Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

EXPLICATION DU PSAUME XLV
1. POUR LA FIN, POUR LES FILS DE CORÉ, POUR LES SECRETS. — SELON UN AUTRE : A L'AUTEUR DE LA VICTOIRE D'ENTRE LES FILS DE CORÉ. — SELON UN AUTRE : CHANT POUR LES JEUNESSES. — 2. DIEU EST NOTRE REFUGE ET NOTRE FORCE, IL EST NOTRE AUXILIAIRE PUISSANT DANS LES AFFLICTIONS QUI NOUS ONT VISITÉS. — SELON UN AUTRE : AUXILIAIRE TROUVÉ DANS NOS AFFLICTIONS. — 3. C'EST POURQUOI NOUS NE SERONS POINT SAISIS DE CRAINTE, QUAND LA TERRE SERAIT BOULEVERSÉE ET QUE LES MONTAGNES SERAIENT TRANSPORTÉES AU COEUR DES TIERS.
ANALYSE
1-2. Qu'il ne faut pas se fier aux ressources humaines qui ne sont rien, mais a Dieu qui fait tout ce qu'il lui plaît avec la plus grande facilité. — La bonté de Dieu est comme un grand fleuve qui verse ses eaux sur le monde.
3. De la paix apportée sur la terre par le Christ. — La colère de Dieu désignée par le feu.
 
1. Le prophète use de la méthode qui lui est familière, il détourne l'auditeur des choses de cette vie, et il l'élève à l'espérance des biens supérieurs. Ne me parlez ni d'armes, ni de remparts, ni de fossés, dit-il, ni de vos richesses surabondantes, ni de votre habileté dans l'art de la guerre, ni de la multitude de vos chevaux, ni de vos ares, de vos flèches, dé vos cuirasses, de vos nombreux auxiliaires, de vos superbes phalanges, de vos corps robustes, de votre expérience, des forces de l'ennemi. Tout cela n'est qu'une toile d'araignée, une ombre, moins encore. Voulez-vous que je vous montre une puissance inexpugnable, un refuge imprenable, une forteresse inviolable, une tour inébranlable ? recourez à Dieu, assurez-vous sa protection puissante. Elle est belle et juste l'expression : « Dieu est notre refuge et notre force, » elle montre que c'est tantôt en fuyant, tantôt en résistant et en combattant que nous remportons la victoire. C'est qu'en effet il faut faire ces deux choses suivant l'occasion, (52) et marcher en avant et battre en retraite. Saint Paul agissait de la sorte : tantôt il cédait à ses adversaires, tantôt il leur résistait et marchait contre eux armé de la parole de vérité. Le Christ lui-même en usait ainsi pour notre instruction. Faisons de même nous aussi, sachons discerner avec exactitude l'opportunité des temps, craignons la tentation, et pour n'y pas entrer, faisons la prière qui se trouve dans l'Évangile ; mais, une fois la tentation venue, plus de faiblesse, mais une résistance généreuse. « Notre auxiliaire puissant dans les afflictions qui vous ont visités. » Ce que j'ai déjà dit bien souvent, je le répète encore : Dieu ne nous préserve pas toujours des assauts des tribulations, mais dès qu'elles nous assaillent, il nous assiste pour nous donner une fermeté dans le bien qui soit à toute épreuve. Quant au mot du texte qui signifie « puissamment, » c'est à « Auxiliaire » qu'il faut le joindre. En effet, ce n'est pas un secours tel quel qu'il nous prête, c'est un secours surabondant, un secours qui nous procure plus de consolations que les afflictions ne nous apportent de peine. Il ne proportionne pas strictement son aide à la gravité de nos périls, il dépasse toujours cette mesure. « C'est pourquoi nous ne serons pas saisis de crainte, » dit le Prophète, « quand la terre serait bouleversée. » Voyez-vous comment le secours accordé surpasse l'épreuve soufferte, avec quelle surabondance il arrive ? Le Psalmiste ne dit pas seulement : nous échapperons au danger, nous ne périrons pas, mais : nous n'éprouverons pas même ce qui. semble le propre de la nature, je veux dire la terreur et la crainte. D'où vient cela ? — de la surabondance de secours qui nous arrive.
