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EXPLICATION DU PSAUME CVIII
« 2. Ô DIEU, NE TAISEZ PAS MA LOUANGE, PARCE QUE LA BOUCHE DU PÉCHEUR, LA BOUCHE DU FOURBE S'EST OUVERTE CONTRE MOI. 3. ILS ONT PARLÉ CONTRE MOI AVEC UNE LANGUE PERFIDE, ILS M'ONT INVESTI DE PAROLES DE HAINE, ILS M'ONT COMBATTU SANS MOTIF. 4. AU LIEU DE M'AIMER, ILS SE SONT. FAITS MES DÉTRACTEURS ET MOI JE VOUS INVOQUAIS. 5. ILS M'ONT RENDU LE MAL POUR LE BIEN ET LA HAINE POUR L'AMOUR, 6. ÉTABLISSEZ L'IMPIE SUR MON ENNEMI ET QUE LE DIABLE SE TIENNE A SA DROITE. 7. LORSQU'ON LE JUGERA, QU'IL SORTE CONDAMNÉ ET QUE SA PRIÈRE MÊME DEVIENNE UN CRIME. 8. QUE SES JOURS SOIENT ABRÉGÉS ET QU'UN AUTRE REÇOIVE SA MISSION. 9. QUE SES ENFANTS DEVIENNENT ORPHELINS, QUE SA FEMME DEVIENNE VEUVE. 10. QUE SES ENFANTS NE CONNAISSENT PLUS LE REPOS, QU'ILS SOIENT VAGABONDS, MENDIANT LEUR PAIN, QU'ILS SOIENT CHASSÉS DE LA DEMEURE QUI LEUR APPARTIENT. 11. QUE « L'USURIER DÉVORE TOUTE SA FORTUNE ET QUE DES ÉTRANGERS S'EMPARENT DU FRUIT DE SES TRAVAUX. »
ANALYSE
1. et 2. Le psaume CVIII est une prophétie sous forme d'imprécation, à la persécution que les Juifs devaient faire souffrir à Jésus-Christ et de la punition terrible du peuple déicide. — Le Prophète y prédit aussi la trahison de Judas. — Ces prophéties, sous forme d'imprécation, ne sont pas rares dans l'Écriture. — Il ne faut pas s'insurger contre ces prêtres de Dieu. — Le nom de Fils est souvent employé dans l'Écriture pour exprimer une parenté morale.
3. Les péchés de malice et de propos délibéré offensent beaucoup plus Dieu que ne le font les péchés de faiblesse.
4. Les méchants qui persécutent les justes non-seulement ne se rendent pas lorsqu'ils voient ces justes ne leur opposer que la piété, mais même ils se moquent d'eux en les insultant avec outrage.
 
1. Pour bien comprendre ce psaume, il nous faut faire appel à toute notre sagacité. Car ces paroles, à ne les considérer que comme on les entend prononcer tout d'abord, jettent le trouble dans l'âme de ceux qui écoutent et ne réfléchissent pas. Ce psaume n'est rempli que d'imprécations, et d'un bout à l'autre c'est le même style : on y sent bouillonner, brûler la colère, et celui qui parle nt s'arrête pas à la personne de l'ennemi dont il a à se plaindre, mais il poursuit de sa vengeance et ses enfants, et son père et sa mère : il ne se contente pas d'une seule victime, il les entasse les unes sur les autres. Voyez que de souhaits de vengeance : « Etablissez l'impie sur mon ennemi, et que le diable se tienne à sa droite. » C'est-à-dire, qu'il soit accusé, accablé par des hommes pervers et acharnés à sa perte, et qu'il ne puisse triompher d'eux, souhait qui se retrouve dans ces paroles : « Lorsqu'on le jurera qu'il sorte condamné.» Cette vengeance ne lui suffit pas ; après qu'on l'aura condamné, il désire qu'un autre lui succède dans sa charge et dans ses honneurs : « Qu'un autre, » dit-il, « reçoive sa mission. » Il ne s'en tient même pas là, mais pour lui fumier le seul port qui lui restât, il demande qu'il ne puisse obtenir la bienveillance de Dieu, et il dit : « Et que sa (99) prière même devienne un crime. » Et cependant il demande aussi qu'il meure avant l'âge : « Que ses jours soient abrégés.» Il ne s'en tient même pas là, et cependant rien que ces malédictions auraient dû lui suffire. Il y ajouts encore, ce qui est la marque d'une âme profondément irritée. Un ou deux châtiments, ce n'est pas assez pour lui, voilà pourquoi il en demande un si grand nombre. Ce qui suit est encore pire, car il souhaite aux enfants d'être orphelins, à la mère d'être veuve. Et pourtant il est nécessaire que tout cela leur arrive du moment que le chef de la famille s'éloigne pour toujours. Néanmoins, dans le feu de sa colère, il formule une imprécation pour chacune de ces conséquences inévitables. Ce n'est iras assez pour lui que les enfants de son ennemi deviennent orphelins ; même après avoir accumulé sur eux tant de malheurs il va plus loin, et rend leur infortune plus terrible, en souhaitant qu'ils soient réduits à errer et à faire le métier de vagabonds. « Que ses enfants ne connaissent plus le repos, » dit-il, « qu'ils soient vagabonds, qu'ils demandent l'aumône. » C'est-à-dire qu'ils errent sans jamais s'arrêter, qu'ils ne puissent se procurer le nécessaire, qu'ils ne cessent de changer de lieu, chassés, poursuivis sur toute la terre, et sans trouver nulle part une place où s'arrêter. Avec cela il souhaite qu'ils soient dans la pauvreté, dans une pauvreté extrême et intolérable, au l'oint de ne pas obtenir l'aide de leurs parents, qu'ils aillent çà et là quêtant l'assistance des étrangers et des inconnus. Écoutez en quels ternies il fait connaître sa pensée ; après avoir dit : « Que ses fils soient vagabonds et qu'ils mendient, » il ajoute : « Qu'ils soient chassés de la demeure qui leur appartient ; que l'usurier dévore toute sa fortune, et que des étrangers s'emparent du fruit de ses travaux.» Voilà que sa vengeance se présente sous une autre forme : il livre leurs biens à la rapacité des étrangers, il les expose aux empiètements de l'usure, il les accable de dommages de toute sorte et, ce qu'il y a de plus terrible, il les laisse sans protecteur au milieu de tant de maux. Tel est en effet le voeu qu'il fait entendre : « Que nul ne lui vienne en aide (12). »
Ces malheurs par eux-mêmes sont accablants, combien plus encore pour ceux qui ne trouvent personne pour les protéger ! « Que nul n'ait pitié de ses orphelins. » Ô ciel ! quel excès de colère ! mais quoi ! il ne se (99) contente pas de priver ces enfants, devenus orphelins avant le temps, des douceurs de la compassion, que dis-je de la compassion ? Il les précipite dans la misère la plus profonde. « Que ses enfants, » dit-il en effet, « soient voués à l'extermination. Que son nom soit effacé en mue seule génération (13). » Voyez-vous la colère qui déborde dans ses paroles et qui ne s'arrête nulle part ? Il souhaite qu'ils vivent en proie à toutes sortes de misères, qu'ils soient livrés à l'extermination, et qu'ils périssent sans que leur nom leur survive. Et comme si le malheur des enfants ne lui suffisait pas, il ajoute encore : « Que l'iniquité de ses pères soit présente à la mémoire du Seigneur, et que le péché de sa mère ne soit point effacé (14). Que leurs péchés soient « toujours devant le Seigneur, et que leur souvenir disparaisse de dessus la terre (15).» Voilà bien le fait d'un homme profondément irrité, d'appeler d'abord sur la tête de son ennemi tous les malheurs à la fois, puis de les citer en détail et d'y revenir avec insistance. « Que l'iniquité de ses pères soit présente à la mémoire du Seigneur, » et il ajoute, « et qu'elle ne soit pas effacée, » ce qui revient au même, mais la colère l'emporte et le fait se servir des deux expressions à la fois. Ce qu'il veut dire, le voici : Seigneur, tuez-le, égorgez-le, faites-le disparaître. Que de malédictions ! Mais, si vous le voulez bien, je vais revenir sur mes pas et les énumérer de nouveau. Qu'il tombe au milieu d'hommes pervers, dit-il, qu'il soit accusé, qu'il soit vaincu par eux, qu'il soit condamné, qu'il meure avant l'âge, qu'il soit dépouillé de ses honneurs, qu'il les voie transmis non pas à ses descendants, mais à d'autres, que sa femme périsse, que ses enfants soient pauvres, orphelins, que leur vie soit celle des mendiants, qu'ils soient condamnés, qu'ils soient chassés de partout, que nul ne vienne à leur aide, qu'ils cessent même d'avoir part à la bienveillance de Dieu, qu'il n'y ait pour eux ni port, ni asile où ils puissent se réfugier, que son nom soit effacé de dessus la terre, qu'il périsse et que son nom ne lui survive pas, que son père, que sa mère soient punis pour tes péchés qu'ils ont commis, après cela qu'ils périssent, qu'ils disparaissent complètement et sans laisser de traces.
2. L'auditeur qui entend ces paroles n'est-il pas frappé d'épouvante ? Ne désirez-vous pas savoir quel est celui qui est l'objet de telles (100) imprécations ? Quand nous entendons un homme en accabler un autre d'injures, nous ne manquons pas de demander aux assistants quel est celui qu'on insulte. Quand donc nous entendons le Psalmiste proférer ces malédictions, nous devons bien plus encore demander, et demander avec terreur, avec une âme toute contristée, quel est celui qui s'est attiré une colère si terrible, quel est celui qui a offensé le Saint-Esprit, au point de s'exposer à tant de si redoutables représailles. Els bien ! s'il vous plaît, reprenons le psaume et donnons-y beaucoup d'attentions. Que nul ne se trouble. Je déduirai mes explications avec toute l'exactitude désirable, du moins autant que je le puis. Car il n'est pas sans importance l'objet de nos recherches. Une chose en premier lieu mérite explication : pourquoi les enfants du pécheur, de cet homme si décrié, pourquoi ses enfants, pourquoi sa femme, pourquoi ses parents sont-ils châtiés avec lui ? En second lieu, quel est-il ce maudit ? En troisième lieu, comment le prince des apôtres prouve-t-il que ce psaume s'adresse à Judas Iscariote, ou plutôt non pas le psaume tout entier, mais une partie du psaume ? « Car, » dit-il, « il est écrit dans le livre des Psaumes : Que sa demeure devienne déserte : qu'il n'y ait personne qui l'habite. » (Act. I, 20.) Mais voilà qui nous donne un autre sujet de recherches, car ces deux phrases ne se trouvent pas dans ce psaume. Aussi n'a-t-il pas indiqué celui-ci, il a parlé du livre des Psaumes en général. L'expression : « Que sa demeure devienne déserte » se lit dans un autre psaume, et cette expression : « Qu'un autre reçoive sa mission » est tirée du psaume que nous lisons en ce moment. Mais l'apôtre Pierre les a réunies toutes deux pour en former un seul témoignage. C'est ce que saint Paul fait en toute occasion, comme quand il dit : « Il sortira de Sion un libérateur qui bannira l'impiété de Jacob. (Rom. XI, 26 ; Isaïe, LIX, 20.) Et ceci sera pour eux mon testament, quand je retrancherai leurs péchés.» (Isaïe, XXVII, 9.)
