Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Homélie 21
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de la bienheureuse Vierge Marie,
le saint jour de Pâques
15 avril 591

La résurrection
Saint Grégoire innove en cette Homélie : pour la première fois, il improvise sans texte préalablement dicté. Pensant que sa parole directe aura plus d’impact sur la foule, il se lance avec confiance, malgré son peu de force physique, car il sait que Dieu l’aidera. Son plan est simple, et il le reprendra très souvent dans le cycle pascal. Il commente d’abord le texte de l’évangile du jour, en soulignant son sens allégorique, puis il s’attache à la méditation du mystère célébré.
I- (1-5) Le prédicateur insiste sur la joie pascale, marquée par le vêtement blanc de l’ange qui apparaît aux saintes femmes. Notre fête est aussi la fête des anges : en nous ramenant au Ciel, elle a complété leur nombre. N’ayez pas peur, dit l’ange : si Dieu est effrayant pour les pécheurs, il est doux pour les justes. Les femmes venues au tombeau sont envoyées prévenir Pierre, et Grégoire donne la raison de cette mention expresse de Pierre. Les apôtres reverront Jésus en Galilée : ce nom de lieu est riche d’indications spirituelles, que le pape souligne.
II- (6-7) Il parle ensuite du mystère de la résurrection de la chair, que le Seigneur a voulu nous révéler en sa Résurrection. L’orateur explique pourquoi il nous est désormais impossible de douter, et montre comment Samson, qui s’échappa de Gaza avec les portes de la ville sur son dos, est une figure très parlante du Christ ressuscitant. Aimons donc cette fête qui nous ouvre l’accès du Ciel, conclut le saint, et hâtons-nous vers la Patrie.
Mc 16, 1-7
En ce temps-là, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller embaumer Jésus. Et le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent au tombeau, le soleil étant déjà levé. Elles se disaient entre elles : « Qui nous roulera la pierre qui ferme la porte du tombeau ? » Et levant les yeux, elles aperçurent que la pierre avait été roulée de côté. Or elle était fort grande. Entrant alors dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles en furent saisies de frayeur. Il leur dit : « Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié ; il est ressuscité, il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. »
Dans nombre de mes commentaires d’Évangile, frères très chers, j’ai pris l’habitude de vous parler à l’aide d’un texte dicté [à l’avance] ; mais quand le piètre état de mon estomac m’empêche de lire moi-même ce que j’ai dicté, j’en vois certains d’entre vous qui écoutent moins volontiers. Je veux donc me forcer à déroger à cette habitude, et vous commenter le passage du Saint Évangile lu au cours de la messe en m’entretenant directement avec vous au lieu de passer par un texte dicté. Puisse notre parole être reçue comme elle vient, car le ton d’un entretien direct réveille mieux les cœurs assoupis que celui d’un sermon lu : il les secoue, pour ainsi dire, d’une main pleine de sollicitude, afin de les tirer du sommeil.
Il est vrai que je vois mal comment je vais pouvoir suffire à cette tâche ; mais si mes forces me trahissent du fait de mon incapacité physique, ma charité leur portera secours. En effet, je sais qui a dit : « Ouvre ta bouche, et je la remplirai. » (Ps 81, 11). Appliquons-nous donc à vouloir cette bonne œuvre, et l’aide de Dieu saura la mener à son achèvement. L’importance même de cette solennité de la Résurrection du Seigneur nous donne l’audace de parler, car il serait vraiment indigne que le jour même où la chair de son Créateur a ressuscité, notre langue de chair taise les louanges qu’elle doit rendre.
2. Vous l’avez entendu, frères très chers : les saintes femmes qui avaient suivi le Seigneur sont venues au tombeau avec des aromates, et entraînées par leur dévouement, elles continuent à servir, même après sa mort, celui qu’elles ont aimé pendant sa vie. Leur conduite n’est-elle pas le signe de ce qui doit s’accomplir dans la sainte Église ? Car nous devons écouter le récit de leurs actions en méditant sur ce qu’il nous faut faire, à notre tour, pour les imiter. Nous aussi, donc, qui croyons en celui qui est mort, si nous sommes remplis d’un parfum de vertus et que nous cherchions le Seigneur accompagnés d’une réputation de bonnes œuvres, c’est comme si nous nous rendions à son tombeau avec des aromates.
Ces femmes venues avec leurs aromates voient des anges, car les âmes qui, mues par de saints désirs, marchent vers le Seigneur avec les parfums de leurs vertus voient les habitants de la cité d’en haut. Il nous faut remarquer ce que signifie le fait qu’elles voient l’ange assis à droite. Que symbolise la gauche, sinon la vie présente, et la droite, sinon la vie éternelle ? C’est pourquoi il est écrit dans le Cantique des Cantiques : « Son bras gauche est sous ma tête, et sa droite m’étreint. » (Ct 2, 6). Puisque notre Rédempteur s’était affranchi de la corruption de la vie présente, il était normal que l’ange venu annoncer sa vie éternelle fût assis à droite. Il est apparu vêtu d’une robe blanche, parce qu’il annonçait les joies de notre fête. L’éclat de son vêtement est le signe de la splendeur de notre solennité. Devons-nous l’appeler notre solennité ou la sienne ? Mais pour parler plus exactement, appelons-la à la fois la sienne et la nôtre. La Résurrection de notre Rédempteur fut bien notre fête, parce qu’elle nous a ramenés à l’immortalité ; elle fut aussi la fête des anges, puisqu’en nous faisant revenir au Ciel, elle a complété leur nombre. Un ange est donc apparu en vêtements blancs en ce jour qui est en même temps sa fête et notre fête, car tandis que la Résurrection du Seigneur nous ramène au Ciel, elle répare les pertes subies par la patrie céleste.
