VINGT-SIXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII
LA VRAIE CHARITÉ.
Quand le Prophète parle ici du jugement, ce mot doit être entendu dans un sens favorable, dans le même sens que la justice dont l’acte produit le jugement. Toutefois il craint que ses ennemis ou les démons ne le poussent au désordre, et il supplie le Seigneur de l’en délivrer; loin de compter sur lui-même, il en appelle à Dieu qui donne la force et la patience. Or, cette patience nous est nécessaire, pour nous maintenir contre les calomnies de nos ennemis de toutes sortes. Le Prophète veut être au service de Dieu par amour, et comme l’ancienne loi s’est effondrée sous le grand nombre des prévarications, le Prophète soupire après l’acte suprême de Dieu, c’est-à-dire après le Christ qui nous justifie par la grâce, et nous redresse en nous faisant agir par la charité.
1. Nous entreprenons aujourd’hui d’approfondir et d’exposer les versets suivants de notre long psaume « J’ai gardé le jugement et la justice, ne me livrez point à ceux qui me nuisent
[01] ». Il n’est pas étonnant qu’il ait gardé le jugement et la justice, celui qui avait demandé à Dieu de pénétrer ses chairs d’une crainte chaste, c’est-à-dire de meurtrir comme d’aiguillons nos convoitises charnelles, dont l’effet ordinaire est de nous détourner d’un jugement droit; bien que selon l’usage de notre langue on appelle ainsi tout jugement, soit jugement droit, soit jugement dépravé, selon cet avis que l’Évangile donne aux hommes : « Ne jugez point selon l’apparence, mais portez un jugement droit
[02] » ; toutefois, dans notre passage, le mot jugement est employé de telle sorte que, si ce jugement n’est point droit, il ne mérite point d’être appelé jugement; autrement il ne suffirait pas de dire : «j’ai gardé le jugement »; mais il faudrait dire : J’ai gardé le jugement droit. C’est dans ce sens que parlait Notre-Seigneur Jésus-Christ, quand il disait : « Vous abandonnez ce qu’il y a de plus important dans la loi, le jugement, la miséricorde et la foi ». Ici encore le mot de jugement est employé comme s’il n’y avait point de jugement dès lors qu’il est corrompu. Dans plusieurs endroits des saintes Écritures, il a cette acception : ici, par exemple : « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre jugement
[04] ». Et dans cet autre passage d’Isaïe : « J’attendais d’Israël le jugement, et il a fait l’iniquité
[05] ». Le Seigneur ne dit point : J’attendais un jugement droit, et il a été perverti; mais il se sert du mot jugement, comme s’il désignait l’équité, comme s’il n’y avait plus de jugement dès lors qu’il y a injustice. Quant à la justice, on ne dit point une bonne ou une mauvaise justice, comme on dit un jugement équitable ou un jugement injuste, mais elle est bonne par là même qu’elle est justice. Ainsi dans le langage habituel on dira un bon jugement, un mauvais jugement, comme on dit un bon juge, et un mauvais juge; mais on ne dit pas une bonne justice, ou une mauvaise justice, comme on ne dit pas non plus un bon juste, ou un mauvais juste, car tout homme est bon dès lors qu’il est juste. La justice est donc une vertu de l’âme que l’on peut appeler bonne et louable, et dont nous n’avons plus à nous occuper; quant au jugement, dès qu’on le prend en bonne part, il est l’acte que produit cette vertu. Car celui qui a la justice porte un jugement droit, ou plutôt, dans le sens rigoureux, avoir la justice c’est juger, car porter un jugement faux ce n’est point juger. Et ici, sous le nom de justice nous n’entendons pas seulement une vertu, mais l’acte de cette vertu. Et en effet qui produit la justice dans l’homme, sinon celui qui justifie l’impie, c’est-à-dire qui, par sa grâce, le rend juste d’impie qu’il était ? De là ce mot de l’Apôtre : « Nous sommes justifiés gratuitement par sa grâce
[01]». Celui donc qui a en lui la justice ou l’oeuvre de la grâce, fait la justice ou l’oeuvre de la justice.