Par ces mots de « terre, » de « montagnes, » de « coeur des mers, » le Psalmiste ne veut pas parler proprement des éléments, ce sont des expressions figurées pour dire des dangers insurmontables. Quand même, dit-il, nous aurions devant nos yeux une confusion, un bouleversement universels, immenses, des événements tels que le monde n'en vit jamais, une collision formidable éclatant au sein de la créature divisée, la nature troublée ; ses limites déplacées, les fondements du monde ébranlés, les éléments rentrant dans le chaos, en un mot la perturbation la plus effrayante qui se puisse imaginer, non-seulement nous serions sauvés, mais nous ne craindrions pas même pour notre salut. Et pourquoi ? — parce que le Maître de toutes choses nous donne son recours, nous tend la main, nous assiste. Si la menace de semblables catastrophes ne saurait nous faire céder et faiblir, combien moins le pourraient des ennemis s'avançant contre nous, même en bataille rangée. « Leurs eaux ont fait un grand bruit et ont été agitées. Les montagnes ont été ébranlées dans sa force (4). » Selon un autre interprète : « Le bruit et le tumulte des eaux et l'ébranlement des montagnes se font dans la glorification de Dieu. » Après avoir dit qu'ils ne craindraient pas même au milieu d'une collision de tous les éléments, le Psalmiste parlé de la puissance de Dieu, et dit que rien ne résiste à sa force. C'est comme s'il disait : nous avons raison de ne rien craindre, car ce qu'il fait maintenant ne diffère pas de ce qu'il fait toujours, c'est-à-dire qu'il publie sa puissance par les phénomènes de la création comme par les événements de l'histoire :
Ce que dit le Psalmiste revient à ceci : il secoue, il agite, il transforme tout, comme il lui plaît ; tellement tout. lui est aisé et facile. Et il me semble qu'il a en vue, quand il parle ainsi, des multitudes de vaillants hommes, des ennemis de haute puissance, des adversaires disposant d'un peuple innombrable. Telle est la puissance de Dieu, veut dire le Psalmiste, qu'il n'a simplement qu'à vouloir pour que toutes ces choses existent. Comment donc pourrions-nous craindre, ayant un tel maître ? « Changement de rhythme (Les Septante, Théodotion et Symmaque traduisent par diapsatma (qua vote designari volunt canendi vices aut flexus, dit Bossuet, dissert. de Psal.), et Aquila par ëAei, le mot hébreu Sela que l'on trouve souvent au milieu et quelquefois à la fin des psaumes.). » Un autre interprète met : « Toujours. — Le cours impétueux (5); » suivant un autre : « les divisions du fleuve ; » suivant l'hébreu : « phalagau, a réjouissent la cité de Dieu ; le Très-Haut a sanctifié son tabernacle. » Suivant un autre :
« sanctuaire de l'habitation du Très-Haut. — « Dieu est au milieu d'elle ; elle ne sera point ébranlée ; Dieu la protégera dès l'aube du jour (6) ; » suivant un autre : « dès l'aurore ; » suivant un autre : « au premier signe du matin. » Après avoir parlé de la puissance de Dieu, dé sa force irrésistible, de la facilité avec laquelle il fait toutes choses, l'auteur passe à la protection dont sa providence couvre les Juifs, et en peu de mots il nous met sous les yeux les biens qu'il leur a départis. Comme s'il disait : or ce Dieu si puissant, si fort, si redoutable, qui porte et conduit tout, qui secoue, remue tout, a comblé notre cité de mille bienfaits. Car le mot « fleuve » est mis ici pour exprimer l'abondance des largesses d'en-haut et leur inépuisable épanchement. Tous les biens, semble-t-il dire, coulent sur nous comme de sources intarissables. De même qu'un fleuve divisé en mille canaux arrose les contrées subjacentes, ainsi la bonté de Dieu s'épanche de toutes parts sur nous, à flots abondants et tumultueux, remplissant tout de ses ondes bienfaisantes. Avec une entière sûreté, un secours incessant, elle nous procure encore une grande joie spirituelle ; ce que le Psalmiste veut dire par les mots : « Le Très-Haut a sanctifié son tabernacle. » Et ce n'est pas là le moindre des bienfaits pour une ville, qu'elle soit appelée le tabernacle de Dieu.