Mais comment qualifier ces paroles ? Est-ce une prophétie, ou une imprécation ? C'est une prophétie sous forme d'imprécation. Nous trouverons cela autre part encore ; Jacob s'est, lui aussi, servi du même procédé. Comme il faut que les auditeurs fassent leur profit des malheurs qui ont frappé d'autres hommes, il arrive que les prophètes adoptent pour énoncer leurs prédictions, des figures de style telles, que les enseignements qu'elles contiennent nous trouvent plus respectueux et plus craintif. Car ce n'est pas la même chose que de dire : tel ou tel sera puni, ou de proférer les mêmes menaces avec le ton de la colère et de l'indignation. Et pour prouver que ce ne sont pas là des explications irréfléchies, je vais vous citer les paroles mêmes des prophètes. Jacob, sur son lit de mort, dit à ses fils : « Venez ici et je vais vous dire ce qui doit vous arriver dans les derniers jours. » (Gen. XLIX, 1.) Et le voilà gui, au moment de prophétiser, se laisse emporter, pour ainsi dire, par le bouillonnement de sa colère, et qui, dès les premiers mots, éclate en imprécations : « Ruben, « mon premier-né, toi qui es dur à supporter, « dur et intraitable, tu m'as outragé, puisses-tu ne pas croître comme l'eau.» (Gen. XLIX, 3.) Il prophétise sa ruine sous forure de malédiction. Par contre, lorsqu'il annonce d'heureux événements, c'est sous forme de souhait : « Que Dieu te donne de la rosée du ciel et de la graisse de la terre. » (Ibid. XXVII, 28.) Ces paroles contiennent encore une prophétie. Il est évident que ce n'est pas là l'expression de la colère d'un homme, car à l'égard de Chanaan, son père fait de même et dit : « Chanaan sera ton esclave (Ibid. IX, 25), » afin que vous sachiez que Dieu se tient devant ceux qui sont en butte aux outrages, et qu'il marche contre leurs agresseurs. Le Christ use aussi du même procédé, il prophétise, quand il dit avec l'accent de la douleur et du regret : « Malheur à toi, Chorozaïn ! Malheur à toi, Bethsaïda ! » (Luc, X, 13.) Ou bien encore, quand il s'écrie : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes ! » Quel est donc l'objet de ce psaume ? Il concerne en partie Judas, car le Saint-Esprit prophétisait par la bouche de David, et, pour le reste, il s'adresse à d'autres. Ceci encore est une manière d'agir familière aux prophètes. Nous la trouverons employée plus d'une fois.
Le début s'adresse à une personne, le reste à une autre. Et pour vous en assurer une seconde fois, vous remarquerez que, après l'entrée des Juifs dans la terre promise, le fils de Navé reçoit de Dieu l'ordre de diviser les douze tribus en douze parties différentes, et de le faire en bénissant les unes, en maudissant les autres. Ces bénédictions et ces malédictions n'étaient que l'annonce de ce qui devait arriver. Il disait : « Sois maudit dans la ville, sois (101) maudit dans tes champs. » (Deut. XXVIII, 16). Et ces nombreuses malédictions adressées aux tribus forment une très-longue tirade.
Ce que nous pouvons dire du présent psaume, c'est que la malédiction cache une prophétie, qu'elle annonce, qu'elle proclame à l'avance les malheurs qui doivent frapper Judas, ensuite elle retombe sur d'autres personnes et s'adresse à certains hommes qui s'étaient révoltés contre l'autorité sacerdotale. C'est pour nous apprendre combien il est mal de résister aux prêtres de Dieu, et d'employer contre eux la ruse et l'iniquité. Car le psaume ne fait pas autre chose que de nous instruire des châtiments destinés à ceux qui maltraitent le prochain, à ceux qui, pleins de ruse et de corruption, se lèvent contre les hommes qui ne leur ont fait aucun mal. S'il demande que les enfants soient punis, n'en soyez point trop étonné, mon cher frère : par les enfants du pécheur il entend ceux qui ont partagé son crime. Car l'Écriture reconnaît une filiation du vice comme une filiation du sang, et même, en l'absence de tout lien naturel, elle emploie cette expression de fils, comme lorsqu'elle dit : « Vous, vous êtes les fils du diable. » (Jean, VIII, 44.) Comment des êtres de chair pourraient-ils être les fils d'un être incorporel ! Mais la parenté du vice a remplacé pour eux les liens du sang. C'est ainsi que Jésus les rejette encore du sein d'Abraham, en disant.« Si vous étiez les enfants d'Abraham, vous feriez ce qu'a fait Abraham. » (Jean, VIII, 39.) Que le fils ne doit pas être puni pour les fautes du père, pas plus que le père pour celles du fils, cela ne fait de doute pour personne. C'est aussi ce que déclare la loi, il n'y a d'exception que dans le cas où le père aurait mal élevé son fils : même alors il n'est pas puni pour son fils, mais pour sa propre faiblesse. Héli en est un exemple. (I Rois, III, 13.)
3. Si vous le jugez convenable, reprenons le psaume : « O Dieu, ne taisez pas ma louange.» Ce qu'un autre interprète ainsi : « O Dieu, ne soyez pas sourd pour mon éloge, » et un autre : « Ne gardez pas le silence, » c'est-à-dire, ne négligez pas de me venger, réprimez le crime. Car c'est vous qui êtes le Dieu glorieux, le Dieu grand, et vous pouvez arrêter ces excès. « Parce que la bouche du pécheur, la bouche du fourbe s'est ouverte contre moi. Ils ont parlé contre moi avec une langue perfide, ils m'ont investi de paroles de haine, ils m'ont combattu sans motif. Au lieu de m'aimer, ils se sont faits mes détracteurs, et moi je vous invoquais. »
Voyez-vous cet excès de perversité ? cet accord pour le mal ? cette préparation au crime ? C'est là ce qui irrite le plus Dieu, quand ceux qui cherchent à faire le mal y apportent de la réflexion, de la préméditation et s'y exercent à l'avance. Autre chose est de se laisser aller au vice par entraînement et par séduction, autre chose de le pratiquer, autre chose encore, et c'est le cas le plus grave, de se montrer méchant à l'égard de celui qui ne l'est pas. Ces paroles, « au lieu de m'aimer, ils se sont faits mes détracteurs, » prouvent que les méchants dont il est question avaient affaire à un bienfaiteur, à un homme digne d'être aimé, digne d'être payé de ses bons services, et qu'ils ne lui ont témoigné que de l'ingratitude. « Et moi je vous invoquais. » Voyez-vous sa sagesse, sa modération, sa douceur ? Voyez-vous sa piété ? Je n'ai pas pris les armes, dit-il, je ne les ai pas combattus, mais je me suis réfugié auprès de vous : j'ai invoqué votre alliance, votre intervention, et votre irrésistible protection, qui était mon aune la plus redoutable. Ensuite, après avoir dit ce qui concerne Judas, comment il se condamna lui-même, comment il porta contre lui-même un arrêt de mort, comment il se pendit, comment son apostolat fut confié à un antre, il revient à son premier objet. C'est encore là une des formes de la prophétie, s'interrompre, introduire un épisode, le développer, puis, après cela, revenir à ce qui a été dit au début. C'est l'inintelligence des Juifs qui forçait le prophète à envelopper sa pensée.
Il fait allusion, comme je l'ai déjà dit, à certain personnage qui, vers l'époque où les Juifs revinrent de la captivité de Babylone, forma de mauvais desseins contre l'autorité sacerdotale. C'est un fait connu des hommes studieux qui ont lu l'histoire. Il lui prophétise de grands malheurs, et qu'il sera privé de tout appui. Il demande qu'on lui ferme tout refuge, qu'il n'obtienne de Dieu ni délai, ni bienveillance, ni pardon. Ceci, comme je l'ai dit plus haut, et comme je ne cesserai de le dire, semble être une imprécation et ce n'est qu'une prophétie qui nous montre combien Dieu s'irrite quand on forme de mauvais desseins contre l'autorité sacerdotale. Ensuite il entre dans le détail des châtiments qu'il (102) souhaite à son ennemi et dit : « Parce qu'il ne s'est pas souvenu de faire miséricorde (16), et qu'il a poursuivi un homme pauvre, mendiant, au coeur contrit et mortifié (17). » Former de mauvais desseins et surtout les former contre l'homme qui devrait, au contraire, exciter notre compassion et notre sympathie, voilà le dernier degré de la cruauté, le comble de l'inhumanité. Un tel homme a pris les sentiments de la bêle féroce, ou plutôt il est devenu plus cruel encore que la bête féroce, chez qui la férocité est un instinct, tandis que lui, qui a eu l'honneur de recevoir la raison en partage. a prostitué au vice sa noble nature. La bête féroce montre une certaine affection, une certaine douceur pour celles qui sont de son espèce et de sa famille, mais ces gens-là, loin de respecter cette loi commune établie par la nature, attaquent et renversent celui dont ils devraient avoir pitié, qu'ils devraient aider et redresser. « Et il a aimé la malédiction, et elle le frappera, et il n'a pas recherché la bénédiction, et elle s'éloignera de lui (18). » Après lui avoir souhaité beaucoup de malheurs, il montre qu'il faut en rapporter la cause première non pas à lui-même, mais à son ennemi, à celui qui, par ses actions, s'est privé de la faveur de Dieu et s'est exposé aux coups de sa vengeance. « Et il s'est revêtu de la malédiction comme d'un vêtement, et elle a pénétré dans ses entrailles comme de l'eau, elle a pénétré dans ses os comme de l'huile. » Le Prophète s'exprime ainsi pour nous faire comprendre que le pécheur sera frappé d'un coup terrible et qu'il s'expose à d'éternels châtiments, et il nous fait voir que tous les hommes doivent leurs malheurs à eux-mêmes et à leur propre volonté, puisque par leurs actions et leur conduite ils éloignent d'eux les biens qui les attendaient, pour attirer sur leur tête la vengeance de Dieu. « Qu'elle soit comme le vêtement dont il se couvre, et qu'elle soit a comme une ceinture dont il sera toujours enveloppé (19). »
Ce qu'il dit est pour nous montrer l'indicible colère de Dieu s'attachant à de tels hommes, et peut se ramener à ces termes : le malheur s'en emparera si bien qu'ils ne pourront pas même changer leur condition, il les pénétrera profondément, il y demeurera indestructible. Ensuite, afin de nous prouver que c'est la méchanceté qu'il châtie et le vice qu'il redresse, et que ce n'est pas seulement contre l'homme dont il a à se plaindre, mais encore contre ceux qui ont à rendre compte de semblables méfaits, que sera portée cette condamnation : il ajoute : « Tel est le salaire réservé à ceux qui se font mes détracteurs par-devant le Seigneur (20). » C'est-à-dire, voilà le châtiment, voilà la condamnation réservée à ceux qui s'élèvent contre moi, à ceux qui me tendent des embûches, à ceux qui me combattent comme un ennemi, « et à ceux qui blasphèment contre mon âme. » Les paroles sont donc punies, et punies très-rigoureusement.
