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HOMÉLIE XXIII.
CE FUT LA LE PREMIER DES MIRACLES DE JÉSUS, QUI FUT FAIT À CANA, EN GALILÉE (Jn 2, 11-22)
ANALYSE.
 01  Le changement de l'eau en vin est le premier miracle opéré par Jésus-Christ. — Sur quels témoigna es se fonde la vérité de ce miracle, qui porte les disciples à la foi.
 02  Jésus-Christ chasse les vendeurs du temple : il a encore une autre fois la même action, mais dans les derniers jours de sa prédication.
 03  Pourquoi Jésus-Christ a fait des prédications obscures. — Les apôtres n'ont pas connu la résurrection. — Jésus-Christ ne la leur a point révélée, pourquoi ? — On croit ce qui est prouvé par des faits : ce qui ne l'est que par des paroles, peu le croient. — Le Saint-Esprit donné aux apôtres pour lés faire ressouvenir de tout ce que Jésus-Christ leur avait dit. — Il les a fait ressouvenir, et Jésus-Christ les a enseignés. — Combien était grande la vertu des apôtres. — Leur éloge. — Belle exhortation à l'aumône : sans elle on ne peut entrer à la porte du ciel.

1. Le diable fait tous ses efforts pour nous tenter, il nous serre de près et nous tend de tous côtés des pièges pour nous perdre., Il faut donc veiller et lui fermer toutes les portes ; s'il trouve la moindre entrée, bientôt il s'en fera une plus grande, et peu à peu il y fera passer toutes ses forces. Si nous faisons donc quelque état de notre salut, ne le laissons même pas approcher dans les petites choses, afin de le prévenir pour les plus grandes. Il serait, en effet, d'une extrême folie, sachant combien il est vigilant et attentif à perdre notre âme, de n'apporter pas une égale vigilance et une pareille attention au soin de notre salut. Je ne dis pas ceci sans sujet : je le dis, parce que je crains que le loup ne soit maintenant, à notre [207] insu, au milieu de la bergerie, prêt à ravir la brebis qui, ou par négligence, ou par malice, s'est séparée du troupeau. Encore si les blessures étaient visibles, ou si c'était le corps qui reçût les plaies, il ne serait pas nécessaire de nous tant prémunir contre les embûches que nous dresse notre ennemi : mais comme l'âme est invisible, comme c'est à elle que sont portés les coups, nous avons besoin d'une grande vigilance à nous examiner, « car nul homme ne connaît ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui ». (I Cor. II, 11.)
Ma voix se fait entendre de vous tous, mon discours vous présente des remèdes communs à tous ; mais c'est à chacun de mes auditeurs de prendre ce qui est propre à guérir et à chasser sa maladie. Je ne connais ni ceux qui sont malades, ni ceux qui sont en santé : voilà pourquoi je parle de tout, je dis ce qui convient à chacune des maladies de l'âme : je parle tantôt de l'avarice, tantôt des délices de la table, tantôt de l'incontinence : ensuite je loue l'aumône, et je vous exhorte à la faire ; de là je passe à d'autres sortes de bonnes œuvres. Car j'appréhenderais, si je m'attachais à un seul point, que le remède proposé ne convînt point à vos maux : Si je n'avais ici qu'une seule personne qui m'écoutât, je ne me croirais pas obligé d'embrasser tant de sujets différents ; mais comme il y a toute apparence que, parmi une si grande foule d'auditeurs, il se trouve aussi beaucoup de maladies différentes, nous n'avons pas tort de diversifier nos instructions et de parler sur différents sujets : la parole se répandant sur tous, trouvera certainement à qui être utile. C'est pour cette raison que l'Écriture, adressant la parole universellement à tous les hommes, varie les sujets et traite d'une infinité de matières. Au reste, il ne se peut pas que toutes sortes de maladies ne se rencontrent dans une si grande multitude, quoiqu'elles ne se trouvent pas toutes dans chacun en particulier. Songeons donc à nous en purifier, et puis prêtons l'oreille à la parole divine ; aujourd'hui, écoutons avec un esprit extrêmement attentif l'explication du texte qui vient d'être lu.
Quel est ce texte ? « Ce fut là le premier des miracles de Jésus, qui fut fait à Cana en Galilée ». Dernièrement je dis que quelques-uns croient que ce n'est point là le premier miracle. Oui, disent-ils, le premier miracle, si l'on ne parle que de Cana en Galilée. Pour moi, je ne voulus pas m'arrêter à disputer curieusement là-dessus, mais je disque Jésus-Christ n'a commencé à faire des miracles qu'après son baptême : nous avons déjà fait connaître qu'il n'en a fait aucun auparavant. Or, que ce soit là le premier miracle que Jésus a fait après son baptême, ou qu'il en ait fait quelqu'autre, c'est ce que je ne crois pas qu'il soit nécessaire de rechercher et d'examiner.