2. Et l'expression de « Très-Haut » n'est pas mise là au hasard, elle fait entendre que celui qui est élevé, celui qu'aucun lien ne peut contenir, que la substance illimitée ! a daigné appeler la ville des Juifs son sanctuaire et qu'il l'embrasse de toutes parts. C'est ce que veulent dire ces mots : « Au milieu d'elle, » ainsi que ceux-ci qu'on lit ailleurs : « Voici que je suis avec vous. » (Matth. XXVIII, 20.) Il l'enveloppe de toutes parts ; c'est pourquoi, non seulement elle ne souffrira aucun dommage, mais elle ne sera pas même ébranlée, la raison en est qu'elle peut compter sur le secours le plus prompt, son protecteur étant toujours disposé et prêt à agir. Car voilà le sens de ces mots, « Dès l'aube du jour ; » ils marquent qu'il s'agît d'un protecteur qui n'est jamais en retard, qui ne vient point avec lenteur, dont la force est toujours jeune, vigoureuse, et qui ne manque jamais quand l'heure est venue. — « Les nations ont été troublées (7); » un autre « les nations se sont rassemblées. Les royaumes ont penché. Le Très-Haut a fait entendre sa voix ; la terre a été ébranlée. »
Ici le Psalmiste montre l'énergie des secours. Il ne s'agit pas d'assaillants tels quels ; mais des rois, des nations se liguent de toutes parts pour bloquer, pour assiéger une seule ville, et celle-ci non-seulement ne souffre aucun dommage, mais elle surmonte, elle dompte et renverse les assaillants. C'est ce que veut dire ce passage : « Les royaumes ont penché, le « Très Haut a fait entendre sa voix. » Comme si on disait : le seul son de sa voix prend les villes ; expression grossière et plus digne de l'homme à qui elle s'adresse que de Dieu, à qui, elle s'applique. Dieu n'a pas besoin de voix ni de cri pour vaincre mais seulement de sa volonté. Cependant cette dernière manière de parler de Dieu succède à de plus grossières encore, et c'est pour élever les esprits à de plus hautes conceptions que le Psalmiste l'emploie. Ayant partout représenté Dieu comme un guerrier couvert de ses armes, il veut montrer que ce ne sont là que des métaphores, des figures, des façons de parler appropriées à la faiblesse humaine. (Dieu n'a pas besoin d'armes), et c'est pour cela qu'il ajoute : « qu'il a fait entendre sa voix et que la terre a été ébranlée ;» ce qui signifie qu'il ébranle les villes, les nations et les contrées et jusqu'aux éléments. Par la terre l'Écriture a aussi coutume de désigner les multitudes qui l'habitent, comme lorsqu'elle dit : « Et toute la terre était une seule langue (Gen. II, 1.) — Le Seigneur des puissances est avec nous ; le Dieu de Jacob est notre défenseur. » Au lien de : «Des puissances, » l'hébreu dit Sabaoth (8).