4. Après avoir terminé ce qu'il avait à dire sur son ennemi, il se réfugie de nouveau auprès de Dieu pour invoquer sa protection. Il ne se contente pas d'indiquer le châtiment destiné à ceux qui le poursuivent de leurs mauvais desseins ; il montre aussi que les victimes des méchants ont un vengeur et qu'une protection puissante leur est assurée, et il ajoute : « Et vous, Seigneur, agissez pour moi à cause de votre nom (21). » Voyez sa pitié et sa reconnaissance, voyez son humilité. Et cependant il avait dans ses souffrances un motif légitime à taire valoir pour obtenir l'assistance divine : en effet, on peut voir en plusieurs endroits de l'Écriture que ceux qui ont été injustement maltraités par les hommes ont plus de droits à réclamer la protection de Dieu. Mais lui néglige cet avantage, n'a recours qu'à la bonté de Dieu, et dit : « Agissez pour moi, à cause de votre nom. » C'est presque comme s'il disait : non pas parce que je le mérite, mais à cause de vous-même. parce que vous êtes clément et miséricordieux. C'est pourquoi il ajoute : « Parce que votre miséricorde est pleine de douceur. » Il n'en est pas souvent ainsi de la miséricorde des hommes : il arrive parfois qu'elle nuit à ceux qui en sont l'objet et qu'elle est la cause de leur perte. La miséricorde de Dieu, au contraire, s'exerce toujours à notre avantage. « Délivrez-moi, car je suis pauvre et mendiant, et mon coeur est troublé au dedans de moi (22). » Le voyez-vous encore qui demande à être sauvé, non parce qu'il en est digne, non parce que c'est juste, mais parce qu'il est tout à fait abattu, qu'il est accablé, qu'il a eu mille et mille maux à supporter ? « Et mon coeur est troublé au dedans de moi. » Telle est la puissance du malheur non-seulement il a prise sur notre corps, mais encore il porte le trouble dans notre (103) âme. — « Comme l'ombre, qui décline, j'ai passé; j'ai été agité comme les sauterelles (23). » Il parle de la violence de ses persécuteurs, de leur inexprimable perversité, et de sa piété toujours forme au milieu des malheurs. — « Mes genoux sont affaiblis par le jeûne, et ma chair, privée de nourriture, s'est desséchée (24). » Voyez-vous quelles armes puissantes il a su se procurer pour repousser les embûches et le mauvais vouloir de ses ennemis ? « Je suis devenu pour eux un opprobre ; ils m'ont regardé, et ils ont secoué la tête (25). » Voilà bien le caractère du méchant : non-seulement il ne cède point, quand il voit le juste lui opposer sa piété, mais encore il l'outrage, il le raille, il l'attaque. Que fait le juste alors ? Il a recours à l'alliance irrésistible, à la protection toujours victorieuse, et dit : « Secourez-moi, Seigneur mon Dieu, et sauvez-moi selon votre miséricorde (26) ! Et qu'ils sachent que votre main est. là, et que c'est vous, Seigneur, qui m'avez délivré (27). » Que signifient ces mots : « Qu'ils sachent que votre main est là ? » C'est-à-dire, qu'ils sachent que c'est vous qui combattez pour moi, que c'est vous qui me protégez. Je ne veux pas seulement être sauvé, je veux encore qu'ils sachent par qui je l'ai été, afin de doubler le prix de ma victoire, de doubler le prix de ma couronne, et d'augmenter ma gloire. « Ils me maudiront, et vous, vous me bénirez. Que mes ennemis soient confondus, tandis que votre serviteur sera dans l'allégresse (28). » Il y a là, pour l'auditeur, un enseignement philosophique. Le Prophète lui prouve que, fût-il en butte à toutes sortes de malédictions, il n'en éprouvera aucun dommage, si Dieu le bénit, et que la honte et l'insulte retomberont non sur lui, mais sur ceux qui voulaient l'en accabler. « Tandis que votre (103) serviteur sera dans l'allégresse à cause de vous. » Ce n'est pas sans raison qu'il ajoute ces mots « à cause de vous, » montrant que c'est de Dieu que lui vient son allégresse, puisque c'est Dieu qui lui a dispensé ces biens. Désormais aucun événement fâcheux ne saurait me troubler ; mon allégresse venant de vous restera toujours entière. — « Que mes ennemis soient revêtus d'ignominie, que leur honte les recouvre comme un manteau (29). » Voyez encore comme il appelle sur eux non-seulement le châtiment. mais encore la honte et l'ignominie, afin qu'ils y puisent un enseignement pour venir à résipiscence, et qu'ils en prennent occasion pour changer et devenir meilleurs. — « Ma bouche rendra au Seigneur de solennelles actions de grâces, et je chanterai ses louanges au milieu d'une assemblée nombreuse (30). « Parce qu'il s'est assis à la droite du pauvre, pour sauver mon âme de la main de ses persécuteurs (31). » Pour remercier Dieu de tous ces biens, il le chante dans ses hymnes, il lui rend des actions de grâces, il célèbre ses louanges, il annonce à tous son intervention victorieuse, il s'avance comme au milieu d'un théâtre, et se fait le héraut de ses bienfaits. Voilà le sacrifice, voilà les présents qui conviennent à Dieu ; il faut garder de ses bienfaits un souvenir éternel, il faut les graver dans sa pensée, les avoir toujours sur les lèvres, et les raconter à de nombreux auditeurs. De la sorte, celui qui a profité du bienfait, sera payé de sa gratitude, et augmentera encore l'affection que Dieu lui porte : et puis, ceux qui en seront informés deviendront plus pieux au souvenir de ce qui est arrivé à d'autres, et la vue des bienfaits accordés au prochain ne fera que stimuler leur zèle pour la vertu.


EXPLICATION DU PSAUME CIX
1. « LE SEIGNEUR DIT A MON SEIGNEUR : ASSEYEZ-VOUS A MA DROITE. »
ANALYSE
1. Saint Chrysostome va montrer que ce psaume sape par la base les fausses doctrines des Juifs, de Paul de Samosate, d'Arias, de Marcion, des Manichéens et de ceux qui ne croient pas à la résurrection. — Les premières paroles du psaume affirment l'existence et la divinité du Fils.
2. Le Juif, en refusant de croire aux prophéties qui concernent le Christ, renversa la plus grande partie de l'Ancien Testament. La parole : Ex utero ante luciferum genui te, fait tomber les hérésies de Paul de Samosate et d'Arias.
3. et 4. Explication du verset : Virgam vtrtutis tuca emittet Dominus ex Sion. La croix est la venge de la puissance du Christ.
5. Tecum principium in die virtutis viae : Le Christ possède la toute-puissance qui ne saurait lui être enlevée.
6. Puissance du Christ et gloire des saints au dernier jour du monde.
7. Ante Luci ferum genui te.
8. et 9. Explication du 4° verset. — Melchisédech figure de Jésus-Christ. — Il boira en passant l'eau du torrent. — La vie simple et frugale du Christ doit étre le modèle de la nôtre.
 
1. Je vous en prie, que votre esprit s'éveille et demeure attentif. Car le psaume nous entretient aujourd'hui des plus sublimes spéculations, et il se tient prêt a confondre l'hérésie ; et non pas une seule hérésie, mais l'hérésie sous toutes ses formes. Il combat en effet les Juifs, Paul de Samosate, les disciples d'Arius, ceux de Marcion, les Manichéens, et tous ceux qui ne croient pas à la résurrection. Puisque la lutte est engagée contre tant d'adversaires, il nous faut regarder de tous nos yeux, afin d'apprécier exactement le mérite des combattants. Dans les autres luttes, quand un détail échappe au spectateur, il n'en éprouve aucun dommage, car l'assemblée dont il fait partie s'est réunie non pour profiter d'un enseignement, mais pour satisfaire sa curiosité. Mais maintenant, si vous n'examinez pas avec une scrupuleuse attention, comment l'adversaire engage la lutte, et comment nous repoussons son attaque, ce ne sera pas un dommage ordinaire que vous aurez à éprouver. Pour éviter donc ce fâcheux inconvénient, que votre intelligence s'éveille, que votre attention soit vive et soutenue. C'est aux Juifs que nous nous attaquons d'abord et contre eux que nous entrons en ligne, et nous faisons combattre avec nous le Prophète en lui empruntant ses propres paroles. Nous disons, nous, qu'il fait manifestement allusion au Christ, tandis qu'ils n'admettent pas notre explication et en imaginent une autre. Commençons par détruire leurs arguments, et après nous développerons les nôtres. Et, en attendant, demandons-leur quel est celui que le juste appelle son Seigneur quand il s'exprime ainsi. « Le Seigneur dit à mon Seigneur.» (105) Il ne parle pas ici d'une seule personne, mais de deux personnes dont l'une adresse la parole à l'autre. Quelle est, d'après eux, celle qui a pris la parole ? C'est Dieu. Et celle qui écoute ? C'est Abraham. D'autres disent due c'est Zorobabel, et d'autres encore indiquent une autre personne. Ils sont comme des gens ivres qui parlent sans pouvoir s'entendre, ou plutôt comme des gens qui marchent dans les ténèbres, et qui se heurtent les uns les autres. Comment donc, dites-moi, Zorobabel serait-il le seigneur David ? Et comment pourrait-on raisonnablement expliquer qu'il ait tenu à grand honneur d'être appelé David ? La suite prouve jusqu'à l'évidence, qu'il ne s'agit nullement ici ni de Zorobabel, ni de David ; ni l'un ni l'autre n'ont eu les honneurs du sacerdoce. Or il est ici question d'un personnage qui exerce un sacerdoce nouveau et merveilleux. « Vous êtes le prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech (4). » Cependant développons le point que nous avons à traiter maintenant. Ils avancent d'autres raisons encore plus faibles que celles-là, ils disent que ces paroles s'adressent au peuple Juif. Mais ce peuple n'a pas été prêtre, et ce qui suit ne peut pas davantage se rapporter à lui. Ainsi donc laissons cet argument de côté, il est sans valeur et ne mérite pas les honneurs d'un siège en règle, et produisons une autre de leurs objections. Que disent-ils encore ? Que c'est l'esclave d'Abraham qui parle ainsi de son Seigneur. Mais en vérité quoi de plus absurde ? Que vient faire ici l'esclave d'Abraham ? Comment son Seigneur aurait-il été prêtre, lui gui avait recours à Melchisédech, comme au prêtre de Dieu, et qui lui demandait sa bénédiction ? Comment expliquer raisonnablement que les paroles qui suivent ont trait à Abraham, « Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore ? » Et comment les rapporter soit à David, soit à Zorobabel, soit au peuple Juif ? Ces paroles ne conviennent qu'à un être d'une nature supérieure. Et cette expression, « asseyez-vous « à ma droite, » comment s'explique-t-elle si elle s'adresse aux personnages qu'on vient de supposer ? Elle ne s'explique pas. Comment Dieu irait-il dire à Abraham : « Asseyez-vous à ma droite, » quand ce même Abraham se regarde comme très-honoré de pouvoir se tenir debout à côté des anges. Mais enfin nos adversaires doivent avoir quelque objection spécieuse à nous faire, quelle est-elle donc ? La voici : Eh quoi ! disent-ils, vous faites intervenir un autre Seigneur, quand l'Écriture a déclaré ouvertement que « le Seigneur votre Dieu est le seul Seigneur, et que vous n'adorez que lui, et que, hors de lui il n'y a pas de Dieu ? » (Deut. VI, 4, 43 ; et IV, 35.) À qui donc s'adressent ces paroles, dites-moi ? A qui. si ce n'est surtout à votre intelligence, ô Juif ? Pourquoi n'a-t-on rien dit de pareil ni à Abraham, ni à Isaac, ni à Jacob, ni à Moïse, mais à vous seul, et cela quand, après la sortie d'Egypte, vous adoriez le veau d'or ? Pourquoi donc, dites-le moi ?