2. « J’ai fait le jugement et la justice », dit le Prophète, « ne me livrez pas à ceux qui me nuisent » ; c’est-à-dire, j’ai porté un jugement juste, ne me livrez point à ceux qui me persécutent pour ce jugement. Ou, comme on lit dans quelques exemplaires : « Ne me livrez u point à mes persécuteurs ». L’expression grecque, en effet,
tois antidikousi; se traduit par
nocentibus, ceux qui me nuisent, par
persequentibus, ceux qui me persécutent, par
calumniantibus, ceux qui me calomnient; je m’étonne de n’avoir lu, dans aucun des exemplaires que j’ai pu me procurer,
adversantibus, mes adversaires, bien que le mot grec
antidikos se traduise sans hésitation par
adversarius, adversaire. Quand le Prophète supplie le Seigneur de ne point le livrer à ses ennemis, quel est le sens de sa prière, sinon le même que quand nous disons : « Ne nous induisez pas en tentation
[01]? » Car saint Paul nous montre quel est notre adversaire, quand il dit : « De peur que le tentateur ne vous ait tentés
[02] ». Dieu nous livre à lui quand Dieu nous abandonne. Car le tentateur ne saurait tromper celui que Dieu n’abandonne pas, lui qui, dans sa bonne volonté, donne à l’homme la beauté comme la force. Quant à celui qui a dit dans son abondance : « Je ne serai jamais ébranlé
[03] ». Dieu en détourne sa face, et lui se trouble en se voyant tel qu’il est. Celui, dès lors, dont la chair est crucifiée par la crainte chaste du Seigneur, et qui, pur de toute convoitise charnelle, fait le jugement et l’oeuvre de la justice, doit demander de n’être point livré àses adversaires, c’est-à-dire de ne point céder aux persécuteurs, et de ne faire point le mal en craignant de souffrir un mal. Le même Dieu qui lui donne de vaincre ses convoitises, et de ne pas céder aux voluptés, lui donne aussi la force de la patience et le soutient contre la douleur. Celui dont il est dit : « Le Seigneur donnera la douceur
[04]», est aussi celui dont il est dit encore : « C’est de lui que vient ma patience
[05]».
3. Enfin : «Affermissez votre serviteur dans le bien, que les superbes ne me calomnient pas
[06] ». Ils me poussent afin de me faire succomber au mal; pour vous, affermissez-moi dans le bien. Ceux qui ont traduit :
Non calumnientur me, au lieu de
mihi, ont suivi le mot grec, moins usité dans la langue latine. Ou peut-être :
Non calumnientur me aurait-il la même énergie que si l’on disait : Qu’ils ne me surprennent point par leurs calomnies ?
4. Or, les superbes peuvent jeter le mépris sur l’humilité chrétienne par bien des calomnies ; mais la plus grande est d’entendre ces hommes superbes nous accuser d’adorer un mort. Car c’est la mort du Christ qui nous prêche, qui relève à nos yeux l’humilité d’une manière divine. Or, cette calomnie nous vient des deux peuples infidèles, des Juifs et des Gentils. Les hérétiques ont aussi leurs calomnies propres à chacune des sectes : ils ont les leurs, tous ces schismatiques séparés par leur orgueil de l’unité des membres du Christ. Or, quelle effrayante calomnie ne lança point le diable lui-même contre le juste, quand il s’écria : « Est-ce donc gratuitement que Job sert le Seigneur
[01] ». Mais un regard plein de vigilance et de piété sur Jésus crucifié, dissipe ces calomnies des superbes comme la bave empoisonnée des serpents. C’était lui que voulait figurer Moïse quand, sur l’ordre de Dieu, il planta dans le désert la figure d’un serpent au haut d’un arbre
[02], afin de nous montrer que la ressemblance de la chair du péché, qui était dans le Christ, serait attachée à la croix. C’est en fixant nos regards sur cette croix salutaire que nous chassons tout le venin de nos calomniateurs ; c’est elle que le Prophète fixait en quelque sorte avec une profonde attention, quand il disait : « Mes yeux s’affaiblissent dans l’attente de votre salut et des paroles de votre justice
[03] ». Car Dieu a revêtu son Christ d’une chair semblable à notre chair de péché
[04], et l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous fussions la justice de Dieu
[05]». Le Prophète nous dit donc que ses yeux se sont affaiblis à attendre cette parole de la justice divine, lorsque sentant jusqu’où va la faiblesse humaine, il a une soif ardente de cette divine grâce qu’il considère dans le Christ.
