DEUXIEME DISCOURS SUR LE PSAUME LVIII
1. Le long discours que je vous ai adressé hier, m’a laissé pour aujourd’hui en dette vis-à-vis de vous; et, puisque Dieu l’a permis, et que le temps de m’acquitter est venu, je vais le faire. Plus nous nous montrons dévoué à remplir nos obligations à votre égard, plus aussi vous devez vous montrer avares créanciers : en d’autres termes, puisque le Seigneur nous donne ce que nous devons vous communiquer, car il est le Maître et nous les serviteurs, c’est à vous de recevoir ses dons de manière à faire voir dans votre conduite le fruit que vous tirerez de nos discours. En effet, le champ que l’on cultive, et qui ne produit rien de bon, le champ qui ne récompense point le cultivateur et lui donne des épines au lieu de moissons abondantes, ne verra jamais sa récolte enfermée dans les greniers du Père de famille : elle sera jetée au feu. Le Seigneur, notre Dieu, daigne répandre sur notre coeur la rosée fécondante de sa parole, comme il répand sur les campagnes d’abondantes ondées, parce que notre coeur est comme un champ qui lui appartient : et il a droit d’en attendre du fruit, puisqu’il sait quelle semence et quelles pluies il y a fait tomber. En réalité, nous ne sommes rien sans lui : nous n’étions rien avant qu’il nous eût créés ; et quiconque, devenu homme, prétend se passer de lui, n’est autre, en fin de compte, qu’un homme pécheur : c’est donc avec raison que le Prophète a dit : « Je vous garderai ma force ». Puisque toute cette force, nous la conservons avec lui et pour lui, et que nous la perdons en nous en éloignant, notre âme doit donc toujours veiller, non pas seulement à ne pas s’éloigner de lui, mais encore, si elle en est éloignée, à se diriger vers lui et à s’en approcher chaque jour davantage; pour cela, elle n’a besoin ni de marcher vite, ni d’employer le secours de chariots, ni de monter un coursier agile, ni de se servir de grandes ailes : la pureté des affections et des moeurs irréprochables et saintes, voilà ce qui est nécessaire pour s’approcher de Dieu.
2. Achevons d’expliquer notre psaume. Nous nous sommes arrêté à l’endroit où le Prophète commence à parler à Dieu de ses ennemis, et lui dit : « Ne les tuez point, Seigneur, de peur qu’on oublie votre loi
[01].» Il leur donnait le nom d’ennemis, et, pourtant, il priait le Seigneur de ne point les tuer, dans la crainte de voir oublier sa loi. Se souvenir de la loi divine, c’est-à-dire ne pas l’oublier, ce n’est encore ni la perfection, ni l’assurance d’être récompensé, ni une garantie contre les supplices éternels. Il en est qui gardent le souvenir de la loi, mais qui ne la pratiquent pas; ceux, au contraire, qui l’accomplissent, eu conservent la mémoire. Aussi, quand un homme remplit tous les devoirs àlui imposés par Dieu, quand il s’efforce incessamment de ne point laisser effacer de la mémoire de son coeur ce qu’il sait de la loi du Seigneur, et que par toute sa conduite il se rappelle à chaque instant les préceptes que l’Eternel y a tracés, cet homme connaît utilement la loi divine, et il ne sera pas considéré comme un ennemi du Très-Haut. Les Juifs sont les ennemis de Jésus-Christ ; le Psalmiste semble les désigner ici : ils ont la loi de Dieu entre les mains, ils la conservent; voilà pourquoi le Prophète adresse au Seigneur cette prière : « Ne les tuez pas, de peur qu’on oublie votre loi ». Il demande que la nation juive subsiste toujours, et que, ce peuple continuant à subsister, le nombre des chrétiens s’accroisse tous les jours. C’est un fait indiscutable; on rencontre des Juifs au milieu de tous les autres peuples; ils sont toujours tels, et n’ont pas cessé d’être ce qu’ils étaient; c’est-à-dire, que cette nation n’est point passée sous la domination romaine de manière à perdre son autonomie; mais en pliant sous le joug de l’empire, elle a conservé ses lois, qui sont les lois divines. Mais comment les observe-t-elle ? « Vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, et vous négligez ce qu’il y a de plus important dans la loi, à savoir : la justice, « la miséricorde et la foi. Vous avez grand soin de filtrer ce que vous buvez, dans la crainte d’avaler un moucheron, et vous avalez un chameau