Peut-être êtes-vous embarrassé sur ce que vous avez à dire : eh bien ! moi je vais répondre pour vous. Comme, après votre sortie d'Egypte, vous aviez fait un veau d'or, et que vous l'aviez adoré, que vous vous étiez fait initier au culte de Belphégor (Nomb. XXV), que la multitude des dieux des païens vous en imposait, et que vous adoptiez cette foule de dieux, quoique cela fût contraire à la loi ; c'est pour arrêter les progrès de votre maladie, et pour arrêter aussi cette invasion des faux dieux que le Prophète ajouta ce mot « un seul, » et non pour nier l'existence du Fils unique. Pourquoi en effet est-il dit au commencement de l'Écriture : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ? » (Gen. 1, 26.) Et une autre fois : « Venez, descendons et mettons le désordre dans leur langage. » (Gen. II, 7.) Et David dit aussi : « C'est pourquoi Dieu, votre Dieu, a sacré d'une onction de joie, qui vous élève au-dessus de ceux qui doivent la partager. » (Ps. XLIV, 8.) Si Moïse se sert de ces expressions, « Le Seigneur votre Dieu est le seul Seigneur, » c'est à cause de votre faiblesse d'esprit. Et pourquoi vous étonnez-vous que cela ait eu lieu pour le dogme, puisque Dieu, quand il s'est agi de la morale s'est départi de la règle parfaite pour une moins parfaite, afin de condescendre à notre faiblesse ? Ainsi, il a permis le divorce, quoiqu'il eût dans l'origine porté une loi tout autre. Il a établi beaucoup de distinctions pour les animaux, quoique au commencement il eût pris une décision contraire, puisqu'il disait : « Je vous ai donné toutes choses comme les légumes d'un jardin. » (Gen. IX, 3.) Il a aussi porté plusieurs lois concernant le lieu où il voulait être adoré et n'a pas permis qu'on lui offrit partout ses prières, et cependant il n'avait pris dans le principe aucune mesure à ce (106) sujet. Car il apparut à Abraham dans la terre des Perses, et en Palestine et partout, et plus tard il se montra à Moïse dans le désert.
2. Eh quoi ! dira-t-on, l'Écriture est donc en contradiction avec elle-même ? Loin de nous une pareille supposition. Dieu règle chaque chose à propos et suivant l'utilité, afin de remédier à la faiblesse de chaque génération. C'est pour cela qu'il vous a été dit, ô Juifs : « Le Seigneur votre Dieu est le seul Seigneur.» Quant à son Fils, les Prophètes ont témoigné qu'il existait et la Bible garde le dépôt de leur témoignage, mais ils ne l'ont pas déclaré ouvertement, pour ne lias heurter votre faiblesse d'esprit, ils ne l'ont pas caché non plus, afin que vous puissiez plus tard venir à résipiscence, et recueillir dans cette Bible, votre livre national, les dogmes de la religion vraie. C'est pair là surtout que nous pourrons prouver aux Gentils, quand nous discuterons contre eux, que les Prophètes étaient vraiment Prophètes, et c'est par là que nous démontrerons que l'Ancien Testament est tout à fait digne de foi. Mais si vous supprimez cette preuve, comment fermer la bouche aux Gentils ? Que leur direz-vous, en effet ? Leur citerez-vous la sortie d'Egypte, et les prophéties qui vous concernent ? Mais certainement ils n'admettront rien de tout cela. Tandis que si vous leur racontez ce qui a été dit du Christ dans l'Ancien Testament, et que Nous leur montriez que les événements sont venus témoigner en faveur des prophètes, ils ne pourront pas même essayer de résister. Si vous critiquez nos dogmes, ô Juifs, comment ferez-vous pour défendre votre Ancien Testament. ? Et si l'on vous dit, prouvez-moi que Moïse a dit vrai, que répondrez-vous ? Que vous croyez en ces paroles. Notre Nouveau Testament est donc beaucoup plus authentique, puisque nous aussi nous y croyons. Or vous, vous ne formez qu'une seule nation, tandis que nous, nous représentons tous les habitants de la terre, de plus, la parole de Moïse n'a pas eu sur vous autant d'action qu'en a eu sur nous celle de Jésus-Christ, votre puissance n'est plus, et la nôtre subsiste encore. Aurez-vous recours aux prédictions ? Mais nous en avons bien plus. Ainsi donc en supprimant nos dogmes, vous obscurcissez les vôtres. Aurez-vous recours aux miracles ? Eh bien ! montrez-nous un miracle de Moïse vous ne le pouvez, puisqu'il n'existe plus, tandis que nous, nous pouvons montrer encore les miracles si nombreux et si divers que le Christ opère encore aujourd'hui, et ses prédictions plus éclatantes que le soleil. Aurez-vous recours à votre loi ? Mais la nôtre est d'une perfection beaucoup plus haute. Mais. quoi ! Vous êtes sortis d'Egypte malgré les Egyptiens ! Peut-on comparer ce triomphe remporté sur les seuls Egyptiens à la conquête de la terre entière ameutée contre nous ? Et si je dis cela, ce n'est pas pour mettre en lutte l'Ancien et le Nouveau Testament : le ciel m'en préserve. Non, mais c'est pour fermer la bouche à l'ignorance juive. C'est Dieu, le même Dieu, qui nous a donné, qui a fait l'un et l'autre. Ce que je veux prouver c'est que le Juif en détruisant les prophéties qui concernent le Christ, ruine presque toutes les prophéties, et qu'il ne saurait prouver la noble origine de l'Ancien Testament, s'il n'admet le Nouveau. La preuve que Dieu né s'adresse pas à un homme, c'est qu'il lui dit : «Asseyez-vous à ma droite, » et que celui auquel il parle est appelé « Seigneur » comme lui, et qu'il l'a engendré de son sein avant l'aurore, et qu'il était son prêtre selon l'ordre de Melchisédech, et que le Seigneur s'exprime en ces termes, la domination est avec vous. Voilà qui est d'une éclatante évidence pour ceux qui sont dans leur bon sens.
Si un autre Juif, portant le masque du chrétien, s'élève contre nous, je veux parler de Paul de Samosate, nous pourrons le confondre même en nous servant du Nouveau Testament. Cependant, afin de ne point paraître abandonner le sujet que nous traitons en ce moment pour changer de tactique, repoussons ce nouvel adversaire avec les mêmes armes. Que dit-il donc celui-là ? Que Jésus-Christ n'était qu'un homme, et qu'il n'a commencé d'être que du jour où il est né de Marie. Que répondras-tu donc, dis-moi, à cette parole du psaume : « Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore ? » Ce que nous avons déjà dit contre les Juifs, il nous faut le répéter contre cet homme et contre ses sectateurs. Et la faute n'en est pas à nous, mais à eux qui ont emprunté une si grande partie de leurs croyances aux Juifs : ce qui fait que nous nous servirons des mêmes armes pour les combattre. Car ceux qui nous attaquent de la même manière, nous devons les frapper des mêmes traits.
Pourquoi donc le Prophète nous (107) représente-t-il Dieu et son interlocuteur assis sur le même trône ? C'est pour nous montrer qu'il y a entre eux égalité d'honneur, ce qui suffit à fermer la bouche aux partisans d'Arius. Aussi Jésus répondait-il aux Juifs, qui disaient que le Christ était fils de David : « Comment donc David l'appelle-t-il en esprit son Seigneur par ces paroles : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite ?» (Matth. XXII, 43, 44.) Plus tard saint Paul ayant à parler de la mission de Jésus-Christ, donne de ce passage une explication très-claire, et qui porte un coup mortel à Marcion, et à Manichéus, et à tous ceux qui sont malades de la même maladie ; car il explique avec nue sagesse tout à fait à la hauteur de son sujet comment Jésus a été prêtre selon l'ordre de Melchisédech.
Pour nous, revenons encore au texte déjà cité : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : «Asseyez vous à ma droite. » Voyez-vous l'égalité d'honneur ? Car le trône est le symbole de la royauté, et s'il n'y a qu'un seul trône, c'est que la royauté a été partagée entre ceux qui s'y sont assis. Ce qui a fait dire à saint Paul : « Il se sert des esprits pour en faire ses anges, et des flammes ardentes pour en faire ses ministres. Mais il dit à son Fils : Votre trône, ô Dieu, sera un trône éternel. » (Hébr. I, 7, 8.) C'est ainsi que Daniel voit la création tout entière debout autour du Seigneur, avec les anges et les archanges, pendant que le Fils de l'homme s'avance sur les nuées et s'approche de l'ancien des jours. (Dan. VII.) Si cette manière de parler scandalise quelques personnes, qu'elles se rappellent qu'il a été dit : « Asseyez-vous à ma droite, » et elles cesseront de se scandaliser. De même que nous ne disons pas qu'il est plus grand que son Père, parce qu'il est assis à sa droite, c'est-à-dire à la place d'honneur, de. même ne dites pas qu'il est moindre que son Père et qu'il lui est inférieur, mais dites qu'ils sont égaux. Ce qui est prouvé par ce fait qu'ils partagent le même siège. « Jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied.» Et quels sont ces ennemis ? Écoutez les paroles de saint Paul : « Jésus-Christ le premier, comme les prémices de tous ; puis ceux qui sont à lui, qui ont cru en son avènement. Et alors viendra la consommation de toutes choses. Car Jésus-Christ doit régner jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous les pieds. » (I Cor. XV, 23, 25.)