5. De là cette prière du Prophète : « Agissez avec votre serviteur selon votre miséricorde
[06] », et non, selon ma justice. «Et enseignez-moi vos justifications »; sans doute ces moyens par lesquels Dieu fait les justes, qui ne le deviennent point par eux-mêmes.
6. « Je suis votre serviteur ». Car je ne me suis pas bien trouvé d’être libre, et non à votre service. « Donnez-moi l’intelligence, afin que je sache vos témoignages
[07]». Il ne faut jamais cesser de faire à Dieu cette prière, car il ne suffit pas d’avoir reçu l’intelligence, d’avoir appris les préceptes de Dieu; il faut recevoir toujours cette intelligence, et en quelque sorte boire à la source de la lumière éternelle. Car plus un homme a d’intelligence, et plus il connaît les témoignages du Seigneur.
7. « Quant au Seigneur, il est temps qu’il agisse
[01] ». C’est ainsi qu’on lit en plusieurs exemplaires, et non comme en d’autres : Seigneur, il est temps d’agir. Quel est donc ce temps, ou que doit faire le Seigneur selon le Propbète ? Ce qu’il avait demandé un peu auparavant : « Agissez envers votre serviteur, selon u votre miséricorde
[02] ». Voilà ce que le Seigneur doit faire, il en est temps. Et que désignent ces paroles, sinon la grâce qui nous a été révélée en son temps par Jésus-Christ ? Et de quel temps parle saint Paul, ici : « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils
[03] » ; et dans un autre endroit, citant une parole des Prophètes, où Dieu dit : « Je vous ai exaucé au temps favorable, et secouru au jour de salut ? voici, dit l’Apôtre, le temps favorable, voici les jours de salut
[04] ». Mais pourquoi le Prophète, voulant nous montrer que pour le Seigneur il était temps d’agir, a-t-il ajouté : « Ils ont dissipé votre loi ? » Comme si pour le Seigneur le temps d’agir était celui où les orgueilleux ont dissipé sa loi, eux qui, ne connaissant point la justice de Dieu, et voulant établir leur propre justice, n’ont pas été soumis à celle de Dieu
[05]? Qu’est-ce à dire en effet : « Ils ont dissipé votre loi », sinon que dans leurs iniques prévarications ils ne l’ont point observée entièrement ? Il fallait donc à ces âmes orgueilleuses, trop présomptueuses de leur liberté, imposer une loi, afin qu’après avoir violé cette loi, ceux qui s’humilieraient dans la componction eussent recours par la foi et non par la loi, à la grâce qui s’offrait à eux. Mais la loi ayant été anéantie, vint le temps de la divine miséricorde par le Fils unique de Dieu. Car la loi est entrée dans le monde pour faire abonder le péché, et le péché ayant anéanti la loi, le Christ est venu à temps pour faire surabonder la grâce, où le péché avait abondé
[06].