3. Écoutons ce que l’ange dit aux femmes quand elles arrivent : « Ne vous effrayez pas. » C’est comme s’il disait clairement : « Ils peuvent bien craindre, ceux qui n’aiment pas la venue des habitants de la cité d’en haut ; ils peuvent bien trembler, ceux qu’étouffent les désirs de la chair et qui désespèrent d’arriver à se joindre à leur société. Mais vous, pourquoi trembler ? Vous voyez là ceux qui habitent la même cité que vous. »
C’est pourquoi Matthieu décrit ainsi l’apparition de l’ange : « Son aspect ressemblait à l’éclair, et ses vêtements étaient blancs comme la neige. » (Mt 28, 3). L’éclair évoque l’effroi et la crainte, mais la blancheur de la neige, une douceur caressante. Or le Dieu tout-puissant est à la fois effrayant pour les pécheurs et doux pour les justes ; c’est donc bien à propos que l’ange, témoin de la Résurrection, s’est montré avec un visage pareil à l’éclair et un habit tout blanc, afin que son apparence même terrifiât les réprouvés et rassurât les saints. La même raison explique que le peuple marchant dans le désert ait été précédé la nuit par une colonne de feu, et le jour par une colonne de nuée (cf. Ex 13, 21-22). Car le feu provoque l’effroi, mais la nuée est douce à regarder. Le jour, c’est la vie du juste ; la nuit, la vie du pécheur. Aussi Paul déclare-t-il à des pécheurs convertis : « Vous étiez autrefois ténèbres, mais vous êtes à présent lumière dans le Seigneur. » (Ep 5, 8). La colonne s’est donc manifestée le jour sous forme de nuée, et la nuit sous forme de feu, parce que le Dieu tout-puissant apparaît à la fois doux pour les justes et effrayant pour les méchants ; lorsqu’il vient pour juger, il rassure les premiers par la douceur de sa mansuétude, tandis qu’il terrifie les seconds par la rigueur de sa justice.
4. Écoutons maintenant ce que l’ange ajoute : « Vous cherchez Jésus de Nazareth. » Le mot « Jésus » se rend en latin par salutaris, « celui qui sauve », c’est-à-dire « le Sauveur ». Beaucoup, à cette époque, pouvaient porter le nom de Jésus, non pourtant en son sens profond, mais comme simple prénom. C’est pourquoi l’ange ajoute son lieu d’origine pour préciser de quel Jésus il s’agit : « de Nazareth » ; et il indique aussitôt sa caractéristique : « qui a été crucifié ». Il poursuit alors : « Il est ressuscité, il n’est pas ici. » L’expression « Il n’est pas ici » s’entend de sa présence corporelle, car il n’est aucun lieu où il ne soit par sa présence de majesté.
« Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. » Il faut nous demander pourquoi, après avoir mentionné les disciples, l’ange désigne encore Pierre par son nom. Mais si l’ange n’avait pas cité le nom de celui qui avait renié son Maître, il n’aurait pas osé venir parmi les disciples. On l’a donc appelé par son nom, de peur qu’il ne désespérât du fait de son reniement. Nous devons ici considérer pour quelle raison le Dieu tout-puissant a permis que celui qu’il avait décidé de mettre à la tête de toute l’Église tremblât à la voix d’une servante et reniât son Dieu. Nous savons que ce fut par une disposition de la grande bonté de Dieu, pour que celui qui devait être le Pasteur de l’Église apprît par sa propre faute comment il devrait avoir pitié des autres. Dieu révéla Pierre à lui-même avant de le mettre à la tête des autres, afin que l’expérience de sa propre faiblesse lui fît connaître avec quelle miséricorde il devrait supporter les faiblesses d’autrui.
5. C’est bien à propos qu’il est dit de notre Rédempteur : « Il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. » Galilée signifie en effet « passage achevé ». Oui, il était désormais passé, notre Rédempteur, de la Passion à la Résurrection, de la mort à la vie, du supplice à la gloire, de l’état corruptible à l’incorruptibilité. Et c’est en Galilée, après la Résurrection, que ses disciples le virent tout d’abord, parce que nous ne verrons plus tard avec joie la gloire de sa Résurrection que si nous passons maintenant de nos vices aux sommets de la vertu. Ainsi, celui qui se fait annoncer au tombeau apparaît ensuite au « passage » [en Galilée], puisque celui qu’on connaît en mortifiant sa chair, on le voit au moment du passage de l’âme [dans l’autre monde].
Voilà, frères très chers, que nous n’avons fait que parcourir le commentaire de l’évangile lu en ce jour de fête si solennel, mais nous serions heureux de vous dire encore quelque chose de plus particulier au sujet de la fête elle-même.
6. Des deux vies qui existaient, nous en connaissions une et ignorions l’autre. L’une est une vie mortelle, l’autre une vie immortelle ; l’une est corruptible, l’autre incorruptible ; l’une appartient à la mort, l’autre à la résurrection. Voici pourtant que vint le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), qui assuma la première et nous révéla la seconde. Il mena l’une jusqu’au bout en mourant, et nous révéla l’autre en ressuscitant. La vie mortelle, nous la connaissons ; si donc il nous avait promis la résurrection de la chair sans nous la faire voir, qui aurait cru en ses promesses ? C’est pourquoi, s’étant fait homme, il apparut dans la chair, daigna mourir de son plein gré, ressuscita par sa propre puissance et révéla à travers son exemple ce qu’il nous promettait comme récompense.