3. Avez-vous remarqué l'accord qui règne entre les paroles du Prophète et celles de l'Apôtre ? L'un a dit : « Jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied, » et l'autre, « Jusqu'à ce qu'il lui ait pris tous ses ennemis sous les pieds. » Mais pas plus chez l'un que chez l'autre ce terme de « Jusqu'à ce que » ne désigne une limite de temps. Autrement, que deviendrait cette parole du Prophète : « Sa puissance est une puissance éternelle, et sa royauté est une royauté qui ne périra jamais, et sa royauté n'aura pas de fin, » s'il ne devait régner que jusqu'à cette époque-là ? Voyez-vous bien qu'il ne faut pas prendre simplement les textes au pied de la lettre, ruais qu'il faut en approfondir le sens ? En entendant le Prophète dire que le l'ère place les ennemis de son Fils sous ses pieds, ne vous troublez pas. S'il parle ainsi, ce n'est pas qu'il regarde le Fils comme dépourvu de vigueur. Saint Paul prétend que c'est lui-même qui met ses ennemis sous ses pieds : « Il doit régner jusqu'a ce qu'il ait mis ses ennemis sous ses pieds. » (I Cor. XIV, 25.) Et de nouveau il met tout à ses pieds, quand il dit : « Lorsqu'il aura remis son royaume à Dieu son Père, lorsqu'il aura anéanti toute puissance et tout empire. » (I Cor. XV, 24.) C'est-à-dire, quand il mettra le bon ordre dans son royaume. il fera cesser toute puissance. Tel est le sens du mot katarkhesei. En disant que tout lui appartient, le Prophète ne sépare pas son Père de lui, pas plus que du père il ne sépare le Fils. Ce qui appartient à celui-là, appartient à celui-ci, et ce qui appartient à celui-ci appartient à celui-là. Aussi est-il dit : « Tout ce qui est à moi, est à toi, tout ce qui est à toi, est à moi. » (Jean, XVIII, 10.) Quand donc vous entendrez dire que le Père a soumis les ennemis du Fils, n'allez pas croire que le Fils soit étranger à ce succès, et si vous comprenez que c'est le Fils qui les a soumis, ne dites pas que le Père n'y est pour rien. Leurs succès sont communs comme toutes leurs actions. — « Le Seigneur va faire sortir de Sion la verge de votre puissance (2). »
La verge de sa puissance, c'est sa puissance elle-même. Le Prophète parle de Sion, parce que c'est là que le Christ a commencé le cours de ses triomphes. C'est là qu'il a donné sa loi, là qu'il a fait ses miracles ; c'est de là qu'est partie la bonne nouvelle pour s'étendre sur toute la surface de la terre. Si vous voulez (108) dégager de ces paroles le sens élevé qu'elles renferment, écoutez saint Paul : « Mais approchez-vous de la montagne de Sion, et de la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, et de l'Église des premiers-nés. Le Seigneur va faire sortir de Sion la verge de votre puissance. » (Hébr. XII, 22.) C'est tantôt la verge qui punit et récompense, tantôt la verge qui console, et c'est le symbole de la royauté. Et pour vous assurer qu'elle est tantôt l'une et tantôt l'autre, écoutez ces paroles du Prophète : « C'est ta verge et ton bâton qui m'ont consolé. » (Ps. XXII, 4.) Et autrefois : « Vous les gouvernerez avec une verge de fer : vous les briserez comme des vases de terre. » (Ps. II, 9.) Saint Paul dit aussi : « Que voulez-vous ? que j'aille vers vous avec la verge, ou bien avec l'esprit de douceur et de charité ? » (I Cor. IV, 21.) Avez-vous vu comme la verge peut servir à instruire ? Voyez maintenant comment elle peut servir à gouverner. Car Isaïe a dit : « Il sortira une verge de la racine de Jessé, et une fleur s'élèvera de la même racine (Isaïe, II, 1), » — et David : « Votre trône, ô Dieu, est éternel : c'est une verge d'équité que la verge de votre royauté. » (Ps. XLIV, 7.) Ici le Prophète parle de cette verge avec laquelle les disciples parcoururent la terre, corrigeant les moeurs des hommes, et les ramenant du vice et de l'abrutissement à un genre de vie plus conforme à la nature et à. la raison. Allez, dit le Sauveur, « et enseignez toutes les nations. » (Matth. XXVIII, 19.) Moïse aussi avait une verge, avec laquelle, grâce à l'intervention divine, il accomplissait toutes sortes de prodiges. Celle-ci divisait les eaux des fleuves, celle-là, celle des apôtres, brisait le joug de l'impiété sur toute la surface de la terre. On pourrait, non sans raison, appeler la croix du Christ la verge de sa puissance. Car c'est cette verge qui a bouleversé la terre elles mers, et quia donné aux apôtres tant de puissance. C'est avec cette verge qu'ils se mirent à parcourir toute la terre et qu'ils accomplirent ces fameux prodiges. C'est en portant cette verge qu'ils vinrent à bout de toutes leurs entreprises, et cela tri commençant par Jérusalem. — « Soyez maître souverain au milieu de vos ennemis. »
Remarquez cette prophétie plus éclatante que le soleil. Quel est le sens de ces mots « Au milieu de vos ennemis ? » C'est-à-dire au milieu des Gentils, au milieu des Juifs ? Et c'est ainsi que nos Églises ont pris racine et se sont développées au milieu même des villes païennes, c'est ainsi qu'elles out vaincu et triomphé. Quelle plus éclatante preuve de victoire, que d'élever des autels au milieu même de ses ennemis, que d'être au milieu d'eux comme la brebis au milieu des bêtes féroces, comme l'agneau au milieu des loups ? C'est ce que Jésus leur disait en ces termes : « Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (Matth. X, 16): » prodige néanmoins admirable que le premier. Il n'est pas moins beau d'être comme les brebis au milieu des loups, que de vaincre les ennemis au milieu desquels on se trouve. Mais c'est encore bien plus beau d'avoir, au nombre de douze, soumis toute la terre par la force de la persuasion. « Et soyez maître souverain au milieu de vos ennemis. » Il n'a pas dit, soyez vainqueur au milieu de vos ennemis, mais, « soyez maître, » voulant montrer que ce n'est pas un triomphe obtenu par la force des armes, mais une autorité qui n'a besoin que de s'affirmer pour se faire obéir. Car les apôtres vainquirent, en ayant le Christ avec eux, comme s'ils n'avaient eu qu'a donner des ordres. C'est pourquoi toute maison leur était ouverte, les fidèles leur obéissaient avec plus d'empressement que des esclaves, leur livraient leurs biens, déposaient leurs honneurs aux pieds des apôtres, et n'osaient rien prendre sur ce qui leur appartenait pour satisfaire leurs besoins. La majesté des apôtres leur imposait tellement qu'ils n'osaient se joindre à eux.
4. Et cette puissance, ils l'exerçaient, non-seulement sur les fidèles, mais encore sur les infidèles. A quoi reconnaît-on l'esclave, dites-moi ? N'est-ce pas à le voir faire tout ce que son maître lui ordonne ? Et à quoi reconnaît-on le maître ? N'est-ce pas à le voir obtenir de ses esclaves tout ce qu'il lui plaît de recommander ? Quels sont donc ceux qui ont obtenu alors tout ce qu'ils voulaient sous la domination des rois et des gouverneurs ? Ne sont-ce pas les apôtres ? Oui, sans doute. Car les rois et les gouverneurs voulaient retenir la terre sous le joug de l'impiété, et ordonnaient aux hommes d'adorer les démons : tandis que les apôtres ordonnaient le contraire, et c'est leur volonté qui s'est accomplie. Si vous me parlez de la prison, du fouet, des tourments, vous ne faites que montrer davantage la puissance de ces hommes. Et comment ? Parce que leur volonté (109) a triomphé malgré ces mêmes obstacles. Car leur domination repose non sur la loi des maîtres de la terre, mais sur la vertu, elle n'a besoin d'aucun secours étranger, bien plus elle brille d'autant plus qu'elle trouve plus d'adversaires. Souvent les maîtres d'ici -bas ont vu leur puissance détruite par les complots de leurs esclaves, car cette puissance est vile et sans force réelle, tandis que tous leurs efforts n'ont rien pu contre la puissance des apôtres, et n'ont servi qu'à la rendre plus éclatante. Quel est donc le maître le plus glorieux, de celui qui a besoin de beaucoup d'aides pour maintenir ses esclaves dans l'obéissance, ou de celui qui, sans tout cet appareil, dispose à son gré de ceux qui lui sont soumis ? N'est-il pas évident que c'est celui-ci ? Bien souvent ces maîtres-là auraient perdu la puissance qu'ils exercent sur de nombreux esclaves, s'ils n'avaient eu pour eux l'aide des lois et le séjour des villes où leur répression est aisée et même ils auraient perdu à la fois la puissance et la vie : Paul au contraire faisait éclater sa puissance partout et jusque dans le désert. Voulez-vous vous assurer de vos propres yeux que sa dénomination était plus glorieuse que celle des rois ! Il fit admettre ses lois par toute la terre, et partout les hommes laissant de côté celles des rois venaient se conformer aux injonctions qu'il leur faisait par écrit. Les rois étaient maîtres des corps, les apôtres étaient maîtres des âmes. Quel est l'esclave qui obéissait à son maître, le sujet qui obéissait à son roi avec autant de bonne volonté que les fidèles à saint Paul, seulement an reçu de ses lettres ? Comment exprimer l'attachement, le dévouement de ces pommes qui étaient prêts à s'arracher les yeux pour lui ? Qui jamais posséda d'aussi fidèles serviteurs ? C'est en voyant tout cela, en les voyant se faire obéir si facilement des fidèles, se rendre si redoutables aux infidèles qu'ils chassaient et repoussaient comme un vil troupeau, en voyant le Christ triompher si glorieusement par eux, que le Prophète au lieu de dire simplement, « soyez maître au milieu de vos ennemis, » a dit, «soyez maître souverain au milieu de vos ennemis, » montrant ainsi toute l'étendue de sa domination. Voilà ce que virent les ennemis des apôtres, et ils ne purent rien faire contre eux, quoiqu'ils eussent pour eux et lois, et bourreaux et puissance sans limites. Les apôtres étaient encore plus puissants grâce à celui qui habitait en eux. Le Christ a été maître souverain par eux, et il n'a pas été simplement maître, il a été encore maître souverain, car sa victoire était complète. Animé par celui qu'ils portaient en eux, les fidèles bravaient et le feu, et les bêtes féroces et tous les autres supplices. C'est que le Christ était avec eux dans toutes leurs épreuves : aussi luttaient-ils contre les supplices comme si leur corps eût appartenu à d'autres, et dégagés de tout souci terrestre, ils étaient dans la joie et dans l'allégresse, ne reconnaissaient que l'autorité du Christ, et n'épargnaient ni leur fortune, ni leur corps, ni leur vie d'ici-bas. Voilà ce que faisaient ceux qui jadis avaient été les adversaires et les ennemis du Christ qui, non content de leur faire sentir son irrésistible puissance et d'étouffer leur haine, leur inspira cet attachement, ce dévouement extraordinaire. Ainsi donc, quand on dit que le Père place ses ennemis sous ses pieds, on ne le dit pas, comme je l'ai déjà fait remarquer, pour faire croire que le Fils n'a pas de puissance par lui-même, mais, comme j'en ai fait plus haut l'observation, c'est pour qu'on pense que le Père et le Fils sont un seul Dieu en deux personnes distinctes, et pour qu'on ne pense pas qu'il y ait dans le monde deux êtres incréés. Pour bien comprendre que la victoire remportée par le Fils sur ses ennemis lui appartient tout entière, rappelez-vous ses autres triomphes, et n'allez pas prendre les paroles du psaume dans leur sens vulgaire : autrement on n'aboutirait qu'à des absurdités. Afin de vous en convaincre écoutez ce que je vais dire : Les uns, d'ennemis qu'ils étaient, sont devenus les amis du Christ, les autres furent et sont encore ses ennemis. D'ailleurs saint Paul lui aussi indique que de ses ennemis il fera ses amis quand il dit : Lorsqu'il remettra son royaume à Dieu son Père. » (I Cor. XXV, 21.) C'est à quoi fait encore allusion le Sauveur lorsque, s'adressant à son Père lui-même, il lui dit : « Je vous ai glorifié dans le monde, j'ai terminé la tâche que vous m'aviez confiée. » (Jean, XVII, 4.) Quant à la soumission de ses ennemis, ç'a été l'oeuvre du Père. Et ce qu'a fait le Fils est encore plus grand. Car ce n'est pas la même chose de châtier ceux qui persistent dans leur inimitié, ou de changer leurs sentiments de haine en sentiments d'amour. Mais tout cela ne fait pas que le Fils soit inférieur au Père, ou que le Père soit inférieur au Fils. Pour vous (110) convaincre que l'une et l'autre chose sont autant l'oeuvre du Père que l'oeuvre du Fils, écoutez ces paroles : « Eloignez-vous de moi, maudits, et allez au feu éternel qui est préparé pour le diable et pour ses anges. » (Matth. XXV, 41.) Et celui qui envoie ses anges pour recueillir la mauvaise herbe, c'est le Fils unique, et nous le voyons en toute circonstance punir le diable. Et cela, les démons eux-mêmes le reconnaissent quand ils disent : « Venez-vous ici avant le temps pour nous tourmenter ? » (Matth. VIII, 29.) Preuve que c'est lui qui doit les tourmenter un jour. Voyez-vous bien que, quand on dit que c'est le Père qui a fait triompher le Fils, il faut entendre en même temps que le Fils, lui aussi, a pris part au triomphe ? Mais ce qui prouve encore que ce qui appartient au Père appartient aussi au Fils, ce sont ces paroles du Fils : « Nul ne vient à moi, s'il n'est amené par mon Père. » (Jean, VI, 41.) Et celles-ci : « Personne ne vient au Père que par moi. » (Jean, XIV, 6.) Il ne faut donc pas prendre ces paroles dans le sens vulgaire, et l'on ne doit pas croire que par cette expression «vos ennemis » on ne désigne que les ennemis du Fils seul, car il dit : « Celui qui n'honore pas le Fils, n'honore pas le Père. » (Jean, V, 23.)