8. « C’est pour cela », dit le Prophète, «que j’ai aimé vos préceptes plus que l’or et la topaze
[07] ». La grâce nous fait accomplir par la charité ces préceptes de Dieu que nous ne pouvions accomplir par la crainte. « Car c’est par la grâce de Dieu que la charité est répandue dans nos coeurs en vertu de l’Esprit-Saint qui nous a été donné
[01]». Aussi le Seigneur nous dit-il : « Je ne suis point venu pour abolir la loi, mais pour l’accomplir
[02] ». Et l’Apôtre à son tour : « La charité est la plénitude de la loi
[03] ». De là vient que le Prophète l’aime plus que l’or et la topaze; et dans un autre psaume, plus que l’or et les pierres les plus précieuses
[04] ; on dit en effet que la topaze est une pierre des plus rares. Mais les Juifs ne comprenant point cette loi cachée dans l’Ancien Testament,et recouverte comme d’un voile, ce qui était figuré par cette face de Moïse qu’ils ne pouvaient regarder
[05], n’accomplissaient les préceptes du Seigneur qu’en vue d’une récompense terrestre et charnelle, et dès lors ne l’accomplissaient point; car ce n’étaient point les préceptes, mais la récompense qu’ils aimaient. De là vient que leurs oeuvres n’étaient point des oeuvres volontaires, mais plutôt des oeuvres forcées. Mais pour celui qui aime les préceptes plus que l’or et les pierres les plus riches, toute récompense terrestre devient vile auprès de ces commandements, et l’on ne saurait établir auôune comparaison entre les autres biens de l’homme et ces biens qui le rendent bon lui-même.
9. « C’est pour cela que je me dirigeais selon vos préceptes
[06] ». Je me redressais, parce que je les aimais; et comme ils sont droits, je me redressais en m’y attachant par l’amour, ce qui a pour conséquence la parole suivante : « J’ai haï », dit le Prophète, « toute voie d’iniquité ». Comment en effet ne point haïr le chemin tortueux, dès lors qu’il aimait le chemin droit ? De même en effet que s’il avait eu la passion de l’or et des pierres précieuses, il eût haï tout ce qui aurait pu lui faire perdre ces biens, de même, pour lui, aimer les préceptes du Seigneur, c’était haïr la voie de l’iniquité, comme cet impitoyable écueil que l’on rencontre dans un voyage sur la mer, et où le naufrage nous ferait perdre des biens inestimables. Pour éviter ce malheur, il dirige ailleurs ses voiles, ce pilote prudent qui s’est embarqué sur le bois de la croix, avec les précieuses marchandises des préceptes divins.
VINGT-SEPTIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CXVIII
LE SECOURS DE LA GRÂCE.
Etudier à fond les témoignages du Seigneur, c’est là une tâche difficile à un homme, et toutefois il est bon d’étudier ce qu’il y a d’admirable, d’étonnant dans sa loi. Cette loi, oeuvre d’un Dieu bon, ne donnait ni la justice, ni la vie ; le Prophète en a recherché ta cause, et il a trouvé que cette loi se bornait à indiquer le péché, afin de nous humilier, et de nous démontrer qu’il nous faut le secours de Dieu, et de nous le faire demander. Voilà ce qu’a compris le Prophète, et il invoque te Seigneur qui nous a aimés le premier, lui demandant de le servir par amour, de résister aux persécutions qui le détournaient du service de Dieu, de connaître la loi d’une manière pratique; il s’humilie à cause de ses fautes.
1. Voici les versets du psaume que nous allons vous exposer avec le secours de Dieu : « Vos témoignages sont admirables, et c’est pourquoi mon âme les a sondés
[01] ». Qui peut énumérer au moins sommairement les témoignages de Dieu ? Le ciel et la terre, les oeuvres visibles, et les oeuvres invisibles, sont en quelque manière le témoignage de sa bonté, comme de sa grandeur; ce cours si régulier et si répété de la nature, le temps qui entraîne dans son cours toutes sortes de créatures quoique passagères et mortelles, tout cela que l’habitude nous rend moins sensible, n’en rend pas moins témoignage au Créateur, quand on le considère avec une pieuse attention. Qu’y a-t-il dans ces créatures qui ne soit point admirable, quand on en juge, non d’après l’usage, mais d’après la raison ? Et si nous embrassons comme d’un seul regard tout cet ensemble, ne se vérifie-t-elle point cette parole du Prophète : « J’ai considéré vos oeuvres, et j’en ai été dans l’extase
[02]?» Et toutefois notre interlocuteur n’est point hors de lui-même en admirant ces ouvrages; mais il nous dit qu’il a dû les étudier avec tant de soin parce qu’ils sont admirables. Après cette exclamation en effet : « Combien sont admirables les témoignages du Seigneur » , il ajoute : « C’est pour cela que mon âme les a sondés »; comme si la difficulté de les sonder avait stimulé sa curiosité. Plus un effet est caché dans sa cause, et plus il est admirable.
