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DIX-NEUVIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII
LA JOIE DANS LE SERVICE DE DIEU.
C’est à Dieu, qui nous a créés, qu’il appartient de nous créer encore, en nous donnant de comprendre ses préceptes. Ceux-là craignent qui sont dans le Christ et dans l’Église. Or, ils verront un jour cette Église qui est le corps du Christ, et dont ils font partie, mais qu’ils ne voient point dans sa splendeur ici-bas, à cause de la crainte inhérente à notre situation actuelle. Le Prophète appelle sur lui les divines miséricordes et la vie, c’est-à-dire la vie heureuse, car celle d’ici-bas est plutôt une mort. Cette vie s’obtient par la méditation des préceptes, méditation qui nous met en communion avec Jésus-Christ par la pureté du coeur, qu’il nous faut demander instamment.
 
1. Dans ce psaume, Jésus-Christ Notre-Seigneur, parlant au nom de son corps qui est l’Église, a demandé, comme pour lui-même, que Dieu lui donnât l’intelligence, afin de comprendre ses commandements. Car la vie de son corps, c’est-à-dire de son peuple, est cachée avec la sienne en Dieu [01], et lui-même dans ce même corps souffre de l’indigence, et demande ce qui est nécessaire à ses membres. « Vos mains », dit-il, « m’ont fait et m’ont formé, donnez-moi l’intelligence afin que j’apprenne vos commandements [02] », Puisque vous m’avez formé, dit-il, formez-moi de nouveau, afin que dans le corps de Jésus-Christ s’accomplisse la parole de saint Paul : « Qu’il se fasse en vous une transformation dans le renouvellement de votre esprit [03]».
2. « Ceux qui vous craignent », dit-il, « me verront et seront dans la grâce »; ou, comme plusieurs ont traduit : « Seront dans l’allégresse, parce que j’ai espéré en votre parole [01] » ; c’est-à-dire, dans les serments que vous avez faits, afin de vous former ce peuple de la promesse, cette race d’Abraham, en qui seront bénies les nations [02]. Or, quels sont les hommes qui craignent Dieu, et quel est celui qu’ils verront, q tu les réjouira, parce qu’il a espéré en la parole de Dieu ? Si c’est le corps de Jésus-Christ ou l’Église qui parle ici par Jésus-Christ, ou si c’est le Christ qui parle d’elle et en elle comme de lui-même; ceux qui craignent Dieu ne sont-ils pas dans le Christ et dans l’Église ? Qui donc verront-ils pour être dans la joie ? Est-ce parce que le peuple se voit lui-même et en est dans la joie, qu’il est dit : « Ceux qui vous craignent vous verront, et seront dans la joie, parce que j’ai espéré eu vos paroles » ; ou, comme d’autres ont traduit plus justement : « J’ai surespéré [03]» ; comme s’il disait : « Ceux qui vous craignent verront » votre Église « et ils seront dans la joie, parce que j’ai surespéré en vos paroles » ; puisqu’ils sont eux-mêmes l’Église , ceux qui voient l’Église et en sont ravis ? Mais alors pourquoi ne pas dire : Ceux qui vous craignent me voient, et en sont ravis ; tandis que craignent est au présent, et que verront et seront dans la joie sont des paroles au futur ? Serait-ce parce que maintenant il y a crainte, tant que « la vie de l’homme est une épreuve sur la terre [01]» ; et que cette joie dont il est question ici ne s’épanouira que quand les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur père [02]? De là vient qu’on lit encore dans un autre psaume : « Combien est grande, ô mon Dieu, la douceur que vous avez cachée à ceux qui vous craignent [03]? » Tandis qu’ils craignent, ils ne voient pas encore; mais ils verront et seront dans la joie ; ce qui a rapport à la parole suivante : « Vous l’avez accomplie dans ceux qui espèrent en vous » ; comme il est dit ici : « Parce que j’ai espéré ou surespéré dans vos paroles ». Ici le traducteur a composé son verbe, afin de nous faire mieux comprendre que « Dieu est assez puissant pour faire au-delà de ce que nous pouvons demander ou comprendre [05]» ; et que s’il dépasse la portée de nos prières et de notre intelligence, ce serait peu d’espérer, il nous faut un surcroît d’espérance.