[01]». Ainsi leur parle le Seigneur; et, de fait, ils agissent de la sorte; ils conservent entre leurs mains la loi et les Prophètes, ils lisent et chantent toutes ces paroles saintes, et ils n’y voient point désigné le Christ lui-même, qui est la lumière des Prophètes. Non-seulement ils ne l’aperçoivent pas, maintenant qu’il est dans le ciel; ils ne l’ont pas même reconnu, quand il vivait dans l’humiliation au milieu d’eux, et qu’ils sont devenus coupables à son égard en répandant son sang; toutefois, je n’entends point parler d’eux tous. C’est ce que je vous prie, mes frères, de bien remarquer aujourd’hui. J’ai dit qu’il n’est pas question de tous les Juifs, parce que beaucoup d’entre eux se sont convertis à celui qu’ils avaient fait mourir, ont cru en lui, et mérité, de sa part, le pardon de leur déicide; par là ils ont montré aux hommes à ne point désespérer de leur propr pardon, quels que soient, d’ailleurs, le nombre et l’énormité de leurs crimes, puisqu’en s’a vouant coupables, ils ont obtenu miséricorde et que l’indulgence divine s’est étendue même à l’assassinat commis par eux sur la personne du Christ. Voilà pourquoi le Psalmiste s’exprime ainsi : « Parce que, mon Dieu, vous avez bien voulu me recevoir, et que la miséricorde de Dieu me préviendra ». C’est-à-dire, avant aucune bonne action de ma part, sans aucuili mérite, j’ai été prévenu par sa miséricorde. Quoiqu’il n’ait rien trouvé de bon en moi, il n’a pas laissé de me rendre bon; il rend juste celui qui se convertit, et il avertit celui qui s’égare, de rentrer dans la voie droite. « Mon Dieu », ajoute le Prophète, « mon Dieu me l’a montré dans mes ennemis » ; c’est-à-dire, en me comparant avec mes ennemis, je vois combien il m’aime, combien de preuves de bonté il me donne; car les vases de colère et les vases de miséricorde, sortant tous de la même masse, les premiers apprennent aux seconds quelle grâce ceux-ci ont reçue
[01]. Nous lisons ensuite : « Ne les tuez pas, de peur qu’on oublie votre loi ». Ces paroles s’appliquent aux Juifs. Mais quel châtiment leur infligerez-vous ? « Dispersez-les dans votre puissance ». Montrez-leur que la force appartient à vous, et non à ceux qui mettent leur confiance en leur propre pouvoir, et qui méconnaissent votre éternelle vérité. Montrez-leur que si vous êtes fort,ce n’est point à la manière de ces forts dont il est écrit : « Les forts se sont jetés sur moi »; mais que votre force vous donne le pouvoir de les disperser. « Et conduisez-les, Seigneur, qui êtes mon protecteur ». C’est-à-dire, dispersez-les, mais ne les abandonnez pas, « de peur qu’on oublie votre loi ». Et protégez-moi de telle sorte que leur dispersion me fournisse un témoignage de votre miséricordieuse bonté.
3. Le Psalmiste ajoute : « Perdez en eux les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres ». Comment unir et lier à ce qui précède ce passage : « Perdez en eux les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres ? » Nous ne voyons pas entre les paroles suivantes assez de liaison pour apercevoir le rapport qui existe entre ces paroles et celles qui précèdent. « Perdez en eux les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres, et qu’ils soient pris dans leur orgueil. Leur malédiction et leur mensonge produiront leur perfection dans la colère, qui perfectionne tout, et ils ne seront plus ». Je l’ai déjà dit hier ; ce passage est obscur voilà pourquoi j’ai voulu attendre, pour vous en donner l’explication, que vos esprits fussent reposés. Puisque vous n’êtes point encore fatigués de m’entendre, veuillez donc en ce moment élever vos coeurs, afin de m’aider par votre application ; par ses obscurités et ses embarras notre langage pourrait ne pas répondre à ce que vous attendez de moi; aussi devez-vous apporter votre part de bonne volonté; de la sorte, vous suppléerez, par votre promptitude à pénétrer le sens de mes paroles, à ce qui pourrait leur manquer de clarté.