Voyez comment le Psalmiste passe de la terre au ciel et comment il élève subitement sa parole jusqu'aux peuples innombrables des anges, aux nations des archanges, aux puissances d'en-haut. Que me parlez-vous encore et d'armées, et de barbares, et d'hommes mortels ? semble dire le Psalmiste. Pour vous faire une idée de la force de Dieu, songez à la royauté qu'il exerce, et aux armées innombrables des puissances invisibles qui sont rangées sous son commandement dans les cieux. Et ce terme de « puissances, » est très-bien choisi pour exprimer la force de ces habitants du ciel. Le Psalmiste l'emploie encore dans un autre endroit, disant : « Les puissants par la force, ceux qui exécutent sa volonté. » (Ps. CII, 20.) Les anges en effet sont très-forts, puisqu'un seul d'entre eux étant sorti des rangs de l'armée du ciel tua cent quatre-vingt-cinq mille hommes. — Que nous fait, direz-vous, la force de Dieu, s'il ne veut pas nous tendre la main ? C'est pour que vous n'ayez pas cette crainte que le Psalmiste ajoute :: « Notre défenseur. » Donc il a non-seulement le pouvoir mais encore la volonté de nous secourir. — Mais peut-être n'en sommes-nous pas dignes ? — Ne craignez rien, sa bienveillance est. un héritage que nous ont laissé nos pères ; c'est ce que le Psalmiste (54) insinue par les mots : « le Dieu de Jacob ; » comme s'il disait : c'est son habitude constante, dès la plus haute antiquité, dès l'origine. — « Changement de rhythme ; » un autre : « Toujours. — Venez et voyez les couvres de Dieu, qu'il a fait paraître comme des prodiges sur la terre (9), en abolissant les guerres jusqu'aux extrémités de la terre (10). Il rompra l'arc, il brisera l'arme (un autre dit : il a brisé), et il brûlera les boucliers dans le feu. » Un autre dit : « il consumera les chars dans le feu. »
Le Psalmiste a parlé de la terre, de la mer, des montagnes, de la joie céleste descendue. dans les âmes, du secours d'en-haut, et maintenant il s'adresse aux spectateurs eux-mêmes, il les prend comme sujet de son discours, et pour les remplir de joie en même temps que pour exciter leur amour envers le Seigneur, il mentionne les trophées, il célèbre les victoires qu'il a remportées pour eux. Et il a eu raison de dire « prodiges, » au lieu de trophées et de victoires. Car les faits qu'il rappelle ne s'étaient pas accomplis selon les lois de la nature ; le sort du combat n'avait été décidé ni par les armes, ni par la forée du corps, mais paria seule volonté de Dieu, que la voix des événements eux-mêmes désignait clairement comme le général de son peuple.. Puisque les faibles triomphaient des forts, une poignée d'hommes, d'une multitude, ceux qui étaient assujettis de ceux qui les tenaient sous le joug, le Psalmiste a bien raison de nommer de tels événements, des prodiges, puisqu'ils s'étaient accomplis d'une manière surprenante, et qu'ils s'étaient étendus jusqu'aux extrémités de la terre.
3. On ne se tromperait pas non plus si l'on voulait prendre ces choses dans le sens anagogique, et les appliquer au temps présent. Et en effet, Dieu a mis fin à une grande guerre, celle des démons, et il a étendu partout sur la terre le règne de la paix, il n'y a pas jusqu'à la guerre sensible et proprement dite qu'il n'ait apaisée. C'est ce qu'Isaïe annonçait en disant : « Ils convertiront leurs épées en charrues, et leurs lances en faux ; et une nation ne tirera pas l'épée contre une nation, et ils ne s'exerceront plus à la guerre. » (Isaie, II, 4.) Avant la venue du Christ en effet, tous les hommes portaient les armes, il n'y en avait point qui fussent exempts de cette charge, et les villes combattaient contre les villes, ce n'étaient partout que guerres et conflits sanglants. Aujourd'hui la plus grande partie de la terre est en paix, la grande majorité du