3. Ainsi donc, parce que l’Église ici-bas est encore dans la crainte, et ne se voit point dans ce royaume où elle jouira d’une entière sécurité, mais qu’elle est au milieu des périls et des épreuves de ce monde, où elle entend cette parole : « Que celui qui se croit debout, prenne garde de tomber [06]» ; elle jette les yeux sur la misère de cette vie mortelle où les enfants d’Adam sentent le joug pesant qui les accable, depuis le jour qu’ils ont quitté le sein maternel, et qui s’étend sur chacun d’eux jusqu’au jour où ils retourneront au sein de la terre leur mère commune [07]; elle voit que même après la régénération, la convoitise de la chair contre l’esprit [08] leur arrache des gémissements contre cette oppression ; et à cette vue elle s’écrie : « J’ai connu, Seigneur, que la justice est dans vos jugements, et que c’est dans votre vérité que vous m’avez humiliée. Consolez-moi par le retour de votre miséricorde, et selon la promesse faite à votre serviteur [09] ». La miséricorde et la justice sont tellement liées dans les saintes Écritures, et particulièrement dans les psaumes, que même en certains passages on lit : « Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité [01]». Dans celui qui nous occupe, nous trouvons d’abord cette vérité qui nous a humiliés jusqu’à la mort par la sentence de Celui dont les jugements sont justice : vient ensuite la miséricorde qui nous rétablit dans la vie selon la promesse de Celui dont les bienfaits constituent la grâce. Aussi est-il dit : « Selon votre parole à votre serviteur » ; c’est-à-dire, selon la promesse faite à votre serviteur. Dès lors, bien que la régénération, ou si l’on veut, la foi, l’espérance et la charité, trois vertus qui s’affermissent en nous, soient un don de la divine miséricorde, elles ne sont néanmoins, dans cette vie d’orages et de misères, que le soulagement du malheur, et non le comble de la félicité. C’est pourquoi il est dit : « Que votre miséricorde s’étende sur moi pour me consoler ».
4. Mais comme c’est après ces misères, et même par ces misères que nous viendra le bonheur à venir, le Prophète poursuit « Que vos miséricordes viennent sur moi, et que je vive [02]». Je vivrai en effet quand je n’aurai plus rien à craindre, pas même la mort. Ce que l’on nomme la vie sans rien ajouter, ne peut s’entendre que de la vie éternelle et bienheureuse, comme si elle seule pouvait être appelée vie, et qu’en comparaison d’elle celle d’ici-bas méritât plutôt le nom de mort que le nom de vie. C’est ainsi qu’il est dit dans l’Évangile « Si tu veux arriver à la vie,observe les commandements [03]». Le Sauveur a-t-il dit vie éternelle ou vie bienheureuse ? De même, en parlant de la résurrection de la chair : « Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie [04] », il n’ajoute ni heureuse ni éternelle. De même ici le Prophète s’écrie : « Que vos miséricordes viennent, afin que je vive », sans parler de vie éternelle ni de vie heureuse comme s’il n’y avait aucune différence entre vivre, et vivre sans fin ou sans calamité. Mais comment mériter cette vie ? « Parce que votre loi est le sujet de mes pensées », dit le Prophète Et si cette méditation n’était pas selon la foi qui agit par la charité [05], nul homme ne pourrait jamais arriver à cette vie. J’ai cru devoir le dire, afin que nul ne s’imagine qu’il lui suffit de confier toute la loi à sa mémoire, de s’en souvenir souvent, de la chanter, de ne pas taire ce qu’elle ordonne, sans le faire néanmoins, pour dire à bon droit : « Votre loi est l’objet de mes pensées », et croire ensuite qu’il obtiendra par là ce qui est marqué dans les versets précédents, et que le Prophète sollicitait en vertu de cette méditation, quand il disait : «Que votre miséricorde s’étende sur moi, et que je vive ». Cette méditation est la pensée d’un coeur qui aime, et qui aime avec tant d’ardeur, que ce feu de méditation ne se refroidit point, quelque nombreuses que soient les iniquités qui l’environnent [01].
5. Le Prophète continue : « Confusion aux superbes, parce qu’ils m’ont injustement maltraité; pour moi, je m’exercerai dans vos commandements [02] ». Voilà ce que fait la méditation de la loi de Dieu, ou plutôt qui est la loi.