Ce verset se trouve donc au milieu du psaume, sans que nous puissions voir facilement sa liaison avec ce qui précède. « Perdez en eux les péchés de leur bouche, et les paroles de leurs lèvres ». Néanmoins, ayons recours aux versets précédents. Le Prophète avait dit : « Ne les tuez pas, de peur qu’on oublie votre loi » ; telle était sa prière en faveur d’hommes en qui il reconnaissait ses ennemis; et il avait ajouté : « Perdez en eux les péchés de leur bouche, et les paroles de leurs lèvres ». C’est-à-dire, mettez fin à i leurs discours et non à leur existence : « Ne les tuez donc pas, de peur qu’on oublie votre loi ». Mais il y a en eux quelque chose que vous devez tuer, pour que l’on voie l’accomplissement de cette parole : « N’ayez compassion d’aucun de ceux qui commettent l’iniquité; dispersez-les donc par votre puissance et conduisez-les », c’est-à-dire, ne les abandonnez pas, tout en les dispersant; parce qu’en ne les abandonnant point, et en ne les tuant pas, vous avez encore quelque chose à faire en eux. Qu’y tuerez-vous donc ? « Les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres ». Que tuerez-vous en eux ? Les cris qu’ils ont fait entendre : « Crucifie-le ! crucifie-le
[01]! » et non leur propre personne. Pour eux, ils ont voulu perdre, exterminer et anéantir le Christ; et vous, en ressuscitant celui qu’ils ont voulu perdre, vous tuez « les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres ». En effet, ils avaient crié qu’il fallait le mettre à mort, et ils s’aperçoivent ave. étonnement qu’il vit encore; ils l’ont méprisé pendant sa vie mortelle, et ils le voient avec stupéfaction adoré de tous les peuples de la terre; ainsi sont tués les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres.
4. « Et qu’ils soient pris eux-mêmes dans leur orgueil ». Que veulent dire ces paroles : « Qu’ils soient pris eux-mêmes dans leur orgueil ? » C’est inutilement que les forts se sont jetés sur le Christ, et qu’il a paru céder à leurs efforts pour leur laisser croire qu’ils avaient réussi dans leurs desseins contre lui; c’est en vain qu’ils ont semblé prévaloir contre le Sauveur. Ils ont bien pu crucifier son humanité sainte, leur faiblesse a pu l’emporter sur la force, la force a pu être mise à mort; ils se sont imaginé qu’ils étaient quelque chose; ils se sont considérés comme des hommes robustes, puissants et incapables de se laisser dominer par n’importe quelle résistance; ils étaient, à leurs yeux, pareils àun lion tout préparé à dévorer sa proie, ou semblables à ces taureaux gras dont il est parlé dans un autre psaume : « Des taureaux gras se sont jetés sur moi
[01]». Mais qu’ont-ils fait au Christ ? En lui ils ont tué, non la vie, mais la mort. En effet, au moment où Jésus-Christ rendait le dernier soupir, le règne de la mort finissait en lui, et celui de la vie commençait, lorsque, par sa résurrection, il reprenait cette ‘vie au sein même de la mort; il est ressuscité, car il y avait en lui une source de vie qu’ils ne pouvaient tarir. Quel a donc été le résultat de leur méchanceté à l’égard du Sauveur ? Écoute; le voici. Ils ont détruit le temple. Et lui, qu’a-t-il fait ? Il l’a rebâti le troisième jour
[02]. Par là ont été tués les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres. Et qu’est-il advenu de ceux qui se sont convertis ? « Qu’ils soient pris dans leur propre orgueil ». On leur a dit que celui qu’ils avaient attaché à la croix, était ressuscité d’entre les morts, et ilsont cru au prodige de sa résurrection, quand ils ont vu que, du haut du ciel où il était monté, il avait envoyé l’Esprit-Saint, pour remplir de ses dons ceux qui avaient cru en lui
[03], et alors ils ont compris qu’en faisant mourir le Christ, ils avaient inutilement employé leur temps et leurs forces. Tout ce qu’ils avaient fait se réduisait à rien; il ne leur restait que la responsabilité de leur coupable conduite; et dès lors que leurs projets avaient été anéantis, et qu’ils n’avaient recueilli d’autre bénéfice que celui d’avoir commis le’crime, ils furent pris dans leur propre orgueil, et ils se virent accablés sous le poids de leur faute, Ils n’avaient donc plus d’autre ressource que celle de confesser leur péché; c’était la condition pour Obtenir leur pardon de celui qui avait cédé à leurs efforts criminels; à cette condition, il devait pardonner sa mort corporelle aux morts spin. fuels qui lui avaient ôté la vie, et donner la vie de l’âme à ceux qui l’avaient perdue. Ils ont donc été pris dans leur orgueil.
