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Homélie 37
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Sébastien, martyr,
le jour de sa fête
20 janvier 592

Les conditions pour être disciple
Le passage d’Évangile expliqué par Grégoire énonce la grande loi du renoncement, puis l’illustre par deux courtes paraboles : celle de l’homme qui calcule la dépense avant de construire une tour, et celle du roi qui s’apprête à combattre un adversaire deux fois plus puissant. Le saint pape, commentant ce texte à son peuple, va s’efforcer de lui inculquer qu’il est à la fois nécessaire de se renoncer et d’obtenir de Dieu le pardon de ses fautes. Il passe très habilement de la première nécessité à la seconde à l’occasion de la parabole du roi en guerre.
I- (1-6) Le prédicateur commence par insister sur les grands efforts indispensables pour parvenir aux récompenses infinies de l’éternité. Il explique en quel sens Jésus nous demande de haïr nos proches et notre âme, ce que signifie porter notre croix et le suivre, à quoi nous invitent à réfléchir la comparaison de l’homme qui calcule sa dépense pour bâtir une tour et celle du roi en guerre. Ce roi dont les forces sont insuffisantes nous représente : nous avons des comptes à rendre à notre souverain Juge, et nous ne pourrons jamais y suffire. Que faire ?
II- (7-10) Nous devons, de toute nécessité, éviter la rencontre frontale avec l’armée de notre Roi, et envoyer à cette fin au-devant de lui l’ambassade de nos larmes, de nos aumônes et du saint sacrifice pour obtenir notre pardon. Une histoire, connue de l’auditoire, vient rappeler ici opportunément que la messe est très efficace pour nous délivrer des chaînes de nos péchés. Et la belle mort de l’évêque Cassius, qui célébrait la messe chaque jour en y joignant des larmes et des aumônes, montre à quel degré de sainteté peut nous faire parvenir l’ambassade du saint sacrifice. Si donc nous ne pouvons tout quitter comme nous le demande notre Roi, apaisons-le du moins par nos prières.
Lc 14, 26-33
En ce temps-là, Jésus dit aux foules : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et jusqu’à sa propre âme, il ne peut être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple.
« Qui de vous, en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi l’achever ? De peur qu’après avoir posé les fondations, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui, en disant : ‹Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pas pu achever !› Ou encore, quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commence par s’asseoir pour examiner s’il peut faire face, avec dix mille soldats, à un ennemi qui s’avance vers lui avec vingt mille ? S’il ne le peut, il envoie, tandis que l’autre est encore loin, une ambassade pour négocier la paix.
« Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple. »
Si notre âme, frères très chers, prend en considération la nature et l’abondance de ce qui lui est promis dans les cieux, elle fera bon marché de tout ce qu’elle possède en cette terre. Car en comparaison des joies d’en haut, les biens de la terre sont un fardeau, non un soutien. Et cette vie éphémère, comparée à la vie éternelle, doit plutôt être appelée une mort qu’une vie. Le dépérissement quotidien de notre corps corruptible n’est-il pas, en effet, une mort à petit feu ?
Quelle langue pourra exprimer, quelle intelligence pourra comprendre l’abondance des joies de la cité d’en haut : prendre place parmi les chœurs des anges, être admis en présence de la gloire du Créateur en compagnie des esprits bienheureux, contempler de près le visage de Dieu, voir la lumière infinie, ne plus rien avoir à craindre de la mort, se réjouir du don de l’éternelle incorruptibilité ? Notre âme s’enflamme en entendant ces choses, et la voilà qui désire être admise là où elle espère se réjouir sans fin. Mais on ne peut parvenir à ces grandes récompenses que par de grandes et laborieuses épreuves. Paul, l’éminent prédicateur, déclare à ce sujet : « On ne recevra la couronne que si l’on a combattu selon les règles. » (2 Tm 2, 5). Notre esprit doit donc se réjouir de la grandeur des récompenses, mais sans s’effrayer des épreuves laborieuses. C’est pourquoi celui qui est la Vérité dit aux foules qui viennent à lui : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et jusqu’à sa propre âme, il ne peut être mon disciple. »
2. Il est bon de nous demander comment il nous est commandé ici de haïr nos parents et nos proches selon la chair, alors qu’il nous est ordonné d’aimer même nos ennemis. D’ailleurs, la Vérité déclare aux hommes, au sujet de leur épouse : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » (Mt 19, 6). Et Paul leur dit : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église. » (Ep 5, 25). Voilà que le disciple prêche d’aimer sa femme, alors que le Maître dit : « Celui qui ne hait pas sa femme ne peut être mon disciple. » Le Juge peut-il déclarer une chose, et son héraut en proclamer une autre ? Ou bien pouvons-nous en même temps haïr et aimer ? Mais si nous réfléchissons bien à la signification exacte de chaque précepte, nous devenons capables de les mettre tous deux en pratique, en opérant des distinctions : nous pouvons à la fois aimer ceux qui nous sont unis par la parenté de la chair en les reconnaissant comme nos proches, et les ignorer en les haïssant et en les fuyant quand ils s’opposent [à notre avancement] dans la voie de Dieu. N’est-ce pas pour ainsi dire aimer au moyen de la haine que de refuser d’écouter celui qui juge des choses selon la chair quand il nous induit au mal ?
Pour nous montrer que cette haine envers nos proches ne vient pas d’un manque d’affection, mais de la charité, le Seigneur ajoute aussitôt : « Et jusqu’à sa propre âme ». Invités à haïr nos proches, nous le sommes aussi à haïr notre âme. Il est donc évident que celui qui doit haïr son prochain comme lui-même, doit le haïr en l’aimant. C’est en effet haïr notre âme de la bonne façon que de ne pas consentir à ses désirs charnels, de mettre un frein à ses attirances et de résister à ses voluptés. Par conséquent, mépriser son âme pour la rendre meilleure, c’est pour ainsi dire l’aimer au moyen de la haine. Et c’est en opérant les mêmes distinctions que nous devons haïr nos proches, en sorte que tout en aimant ce qu’ils sont, nous haïssions en eux ce qui nous fait obstacle dans la voie de Dieu.
3. Lorsque Paul se rendait à Jérusalem, le prophète Agab lui prit sa ceinture et s’en servit pour se lier les pieds, en affirmant : « L’homme à qui appartient cette ceinture sera ainsi lié à Jérusalem. » (Ac 21, 11). Mais que dit alors l’Apôtre, qui haïssait son âme si parfaitement ? « Pour moi, je suis prêt, non seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus-Christ. » (Ac 21, 13). Il avait déjà déclaré : « Je ne regarde pas mon âme comme plus précieuse que moi. » (Ac 20, 24). C’est ainsi qu’il haïssait son âme en l’aimant, ou plutôt qu’il l’aimait en la haïssant, puisqu’il souhaitait la livrer à la mort pour Jésus, afin de la ramener de la mort du péché à la vie.
Tirons du discernement opéré dans la haine envers nous-mêmes le modèle de la haine envers le prochain. Il nous faut aimer en ce monde tous les hommes, fussent-ils nos ennemis ; mais il nous faut détester ceux qui s’opposent [à notre avancement] dans la voie de Dieu, fussent-ils nos proches. Car celui qui a commencé à désirer les biens éternels doit, pour la cause de Dieu qu’il a embrassée, se rendre étranger à son père, étranger à sa mère, étranger à sa femme, étranger à ses enfants, étranger à ses amis, étranger à lui-même, afin de connaître Dieu avec d’autant plus de vérité qu’il ne veut plus reconnaître personne quand il s’agit de sa cause. Il est fréquent, en effet, que les affections charnelles fassent dévier l’élan de l’esprit et l’aveuglent ; elles ne nous font pourtant aucun mal si nous les maîtrisons.
Nous devons donc aimer notre prochain et témoigner de la charité à tous, aussi bien aux étrangers qu’aux personnes qui nous sont proches, mais il ne faut pas qu’une telle charité nous détourne de l’amour de Dieu.