genre humain vit dans la sécurité, s'occupant des arts, cultivant la terre, et parcourant la mer. La milice n'occupe plus qu'un petit nombre d'hommes chargés de porter les armes pour les autres. Ce petit nombre serait même inutile, si notre conduite était ce qu'elle devrait être, si nous n'avions pas besoin des avertissements, des calamités. Par « le feu, » le Psalmiste entend ici la colère de Dieu ; et il parle d'un fait qui s'est passé réellement, savoir que les Israélites, ayant vaincu. leurs ennemis, brûlèrent leurs armes et leurs chars ; Ezéchiel en parle aussi (Ezéch. XXXIX, 10), et tous les hommes instruits savent cette histoire. — « Reposez-vous et connaissez que je suis Dieu. Je serai élevé au milieu des nations, je serai élevé au milieu de toute la terre (44). » Un autre dit « Soyez guéris et connaissez ; » un autre : « Cessez, afin que vous connaissiez ; » l'hébreu dit : « Ouarpthou ouadou. »
Ici l'auteur me semble s'adresser aux gentils et leur dire ceci : connaissez la force de Dieu, et sa puissance qui s'étend sur toute la terre mais pour cela vous avez besoin de repos, vous avez besoin d'une âme saine. La leçon « Cessez, etc., » donne le même sens : abandonnez l'erreur, défaites-vous de vos mauvaises habitudes ; levez un peu la tête au-dessus de l'obscurité dans laquelle vous tient courbés la pratique de tous les vices, respirez un instant, afin que, guidés par le lumineux enseignement des prodiges, et jouissant du calme de l'âme, vous appreniez à connaître le Dieu dé l'univers. Les miracles ne suffisent point quand l'âme n'est pas bien disposée. Les Juifs ont vu des miracles, et ils n'en ont retiré aucun profit pour leur salut. De même que les rayons du soleil ont besoin pour opérer la vision, de tomber dans des yeux limpides et sains, ainsi les miracles ne peuvent rien sans la disposition de l'âme. Voilà pourquoi, après avoir parlé des miracles, le Psalmiste exhorte ceux qui veulent en recueillir quelque avantage, à se débarrasser des maux qui les enveloppent pour arriver à la connaissance de Dieu, souverain maître de toutes choses. « Reposez-vous et connaissez que c'est moi qui suis Dieu, » et non pas vos simulacres et vos statues. « Reposez-vous » donc et je vous présenterai de nombreuses preuves. Voilà en effet ce que (55) signifie ce passage : « Je serai élevé parmi les nations, je serai élevé au milieu de la terre ; » c'est-à-dire, par mes oeuvres, vous seront manifestées mon élévation et ma grandeur. Car l'élévation est le propre de cette nature sans mélange et ineffable. Mais puisqu'elle vous est cachée, je vous la montrerai par mes oeuvres, non-seulement à Jérusalem et dans la Palestine, mais jusque parmi vous, les gentils. Il s'élève donc en les domptant, en les subjuguant par les miracles qu'il opère partout, miracles à Babylone, miracles en Egypte, miracles dans le désert, afin de les amener à la connaissance de lui-même. — « Le Seigneur des puissances est avec nous, le Dieu de Jacob est notre défenseur (12). » Ainsi donc ce Dieu, qui est partout grand, partout élevé, un tel Dieu est avec nous. Ne craignez donc pas, ne vous troublez pas, ayant avec vous un si invincible Maître, à qui convient tout honneur et toute gloire, avec le Père qui est sans commencement, et avec son Esprit vivificateur, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. Jeannin


EXPLICATION DU PSAUME XLVI
1. POUR LA FIN, POUR LES FILS DE CORÉ. — UN AUTRE : A CELUI QUI A FAIT REMPORTER LA VICTOIRE AUX FILS DE CORÉ. — 2. VOUS TOUTES, Ô NATIONS, APPLAUDISSEZ AVEC LES MAINS. — UN AUTRE : AVEC LA MAIN. TÉMOIGNEZ A DIEU VOTRE ALLÉGRESSE PAR DES CRIS. — UN AUTRE : TÉMOIGNEZ VOTRE ALLÉGRESSE PAR VOS LOUANGES. — 3. CAR LE SEIGNEUR EST LE TRÈS-HAUT, LE DIEU TERRIBLE, IL EST LE GRAND ROI QUI RÈGNE SUR TOUTE LA TERRE.
