveur. C'est pourquoi « Jésus-Christ, notre Agneau pascal, a été immolé (I Cor. V, 7) ». Le prophète Isaïe avait dit d'avance à son sujet : « Il a été conduit à la mort comme une brebis (Isa. Luc, 7)». De même encore l'Évangéliste avait ajouté : « Mais l'un des soldats ouvrit son côté d'un coup de lance ». A cela se rapporte l'autre témoignage : « Ils verront quel est celui qu'ils ont percé ». Voilà la promesse de la venue du Christ avec le même corps que celui avec lequel il a été crucifié.
4. « Or, après cela, Joseph d'Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret, parce qu'il craignait les Juifs, demanda à Pilate la permission d'enlever le corps de Jésus , et Pilate le permit. Il vint donc et enleva le corps de Jésus. Et Nicodème, celui qui s'était d'abord rendu près de Jésus pendant la nuit, vint aussi, portant un mélange de myrrhe et d'aloès, du poids d'environ cent livres ». Il ne faut pas séparer les membres de phrase, de manière à dire: « Portant d'abord un mélange de myrrhe », le mot « d'abord » se rapporte à la phrase précédente. Car Nicodème était venu d'abord près de Jésus pendant la nuit; Jean avait déjà mentionné ce fait au commencement de son Évangile (Jean, III, 1, 2). Voici donc comment il faut comprendre ce passage: Nicodème ne vint pas alors seulement près de Jésus, mais il y vint pour la première fois; il y vint ensuite fréquemment pour l'écouter et se faire son disciple: aujourd'hui, presque tous les peuples en voient une preuve convaincante dans la découverte du corps du bienheureux Etienne. « Ils prirent donc le corps de Jésus et l'enveloppèrent de linges avec des aromates, selon la coutume d'ensevelir usitée parmi les Juifs ». A mon avis, ce n'est pas sans motif que l'Évangéliste a dit: « Selon la coutume d'ensevelir usitée parmi les Juifs »; si je ne me trompe, il a voulu, par là, nous dire que pour les devoirs à remplir à l'égard des morts, il faut suivre la coutume du pays où l'on se trouve.
5. « Or, au lieu où il avait été crucifié se trouvait un jardin, et, dans ce jardin, un sépulcre neuf, où personne n'avait encore été mis ». Comme dans le sein de la Vierge Marie, personne avant lui, personne après lui n'a été conçu, ainsi , personne avant lui comme personne après lui n'a été enseveli dans ce monument. « Comme c'était la veille du sabbat des Juifs, et que ce sépulcre était proche, ils y déposèrent Jésus ». L'Évangéliste veut nous faire entendre qu'on se hâta d'ensevelir Jésus, afin de ne pas être surpris par le soir ; car il n'était point alors permis de se livrer à une pareille occupation à cause de la veille du sabbat, à laquelle les Juifs donnent plus communément en latin le nom de Cène pure.
6. « Mais à un jour de la semaine, Marie-Madeleine vint, dès le matin, lorsque les ténèbres régnaient encore, et elle vit la pierre du sépulcre ôtée ». Sous ce nom: « Un jour de la semaine », se trouve désigné le jour que les chrétiens ont l'habitude d'appeler le dimanche à cause de la résurrection du Seigneur; de tous les Évangélistes, Matthieu est le seul qui l'appelle le premier jour de la semaine (Matth. XXVIII, 1). «Elle courut donc vers Simon Pierre, et vers cet autre disciple que Jésus « aimait, et elle leur dit: On a enlevé le Seigneur du sépulcre, et nous ne savons où on l'a mis ». Certains exemplaires, même grecs, portent: «On a enlevé mon Seigneur ». Ces paroles peuvent, ce semble, avoir été dites sous l'impression d'un vif sentiment d'affection inspiré par la charité ou l'habitude de servir le Sauveur; mais nous ne trouvons pas cette version dans les exemplaires que nous tenons en nos mains.
7. « Pierre sortit donc, et cet autre disciple avec lui, et ils vinrent au sépulcre. Ils couraient tous deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre, et il arriva le premier au sépulcre ». Il faut remarquer ici et ne point passer sous silence cette récapitulation. L'Évangéliste revient à ce qu'il avait omis , et cependant il en fait mention comme si c'était la conséquence de ce qu'il a dit auparavant. Après avoir raconté « qu'ils vinrent au sépulcre », il retourne sur ses pas pour nous dire comment ils y vinrent : « Ils couraient tous deux ensemble », etc. Il marque en ce passage que cet autre disciple (lui-même évidemment, mais désigné comme s'il était un personnage différent) courut plus vite et arriva le premier au sépulcre.
8. « Et s'étant baissé, il vit les linceuls à terre ; cependant il n'entra pas. Simon Pierre, qui le suivait, vint et entra dans le a sépulcre et il vit les linceuls à terre, et le suaire mis sur sa tête, séparé des linceuls, était plié en un autre lieu ». Pensons-nous que tout cela ne signifie rien ? Ce n'est pas du tout mon avis. Mais nous nous hâtons de passer à d'autres endroits, sur lesquels il faudra nous arrêter en raison de leur obscurité ou des difficultés auxquelles ils donnent lieu. Pour les passages qui sont clairs par eux-mêmes, c'est un saint plaisir de chercher leur signification jusque dans les moindres détails; mais ce plaisir appartient aux gens désoeuvrés, et nous ne le sommes pas.
9. « Alors donc entra aussi cet autre disciple , qui était arrivé le premier au sépulcre ». Il était arrivé le premier et il entra le dernier. Ce fait a certainement son importance ; ce qui suit ne m'en semble pas non plus dénué. « Et il vit, et il crut ». Plusieurs, examinant avec peu de soin ces paroles, s'imaginent que ce que Jean a cru alors, c'est que Jésus était ressuscité ; mais la suite ne le fait nullement supposer. Que signifie en effet ce qu'ajoute l'Évangéliste ? « Ils ne savaient pas encore ce qui est dans l'Écriture; qu'il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts ». Jean n'a donc pu croire que Jésus fût ressuscité, puisqu'il ignorait qu'il dût ressusciter. Qu'a-t-il donc vu ? Qu'a-t-il cru ? Il a vu que le sépulcre était vide, et il a cru ce que lui avait dit la femme, c'est-à-dire qu'on l'avait enlevé du sépulcre. « Ils ne savaient pas encore ce qui est dans l'Écriture, qu'il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts ». Quand il leur en parlait lui-même, le Sauveur avait beau s'exprimer de manière à ne leur laisser à cet égard aucun doute; ils étaient tellement habitués à l'entendre parler en paraboles, qu'ils ne le comprenaient pas, et qu'à leur sens il les entretenait de tout autre chose. Mais, dans un autre discours, nous vous expliquerons ce qui suit.