4. Nous savons que lorsque l’arche du Seigneur revint de la terre des Philistins à celle des Israélites, elle fut placée sur un chariot, auquel on attela des vaches dont on dit qu’elles avaient vêlé et que leurs petits étaient enfermés à l’étable. Et il est écrit : « Les vaches allaient tout droit par la route qui mène à Beth-Samès ; elles suivaient toujours la même route, en marchant et en mugissant, sans se détourner ni à droite ni à gauche. » (1 S 6, 12). Que symbolisent ces vaches dans l’Église, sinon les fidèles, qui se chargent pour ainsi dire de l’arche du Seigneur sur leurs épaules en méditant les préceptes de l’Écriture Sainte ? Il faut bien noter qu’on dit de ces vaches qu’elles avaient vêlé, car ils sont nombreux, ceux qui, engagés intérieurement sur la voie de Dieu, restent attachés extérieurement par des affections humaines [01] ; mais ceux qui portent l’arche de Dieu dans leur cœur ne s’écartent pas du droit chemin. Remarquez en effet que les vaches marchent vers Beth-Samès. Or Beth-Samès signifie « Maison du soleil », et le prophète affirme : « Pour vous qui craignez le Seigneur, le Soleil de justice va se lever. » (Ml 3, 20). Si donc nous nous dirigeons vers la demeure du Soleil éternel, il convient assurément que les affections charnelles ne nous écartent pas du chemin de Dieu. Car il nous faut observer très attentivement que les vaches attelées au chariot de Dieu marchent et mugissent : elles poussent des gémissements venant du tréfonds d’elles-mêmes, sans laisser cependant leurs pieds dévier de la route. C’est ainsi que les prédicateurs de Dieu et tous les fidèles doivent se comporter à l’intérieur de la sainte Église : il leur faut compatir à leur prochain par charité, sans se laisser pourtant détourner de la voie de Dieu par cette compassion.
5. Par les paroles qui suivent, la Vérité nous manifeste quelle sorte de haine on doit avoir pour son âme : « Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple. » Le mot « croix » [crux] vient de cruciatus [tourment]. Et nous portons la croix du Seigneur de deux façons : ou bien en mortifiant notre chair par l’abstinence, ou bien en faisant nôtres les malheurs du prochain par la compassion. Car celui qui ressent de la douleur pour les malheurs du prochain porte sa croix en esprit.
Il faut savoir qu’il en est qui ne pratiquent pas l’abstinence de la chair pour l’amour de Dieu, mais par vaine gloire. Et beaucoup ne sont pas animés pour leur prochain d’une compassion spirituelle, mais d’une compassion charnelle, en lui manifestant une pitié qui l’encourage à pécher au lieu de favoriser sa vertu. Ceux-là semblent bien porter la croix, mais ils ne suivent pas le Seigneur. Aussi la Vérité déclare-t-elle à bon droit : « Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple. » Car porter sa croix et aller à la suite du Seigneur, c’est pratiquer l’abstinence de la chair ou compatir à son prochain en vue de l’éternité. En effet, celui qui s’acquitte de telles actions pour obtenir une récompense transitoire, porte sans doute sa croix, mais refuse d’aller à la suite du Seigneur.
6. Comme ce sont des préceptes très élevés que notre Rédempteur nous donne ici, il les fait suivre aussitôt de la comparaison avec un édifice très élevé à construire, quand il dit : « Qui de vous, en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi l’achever ? De peur qu’après avoir posé les fondations, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui, en disant : ‹Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pas pu achever !› » Nous devons faire précéder toutes nos actions d’un effort de réflexion. Remarquez en effet que selon la parole de la Vérité, celui qui bâtit une tour se prépare d’abord à la dépense nécessaire pour cette construction. Si donc nous désirons construire la tour de l’humilité, nous devons d’abord nous préparer à supporter les adversités de ce monde. Car il y a cette différence entre l’édifice de la terre et celui du Ciel, que l’édifice de la terre se construit en rassemblant de l’argent, alors qu’il faut en distribuer pour construire celui du Ciel. Si l’on veut entreprendre des dépenses pour bâtir sur la terre, il faut se procurer ce qu’on ne possède pas [02] ; si l’on veut entreprendre des dépenses pour bâtir dans le Ciel, il faut renoncer même à ce qu’on possède.
Ces dernières dépenses, le jeune homme riche n’a pu les faire. Il détenait de grands biens et demanda au Maître : « Bon Maître, que dois-je accomplir pour posséder la vie éternelle ? » (Mt 19, 16). Mais quand il eut entendu le précepte de tout abandonner, il se retira tout triste, d’autant plus resserré en son cœur que ses richesses le mettaient plus au large au-dehors. Parce qu’il aimait dépenser en cette vie pour s’élever, il ne voulut pas dépenser en vue de la vie éternelle pour s’humilier.
Il faut aussi considérer ces mots : « Et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui », car suivant la parole de saint Paul, « nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes » (1 Co 4, 9). Et nous devons tenir compte, dans tout ce que nous faisons, de nos adversaires cachés, qui ne cessent d’observer nos actes et de se féliciter de nos défaillances. C’est en ayant ces adversaires devant les yeux que le prophète dit : « Mon Dieu, en toi je me confie : que je n’aie pas à rougir. Que mes ennemis n’aient pas sujet de se railler de moi. » (Ps 25, 2). Car si nous ne nous gardons pas avec vigilance des esprits malins quand nous travaillons à une bonne œuvre, nous devons subir les railleries de ceux-là mêmes qui nous incitent au mal.
Après la comparaison avec l’édifice à bâtir, le Seigneur en ajoute une autre plus noble, pour nous aider à comprendre les réalités supérieures à partir de celles qui sont moins dignes. Le texte poursuit en effet : « Ou encore, quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commence par s’asseoir pour examiner s’il peut faire face, avec dix mille soldats, à un ennemi qui s’avance vers lui avec vingt mille ? S’il ne le peut, il envoie, tandis que l’autre est encore loin, une ambassade pour négocier la paix. » Un roi vient pour combattre un autre roi, son égal, et s’il estime pourtant qu’il n’a pas suffisamment de forces, il lui envoie une ambassade pour négocier la paix. Dans le terrible compte que nous avons à rendre à notre Roi, quelles larmes ne devons-nous pas verser pour trouver un espoir de pardon, nous qui ne venons pas au jugement en égaux, puisque notre condition, notre faiblesse et nos torts nous mettent assurément en situation d’inférieurs !
7. Peut-être avons-nous déjà rompu avec le péché dans nos actes, peut-être évitons-nous maintenant tous les désordres extérieurs ; mais parviendrons-nous pour autant à rendre compte de nos pensées ? Car si l’on dit que le premier roi vient avec vingt mille soldats, il est très insuffisant pour l’autre de venir contre lui avec dix mille. Dix mille face à vingt mille, c’est le simple en face du double. Or nous, avec tous nos progrès, c’est à peine si nous gardons nos actes extérieurs dans le droit chemin. Même si nous avons maintenant coupé avec la luxure de la chair, nous n’avons pas encore arraché ses racines de notre cœur. Mais celui qui vient pour nous juger, c’est à la fois l’extérieur et l’intérieur qu’il juge ; il pèse les actes aussi bien que les pensées. Il vient donc avec une armée double de la nôtre, lui qui examine et nos œuvres et nos pensées, quand nous nous sommes à peine préparés à répondre de nos œuvres seules. Que nous faut-il donc faire, mes frères, sinon reconnaître qu’une simple armée ne peut nous suffire contre celle, deux fois plus importante, de notre Juge, et lui envoyer une ambassade pour négocier la paix, tant qu’il est encore loin ? Si l’on dit qu’il est loin, c’est que sa présence ne s’est pas encore manifestée par le jugement. Envoyons-lui nos larmes en ambassade, envoyons-lui nos œuvres de miséricorde, sacrifions sur son autel des victimes expiatoires, reconnaissons que nous ne pourrons lui tenir tête au jour du jugement. Considérons son infinie puissance, et négocions la paix avec lui. Car telle est l’ambassade qui peut apaiser le Roi qui s’avance.
Considérez, mes frères, l’immense bonté de ce Roi : il pourrait nous écraser par sa venue, mais il tarde à venir. Envoyons-lui en ambassade, ainsi que nous venons de le dire, des larmes, des aumônes et l’offrande du saint sacrifice. Le sacrifice offert sur le saint autel avec des larmes et un cœur plein de bonté est particulièrement efficace pour nous obtenir l’absolution, puisque celui qui, ressuscité des morts, ne meurt plus, souffre à nouveau pour nous dans le mystère de cette oblation. Car chaque fois que nous lui offrons le sacrifice de sa Passion, nous renouvelons en nous [l’effet de] sa Passion pour notre absolution.
8. Beaucoup d’entre vous, frères très chers, connaissent, je le pense, l’histoire que je veux maintenant vous raconter pour rafraîchir votre mémoire. On rapporte en effet l’événement suivant, arrivé en des temps assez proches du nôtre : un homme, ayant été capturé par des ennemis, fut envoyé fort loin d’ici et demeura longtemps retenu dans les chaînes, au point que son épouse, ne le voyant pas revenir de sa captivité, pensa qu’il avait cessé de vivre. Aussi prit-elle désormais soin de faire offrir pour lui le saint sacrifice chaque semaine, comme pour un mort. Or les chaînes du prisonnier se détachaient dans sa prison chaque fois que son épouse faisait offrir le saint sacrifice pour la délivrance de son âme. Le prisonnier, de retour chez lui longtemps après, fit savoir à son épouse, en s’en étonnant vivement, que ses chaînes se détachaient chaque semaine à jour fixe. Son épouse reconnut, en examinant les jours et l’heure du phénomène, que cette libération se produisait au moment même où le sacrifice, selon son souvenir, était offert pour son mari. Vous pouvez en déduire infailliblement, frères très chers, quelle vertu doit avoir le saint sacrifice pour délier en nous les liens du cœur, lorsque nous l’offrons nous-mêmes, puisqu’offert par un autre, il a pu délier [en ce prisonnier] les chaînes du corps.