6. « Qu’ils se tournent vers moi, ceux qui vous craignent, et qui connaissent vos oracles [03] ». Dans certains exemplaires et grecs et latins, on lit : « Qu’ils se tournent à moi », ce qui revient, ce me semble, à se tourner vers moi. Mais qui donc parle ainsi ? nul homme n’oserait tenir ce langage, et l’osât-il on ne devrait point l’écouter. C’est donc celui qui, plus haut, parlait encore en son nom, quand il disait : « Je suis associé à tous ceux qui vous craignent ». Comme il a pris part à notre mortalité pour nous donner part à sa divinité, nous avons aussi part à la vie en lui seul, comme il a eu part à la mort en plusieurs. C’est en effet vers lui que se tournent tous ceux qui craignent Dieu, qui connaissent ces témoignages que les Prophètes lui ont rendus si longtemps d’avance et qu’il a vérifiés par sa présence autorisée par tant de miracles.
7. « Que mon cœur », dit-il ensuite, « soit sans tache dans vos ordonnances, afin que je ne sois pas confondu [01] ». Voici de nouveau la parole du corps mystique, ou du peuple saint, qui demande à Dieu un coeur pur, c’est-à-dire le coeur de tous ses membres; et cela par les justifications de Dieu, non par leurs propres forces. Il ne présume point de lui-même, il supplie. Ce qu’il ajoute : « Afin que je ne sois point confondu », nous l’avons déjà vu dans les premiers versets de notre psaume : « Puissent mes voies se redresser pour garder vos préceptes, alors je ne serai point confondu en méditant vos préceptes ». Cet expression u puissent »,qui est un optatif, reparaît plus clairement encore dans la prière que fait le Prophète : « Que mon coeur soit sans tache ». Ni dans l’une ni dans l’autre de ces pensées, qui sont identiques au fond, nous ne trouvons la présomption du libre arbitre s’élevant contre la grâce. Cette expression : « Alors j’échapperai à la confusion », il la répète ici : « Afin que j’échappe à la confusion ». Ainsi donc, pour le corps et pour les membres du Christ, le coeur devient pur, au moyen de la grâce de Dieu, par le chef de ce corps, c’est-à-dire par Jésus-Christ Notre-Seigneur, dans le bain de la régénération, où toutes nos fautes anciennes sont effacées [02]; par le secours de l’Esprit qui nous donne des désirs contraires à ceux de la chair, de peur que nous ne succombions dans la lutte [03]; par l’effet de la prière dominicale et où nous disons : « Remettez-nous nos dettes [04] ». Dès lors que notre âme a reçu le don de la régénération, est soutenue dans sa lutte, et répand sa prière, notre coeur devient pur, afin que nous ne soyons point confondus car c’est là un des points des ordonnances et des justifications de Dieu, puisque, parmi les préceptes, il nous dit : « Remettez et il vous sera remis, donnez et l’on vous donnera [05] ».


VINGTIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII
LES SOUPIRS DE L’ÉGLISE PERSÉCUTÉE.
Le roi défaillance employé par le Prophète n’est qu’une sainte impatience vers le salut. Toujours ce désir a été exhalté dans l’Église; sous l’ancienne loi les saints soupiraient après le Christ incarné ; ils soupirent aujourd’hui après Jésus qui viendra nous juter. Telle est la langueur de l’Église, qui fait monter vers le ciel de brûlants soupirs ; et ces soupirs éloignent les convoitises charnelles et avivent la charité. Elle demande sa délivrance, et néanmoins elle subsistera jusqu’à la fin du monde; elle répudie les fables que débitent les hérétiques ses persécuteurs, elle demande pour ses martyrs et obtient le secours du ciel qui les soutient.
