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EXPLICATION DU PSAUME X
POUR LA FIN, POUR DAVID. — SUIVANT UN AUTRE : CHANT DE VICTOIRE POUR DAVID. — SUIVANT UN AUTRE : POUR L'AUTEUR DE LA VICTOIRE.
ANALYSE
1. De l'espoir en Dieu : force qu'il donne aux justes.
2. Faiblesse des méchants.
3. Vanité des ressources humaines.
 
1. « C'est dans le Seigneur que je me confie : comment direz-vous à mon âme : Passe sur la montagne ainsi qu'un passereau (1). Car voici que les pécheurs ont tendu leur arc, ont préparé leurs traits dans leur carquois, afin d'en percer, dans l'obscurité, les hommes droits de coeur, comme dans les ténèbres. » D'après un autre (2) : « Car les choses que vous aviez consommées, ils les ont détruites. » Un autre dit : « Parce que les lois ont été enfreintes ; » un autre, « parce que les préceptes seront broyés (3). » Grande est la puissance de l'espoir en Dieu ; c'est une sûre forteresse, un inexpugnable rempart, une invincible alliance, un port tranquille, une tour imprenable, une arme irrésistible, une puissance sans rivale qui trouve des ressources dans les difficultés mêmes. Grâce à lui, on n'a pas besoin d'armes pour triompher d'adversaires armés ; des femmes remportent la victoire sur des hommes ; des enfants n'ont pas de peine à vaincre tes ennemis les plus aguerris. Et faut-il s'étonner que ceux qui espèrent remportent l'avantage dans de simples (2) combats quand l'univers lui-même n'a pu leur résister ? Les éléments ont méconnu leur propre nature pour servir leurs intérêts ; des bêtes féroces ont perdu leur férocité; une fournaise son ardeur. L'espoir en Dieu opère toutes les métamorphoses. Dents aiguës, prison étroite, naturels farouches irrités encore par la faim, tout cela menaçait- le prophète, qu'aucune cloison ne protégeait contre des monstres dévorants ; mais l'espoir en Dieu, plus fort que tous les freins, brida ces gueules meurtrières et les contraignit à se détourner. Aussi David, réfléchissant à cela, répond-il à ceux qui lui conseillent de fuir, de se sauver, de chercher son salut dans un lieu sûr : « C'est dans le Seigneur que je me confie : Comment direz-vous à mon âme ?» Qu'entendez-vous par là ? Le maître de la terre, veut-il dire : Voilà mon allié. Celui qui fait tout sans aucune peine, celui-là est mon guide, mon protecteur, et vous m'exhortez à chercher une retraite, c'est sur le désert que vous comptez pour protéger mes jours ! Est-ce que le désert est an auxiliaire plus sûr que Celui qui peut tout et ne connaît point d'obstacles ? Revêtu d'une si forte armure, vous voulez que je fuie comme si j'étais nu et désarmé ; vous m'engagez à m'expatrier ! Mais si vous voyiez un homme à la tête d'une armée, défendu par des remparts et des soldats, vous ne l'exhorteriez pas à se réfugier au désert, ou un tel conseil ferait de vous un objet de risée ; et vous renvoyez, vous condamnez à fuir celui qui a pour auxiliaire le Maître du monde, vous lui prescrivez l'exil à cause de la guerre que lui font les pécheurs. J'omettais, en effet, cette autre raison qui me dissuade de prendre la fuite. Quand on a Dieu pour allié et des pécheurs pour ennemis, peut-on prendre l'alarme au moindre bruit, à la façon des oiseaux ? Et celui qui donne un tel conseil ne devrait-il pas rougir ? Ignorez-vous que l'armée qui m'est opposée ne vaut os une toile d'araignée. Si l'ennemi d'un monarque terrestre