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DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CIII
DEUXIÈME SERMON. — DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME - LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.
Dieu nous dérobe quelque peu ses enseignements, afin de nous stimuler à les chercher. Cette lumière dont il est revêtu, c’est l’Église ; l’eau qui couvre les hauteurs du ciel, c’est la charité; la terre fondée sur la solidité de Dieu, c’est l’Église fondée sur le Christ, inébranlable comme lui. C’est encore l’Église qui n pour vêtement l’abîme ou les eaux de la persécution qui couvrirent jusqu’aux plus hautes montagnes, c’est-à-dire Jusqu’aux Apôtres qui devenaient invisibles, mais demeuraient inébranlables. Mais la menace de Dieu a dissipé ces eaux de la persécution, et les empereurs sont devenus chrétiens. Dieu qui fait les montagnes et les vallées, a renversé l’orgueil des persécuteurs qui ne prévaudront plus. Alors les eaux de la doctrine couleront du milieu des montagnes, c’est-à-dire que les docteurs auront une doctrine commune, et n’enseigneront rien qui leur soit propre. Quiconque parle de lui-même aboutit au mensonge.
 
1. Je sais que vous me regardez comme votre débiteur, non par nécessité, mais ce qui est bien plus fort, par la charité. Je suis donc redevable tout d’abord au Seigneur notre Dieu, qui habite en vous, et qui exige de moi cet acquittement; ensuite à mon seigneur et Père qui est présent, qui m’ordonne de parler, et qui prie pour moi : enfin à la sainte violence qui vous porte à me faire parler, dans mon état de faiblesse. Néanmoins autant que me le permettra le Seigneur, qui daignera me donner des forces, selon la prière que vous lui en faites, puisque nous avons expliqué l’autre jour la première partie de ce psaume, j’entreprends de vous expliquer la suite, et d’en finir avec la grâce de celui au nom de qui j’ai commencé. Vous, qui étiez présents, j’avais averti votre charité, des figures mystérieuses qui composent le psaume tout entier, parce que le plaisir de trouver est proportionné a la peine de chercher. Dieu ne veut point nous les dérober par l’obscurité, mais les assaisonner par la difficulté; afin, comme nous l’avons dit plusieurs fois, d’ouvrir à ceux qui demandent, de faire trouver à ceux qui cherchent, et entrer ceux qui frappent [01]. Mais nous avons besoin de votre part d’un silence plus profond, d’une plus grande patience, afin que le peu que nous avons à dire ne nous prenne plus de temps à cause du bruit. Notre temps est restreint, et nous devons nous borner, votre charité sait bien qu’il nous faut assister aux obsèques d’un fidèle. Ne nous forcez donc point de répéter ce qui est dit, d’expliquer de nouveau les premiers versets. Si quelques-uns y ont manqué, je n’y puis rien. Peut-être leur sera-t-il bon de ne pas bien comprendre ce que comprendront facilement ceux qui m’ont entendu, afin qu’ils apprennent à se trouver à nos assemblées. Parcourons donc le psaume.
2. « Bénis le Seigneur, ô mon âme [02] ». Que l’âme de chacun de nous, devenue une seule âme dans le Christ, répète aussi : « Seigneur, mon Dieu, vous avez été grandi à l’excès ». Comment grandi ? Parce que « vous vous êtes revêtu de confession et de beauté » .Offrez donc à Dieu cette confession, afin d’être embellie, afin qu’il vous revête « celui qui s’environne de lumière comme d’un vêtement [03] », qui s’est revêtu de son Église, et lui a donné La splendeur de la lumière, à elle qui par elle-même était ténèbres, selon cette parole de l’Apôtre : « Autrefois vous étiez ténèbres, aujourd’hui vous êtes lumière en Jésus-Christ [04]. C’est lui qui étend le ciel comme un pavillon ». C’est-à-dire, dans le sens littéral, aussi facilement que tu étends une peau; ou bien par cette peau qui figure la mortalité, nous pouvons entendre l’autorité des Écritures qui couvre le monde entier; et cette autorité des Écritures nous est venue par des hommes mortels dont la renommée s’étend après leur mort.