Mais quelqu’un dira peut-être : « Lui, c’est de plein droit qu’il est ressuscité : il ne pouvait être retenu par la mort, puisqu’il était Dieu. » Aussi notre Rédempteur ne s’est-il pas contenté de l’exemple de sa Résurrection pour instruire notre ignorance et fortifier notre faiblesse. Seul à mourir, en ce temps-là, il ne fut pourtant pas seul à ressusciter. Il est écrit en effet : « Les corps de beaucoup des saints qui dormaient là ressuscitèrent. » (Mt 27, 52). Tous les arguments de l’incrédulité se trouvent ainsi éliminés. Pour écarter l’objection qu’un homme ne saurait espérer pour lui ce que l’Homme-Dieu nous a montré en sa chair, voici que nous apprenons qu’avec Dieu, des hommes aussi ressuscitèrent, dont nous ne doutons pas qu’ils étaient de simples hommes. Si nous sommes les membres de notre Rédempteur, soyons donc assurés de voir se réaliser en nous ce qui apparaît avec évidence en notre chef. Et si nous nous sentons très misérables, les derniers des membres du Christ, nous devons espérer [quand même] voir s’accomplir en nous ce que nous avons appris au sujet de ses membres plus éminents.
7. Mais voilà que me revient à la mémoire l’insulte que les Juifs lançaient au Fils de Dieu crucifié : « S’il est le roi d’Israël, qu’il descende de sa croix, et nous croirons en lui. » (Mt 27, 42). S’il était alors descendu de la croix, cédant ainsi à ceux qui l’insultaient, il ne nous aurait pas montré la force de la patience ; mais il a préféré attendre un peu, supporter les injures, accepter qu’on se moque de lui, garder patience, et remettre à plus tard le moment de donner sujet à l’admiration ; et lui qui ne voulut pas descendre de la croix, il s’est relevé du tombeau. Se relever du tombeau, c’était plus que descendre de la croix ; détruire la mort en ressuscitant, c’était plus que garder sa vie en descendant [de la croix]. Cependant, quand les Juifs constatèrent que malgré leurs insultes, il ne descendait pas de la croix, lorsqu’ils le virent mourir, ils crurent qu’ils l’avaient vaincu et se réjouirent comme s’ils avaient effacé son nom. Mais voilà que cette mort, par laquelle la foule des incroyants pensait avoir effacé son nom, a exalté ce nom dans tout l’univers. Et celui que la foule se réjouissait de voir frappé mortellement, elle déplore qu’il soit mort, parce qu’elle sait que par le supplice, il est parvenu à la gloire.
Tout cela est bien représenté dans le livre des Juges par les actes de Samson (cf. Jg 16, 1-3) : il était entré dans Gaza, la ville des Philistins ; ceux-ci, ayant très vite appris son entrée, bloquèrent aussitôt la ville avec des postes de soldats et envoyèrent des gardes ; déjà, ils se réjouissaient d’avoir capturé Samson le colosse. Mais nous savons ce que fit Samson. Au milieu de la nuit, il enleva les portes de la ville et gagna le sommet d’une montagne. Ce faisant, de qui, frères très chers, de qui Samson était-il la figure, sinon de notre Rédempteur ? Que désigne la ville de Gaza, sinon les enfers ? Et que représentent les Philistins, sinon l’incrédulité des Juifs ? Lorsqu’ils virent le Seigneur mort, et son corps déjà déposé dans le tombeau, ils dépêchèrent aussitôt des gardes, et tout comme s’ils avaient pris Samson dans Gaza, ils se réjouirent d’avoir rendu captif dans la prison des enfers celui qui s’était manifesté comme l’Auteur de la vie. Mais Samson ne s’est pas contenté de sortir au milieu de la nuit, il a aussi enlevé les portes [de la ville] : notre Rédempteur, ressuscitant avant le jour, ne s’est pas non plus contenté de sortir libre des enfers, mais il en a également détruit les portes. Il enleva les portes et gagna le sommet d’une montagne, puisqu’il emporta par sa Résurrection les portes de la prison des enfers et qu’il pénétra par son Ascension dans le Royaume des cieux.
Cette Résurrection, annoncée en figure avant d’être manifestée en acte, aimons-en la gloire, frères très chers, de tout notre esprit, et mourons pour son amour. Voilà qu’à la Résurrection de notre Créateur, nous reconnaissons pour concitoyens les anges, ses serviteurs, qui habitent la même cité que nous. Hâtons-nous donc vers la fête solennelle à laquelle se pressent en foule les habitants de cette cité. Joignons-nous à eux par le désir et la pensée, puisque nous ne le pouvons pas encore par la vision. Passons des vices aux vertus, pour mériter de voir notre Rédempteur en Galilée. Que le Dieu tout-puissant nous aide à désirer la vie, lui qui, pour nous, a livré à la mort son Fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.


Homélie 22
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Jean, dite Constantinienne
6 avril 592 (jour de Pâques)

Le tombeau vide
Près de deux mois se sont écoulés depuis que saint Grégoire a prêché pour la dernière fois. Sa santé ne s’améliore pas. Elle ira d’ailleurs en empirant jusqu’à la fin de son pontificat. Avant même de devenir pape, il est passé par des crises de goutte et de gastralgie (maux d’estomac) qui duraient des mois, et qui auraient anéanti un tempérament moins énergique. Il signale dans les Dialogues (III, 7) qu’il était alors en proie à des angoisses lancinantes et frôlait à chaque instant la syncope.