est partout en péril ; s'il a peur, s'il tremble, en quelque endroit qu'il se trouve, que dire de celui qui a pour ennemi le Dieu de l'Univers ? En quelque lieu qu'il se rende, il a pour adversaire tout le monde et la création même. Car si les amis de Dieu inspirent de la crainte aux éléments, aux bêtes féroces, et du respect à toute la création, les ennemis de Dieu sont en butte aux attaques et aux mépris des êtres inanimés eux-mêmes. Aussi les a-t-on vus, les uns dévorés par les bêtes avant d'avoir touché la terre, les autres consumés par le feu. Mais ils ont des flèches, des carquois et sont tout prêts à combattre. Eh bien ! répond David, ils ont préparé leurs carquois mais ils n'en sont ni plus forts ni plus redoutables. Si je voyais un homme armé d'un arc détendu, je n'en aurais pas peur. En effet, à quoi bon des armes qui n'ont pas la force de nuire ? De même ici, soyons tranquilles, puisque la faveur de Dieu manque à nos ennemis. Mais ils trament des stratagèmes, et suivent une voie oblique pour nous attaquer. Ce sont justement ces menées ténébreuses qui m'enhardissent le plus à les braver. Rien de plus faible que le fourbe. Il n'est pas besoin d'armes pour en triompher : il succombe sous ses propres coups et périt victime de ses artifices. Or qu'y a-t-il de plus faible qu'un homme qui se prend clans ses propres piéges ? Autre motif de confiance : ce ne sont pas seulement des pécheurs qui s'attaquent perfidement à des hommes secourus de Dieu ; ce, sont encore (les agresseurs de l'innocence. Et rien ne saurait contribuer davantage à les affaiblir. Ils ressemblent à ces animaux qui regimbent contre l'aiguillon : ils se blessent eux-mêmes, sans pouvoir endommager l'aiguillon qui les presse. Enfin, il est une dernière raison qui ôte à cette guerre tout péril pour nous. Quelle est-elle ? « Ce que vous aviez consommé ils l'ont détruit (4). »
Voici le sens de ces paroles : ils vous combattent, ils vous font la guerre afin de ruiner votre loi, vos préceptes : ils veulent les détruire, ces préceptes, quand ils sont consommés. Ou encore il veut dire que ses ennemis sont des transgresseurs de la loi. Et comment seraient-ils forts, s'ils marchent au combat après avoir méconnu vos préceptes ? En effet, c'est parce qu'ils les méconnaissent, qu'ils attaquent des justes, et ourdissent contre eux des trames perfides.
2. C'est ainsi qu'il met d'abord en lumière la faiblesse de ses ennemis, en montrant quelle en est la cause propre à eux seuls ; en effet il ne dit pas : ils manquent d'argent, de places fortes, d'alliés, de villes, d'expérience dans la guerre : il passe dédaigneusement sur ces considérations qui lui semblent méprisables, et insiste uniquement sur ce point, que ce sont des hommes injustes, qu'ils attaquent l'innocence, qu'ils renversent les lois de Dieu. Il passe (3) ensuite à l'armée des justes, et tire de là une nouvelle preuve de la faiblesse de leurs ennemis. — Servons-nous également de cette mesure pour apprécier la force et la faiblesse et n'allons point nous effrayer de ce qui est un sujet de crainte pour le sot vulgaire. — Qu'entendons-nous dire en effet ? C'est un homme redoutable et sans scrupules, armé d'opulence et de pouvoir. Raison de plus pour que je le brave : ce sont là des principes de faiblesse. Mais il sait ourdir une trame, dira-t-on. — Ce n'est qu'un nouveau principe d'affaiblissement.