« Et par là il fit connaître sa gloire ». Comment, et de quelle manière ? car peu de gens firent attention à ce qui se passait ; les serviteurs, le maître d'hôtel et l'époux seuls y prirent garde : comment donc fit-il connaître sa gloire ? Il y contribue du moins pour sa juste part. Que si alors ce miracle ne fut pas connu, sûrement dans la suite tous en ont ouï parler ; car jusqu'à ce temps encore tout le monde en parle, loin qu'il soit demeuré caché. Mais la suite fait voir que le jour même tous ne l'ont pas connu. Saint Jean, après avoir dit : « Il fit connaître sa gloire », ajoute : « Et ses disciples crurent en lui », ses disciples qui déjà l'admiraient. Ne voyez-vous pas qu'il était surtout nécessaire de faire des miracles, lorsqu'il se trouvait là des hommes sages et attentifs ? car de tels hommes devaient être particulièrement disposés à croire et à prêter une exacte attention à ce qui se passait. Et comment Jésus aurait-il été connu sans les miracles ? certainement la doctrine, et la prophétie jointe au miracle, suffisaient pour inculquer les choses dans l'esprit des auditeurs ; afin qu'y étant déjà faits et accoutumés ils fussent plus soigneusement attentifs aux œuvres qu'ils voyaient. Voilà pourquoi souvent les évangélistes disent de certains lieux que Jésus n'y avait point fait de miracles, à cause de la corruption et de la méchanceté des habitants.
« Après cela il alla à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples, mais ils y demeurèrent peu de jours (12) ». Pourquoi alla-t-il à Capharnaüm avec sa mère ? car il n'y fit aucun miracle, et les habitants de cette ville ne lui étaient point affectionnés, c'étaient des gens très corrompus. Jésus-Christ lui-même l'a fait connaître, en disant : « Et toi, Capharnaüm, qui t'es élevée jusqu'au ciel, tu seras précipitée dans le fond des enfers ». (Luc, X, 15.) Pourquoi donc y alla-t-il ? Il y fut, à ce qu'il me le paraît, parce qu'il devait aller [208] peu après à Jérusalem ; il y fut alors, parce qu'il ne voulait pas mener partout avec lui sa mère et ses frères. Y ayant donc été, il s'y arrêta quelque temps par considération pour sa 'mère, et l'y ayant laissée, il opéra encore des miracles (43). C'est pourquoi l'évangéliste dit qu'ayant demeuré quelque temps à Capharnaüm, il alla de là à Jérusalem. Jésus fut donc baptisé peu de jours avant la Pâque. Et à Jérusalem que fait-il ? une action de grande autorité (14, 15). Il chassa du temple tous les marchands qu'il y trouva, les changeurs, ceux qui vendaient des colombes, et des bœufs, et des moutons, et qui se tenaient là pour leur trafic.
2. Un autre évangéliste rapporte qu'en chassant ces gens, il avait dit : « Ne faites pas de la maison de mon père une caverne de voleurs ». (Matth. XX, 13 ; Marc, XI, 17 ; Luc, XIX, 46.) Et saint Jean dit : « Une maison de trafic (16) ». En quoi pourtant ils ne se contredisent point. Mais ils nous apprennent que Jésus a chassé du temple ces vendeurs à deux reprises ; cette première fois au commencement de la prédication, l'autre lorsqu'il approchait du temps de sa passion : c'est pour cela que, parlant alors plus durement, il dit : Pourquoi faites-vous de la maison de mon Père une caverne ? ce qu'il ne fait pas dans cette première occurrence, où sa réprimande est plus modérée : ce qui explique qu'il ait recommencé.
Et pourquoi, direz-vous, Jésus-Christ les a-t-il ainsi chassés, et avec une violence qu'il n'a montrée en aucune autre occasion, lors même que les Juifs le chargeaient d'outrages et d'injures, l'appelaient samaritain et démoniaque ? Car il ne s'en tint pas aux paroles, il alla jusqu'à prendre un fouet pour chasser ces hommes. Mais les Juifs, si prompts à la colère, quand ils le voyaient faire du bien aux autres, se conduisent autrement après ce châtiment qui aurait dû, ce semble, les exaspérer. En effet, ils ne firent point de reproches à Jésus, ils ne l'outragèrent point ; mais que lui dirent-ils ? « Par quel miracle nous montrez-vous que vous avez droit de faire de telles choses ? (18) ». Ne remarquez-vous pas leur furieuse jalousie, et comment le bien fait à autrui les indignait bien davantage ? Jésus-Christ donc reproche aux Juifs, tantôt d'avoir fait du temple une caverne de voleurs, indiquant par là que ce qu'on y vendait avait été volé, et provenait de rapine et d'avarice, et qu'ils s'enrichissaient de la misère d'autrui ; tantôt qu'ils en avaient fait une maison de trafic, par allusion à leurs commerces honteux.
Mais pourquoi Jésus fit-il cela ? Parce qu'il devait guérir des malades le jour du sabbat et faire bien des choses qu'ils regarderaient comme une violation de la loi ; il le fit pour ne point paraître en cela un rival, un ennemi de son Père ; par là il prévint tous ces soupçons ; celui qui avait fait paraître tant de zèle pour l'honneur du temple, ne pouvait pas aller à l'encontre du Maître qui y était adoré. Les premières années de sa vie, dans lesquelles il avait vécu selon la loi, suffisaient pour prouver qu'il respectait le Législateur, et qu'il ne venait point substituer une loi à la sienne. Mais comme ces premières années pouvaient être oubliées, ou parce que tous n'en avaient pas connaissance, ou parce qu'il avait été élevé dans une pauvre maison, il fait cette action d'éclat en présence de tout le monde (la Pâque des Juifs était proche), en quoi il s'exposa à un grand péril : car non seulement il chassa les vendeurs, mais aussi il renversa leurs bureaux et jeta par terre leur argent, afin qu'ils pensassent en eux-mêmes que celui qui, pour la gloire du temple, s'exposait au péril, n'en méprisait pas le Maître. Si ce zèle qu'il faisait éclater eût été seulement feint et simulé, il s'en serait tenu à des remontrances et à des exhortations ; mais il se jette au milieu du danger : certes, l'action est hardie. En effet, ce n'était pas peu de chose que de s'exposer à la fureur de forains, de gens brutaux, comme étaient ces marchands ; d'outrager cette foule sans raison, et- de l'animer contre soi ; certes, on ne peut pas dire que ce fut là l'action d'une personne qui feint, qui déguise, mais bien d'un homme qui affronte toutes sortes de périls pour la gloire de la maison de Dieu. C'est pourquoi Jésus-Christ fait connaître son union avec le Père, non seulement par ses actions, ruais encore par ses paroles ; car il n'a pas dit : la sainte maison, mais la maison de mon Père. Il appelle Dieu son Père, et ils ne s'en scandalisent point, ils ne s'en fâchent pas, c'est qu'ils croyaient alors qu'il le disait par simplicité. Mais lorsque dans la suite il parla plus clairement pour établir qu'il était égal au Père, ils se mirent en fureur.