Surmontant son état de santé déplorable, le prédicateur s’est rendu à la basilique du Latran pour y commenter un évangile différent de celui de la fête de Pâques de l’année précédente. Est-ce parce qu’il n’a pu aller à Sainte-Marie-Majeure qu’il a fait changer la lecture du jour ? Quoi qu’il en soit, le pape interprète le récit de l’arrivée de Pierre et de Jean au tombeau le matin de Pâques ; puis il médite sur le mystère pascal à partir du texte de l’Exode où Moïse détermine comment on doit manger l’agneau pascal.
I- (1-5) La première partie contient la page célèbre sur la course des deux apôtres, figures de la Synagogue et de l’Église des païens : belle interprétation symbolique, qui s’appuie sur d’autres affirmations de l’Écriture et débouche sur des données de solide théologie. Ici encore, l’homme moderne doit accepter de se plier à ce qu’Henri-Irénée Marrou appelle très justement « un jeu poétique », jeu qui nous fait « pénétrer dans un enseignement d’une richesse et d’une sûreté incomparables. Car par ces cheminements singuliers, c’est à une doctrine toute simple, saine, vigilante et forte qu’on est conduit […] et qui s’exprime, d’ailleurs, dans un style d’une incomparable douceur. » (in La Vie Spirituelle, 69, 1943, p. 453)
II- (6-9) Par-delà une grille allégorique dont la virtuosité nous déroute un peu, la seconde partie nous introduit dans le mystère pascal. Pâques est bien la « Solennité des Solennités », parce que le Seigneur nous y ouvre les portes du Royaume céleste. Et puisque l’agneau mangé par les Juifs est la figure du Christ, tout ce que Moïse a dit de l’agneau pascal peut s’appliquer à Jésus, l’Agneau de Dieu. Son sang qui nous préserve, c’est sa Passion, célébrée à la messe et imitée dans nos vies. Le pain sans levain et les laitues sauvages, la tenue dans laquelle on mange l’agneau, ces diverses indications, moyennant les explications de Grégoire, fournissent aux nouveaux baptisés de la nuit pascale de précieuses consignes de vie chrétienne, que le pape les engage à mettre en œuvre sans retard. Aujourd’hui, ils le peuvent encore ; qui sait si demain, ce ne sera pas trop tard…
Jn 20, 1-9
En ce temps-là, le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine vint au tombeau, dès le matin, alors que régnaient encore les ténèbres, et elle vit la pierre retirée du tombeau. Elle courut donc et vint trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et leur dit : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis. »
Pierre et cet autre disciple partirent donc, et ils vinrent au tombeau. Ils couraient tous deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et il arriva le premier au tombeau. Et s’étant penché, il vit les linges posés là, mais il n’entra pas. Alors Simon-Pierre, qui le suivait, arriva à son tour et entra dans le tombeau. Il vit les linges posés là, et le suaire qui avait entouré la tête, non pas posé avec les linges, mais roulé à part dans un autre endroit. Alors le disciple qui était arrivé le premier au tombeau entra à son tour ; il vit et il crut. Car ils n’avaient pas encore compris l’Écriture, selon laquelle il devait ressusciter d’entre les morts.
Le mal chronique qui ronge mon estomac m’a longtemps empêché de commenter à votre charité les lectures d’Évangile. Ma voix elle-même ne résiste pas à l’effort que lui impose la déclamation, et incapable de me faire entendre d’un grand nombre, je rougis, je l’avoue, de devoir parler à un vaste auditoire. Mais je me reproche à moi-même cette honte que j’éprouve. Eh quoi ! ne pas pouvoir être utile à beaucoup, est-ce une raison pour ne pas prendre soin de quelques-uns ? Et si je ne puis rapporter un grand nombre de gerbes de la moisson, dois-je pour autant revenir à l’aire de battage les mains vides ? Bien que je ne puisse pas en porter autant que je le devrais, j’en porterai au moins quelques-unes, ne fût-ce que deux ou même une seule. Et puis, l’effort même qu’on demande à sa faiblesse est sûr d’être rémunéré, car si notre Juge suprême prend en considération le poids [de nos œuvres] lors de la rétribution, il tient cependant compte de la mesure de nos forces dans l’estimation de ce poids.
2. La lecture du Saint Évangile que vous venez d’entendre, mes frères, est très claire quant au récit, mais elle contient des mystères qu’il nous faut examiner brièvement. « Marie-Madeleine vint au tombeau, alors que régnaient encore les ténèbres. » Le récit note l’heure, mais le sens mystique nous renseigne sur l’état d’esprit de celle qui cherchait. Marie, en effet, cherchait au tombeau le Créateur de toutes choses, qu’elle avait vu mort en sa chair ; et ne le trouvant pas, elle crut qu’il avait été enlevé. Les ténèbres régnaient donc encore quand elle vint au tombeau.
Elle courut bien vite et annonça la nouvelle aux disciples. Ceux-là coururent le plus vite qui aimaient le plus, à savoir Pierre et Jean. « Ils couraient tous deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et il arriva le premier au tombeau. » Sans toutefois oser entrer. Pierre arriva le second, et il entra. Eh bien, mes frères, que signifie cette course ? Cette description si précise de l’évangéliste, doit-on la croire dépourvue de mystères ? Non, certes ! Jean dirait-il qu’il est arrivé le premier, mais qu’il n’est pas entré, s’il n’avait pensé que son hésitation même renfermait un mystère ? Que symbolise donc Jean, sinon la Synagogue, et Pierre, sinon l’Église ? Ne nous étonnons pas que la Synagogue soit représentée par le plus jeune, et l’Église par le plus âgé, car même si la Synagogue a rendu un culte à Dieu avant l’Église des païens, la multitude des païens a usé des choses de ce monde avant la Synagogue, comme l’atteste Paul : « Ce n’est pas ce qui est spirituel qui vient en premier, mais ce qui est animal. » (1 Co 15, 46). Pierre, le plus âgé, figure donc l’Église des païens, et Jean, le plus jeune, la Synagogue des Juifs. Ils ont couru tous deux ensemble, puisque de leur naissance jusqu’à leur déclin, les païens et la Synagogue ont couru dans une seule et même voie, bien qu’ils n’eussent pas une seule et même façon de voir.