Comment se fait-il donc que de pareils hommes restent si souvent vainqueurs ? C'est que vous ne savez pas lutter : c'est que vous combattez pour ces mêmes avantages prétendus qui font leur faiblesse, la gloire et la puissance. Fuyez ces causes de guerre et recourez à d'autres armes, à la modestie contre l'orgueilleux, à la pauvreté contre l'avare, à la tempérance contre le voluptueux, à la bonté contre l'envieux : par là vous vaincrez sans peine. Pour revenir à ce que je disais, voyons maintenant comment David, après avoir fait ressortir la faiblesse de ses adversaires, décrit l'armure du juste. Qu' «a fait le juste ? » poursuit-il. Vous savez à quels ennemis il avait affaire : vous voulez maintenant savoir comment il s'arma ? Écoutez. — « Le Seigneur est dans son saint temple : le Seigneur, dans le ciel est son trône (5). »
Voyez-vous avec quelle brièveté il fait mention de cette alliance. Qu'a fait le juste ? demandez-vous : il s'est réfugié auprès du Dieu qui est au ciel, du Dieu qui est partout. Au lieu de tendre son arc, de préparer son carquois, à l'exemple de son adversaire, de ranger son armée dans les ténèbres, il s'est retranché derrière son espoir en Dieu, comme derrière un rempart contre toutes les attaques ; il a opposé à l'ennemi celui qui n'a besoin de rien de pareil, ni circonstances, ni lieux favorables, ni armes, ni argent, et qui, d'un signe, accomplit toutes ses volontés. Voyez-vous quelle invincible et commode assistance ? — « Ses yeux regardent vers le pauvre, ses paupières examinent les fils des hommes. — Le Seigneur examine le juste et l'impie ; celui qui aime l'injustice, trait son âme (6). » Suivant d'autres : « Ses paupières éprouvent ; » ou : « le Seigneur est un examinateur équitable ; » ou « il éprouve le juste et l'impie, et celui qui aime l'injustice est haï de son âme. »
Tel est l'allié, l'auxiliaire prêt à secourir David : un être qui est partout, voit, tout, considère tout, qui a pour principal office, qu'on le prie ou non, de veiller sur nous, de pourvoir à nos intérêts, de réprimer l'injustice, de secourir les opprimés, de donner aux uns la récompense de leurs bonnes oeuvres, d'infliger aux autres les supplices dus à leurs péchés. Rien .:e lui échappe ; car ses regards s'étendent sur toute la terre. Et ce n'est pas assez pour lui de savoir ce qui s'y passe, il veut encore y remettre l'ordre. De là ce nom de juste qui lui est donné ailleurs. S'il est juste, il ne se résignera pas à laisser aller ainsi les choses. Il se détourne des méchants, il approuve les justes. Le Psalmiste poursuit en montrant la même chose qu'il a déjà fait voir dans le précédent psaume, à savoir qu'il suffit de leurs vices mêmes pour perdre les méchants. « Celui qui aime l'injustice hait son âme. » — Le vice, en effet, est une chose hostile à l'âme, funeste et pernicieuse : de telle façon que le méchant est puni avant d'être livré au supplice. Vous voyez comment il montre que tout conspire contre ses ennemis, et l'allié qui le secourt, et leurs armes, à eux, qui se retournent contre eux-mêmes, leurs boucliers qui les surchargent et les écrasent. Vous voyez de plus avec quelle facilité il s'est assuré l'assistance de son allié. Il n'est pas besoin de sortir de cirez soi, de courir, de dépenser de l'argent : Dieu est partout, il voit tout. « Il fera pleuvoir des pièges sur les pécheurs : le feu, le soufre et le souffle de la tempête seront leur part de breuvage (7). Parce que Dieu est juste, et qu'il a pris en affection la justice ; son visage a vu la droiture (8). » Un autre dit : « Il fera pleuvoir les charbons sur les coupables. » Un autre : « Leur visage verra la droiture ; » entendez la droiture des justes ou celle de Dieu lui-même.
Après avoir fait connaître la punition que le vice trouve en lui-même, sachant que beaucoup la méprisent, il ébranle maintenant le coeur des méchants par la crainte des châtiments d'en-haut, en se servant pour cela d'un langage. expressif et de termes propres à inspirer l'effroi. Il les menace du feu, du soufre, du souffle de la tempête, de charbons tombés du ciel, voulant indiquer par ces mots figurés, ce que le, châtiment a d'inévitable, le supplice d'effrayant, les coups, de subit et de désastreux.
3. Qu'est-ce à dire « leur part de breuvage ? » c'est-à-dire leur lot, leur propriété; c'est de cela qu'ils vivront, c'est là qu'ils trouveront la mort : le motif vient ensuite : c'est que celui qui voit tout ne consentira pas à laisser de pareils crimes impunis. De là, ces paroles d'un autre prophète : « Votre oeil est pur, afin de ne pas voir les iniquités ; et vous ne pourrez regarder les maux. » C'est ce que David lui-même exprime en disant : « Parce que le Seigneur est juste et qu'il a pris en affection la justice. » Tel est, en effet., le caractère le plus sensible de la divinité; approuvez la justice, la droiture ; pour ce qui est contraire à ses vertus, elle ne saurait jamais en soutenir la vue.