5. « Leur malédiction et leur mensonge produiront leur consommation dans la colère de consommation, et ils ne seront plus ». Il est vraiment difficile de comprendre comment les mots : « Et ils ne seront plus », se lient avec les précédents. Quel en est le sens ? Voyons le verset que nous venons d’expliquer. Lorsqu’ils auront été pris dans leur propre orgueil, « leur malédiction et leur mensonge produiront leur consommation ». Que doit-on entendre par consommation ? ce terme signifie : Perfection; car être consommé veut dire être perfectionné. Autre chose est d’être consommé, autre chose est d’être consumé. On dit d’un objet qu’il est consommé, quand il est arrivé à son dernier degré de perfection : on dit qu’il est consumé, lorsqu’il est détruit èt qu’il n’en reste plus rien. L’orgueil empêchait l’homme de devenir parfait, car rien ne met obstacle à la perfection, comme ce malheureux vice. Que votre charité veuille bien apporter un peu d’attention à mes paroles, et considérer que l’orgueil est un mal singulièrement dangereux, un mal infiniment à craindre. A votre avis, quel mal est l’orgueil ? Pourrais-je exagérer en vous dépeignant sa malice et ses suites ? Le démon n’a commis que ce péché : voilà la cause de ses tourments sans fin. Sans aucun doute, il est le chef de tous les pécheurs, c’est lui qui les entraîne au mal : on ne l’accuse ni d’adultère, ni d’intempérance, ni de fornication, ni d’enlèvement du bien d’autrui : sa chute n’est venue que de l’orgueil. Et parce que l’envie est la compagne ordinaire de l’orgueil, il est impossible que le coeur de l’orgueilleux ne soit pas dévoré par l’envie. Comme conséquence de ce vice, qui est la suite nécessaire de l’orgueil, le démon, après sa chute, porte envie à l’homme qui persévère dans le bien, et il s’efforce de le séduire, pour l’empêcher de parvenir à ce séjour heureux d’où il est lui-même tombé. Et comme il sait que notre juge n’acceptera pas de fausses accusations contre nous, il cherche à nous précipiter en des fautes réelles : si notre avenir devait se décider au tribunal d’un homme, facile à tromper par des calomnies et des impostures, il ne prendrait ni tant de peines, ni de si minutieuses précautions pour nous faire commettre le péché; car il pourrait jeter notre juge dans l’erreur, et opprimer ainsi l’innocence; et alors, il nous entraînerait aisément dans le piégé, et rien ne lui serait plus facile que de s’emparer de nous, et de nous faire condamner avec lui. Mais il ne l’ignore pas, nous avons un juge qu’on ne peut surprendre, un juge équitable qui ne fait acception de personne, un juge, enfin, devant lequel il ne veut faire paraître que de vrais coupables, parce que Dieu étant souverainement juste, les condamnera nécessairement. L’envie seule, compagne obligée de son orgueil, porte donc le démon à nous pousser dans l’abîme du péché. D’où il suit que l’orgueil est un grand mal, puisqu’il nous empêche de devenir parfaits. Qu’on se vante autant qu’on voudra de ses richesses, de la beauté et de la force de son corps; tous ces avantages ne dureront qu’un temps, et ceux-là sont vraiment ridicules, qui se glorifient de choses périssables, qu’ils sont très-souvent exposés à perdre pendant leur vie, et dont ils devront, de toute nécessité, se séparer au moment de la mort. L’orgueil est un vice capital, puisqu’il suffit d’une seule tentation d’orgueil pour faire perdre à un homme, déjà avancé dans la pratique du bien, tout le terrain qu’il a précédemment parcouru. Les autres vices sont à craindre pour les mauvaises