 
1. Avec le secours de Dieu nous devons considérer et exposer cette partie de notre long psaume qui commence ainsi : « Mon « âme est en défaillance dans l’attente de votre salut; je n’espère qu’en votre parole [01] ». La défaillance n’est pas toujours une faute ou un châtiment : il est une défaillance louable et désirable. Comme ces deux termes progrès et défaillance sont opposés l’un à l’autre, il est plus ordinaire de prendre le progrès en bonne part et la défaillance en mauvaise part, quand on ne précise ou qu’on ne sous-entend pas en quoi il y a défaillance ou progrès. Mais un mot que l’on ajoute peut donner au progrès un sens défavorable, et un sens favorable à la défaillance. L’Apôtre nous dit ouvertement : « Evitez les discours nouveaux et profanes, dont les progrès sont rapides vers l’impiété [02]». Et en parlant de quelques-uns : « Ils feront des progrès dans le mal [03] ». La défaillance qui va du bien au mal est donc mauvaise; elle est bonne, quand elle va du mal au bien. C’est, en effet, une louable défaillance qui a fait dire au Prophète : « Mon âme languit, elle soupire après vos tabernacles, ô mon Dieu [04] ». Aussi le Prophète ne dit-il point : Mon âme a failli à votre salut; mais bien : « Mon âme est dans la défaillance parle désir de votre salut ». Cette défaillance est donc louable; elle marque le désir d’un bien qu’on ne possède point encore, mais que néanmoins on souhaite avec un violent désir. Mais qui peut exhaler ces soupirs, sinon la race choisie, le royal sacerdoce, la nation sainte, le peuple conquis [05] et depuis l’origine du monde jusqu’à la fin, soupirant au Christ, dans ceux qui ont vécu, ceux qui vivent, et ceux qui vivront ici-bas au temps marqué parle Seigneur ? Témoin le saint vieillard Siméon, qui s’écria en recevant dans ses bras le divin enfant : « Maintenant, Seigneur, vous laissez mourir en paix votre serviteur, selon votre promesse; car mes yeux ont vu votre salut ». Il avait reçu d’en haut l’assurance de ne point mourir avant d’avoir vu l’oint du Seigneur [01]. Tel nous voyons le désir de ce saint vieillard, et tel était, nous devons le croire, le désir des saints dans les temps les plus reculés. De là cette parole du Sauveur à ses disciples : « Beaucoup de Prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez, et ne e l’ont point vu; entendre ce que vous entendez, et ne l’ont point entendu [02] »; en sorte qu’on peut aussi leur attribuer cette parole : « Mon âme languit après votre salut ». Ni alors, ni aujourd’hui ces désirs des saints n’ont cessé dans le corps du Christ, qui est l’Église; ils doivent durer jusqu’à la tin des siècles, jusqu’à l’avènement du Désiré des nations [03], selon la promesse du Prophète. Aussi l’Apôtre nous dit-il : « Il me reste à recevoir la couronne de justice que me rendra en ce jour le Seigneur qui est un juste juge; et non-seulement à moi, mais à tous ceux qui aiment son avènement [04] ». C’est pourquoi le désir dont nous parlons vient du désir de son avènement, dont saint Paul a dit encore : « Lorsque paraîtra le Christ, qui est votre vie, vous aussi vous paraîtrez avec lui dans la gloire [05]». Ainsi donc, les premiers temps de l’Église qui ont précédé l’enfantement de la Vierge, ont eu des saints qui soupiraient après l’incarnation ; les temps qui s’écoulent depuis qu’il est remonté au ciel ont leurs saints qui aspirent après sa manifestation quand il viendra juger les vivants et les morts. Depuis l’origine du monde jusqu’à la fin, ce désir n’a pas été interrompu un instant, sinon pendant le temps si court que le Christ a vécu avec ses disciples ; en sorte que c’est à tout le corps du Christ qui gémit ici-bas que l’on peut attribuer ces paroles : « Mon âme languit après votre salut, et j’ai mis mon espoir dans votre parole », c’est-à-dire dans votre promesse ; et cette espérance nous fait attendre avec patience ce que nous croyons sans le voir [01]. Encore ici nous lisons dans le grec [02] le verbe que nos traducteurs ont rendu par « surespéré », sans doute parce que cette espérance est au-dessus de toute expression.
2. « Mes yeux ont langui après votre parole ; ils ont dit : Quand me consolerez-vous [03]? » Voici encore dans les yeux, mais dans les yeux intérieurs cette heureuse et louable défaillance, qui ne vient pas d’une faiblesse de coeur, mais d’un ardent désir des promesses de Dieu. Car c’est votre parole, dit le Prophète, qui les fait languir ; mais comment de tels yeux peuvent-ils dire : « Quand me consolerez-vous », s’il n’y a une prière et un gémissement dans cette espérance toujours attentive ? C’est la langue en effet qui parle, et non les yeux. Toutefois une prière fervente serait en quelque sorte la parole des yeux. Mais ce cri du Prophète : « Quand me consolerez-vous ? » nous montre qu’il souffre de cette attente. De là encore cette autre parole : « Mais vous, Seigneur, jusques à quand [04]?» Dieu use parfois de délai pour nous rendre plus douce la joie différée : on peut dire aussi que pour un coeur qui aime, le temps même le plus court est toujours bien long. « Or, le Seigneur sait quand il doit faire toute chose, lui qui règle tout avec nombre, avec poids et mesure [05]».