5. Ainsi les Juifs étaient non-seulement les ennemis du Fils, mais encore les ennemis du Père. C'est pourquoi il les a frappés d'une ruine complète, a renversé leur ville, et n'en a fait qu'un amas de décombres. Et s'il ne s'est pas vengé aussitôt après avoir é'é mis en croix, c'est qu'il leur donnait ainsi le temps de se repentir s'ils en avaient la volonté, et il leur envola les apôtres afin qu'en apprenant par eux quelle était sa puissance, ils pussent quoique bien tard revenir à de meilleurs sentiments. Mais comme ils étaient atteints d'une maladie incurable, il mit le comble à leurs malheurs, ce qui était un autre moyen de les rappeler au repentir et de les faire renoncer à l'ancienne loi, en les amenant, par la force même des choses, à reconnaître la vérité, dont ils ne devraient plus douter en voyant adoré partout celui qu'ils avaient insulté, en voyant leur puissance entièrement détruite. Mais comme ils n'en ont lias profité pour devenir meilleurs, ils se sont rendus indignes de pardon et seront voués aux châtiments éternels. Quand on nous parle de marche-pied, n'allez pas croire qu'il s'agisse d'un objet sensible et matériel, le Prophète se sert de ce mot pour exprimer l'assujettissement des ennemis du Christ. La preuve qu'il les tient assujettis, c'est que là où il n'y a qu'un trône, il n'y a aussi qu'un marche-pied. — « La domination est avec vous au jour de votre puissance (3). »
Comme le Prophète a dit plus haut : «Jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied, » et qu'il ne veut pas qu'on se figure que le Fils est sans force et qu'il a besoin d'être aidé, comme si c'était un simple apôtre, écoutez comme il détruit à l'avance ce soupçon, lorsqu'il dit : « La domination est avec vous au jour de votre puissance. » Quel est le sens de ces mots : « la domination est avec « Nous ? » En vous, dit-il, est la domination, elle n'y est pas survenue plus tard, mais elle est en vous de toute éternité. C'est aussi ce qu Isaïe voulait exprimer quand il disait : « Qui porte sa domination sur son épaule (Isaïe, IX, 6), » c'est-à-dire qui la porte en lui-même, dans son essence, dans sa nature, ce qui n'a pas lieu pour les rois (car leur domination à eux repose sur la multitude de leurs années), ce qui n'avait pas lieu non plus pour les apôtres (car leur domination à eux aussi ne pouvait se passer d'un appui étranger, de l'appui du Christ), tandis que le Christ possédait la domination par sa propre nature, par essence, et ce n'est pas plus tard, après sa naissance, qu'il a acquis cette domination. Ce n'est pas chez lui une chose venue du dehors, il est né tel aussi : comme on l'interrogeait sur sa royauté, il répondit,: « C'est pour cela que je suis né, et que je suis venu dans le monde (Jean, XVIII, 37.) « La domination est avec vous au jour de votre puissance.» Ces paroles : « La domination est avec vous » n'ont pas que ce sens-là, elles en ont encore un autre, non-seulement elles indiquent que la domination du Christ vient de lui et non d'un autre, mais encore qu'elle dure et durera toujours. Les hommes perdent souvent leur puissance, même de leur vivant, et si ce n'est pas de leur vivant, ils la perdent toujours au moment où ils meurent : ou plutôt la domination n'est pas avec eux-mêmes, quand ils vivent, elle est, comme je viens de le dire, dans leurs armées, dans leurs gardes du corps, dans leurs grandes richesses, dans les fortifications dont ils s'entourent, elle est en un mot dans tous les moyens dont ils usent pour la conserver. Il n'en est pas ainsi pour Dieu, sa domination est en lui, elle y est (111) perpétuellement et sans interruption ; et de mène qu'il est impossible qu'il n'existe pas, de même il est impossible qu'il ne soit pas le maître souverain. « Au jour de votre puissance. » On peut entendre par là soit le jour où sa puissance s'est déjà montrée, soit le jour où elle se montrera encore. A chaque fois il fera éclater souverainement sa puissance. Ne croyez-vous pas que ce soit une preuve extraordinaire de puissance, que d'anéantir la mort par sa propre mort, de briser les portes d'airain, d'effacer le péché, de supprimer la malédiction originelle, de détruire tout ce triste héritage de maux et de vices, qui nous avait légué le temps passé, et d'introduire à la place de nouveaux biens et de nouvelles vertus ? Quoi d'égale à cette puissance, soit que l'on considère les prodiges par elle accomplis, soit que l'on considère le succès final ? Les morts ressuscitaient, les lépreux étaient guéris, les démons chassés, la mer était enchaînée, les péchés effacés, les paralytiques recouvraient leurs forces, le paradis était ouvert, les rochers se fendaient, le voile du temple se déchirait, les rayons du soleil se détournaient et les ténèbres voilaient la face de la terre, les saints endormis du sommeil de la mort se réveillaient, l'ennemi du genre humain reprenait le chemin de son ancienne demeure, la voûte du ciel s'entrouvrait et s'élargissait, la nature humaine si longtemps foulée aux pieds s'élevait par-dessus les cieux jusqu'aux plus sublimes hauteurs, et, ce qu'il y avait de plus merveilleux, prenait place sur le trône royal, et voyait debout à ses côtés les anges et les dominations : tous les vices étaient mis en fuite, la vertu était ramenée, le Saint-Esprit répandait sa grâce ; des pêcheurs, des publicains et des faiseurs de tentes fermaient 1a bouche aux philosophes et aux orateurs, et détruisaient la tyrannie des démons ; ils détruisaient les autels, les temples, les fêtes elles solennités des païens ; ils supprimaient de vive force et l'odeur de la graisse des victimes, et la fumée de l'encens offert aux dieux, et les sacrifices impurs ; ils mettaient en fuite et les devins, et les quêteurs de la grande déesse, et toute la cohue de ces serviteurs du diable : sur toute la surface de la terre s'élevaient des églises, se fortifiaient des groupes de vierges, des troupes de moines ; la piété régnait sur les villes et dans les campagnes, et les choeurs des justes et des saints mêlés à la foule des anges et des dominations unissaient leurs voix pour chanter avec eux les louanges du Seigneur ; partout se propageait la race des martyrs et des confesseurs de la foi, partout régnait une vertu douce et séduisante ; les tribus barbares s'instruisaient à la sagesse chrétienne, et ces hommes, naguère plus féroces que les bêtes sauvages, mettaient toute leur ardeur à se conformer aux enseignements du Christ, et la divine parole parcourut autant de pays que le soleil en éclaire, après que le Sauveur eut été mis en croix et qu'il eut ressuscité. Le Prophète avait devant les yeux ce magnifique spectacle quand il disait : « La domination est avec vous au jour de votre puissance. »
6. Si vous voulez vous représenter le dernier jour, et comprendre comment ce jour-là, lui aussi, est le jour de sa puissance, songez quel imposant spectacle ce sera, que de voir le ciel se replier lui-même, de voir la nature entière se relevant enfin de sa longue corruption ; de voir, sur un signe du Christ, tous les morts apparaître, de voir le diable confondu, les démons humiliés, les justes couronnés, tous les hommes rendant compte de leurs péchés ou recevant le prix de leurs bonnes actions ; et quel imposant spectacle que de voir enfin commencer une autre vie ! Alors plus de mort, de vieillesse, ni de maladie, plus de pauvreté, de mauvais traitements, ni d'embûches, plus de maisons, de villes, de métiers, ni de voyages sur mer, plus de vêtements pour se couvrir le corps, plus de nourriture, ni de boissons, ni de toits, ni de lits, ni de tables, ni de lampes, plus d'embûches, de combats, ni de tribunaux, plus de mariages, de douleurs d'enfantement, ni d'accouchements. Tout cela se dissipe et disparaît comme de la poussière. A la vie d'ici-bas succède une vie meilleure, notre corps devient incorruptible, immortel et très-robuste. C'est à quoi font allusion ces paroles de saint Paul : « Car la figure de ce monde passe. » (I Cor. VII, 31.) Si vous ne croyez pas aux choses qu'on vous dit, parce que vous lie les voyez pas se réaliser maintenant, représentez-vous, d'après ce que vous voyez dès cette vie, ce qui aura lieu plus tard. Parcourez en esprit tous les pays habités, et les terres et les mers, la Grèce et les contrées étrangères, les pays habités et ceux qui ne le sont pas, les villes du continent et les îles, de la mer, les montagnes et les lacs, et en voyant éclater partout la puissance du Christ, en entendant son nom glorieux répété par toutes les (112) bouches, dites-vous à vous-même que celui qui a pu tant de choses, a fait des promesses qui se réaliseront.