actions que nous pouvons commettre; nous devons redouter encore davantage l’orgueil, quand nous en taisons de bonnes. Il n’est donc pas étonnant que saint Paul ait été assez humble pour dire : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort », Pour l’empêcher d’être tenté par l’orgueil, savez-vous quel remède a employé le sage médecin qui connaissait le mal, et voulait le guérir ? L’Apôtre va nous le dire : « De peur que la grandeur de mes révélations ne m’inspirât de l’orgueil, Dieu a permis que je ressente dans ma chair un aiguillon, qui est l’ange et le ministre de Satan, pour me donner des soufflets. C’est pourquoi j’ai prié le Seigneur par trois fois, afin que cet ange de « Satan se retirât de moi, et il m’a répondu « Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse
[01] ». Voyez en quoi consiste la consommation dont parle le Psalmiste. L’Apôtre, le docteur des nations, le père des fidèles qu’il a engendrés par l’Évangile, a reçu l’aiguillon de la chair pour en être souffleté. Y en aurait-il un seul parmi nous, pour oser s’exprimer ainsi à l’égard de saint Paul, s’il ne l’avait lui-même déclaré humblement ? En disant qu’il n’a pas eu à supporter une pareille humiliation, nous croirions lui faire honneur, et en définitive, nous le taxerions de mensonge. Mais comme il était sincère, et qu’il a dit la vérité, nous devons ajouter foi entière à ses paroles, quand il nous dit que Dieu lui a envoyé l’ange de Satan pour l’empêcher de s’enorgueillir de la sublimité de ses révélations. Le serpent de l’orgueil est donc bien à craindre. Mais qu’est-il advenu des Juifs ? Ils ont été pris dans leur péché, car ils ont fait mourir le Christ, et plus grand a été leur crime, plus aussi ils se sont humiliés, et plus ils ont mérité par là d’être relevés; ainsi, « qu’ils soient pris dans leur propre orgueil : et leur malédiction et leur mensonge produiront leur « perfection » ; c’est-à-dire, ils deviendront d’autant plus parfaits, qu’ils ont été surpris à maudire et à mentir. En effet, l’orgueil ne -leur permettait point de s’avancer vers la perfection : il leur a fait commettre un grand crime, mais par l’humble confession qu’ils en ont faite, ils se sont débarrassés de ce malheureux vice; alors, ils en ont obtenu le pardon; la miséricorde divine leur a rendu l’innocence, et, parce que de leur bouche étaient sortis la malédiction et le mensonge, ils sont devenus parfaits. lia été dit à l’homme : Tu as vu et compris, par ton expérience, ce que tu es : tu t’es égaré, tu es tombé dans l’aveuglement, tu as commis le péché et fait une lourde chute; tu as reconnu ta faiblesse, aie donc recours au médecin, et ne te crois pas en bonne santé. Vois l’abîme où t’a précipité ta frénésie ! Tu as fait mourir ton médecin, et tout en le livrant à la mort, tu n’as pu l’anéantir ; mais, du moins, as-tu agi dans la mesure de tes forces pour l’exterminer. « Votre malédiction et votre mensonge serviront à vous faire devenir parfaits ». O Juifs, vous avez fait tout ce qu’il faut pour opérer la malédiction, car « maudit soit l’homme pendu au gibet ». Vous avez crucifié le Christ et vous l’avez considéré comme un homme maudit; puis, à la malédiction, vous avez ajouté le mensonge, en plaçant des gardes près de son tombeau, et en achetant au poids de l’or les mensonges que vous vouliez leur faire dire
[02]. Voilà que le Christ est ressuscité. Qu’est devenue cette malédiction de la croix que vous lui avez infligée ? A quoi a servi le mensonge répandu par les gardes que vous avez corrompus à prix d’or ?