3. Or, la ferveur de ces désirs spirituels éteint, sans aucun doute, les désirs charnels c’est pourquoi l’interlocuteur poursuit : « Je suis devenu comme une outre exposée aux frimas, mais je n’ai point oublié vos préceptes [06] ». Par outre il entend cette chair mortelle, et par frimas cette grâce d’en haut qui refroidit et paralyse nos concupiscences. De là vient que nous n’oublions point les commandements de Dieu, puisque nous n’avons point d’autres pensées, et que s’accomplit en nous le mot de l’Apôtre : « Ne cherchez point à contenter les désirs de la chair [01] ». Aussi, après avoir dit : « Je suis devenu comme l’outre sous les frimas », le Prophète a-t-il ajouté : « Je n’ai point oublié vos ordonnances ». C’est-à-dire, je ne les ai point oubliées, parce que j’ai été réduit en cet état. L’ardeur des désirs s’est glacée, pour donner à la mémoire la ferveur de la charité.
4. « Combien de jours doit compter encore votre serviteur; quand me ferez-vous justice de ceux qui me persécutent [02] ? » Tel est dans l’Apocalypse le cri des martyrs, et la patience leur est recommandée jusqu’à ce que le nombre de leurs frères soit au complet [03] ». Le corps du Christ demande alors à Dieu combien de jours il doit passer en ce monde, Et de peur que tel homme ne vienne à s’imaginer que l’Église ne subsistera point jusqu’à la fin du monde, qu’il s’écoulera un certain espace de temps où l’Église n’existera plus sur la terre, aussitôt qu’elle s’enquiert du nombre de ses jours, le Prophète nous parle de jugement, pour nous montrer que cette Église demeurera sur la terre jusqu’au jugement qui la vengera de ses persécuteurs. Et si l’on s’étonne qu’elle fasse la même question que les disciples, quand le Maître leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps que le Père a réservés dans sa puissance [04]», pourquoi ne verrions-nous pas dans cet endroit du psaume une prophétie de cette question, et ce cri de l’Église prophétisé si longtemps d’avance, accompli dans l’interrogation des disciples ?
5. Quant à ces paroles : « Les impies m’ont raconté leurs fables, mais elles ne sont point comme votre loi, ô mon Dieu [05]»; le mot grec adoleskias ; ne saurait jusqu’à présent se rendre en latin par un seul mot ; ceux-ci l’ont traduit par deleclationes, ceux-là par fabulationes; nous pouvons regarder cela comme des paraboles étudiées, mais qui ont certain charme dans la conversation. Or, ces jeux d’esprit nous les trouverons dans les divers genres de la littérature profane, et même dans les livres juifs que l’on nomme deuterostes, et qui, étrangers aux saintes Écritures, renferment des fables par milliers. On les trouve aussi chez les hérétiques, si féconds en vaines paroles. Ces conteurs, le Prophète les appelle des impies, et leurs contes, adoleskias, c’est-à-dire des puérilités , des jeux de mots, « mais qui ne ressemblent point, Seigneur, à votre loi », parce que dans cette loi, c’est la vérité, et non l’expression, qui a pour moi des attraits.
6. Enfin il ajoute : « Quant à vos préceptes ils sont tous vérité ; aidez-moi contre leurs injustes poursuites [01]». Le sens de ces paroles dépend de ces autres qui précèdent : « Combien de jours doit compter votre serviteur; quand me ferez-vous justice de ceux qui me persécutent ? » C’était me persécuter que me raconter leurs fables ineptes; mais je leur ai préféré votre loi, qui avait pour moi plus de charmes, parce que « tous vos préceptes sont la vérité », et n’ont rien de cette vanité qui règne dans leurs discours. Et « ils m’ont persécuté injustement », en ce sens qu’ils ont persécuté en moi la vérité. Donc, « secourez-moi », afin que je combatte pour la vérité jusqu’à la mort, puisque tel est votre commandement, et qu’en cela consiste la vérité.