Que dirent-ils donc ? « Par quel miracle nous montrez-vous que vous avez droit de faire de telles choses ? » Ô folie extrême ! Il [209] était besoin d'un miracle pour les obliger de mettre un terme à ces mauvaises pratiques, par lesquelles ils déshonoraient la maison du Seigneur ? Ce grand zèle pour la maison de Dieu n'était-il pas un très grand miracle et suffisant pour prouver sa vertu et sa puissance ? Au reste, cette action fit connaître les bons. Car ses « disciples se souvinrent qu'il est écrit : Le zèle de votre maison me dévore (17) ». Mais les Juifs ne se souvinrent pas de la prophétie ; ils disaient : « Quel miracle nous montrez-vous ? » Affligés de se voir arrêtés dans leurs trafics sordides et honteux, et comptant par là lui lier les mains, ils sollicitent de lui un miracle pour avoir lieu de s'inscrire en faux contre ce qu'il ferait ; c'est pourquoi il ne leur en donne point. Déjà, quelque temps auparavant, ils étaient venus le trouver pour lui en demander un, et il leur avait fait la même réponse : « Cette nation corrompue et adultère demande un prodige, et il ne lui en sera point donné d'autres que celui du prophète Jonas ». (Matth. XVI, 4.) Mais sa première réponse était plus claire, celle-ci est plus enveloppée ; il en use ainsi à cause de leur folie. Celui qui prévenait ceux qui ne demandaient pas et leur donnait des miracles, n'aurait pas repoussé ceux qui lui en demandaient un, s'il n'avait connu leur fourberie et leur méchanceté. La manière même dont ils demandent, de quelle méchanceté et de quelle malignité ne témoigne-t-elle pas ? Faites-y attention, je vous en prie ; ils devaient louer son zèle et son amour, et admirer le grand soin qu'il prenait de la maison de Dieu, et au contraire ils le blâment, ils soutiennent qu'il leur est permis de vendre, et qu'il n'a pas le droit de les en empêcher, s'il ne le leur montre par un miracle.
Que leur répondit donc. Jésus-Christ ? « Détruisez ce temple et je le rétablirai en trois jours (19) ». Il dit ainsi bien des choses qui sont obscures pour ceux qui les entendent, mais qui sont claires pour ceux qui viendront dans la suite. Pourquoi ? Afin que l'accomplissement de sa prédiction prouvât un jour la connaissance qu'il avait de l'avenir, et c'est ce qui arriva pour cette prophétie : « Après qu'il fut ressuscité d'entre les morts, ses disciples ose ressouvinrent qu'il leur avait dit cela, et ils crurent à l'Écriture et à la parole que Jésus-Christ avait dite (22) ». Quand Jésus-Christ disait ces choses, les uns hésitaient sur le sens de ses paroles, les autres disputaient, disant : « Ce temple a été quarante-six ans à bâtir et vous le rétablirez en trois jours ? (20) ». En disant quarante-six ans, ils font voir qu'ils parlent de la dernière construction du temple ; car la première fut finie en vingt années.
3. Pourquoi donc ne résout-il pas cette énigme, et n'a-t-il pas dit : Je ne parle pas de ce temple, mais du temple de mon corps ? L'évangéliste, écrivant longtemps après, a donné cette explication, mais Jésus-Christ n'en a dit mot ; pourquoi ? Parce que les Juifs n'auraient pas ajouté foi à ses paroles. En effet, si alors les disciples mêmes ne pouvaient pas comprendre ce qu'il disait, le peuple l'aurait bien moins compris. « Après que Jésus fut ressuscité d'entre les morts », dit saint Jean, ils se ressouvinrent, et ils crurent à la parole et à l'Écriture ». Jésus-Christ proposa alors deux choses à croire : la résurrection, et, ce qui est plus grand, que celui qui était dans ce corps qu'ils voyaient était Dieu ; il leur insinue l'un et l'autre, en disant : « Détruisez ce temple et je le rétablirai en trois jours ». Saint Paul ayant ces paroles en vue, dit qu'elles ne sont pas une faible preuve de la divinité, ce qu'il explique en ces termes : « Qui a été prédestiné » pour être « Fils de Dieu dans » une souveraine « puissance, selon l'Esprit de sainteté, par sa résurrection d'entre les morts » ; touchant, dis-je, « Jésus-Christ Notre-Seigneur ». (Rom. I, 4.)