3. La Synagogue est arrivée la première au tombeau, mais elle n’est pas entrée : elle avait bien reçu les commandements de la Loi et entendu les prophéties de l’Incarnation et de la Passion du Seigneur, mais elle ne voulut pas croire en un mort. Jean vit les linges posés, mais il n’entra pas : la Synagogue a connu les mystères de la Sainte Écriture, mais, incrédule, elle a différé d’y entrer par la foi en la Passion du Seigneur. Celui qu’elle avait depuis si longtemps annoncé par les prophètes, elle le vit quand il fut là et elle le refusa ; elle méprisa sa condition d’homme, et elle ne voulut pas croire en un Dieu devenu mortel du fait de son Incarnation. C’est pour cela qu’elle courut plus vite et resta pourtant sans rien faire devant le tombeau.
« Alors Simon-Pierre, qui le suivait, arriva à son tour et entra dans le tombeau. » Car le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), l’Église des païens, arrivant à son tour, l’a reconnu mort en sa chair, puis le voyant en vie, elle a cru qu’il était Dieu.
« Il vit les linges posés là, et le suaire qui avait entouré la tête, non pas posé avec les linges, mais roulé à part dans un autre endroit. » Que peut bien signifier, mes frères, le fait que le suaire de la tête du Seigneur ne se trouve pas avec les linges dans le tombeau, sinon que, « la tête du Christ étant Dieu », comme l’affirme Paul (1 Co 11, 3), les incompréhensibles mystères de la divinité sont hors de la portée de nos faibles connaissances humaines, et que sa puissance transcende la nature créée ? Il faut d’ailleurs remarquer que selon le récit, le suaire n’est pas seulement trouvé à part, mais aussi roulé dans un autre endroit. Or une toile roulée, on n’en voit ni le commencement ni la fin. Il est donc bien à propos que le suaire de la tête ait été trouvé roulé, puisque la grandeur de la divinité n’a pas plus commencé à exister qu’elle n’a cessé d’être. Elle ne commence pas par une naissance, et elle n’est pas resserrée par un terme.
4. Le texte ajoute : « Dans un autre endroit » [01]. C’est fort bien dit, car Dieu n’est pas dans la division des esprits : Dieu est dans l’unité, et seuls méritent d’obtenir sa grâce ceux qui ne se séparent pas les uns des autres par des schismes qui scandalisent [les âmes].
Mais comme les travailleurs se servent habituellement d’un suaire pour essuyer leur sueur, le mot « suaire » peut aussi exprimer la peine laborieuse de Dieu. Sans doute Dieu demeure-t-il en lui-même dans un continuel et immuable repos, mais il ne nous révèle pas moins la peine laborieuse qu’il éprouve à porter les terribles dépravations des hommes. C’est ainsi qu’il affirme par la voix du prophète : « J’ai peiné à les supporter. » (Jr 6, 11). Dieu, apparu en notre chair, a peiné du labeur inhérent à notre faiblesse. Et quand les incroyants l’ont vu peiner du labeur de sa Passion, ils n’ont pas voulu lui rendre un culte. Le voyant mortel en sa chair, ils ont refusé de le croire immortel en sa divinité. D’où la parole de Jérémie : « Tu leur rendras, Seigneur, selon les œuvres de leurs mains ; tu leur donneras ta peine en guise de bouclier pour leur cœur. » (Lm 3, 64-65). Les incroyants, qui méprisaient la peine que se donnait le Seigneur dans sa Passion, s’en sont servi à la manière d’un bouclier, pour éviter à leur cœur d’être pénétré par les aiguillons de la prédication, en sorte que le fait même de le voir peiner jusqu’à la mort empêchait ses paroles de parvenir jusqu’à eux.
Ne sommes-nous pas nous-mêmes les membres de notre tête, c’est-à-dire de Dieu ? Aussi les linges de son corps symbolisent-ils les bandelettes des pénibles travaux qui enserrent ici-bas tous les élus, ses membres. Et le suaire qui avait entouré sa tête se trouve à part, car la Passion de notre Rédempteur est bien distincte de la nôtre : il a souffert la sienne sans avoir commis de faute, tandis que nous subissons la nôtre chargés de nos fautes. Cette mort à laquelle nous n’allons que forcés, il a voulu de lui-même s’y livrer.
5. Le texte poursuit : « Alors le disciple qui était arrivé le premier au tombeau entra à son tour. » Après que Pierre fut entré, Jean entra lui aussi. Il entra le second, alors qu’il était arrivé le premier. Il faut remarquer, mes frères, qu’à la fin du monde, même le peuple juif sera amené à la foi au Rédempteur, comme l’atteste Paul : « …jusqu’à ce que la totalité des païens soit entrée, et que de la sorte Israël soit sauvé. » (Rm 11, 25-26)
« Il vit et il crut. » Que faut-il donc, mes frères, que faut-il penser qu’il crut ? Que le Seigneur, qu’il cherchait, était ressuscité ? Certainement pas, puisque les ténèbres régnaient encore près du tombeau, et que les paroles qui suivent disent le contraire : « Car ils n’avaient pas encore compris l’Écriture, selon laquelle il devait ressusciter d’entre les morts. » Que vit donc Jean, et que crut-il ? Il vit les linges posés là, et il crut que, comme la femme l’avait dit, le Seigneur avait été enlevé du tombeau.