7. En accomplissant ce précepte, l’Église endura ce que dit le Prophète : « Ils m’ont presque anéantie sur la terre [01] », en massacrant tant de martyrs qui confessaient et prêchaient la vérité. Mais comme l’Église n’avait pas dit en vain : « Aidez-moi », elle ajoute : « Pour moi, je n’ai pas abandonné vos préceptes ».
8. Afin de pouvoir persévérer jusqu’à la fin, « vivifiez-moi, dit-elle, selon votre miséricorde, et je garderai les témoignages de votre bouche [02] », ce que le grec appelle martyria. N’oublions pas cette remarque à la louange du mot de martyrs qui nous est si doux. Or, dans cette violence de la persécution, qui fit presque disparaître de la terre l’Église de Dieu, ils n’auraient pu garder les témoignages du Seigneur, si Dieu n’eût exaucé en eux cette prière : « Donnez-moi la vie selon votre miséricorde ». Dieu leur donna la vie en effet, de peur que l’amour d’une vie ne leur fît perdre la véritable vie, et qu’en reniant la vie, ils ne perdissent la vie. Par là ceux qui n’échangèrent pas la vérité contre la vie trouvèrent la vie en mourant pour la vérité.


VINGT-UNIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII
SOUPIRS DE L’ÉGLISE VERS LE CIEL.
Le Prophète aspire au ciel où demeure éternellement la parole de Dieu, puis il se rabat sur la terre où il voit passer les générations qui se transmettent sa parole. Ces deux générations sont l’Ancien et le Nouveau Testament, et ceux de l’Ancien qui se sont sanctifiés appartenaient au Nouveau, étaient fondés sur Jésus-Christ, qui est le véritable jour. Afin de ne point périr tians son abaissement, le Prophète médite la loi de Dieu; il est à Dieu, et non à lui-même; les exemples des pécheurs l’eussent perdu, s’il n’eût compris par les témoignages de Dieu qu’il vaut mieux mourir qu’abandonne cette loi.
 
1. Il semble que l’interlocuteur de notre psaume est pris d’ennui à cause de l’inconstance des hommes, qui nous fait de la vie une source de tentations. Environné par la tribulation qui lui fait dire : « Les injustes m’ont persécuté »; et encore : « Peu s’en faut qu’ils ne m’aient anéanti sur la terre », il s’enflamme d’up saint désir pour la Jérusalem céleste, et élevant les yeux en haut il s’écrie : « C’est pour l’éternité, Seigneur, que votre parole demeure dans les cieux [01] » ; c’est-à-dire dans les saints anges qui gardent, sans la déserter jamais, la milice éternelle.
2. Après le ciel, le verset suivant nous parle de la terre, car il est encore un des huit qui appartiennent à cette lettre de l’alphabet. A chacune de ces lettres, en effet, sont joints huit versets jusqu’à la fin de ce long psaume. « Votre vérité passe de génération en génération ; vous avez fondé la terre qui demeure toujours ». Donc, après le ciel, il jette sur la terre un regard de foi; il y trouve des générations qui ne sont point dans le ciel, et il s’écrie : « Votre vérité passe de génération en génération ». Cette répétition peut signifier toutes les générations, tantôt plus, tantôt moins fécondes en saints, chez qui s’est trouvée la vérité de Dieu. Selon la diversité des temps passés ou à venir, le Prophète peut même avoir en vue deux générations, l’une embrassant la loi et les Prophètes, l’autre embrassant les temps de l’Évangile. Expliquant ensuite pourquoi la vérité ne manque jamais à ces deux générations, « vous avez fondé la terre », dit le Prophète, « et elle demeure » ; appelons terre ceux qui habitent la terre. « Or, nul ne saurait poser un fondement autre que celui qui est posé, et qui est Jésus-Christ ». Car cette génération, qui embrasse la loi et les Prophètes, n’en avait pas moins pour fondement Jésus-Christ, à qui la loi et les Prophètes rendaient témoignage [02]. Ou bien, faudrait-il ranger Moïse et les Prophètes parmi les fils de cette servante qui engendre pour l’esclavage, et non parmi les fils de l’épouse libre qui est notre mère [03], à qui un homme dit : Sion, vous êtes ma mère; et cet homme a été fait en elle, et il est lui-même le Très-Haut qui l’a fondée [04]? II est en effet le Très-Haut en son Père, et à cause de nous il s’est fait très-humble en cette mère; celui qui était Dieu au-dessus d’elle, a été fait homme en elle. Tel est, Seigneur, le fondement sur lequel vous avez basé la terre, et elle demeure; car, solidifiée sur un tel fondement, elle ne sera pas ébranlée dans le siècle des siècles [05]; elle demeurera dans ceux à qui vous donnerez la vie éternelle. Quant à ceux qui sont nés de la servante, qui appartiennent à l’Ancien Testament dont les ombres couvraient le Nouveau, ils n’ont eu du goût que pour les choses terrestres, et ne demeureront point, « car le serviteur ne demeure point toujours dans la maison du maître, mais le Fils y demeure éternellement [06] ».