2. Qu’un homme donc s’en vienne dire qu’il étudie les témoignages du Seigneur, parce qu’il les trouve admirables; ne pourrions-nous pas, en voyant que toutes les créatures qui se révèlent ou qui se dérobent à nos yeux, sont pleines de ces témoignages, l’arrêter en disant : « Ne cherche point au-dessus de toi, et ne sonde point ce qui est plus fort que toi, mais repasse toujours en ton esprit ce que Dieu t’a commandé
[01]? » Mais il nous répond en disant : Ces préceptes du Seigneur, que vous me recommandez de méditer, sont ces mêmes témoignages que je trouve admirables, car ils nous attestent que c’est le Seigneur qui commande, et qu’il est grand et bon dès lors qu’il donne de semblables préceptes : oserions-nous dès lors le détourner d’étudier ces commandements, et ne serions-nous pas les premiers à l’exciter à s’adonner de toutes ses forces à un travail si important ? Ou bien en viendrons-nous à confesser que les préceptes du Seigneur sont des témoignages de sa bonté, tout en niant qu’ils soient admirables ? Qu’y a-t-il d’admirable, en effet, qu’un Dieu qui est bon commande le bien ? Ce qui est tout à fait étonnant, au contraire, c’est qu’un Dieu qui est bon et qui ordonne le bien, ait néanmoins donné une loi qui est bonne à des hommes qu’elle ne pouvait justifier, puisque cette loi, quelque bonne qu’elle fût, ne leur donnait point la justice ? « Car si la loi qui a été donnée pouvait donner la vie, la justice viendrait de la loi
[02]». Pourquoi donc en donner une qui ne pouvait ni donner la vie, ni donner la justice ? Voilà ce qui doit nous étonner, nous effrayer. Voilà ce qu’il y a d’admirable dans les témoignages de Dieu : et l’âme du Prophète les a sondés, parce que l’on ne saurait lui dire à ce sujet : « Ne sonde pas ce qui est plus fort que toi, mais repasse toujours en ton esprit ce que Dieu t’a commandé
[03] » ; puisque c’est cela même que le Seigneur a commandé, et que dès lors on doit toujours méditer. Voyons plutôt ce qu’a trouvé l’âme du Prophète après avoir sondé.
3. « La révélation de vos promesses répand la lumière et donne l’intelligence aux petits
[01] ». Quels sont ces petits, sinon les humbles et les faibles ? Loin de toi donc tout orgueil ! arrière toute présomption de tes forces qui sont nulles, et tu comprendras pourquoi Dieu a donné une loi qui était bonne, sans pouvoir néanmoins donner la vie. Car le but de la loi était de rabattre ta grandeur pour te faire petit, de te montrer que tu n’as pas en toi-même la force d’accomplir la loi, de te forcer dans ton indigence et ton dénuement à recourir à la grâce et de t’écrier : « Ayez pitié de moi, Seigneur, à cause de ma faiblesses
[02]». Voilà que la méditation a fait comprendre au Prophète, qui est petit, cette vérité que nous montre celui qui se dit le moindre des Apôtres, saint Paul, lequel se fait petit enfant, c’est-à-dire qu’une loi impuissante à nous vivifier nous a été donnée : « Parce que l’Écriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse faite par Dieu fût accomplie par la foi en Jésus-Christ à l’égard de ceux qui croiront
[03] ». Ainsi soit-il, Seigneur ! Oui, ainsi soit-il, Dieu de miséricorde ! commandez ce qu’on ne saurait accomplir, ou plutôt commandez ce qu’on ne saurait accomplir que par votre grâce, afin que cette impuissance des hommes à rien faire par leurs propres forces « leur ferme la bouche », et que nul ne croie plus à sa grandeur. Que tous deviennent petits, tous coupables devant vous. « Parce que nul homme ne sera justifié devant Dieu par les oeuvres de la loi ; car la loi ne donne que la connaissance du péché. Maintenant la justice que Dieu donne sans la loi nous a été découverte, attestée par la loi et par les Prophètes
[04]». Tels sont vos admirables témoignages qu’a sondés l’âme de cet humble enfant, et il les a découverts, parce qu’il s’est fait humble et petit. Qui pourrait accomplir vos préceptes comme on doit les accomplir, c’est-à-dire par la foi qui opère dans la charité
[05], si votre Esprit-Saint ne répandait lui-même cette charité dans les coeurs
[06]?