Pourquoi là, et ici, et ailleurs, Jésus-Christ donne-t-il cette preuve, disant tantôt : « Quand j'aurai été élevé ». (Jean, XII, 32.) Et : « Quand vous aurez élevé en haut le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez qui je suis ». Et tantôt : « Il ne lui sera point donné d'autre prodige a que celui de Jonas ». Et ici encore : « Je le rétablirai en trois jours ? » Il la donne, cette preuve, parce que c'est elle principalement qui fait connaître qu'il n'était pas simplement un homme, qu'il pouvait triompher de la mort, détruire sa longue tyrannie, et finir en peu de temps une guerre si difficile. Voilà pourquoi il dit : « Alors vous connaîtrez ». Quand, alors ? Lorsqu'après ma résurrection j'attirerai tout le monde, alors vous connaîtrez que, comme Dieu et vrai Fils de Dieu, « j'ai voulu être élevé sur une croix », pour venger l'outrage que les hommes ont fait à mon Père.
Mais pour quelle raison Jésus-Christ ne dit-il pas quels miracles il faudrait pour les empêcher de faire le mal, et leur en promit-il un ? Parce que s'il leur avait tenu ce premier discours, il les aurait bien plus irrités, et que de l'autre manière il les étonna davantage. Toutefois ils ne répliquèrent rien, car jugeant qu'il disait quelque chose d'incroyable, ils n'eurent plus la force de l'interroger, et comme si ce qu'il avait dit eût été impossible, ils le laissèrent tomber. S'ils avaient eu un peu de sens, quelque incroyable que leur eût paru cette assurance, après lui avoir vu faire beaucoup de miracles, ils l'auraient alors interrogé, alors ils l'auraient prié de les tirer de leur doute ; mais comme ils n'étaient que des fous et des insensés, à de certaines choses ils ne donnaient pas même la moindre attention ; à d'autres ils prêtaient l'oreille, mais avec un esprit malin et corrompu. Voilà pourquoi Jésus-Christ leur parlait énigmatiquement et par figures.
Maintenant on demande pourquoi les disciples n'ont pas connu que Jésus-Christ ressusciterait d'entre les morts ? C'est parce qu'ils n'avaient pas encore reçu la grâce du Saint-Esprit : entendant donc souvent parler de la résurrection, ils n'y comprenaient rien ; mais ils recherchaient en eux-mêmes ce que cela pouvait être. En effet, ce que disait Jésus-Christ était étonnant et inouï : que quelqu'un pût se ressusciter soi-même, et se ressusciter de cette manière. C'est pourquoi Pierre fut repris, parce que n'ayant aucune connaissance de la résurrection, il disait à Jésus-Christ : « Epargnez-vous à vous-même tous ces maux ». (Matth. XVI, 22.) Avant sa résurrection, Jésus-Christ n'a point révélé à ses disciples ce mystère, de peur qu'il ne fût pour eux un sujet de scandale, et qu'ils ne doutassent de la réalisation d'une prédiction aussi étrange, ignorant encore qui était Jésus.
Car, si personne ne fait difficulté de croire ce dont les œuvres mêmes et les faits donnent clairement la preuve, il y avait toute apparence qu'à l'égard de ce qui ne serait fondé que sur la parole seule, tous n'auraient pas la même foi. Voilà pourquoi Jésus-Christ permit d'abord que son langage demeurât obscur mais quand il amena ses paroles à réalisation, alors il en donna l'intelligence et il répandit sur ses disciples la grâce du Saint-Esprit avec tant de profusion, qu'aussitôt ils comprirent toute la vérité. Le Saint-Esprit, disait-il, « vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit ». (Jean, XIV, 26.) En effet, des disciples, qui dans un seul soir perdent tout le respect qu'ils avaient eu jusque-là pour leur maître, qui l'abandonnant, s'enfuient tous ; qui soutenaient qu'ils ne le connaissaient point, se seraient très difficilement souvenus de ce qu'ils avaient ouï, et de ce qu'ils avaient vu depuis longtemps, s'ils n'avaient reçu de l'Esprit-Saint une grâce abondante.
Mais, direz-vous, si c'est le Saint-Esprit qui devait les instruire, quelle nécessité y avait-il qu'ils demeurassent avec Jésus-Christ, ne comprenant pas ce qu'il leur disait ? c'est parce que le Saint-Esprit ne leur arien révélé, mais seulement les a fait ressouvenir de tout ce que Jésus-Christ leur avait dit. Au reste, que le Saint-Esprit fût envoyé pour rappeler la mémoire de tout ce qu'avait dit Jésus-Christ, cela ne contribuait pas peu à sa gloire, Certainement c'est par un pur bienfait de Dieu, qu'au commencement la grâce du Saint. Esprit s'est répandue sur eux avec tant de profusion et d'abondance ; mais c'est ensuite par leur vertu qu'ils ont conservé un si grand don. Car leur sainteté rendait leur vie illustre, leur sagesse éclatait, leur travail était continuel : ils méprisaient la vie présente, ils ne faisaient aucun cas des choses de ce monde ; ils étaient au-dessus du reste des hommes, et s'envolant en haut avec la légèreté des aigles, ils s'élevaient jusqu'au ciel par leurs œuvres.
Nous-mêmes aussi, mes frères, imitons-les : n'éteignons pas nos lampes, mais conservons les brillantes par nos aumônes. C'est ainsi qu'on entretient la lumière de ce feu. Faisons donc provision d'huile dans des vases pendant que nous vivons. Après notre départ de ce monde nous ne pourrons point en acheter, ni en recevoir d'ailleurs que des mains des pauvres : faisons-en, dis-je, une bonne provision, si nous voulons entrer avec l'Époux dans la chambre nuptiale : que si nous ne la faisons pas, nécessairement nous demeurerons dehors. Car, quand même nous ferions mille bonnes œuvres, il est impossible, il est, dis-je, impossible d'entrer sans l'aumône dans la porte du royaume du ciel. C'est pourquoi répandons largement nos aumônes sur les pauvres, afin que nous jouissions de ces biens ineffables, que je vous souhaite, par la grâce et la [211] miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit, en tous lieux, la gloire et l'empire, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.