9. Beaucoup d’entre vous, frères très chers, ont connu Cassius, évêque de Narni, qui avait coutume d’offrir quotidiennement le sacrifice eucharistique, en sorte que presque aucun jour de sa vie ne se passait sans qu’il immolât au Dieu tout-puissant la victime de propitiation. Sa vie même s’accordait parfaitement avec le saint sacrifice : il distribuait tous ses biens en aumônes, et quand l’heure venait pour lui d’offrir le saint sacrifice, se répandant tout en larmes, il s’immolait lui-même avec une grande contrition du cœur.
J’ai connu sa vie et sa mort par le rapport d’un diacre de vie vénérable, qui avait été formé par lui. Il racontait qu’une nuit, le Seigneur s’était montré à l’un des prêtres de Cassius, en lui disant : « Va et dis ceci à ton évêque : ‹Fais bien ce que tu fais, continue à pratiquer ce que tu pratiques. Que ni ton pied ne s’arrête, ni ta main ne s’arrête. Le jour de la fête des Apôtres [Pierre et Paul], tu viendras à moi, et je te donnerai ta récompense.› » Le prêtre se leva, mais comme la fête des Apôtres n’était plus éloignée, il n’osa pas annoncer à son évêque le jour d’une fin si proche. Le Seigneur revint une autre nuit, reprocha vivement au prêtre sa désobéissance et lui renouvela son ordre dans les mêmes termes. Le prêtre se leva alors pour l’exécuter, mais sa faiblesse l’empêcha à nouveau d’aller faire sa révélation. Il persista à désobéir à l’avertissement de cet ordre réitéré, et négligea de révéler ce qu’il avait vu. Mais comme d’ordinaire la colère de Dieu proportionne son châtiment au mépris qu’on fait de sa douceur et de sa grâce, le Seigneur apparut à ce prêtre une troisième fois, et joignant les coups aux paroles, il le frappa avec une telle rigueur que les blessures de son corps amollirent la dureté de son cœur. Alors, instruit par cette correction, il se leva et se rendit chez l’évêque, qu’il trouva déjà prêt à offrir le saint sacrifice, près du tombeau du bienheureux martyr Juvénal, selon sa coutume. Il demanda un entretien secret loin des assistants et se jeta à ses pieds. Comme l’évêque avait pu relever, non sans peine, l’homme qui pleurait à chaudes larmes, il s’efforça de connaître la cause de ses pleurs. Le prêtre, avant de raconter sa vision, enleva le vêtement qui couvrait ses épaules et montra ses plaies, qui témoignaient pour ainsi dire de la vérité [de ses paroles] et de sa faute. Il fit voir de quel châtiment sévère les coups reçus avaient marqué ses membres meurtris. À cette vue, l’évêque fut horrifié, et très étonné, il lui demanda qui avait osé lui donner de tels coups. Le prêtre répondit : « C’est pour vous que je les ai endurés. » L’étonnement de l’évêque et son effroi en grandirent d’autant. Sans plus opposer de retard aux interrogations de l’évêque, le prêtre lui découvrit alors la révélation secrète qu’il avait reçue, et lui rapporta le commandement du Seigneur, lui répétant ces paroles qu’il avait entendues : « Fais bien ce que tu fais, continue à pratiquer ce que tu pratiques. Que ni ton pied ne s’arrête, ni ta main ne s’arrête. Le jour de la fête des Apôtres, tu viendras à moi, et je te donnerai ta récompense. » À ces mots, l’évêque se prosterna pour prier avec une grande contrition du cœur, et lui qui était venu offrir le saint sacrifice à la troisième heure, il en retarda la célébration jusqu’à la neuvième heure, du fait de la prolongation de sa prière.
Depuis ce jour, il fit des progrès de plus en plus notables dans l’amour de Dieu, d’autant plus courageux à la tâche qu’il était plus assuré de la récompense. Car le Seigneur, dont il avait été le débiteur, était devenu lui-même, en vertu de sa promesse, le débiteur de cet évêque. Celui-ci avait pris l’habitude d’aller à Rome chaque année pour la fête des Apôtres, mais inquiet depuis la révélation du prêtre, il ne voulut pas y aller selon sa coutume. Cette année-là, il fut donc sur ses gardes ; la seconde et la troisième année, il resta en suspens dans l’attente de sa mort, et également les quatrième, cinquième et sixième années. Il aurait pu désespérer de la vérité de la révélation si les coups reçus par le prêtre n’avaient garanti l’exactitude de ses paroles.
Or voici que la septième année, alors qu’il était parvenu en bonne santé jusqu’aux vigiles de la fête attendue, la fièvre le saisit doucement pendant ces vigiles. Et le jour même de la fête, il dit à ses fils, qui l’attendaient, qu’il ne pourrait célébrer la sainte messe. Ses fils, qui supposaient eux aussi que le moment de sa mort était venu, allèrent tous ensemble le trouver et protestèrent qu’aucun d’entre eux ne célébrerait la messe ce jour-là si leur évêque ne se faisait leur intercesseur auprès du Seigneur. Devant leur insistance, l’évêque dit alors la messe dans son oratoire ; de sa propre main, il leur distribua à tous le corps du Seigneur et la paix. Puis, après avoir achevé le saint sacrifice, il retourna au lit ; là, se voyant entouré de ses prêtres et de ses ministres, il les encouragea, en guise de dernier adieu, à conserver entre eux le lien de la charité, et leur recommanda de rester unis dans une grande concorde. Au milieu de ces paroles de sainte exhortation, il cria soudain d’une voix terrible : « C’est l’heure ! » Il donna aussitôt de ses mains aux assistants le linge qu’on a coutume de placer sur le visage des morts. Dès qu’on l’eut disposé, il rendit l’esprit, et son âme si sainte s’affranchit de la corruption de la chair pour parvenir aux joies éternelles. Cet évêque, frères très chers, n’a-t-il pas imité en sa mort celui qu’il avait contemplé durant sa vie ? Car il sortit de ce corps en disant : « C’est l’heure », de même que Jésus, ayant tout achevé, avait dit : « Tout est consommé », avant d’incliner la tête et de rendre l’esprit (cf. Jn 19, 30). Ce que le Seigneur avait accompli par sa propre puissance, son serviteur l’a fait par le don d’un appel.
10. Voilà la paix et la grâce qu’a obtenues du Roi qui vient cette ambassade du sacrifice quotidien, jointe à des aumônes et à des larmes.
Que celui qui en est capable abandonne donc toutes choses. Quant à celui qui n’a pas la force de tout quitter, qu’il envoie une ambassade au Roi pendant que ce dernier est encore éloigné, et qu’il lui présente les offrandes de ses larmes, de ses aumônes et du saint sacrifice. Car ce Roi sait bien que sa colère ne pourra être supportée ; aussi veut-il être apaisé par nos prières. S’il tarde à venir, c’est qu’il attend que nous lui envoyions cette ambassade pour demander la paix. S’il l’avait voulu, il serait déjà venu et aurait anéanti tous ses adversaires. Mais tout en faisant savoir que sa venue sera terrible, il tarde cependant à venir, parce qu’il voudrait ne trouver plus personne à punir.
Il nous fait voir quel crime nous commettons en le méprisant, lorsqu’il nous déclare : « Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » ; il nous donne pourtant un remède capable de nous procurer le salut espéré, car celui dont on ne peut supporter la colère veut bien se laisser adoucir par une ambassade de paix.
Lavez donc par vos larmes, frères très chers, les taches de vos péchés ; effacez-les par vos aumônes, expiez-les par le saint sacrifice. Que votre cœur ne soit plus attaché aux choses dont vous n’avez pas encore abandonné l’usage. Fixez votre espérance dans le seul Rédempteur, passez en esprit dans l’éternelle patrie. Car si vous savez ne plus rien posséder avec amour en ce monde, on peut dire que vous avez déjà abandonné toutes choses, même si vous continuez à les posséder. Que Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui nous a donné des remèdes en vue de la paix éternelle, nous accorde aussi les joies que nous désirons, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
[01] Comme les vaches restent attachées aux petits veaux qu’elles ont laissés à l’étable.
[02] C’est-à-dire l’argent nécessaire à la construction.