ANALYSE
1. Comme doit être entendu, en particulier, le texte ci-dessus, et en général l'Écriture sainte.
2. Jésus-Christ a vaincu le diable ; comparaison des bienfaits accordés aux Juifs avec ceux dont les Chrétiens ont été comblés ; réfutation des Anoméens.
3. La toute-puissance de Jésus-Christ éclate dans les moyens qu'il a pris pour subjuguer le monde. — S'il ne descendit pas de la croix, ce fut pour rendre son triomphe plus glorieux.
4. Ce qu'il faut entendre par ces mots Eligit nobis hereditatem suam Jacob, quam dilexit ; et Ascendit Deus in jubilo.
5. Cette trompette dont il est ici parlé n'est autre que la commune voix des Apôtres. — Siéger, pour Dieu, est la même chose que régner et régner saintement.
 
1. Ce psaume traite aussi le même sujet, car il célèbre les victoires remportées et les tropliées conquis sur l'ennemi, il invite la terre tout entière à bénir ces heureux événements. Mais peut-être quelques personnes trouverontelles que c'est là pour des exhortations parties du Saint-Esprit un exorde peu convenable, peu convenable aussi cette invitation qu'il nous fait d'applaudir à grand bruit, et de pousser des cris retentissants. En effet, te dira-t-on, cela n'est guère digne de ceux qui se réunissent dans cette enceinte pour y recevoir (56) un auguste enseignement : applaudir et claquer des mains, c'est plutôt le fait d'un habitué de théâtre ou de banquets, tandis que ce qui convient à des hommes élevés dans la grâce du Saint-Esprit c'est le calme et la décence. Quel est donc le sens, de cette parole, de quels cris, de quels applaudissements veut donc parler le Prophète ? Car c'est là l'habitude des soldats qui entrent en ligne de bataille et se préparent à combattre, je parle de ces cris et de ce grand bruit qu'ils font entendre pour intimider l'ennemi, tumulte bien étranger à la sérénité de l'âme chrétienne. Or le psaume nous commande de faire ces deux choses, d'applaudir et de crier. Que signifie cela ? Ce n'est pas autre chose qu'une démonstration de joie, qu'un symbole de victoire. Ailleurs le prophète ne nous montre-t-il pas aussi les fleuves applaudissant ? « Les fleuves,» dit-il., « battront des mains à cette vue. » (Ps. XCVII, 9.) Isaïe en dit autant des arbres (Isaïe, LV, 12) ; il nous représente aussi les collines et les montagnes bondissant (Ps. CXIII, 4), non pas pour nous faire croire que les collines et les montagnes bondissent, ou due les fleuves applaudissent et qu'ils ont des mains (ce serait le comble de la sottise), mais pour nous peindre une joie excessive. C'est ce qu'on peut voir même chez les hommes. Et pourquoi n'a-t-il pas dit : Réjouissez-vous et bondissez, mais : Battez des mains, et poussez des cris de joie ? Parce qu'il nous fait comprendre que c'est le signe d'une joie extrême. De même que le Christ, quand il dit (Matth. VI, 17) : « Mais vous, lorsque vous jeunez, parfumez votre tête, et lavez, votre visage, » ne nous invite pas à faire usage es essences (car nul parmi nous n'a cette habitude), mais à témoigner que nous sommes dans la joie et que la gaieté règne dans notre ceèur (il veut en effet qu'on jeûne non pas avec la tristesse, mais avec la joie peinte sur le visage), de même en cette circonstance on nous ordonne, non pas de battre des mains, mais de montrer notre joie et notre bonheur en chantant le psaume. Il serait juste de rechercher plutôt dans ce psaume le sens anagogique, en se mettant au-dessus du fait historique. Car s'il commence et s'il débute par des images sensibles, il mène cependant l'auditeur dans les régions de l'idée pure.