Il nous faut apprécier ici avec quelle magnifique sagesse Dieu a tout disposé : il a enflammé les cœurs de ses disciples pour qu’ils cherchent, tout en permettant qu’ils ne trouvent pas tout de suite. Ainsi, leur âme faible et tourmentée de tristesse, en même temps qu’elle se purifiait pour trouver, devenait aussi d’autant plus motivée pour conserver ce qu’elle cherchait après l’avoir trouvé, qu’elle avait davantage tardé à le découvrir.
6. Ayant parcouru rapidement, frères très chers, le texte de notre évangile, il nous reste maintenant à vous dire quelque chose de l’excellence d’une si grande solennité [celle de Pâques]. N’est-ce pas bien à propos que je parle d’excellence pour cette solennité, qui a le pas sur toutes les autres ? Et de même que l’Écriture Sainte dit, pour en marquer la grandeur, « le Saint des Saints » ou « le Cantique des Cantiques », on peut à juste titre appeler cette fête la Solennité des Solennités, puisqu’elle nous est donnée comme l’exemplaire type de notre résurrection, nous ayant ouvert l’espérance de la patrie céleste et permis d’anticiper déjà sur la gloire du Royaume d’en haut. Par elle, les élus sont ramenés aux douceurs du paradis, car même s’ils jouissaient d’une pleine tranquillité, ils n’en étaient pas moins retenus dans la prison des enfers. Le Seigneur a accompli en sa Résurrection ce qu’il avait déclaré avant sa Passion : « Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. » (Jn 12, 32). Il a tout attiré à lui, ne laissant aucun de ses élus aux enfers. Il a tout emmené, à savoir tous ses élus. En effet, en ressuscitant, le Seigneur n’a pas régénéré par son pardon les incroyants, ni ceux qui étaient condamnés pour leurs fautes aux supplices éternels. Mais il a arraché de la prison des enfers ceux qu’il a reconnus comme lui appartenant par leur foi et leurs œuvres.
C’est pourquoi il dit aussi avec raison, par la voix d’Osée : « Mort, je serai ta mort ; enfer, je serai ta morsure.
(Os 13, 14). Tuer, c’est faire cesser d’exister quelque chose ; mordre, c’est arracher une partie et en laisser une autre. Ainsi, puisque le Seigneur a entièrement tué la mort en ses élus, il a été la mort de leur mort. Mais parce qu’il n’a enlevé qu’une partie de l’enfer et en a laissé une autre, il n’a pas entièrement tué l’enfer, se contentant de le mordre. Il affirme donc : « Mort, je serai ta mort. » C’est comme s’il disait clairement : « Je serai ta mort, car je te supprime entièrement en mes élus ; enfer, je serai ta morsure, puisqu’en t’enlevant mes élus, je te déchire en partie. »
Quelle est donc cette solennité qui a brisé la prison des enfers et nous a ouvert les portes du Royaume céleste ? Enquérons-nous plus à fond de son nom. Interrogeons le prédicateur éminent [Paul].
7. Voyons ce qu’il nous a fait connaître de sa pensée : « Le Christ, notre Pâque, a été immolé. » (1 Co 5, 7). Si le Christ est notre Pâque, nous devons examiner ce que la Loi dit de la Pâque, afin de rechercher plus à fond si cela peut s’appliquer au Christ.
Voici ce que dit Moïse : « On prendra du sang de l’agneau, et l’on en mettra sur les deux montants et sur le linteau de la porte des maisons dans lesquelles on le mangera ; et l’on mangera, cette nuit-là, les chairs rôties au feu avec des pains sans levain et des laitues sauvages. Vous n’en mangerez rien cru, ni cuit à l’eau, mais seulement rôti au feu. Vous dévorerez la tête avec les pieds et les entrailles, et il n’en restera rien au matin. S’il en reste quelque chose, vous le brûlerez au feu. » Et Moïse ajoute : « C’est ainsi que vous le mangerez : vous vous ceindrez les reins, vous aurez les sandales aux pieds, le bâton à la main, et vous le mangerez à la hâte. » (Ex 12, 7-11). Toutes ces choses deviendront pour nous très édifiantes si nous en expliquons le sens mystique.