Homélie 38
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Clément, martyr
10 février 592 (un dimanche)

Les invités au festin
Saint Grégoire commente la parabole du banquet des noces tout au long, mais il insiste davantage sur la robe nuptiale et sur la sentence finale de Jésus : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
I- (1-8) Sans vouloir imposer son opinion, le pape penche pour la distinction entre le banquet des noces de notre évangile et le souper dont parle saint Luc (14, 16-24 : passage commenté dans l’Homélie 36). Ce dernier figurerait alors l’éternité, tandis que l’autre banquet désigne l’Église présente, dont on peut encore exclure un indigne, non revêtu de l’habit nuptial. L’orateur démontre qu’on peut appeler Royaume des cieux l’Église de la terre, puis il détermine successivement ce que représentent les noces, le refus opposé par les invités et le châtiment qui leur est infligé par le roi. Bons et mauvais se retrouvent dans la salle des noces, car ici-bas les bons doivent se résoudre à ce mélange inextricable où dominent les mauvais. Comme l’arche de Noé qui se resserre en haut, l’Église compte beaucoup de pécheurs et peu de parfaits. Pourtant, les méchants sont utiles aux bons, qu’ils font devenir encore meilleurs.
II- (9-13) Nous devons prendre garde à porter la robe nuptiale, qui est la charité. Le prédicateur exprime par deux images que cette charité doit inclure l’amour de Dieu et l’amour du prochain. C’est selon Dieu, ajoute-t-il, que nous sommes tenus d’aimer notre prochain, ce dont nous sommes plus facilement certains quand il s’agit d’ennemis, que nous ne pouvons aimer qu’en Dieu. Toute excuse tombera quand le Juge paraîtra : les pieds et les mains déjà liés invisiblement par le péché, nous serons jetés dans les ténèbres extérieures, qui correspondent à notre aveuglement intérieur.
III- (14-16) Car « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Ne pouvant savoir si nous serons élus, nous sommes invités à nous humilier. Grégoire, sachant les exemples plus efficaces que les paroles, relate deux histoires passionnantes, complémentaires l’une de l’autre. Trois de ses tantes s’étaient engagées ensemble dans une vie de chasteté. Deux d’entre elles y progressèrent jusqu’à la mort, mais la dernière ne persévéra pas et se maria. À l’inverse, raconte ensuite le pape, un jeune homme très corrompu, se convertissant juste au moment où il allait mourir, reste en vie et s’adonne à la pénitence. Ainsi, une sainte moniale se pervertit et finit par se damner, tandis qu’un pécheur endurci se convertit in extremis. Tremblons donc pour l’imperfection de nos actions, et ne mettons notre joie que dans la miséricorde de Dieu.
Mt 22, 1-14
En ce temps-là, Jésus parlait en paraboles aux chefs des prêtres et aux pharisiens, leur disant : « Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. Il envoya ses serviteurs appeler ceux qui avaient été invités aux noces, et ils ne voulurent pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs, en disant : ‹Dites aux invités : Voici que j’ai préparé mon festin ; mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt, venez aux noces.› Mais ceux-ci n’en tinrent pas compte et s’en furent, l’un à son champ, l’autre à son négoce. Certains même saisirent les serviteurs, et après les avoir maltraités, ils les tuèrent. Le roi, l’ayant appris, se mit en colère et envoya ses armées ; il fit périr ces assassins et brûla leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : ‹Le repas des noces est prêt, mais ceux que j’y avais invités n’en étaient pas dignes. Allez donc à l’issue des chemins, et tous ceux que vous trouverez, invitez-les aux noces.› Ces serviteurs, sortis sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons ; et la salle des noces fut remplie de convives.
« Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et ayant aperçu là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale, il lui dit : ‹Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ?› Et cet homme resta muet. Alors le roi dit à ses serviteurs : ‹Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. Là seront les pleurs et les grincements de dents.›
« Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
Mon dessein, frères très chers, est de parcourir brièvement, s’il m’est possible, le texte de cet évangile, pour avoir le temps d’élargir mon propos à la fin. Mais il faut rechercher tout d’abord si le récit [du banquet] qu’on nous a lu dans l’Évangile de Matthieu coïncide avec celui de Luc qui parle d’un souper. Il semble assurément exister quelques différences entre les deux, car ici on mentionne un déjeuner, et là, un souper. Dans le premier texte, celui qui est entré aux noces sans un vêtement approprié a été chassé, alors que dans l’autre, on ne dit pas qu’aucun de ceux qui sont entrés ait été chassé. Nous pouvons en conclure sans nous tromper que dans le récit d’aujourd’hui, les noces représentent l’Église de la terre, tandis que dans l’autre récit, le souper figure le banquet final de l’éternité. En effet, si quelques-uns ressortent du premier banquet après y être entrés, quiconque sera entré au second n’en ressortira plus.
Mais si quelqu’un voulait absolument soutenir que c’est ici et là le même passage d’Évangile, je préfère, puisque la foi n’est pas en cause, me rendre à l’opinion d’autrui que d’avoir à me disputer avec lui, parce qu’on peut sans doute admettre que Matthieu parle de cet homme expulsé pour être entré sans vêtement de noces, et que Luc n’en parle pas. Même le fait que l’un parle d’un souper et l’autre d’un déjeuner ne vient pas contredire notre manière de comprendre, car le déjeuner se prenait toujours chez les anciens à la neuvième heure et pouvait donc être aussi appelé un souper.
2. Je me souviens de vous avoir déjà dit maintes fois que c’est souvent l’Église de la terre qui est appelée Royaume des cieux dans le Saint Évangile. En effet, on désigne l’assemblée des justes sous le nom de Royaume des cieux. Et puisque le Seigneur déclare par la voix du prophète que « le ciel est son trône » (Is 66, 1), que Salomon affirme que l’âme du juste est le trône de la Sagesse (cf. Sg 7, 27-28), et que Paul dit que « le Christ est Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24), nous devons en conclure avec assurance que Dieu étant la Sagesse et l’âme du juste le trône de la Sagesse, l’âme du juste est bien un ciel, puisqu’on appelle ciel le trône de Dieu. D’où cette parole du psalmiste à propos des saints prédicateurs : « Les cieux racontent la gloire de Dieu. » (Ps 19, 2). Le Royaume des cieux est donc l’Église des justes, car ceux-ci ne désirant plus rien sur la terre et soupirant vers les choses d’en haut, le Seigneur règne déjà en eux comme dans les cieux.
Notre texte peut donc dire : « Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. »
3. Votre charité comprend bien quel est ce roi, père d’un fils qui est roi lui aussi ; c’est celui à qui le psalmiste dit : « Ô Dieu, donne ton jugement au roi, et ta justice au fils du roi. » (Ps 72, 1)
« Il fit des noces pour son fils. » Dieu le Père fit des noces pour Dieu son Fils lorsqu’il lui unit la nature humaine dans le sein de la Vierge, et quand il voulut que celui qui était Dieu avant les siècles devînt homme à la fin des siècles. Mais ce n’est pas parce que l’union conjugale se fait normalement à partir de deux personnes, que nous pouvons admettre l’idée que la personne de Jésus-Christ, notre Rédempteur, Dieu et homme, résulte de l’union de deux personnes. Nous disons qu’il est de deux natures et subsiste en deux natures, mais nous nous gardons, comme d’un blasphème, de le croire composé de deux personnes.
Il est donc plus clair et plus sûr de dire que le Père fit des noces pour le roi son Fils en lui associant la sainte Église par le mystère de l’Incarnation. Le sein de la Vierge Mère fut le lit nuptial de cet Époux. Aussi le psalmiste dit-il : « Il a dressé sa tente dans le soleil ; et lui-même est comme l’époux qui sort de la chambre nuptiale. » (Ps 19, 5-6). Le Dieu incarné est en effet sorti comme un époux de la chambre nuptiale, en quittant le sein non altéré de la Vierge pour s’unir à l’Église.
Il a envoyé ses serviteurs inviter ses amis à de telles noces. Il les a envoyés une première, puis une seconde fois, car pour annoncer l’Incarnation du Seigneur, il s’est d’abord servi des prophètes, puis des apôtres. Il a donc envoyé ses serviteurs inviter [ses amis] par deux fois, puisqu’il a annoncé par les prophètes qu’allait se réaliser l’Incarnation de son Fils unique, et qu’une fois réalisée, il l’a fait connaître par les apôtres.