6. « La malédiction et le mensonge serviront à la consommation dans la colère de consommation ». Que veulent dire ces paroles : « Dans la colère de consommation ? » Il y a une colère de consommation, et il y a une colère de consomption : toute vengeance de la part de Dieu se nomine la colère de Dieu; mais tantôt il se venge pour perfectionner, tantôt il se venge pour détruire. Comment se venge-t-il pour perfectionner ? « Il frappe de verges ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants
[03] ». Comment se venge-t-il pour détruire ? Il le montrera, lorsqu’il dira à ceux qui seront placés à sa gauche : « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le démon et pour ses anges
[04] ». La colère divine sera alors une colère de consomption, et non pas une colère de consommation. Mais « on annoncera la consommation dans la colère de consommation » ; c’est-à-dire, les Apôtres annonceront que, là où le péché s’est trouvé en abondance, il y aura une surabondance de grâce
[05], et que la faiblesse de l’homme a produit le remède destiné à le guérir, l’humilité. Dans cette pensée, les Juifs reconnaîtront leurs fautes ils en feront l’aveu, et « ils ne seront plus », Quel est le sens de ces mots ? Ils ne seront plus orgueilleux. Car le Psalmiste avait dit plus haut : « Qu’ils soient pris dans leur propre orgueil. La malédiction et le mensonge serviront à la consommation dans la colère de consommation, et ils ne seront plus » dans les sentiments d’orgueil où ils ont été surpris.
7. « Et ils sauront que le Seigneur est le dominateur de Jacob et des extrémités de la terre ». Auparavant, les Juifs s’imaginaient qu’ils étaient justes, parce que leur nation avait reçu la loi, et qu’elle avait observé les commandements de Dieu ; mais la preuve évidente qu’ils n’en avaient pas été les observateurs fidèles, c’est qu’ils n’y ont point reconnu le Christ : l’aveuglement de l’esprit était, en effet, tombé en partie sur le peuple d’Israël
[01]. Ils doivent s’apercevoir que les Gentils, considérés par eux comme des pécheurs et des chiens, ne sont pourtant pas à mépriser. Car s’ils ont été les uns et les autres surpris en état de péché, ils seront de même, les uns et les aigres, admis au salut éternel. « Il est », dit saint Paul, «pour les Juifs et pour les Gentils
[02]. La pierre qu’ils ont rejetée en bâtissant, est devenue la principale pierre de l’angle ». Pourquoi ? Afin de réunir en elle deux choses différentes, car l’angle est le point de jonction entre deux murailles. A leurs propres yeux, les Juifs étaient gens élevés et honorables : les Gentils, au contraire, leur apparaissaient faibles, pécheurs, esclaves du démon, adorateurs des idoles; et néanmoins, ils se trouvaient également plongés dans l’abîme de l’iniquité. Il a été démontré aux Juifs qu’ils étaient pécheurs, « car il n’y a personne qui fasse le bien, il n’y en a pas un seul
[03] ». Ils se sont dépouillés de leurs idées de hauteur et n’ont plus porté envie aux Gentils ; ils ont reconnu que les uns et les autres étaient également faibles, se sont réunis au moyen de la pierre angulaire, et ont ensemble adoré Dieu. « Ils sauront que le Seigneur est le dominateur de Jacob et des extrémités de la terre ». Il sera le maître, non-seulement des Juifs, mais des extrémités de la terre : mystère caché pour eux, s’ils persévéraient dans leur orgueil ! Orgueil toujours subsistant, s’ils continuaient à se considérer comme des justes ! Mais justice impossible à supposer en eux en présence de la malédiction et du mensonge; parce que de là est venue pour eux la consommation dans la colère de consommation, et qu’ils ont été surpris dans leur orgueil, à la suite de la malédiction qu’ils ont prononcée en crucifiant le Sauveur. Voici ce qu’a fait Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il est mort entre les mains des Juifs, et il a racheté la multitude des Gentils. Les uns ont répandu son sang, les autres en ont profité, il a été versé pour l’utilité de tous ceux qui se sont convertis; en effet, ceux-là même qui l’ont fait mourir ont reconnu sa grandeur, et ainsi ont-ils obtenu le pardon de leur coupable déicide.