HOMÉLIE XXIV.
PENDANT QU'IL ÉTAIT DANS JÉRUSALEM À LA FETE DE PAQUES, PLUSIEURS CRURENT EN SON NOM. (Jn 2, 23 – 3, 14)
ANALYSE.
 01  Tous ceux que la doctrine a attachés à Jésus-Christ ont été plus fermes et plus constants que ceux que les prodiges avaient attirés. — Pourquoi il ne se fait plus de miracles.
 02  Nicodème, faiblesse et imperfection, de sa foi ; condescendance de Jésus-Christ.
 03  Ne chercher pas à approfondir avec trop de curiosité les saints mystères. — La curiosité égare de la foi. — Lorsqu'on ne soumet pas sa raison à la foi, on tombe dans mille absurdités. — La raison humaine qui n'est pas éclairée d'en-haut ne produit que des ténèbres. — Les richesses sont des épines qui nous déchirent.

1. Entre ces hommes « qui voyaient alors les miracles » de Jésus-Christ, les uns demeuraient dans leurs erreurs, les autres embrassaient la vérité ; mais plusieurs d'entre eux ne l'ont gardée que peu de temps, et sont retombés ensuite. Jésus-Christ nous les a fait connaître dans la comparaison qu'il en a faite avec les semences qui ne jettent pas de profondes racines et qui, tombant sur une terre sans profondeur, sèchent aussitôt (Matth. XIII, 3, etc.) C'est d'eux aussi que parle en cet endroit l'évangéliste, quand il dit : « Pendant qu'il était dans Jérusalem à la fête de Pâques, plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu'il faisait, mais Jésus ne se fiait point à eux (24) ». Les disciples, qui, touchés non seulement de ses miracles, mais encore de sa doctrine, étaient venus à lui, et l'avaient suivi, furent plus fermes ; car les prodiges attiraient les plus grossiers, mais les prophéties et la doctrine engageaient ceux qui avaient de la raison et du jugement. Tous ceux donc que la doctrine lui a attachés ont été plus fermes et plus constants que ceux que les prodiges avaient attirés, et ce sont ceux-là que Jésus-Christ a déclarés bienheureux par ces paroles : « Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru ». (Jean, XX, 29.) Mais que les autres n'étaient pas de vrais disciples, ce qui suit le prouve : « Jésus ne se fiait point à eux ». Pourquoi ? Parce qu'il connaissait tout. « Et qu'il n'avait pas besoin que personne lui rendît témoignage d'aucun homme ; car il connaissait par lui-même ce qu'il y avait dans l'homme (25) », c'est-à-dire, pénétrant au fond de leurs cœurs et dans leurs pensées, il n'écoutait pas leurs paroles, et sachant que leur ferveur n'était que pour un temps, il ne se fiait point à eux, comme à de parfaits disciples : il ne leur confiait pas toute sa doctrine comme à des personnes qui auraient fermement embrassé sa foi.
Or, de connaître le cœur des hommes, cela n'appartient qu'à Celui « qui a formé le cœur de chacun d'eux » (Ps. XXXII, 15), savoir, de Dieu seul ; car « vous seul », dit l'Écriture, « vous connaissez les murs ». (Act. I, 24.) Il n'avait pas besoin de témoins pour connaître les pensées et les mouvements de cœur qu'il avait formés : c'est pourquoi il ne se fiait pas aux premières marques de foi qu'ils donnaient. Souvent les hommes, qui ne connaissent ni le présent, ni l'avenir, disent sans crainte et confient tout à des fourbes, qui viennent [212] malignement les écouter, pour se retirer et les quitter peu après : Jésus-Christ ne fait pas de même, connaissant parfaitement tout ce que ces hommes avaient de plus secret et de plus caché dans leurs cœurs. Tels sont aujourd'hui plusieurs, qui véritablement ont le nom de fidèles, mais qui sont inconstants et volages. Voilà pourquoi Jésus-Christ ne se fie point à eux, mais leur cache beaucoup de choses. Comme en effet nous ne nous fions pas à toute sorte d'amis, mais seulement aux vrais ; de même Dieu ne se fie pas indifféremment à tous. Écoutez plutôt ce que Jésus-Christ dit à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car vous êtes mes amis ». Comment ? pourquoi ? « Parce que je vous ai fait savoir. « tout ce que j'ai appris de mon Père ». (Jean, XV, 15.) C'est pour cette raison qu'il refusait aux Juifs les miracles qu'ils demandaient, il savait qu'ils ne les demandaient que pour le tenter.
Est-ce maintenant, comme autrefois, tenter Dieu, que de lui demander des miracles ? Car il y a aujourd'hui des gens qui font la question suivante : Pourquoi maintenant encore Dieu ne fait-il pas des miracles ? Si vous êtes fidèles, comme vous devez l'être ; si vous aimez Jésus-Christ, comme il est juste de l'aimer, vous n'avez pas besoin de miracles les miracles sont pour les infidèles. Pourquoi donc, direz-vous, n'en a-t-on pas donné aux Juifs ? Sûrement on leur en a donné ! mais, quelquefois ils ont été repoussés, lorsqu'ils en demandaient, parce qu'ils ne les demandaient pas pour se guérir de leur aveuglement et de leur incrédulité, mais pour s'y fortifier davantage et devenir plus méchants.