Mais parce que ceux qui avaient été les premiers invités n’ont pas voulu venir au banquet des noces, le roi envoie dire par une seconde invitation : « Voici que j’ai préparé mon festin ; mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt. »
4. Que devons-nous voir, frères très chers, dans les taureaux et les grasses volailles, sinon les Pères de l’Ancien et du Nouveau Testaments ? Comme je parle au peuple, ce sont les mots mêmes de notre évangile que je suis obligé d’expliquer. Nous appelons « bien nourries » [altilia] les bêtes qui ont été engraissées : parce que l’origine latine est le verbe nourrir [alere], nous les disons « bien nourries » [altilia ou alitilia]. [01]
Du fait qu’il est écrit dans la Loi : « Tu aimeras ton ami (Lv 19, 18), et tu détesteras ton ennemi » (cf. Mt 5, 43), les justes s’étaient vus autorisés à écraser de toute leur force leurs ennemis et ceux de Dieu, et même à les tuer par l’épée sans injustice ; permission qui est sans aucun doute retirée par le Nouveau Testament, lorsque la Vérité en personne nous prêche en ces termes : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » (Mt 5, 44). Que symbolisent donc les taureaux, sinon les Pères de l’Ancien Testament ? En effet, puisque la Loi leur avait permis de frapper leurs adversaires pour se venger de la haine [que ceux-ci leur manifestaient], n’étaient-ils pas pour ainsi dire des taureaux, quand ils heurtaient de la corne leurs ennemis, en usant de leur force physique ?
Et que figurent les grasses volailles, sinon les Pères du Nouveau Testament ? Lorsqu’ils reçoivent le don divin d’une nourriture intérieure très riche, se dégageant de leurs désirs terrestres, ils sont soulevés vers les sommets par les ailes de leur contemplation. Appliquer ses pensées aux choses d’en bas, n’est-ce pas un certain dessèchement de l’esprit ? Mais ceux dont les saints désirs se repaissent déjà des biens d’en haut en les savourant intérieurement par la méditation des choses du Ciel, se nourrissent pour ainsi dire grassement d’une nourriture plus copieuse. C’est bien de cette graisse que le prophète désirait se gorger lorsqu’il disait : « Que mon âme soit rassasiée comme de moelle et de graisse. » (Ps 63, 6)
Ainsi, puisque les prédicateurs envoyés pour annoncer l’Incarnation du Seigneur, les prophètes d’abord, puis les saints apôtres, furent persécutés par les infidèles, le roi fait dire à ceux qui étaient invités mais qui ne voulaient pas venir : « Mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt. » C’est comme s’il leur disait plus clairement : « Considérez la mort des Pères qui nous ont précédés, et songez à porter remède à [la corruption de] votre vie. » Il faut noter qu’il n’est pas question des taureaux et des grasses volailles lors de la première invitation, tandis qu’on les déclare égorgés à la seconde invitation. Le Dieu tout-puissant joint en effet des exemples à ses paroles lorsque nous ne voulons pas écouter ces dernières : apprendre que d’autres ont déjà traversé les mêmes difficultés nous donne meilleur espoir de parvenir à ce que nous estimons impossible.
5. Le texte poursuit : « Mais ceux-ci n’en tinrent pas compte et s’en furent, l’un à son champ, l’autre à son négoce. » Aller à son champ, c’est s’adonner avec excès aux travaux de la terre. Aller à son négoce, c’est convoiter avidement le profit qu’on recueille des activités du siècle. Que l’un soit trop attentif aux travaux de la terre et l’autre trop absorbé par les activités de ce monde, cela les empêche de méditer le mystère de l’Incarnation du Seigneur et de vivre en harmonie avec lui ; n’est-ce pas pour ainsi dire refuser de venir aux noces du Roi, en se rendant à son champ ou à son négoce ? Et souvent, ce qui est plus grave encore, il en est qui ne se contentent pas de rejeter la grâce du Dieu qui les appelle, mais qui persécutent [ceux qui la leur annoncent]. D’où la suite du texte : « Certains même saisirent les serviteurs, et après les avoir maltraités, ils les tuèrent. Le roi, l’ayant appris, envoya ses armées ; il fit périr ces assassins et brûla leur ville. » Il fait périr les assassins, puisqu’il tue les persécuteurs. Il brûle leur ville par le feu, car ce ne sont pas seulement leurs âmes, mais aussi la chair dans laquelle elles habitaient qui est torturée par les flammes éternelles de l’enfer.
Il est précisé que les homicides ont été exterminés par les armées envoyées [contre eux]. En effet, le jugement [de Dieu] envers les hommes se manifeste toujours par l’intermédiaire des anges. Et que sont les troupes des anges, sinon les armées de notre Roi ? Aussi ce même Roi est-il appelé le Seigneur Sabaoth, Sabaoth signifiant « des armées ». Le Seigneur envoie donc une armée pour faire périr ses ennemis, puisqu’il exerce sa vengeance par ses anges. La puissance de cette vengeance, nos pères en entendaient parler ; mais nous, nous l’avons à présent sous les yeux. Où sont, en effet, les hommes pleins d’orgueil qui persécutaient les martyrs ? Où sont ceux qui, en leur for intérieur, dressaient la nuque contre leur Créateur et s’enflaient de la gloire meurtrière de ce monde ? La mort des martyrs fleurit désormais dans la foi des vivants, tandis que ceux qui se glorifiaient de leur cruauté envers eux ne nous viennent plus à la mémoire, fût-ce au nombre des morts. Nous constatons ainsi dans les faits ce que nous entendons dans les paraboles.
6. Mais le roi qui voit son invitation méprisée ne laissera pas vide la salle des noces du roi son fils. Il envoie ses serviteurs vers d’autres personnes, puisque même si la parole de Dieu souffre des difficultés auprès de certains, elle finira pourtant par trouver un lieu où se reposer. D’où la suite du texte : « Alors il dit à ses serviteurs : ‹Le repas des noces est prêt, mais ceux que j’y avais invités n’en étaient pas dignes. Allez donc à l’issue des chemins, et tous ceux que vous trouverez, invitez-les aux noces.› » Si dans l’Écriture Sainte, les chemins désignent les actions, ne doit-on pas comprendre par l’issue des chemins les actions qui échouent ? Car ce sont souvent ceux qui ont échoué dans les actions de la terre qui viennent plus facilement à Dieu.
7. Le texte poursuit : « Ces serviteurs, sortis sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons ; et la salle des noces fut remplie de convives. » La précision apportée ici quant à la qualité des convives nous fait maintenant voir clairement que les noces du roi symbolisent l’Église de la terre, où les mauvais se joignent aux bons. L’Église voit se mêler en son sein des fils bien divers, car si elle les engendre tous à la foi, les fautes de certains d’entre eux lui interdisent cependant de les conduire tous à la grâce spirituelle qui les rendrait libres, moyennant un changement de vie. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons éviter de parcourir le chemin de la vie présente dans ce mélange inextricable [de mauvais et de bons]. C’est à l’arrivée que nous serons séparés. Les bons ne se trouvent seuls nulle part sinon au Ciel, et les mauvais ne sont seuls nulle part sinon en enfer. Et puisque la vie présente, située entre le Ciel et l’enfer, constitue un moyen terme entre les deux, elle accueille ensemble les citoyens de l’un et l’autre camp. Cependant, si la sainte Église les reçoit maintenant sans distinction, elle les séparera ensuite, quand ils sortiront de la vie.
Si vous êtes bons, supportez donc les mauvais avec patience aussi longtemps que vous demeurez en cette vie. Car celui qui ne veut pas supporter les mauvais témoigne lui-même par là qu’il n’est pas bon. Il refuse d’être un Abel, celui qui n’accepte pas que Caïn le tourmente de sa méchanceté. Le grain de blé ne se cache-t-il pas sous la paille, quand on le foule sur l’aire de battage ? La fleur ne naît-elle pas au milieu des épines ? La rose parfumée ne croît-elle pas avec l’épine piquante ? Le premier homme eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 4, 1-5). Trois fils étaient dans l’arche de Noé : deux d’entre eux furent élus, le troisième réprouvé (cf. Gn 9, 25-27). Abraham eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 21, 10). Isaac eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 27, 37). Jacob eut douze fils : parmi ceux-ci, l’un dut à son innocence d’être vendu, les autres durent à leur malice d’être les vendeurs de leur frère (cf. Gn 37, 28). Douze apôtres furent choisis, mais l’un d’eux [Judas], qui mit les autres à l’épreuve, se trouva mêlé aux Onze, qui furent éprouvés par lui (cf. Ac 1, 16-17). Sept diacres furent ordonnés par ces apôtres (cf. Ac 6, 5) : six demeurèrent fidèles à leur foi, un se montra source d’erreur [02]. Ainsi ne peut-il y avoir, dans cette Église de la terre, de méchants sans bons, ni de bons sans méchants. Rappelez-vous donc, frères très chers, les temps passés, et fortifiez-vous pour supporter les méchants. Car si nous sommes les fils des élus, il nous faut nécessairement marcher à leur exemple. Et nul ne fut bon sans avoir accepté de supporter les méchants. À ce sujet, le bienheureux Job affirme de lui-même : « J’ai été le frère des dragons, le compagnon des autruches. » (Jb 30, 29). Et par Salomon, la voix de l’Époux dit à la sainte Église : « Tel un lys au milieu des épines, telle mon amie parmi les jeunes filles. » (Ct 2, 2). Le Seigneur déclare aussi à Ézéchiel : « Fils de l’homme, des incrédules et des révoltés sont avec toi, et tu habites avec des scorpions. » (Ez 2, 6). Et Pierre glorifie en ce sens la vie du bienheureux Lot, lorsqu’il affirme : « Et il a délivré le juste Lot affligé par la conduite injuste de ces scélérats, car à cause de ce qu’il voyait et entendait, ce juste, continuant à habiter au milieu d’eux, avait chaque jour son âme vertueuse torturée par leurs actions iniques. » (2 P 2, 7-8). Paul loue et encourage la vie des disciples dans le même sens, en disant : « Au milieu de ce peuple pervers et corrompu, dans le sein duquel vous brillez comme des flambeaux dans le monde, attachez-vous à la parole de vie. » (Ph 2, 15-16). Jean l’atteste aussi à l’Église de Pergame par ces mots : « Je sais où tu habites : là où se trouve le siège de Satan ; mais tu es fermement attachée à mon nom, et tu n’as pas renié ma foi. » (Ap 2, 13). Voyez, frères très chers, en parcourant l’Écriture, nous constatons presque partout que nul ne fut bon sans avoir été mis à l’épreuve par les dérèglements des méchants. On peut dire, par manière de comparaison, que le fer de notre âme ne parvient pas à la finesse d’un bon tranchant sans les coups de lime que lui infligent les dérèglements d’autrui.