3. « Lui qui couvre d’eau ses hauteurs [05]». Les hauteurs de quoi ? du ciel. Qu’est-ce que le ciel ? Nous avons dit qu’en figure c’est l’Écriture sainte. Quelle est la partie supérieure des saintes Écritures ? Le précepte de la charité qui domine tout. Pourquoi comparer la charité à des eaux ? « Parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné [01]». Comment le Saint-Esprit est-il désigné par l’eau ? Parce que « Jésus était là criant et disant : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi verra des fleuves d’eau vive sortir de ses entrailles ». Comment prouver que cela s’applique au Saint-Esprit ? Que l’Evangéliste nous le dise lui-même, lui qui ajoute : « Or, il parlait ainsi de l’Esprit-Saint que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui [02]». « Il marche sur les ailes des vents », c’est-à-dire sur les vertus des saintes âmes. Qu’est-ce que la vertu de l’âme ? La charité. Or, comment Dieu marche-t-il sur la charité ? Parce que la charité de Dieu pour nous, est bien supérieure à la nôtre pour lui.
4. « Il prend des esprits pour ses anges, et la flamme ardente pour ministre [03] »; c’est-à-dire qu’il se fait des messagers, de ces hommes qui sont des esprits, qui sont spirituels et non plus charnels, en les envoyant prêcher son Évangile. « Et la flamme ardente est son ministre ». Car si le prédicateur ne brûle du feu sacré, il ne peut l’allumer chez les autres.
5. « Il a fondé la terre sur sa propre solidité [04] ». II a affermi l'Église sur la solidité de l’Église. Qu’est-ce que la solidité de l’Église, sinon la base de l’Église ? Et quelle est la base de l’Église, sinon celle dont parle l’Apôtre : « Nul ne peut poser un fondement autre que celui qui a été posé, et qui est le Christ Jésus [05]? » Dès lors, appuyée sur une semblable base, qu’a-t-elle mérité d’entendre ? « Elle ne sera point ébranlée dans la suite des siècles : il a fondé la terre sur sa propre solidité », c’est-à-dire affermi l’Église sur le Christ qui en est le fondement. L’Église sera ébranlée, si ce fondement est ébranlé : mais comment serait ébranlé ce Christ qui, avant de venir à nous et de prendre notre chair, « avait tout fait, et rien n’avait été fait sans lui [06]», qui embrasse tout dans sa majesté, et nous dans sa bonté ? Mais le Christ est immuable, et dès lors l’Église « ne sera point ébranlée de siècle en siècle ». Où sont-ils, ces hommes qui nous disent qu’elle a disparu du monde, cette Église qui ne peut même pas être ébranlée ?
6. Mais d’où le Seigneur a-t-il commencé à parler de cette Église, à en jeter les bases, à la révéler, à la manifester, à la répandre ? D’où a-t-il commencé cet ouvrage ? Qu’y avait-il auparavant ? « Car il a fondé la terre sur sa stabilité, et de siècle en siècle elle ne sera point ébranlée. L’abîme est comme son vêtement [01] » . De qui ? de Dieu peut-être ? Mais déjà le Psalmiste a dit, à propos de ce vêtement : « Il est revêtu de lumière comme d’un manteau ». J’entends par là que Dieu est revêtu de lumière, et cette lumière c’est nous, si nous le voulons, Qu’est-ce à dire, si nous le voulons ? Si déjà nous ne sommes plus ténèbres. Si donc Dieu est revêtu de lumière, à qui l’abîme servira-t-il de vêtement ? On appelle abîme l’immense quantité des eaux : toutes les eaux, tout l’humide élément, toute la substance répandue dans les mers, dans les fleuves, dans les réservoirs cachés, prennent le nom générique d’abîme. Nous comprenons de quelle terre le Prophète a dit : « Il a fondé la terre sur sa propre solidité; elle ne sera point ébranlée de siècle en siècle ». C’est d’elle qu’il dit aussi : « L’abîme l’environne comme son vêtement ». Car l’eau est pour la terre comme un vêtement qui l’environne et qui la couvre. Mais il est arrivé pendant le déluge que ce vêtement de la terre s’est élevé jusqu’à la couvrir entièrement, jusqu’à surpasser les plus hautes montagnes de quinze coudées [02], au témoignage de l’Écriture. C’est peut-être ce temps du déluge qu’avait en vue le Prophète, lorsqu’il dit : « L’abîme est pour elle comme un vêtement ».