Voilà pourquoi il disait, en commençant ce psaume : « C'est en Dieu que je me confie, comment direz-vous à mon âme. Passe sur les montagnes ainsi qu'un passereau ? » En effet, ceux qui placent leur confiance dans les biens de ce monde sont tout pareils au passereau qui. dans la solitude où il doit trouver la sécurité, est aisément pris par le premier venu. Tel est l'homme qui se fie à ses richesses. Ainsi que le passereau se laisse attraper parles petits enfants, par la glu, les piéges, et de mille façons ; de même le riche est victime, soit des siens, soit de ses ennemis ; et son salut est encore plus menacé, à cause du grand nombre d'embûches que lui tendent les hommes, et, par-dessus tout, ses mauvaises passions ; c'est un nomade que la crainte chasse de chez lui à tous moments devant des licteurs furieux, un roi irrité, des courtisans perfides, des amis infidèles ; s'il voit surgir des ennemis, il est dans d'inexprimables alarmes ; et, jusqu'au sein de la paix, il redoute encore les attaques ; car la richesse qu'il possède est éphémère et périssable. Aussi ne cesse-t-il de voltiger, de changer de place, de chercher les déserts, les montagnes, de vivre dans l'obscurité; que dis-je ? le jour même n'est pour lui qu'une obscurité profonde où il ourdit des ruses. Mais il n'en est pas de même du juste. « Car les voies des justes resplendissent comme la lumière. » (Prov. IV, 18.) Ils ne songent ni à nuire, ni à conspirer contre autrui ; leur âme est dans la paix. Au contraire, les hommes artificieux sont toujours dans les ténèbres et dans les alarmes comme les voleurs, les brigands, les adultères ; en plein jour même, ils ne voient que ténèbres, dans la crainte qui agite leur âme. Comment s'y prendre pour dissiper ces ténèbres ? Il faut s'affranchir de toutes ces pensées et s'attacher uniquement à l'espoir en Dieu, de quelques péchés qu'on puisse être chargé. « Regardez vers les anciennes générations, et voyez qui a espéré dans le Seigneur et a été confondu. » Il ne dit pas quel juste ? mais « Qui ? » juste ou pécheur. La merveille est, en effet, que les pécheurs mêmes, s'ils savent se cramponner à cette ancre, résistent désormais à tous leurs ennemis. C'est que rien n'indique mieux l'amour de Dieu que de se fier à sa bonté quand on succombe sous un pareil fardeau. Autant est maudit celui qui met son espoir dans l'homme, autant est bienheureux celui qui place en Dieu son espérance. Renoncez donc à tout, pour vous affermir sur cette ancre. En effet, Dieu voit tout ; il juge les actions des justes, et, non content de les juger, il les fait encore réussir. C'est pourquoi David, après avoir parlé de la justice divine, fait intervenir aussi le châtiment par ces expressions « feu, tempête ; » s'il le fait, c'est pour leur bien, c'est pour les rendre plus sages par la considération des supplices. Par tous ces motifs, allons à lui, et ne cessons de diriger vers lui nos regards. Nous obtiendrons ainsi tous les biens en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.


EXPLICATION DU PSAUME XI
POUR LA FIN, POUR L'OCTAVE. — D'APRÈS UN AUTRE : A L'AUTEUR DE LA VICTOIRE POUR L'OCTAVE. EN HÉBREU : ASEMINITH. « SAUVEZ-MOI, SEIGNEUR, PARCE QUE LE JUSTE A FAIT DÉFAUT, PARCE QUE LES VÉRITÉS ONT ÉTÉ ALTÉRÉES PAR LES FILS DES HOMMES.» — SUIVANT UN AUTRE : « PARCE QUE LES FIDÈLES ONT DISPARU DU MILIEU DES FILS DES HOMMES. »