8. Que leur adviendra-t-il donc ? Ce que le Psalmiste a déjà dit plus haut : « Ils se convertiront sur le soir ». Ils se convertiront quoique un peu tard, c’est-à-dire après avoir mis à mort Notre-Seigneur Jésus-Christ. « Ils se convertiront un peu tard, et ils souffriront de la faim comme les chiens » . « Comme les chiens », et non pas comme les brebis et les veaux : « comme les chiens », c’est-à-dire les Gentils et les pécheurs : parce qu’après s’être considérés comme des justes, ils ont reconnu leur péché. Il avait été dit d’eux en un autre psaume : « Ensuite ils se sont hâtés ». C’est dans le même sens qu’il est dit ici : « Sur le soir ». Au psaume précité, nous lisons : « Leurs infirmités se sont multipliées; ensuite ils se sont hâtés
[02] ». Pourquoi se sont-ils hâtés ensuite ? Parce que « leurs infirmités s’étaient multipliées ». Car jamais ils n’auraient hâté leur course, s’ils avaient continué à se regarder comme des hommes sains; le sens de ces paroles : « Leurs infirmités se sont multipliées », est donc sous une autre forme le même que celui de ces autres paroles : « Qu’ils soient pris dans leur orgueil; à cause de la malédiction et du mensonge, on annoncera la consommation dans la colère de la consommation ». De même les mots : « Ils se sont hâtés ensuite », ont la même signification que ceux-ci : « Ils ne seront plus » dans leur orgueil. « Et ils sauront que le Seigneur dominera Jacob et les extrémités de la terre, et ils se convertiront sur le soir ». Il est donc utile, pour le pécheur, de s’humilier, et la guérison la plus difficile à opérer est celle de l’homme qui se croit en bon état de santé. « Et ils environneront la ville ». Hier déjà, il m’a été donné de vous expliquer cette parole, et de vous faire voir dans cette ville d’environnement toutes les nations.
9. « Ils seront dispersés afin de manger
[03] », c’est-à-dire, afin d’en gagner d’autres, de les amener à la foi et de les faire entrer dans leur corps. « Et s’ils ne sont pas rassasiés, ils murmureront ». Le Prophète nous a déjà fait connaître la manière dont ils murmureront. « Qui est-ce qui nous a écoutés ? Et vous, Seigneur, vous vous moquerez d’eux », et vous rirez de ce qu’ils diront : « Qui est-ce qui nous a écoutés ? » Pourquoi ? « Parce que vous considérez comme rien de sauver toutes les nations ».Voilà ce que veut dire : « Et s’ils ne sont pas rassasiés, ils murmureront ».
10. Achevons d’expliquer le psaume. Voyez les transports d’allégresse de l’angle, et la joie qu’il éprouve à joindre ensemble les deux murs
[01]. Les Juifs s’enorgueillissaient, ils ont été humiliés; les Gentils désespéraient d’eux-mêmes, ils ont appris à espérer. Qu’ils viennent les uns et les autres se réunir dans l’angle; qu’ils viennent en hâte s’y rejoindre et s’y donner le baiser de paix. Qu’ils y viennent de côtés opposés, mais pas pour s’y combattre; qu’ils y viennent, ceux-ci du milieu d’un peuple de circoncis, ceux-là du milieu des peuples incirconcis. Les murs se trouvaient bien éloignés l’un de l’autre, mais c’était avant de se rapprocher de l’angle maintenant qu’ils se sont rejoints, puissent-ils demeurer fermement unis ! et alors, l’Église tout entière, formée de ces deux murs, s’écriera : « Pour moi, je relèverai votre puissance par mes cantiques; et, le matin, je louerai votre miséricorde ». Le matin, quand toutes les tentations seront passées; le matin, lorsque sera venue à son terme la nuit de ce siècle; le matin, quand nous n’aurons plus à craindre ni les embûches des voleurs, ni les embûches du démon et de ses anges; le matin, quand nous contemplerons, non plus la lumière des Prophètes, destinée à nous éclairer pendant le pèlerinage de cette vie, mais les rayons du soleil, c’est-à-dire le Verbe de Dieu lui-même. « Et le matin, je louerai votre miséricorde ». C’est avec raison que le Prophète a dit ailleurs : « Le matin, je me tiendrai debout devant vous, et je verrai
[02] ». C’est aussi un grand mystère que la résurrection du Sauveur ait eu lieu au point du jour, car ainsi s’est trouvée accomplie cette prophétie prononcée ailleurs par le Psalmiste : « On sera dans les larmes le soir, et le matin dans la joie ». A la chute du jour, les disciples de Notre-Seigneur Jésus-Christ pleuraient sa mort; au lever du soleil, sa résurrection les remplit de joie. « Le matin, je louerai leur miséricorde ».