Si vous voulez une preuve tirée d'un fait particulier, demandez-vous pourquoi de tous les points de la terre habitée les hommes accourent en foule pour voir un tombeau vide, quelle est cette puissance qui attire les voyageurs des extrémités du monde pour voir le lieu où il est né, le lieu où il a été enseveli, le lieu où il a été mis en croix : représentez vous cette croix elle-même, et demandez-vous de quelle puissance elle est le signe. Car avant que le Christ y pérît, on regardait la croix comme un instrument de supplice abominable, comme le plus ignominieux, comme le plus infâme. Mais voilà que ce genre de mort est devenu plus honorable que la vie elle-même, voilà que cette croix est devenue plus glorieuse que les diadèmes, voilà que tous les hommes en portent le signe sur leur front, et qu'ils s'en parent, bien loin d'en rougir. Et ce ne sont pas seulement les simples particuliers qui en agissent ainsi, ceux-là même dont le front est couronné portent la croix au-dessus de leur diadème, et ce n'est pas à tort : la croix en effet ne vaut-elle pas mieux que dix mille diadèmes ? Car si le diadème pare notre tête, la croix sauve notre âme. Voilà notre défense contre les démons, voilà le diadème qui préserve notre âme de la maladie du péché, voilà notre arme invincible et notre rempart inexpugnable, voilà ce qui nous protége infailliblement contre tous les assauts, et qui non-seulement nous met à l'abri des invasions des barbares et des incursions des ennemis, mais encore nous défend contre les phalanges des démons acharnés à notre perte. — « Au milieu des splendeurs des saints, » un autre, « au milieu de la gloire du saint, » un autre « au milieu de la gloire des saints. »
Ici encore le Prophète parle du jour de la puissance, et de celui que nous voyons, et de celui qui viendra plus lard : pour lui la splendeur des saints, c'est leur beauté. Quelle splendeur peut rivaliser avec celle de saint Paul, quelle gloire, avec celle de saint Pierre ? Les hommes qui ont parcouru la terre, en jetant plus d'éclat que le soleil, en semant les germes de la piété ! Comme des anges descendus du ciel, ils intimidaient les hommes qui n'osaient, les approcher. C'est ce que nous fait entendre celui qui a composé le livre des Actes des Apôtres, quand il dit : « Nul n'osait se joindre à eux. » (V, 13.) Leurs vêlements mêmes étaient pleins d'une grâce efficace, et l'ombre de leur corps faisait des miracles. » (Act. des Ap. V, 15 ; XIX, 12.) Si sur cette terre ils se révélaient avec tant d'éclat, représentez-les vous tels qu'ils seront, quand viendra le grand jour, quand ils auront an corps incorruptible, un corps immortel, et d'un éclat supérieur à tout ce qu'on voit ici-bas, représentez-les-vous eux et ceux qui leur ressemblent, prophètes, apôtres, justes, martyrs et confesseurs, et tous ceux qui se sont conformés à la vraie loi en vivant dans la foi du Christ. Représentez-vous ces peuples de bienheureux, ces clartés, ces rayons, cette gloire, ces belles et sereines et solennelles magnificences. Qui peindra ce tableau ? La parole ne le peut, ceux-là seuls qui sont clignes de le contempler pourront se figurer toutes ces splendeurs. Selon moi, ce sera quelque chose de pareil à ce qui arriverait si le ciel était illuminé par plusieurs soleils ou par de continuels éclairs : ou plutôt, pour en revenir à ce que j'ai dit, j'ai beau m'efforcer de peindre avec la parole cet imposant spectacle, je ne pourrais jamais le faire en termes dignes du sujet. Toutes ces images sont prises dans le monde sensible, mais cette splendeur, cette gloire qui doivent alors éclater dans le ciel, seront d'une beauté bien supérieure à tout ce que je viens de décrire, car le corps des bienheureux ne sera pas seulement incorruptible et immortel, il sera aussi revêtu d'une gloire ineffable. « Au milieu des splendeurs des saints. » Pour ne pas se borner à nous représenter le Christ dans ce qu'il a de terrible, il nous le montre doux et bienfaisant, et dit : « Au milieu de la splendeur des saints. » Ceci est encore une marque de sa puissance, que de donner une telle splendeur aux saints, et c'est aussi ce que signifient ces paroles de saint Paul : « Qui transformera notre corps, tout vil et abject qu'il est, afin de le rendre conforme à son corps glorieux » (Philip. III, 21).
7. Puis, après avoir signalé cette grande et sublime métamorphose, il ajoute : « Selon cette « vertu efficace par laquelle il peut s'assujettir toutes choses. » (Ibid.) Ne cherchez point, dit-il, comment, ni de quelle manière. Car il peut tout ce qu'il veut. Pourquoi le Prophète n'a-t-il pas dit au milieu de la splendeur, mais : « Au milieu des splendeurs des saints ? » Parce que les récompenses éternelles, en quoi (113) consistent ces splendeurs, sont nombreuses et de différentes sortes. « Le soleil a son éclat, la lune le sien et les étoiles le leur : et, entre les étoiles, l'une est plus éclatante que l'autre. Il en arrivera de même dans la résurrection des morts. » (I Cor. XV, 41, 42) Le Christ a dit aussi : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. » (Jean, XIV, 2.) C'est pourquoi cette splendeur n'a pas de fin. Elle ne cède ni à la nuit, ni aux ténèbres, mais elle est grande et indescriptible, elle surpasse de beaucoup celle que nous voyons, et, ce qu'il y a de plus admirable en elle, c'est. qu'elle est sans limites. C'est aussi en quoi se manifeste l'ineffable puissance du Roi des cieux qui donne à des corps faibles et sujets à la corruption une telle force et une telle puissance. Puis, après avoir peint. à grands traits ce sublime spectacle, après avoir enlevé les auditeurs sur l'aile de l'espérance, il prouve que ces merveilles doivent naturellement avoir lieu, puisque celui qui les accomplit est si grand. Quel est-il donc celui qui les accomplit ? C'est Celui qui est consubstantiel au Père ; aussi le Prophète ajoute-t-il : « Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore. »
Ceux qui forcent le sens de ces paroles pour les rendre conformes à leur opinion, disent qu'il s'agit de la génération selon la chair. Et alors, dites-moi, pourquoi cette expression « avant l'aurore ? » — Le Prophète veut dire qu'il a été engendré la nuit, et qu'il est né avant le matin. — Mais si c'était là ce que voulait dire le Prophète, l'expression aurait trahi sa pensée, et puis le Prophète né parlait pas avec la précision de l'historien, autrement on ne pourrait plus dire que ce que les Évangélistes ont enseigné, d'une manière exacte, les Prophètes l'avaient annoncé à l'avance, mais en le laissant suivant leur coutume enveloppé de certaines ombres. En se servant de cette expression : « Avant l'aurore, » le Prophète a donc voulu dire non pas avant le lever de l'aurore, mais avant la nature, avant l'existence de l'aurore. C'est là une distinction que l'Écriture ne manque pas de faire, et elle dit avant la nature, tantôt avant la fonction, comme par exemple-: « On doit avancer le matin pour vous rendre grâces, et venir à vous avant le lever de la lumière. » (Sagesse, XVI, 28.) Ici le Prophète veut parler du matin. Il a dit : « avant le lever du soleil ; » et non avant le soleil, ou avant la nature du soleil, parce qu'il n'existait rien ici-bas avant la nature du soleil : il a dit : « avant le lever du soleil, » afin de bien montrer qu'il s'agit ici du matin. Ailleurs lorsqu'il s'agit de la nature du soleil, l'Écriture ne dit pas avant le lever du soleil, mais : « Avant le soleil, » ainsi : « Son nom subsiste avant le soleil et avant la lune, pendant les générations des générations. » (Ps. LXXI, 17-5.) De même que cette expression : « Avant le soleil, » et celle-ci : « Avant le lever du soleil » offrent un sens différent, car l'une nous représente la fonction du soleil, et désigne le matin, tandis que l'autre désigne la nature de cet astre ; de même, si, dans ce passage, le Prophète avait voulu désigner la nuit, il n'aurait pas dit « avant l'aurore. » mais avant le lever de l'aurore. Du reste, le Christ n'interprétait pas ce passage dans le sens de la génération selon la chair, mais dans le sens de la. génération selon l'Esprit. « Que vous semble du Christ, » disait-il aux juifs : « et de qui est-il fils ? » Comme ils répondaient : « Il est fils de David, » il leur citait ce psaume et disait : « Comment se fait-il que David dise : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma, droite ? — Si donc celui auquel Dieu s'adresse est le Seigneur de David, comment se fait-il que vous disiez qu'il est le fils de David ? » (Matth. XXII, 42-45.) Dans quel but Jésus-Christ parlait-il ainsi ? Pour montrer qu'il était bien le Fils de Dieu.
Quoi donc ? Est-ce qu'il n'a pris naissance qu'avant l'aurore ? nullement. Car il est dit autre part : « Son trône existe avant la lune. » Et ce n'est pas seulement avant la lune, puisque le Prophète dit du Père : « Avant que les montagnes fussent créées ; avant que la terre fût formée, avant qu'elle fût habitée, et depuis le commencement des siècles vous existez, et vous existerez tant que les siècles dureront.» (Ps. LXXXIX, 2.) Cependant Dieu n'existe pas seulement depuis le commencement des siècles, mais il existait encore avant eux, et son existence ne dure pas seulement autant que celle des siècles, car elle dure infiniment. N'allez donc pas vous déconcerter à la lecture des textes sacrés, et sachez leur donner l'interprétation qui convient à la majesté de Dieu. Remarquez aussi l'habileté du Prophète : il n'a point commencé le psaume par ces mots : « Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore. » Il nous montre d'abord le Christ dans son triomphe, il le célèbre par ses oeuvres, (114) puis au moment opportun, il nous dévoile sa divine majesté. C'est encore ainsi que le Christ lui-même disait : « Si je ne fais pas les úuvres de mon Père, ne croyez pas en moi ; mais si je les fais, quand même vous ne croiriez pas en moi, croyez en mes oeuvres.» (Jean, X, 37.) Il parlait ainsi afin qu'en apprenant que celui qui est assis à la droite du Père, que celui qui est appelé Seigneur comme le Père, que celui qui partage sa royauté, que celui qui l'exerce avec tant d'éclat, que celui qui est maître souverain des nations, afin qu'en entendant dire que celui-là est le fils de Dieu et qu'il existe avant toute la création, vous n'alliez pas vous étonner et vous troubler. Il faut encore admirer le Prophète pour l'art avec lequel tantôt il fait parler Dieu en personne, tantôt il parle en sort propre nom. Ces expressions : « Asseyez-vous à ma droite, » et : « Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore, » qui sont les plus majestueuses, il les met dans la bouche du Seigneur ; dans le reste du psaume, c'est lui-même qui parle. Examinez aussi comme il se sert de l'expression propre. Il lui suffisait. de dire : « Je vous ai engendré; » mais pour se mettre à la portée de ceux qui rampent sur cette terre, et pour leur faire comprendre que le Christ est vraiment le fils de Dieu, il complète cette expression en disant. « Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore. » De même que s'il parle de la main de Dieu, ce n'est pas pour nous faire croire qu'il s'agisse réellement d'une main, mais pour nous donner une image de, la puissance créatrice ; de même il ne parle du sein de Dieu que pour nous faire connaître que Jésus est bien son fils.