3. « Le jour se maintient dans votre loi [07] ». Tout ce qui vient d’être marqué est un jour, et ce jour est celui que le Seigneur a fait : soyons dans la joie, livrons-nous à l’allégresse [01], et marchons dans la décence comme au grand jour [02]. « Tout vous est assujéti ». Tout, c’est-à-dire tout ce qui tient à ce jour, tout ce dont on vient de parler, tout cela vous est assujéti. Mais les impies dont il est dit : « J’ai comparé votre mère à la nuit [03] », ne servent point le Seigneur.
4. Le Prophète examine ensuite de quel état la terre sera délivrée, afin de demeurer affermie; il ajoute : « Si je n’eusse médité votre loi, j’eusse probablement péri dans mon abaissement [04] ». Cette loi est celle de la foi; non d’une foi stérile, mais d’une foi qui opère au moyen de la charité [05]. C’est par elle que l’on obtient la grâce qui nous donne la force dans les tribulations du temps, de peur que nous ne périssions dans l’humiliation de cette vie mortelle.
5. « Je n’oublierai jamais », dit-il, « vos ordonnances, parce qu’en elles vous m’avez donné la vie [06] ». De là vient qu’il n’a point péri dans son humiliation. Car, si Dieu ne nous vivifiait, que serait-ce que l’homme qui peut se dérober à la vie, mais non se la donner ?
6. Ensuite il ajoute : « Je suis à vous, sauvez-moi, car je recherche vos justifications [07] ». Ne passons point légèrement sur cette parole : « Pour moi, je suis à vous ». Qu’est-ce qui n’est pas à Dieu ? Et parce qu’on dit que Dieu est dans le ciel, faut-il croire qu’il y ait sur la terre quelque chose qui ne soit point à lui; quand surtout nous chantons dans un autre psaume : « La terre est au Seigneur, et tout ce qu’elle contient, l’univers entier et tous ceux qui l’habitent [08]? » Pourquoi donc l’interlocuteur a-t-il voulu se recommander tout particulièrement à Dieu, en disant : « Pour moi, je suis à vous, sauvez-moi » , sinon afin de nous prévenir que, pour son malheur, il a voulu être à lui-même, par la désobéissance qui est le premier et le plus grand mal ? Comme s’il nous eût dit : J’ai voulu être à moi, et je me suis perdu. « Je suis à vous », reprend-il, « sauvez-moi, parce que j’ai recherché vos justifications » ; non plus ces volontés par lesquelles j’étais à moi, mais vos justifications, afin d’être à vous.
7. « C’est moi », dit-il, « que les pécheurs ont attendu pour me perdre; mais j’ai compris vos commandements [01] ». Qu’est-ce à dire, « ont attendu pour me perdre ? » Lui auraient-ils tendu des embûches, attendant son passage pour le tuer ? Craignait-il donc la mort du corps ? Loin de là. Que signifient donc ces paroles : « Ils m’ont attendu », sinon qu’ils ont voulu le porter au mal ? Ils l’eussent alors perdu. Or, il nous montre pourquoi il n’a point péri : « J’ai compris vos témoignages », nous dit-il. Mais l’expression grecque : « J’ai compris vos martyres », est plus familière dans l’Église. Et quand ils eussent puni de mort ma résistance à leurs impiétés, ce n’est point périr que vous rendre témoignage. Mais ceux qui attendaient mon assentiment pour me perdre, me tourmentaient quand je vous confessais : et toutefois il n’abandonnait point ce qu’il avait compris; il envisageait et voyait cette fin qui serait sans fin, s’il persévérait jusqu’à la fin.