7. « Les eaux s’élèveront au-dessus des montagnes » : c’est-à-dire ce vêtement de la terre, qui est l’abîme, s’est élevé au point que les eaux couvraient les montagnes. Nous l’avons lu, dis-je, à l’occasion du déluge. Est-ce là ce que dit le Prophète ? Parle-t-il du passé, ou annonce-t-il l’avenir ? S’il parlait du passé, il ne dirait pas : « Les eaux s’élèveront sur les montagnes » ; mais bien, les eaux se sont élevées. Nous voyons que l’Écriture emploie souvent le passé pour le futur, puisque l’Esprit de Dieu voit l’avenir comme s’il était présent. De là vient que, dans un autre psaume, nous lisons comme un récit de l’Évangile : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os, et ont jeté le sort sur mes vêtements [03]». Tout cela, que l’on prévoyait pour l’avenir, est consigné comme un fait accompli. Mais, hélas ! que peuvent nos faibles efforts ? Où peut aboutir notre travail ? Et quand pouvons-nous examiner suffisamment, pour affirmer que tel est le sens du Prophète ? Nous voyons donc souvent les Prophètes employer le temps passé pour annoncer l’avenir; mais je rencontre difficilement dans mes lectures le futur au lieu du passé. Je n’ose pas affirmer que cela n’est point; j’indique seulement aux hommes, qui aiment les saintes Écritures, un point à rechercher. S’ils en trouvent des exemples, qu’ils me les apportent; et dans une vieillesse surchargée d’occupations, nous applaudirons à la jeunesse qui voudra bien employer ainsi ses loisirs, et nous profiterons de leurs travaux. Nous ne témoignerons aucun dédain, puisque le Christ se sert de tous pour nous instruire. Le Prophète s’écrie donc : « Les eaux s’élèveront au-dessus des montagnes », pour nous annoncer l’avenir, et non pour raconter le passé, et il parle ainsi pour nous désigner l’Église, qui doit être sous le glaive des persécutions. Il fut un temps, en effet, où les eaux de la persécution couvrirent la terre de Dieu, l’Église de Dieu, et la couvrirent au point que les grands eux-mêmes, ou les montagnes, n’apparaissaient point, Quant ils fuyaient çà et là, coin. ment eussent-ils pu paraître ? C’est peut-être à propos de ces eaux qu’il est dit : « Sauvez-moi, mon Dieu, parce que les eaux ont pénétré jusqu’à mon âme [01] ». Ces grandes eaux, qui forment la mer, sont turbulentes et stériles, et quelle que soit la terre qu’elles viennent à couvrir, elles y causent la stérilité plutôt que l’abondance. Les montagnes donc étaient sous les eaux, puisque les eaux dépassaient les montagnes : les peuples dans leur résistance dominaient l’autorité de ceux qui prêchaient la parole de Dieu avec courage. Les eaux les couvraient, les eaux s’élevaient bien au-dessus d’eux et disaient : Frappez, frappez; et on les opprimait : Eteignez-les, qu’ils dis. paraissent. lis parlaient ainsi et prévalaient sur les martyrs, et les chrétiens fuyaient de toutes parts, et cette fuite rendait les Apôtres invisibles. Comment cette fuite les rendait-elle invisibles ? Parce que les eaux s’élevaient au-dessus des montagnes. Les eaux avaient alors une grande puissance. Mais combien dura-t-elle ? Écoute ce qui suit.