4. Voilà ce que proclame cet interlocuteur devenu humble : « J’ai ouvert ma bouche », nous dit-il, « et j’ai attiré l’esprit, parce que je brûlais d’ardeur pour vos commandements
[01] ». Que désirait-il, sinon d’accomplir ces préceptes ? Mais, faible et petit, il ne pouvait accomplir des oeuvres fortes et grandes; il a ouvert la bouche, confessant ainsi ce qu’il ne pouvait faire de lui-même, et il a attiré la force de le faire; il a ouvert la bouche en demandant, en cherchant, en frappant
[02]; dans sa soif, il a puisé l’esprit de sainteté qui lui a fait accomplir ce qu’il ne pouvait par lui-même, c’est-à-dire une loi sainte, et juste, et bonne
[03]. Si nous, en effet, quoique méchants, nous savons donner ce qui est bon ànos enfants, à combien plus forte raison Dieu donnera-t-il du ciel l’Esprit de sainteté à ceux qui le demandent
[04]? Ce ne sont point ceux qui agissent par leur sens propre, mais tous ceux qui sont dirigés par l’Esprit de Dieu, qui sont fils de Dieu
[05]; non qu’eux-mêmes ne fassent rien, mais de peur qu’ils ne fassent rien de bon, c’est la bonté même qui les fait agir. Car chacun devient de plus en plus enfant de Dieu, à mesure que Dieu répand plus largement en lui l’Esprit de sainteté.
5. Enfin le Prophète continue à prier. Il a ouvert la bouche et attiré l’Esprit, mais il frappe encore à la porte du Père céleste; il cherche encore. Il a bu; mais plus il a goûté de délices, et plus ardente est sa soif. Écoutez les paroles de celui qui a soif : « Jetez les yeux sur moi », dit-il, « et prenez-moi en pitié, selon vos décrets envers ceux qui aiment votre nom
[06] »; c’est-à-dire, selon votre décret envers ceux qui aiment votre nom; afin qu’ils vous aiment, vous les aimez le premier. C’est ce que dit saint Jean : « Nous aimons Dieu », dit-il; et comme si nous lui demandions le motif de cet amour, il ajoute : « Parce qu’il nous a aimés le premier
[07] ».
6. Vois encore ce que nous dit clairement le Prophète : « Dirigez mes pas selon vos préceptes, et que l’iniquité n’exerce point sur moi son empire
[08] ». Qu’est-ce dire autre chose que : Donnez-moi la droiture et la liberté selon votre promesse ? Plus en effet l’amour de Dieu règne dans une âme, et moins l’iniquité y domine. Quel est donc l’objet de sa prière, sinon d’aimer Dieu par le secours de Dieu ? En aimant Dieu il s’aime lui-même, afin de pouvoir saintement aimer son prochain comme lui-même, double précepte que renferment la loi et les Prophètes
[01]: sa prière ne se réduit-elle pas à demander que Dieu lui fasse accomplir par sa grâce les préceptes qu’il lui impose ?