« Or, il y avait un homme d'entre les pharisiens, nommé Nicodème, sénateur des Juifs (2), qui vint la nuit trouver. Jésus ». Cet homme semble défendre Jésus-Christ au milieu de la prédication de l'Évangile, car il dit : « Notre loi ne condamne personne sans l'avoir ouï auparavant ». (Jean, VII, 51.) Les Juifs se fâchent contre lui et lui répondent avec indignation : « Lisez avec soin les Écritures, et apprenez qu'il ne sort point de prophète de Galilée ». (Ibid. 52.) De même, après que Jésus-Christ eut été crucifié, il eut un grand soin de la sépulture du corps de Notre-Seigneur. « Nicodème », dit l'évangéliste, ce qui était venu trouver Jésus, durant la « nuit, y vint aussi avec environ cent livres d'une composition de myrrhe et d'aloès ». (Jean, XIX, 39.) Dès lors cet homme était bien affectionné pour Jésus-Christ : mais néanmoins, non pas autant qu'il était juste, ni avec l'esprit qu'il fallait ; une certaine faiblesse juive le dominait encore. C'est pourquoi il vint de nuit ; car il n'aurait pas osé venir de jour. Mais Dieu, plein de bonté et de miséricorde, ne le rejeta point, ne lui fit aucun reproche et ne le priva pas de sa doctrine. Il lui parla au contraire avec beaucoup de douceur, il lui découvrit sa sublime doctrine, à la vérité d'une manière enveloppée, mais toutefois il la lui découvrit : car il était beaucoup plus excusable que ceux qui faisaient la même chose avec une maligne disposition. En effet, ceux-ci sont tout à fait indignes d'excuse ; celui-là était à la vérité blâmable, mais point tant que les autres. Pourquoi donc l'évangéliste ne l'a-t-il pas marqué ? D'abord il a dit ailleurs que plusieurs des sénateurs mêmes avaient cru en Jésus-Christ ; mais qu'à cause des Juifs ils n'osaient le reconnaître publiquement, de crainte d'être chassés de la synagogue. Mais ici il a tout dit, tout fait connaître par ces mots : il est venu durant la nuit. Que dit donc Nicodème ? « Maître, nous savons que vous êtes, venu de la part de Dieu pour nous instruire comme un docteur ; car personne ne saurait faire les miracles que vous faites, si Dieu, n'est avec lui (3) ».
2. Nicodème rampe encore à terre, il a encore de Jésus-Christ des sentiments tout humains, il parle de lui comme d'un prophète, les miracles qu'il a vus n'ont point élevé son esprit et ne lui ont rien inspiré de grand. « Nous savons », dit-il, « que vous êtes un docteur envoyé de Dieu . » Pourquoi donc venez-vous de nuit secrètement trouver celui qui dit des choses divines et qui est envoyé de Dieu ? Pourquoi ne l'abordez-vous pas avec confiance ? « Mais Jésus-Christ ne lui dit pas même cela,, il ne lui fait aucune réprimande : « Car il ne brisera point le roseau cassé », dit l'Écriture, « et il n'éteindra point la mèche qui fume encore : il ne disputera point, il ne criera point ». (Isaïe, XLII, 3 ; Matth. XII, 19, 20.) Et-en un autre endroit : « Je ne suis a pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde ». (Jean, XII, 47.)
Personne ne saurait faire les miracles que « vous faites, si Dieu n'est avec lui ». Cet homme parle encore selon, l'opinion des [213] hérétiques : il dit que Jésus-Christ est mû par un autre, et qu'il a besoin du secours d'autrui pour faire ce qu'il fait. Que répond donc Jésus-Christ ? Voyez sa grande douceur. Il n'a point dit : Je n'ai besoin du secours de personne, et je fuis tout par ma puissance et avec autorité : car je suis le vrai Fils de Dieu et j'ai le même pouvoir que mon Père. Il ne s'est pas expliqué alors sur ce point par condescendance pour la faiblesse de son auditeur : ce que je dis souvent, je vous le répéterai ici : pendant longtemps, Jésus-Christ s'est moins attaché à révéler sa dignité qu'à persuader qu'il ne faisait rien contre la volonté de son Père. Voilà pourquoi souvent dans ses discours il se rabaisse : mais il n'en est pas de même quand il agit. Ainsi, opère-t-il des miracles, il parle avec autorité, disant : « Je le veux, soyez guéri (Marc, I, 41) : Ma fille, levez-vous, je vous le commande (Ibid. V, 41) : Étendez a votre main (Ibid. III, 5) : Vos péchés vous sont remis (Matth. IX, 5) : Tais-toi ; calme-toi (Marc, IV, 39) : Emportez votre lit, et vous en allez en votre maison (Luc, V, 24) : « Esprit impur, sors de cet homme (Marc, V, 8) : Qu'il vous soit fait selon que vous demandez (Matth. VIII, 13) : Si quelqu'un vous dit quelque chose, dites-lui que le Seigneur en a besoin (Ibid. XXI, 3) : Vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis (Luc, XXIII, 43) : Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : vous ne tuerez point ; mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère sans raison contre son frère, méritera d'être condamné par le jugement (Match. V, 21, 22) : Suivez-moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes ». (Ibid. IV, 19.) Et partout nous voyons sa grande autorité. Car personne ne pouvait trouver à redire à ses œuvres : et en quoi l'aurait-on pu ? Encore si l'effet n'avait pas suivi sa parole, quelqu'un aurait pu dire que ces ordres étaient vains et présomptueux ; mais comme ils avaient leur prompt accomplissement, là vérité du miracle forçait les Juifs malgré eux-mêmes à garder le silence. Mais en ce qui regarde les paroles, leur impudence aurait pu les porter à les accuser de hauteur et de vanité.