8. Vous ne devez pas vous effrayer qu’il y ait dans l’Église beaucoup de méchants et peu de bons, car l’arche portée sur les eaux du déluge, qui était la figure de l’Église de la terre, était large dans sa partie inférieure et étroite dans sa partie supérieure, se rétrécissant même tout en haut jusqu’à la largeur d’une coudée (cf. Gn 6, 15). On doit supposer que la partie inférieure contenait les quadrupèdes et les reptiles, la supérieure les oiseaux et les hommes. Elle se fait large en bas pour contenir les bêtes, étroite en haut pour garder les hommes, puisque la sainte Église est vaste en sa partie charnelle, étroite en sa partie spirituelle. Elle élargit davantage son sein là où il lui faut tolérer le genre de vie bestial des hommes. Tandis que là où elle renferme les hommes animés d’un mode de vie spirituel, elle touche sans doute au sommet, mais en se resserrant, car de tels hommes sont peu nombreux. « Large, en effet, est la voie qui mène à la perdition, et nombreux sont ceux qui la suivent. Étroite est celle qui conduit à la vie, et il en est peu qui la trouvent. » (Mt 7, 13)
L’arche se rétrécit au sommet jusqu’à la mesure d’une coudée, puisque dans la sainte Église, plus les âmes sont saintes, moins elles sont nombreuses, et que cette Église trouve son couronnement dans le seul Homme parmi les autres hommes à être né saint (cf. Lc 1, 35), celui à qui nul autre ne peut être comparé. À son sujet, le psalmiste affirme : « Il est devenu comme un passereau solitaire sur un toit. » (Ps 102, 8). Il faut donc d’autant mieux supporter les méchants qu’ils sont plus nombreux, car on ne trouve aussi sur l’aire de battage que quelques grains à engranger, alors qu’il y a des monceaux de paille à brûler au feu.
9. Mais puisque vous devez aux largesses du Seigneur d’être déjà entrés dans la maison des noces, c’est-à-dire dans la sainte Église, prenez bien garde, mes frères, à ce que le Roi, en entrant, ne trouve rien de blâmable dans l’habit [03] de votre âme. En effet, il faut considérer avec une grande crainte ce que le texte ajoute aussitôt après : « Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale. » Quel symbolisme attribuerons-nous, frères très chers, à cette robe nuptiale ? Allons-nous dire qu’elle représente le baptême, ou bien la foi ? Mais qui aurait pu entrer dans la salle des noces sans le baptême ou sans la foi ? Car celui qui n’a pas encore cru est par le fait même en dehors [de l’Église]. Que devons-nous donc entendre par la robe nuptiale, sinon la charité ? Il entre en effet pour les noces, mais il entre sans la robe nuptiale, celui qui est dans la sainte Église et qui a la foi, mais auquel manque la charité.
C’est avec raison qu’on appelle la charité une robe nuptiale, puisque notre Créateur la portait quand il vint aux noces pour s’y unir à l’Église. N’est-ce pas en vertu de son seul amour que Dieu envoya son Fils unique pour s’unir les âmes des élus ? D’où la parole de Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné pour nous son Fils unique. » (Jn 3, 16). Celui qui vint aux hommes par amour a fait ainsi connaître que son amour est la robe nuptiale.
Tous ceux d’entre vous qui appartiennent à l’Église et croient en Dieu sont donc déjà entrés dans la salle des noces, mais s’ils n’ont pas gardé la grâce de la charité, ils n’y sont pas venus avec la robe nuptiale. Assurément, mes frères, si quelqu’un se trouvait invité à des noces humaines, il changerait de vêtements et manifesterait par la beauté même de ses habits qu’il va se réjouir avec l’époux et l’épouse ; il rougirait de se montrer avec des vêtements négligés parmi les gens en liesse qui célèbrent cette fête. Et nous qui allons aux noces de Dieu, nous ne nous soucions pas de changer le vêtement de notre âme ! Les anges se réjouissent de concert quand les élus montent au Ciel. Dans quel état d’esprit abordons-nous donc ces fêtes spirituelles, nous qui ne portons pas cette robe nuptiale qu’est la charité, alors qu’elle seule nous fait paraître beaux ?
10. Il nous faut savoir que comme on tisse les vêtements en deux sens, à savoir la chaîne et la trame, de même la charité est fondée sur deux préceptes, l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Il est écrit en effet : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces, et ton prochain comme toi-même. » (Mc 12, 30-31). Nous devons ici remarquer que le Seigneur met une mesure à l’amour du prochain lorsqu’il nous indique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », mais qu’il ne fixe pas de bornes à l’amour de Dieu, puisqu’il nous dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » Car ce précepte ne règle pas la mesure de notre amour, mais de quel fond il doit sortir, quand il nous dit « de tout ». Aimer vraiment Dieu, c’est en effet ne rien garder pour soi de ce qui est à soi.
Quiconque prend soin d’avoir la robe nuptiale pour les noces est donc tenu d’observer ces deux préceptes de la charité. C’est pour cela que, selon le prophète Ézéchiel, le vestibule de la porte de la cité établie sur la montagne mesure deux coudées (cf. Ez 40, 9) ; car l’accès de la cité céleste ne nous est ouvert que si nous gardons bien l’amour de Dieu et du prochain dans cette Église de la terre, dite vestibule du Ciel du fait qu’elle lui est encore extérieure. C’est pour la même raison qu’il est prescrit de teindre deux fois à l’écarlate les tentures du Tabernacle (cf. Ex 26, 1). C’est vous, mes frères, oui, c’est vous qui êtes les tentures du Tabernacle, puisque par la foi, vous voilez les secrets du Ciel dans vos cœurs. Mais on doit employer pour les tentures du Tabernacle un tissu teint deux fois à l’écarlate. Or l’écarlate a l’aspect du feu. Et qu’est-ce que la charité, sinon un feu ? Mais cette charité doit être teinte deux fois, une fois par l’amour de Dieu, une autre par l’amour du prochain. Car celui qui aime Dieu, mais qui néglige son prochain pour s’adonner à la contemplation, est sans doute teint à l’écarlate, mais ne l’est pas deux fois. À l’inverse, celui qui aime son prochain, mais délaisse, par amour pour lui, la contemplation de Dieu, est bien teint à l’écarlate, mais ne l’est pas deux fois. Pour que votre charité puisse être teinte deux fois à l’écarlate, il lui faut s’enflammer, et de l’amour de Dieu, et de l’amour du prochain ; elle ne doit ni délaisser la contemplation de Dieu par compassion pour le prochain, ni négliger la compassion pour le prochain par trop d’attache à la contemplation de Dieu. Ainsi, tout homme vivant parmi les hommes doit aspirer à celui qu’il désire sans se désintéresser pourtant de celui avec qui il court ; et il doit assister son prochain sans laisser aucunement ralentir la course par laquelle il se hâte vers Dieu.
11. Il faut encore savoir que l’amour du prochain comporte lui-même deux préceptes, puisqu’un sage nous dit : « Ce que tu serais fâché qu’on te fasse, veille bien à ne pas le faire à un autre » (Tb 4, 15), et que la Vérité en personne nous prêche en ces termes : « Ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le aussi pour eux. » (Mt 7, 12). En effet, nous respectons pleinement nos devoirs de charité si tout en accordant aux autres ce que nous voulons à bon droit qu’on nous procure, nous évitons de leur faire ce que nous ne voulons pas qu’on nous fasse.