Ce qu’est le sang de l’agneau, ce n’est plus pour en avoir entendu parler que vous avez appris à le connaître, mais pour en avoir bu [02]. Ce sang, on en met sur les deux montants de la porte lorsqu’on ne l’absorbe pas seulement par la bouche du corps, mais aussi par celle du cœur. On met le sang de l’agneau sur les deux montants de la porte quand, recevant pour son salut le sacrement de la Passion du Seigneur, on pense aussi de tout son esprit à l’imiter. Car celui qui reçoit le sang de son Rédempteur sans vouloir pour autant imiter sa Passion ne met ce sang que sur un seul montant, alors qu’il lui faudrait en mettre aussi sur le linteau de la porte des maisons. Les maisons, au sens spirituel, ne signifient-elles pas nos esprits, que nous habitons par la pensée ? Et le linteau de telles maisons, c’est la volonté qui préside à notre action. Ainsi, celui qui applique sa volonté et sa pensée à imiter la Passion du Seigneur met le sang de l’agneau sur le linteau de sa maison. À moins que nos maisons ne soient nos corps eux-mêmes, en lesquels nous habitons tant que nous vivons : nous mettons le sang de l’agneau sur le linteau de la maison lorsque nous portons sur notre front la croix de sa Passion. [03]
Le texte ajoute encore à propos de cet agneau : « Et l’on mangera, cette nuit-là, les chairs rôties au feu. » C’est bien la nuit que nous mangeons l’Agneau, puisque nous ne recevons le corps du Seigneur que sacramentellement, sans que nous puissions encore voir les consciences les uns des autres. [04]
Ses chairs doivent être rôties au feu : dans une cuisson à l’eau, les chairs se délitent sous l’action du feu, tandis qu’elles se raffermissent si elles sont grillées au feu sans eau. Elles ont bien été grillées au feu, les chairs de notre Agneau, car c’est la véhémence même de sa Passion qui lui a conféré plus de puissance en sa Résurrection et l’a rendu plus ferme en son incorruptibilité. Les chairs de celui qui fut revigoré par la mort ont donc été raffermies par le feu. C’est pourquoi le psalmiste affirme : « Ma force s’est desséchée comme un tesson de poterie. » (Ps 22, 16). Avant de passer au feu, le tesson de poterie n’est que de la terre molle. C’est le feu qui le solidifie. Ainsi, la vertu de l’humanité du Seigneur s’est desséchée comme un tesson, puisque le feu de la Passion lui a communiqué une vertu d’incorruptibilité.
8. La seule réception des sacrements de notre Rédempteur ne suffit pas à en célébrer vraiment la solennité, si nous n’y ajoutons aussi les bonnes œuvres. À quoi bon, en effet, recevoir par la bouche le corps et le sang du Seigneur, si l’on s’oppose à lui par de mauvaises mœurs ? C’est pourquoi le texte ajoute qu’il faut manger également « des pains sans levain et des laitues sauvages ». Manger des pains sans levain, c’est accomplir des œuvres justes sans les corrompre par la vaine gloire, c’est observer les commandements de miséricorde sans y mêler le péché, de peur de dévier, par la perversion, ce qu’on avait, pour ainsi dire, construit bien droit. C’était ce même ferment du péché qu’avaient mélangé à leurs bonnes actions ceux que le Seigneur blâmait par la voix du prophète, en leur disant : « Allez à Béthel et agissez comme des impies. » Et un peu plus loin : « Et offrez un sacrifice de louange avec du levain. » (Am 4, 4-5). Offrir un sacrifice de louange avec du levain, c’est préparer un sacrifice à Dieu avec le produit de la rapine. Quant aux laitues sauvages, elles sont fort amères. Les chairs de l’agneau doivent donc être mangées avec des laitues sauvages, en ce sens que nous devons verser des larmes pour nos péchés quand nous recevons le corps du Rédempteur, afin que l’amertume de notre pénitence purge notre estomac spirituel des humeurs que notre vie désordonnée y a introduites.
Et le texte d’ajouter : « Vous n’en mangerez rien cru, ni cuit à l’eau. » Voici que les paroles mêmes de ce récit nous rejettent loin d’une interprétation littérale. Serait-ce donc, frères très chers, que le peuple d’Israël ait eu coutume de manger l’agneau cru pendant son séjour en Égypte, pour que la Loi lui dise : « Vous n’en mangerez rien cru », et qu’elle ajoute : « Ni cuit à l’eau » ? Mais que signifie l’eau, sinon la science humaine ? C’est ce qu’affirme Salomon lorsqu’il met ces paroles dans la bouche des hérétiques : « Les eaux dérobées sont plus douces. » (Pr 9, 17). Quant aux chairs crues de l’agneau, que symbolisent-elles, sinon l’humanité du Seigneur, que notre esprit ne prend pas en considération, et dont il détourne sa pensée et son respect ? Car tout ce que nous approfondissons par la pensée, nous le cuisons pour ainsi dire en notre esprit. Mais la chair de l’agneau ne doit pas être mangée crue, ni cuite à l’eau, parce qu’on ne doit pas plus considérer notre Rédempteur comme un pur homme que sonder par l’humaine sagesse comment Dieu a pu s’incarner. Ceux qui croient que notre Rédempteur n’était qu’un pur homme, ne mangent-ils pas crues les chairs de l’Agneau, puisqu’ils refusent de les cuire en considérant sa divinité ? Et ceux qui s’efforcent de pénétrer le mystère de son Incarnation d’après l’humaine sagesse, veulent cuire à l’eau les chairs de l’Agneau, c’est-à-dire éclaircir le mystère de l’économie du salut au moyen de leur pauvre science impuissante. Celui qui désire célébrer dans la joie les fêtes pascales ne doit donc ni cuire l’Agneau à l’eau, ni le manger cru : ni désirer pénétrer le mystère de son Incarnation par l’humaine sagesse, ni croire en lui comme en un pur homme ; mais il lui faut manger les chairs de l’Agneau rôties au feu, c’est-à-dire savoir que tout a été disposé par la puissance du Saint-Esprit.