ANALYSE
1. Difficulté de rester juste au milieu d'une corruption générale.
2. Des paroles inutiles : de la duplicité.
3. Que Dieu est notre maître. — Qu'il faut songer à l'enfer. — Pouvoir de l'humilité.
4. Comment Dieu a honoré les hommes.
 
1. C'est une chose malaisée que la vertu, un mérite difficile à conserver et par lui-même, et surtout quand celui qui le possède ne voit autour de lui qu'un petit nombre d'hommes vertueux. C'est ainsi qu'un voyage est toujours fatigant, mais l'est surtout pour celui qui chemine seul et sans compagnie. C'est un grand bien que la société de nos frères et les consolations qu'elle nous procure. De là ces mots de Paul : « Nous considérant les uns les autres pour nous exciter à la charité et aux bonnes oeuvres. » (Hébr. X, 24.) Et s'il faut admirer les anciens justes, c'est moins encore à cause de leur vertu, qu'en considération de la disette de vertu qui régnait alors, et de la difficulté de rencontrer à cette époque des hommes de bien. C'est à quoi fait allusion l'Écriture en disant : « Noé fut juste, parfait dans sa génération. » (Gen. VI, 9.) Si nous admirons Abraham, Loth, Moïse, c'est qu'ils brillèrent comme des astres au milieu d'une nuit profonde, des roses parmi des épines, des brebis parmi des loups innombrables, et qu'ils marchèrent, sans s'arrêter, dans une voie contraire à celle que suivait alors tout le monde. En effet, si c'est un embarras d'aller ainsi contre la foule, si l'on s'expose à mille peines en suivant une direction contraire à celle de la multitude ; s'il est pénible, quand on navigue, de diriger son esquif à l'encontre du courant, à plus forte raison en est-il de même, quand il s'agit de la vertu. Voilà pourquoi notre juste se voyant seul dans la bonne voie, tandis que tout le monde marchait dans le sens opposé, fait appel à la Providence en disant : « Sauvez-moi, Seigneur ! » Voici tout ce qu'il veut faire entendre par là : J'ai besoin du bras d'en-haut, de l'appui du Ciel, de l'assistance de Dieu Pour suivre une voie opposée à la voie commune, j'ai besoin du secours actif de la Providence. Et il ne dit pas : Sauvez-moi, parce qu'il n'y a pas de juste, mais parce que le juste a fait défaut, montrant par là que les progrès du vice et de la maladie avaient fait disparaître ceux qui pouvaient exister. Paul exprime la même crainte en disant : « Ne savez-vous pas qu'un peu de ferment fait fermenter la pâte entière ? » (I Cor. V, 6.) Et encore : « Les mauvaises sociétés corrompent les bons naturels. » (Ibid. XV, 33.) Qu'est-ce à dire : « Les (6) vérités ont été altérées ? » Il y a bien des vérités diverses. Quand on parle ; de couleurs ou d'autres choses pareilles, on distingue les vraies des fausses ; on dit vraie pourpre et pourpre fausse ; de même quand il s'agit du jaune employé en teinture, ou de pierres précieuses, ou d'aromates, que sais-je encore ? Il en est de même des vertus. Ce qui est en effet, voilà la vérité; ce qui n'est point, c'est le mensonge. Les choses dont parle le Prophète avaient été défigurées, obscurcies, non qu'elles eussent perdu leur puissance, mais parce que les hommes les avaient persécutées : voilà pourquoi il ne se borne pas à dire : « Les vérités ont été altérées, » mais ajoute : « Par les fils des hommes. » Voyez encore : Il y a un monde véritable, il y a aussi un monde faux. Qu'est-ce que le monde véritable ? Celui de l'âme. Et le monde faux ? Celui du corps. Il y a une vraie et une. fausse richesse. La fausse richesse, c'est la richesse d'argent ; la vraie, celle des bonnes oeuvres. Il faut faire la même distinction en ce qui regarde le bonheur, la beauté, la puissance, la gloire. Mais la plupart, en toutes ces choses, négligent la vérité, pour courir après le mensonge. De même que l'homme est véritable ou faux ; véritable, quand il vit et se meut ; faux, quand il n'existe qu'en peinture ; on peut en dire autant des vertus.