Mais qu’on ne s’imagine pas trop vite avoir la charité parce qu’on aime quelqu’un, si l’on n’a pas d’abord examiné la valeur même de l’amour qu’on lui porte. Car aimer une personne sans l’aimer à cause de Dieu, ce n’est pas avoir la charité, mais seulement s’imaginer qu’on l’a. La vraie charité consiste à aimer ses amis en Dieu, et ses ennemis à cause de Dieu. En effet, savoir aimer qui ne vous aime pas, c’est bien aimer à cause de Dieu ceux qu’on aime : la charité ne se prouve d’ordinaire que face à l’hostilité et à la haine. D’où la parole du Seigneur lui-même : « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent. » (Lc 6, 27). Celui-là est donc certain d’aimer, qui aime à cause de Dieu celui dont il sait ne pas être aimé.
Que tout cela est grand, que tout cela est élevé et difficile à pratiquer pour beaucoup ! Mais c’est pourtant cela, la robe nuptiale. Il est fort à craindre, pour celui qui s’est attablé aux noces sans l’avoir revêtue, qu’un jour, le Roi venant à entrer, il ne soit jeté dehors. Car voici ce qui est dit : « Le roi entra dans la salle des noces pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale. » C’est nous, frères très chers, qui sommes assis aux noces du Verbe, nous qui avons la foi et nous trouvons dans l’Église, nous qui nous nourrissons de l’Écriture Sainte et nous réjouissons d’être l’Église unie à Dieu. Considérez, je vous en conjure, si vous êtes venus à ces noces revêtus de la robe nuptiale ; faites un examen attentif et soigneux de vos pensées. Scrutez vos cœurs sur chacun des points suivants : si vous n’avez de haine contre personne, si le feu de l’envie ne vous enflamme pas contre le bonheur d’un autre, si une méchanceté secrète ne vous pousse pas à essayer de nuire à quelqu’un.
12. Voici que le Roi entre pour les noces et qu’il considère l’habit de notre cœur. À celui qu’il ne voit pas revêtu de charité, il demande aussitôt avec irritation : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ? » Il est tout à fait étonnant, frères très chers, que tout en appelant cet homme son ami, il le condamne. C’est comme s’il lui disait plus clairement : « Tu es mon ami, et tu n’es pas mon ami : tu es mon ami par la foi, mais tu n’es pas mon ami par les œuvres. »
« Et cet homme resta muet », car — on ne peut le dire sans gémissement — devant la rigueur du châtiment final, toute excuse tombe d’elle-même, puisque celui qui, au-dehors, éclate en reproches contre l’âme est le même qui, au-dedans, l’accuse par le témoignage de sa conscience.
Il faut savoir ici que celui qui a revêtu ce vêtement de vertu, bien qu’encore imparfaitement, ne doit pas désespérer du pardon à l’arrivée du Roi plein de bonté, car lui-même nous en a donné l’espérance par cette parole du psalmiste : « Tes yeux m’ont vu encore imparfait, mais sur ton livre, tous seront inscrits. » (Ps 139, 16)
Puisque nous avons dit ces quelques mots pour la consolation de ceux qui ont [la robe], mais qui sont faibles, parlons maintenant de ceux qui ne l’ont pas du tout.
13. Le texte poursuit : « Alors le roi dit à ses serviteurs : ‹Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. Là seront les pleurs et les grincements de dents.› » On lie alors les pieds et les mains, par une sentence rigoureuse, à ceux qui n’ont pas voulu être liés jusque-là en s’abstenant de leurs œuvres mauvaises, par l’amendement de leur vie. On peut dire aussi que la peine lie alors ceux que le péché liait jusque-là en les tenant à l’écart des bonnes œuvres. Car les pieds qui négligent de visiter les malades, les mains qui ne donnent rien aux indigents, se sont liés par leur volonté, en s’écartant des bonnes œuvres. Ainsi, ceux qui se lient ici-bas de leur plein gré dans le vice seront alors liés contre leur gré dans le supplice.
C’est bien à propos que le roi ordonne de rejeter dans les ténèbres extérieures l’homme dépourvu de la robe nuptiale. En effet, les ténèbres intérieures signifient l’aveuglement du cœur, et les ténèbres extérieures, la nuit éternelle de la damnation. Le damné n’est donc pas jeté dans les ténèbres intérieures, mais dans les ténèbres extérieures, parce qu’on jette là-bas contre son gré dans la nuit de la damnation celui qui est tombé ici-bas de son plein gré dans l’aveuglement du cœur. Là, nous dit-on, sont les pleurs et les grincements de dents : là grincent les dents qui mettaient ici-bas leur jouissance à manger ; là pleurent les yeux qui s’adonnaient ici-bas aux désirs défendus. Ainsi, chacun des membres du corps se voit soumis à un supplice, puisque chacun d’eux s’était soumis ici-bas à un vice.
14. Dès que l’homme qui représente l’ensemble des méchants a été expulsé, le texte s’achève sur une sentence générale : « Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Ce que nous entendons là, frères très chers, est tout à fait effrayant. Par la foi, nous avons déjà tous été appelés à venir aux noces du Roi céleste, nous croyons au mystère de son Incarnation et nous le professons, nous prenons part au banquet du Verbe divin ; mais voici qu’au jour futur du jugement, le Roi de justice entrera. Nous savons que nous sommes appelés, mais nous ignorons si nous sommes élus. Chacun de nous doit donc s’humilier d’autant plus profondément qu’il ne sait s’il est élu. En effet, il en est qui ne commencent pas même à faire le bien ; d’autres, qui ont bien commencé, ne persévèrent pas. L’un mène une existence désordonnée pendant presque toute sa vie, mais en revient peu avant la fin de sa vie par les larmes d’une sévère pénitence ; un autre mène une vie d’élu, et en vient pourtant à s’égarer dans le mal peu avant la fin de sa vie. L’un commence bien sa vie, et la finit mieux encore ; un autre se jette à corps perdu dans le mal dès sa prime jeunesse, et meurt après n’avoir cessé de devenir toujours plus mauvais dans les mêmes dérèglements. Chacun doit donc craindre pour lui-même avec d’autant plus d’inquiétude qu’il ignore le temps qui lui reste ; car c’est une chose qu’il faut répéter souvent, sans jamais l’oublier : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
15. Mais puisque pour convertir les esprits des auditeurs, les exemples des autres chrétiens sont souvent plus efficaces que les paroles de ceux qui les enseignent, je veux vous relater ce qui est arrivé à quelqu’un qui nous est proche. Vos cœurs l’entendront avec d’autant plus de crainte qu’il s’agit d’une personne plus proche de nous. Car nous ne racontons pas ici des faits très anciens, mais nous vous en rapportons dont les témoins sont encore vivants pour nous attester qu’ils y ont assisté.
Mon père avait trois sœurs, toutes trois vierges consacrées. L’une s’appelait Tarsilla, l’autre Gordiana, la troisième Æmiliana. Toutes trois, entrées en religion avec la même ardeur et consacrées en même temps, s’étaient donné une règle très stricte et menaient la vie commune dans leur propre maison. Comme elles se trouvaient depuis longtemps dans ce genre de vie, Tarsilla et Æmiliana se mirent à grandir de jour en jour dans l’amour de leur Créateur : seul leur corps demeurait ici-bas, tandis que leur âme passait chaque jour un peu plus vers les biens éternels. L’âme de Gordiana, au contraire, commença à laisser refroidir en elle de jour en jour l’amour de la vie intérieure, pour retourner peu à peu à l’amour de ce monde. Tarsilla disait souvent à sa sœur Æmiliana, en pleurant beaucoup : « Je vois que notre sœur Gordiana ne vit pas en harmonie avec nous ; je dois bien reconnaître qu’elle se laisse aller aux choses du dehors, et que son cœur ne garde pas ce qu’il s’était proposé. » Les deux sœurs prenaient soin de corriger Gordiana chaque jour par de tendres remontrances, pour la faire revenir de sa légèreté de mœurs à la gravité qui convenait à son habit. Celle-ci reprenait sans doute sur le coup un visage grave quand on la réprimandait, mais sitôt l’heure de la réprimande passée, la vertu de gravité qu’on voulait lui imposer passait elle aussi, et Gordiana revenait à la même légèreté de parole. Elle se plaisait dans la société des jeunes filles du monde, et la compagnie de celles qui n’étaient pas mondaines lui pesait beaucoup.