8. « Elles fuiront devant vos menaces [01] ». Voilà, mes frères, ce qui est arrivé : les eaux ont fui devant la menace du Seigneur, c’est-à-dire qu’elles ont cessé de couvrir les montagnes. Voilà que Pierre et Paul sont debout; quelle majesté dans ces montagnes ! Vexés jadis par les persécuteurs, ils reçoivent aujourd’hui l’hommage des empereurs. Les eaux ont fui devant la menace de Dieu, car c’est dans la main de Dieu qu’est le coeur des rois, qu’il tourne comme il lui plaît [02]; il lui a plu de donner par eux la paix aux chrétiens, et alors s’est élevée dans son éclat l’autorité des Apôtres. Ces montagnes, toutefois, en étaient-elles moins grandes, pour être couvertes d’eau ? Cependant, comme Dieu voulut montrer à tous leur grande élévation, afin qu’ils pussent procurer le salut au genre humain ; car : «J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours [03] » : voilà que Dieu par sa menace a mis les eaux en fuite. « Elles trembleront au bruit de votre tonnerre ». Qui ne tremble maintenant à la voix de Dieu qui retentit par les Apôtres, à la voix de Dieu dans les saintes Écritures, dans ses nuées ? La mer s’est calmée, les eaux ont tremblé, les montagnes se sont dépouillées, l’empereur a fait des lois. Mais les eût-il faites, si Dieu n’eût fait entendre son tonnerre ? Dieu l’a donc voulu, les princes ont fait des lois, elle calme s’est produit dans l’Église. Que nul d’entre les hommes ne s’attribue rien ici ; les eaux ont tremblé, mais, « Seigneur, c’est au bruit de votre tonnerre ». Aussitôt qu’il a plu à Dieu, les eaux ont fui, pour ne plus couvrir les montagnes ; avant cela, néanmoins, les montagnes étaient sous les eaux, mais inébranlables.
9. « Les montagnes s’élèvent, les campagnes s’abaissent, au lieu que vous leur assignez [04]». Le Prophète parle encore des eaux. Nous ne devons point voir ici des montagnes terrestres, ni des campagnes terrestres; mais bien des flots si grands qu’on peut les comparer à des montagnes. La mer fut autrefois agitée, ses flots s’élevèrent comme des montagnes qui couvrirent d’autres montagnes ou les Apôtres. « Mais jusques à quand ces montagnes ont-elles pu s’élever, ces campagnes s’abaisser ? » Leur fureur a monté, puis s’est calmée. Dans leur fureur , c’étaient des montagnes; dans le calme, des plaines; Dieu leur a assigné leur place. Il est en effet un certain réservoir, où s’en vont, en quelque sorte, tous les coeurs des hommes avec, leur furie. Combien sont aujourd’hui remplis d’eau salée et amère, et néanmoins demeurent calmes ? Combien en est-il qui ne veulent point s’adoucir ? Quels sont ceux qui ne veulent point s’adoucir ? Ceux qui refusent encore de croire au Christ. Mais quel qu’en soit le nombre, quel mal font-ils à l’Église ? Montagnes autrefois, aujourd’hui ce sont des plaines unies ; et pourtant, mes frères, la mer, quel que soit son calme, n’en est pas moins la mer. Pourquoi n’ont-ils maintenant aucune fureur ? Pourquoi ne sont-ils plus en délire ? Pourquoi renoncer, sinon à détruire notre terre, du moins à la couvrir d’eau ? Pourquoi ? Écoutez : « Vous leur avez assigné un terme qu’elles ne dépasseront point; elles ne reviendront point pour couvrir la terre [01] ».