2-3. « Chacun dit des choses vaines à son prochain. Leurs lèvres sont trompeuses. Ils profèrent le mal avec un coeur double. » Il signale ici deux fautes : La première, c'est de dire des choses vaines, la seconde de les dire à son prochain ; par choses vaines, il entend soit les choses- fausses, soit les choses inutiles et superflues. Paul a dit de même : « Ne vous mentez pas mutuellement. » (Coloss. III, 9.) Et ce qu'il y avait de pire, c'est que cette corruption était générale. Il ne dit pas tel ou tel, mais « chacun.» Le vice n'était pas à la surface, mais au fond et enraciné dans, le coeur. « Un coeur double » désigne leur profonde duplicité. Voilà un mal plus terrible que les ennemis les plus dangereux. On peut se mettre en garde contre des ennemis déclarés, mais les hommes qui se cachent le visage sous un masque d'emprunt, se dérobent ainsi à la pénétration de ceux que menace leur perfidie, et sont bien plus à craindre que s'ils étaient armés de poignards cachés. « Le Seigneur exterminera toutes les lèvres perfides et les langues insolentes (4). » Ceux qui disent : Nous glorifierons notre langue (5). » Un autre traduit : « Nous règnerons sur notre langue. Nos lèvres nous appartiennent. » Un autre : « Sont avec nous. Qui est notre maître ? » Un mitre « Qui dominera sur nous ? » Voyez-vous la sollicitude du Prophète, et la prière qu'il adresse pour ces hommes ? Ce qu'il dit, en effet, n'est pas dit contre eux, mais en leur faveur. Il ne demande pas leur perte, mais la guérison de leur vice. Il ne dit pas : Dieu les exterminera, mais bien : « Dieu exterminera les lèvres trompeuses. »
3. Ce n'est point à eux-mêmes qu'il en veut c'est leur langage, c'est leur orgueil, leur perfidie qu'il souhaite de voir anéantie ; c'est leur insolence dont il demande la répression. Il raille leur jactance par ces paroles : «Nos lèvres nous appartiennent. Qui est notre maître ? » C'est le, langage de la démence et de la folie. Paul donne une leçon tout opposée : « Vous n'êtes pas à vous-mêmes, vous avez été achetés d'un grand prix (I Cor. VI, 19, 20) ; » à quoi il ajoute qu'il ne faut pas vivre pour soi-même. Vos lèvres ne sont pas à vous, dit-il, mais au Seigneur. C'est lui qui les a faites, lui qui les a disposées, lui qui les a animées. Mais ces lèvres sont les vôtres : ce n'est pas à dire pour cela qu'elles vous appartiennent ; nous possédons l'argent qui nous a été confié; noua avons à loyer la terre que nous tenons d'autrui. Les lèvres aussi, Dieu nous les a données à, loyer, non pour en faire sortir des ronces, mais pour amener à bien les germes qui y sont déposés ; non pour leur faire produire la jactance ou la trahison, mais l'humilité, les bénédictions, la charité.: Pareillement, s'il vous a donné des yeux, ce n'est pas pour que vous les fassiez servir à des regards dissolus, c'est afin que vous les décoriez de modestie des mains, ce n'est pas pour frapper, c'est pour répandre l'aumône. Comment osez-vous encore dire : « Nos lèvres nous appartiennent, » quand vous les asservissez au péché, à la fornication, à l'impureté ? « Qui est notre maître ? » Ô diabolique parole ! suggestion du démon ! Vous voyez toute la nature proclamer la puissance, la sagesse, la sollicitude, la providence de votre Seigneur ; votre corps, votre âme, votre vie, les choses visibles, les êtres invisibles, tout pour ainsi dire, élève la voix et salue la puissance du Créateur : et vous pouvez dire : « Qui est notre maître ? » (7) Folie, délire, corruption : de là tous les maux dont nous sommes assaillis.