Maintenant donc Jésus-Christ parlant à Nicodème, ne lui dit ouvertement rien de grand, rien de sublime ; mais par des paraboles et des figures il le ramène et le tire des bas sentiments qu'il avait conçus de lui, lui faisant connaître qu'il se suffisait à lui-même pour opérer des miracles ; car son Père l'a engendré parfait, se suffisant à soi-même et n'ayant aucune imperfection. Mais de quelle manière Jésus-Christ établit-il cette vérité ? Nicodème a dit : « Maître, nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu pour nous instruire comme un docteur, et que personne ne saurait faire les miracles que vous faites si Dieu n'était avec lui ». En quoi il crut avoir dit de Jésus-Christ quelque chose de grand. Que fit donc Jésus-Christ ? Il lui fit voir qu'il était encore bien éloigné de la vérité, qu'il n'en avait pas la moindre idée, et que lui et tout autre qui parlait de la sorte, et qui avait une pareille opinion du Fils unique, errait hors du royaume de Dieu et n'approchait pas encore de la véritable connaissance. Que dit-il ? « En vérité, en vérité, je vous dis que personne ne peut voir le royaume de Dieu s'il ne renaît de nouveau » ; c'est-à-dire, si vous ne renaissez d'en haut et si vous ne recevez pas la véritable connaissance des mystères, vous errez au dehors et vous êtes éloigné du royaume de Dieu. Mais il ne le dit pas clairement, et afin que ce qu'il disait lui cause moins de peine et d'inquiétude, il lui parle d'une manière enveloppée ; il dit en général  « si on ne renaît », comme s'il disait : Si vous, ou quelqu'autre que ce soit, vous avez de moi de tels sentiments, vous êtes tous hors du royaume. Si ce n'était pas dans cet esprit que Jésus-Christ a dit ces choses, sa réponse ne conviendrait point au sujet. Au reste, si les Juifs l'avaient ouïe, ils se seraient retirés et en auraient ri. Mais Nicodème, même en cela, montre un sincère désir de s'instruire : Souvent Jésus-Christ parle d'une manière couverte, et c'est pour rendre ses auditeurs plus prompts à l'interroger et plus attentifs. En effet, ce qui est clair et d'une facile intelligence n'attire pas l'attention de l'auditeur et se, perd aisément de la mémoire ; mais l'attention et la curiosité se réveillent quand on dit quelque chose d'obscur, et aussi on le retient mieux et plus longtemps.
Voici ce que signifient ces paroles de Jésus-Christ : Si vous ne renaissez d'en-haut, si vous ne recevez le Saint-Esprit par le baptême de la régénération, vous ne pouvez véritablement me connaître : l'opinion que vous avez de moi n'est point spirituelle, elle est charnelle. Jésus-Christ ne s'est pas servi de ces termes, de peur [214] d'intimider Nicodème, qui avait parlé selon son esprit et sa capacité ; mais, après avoir gagné sa confiance, il l'élève à une plus grande connaissance, en disant : « Si on ne renaît d'en-haut » : ce mot, « d'en-haut », les uns l'entendent du ciel ; d'autres disent qu'il signifie « de nouveau » : Celui, dit-il, qui ne renaît pas de cette manière, ne peut point voir le royaume de Dieu, c'est-à-dire, Jésus-Christ lui-même ; par là il faisait connaître qu'il n'était pas seulement ce que l'on voyait au dehors, mais que, pour le voir, il fallait avoir d'autres yeux.
Nicodème ayant ouï cela, dit : « Comment peut naître un homme qui est déjà vieux ? (4) » Quoi ! vous l'appelez maître, vous dites qu'il est venu de la part de Dieu ; et à celui que vous reconnaissez pour votre maître, vous faites une réponse qui peut l'embarrasser et le jeter dans un grand trouble ! En effet, cette parole : « Comment », exprime le doute d'une âme peu croyante et encore attachée à la terre. Sara rit en disant : « Comment », et ce rire marquait son doute et sa défiance, et plusieurs autres, pour avoir fait une pareille demande, se sont égarés de la foi.
3. C'est ainsi que les hérétiques, faisant de semblables demandes, s'obstinent dans leurs hérésies. Les uns disent : COMMENT s'est-il incarné ? d'autres : COMMENT est-il né ? Par où ils soumettent l'immense substance à leurs faibles lumières. Nous donc, fuyons une curiosité si mal placée. Ceux qui agitent ces sortes de questions ne sauront jamais comment ces choses se sont faites et perdront la vraie foi. Voilà pourquoi Nicodème, dans son doute, cherche et demandé : COMMENT. Il a compris que ce que disait Jésus-Christ le regarde ; il en est tout troublé ; couvert de ténèbres, il s'arrête et ne sait où aller. Il a cru venir trouver un homme, et il entend une doctrine trop grande et trop élevée pour qu'elle puisse venir d'un homme, une doctrine que jamais personne n'a entendue : véritablement Jésus-Christ élève son esprit aux sublimes paroles qu'il lui a fait entendre, mais Nicodème retombe dans les ténèbres et ne peut en sortir : il ne peut se fixer, il est emporté de toutes parts, souvent il s'écarte de la foi. C'est pourquoi il persiste à tenter l'impossible, afin d'engager Jésus-Christ à lui enseigner plus clairement sa doctrine. « Un homme », dit-il, « peut-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère pour naître encore ? »
Considérez, mes frères ; quels propos ridicules on profère, quand, dans les choses spirituelles, on se livre à ses propres pensées ; et comment on semble débiter des rêveries dignes d'une personne ivre, lorsque, contre la volonté de Dieu, on veut trop curieusement sonder sa parole, et ne pas soumettre sa raison à la foi. Nicodème entend parler de naissance, et il ne comprend pas que c'est d'une naissance spirituelle qu'on parle ; mais il tourne sa pensée sur la méprisable génération de la chair, et veut rattacher un mystère si grand et si sublime à l’ordre de la nature. Delà ces doutes, ces questions ridicules ; c'est ce qui fait dire à saint Paul : « L'homme animal n'est point capable dès choses qui sont de l'Esprit de Dieu ». (I Cor. II, 14.) Mais toutefois Nicodème garde le respect qu'il doit à Jésus-Christ : il ne rit pas de ce qu'il a entendu : il le regarde comme impossible, il se tait. Deux choses pouvaient paraître douteuses : cette nouvelle naissance et le royaume. Car ces noms de royaume et de renaissance étaient encore inconnus parmi les Juifs ; mais il s'arrête principalement à la première de ces choses : voilà ce qui agite son esprit et le tourmente le plus.