Notre texte ajoute alors bien à propos : « Vous dévorerez la tête avec les pieds et les entrailles. » Notre Rédempteur n’est-il pas en effet l’alpha et l’oméga, c’est-à-dire Dieu avant les siècles et homme à la fin des siècles ? Nous vous l’avons déjà dit, mes frères, nous avons appris tout à l’heure, grâce au témoignage de Paul, que « la tête du Christ, c’est Dieu ». Manger la tête de l’Agneau, c’est donc reconnaître sa divinité par la foi. Manger les pieds de l’Agneau, c’est suivre son humanité à la trace en l’aimant et en l’imitant. Quant aux entrailles, que sont-elles, sinon les commandements cachés et symboliques contenus en ses paroles ? Nous les dévorons lorsque nous absorbons avidement les paroles de vie. Ce mot « dévorer » nous reproche assurément notre paresseuse inertie : nous qui d’une part, ne nous enquérons pas de ses paroles et de ses mystères, et d’autre part, ne les écoutons qu’à regret quand d’autres nous les exposent.
« Et il n’en restera rien au matin », puisqu’il nous faut scruter les paroles du Seigneur avec beaucoup de soin, de telle manière que tout ce qu’il nous commande, nous l’assimilions dans la nuit de la vie présente en nous appliquant à le comprendre et à le mettre en pratique, avant que n’apparaisse le jour de la résurrection. Mais comme il est très difficile de parvenir à comprendre toute la Sainte Écriture et à assimiler tout son mystère, le texte ajoute avec raison : « S’il en reste quelque chose, vous le brûlerez au feu. » Pour nous, brûler au feu ce qui reste de l’Agneau, c’est réserver humblement à la puissance du Saint-Esprit ce que nous ne pouvons pas comprendre ou assimiler dans le mystère de l’Incarnation, de sorte qu’on n’ait pas l’orgueil de mépriser ou de refuser ce qu’on ne comprend pas, mais qu’on le passe au feu, en le réservant au Saint-Esprit.
9. Puisque nous voilà renseignés sur la manière dont il faut manger la Pâque, apprenons maintenant en quelles dispositions on doit le faire. Le texte poursuit : « C’est ainsi que vous le mangerez : vous vous ceindrez les reins. » Que désignent les reins, sinon la délectation de la chair ? C’est pourquoi le psalmiste fait cette prière : « Passe mes reins au feu. » (Ps 26, 2). S’il ne savait pas que le désir charnel a son siège dans les reins, il ne demanderait pas à Dieu de passer ceux-ci au feu. Et parce que le pouvoir du diable sur le genre humain a surtout prévalu par la luxure, le Seigneur prononce à son sujet cette parole : « Sa force est dans ses reins. » (Jb 40, 16). Manger la Pâque exige donc d’avoir les reins ceints, en sorte que célébrant la solennité de la Résurrection et de l’incorruptibilité, on ne se rende plus l’esclave d’aucune corruption par ses vices, on domine entièrement la volupté et on éloigne sa chair de la luxure. Car celui que son incontinence soumet encore à la corruption, ne sait pas ce qu’est cette solennité de l’incorruptibilité. Ces paroles sont dures à entendre pour certains, mais elle est étroite, la porte qui mène à la vie (cf. Mt 7, 14). Et nous avons déjà beaucoup d’exemples de personnes qui ont vécu chastement.
C’est pourquoi il est encore ajouté fort à propos : « Vous aurez les sandales aux pieds. » Les pieds, en effet, ce sont nos œuvres, et les sandales, des peaux d’animaux morts qui nous renforcent les pieds. Ces animaux morts dont les peaux nous renforcent les pieds, ce sont les anciens Pères qui nous ont précédés dans la patrie éternelle. Nous renforçons les pieds de nos œuvres par la méditation de leurs exemples. Avoir les sandales aux pieds, c’est donc méditer la vie de ces morts et préserver nos pas de la blessure du péché.
« Le bâton à la main. » Que désigne la Loi par le bâton, sinon la charge pastorale ? Il faut remarquer que la Loi nous prescrit d’abord de ceindre nos reins, et après seulement, de tenir notre bâton : ne doivent assumer le soin des âmes que ceux qui ont d’abord su dominer dans leur corps les faiblesses de la luxure, afin que prêchant aux autres le courage, ils n’aillent pas eux-mêmes succomber lâchement aux désirs sensuels.
Le texte ajoute avec raison : « Et vous le mangerez à la hâte. » Remarquez, frères très chers, remarquez bien l’expression « à la hâte ». Les commandements de Dieu, les mystères du Rédempteur, les joies de la patrie céleste, hâtez-vous de les connaître. Et hâtez-vous d’accomplir les préceptes de vie. Qu’il soit encore possible de faire le bien aujourd’hui, nous le savons ; si cela le sera demain, nous l’ignorons. Mangez donc la Pâque à la hâte, c’est-à-dire aspirez aux fêtes de la patrie céleste. Que personne ne s’endorme dans le chemin de cette vie, de crainte de perdre sa place dans la patrie. Que personne n’apporte de retard dans l’exécution de ses desseins, mais que tous achèvent ce qu’ils ont entrepris, de peur de ne pouvoir finir ce qu’ils commencent. Si nous ne mettons pas de paresse à aimer Dieu, c’est celui même que nous aimons, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous aidera, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
______________________________
 
[01] La phrase qui suit commente l’expression de la Vulgate in unum locum, qui signifie littéralement : « en un seul lieu ». Cette traduction n’offrant guère de sens en ce passage de l’Évangile, nous avons utilisé celle qu’on rencontre assez couramment : « dans un autre endroit ».
[02] Allusion à la première communion des néophytes lors de la vigile pascale, célébrée la nuit précédente.
[03] Allusion à l’onction de Saint-Chrême reçue par les néophytes.
[04] La vision de l’Agneau et la transparence mutuelle des âmes sont réservées pour le Ciel.
 
1 Sur le mot « componction », cf. l’introduction à l’Homélie 15.

suivant