Tandis que ces hommes disent : « Qui est notre maître ? » d'autres confessent à la vérité, le Seigneur, mais suppriment le dogme du jugement et de la peine, courte satisfaction achetée au prix d'un terrible châtiment ! Ils veulent se consoler en oubliant -l'enfer ; et ils ne voient pas que, par cette sécurité ils se précipitent eux-mêmes dans le gouffre de la perdition. Je vous en conjure donc, souvenez-vous de l'enfer, entretenez-vous de l'enfer ; façonnez, embellissez ainsi votre âme. L'utilité de ces propos est grande. Ce n'est pas sans intention que Dieu nous a menacés de la géhenne, et nous en a révélé, même ici-bas, l'existence c'est afin de nous corriger par la crainte. Aussi le diable n'épargne-t-il rien pour effacer de notre mémoire cette pensée. N'allez pas la perdre, ne dites point : pourquoi me tourmenter, hors de propos ? Hors de propos, dites-vous ? C'est dans l'enfer que vous souffrirez hors de propos. C'est le temps présent qui est opportun pour la souffrance, et non l'autre vie. — Témoin le riche de l'histoire de Lazare il souffre beaucoup, et n'y gagne rien. Si, au contraire, il avait su choisir le bon moment pour souffrir, il n'aurait pas été condamné à un pareil supplice. — « A cause de l'infortune des mendiants et des gémissements des pauvres, je vais me lever, dit le Seigneur. Je les mettrai dans un lieu de salut. J'agirai en cela avec une entière liberté (6). » D'après un autre : « Je rendrai leur salut manifeste. »
Apprenez quel est le pouvoir de l'humilité. C'est la force des pauvres (parce mot j'entends ceux qui ont le coeur contrit), c'est leur soutien dans les épreuves. David ne parle pas ici de vertu, de sagesse ; le malheur, dit-il, voilà ce qui excite Dieu à se lever, ce qui le porte à sévir, à, venger. Tel est le mérite attaché à la patience de l'opprimé, telle est la sollicitude de Dieu pour ceux qui sont persécutés, le malheur même devient le plus efficace pies appuis pour les malheureux. Grand est le pouvoir des gémissements,, ils font descendre la grâce d'en-haut. Tremblez, vous qui maltraitez les pauvres. Vous avez la puissance,, l'argent, l'opulence, la faveur des juges ; mais de leur côté, ils ont une arme plus forte, les gémissements, les pleurs et leur oppression même, qui leur procure les secours d'en-haut. Cette arme-là ruine des maisons, en bouleverse les fondements, elle détruit des villes, elle anéantit des nations entières ; je parle du gémissement des opprimés. Dieu honore leurs bons sentiments, lorsqu'au milieu de l'adversité, ils s'interdisent toute parole condamnable et se bornent à gémir, à se lamenter sur leurs propres infortunes. Que veut dire ceci : « Je les mettrai « dans un lieu de salut, j'agirai en cela avec « une entière liberté ? » Entendez manifestement, publiquement, de sorte que tout le monde en soit instruit. N'est-ce donc point toujours manifestement que Dieu nous sauve ? Non, c'est quelquefois en secret, attendu qu'il n'a que faire de l'admiration des hommes. Mais dans la circonstance présente, comme les ennemis de ces pauvres devaient évidemment les insulter, les injurier, les accuser d'être privés du secours divin, Dieu, afin de corriger ces méchants mêmes et de les pousser à s'amender, en les convainquant de l'appui prêté par le Seigneur, annonce alors qu'il rendra manifeste la délivrance des opprimés. « Les paroles du Seigneur sont des paroles pures ; c'est un argent éprouvé au feu, purifié dans la terre (7). » Quelle est donc la suite des idées ? Elle est parfaite et continue. N'allez pas croire, veut-il dire, que ce soient là de vaines paroles, de stériles menaces ; les paroles de Dieu sont pures, dégagées de tout mensonge. De même que l'argent éprouvé au feu ne conserve plus aucun élément étrangé ni emprunté, de même les paroles de Dieu, une fois proférées, ne peuvent manquer de s'accomplir. De là ces mots : « Un argent éprouvé au feu, purifie dans la terre. » Suivant un autre :« Eprouvé au feu, qui passe dans la terre. » En hébreu : Baalif Iaares, c'est-à-dire : Passé à l'entonnoir, coulant dans la terre. « Sept fois affiné. ».