Mieux que ses sœurs, ma tante Tarsilla s’était élevée à l’honneur de la plus haute sainteté par sa prière continuelle, son application à se mortifier, son abstinence peu commune et la gravité de sa vie vénérable. Or, une nuit, comme elle l’a raconté elle-même, mon ancêtre Félix, qui a été évêque de cette Église de Rome, lui apparut dans une vision et lui montra le séjour de la clarté éternelle, en lui disant : « Viens, car je vais te recevoir dans ce séjour de lumière. »
Bientôt, saisie par la fièvre, elle arriva à son dernier jour. Et comme, lorsqu’une femme ou un homme noble se meurt, beaucoup de personnes se rassemblent afin de consoler leurs proches, à l’heure de la mort de ma tante, hommes et femmes affluèrent nombreux autour de son lit ; ma mère y était aussi. Tarsilla leva soudain les yeux, et voyant Jésus qui venait, elle se mit à crier à ceux qui l’entouraient, sur un ton de vif reproche : « Partez ! partez ! Jésus arrive. » Et pendant que son regard était tendu vers celui qu’elle voyait, sa sainte âme quitta son corps. Aussitôt se répandit un parfum si merveilleux qu’il apparut à chacun par cette odeur délicieuse que l’Auteur de toutes délices était venu là. Quand le corps de Tarsilla fut dévêtu pour être lavé, comme il est d’usage pour les morts, on trouva que la peau était durcie aux coudes et aux genoux, comme celle d’un chameau, par suite de ses longues prières. Ce que son âme avait fait tout au long de sa vie, sa chair en témoignait après sa mort.
Tous ces événements se déroulèrent avant la Nativité du Seigneur. La fête en étant passée, Tarsilla apparut bientôt en vision à sa sœur Æmiliana au cours de la nuit, et elle lui dit : « Viens ! J’ai déjà dû fêter Noël sans toi, maintenant je voudrais fêter l’Épiphanie avec toi. » Æmiliana, qui se souciait du salut de sa sœur Gordiana, lui répondit aussitôt : « Si je viens seule, à qui vais-je confier notre sœur Gordiana ? » Mais à son objection, Tarsilla répéta avec tristesse : « Viens, car notre sœur Gordiana est destinée à prendre place parmi les femmes du monde. » La maladie suivit de peu cette vision et fit de tels progrès qu’Æmiliana mourut avant l’Épiphanie du Seigneur, comme il lui avait été dit. Quant à Gordiana, dès qu’elle se retrouva seule, ses vices s’accrurent, et le mal qui était jusque-là caché au fond de ses mauvais désirs parut désormais dans le désordre de ses actions. Au mépris de la crainte du Seigneur, au mépris de toute pudeur et de tout respect de soi, au mépris enfin de sa consécration, elle épousa par la suite le fermier de ses terres.
Voyez ces trois sœurs : elles s’étaient consacrées à Dieu dans un même mouvement de ferveur, mais elles ne sont pas demeurées animées d’un seul et même zèle. C’est que, selon la parole du Seigneur, « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Je vous ai raconté ces choses pour que ceux qui accomplissent à présent de bonnes œuvres ne s’en attribuent pas le mérite, et ne mettent pas leur confiance dans leurs actions. Car s’ils savent aujourd’hui ce qu’ils sont, ils ignorent encore ce qu’ils seront demain. Nul ne doit donc se réjouir dès à présent de ses bonnes œuvres comme s’il en était sûr : tant qu’il demeure parmi les aléas de cette vie, il ne sait comment il finira.
Mais vous ayant rapporté cette histoire, qui vous a donné à craindre la sévérité de Dieu, je vais vous en raconter une autre, qui me concerne de près, et dans laquelle l’exemple de sa miséricorde consolera vos cœurs effrayés. Je me souviens de l’avoir déjà dite dans un autre sermon [04], mais vous, vous n’étiez pas là.
16. Il y a moins de deux ans de cela, un frère vint mener la vie religieuse dans mon monastère situé près de l’église des bienheureux martyrs Jean et Paul. On le reçut enfin, après le long délai imposé par la Règle. Son frère le suivit dans ce monastère, non par goût de la vie religieuse, mais entraîné par son affection fraternelle. Celui qui était venu pour mener la vie religieuse se rendait très agréable aux moines ; son frère, au contraire, était bien éloigné de sa vie et de ses mœurs. Il vivait toutefois au monastère, mais plutôt par nécessité que par un choix volontaire. Et bien qu’il se montrât corrompu dans tous ses actes, tous le supportaient avec patience par amour de son frère. Il était léger dans ses paroles, dépravé dans ses actes, recherché dans ses vêtements, grossier dans ses mœurs, et ne supportait pas qu’on lui parle de vivre sous l’habit monastique. Sa vie était devenue pénible à voir pour tous les frères, mais cependant, tous, comme je l’ai dit, le supportaient par égard pour son frère. Il repoussait rudement celui qui lui parlait de réformer sa mauvaise conduite. Non seulement il ne pouvait pas faire le bien, mais il ne pouvait pas même en entendre parler. Il protestait, avec force jurons, accès de colère et ricanements, qu’il n’accepterait jamais de prendre l’habit de la vie monastique.
Or, au cours de l’épidémie de peste qui dévora récemment une grande partie de la population de cette ville [de Rome], une tumeur à l’aine l’entraîna rapidement vers la mort. Quand il fut sur le point de mourir, les frères se réunirent pour protéger sa fin par leurs prières. Son corps se trouvait déjà mort en ses extrémités, et il ne gardait plus qu’un peu de chaleur vitale dans la poitrine. Tous les frères se mirent à prier pour lui d’autant plus instamment qu’ils le voyaient déjà s’en aller rapidement. Il se mit soudain à crier aussi fort qu’il le pouvait, interrompant par de grandes clameurs les prières des frères qui l’entouraient : « Retirez-vous ! Retirez-vous ! Voici que j’ai été donné en pâture au dragon. Votre présence seule l’empêche de me dévorer ; ma tête est déjà dans sa gueule. Éloignez- vous, pour qu’il ne me torture pas davantage, mais qu’il fasse ce qu’il doit faire. Si j’ai été donné à lui en pâture, pourquoi me faut-il attendre à cause de vous ? » Alors les frères se mirent à lui dire : « Qu’est-ce que tu racontes là, frère ? Fais sur toi le signe de la sainte croix. » Il répondit comme il le pouvait : « Je veux me signer, mais je ne le peux pas, car le dragon m’écrase. » En entendant cela, les frères se prosternèrent à terre, et tout en larmes, ils se mirent à prier avec encore plus de ferveur pour sa délivrance. Et d’un coup le malade se mit à aller mieux et à exprimer sa joie aussi fort qu’il le pouvait, en disant : « Dieu soit loué ! Le dragon qui m’avait reçu en pâture est en fuite. Vos prières l’ont chassé, et il n’a pu rester. Intercédez maintenant pour mes péchés, car je suis prêt à me convertir et à abandonner complètement la vie du monde. » Ainsi, cet homme qui avait, comme je l’ai déjà dit, les extrémités du corps presque mortes, fut rendu à la vie, et il se convertit à Dieu de tout son cœur. Se trouvant instruit par de longues et continuelles souffrances dans cette vie nouvelle, et sa maladie s’aggravant, il mourut peu de jours après. Mais au moment de mourir, il ne revit plus le diable, parce qu’il l’avait vaincu par la transformation de son cœur.
Voyez, mes frères, comment cette Gordiana dont je vous ai parlé tout à l’heure a déchu depuis les hauteurs du saint habit de moniale jusqu’au supplice ; voyez aussi comment le frère dont je viens de vous raconter la vie est remonté des portes de la mort jusqu’à la vie éternelle. Personne ne peut donc savoir ce qu’il en est de lui dans les secrets jugements de Dieu, car « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Ainsi, puisque personne ne peut avoir la certitude d’être élu, tous doivent trembler et craindre pour l’imperfection de leurs actions, et mettre leur joie dans la seule miséricorde divine, sans jamais présumer de leurs propres forces. Il couronnera notre confiance, celui qui a daigné assumer notre nature humaine, Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
[01] Nous avons traduit partout altilia par « grasses volailles », mais étymologiquement, ce mot signifie « bêtes bien nourries ».
[02] Cf. Ap 2, 6 : les Nicolaïtes sont les sectateurs du diacre Nicolas.
[03] Le mot latin habitus peut signifier la façon dont on est vêtu, la manière d’être ou l’état de vie (monastique ou séculier). Nous le traduisons toujours par « habit », mais il faut garder à l’esprit cette richesse de sens. Pour saint Grégoire, l’habit fait le moine : il désigne l’état de vie qu’il signifie. Revêtir l’habit, c’est entrer dans la vie monastique (cf. Dialogues II, prol.).
[04] Il s’agit de l’Homélie 19 (7). La première version de ce récit diffère beaucoup de celle qu’on lit ici. L’essentiel de cette histoire a ensuite été repris par saint Grégoire dans ses Dialogues (IV, 40, 2-5), où il nous apprend que le jeune converti dont il va être question s’appelle Théodore.

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