10. Mais depuis que ces flots si amers sont devenus tels que nous pouvons prêcher librement ces vérités, parce qu’il leur a été donné des bornes convenables et qu’ils ne dépasseront point ces bornes, pour venir de nouveau submerger la terre, que se passe-t-il sur la terre ? Qu’y fait-on depuis que la mer l’a mise à découvert ? Bien que de légères vagues bruissent encore sur la plage, bien que les païens murmurent, j’entends le bruit du rivage, sans redouter le déluge. Que fait-on dès lors, que fait-on sur la terre ? « Vous faites couler des ruisseaux dans les vallées ».Telle est la réponse du Prophète : Vous faites jaillir « des ruisseaux dans les vallées [02] ».Vous connaissez les vallées, des lieux abaissés dans les terres ; aux collines et aux montagnes, on oppose ici, en figures, les vallons et les vallées. Les collines et les montagnes sont les gonflements de la terre ; les vallons et les vallées sont les lieux les plus bas. Ne méprisez point les lieux abaissés, car de là jaillissent les fontaines : « Vous faites jaillir les ruisseaux dans les vallons ». Écoute une montagne : « J’ai travaillé plus que tous les autres », dit saint Paul. On voit là une certaine hauteur : et toutefois, afin de faire jaillir les eaux, il s’abaisse comme une vallée : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi [03] ». Il ne répugne point à ces montagnes de devenir des vallées; de même que leur hauteur spirituelle les faisait appeler montagnes, de même aussi leur spirituel abaissement les fait appeler des vallées. « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi ». « Non pas moi », voilà bien le vallon, mais « la grâce de Dieu avec moi », voilà bien la source. « Vous faites jaillir des sources dans les vallons ». C’est de l’Esprit-Saint qu’est dit ce que je citais tout à l’heure : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive : celui qui croit en moi verra jaillir de ses entrailles des sources d’eau vive. Car il parlait ainsi à cause du Saint-Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui [01]». Voyons maintenant s’il y a des vallons, afin que la source jaillisse dans ce vallon. Écoute le Prophète : « Sur qui reposera mon Esprit, sinon sur l’homme humble, sur l’homme calme, sur l’homme qui craint mes paroles ? » Qu’est-ce à dire : « Sur qui reposera mon Esprit, sur l’homme humble et calme ? » Où coulera mon eau vive ? Dans le vallon.
11. « Les eaux passeront au milieu des montagnes ». C’est jusque-là que le lecteur a parcouru notre psaume, que cela suffise à votre charité. Voilà ce que nous expliquerons, puis nous terminerons au nom du Seigneur. Qu’est-ce à dire : « Que les eaux passeront par le milieu des montagnes ? » Nous avons déjà vu que par montagnes on entend ces grands prédicateurs de la parole de Dieu, anges sublimes du Seigneur, quoique revêtus encore d’une chair mortelle, élevés non par leur propre vertu, mais par sa grâce; mais autant qu’il est en eux, ce sont des valions, d’où jaillissent humblement les eaux. « Et ces eaux », dit le Prophète, « passeront au milieu des montagnes » ; comme s’il disait que par l’intermédiaire des Apôtres nous viendra la prédication de la parole de vérité. Qu’est-ce à dire, par l’intermédiaire des Apôtres ? Une chose intermédiaire est une chose commune, et une chose commune est une chose dont tout le monde vit également, elle est en quelque sorte au milieu, et ne m’appartient pas ; elle n’est ni à toi ni à moi, Aussi disons-nous de quelques hommes : La paix règne entre eux, la bonne foi règne entre eux, la charité règne entre eux. Ainsi disons-nous. Qu’est-ce à dire entre eux ? Au milieu d’eux. Que signifie au milieu d’eux ? Elle leur est commune. Écoute maintenant le sens de ces eaux au milieu des montagnes. La foi leur était commune, et nul n’avait des eaux qui lui fussent propres. Des eaux qui ne sont point au milieu, sont des eaux particulières, qui ne coulent point publiquement; j’aurai la mienne, un autre la sienne; ce que j’ai, ce qu’a cet autre, n’est plus dans le milieu. Il n’en est pas ainsi de la prédication pacifique de la vérité. Mais pour que ces eaux coulent par le milieu des montagnes, écoute le mot d’une montagne : « Que le Dieu de la paix vous donne d’être toujours unis de sentiments [01] ». Et ensuite : « Afin que vous ayez tous un même langage, et qu’il n’y ait aucun schisme parmi