4. Voyez-vous comment il insiste au moyen d'une image matérielle, sur cette parfaite et absolue vérité ? Il en est des promesses de Dieu comme du métal passé au creuset et au feu, et cela à plusieurs reprises, dégagé de toute substance étrangère, purifié avec minutie. « Vous, Seigneur, vous veillerez sur nous et vous nous protégerez contre cette génération et pour toujours (8). » Il y a d'autres traductions : « Vous veillerez sur eux ou vous veillerez sur ces choses et vous nous, protégerez contre cette génération et pour toujours, » ou « durant la génération éternelle. » « Les impies marchent en tournant. » (8) « Marcheront (9), » d'après un autre. Ou encore : « Ils marcheront dans le cercle des impies. Selon votre sublimité vous avez honoré les fils des hommes. » D'après un autre : « Quand auront été exaltés ceux qui sont vils parmi les fils des hommes. » D'après un autre : «Achetés à bas prix par les fils des hommes. » En hébreu : « Charm zollo lebne Adam. Vous, « Seigneur, vous veillerez sur nous et nous protégerez. »
Vous le voyez : c'est à chaque instant, ou plutôt sans relâche qu'il se réfugie auprès de Dieu, et cherche en lui son recours : en effet c'est une aide toute puissante, et qui ne cesse jamais d'agir. C'est comme s'il disait : nous n'avons besoin d'aucune assistance humaine : car vous ne cessez pas de veiller sur nous. Qu'est-ce à dire : « Les impies marchent en tournant ? » Suivant les Septante il faut entendre que nous n'avons rien à craindre, quand bien même les impies nous circonviendraient de toutes parts : car Dieu veille sur nous, nous élève, nous glorifie. Suivant l'autre interprète, voici le sens : Les impies seront repoussés, quand vous aurez exalté ceux qui sont vils parmi les fils des hommes : c'est-à-dire en nous exaltant, nous les dédaignés, nous les humiliés, vous les éloignerez, vous les repousserez. Et que signifie : « Selon votre sublimité ? » C'est-à-dire que vous les avez rendus semblables à vous, autant que cela est donné à l'homme. « Faisons l'homme à notre image, » est-il écrit, « et à notre ressemblance. » Ce que Dieu lui-même est au ciel, nous le sommes sur la terre et de même qu'il n'a point de supérieur là-haut, personne ici-bas n'égale la vertu de cette créature. « Soyez semblables, » dit l'Écriture, « à votre Père qui est dans les cieux. » (Matth. V, 45.) Il nous fait même participer à son nom : « J'ai dit : Vous êtes dieux, et tous fils du Très-Haut. » (Psal. LXXXI, 6.) Et ailleurs : « Je t'ai établi dieu de Pharaon. » (Exod. VII .) Il lui a permis de créer des choses corporelles et incorporelles. Tantôt c'est Moïse qui transforme la création, tantôt tel ou tel élément qui cède à une autre voix. Enfin Dieu nous a prescrit de lui bâtir un temple en nous-mêmes. Vous ne créez point le ciel, mais vous créez un temple pour le Seigneur : et si le ciel même est un séjour de gloire, c'est que Dieu y réside : que dis-je ? La grâce du Christ nous l'a ouvert à nous-mêmes. « Il nous a réveillés et nous a fait asseoir à la droite dans les cieux. » (Ephés. II, 6.) Et il nous a permis de faire des choses plus grandes que ses propres ouvrages. « Les signes que je fais, lui aussi les fera, et il en fera de plus grands encore. » Au temps de l'Ancien Testament, l'un déplaça la mer, un autre arrêta le soleil, un autre prescrivit le repos à la lune, un autre fit reculer les rayons du soleil ; les enfants, dans la fournaise, réprimèrent la fureur d'un élément ; la flamme s'apaisa, et fut réduite à murmurer dans son impuissance. Les bêtes féroces elles-mêmes savent respecter les amis de Dieu : même pressées par la faim, elles s'humanisent pour eux. Hommes sensuels, imitez la tempérance des animaux féroces. Des lions virent Daniel, et surent vaincre leur faim. Nous, en voyant venir à nous le Fils de Dieu, nous ne savons pas nous vaincre : Les lions aimèrent mieux mourir de faim que de toucher à la personne d'un saint : et nous qui voyons le Christ errer sans vêtements et sans pain, nous n'abandonnons pas même notre superflu : et du sein de notre opulence nous considérons froidement les souffrances des justes. Un autre ami de Dieu vit la terre lui prodiguer les présents de son sein avec une munificence inouïe jusqu'alors. Et comment s'étonner des marques d'honneur décernées à leurs personnes, lorsque leurs vêtements même, leur ombre, épouvantaient les démons, la mort, la maladie ? Des anges s'inclinèrent, devant des hommes, et les comblèrent d'honneurs. Et comment aurait-il pu en être autrement, quand leur maître traitait si magnifiquement ces mêmes créatures ? L'Ancien, le Nouveau Testament, nous en offrent la preuve. De là ces mots : « Selon votre sublimité, vous avez honoré les fils des hommes. » Réfléchissons à l'éclat de ces honneurs, et sachons en témoigner une juste reconnaissance, si nous ne voulons pas que tant de distinctions ne nous procurent d'autre fruit que le châtiment : duquel puissions-nous tous, maître et auditeurs, être préservés en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui convient toute gloire, tout honneur, toute adoration dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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