7. Mais que signifie cette parole : « Délivrez-moi des calomnies des hommes, afin que je garde vos commandements
[02]? » Si les reproches des hommes sont vrais, il n’y a point calomnie; s’ils sont faux, à quoi bon. demander la délivrance de ces calomnies ou de ces fausses récriminations qui ne sauraient lui être nuisibles ? Car une fausse imputation ou une calomnie ne rend un homme coupable qu’au tribunal d’un homme; mais au tribunal de Dieu, il n’y a pas de fausse imputation, elle serait plutôt nuisible à l’accusateur qu’à l’accusé. N’est-ce point là par avance la prière de l’Église et de tout le peuple chrétien qui a été délivré des calomnies dont les hommes le flétrissaient de toutes parts à cause de ce nom de Chrétiens ? Mais est-ce bien à cause de cette délivrance qu’il garde les commandements de Dieu ? Ne les gardait-il pas au milieu des calomnies, et n’était-il pas plus glorieux pour lui d’obéir aux préceptes de Dieu, en dépit des tribulations, et de résister aux persécuteurs qui le poussaient à l’impiété ? Ces paroles donc : « Délivrez-moi des calomnies des hommes, afin que je garde vos commandements », signifient, répandez en mon âme votre Esprit-Saint, de peur que cédant à la crainte et aux calomnies des hommes, je ne me détourne de leurs préceptes pour adopter leurs vices. Si vous en agissez ainsi avec moi, c’est-à-dire si vous me délivrez des calomnies en m’accordant la patience, afin que je ne redoute aucunement leurs récriminations, je garderai vos préceptes au milieu même des calomnies.
8. « Faites briller sur votre serviteur la lumière de votre face
[03]». C’est-à-dire, manifestez votre présence en me fortifiant de vos grâces, « et enseignez-moi vos préceptes », de telle sorte que je les pratique ; ce qui est dit plus clairement dans un autre psaume : « Enseignez-moi, Seigneur, à faire votre volon té
[01]». N’allons pas croire en effet qu’ils ont appris la loi, ceux qui l’ont entendue et retenue de mémoire, sans la pratiquer. La Vérité a dit elle-même : « Quiconque a ouï le Père et a eu l’intelligence, vient à moi
[02]». Donc, il n’a rien appris celui qui ne vient pas, c’est-à-dire qui ne pratique pas.
9. Rappelant en son âme la douloureuse pénitence qu’il fit de son péché, le Prophète s’écrie : « Mes yeux ont versé des torrents de larmes, parce qu’ils n’ont point gardé votre loi
[03] », c’est-à-dire mes yeux. On lit en effet dans certains exemplaires : « Parce que je n’ai point gardé votre loi, mes yeux ont descendu des torrents de larmes ». Comme on dirait, mes pieds ont descendu la montagne, et non à travers la montagne, ou par la montagne, comme on dit encore descendre une échelle, et non le long d’une échelle. On dit encore en latin,
piscinam descendit, descendre la piscine; et non
descendit in piscinam, descendre dans la piscine. Le Prophète se sert admirablement du mot descendre, pour marquer l’humiliation dans la pénitence; ses yeux étaient montés en effet quand un orgueil obstiné les avait dirigés en haut. Ils se croyaient fort élevés, lorsque dans leur ignorance de la justice de Dieu, ils prétendaient établir leur propre justice
[04]; mais fatigués de ces efforts et confus des violations de la loi, ils sont descendus de ces hauteurs, et ont versé des larmes pour obtenir la justice de Dieu par la pénitence. Dans certains exemplaires, au lieu de
descendendit, on lit
transierunt, mes yeux ont surpassé les torrents d’eau; ce qui serait une exagération pour dire que ses larmes ont surpassé l’eau des fontaines, et nous donnerait à comprendre par ces torrents d’eau que ses larmes ont été plus abondantes que l’eau des fleuves. Mais, pourquoi pleurer ainsi, parce qu’on n’a point gardé la loi, sinon afin d’obtenir la grâce qui efface le péché de l’homme pénitent, et qui soutient la volonté du fidèle ?
[02] Numb. XXI, 9; Jean, III, 14.
[04] Isa. XLIX, 8; II Cor. VI, 2.
[09] Exod. XXXIV, 33-35; II Cor. IV, 13-16.