Instruits de ces vérités, mes chers frères, ne raisonnons pas sur les choses divines, ne les comparons pas aux productions de la nature, et ne les soumettons pas à des lois nécessaires ; mais, confiants aux paroles de l’Écriture, croyons pieusement à tout ce qu'elle nous enseigne. Celui qui sonde avec trop de curiosité ne gagne rien, et outre qu'il ne trouvera point ce qu'il cherche, il sera de plus très rigoureusement puni. Vous dit-on que le Père a engendré ? Croyez ce qu'on vous dit ; ne cherchez point à connaître COMMENT : vous ne le savez pas ; que ce ne soit point une raison pour vous de refuser de croire à cette génération ; c'est en quoi il y aurait une extrême méchanceté. Si Nicodème, ayant ouï parler de génération, non de l'ineffable génération, mais de la renaissance qu'opère la grâce ; si, dis-je, Nicodème, pour n'avoir pas élevé son esprit, n'avoir rien pensé de grand, n'avoir conçu que des idées basses, humaines et toutes terrestres, s'est précipité dans le doute et dans les ténèbres, ceux qui sondent et examinent curieusement cette redoutable et si respectable génération, qui surpasse notre raison et toutes nos pensées, quel supplice ne mériteront-ils pas ? Rien ne produit de plus épaisses ténèbres [215] que la raison humaine, qui ne s'entretient que de choses terrestres et n'est point éclairée d'en-haut. Car elle est toute offusquée par la fange terrestre de ses pensées. C'est pourquoi nous avons besoin de ces sources d'eau qui tombent du ciel, afin qu'après avoir lavé la boue dont notre âme est souillée, ce qui y restera de pur s'élève en haut et aille se mêler avec la divine doctrine. Or, cela arrive lorsque nous avons soin d'embellir notre âme et de vivre dans la pureté et dans la sainteté. Car notre âme peut se couvrir de ténèbres ; oui, elle le peut, non seulement par une curiosité mal placée, mais encore par la mauvaise vie. Voilà pourquoi saint Paul disait aux Corinthiens : « Je ne vous ai nourris que de lait et non de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas capables ; et à présent même vous ne l'êtes pas encore, parce que vous êtes encore charnels, puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes ». (l Cor. 111, 2.) Le saint apôtre dit encore, dans l'épître aux Hébreux, et souvent ailleurs, que c'est là la source et la cause des mauvaises doctrines qui s'élèvent et se répandent dans l'Église. L'âme qui s'est adonnée à ses passions ne peut rien voir de grand, rien penser de noble et d'élevé ; étant offusquée par une espèce de chassie, elle demeure ensevelie dans de profondes ténèbres.
Purifions donc notre âme, éclairons-la de la lumière que répand la connaissance de Dieu, de peur que la semence ne tombe parmi les épines. Vous savez quelle est l'abondance de ces épines, quoique nous n'en parlions point. Vous avez souvent entendu Jésus-Christ appeler du nom d'épines (Matth. XIII, 22), les inquiétudes de ce siècle et l'illusion des richesses. Et certes, c'est avec raison : comme les épines sont stériles, les richesses le sont aussi ; comme celles-là déchirent ceux qui en approchent, de même celles-ci déchirent l'âme, et comme le feu les consume facilement, et que les vignerons ne peuvent les souffrir, le feu de même consumera les biens de ce monde, de même le vigneron les rejettera ; et encore, comme les bêtes dangereuses, telles que les vipères et les scorpions, se cachent dans les épines, elles se cachent aussi dans les trompeuses richesses. C'est pourquoi mettons le feu du Saint-Esprit dans ces épines, et préparons notre champ, arrachons-en toutes les mauvaises plantes, afin qu'il soit net à l'arrivée du vigneron ; arrosons-le ensuite des eaux spirituelles. Plantons-y le fertile olivier, cet arbre si beau, si agréable, qui est vert en tout temps, qui éclaire, qui nourrit, qui est bon à la santé. L'aumône renferme en soi toutes ces qualités, elle est comme un sceau qui garantit la possession de nos biens. La mort même ne sèche point cet arbre, mais il demeure ferme, et ne meurt jamais ; toujours éclairant l'âme, entretenant ses forces., les conservant dans toute leur vigueur », il la rend plus robuste. Si nous le possédons toujours, cet arbre, nous pourrons avec confiance nous présenter à l'époux, et entrer dans la chambre nuptiale ; fasse le ciel que nous y entrions tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, soit la gloire, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

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