8. Ensuite voulant donner à sa prophétie la solennité d'un arrêt rendu par un juge, il s'adresse à Dieu lui-même, ce qui dénote un amour bien vif et une joie extrême, et ce qui est la marque d'une, âme toute pleine de l'esprit de Dieu (4.) « Le Seigneur a juré, et il ne s'en repentira pas : vous êtes le prêtre éternel, selon l'ordre de Melchisédech. » Voyez-vous comme il revient à prendre un ton moins élevé, suivant qu'il parle de ce qui entre dans les attributs de Dieu ou de ce qui entre dans les attributs de l'homme ? C'est aussi ce que font les évangélistes, afin de conserver intact le dogme sous ses deux aspects. Pourquoi ces mots : « Selon l'ordre de Melchisédech ? » Par allusion aux mystères, car celui-ci porta le pain et le vin à Abraham, et parce que ce sacerdoce est en dehors de la loi, et parce qu'il n'a ni commencement ni fin, comme le remarque saint Paul. Car Melchisédech n'avait que l'ombre, tandis que Jésus possède la réalité : même ressemblance pour les noms, si les noms de Jésus et de Christ annonçaient la mission du Sauveur ; le nom même de Melchisédech annonçait aussi la sienne (Voir l'explication qu'en donne saint, Paul. (Hébr. V, 2.)). On ne connaît ni le commencement, ni la fin de la vie de Melchisédech, non qu'il n'ait eu ni commencement ni fin, mais cela vient de ce qu'on n'a pas sa généalogie. De même Jésus n'a ni commencement de ses jours, ni fin de sa vie, non pas seulement comme Melchisédech, mais sa durée n'a réellement et absolument parlant, ni commencement ni fin. L'un était l'ombre, l'autre est la réalité. Quand vous entendez prononcer ce nom de Jésus, vous ne vous représentez que la signification qui lui est propre, sans rien chercher de plus et sans vous figurer que Jésus est réellement là; de même quand vous entendez dire que Melchisédech n'a eu ni commencement ni fin, n'allez pas vous le représenter ainsi dans la réalité, contentez-vous de lui appliquer, cette épithète, et gardez ce qu'elle a de réel pour Jésus. Quand vous entendrez dire que Dieu a prononcé un serment, ne le croyez pas. La colère de Dieu n'est ni de la colère., ni de la passion, ce que nous appelons ainsi n'est chez lui que la volonté de punir : il en est de même du serment. Car Dieu ne jure pas, il dit seulement : « Cela sera. »
Après avoir parlé de la splendeur des saints, après avoir mis les ennemis du Seigneur sous ses pieds, et nous avoir annoncé le jour de sa puissance, le Prophète ne fait plus que prédire ce que nous voyons se réaliser aujourd'hui. Remarquez dans quel ordre il dispose ses paroles pour manier plus facilement l'intelligence rebelle de l'auditeur. Il l'effraye d'abord en lui parlant du jugement, et le fait se relâcher de son indocilité, puis il arrive à parler des événements présents. C'est ainsi que s'explique ce mélange de styles différents. Voyez plutôt : « Jusqu'à ce que j'aie réduit vos ennemis à vous servir de marche-pied. » Ceci a rapport aux choses à venir. Puis il arrive aux événements présents : « Le Seigneur va faire sortir de Sion la verge de votre puissance.
Soyez maître souverain au milieu de vos ennemis. » Après quoi il revient aux événements à venir : « La domination est avec vous au jour de votre puissance, et dans les splendeurs des saints. » Ensuite il parle de nouveau des événements présents, et ce n'est plus dans un esprit de sévérité, mais dans un esprit de douceur : « Vous êtes le prêtre éternel a selon l'ordre de Melchisédech, » ce qui est le signal de la délivrance du péché et du retour à Dieu. Après avoir insisté là-dessus autant qu'il le jugeait à propos, il nous entretient encore de la mission du Christ, prend un ton moins élevé et s'exprime ainsi : « Le Seigneur est assis à votre droite (6). » Cependant il a dit plus haut que c'était lui qui était assis à la droite du Seigneur. Voyez-vous comme il faut se garder de lire à la légère les textes sacrés ? Qu'est-ce donc que cette expression. « le Seigneur est assis à votre droite ? » Comme il vient de toucher au mystère de l'incarnation, la liaison des idées l'amène à parler de la chair et des secours qu'elle reçoit, car il voit le Sauveur dans l'agonie, dans la sueur, et dans une sueur de sang, il le voit aussi qui reprend ses forces. (Luc, XXII, 44.) Telle est en effet la nature de la chair.
« Il écrasera les rois au jour de sa colère. » On pourrait avec raison appliquer ces paroles à ceux qui sont présentement en révolte contre l'Église, et à ceux qui auront un jour à rendre compte de leurs péchés et de leurs impiétés. — « Il jugera parmi les nations, il multipliera ses coups. » Quel est le sens de ces mots : « Il jugera parmi les nations ! » C'est-à-dire il fera le procès des démons et les condamnera. Et pour preuve qu'il les a jugés, écoutez ces paroles du Christ : « C'est maintenant que le monde va être jugé, c'est maintenant que le prince de ce monde va être chassé dehors. » (Jean, XII, 31.) Et celles-ci : « Et pour moi, quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tout à moi. » (Ibid. 32.) S'il se sert d'une image un peu matérielle, n'en soyez pas étonne c'est là une habitude des saintes Écritures : « Il brisera sur le sol la tête de beaucoup. » Si vous vouliez prendre ces paroles dans leur sens élevé, on pourrait vous dire que cela signifie qu'il détruira l'orgueil des insensés ; mais si vous préférez n'y voir que l'expression d'un fait sensible, on pourra vous dire qu'il s'agit des malheurs du peuple juif, qu'il a complètement détruit et frappé d'un coup terrible. — « En passant, il boira l'eau du torrent (7). » Ces paroles du Prophète nous montrent combien le Christ était simple et modeste dans sa manière de vivre, qu'il n'affichait aucun faste, qu'il n'avait point de gardes, qu'il ne s'entourait point d'un appareil imposant pendant qu'il accomplissait ses prodiges, qu'il recherchait au contraire la simplicité au point de boire de l'eau du torrent. Il était aussi frugal pour sa boisson que pour sa nourriture : il mangeait du pain d'orge, et l'eau du torrent était sa boisson. Il est venu pour nous enseigner ce genre de vie qui convient aux amis de la sagesse, pour nous apprendre à être maîtres de notre estomac, à fouler aux pieds le faste, à fuir l'orgueil. Ensuite le Prophète, pour nous montrer ce qu'on gagne à vivre ainsi, ajoute : « C'est pourquoi il lèvera la tête. » Tel est le fruit qu'on retire d'une vie humble et austère.
9. Ceci s'applique non à la divinité, mais à la chair qui boit de l'eau du torrent, et qui se relève. Car cette simplicité loin de lui faire tort ne fait que la grandir extraordinairement. Vous donc, mon cher frère, grâce à ces exemples méprisez le luxe et la magnificence, recherchez un genre de vie modeste et facile, si vous voulez devenir vraiment grand et illustre. Votre maître est venu pour cela, pour vous tracer cette route. C'est pour cela que le Prophète, après avoir dit les triomphes du Christ, ajoute ces paroles qui peuvent presque se traduire' ainsi : Parce que vous avez entendu parler de victoires et de trophées, ne vous attendez pas à voir des armes et des soldats, des chars, des chevaux et des cavaliers, des hoplites, des mêlées bruyantes et tumultueuses. Ce triomphateur est si modeste, si humble qu'il boit l'eau du torrent ; et cependant c'est lui qui accomplira tous ces prodiges. Qu'ils écoutent ces enseignements ceux qui ont des tables aussi richement servies que celles des Sybarites, qui ne rêvent que plats, que desserts de toute sorte, qui rassemblent de tous côtés des cuisiniers de spécialités différentes, qui enrégimentent à leur service marins, pilotes et rameurs pour se faire apporter des pays étrangers des vins, des essences et tout l'attirail de la gourmandise, pour se précipiter eux-mêmes dans l'abîme et tomber au dernier degré de l'abjection. Nous ne sommes pas plus haut parce que nous avons beaucoup de besoins, que nous ne sommes plus bas parce que nous en avons peu. Et, si vous le voulez bien, représentons-nous l'une et l'autre condition : supposons un homme qui (116) entretienne partout une foule de personnes chargées de subvenir à ses besoins, des marins, des pilotes, des artisans, des serviteurs, des tisseurs et des brodeurs, des bouviers et des bergers, des écuyers et des palefreniers, qu'il ait en un mot pour accomplir tous ses ordres un nombreux personnel : supposons en regard un autre homme qui ne jouisse d'aucun de ces avantages, qui se contente de pain et d'eau, qui ne porte qu'un vêtement très-simple. Quel est celui qui est au-dessus de l'autre, quel est celui qui est au-dessous ? N'est-il pas évident que le plus grand est celui qui n'a qu'un seul vêtement. Lui, pourra mépriser même le roi sur son trône, tandis que l'autre est l'esclave de ceux qui lui procurent tous ces biens, il s'incline devant eux, il leur adresse des paroles flatteuses, car il craint, en perdant leurs bons offices, d'éprouver un dommage considérable. Rien ne nous rend esclaves comme d'avoir beaucoup de besoins ; de même aussi rien ne nous rend libres comme de n'avoir besoin que d'une seule chose. C'est ce qu'on peut voir même chez les animaux. Que gagne un âne à porter des fardeaux considérables, dût-il en jouir mille et mille fois ? Où est le dommage pour celui qui est débarrassé de tous ces fardeaux, s'il peut compter sur la nourriture nécessaire ? C'est pourquoi le Christ voulant faire de ses disciples des hommes supérieurs aux autres, car ils allaient parler devant la terre entière, les débarrassa de toutes ces préoccupations, leur donna des ailes, leur donna des múurs plus rigides que l'acier. Rien ne fortifie l'âme, comme de la dégager de ces entraves, et rien ne l'affaiblit, comme de ne pas l'en dégager. Dans le premier cas nous ne sommes pas plus exposés à rencontrer la douleur, que nous ne le sommes, dans le second, à rencontrer le plaisir. De ces deux hommes, en effet, l'un a des maîtres et des maîtresses nombreux, difficiles et cruels, l'autre n'est l'esclave de personne et est le maître de tous, et cela en toute sécurité il jouit de la lumière du soleil, est insensible aux intempéries de l'air, et ne connaît nulle contrariété. La colère ne le surexcite pas, la haine, la jalousie, les soucis ne rident pas son front, ni ces passions, ni aucune autre de ce genre. Son âme est aussi calme qu'une rade aux eaux paisibles où ne pénètre pas la tempête, et il suit d'un pas tranquille le chemin qui le conduit vers le ciel, sans se laisser détourner par les biens d'ici-bas. Afin donc que nous aussi nous jouissions de cette sécurité, et de ce calme inaltérable pendant la vie présente, et que nous franchissions le grand passage avec autant de sérénité, efforçons-nous de nous conformer à ce genre de vie, c'est ainsi que nous jouirons des biens éternels, de ces biens qui défient toute description, qui surpassent notre imagination et notre intelligence, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, auquel appartiennent la gloire et la puissance, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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