11. « Parce que vous êtes devenu mon protecteur et mon refuge au jour de mon affliction. O mon appui, je vous chanterai des « hymnes, parce que, ô mon Dieu, vous êtes mon protecteur ». Que serais-je, si vous n’étiez venu à mon secours ? Combien mes maux seraient désespérés, si vous n’étiez venu vous-même me guérir ! En quel abîme serais-je plongé, si vous ne m’aviez tendu la main. Une plaie profonde mettait ma vie en danger; il me fallait un médecin tout-puissant pour la guérir, mais rien n’est impossible pour le médecin : ses soins sont acquis à tous les malades; il faut que tu consentes à te laisser guérir par lui; il faut te remettre entre ses mains, tu ne saurais t’écarter de lui. Si tu refuses de te guérir, ta blessure elle-même te recommande de te soigner; tu lui tournes le dos, il te rappelle, et quand tu t’écartes de lui, il te force en quelque sorte à t’en rapprocher; ses instances sont de tous les moments, et pour tous il accomplit cette parole : « Sa miséricorde me préviendra ». Faites bien attention à ces mots : « Me préviendra ». Si tu lui as offert quelque chose qui t’appartient en propre, si tu as mérité sa grâce par tes bonnes oeuvres antécédentes, sa miséricorde ne t’a pas prévenu. Mais comprendras-tu jamais bien que le Seigneur t’a prévenu, si d’abord tu ne saisis pas bien le sens des paroles de l’Apôtre : « Qu’as-tu que tu n’aies pas reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’en glorifier, coin me si tu ne l’avais pas reçu ». En d’autres termes « Sa miséricorde me préviendra ». En présence de tous les dons qui peuvent faire notre partage ici-bas, soit par l’effet de notre nature, soit comme conséquence de l’éducation ou de la fréquentation de la société, la foi, l’espérance, la charité, les bonnes moeurs, la justice, la crainte de Dieu, le Prophète arrive à cette conclusion, que tous ces dons ne peuvent nous venir que de Dieu, et il dit : «Vous êtes mon Dieu, vous êtes ma miséricorde ». Comblé des bienfaits du Seigneur, il ne sait quel nom lui donner, il ne sait que l’appeler sa miséricorde. Nom ineffable, qui ne permet plus à personne de tomber dans le désespoir. «Vous êtes mon Dieu, vous êtes ma miséricorde ». Qu’est-ce à dire : « Vous êtes ma miséricorde ? » Si tu dis : Vous êtes mon Sauveur, je comprends qu’il donne le salut. Si tu dis : Vous êtes mon refuge, je comprends que tu te jettes dans ses bras pour y trouver le calme. Si enfin tu t’écries : Vous êtes ma force, j’imagine qu’il te soutient. Mais : « Vous êtes ma miséricorde ! » cette manière de s’exprimer signifie : Tout ce que je suis est un don de votre miséricorde. Mais l’ai-je méritée par mes prières ? Pour devenir ce que je suis, qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait pour exister et me trouver à même de vous prier ? Si j’ai contribué en quelque chose à mon existence, j’existais donc avant d’exister ! Mais si je n’étais rien avant d’exister, je n’ai donc pu contribuer en rien à me donner l’être. Vous êtes l’auteur de ma vie, et vous ne sauriez être l’auteur de ce qu’il y a de bon en moi ? C’est vous qui m’avez communiqué l’être, et un autre aurait pu me rendre bon ? Si je tenais de vous la vie, et d’un autre la bonté, il s’ensuivrait qu’un autre serait meilleur que vous, car la bonté est préférable à l’existence. Mais comme personne n’est ni meilleur, ni plus puissant, ni plus miséricordieux que vous, vous m’avez donné et la vie et la vertu. « Vous êtes mon Dieu, vous êtes ma miséricorde ».
[01] Matt. XXIII, 23, 24.
[01] Deut. XXI, 2 ; Gal. III, 13.