vous [02] ». Mes sentiments sont-ils vos sentiments ? L’eau coule entre nous. Je n’ai rien à moi, toi rien à toi, Que la vérité ne soit ni à moi seul, ni à toi seul, qu’elle soit à toi et à moi. « Les eaux couleront au milieu des montagnes ». Écoute encore, d’après l’une de ces montagnes, que, « Les eaux doivent couler au milieu des montagnes. Que ce soit moi, que ce soit d’autres, voilà ce que nous prêchons, et ce que vous avez cru [03]». C’est avec sécurité qu’il nous tient ce langage : « Soit moi, soit d’autres, voilà ce que nous prêchons, et ce que vous avez cru ». Les eaux coulaient alors au milieu des montagnes, nulles discordes parmi les montagnes au sujet des eaux, tout y était dans l’accord, et dans l’union de la charité. Si quelqu’un prêchait autrement, c’était une eau privée, et non plus une eau du milieu des montagnes. Voyez encore ce qu’a dit celui qui a fait couler les eaux dans les vallons : « Celui qui dit le mensonge, dit ce qui lui est propre [04]». Aussi, de peur que l’on ne mette sa confiance dans quelque montagne qui donnerait ses eaux non du milieu, mais d’elle-même, l’Apôtre nous dit : « Quiconque annoncera un Évangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Voyez comme il craint que l’on ne mette sa confiance dans la montagne, de peur que cette montagne, se séparant des eaux qui coulent dans le milieu, ne vienne à donner une eau qui lui serait propre : « Quand même ce serait moi ». Quelle montagne peut tenir ce langage ? Quelles eaux abondantes coulaient dans ces vallons ? mais il voulait que cette eau coulât entre les montagnes, et que les fidèles trouvassent une toi certaine, dans la doctrine que les Apôtres tenaient commune entre eux. « Quand même ce serait moi », dit-il. O vous, Paul, pourriez-vous prêcher autrement ? C’est de Paul qu’il s’agit. « Quand même ce serait moi, ou quand un ange venu du ciel vous annoncerait un Évangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème [01]». Anathème à toute montagne, anathème à tout ange qui vous prêcherait une autre doctrine. D’où vient cela ? Parce qu’il veut couler de lui-même, et non au milieu. Un homme qui a sa chair comme un voile, séparé de la source commune, et réduit au mensonge qui lui est propre, tomberait peut-être ainsi, mais un ange ? Un ange, en vérité, le pourrait-il ? Si l’on avait écouté dans le paradis terrestre un ange distillant une eau qui lui était propre, nous ne serions point précipités dans la mort. Le précepte de Dieu était une eau coulant pour les hommes au milieu du jardin. C’était une eau dii milieu, une eau en quelque sorte publique, qui s’entretenait sans ruse, ainsi que nous l’avons dit à votre charité, qui coulait limpide, et sans aucune boue. Boire toujours de cette eau, c’était vivre toujours. Survint alors un ange tombé du ciel et devenu serpent, et qui voulait répandre astucieusement ses poisons. Il lança donc son venin, et parla de lui-même, de ce qui lui était propre; car, « c’est parler de son propre, que dire le mensonge » ; et nos misérables parents l’écoutèrent pour laisser l’eau commune qui faisait leur félicité. Réduits à ce qui leur était propre, et voulant, dans leur extravagance, devenir semblables à Dieu, (car on leur avait dit « Goûtez du fruit et vous serez comme des dieux [01] »), ils perdirent ce qu’ils avaient reçu, en voulant être ce qu’ils n’étaient point. Puisse, mes frères, ce que nous vous avons dit au sujet de ces eaux, les faire couler de vous-mêmes. Soyez des vallées, communiquez à tous ce que vous avez reçu de Dieu. Que les eaux coulent au milieu, ne les enviez à personne. Buvez, rassasiez-vous, et une fois rassasiés, faites couler. Que la gloire de Dieu soit répandue partout par l’eau qui est commune, et non par le mensonge de quelque particulier.

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[01] Matth. VII, 7, 8.
[02] Ps. CIII, 1.
[03] Id. 2.
[04] Ephés. V, 8.
[05] Ps. CIII, 3.
[01] Rom. V, 5.
[02] Jean, VII, 37-39.
[03] Ps. CII, 4.
[04] Id. 5.
[05] I Cor. III, 11.
[06] Jean, I, 3.
[01] Ps. CIII, 6
[02] Gen, VII, 20.
[03] Ps. XXI, 17-19.
[01] Ps. LXVIII, 2.
[01] Ps. CIII, 7.
[02] Prov. XXI, 1.
[03] Ps. CXX, 1.
[04] Id CIII, 8.
[01] Ps. CIII, 9.
[02] Id. 10.
[03] I Cor. XV, 10.
[01] Isa. LXVI, 2.
[01] Rom. XV, 5.
[02] I Cor. I, 10.
[03] Id. XV, 11.
[04] Jean, VIII, 44.
[01] Gal. I, 8, 9.
[01] Gen. III, 5.