8. Le Prophète continue : « J’ai vu la dernière consommation de toutes choses, votre loi est d’une étendue infinie [02] ». Il avait pénétré dans le sanctuaire de Dieu, et avait compris la fin des choses [03]. Or, par consommation, il faut, je crois, entendre ici, combattre à mort pour la vérité [04], endurer tous les maux pour le bien le plus réel et le plus grand; et la fin de cette consommation serait d’être élevé en gloire dans le royaume du Christ, qui n’a point de fin, d’y posséder, sans craindre la mort ou la douleur, une vie souverainement glorieuse, une vie acquise par la mort, par les douleurs et les opprobres de cette vie. Cette loi d’une étendue infinie, je ne saurais l’entendre que de la charité. De quoi servirait en face de la mort la plus atroce, et au milieu des plus affreux supplices, de rendre témoignage à la vérité, si la charité ne dictait cette confession ? Écoutons l’Apôtre : « Quand je livrerai mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, tout cela ne me sert de rien [01]. Or, cet amour de Dieu a été répandu « dans nos coeurs, par le Saint-Esprit qui nous a été donné [02]». Mais cette effusion nous met au large, et si nous sommes au large, nous parcourons sans peine la voie étroite, avec la grâce de ce même Dieu à qui nous disons : « Vous avez élargi la voie sous mes pieds, et mes démarches n’ont pas été affaiblies [03] ». Il est donc large ce commandement de la charité, et il est double, puisqu’il nous fait aimer Dieu et le prochain. Pourrait-elle être plus vaste quand elle renferme la loi et les Prophètes [04]?

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[01] Coloss. III, 3.
[02] Ps. CXVIII, 73.
[03] Rom. XII, 2.
[01] Ps. CXVIII, 74.
[02] Gen. XII, 3; XXVI, 4,
[03] Grec, epelpisa.
[01] Job, VII, 1.
[02] Matth. XIII, 48.
[03] Ps. XXX, 20.
[04] Id. 21.
[05] Ephés. III, 20.
[06] I Cor. X, 12.
[07] Eccli. XL, 1.
[08] Gal. V, 17
[09] Ps. CXVIII, 75, 76.
[01] Ps. XXIV, 10.
[02] Id. CXVIII, 77.
[03] Matth. XIX, 17.
[04] Jean, V, 29.
[05] Gal. V, 6.
[01] Matth. XXIV, 12.
[02] Ps. CXVIII, 78.
[03] Id. 79.
[01] Ps. CXVIII, 80.
[02] Tit. III, 5.
[03] Gal. V, 17.
[04] Matth. VI, 12.
[05] Luc, VI, 37, 38.
[01] Ps. CXVIII, 81.
[02] II Tim. II, 16.
[03] Id. III, 13.
[04] Ps. LXXXIII, 3.
[05] I Pierre, II, 9.
[01] Luc, II, 26.
[02] Matth. XIII, 17.
[03] Agg. II, 8.
[04] II Tim. IV, 8,
[05] Colos, III, 4.
[01] Rom. VIII, 25.
[02] Grec, epelpisa.
[03] Ps. CXVIII, 82.
[04] Id. VI, 4.
[05] Sag. XI, 21.
[06] Ps. CXVIII, 83.
[01] Rom. XIII, 14.
[02] Ps. CXVIII, 84.
[03] Apoc. VI, 10, 11.
[04] Act. 1, 7.
[05] Ps. CXVIII, 83.
[01] Ps. CXVIII, 86.
[01] Ps. CXVIII, 87.
[02] Id. 88.
[01] Ps. CXVIII, 69.
[01] I Cor. III, 11.
[02] Rom. III, 21.
[03] Gal. IV, 24,26.
[04] Ps. LXXXVI, 5.
[05] Id. CIII, 5.
[06] Jean, VIII, 35.
[07] Ps. CXVIII, 91.
[01] Ps. CXVIII, 24.
[02] Rom. XIII, 13.
[03] Osée, IV, 5, suiv. les Septante.
[04] Ps. CXVIII, 92.
[05] Gal. V, 6.
[06] Ps. CXVIII, 93.
[07] Id. 94.
[08] Id. XXXIII, 1.
[01] Ps. CXVIII, 95.
[02] Id. 96.
[03] Id. LXXII, 17.
[04] Eccli. IV, 33.
[01] I Cor. XIII, 3.
[02] Rom. V, 5.
[03] Ps. XVII, 37.
[04] Matth. XXII, 37.40.