Ce que j'ai dit plus haut, je vais le répéter il est des expressions qu'on doit prendre au pied de la lettre, il en est d'autres qu'on ne doit admettre qu'avec un sens différent du sens littéral ; comme dans ce cas-ci : « Les loups et les brebis paîtront ensemble. » (Isaïe, II, 6.) Nous n'irons pas croire qu'il s'agisse en réalité de loups et dé brebis, pas plus que de paille, de boeufs ou de taureaux. C'est une image qui, par la comparaison avec les animaux, nous sert à caractériser les moeurs des hommes. D'autres passages ont une double acception, une sensible pour l'imagination, et une intelligible pour l'entendement : comme nous faisons quand nous interprétons dans le sens mystique ce qui concerne le fils d'Abraham. Nous savons qu'il fut offert en sacrifice (Gen. XXII), et dans ce sacrifice du Fils notre esprit distingue un sens caché, il devine qu'il s'agit de la Croix. De même l'immolation de l'agneau pascal en Egypte est pour nous une image de la Passion. (Exod. XII.) C'est aussi ce que nous devons faire dans la circonstance présente. Car on ne parle pas seulement des Arabes et des peuples voisins, c'est un appel qui s'adresse à toutes les nations : « Parce que le Seigneur est le Très-Haut, celui qu'on doit redouter, parce qu'il est le grand Roi qui règne sur toute la terre. » Dès le début l'attention de l'auditeur s'éveille à l'annonce de tant de biens, et devant cette convocation solennelle de la terre entière, devant cette fête à laquelle Dieu et le Saint-Esprit prennent part, pour ainsi dire, devant cette sainte doctrine qui descend des cieux vers nous. Aussi nous dit-on « Applaudissez » c'est-à-dire « réjouissez-vous, bondissez de joie. » Telle est en effet l'invitation que nous adresse l'Évangile quand il dit : « Bondissez de joie. »(Luc, VI, 23.) En réalité il ne nous invite pas à sauter, à bondir (ce serait une inconvenance) : il nous peint la joie dans toute sa vivacité. Et certes l'événement dont il s'agit mérite qu'on s'en réjouisse beaucoup. Car toutes les terres que voit le soleil, l'Évangile les a parcourues, et l'univers a été sauvé, et ceux qui auparavant étaient les esclaves de l'erreur ont suivi une religion supérieure au culte des Juifs. « Vous toutes, ô nations, battez des mains !» Que ces mains, dit-il, ces mains impures, sacrilèges, que souillait chaque jour le sang répandu dans d'immondes sacrifices, ces mains avec lesquelles vous avez immolé des enfants, ces mains qui n'ont pas reculé devant l'infamie, qui ont violé la nature elle-même, que ces mains applaudissent aujourd'hui. (57) « Témoignez à Dieu votre allégresse par des cris ! » Que cette langue qui a servi à vos impuretés, qui a prononcé des blasphèmes, que cette langue répète avec des cris de joie l'hymne du triomphe. Les soldats, quand ils voient plier les bataillons ennemis, ont coutume non pas de continuer à combattre corps à corps, mais d'élever la voix tous ensemble pour achever d'abattre par leurs cris de victoire le courage de leurs ennemis, déjà ébranlé. Terminer la guerre en cessant d'employer la force, en se contentant de pousser des cris sans se servir de ses bras et de ses armes, n'est-ce pas la meilleure preuve d'une brillante victoire et du triomphe ?
2. C'est donc le Christ qui a tout fait : il a mis fin à cette guerre redoutable, il a enchaîné le puissant ennemi, il lui a ravi ses armes. Et comme il aime les hommes, il permet à ceux qui n'ont pas été à la peine de jouir des fruits de sa victoire et de ses trophées, il veut qu'ils se préparent à chanter l'hymne du triomphe comme ceux qui ont coopéré à la victoire. Ecrions-nous donc de notre voix la plus éclatante : «ô mort, où est ton aiguillon ? Enfer, où est ta victoire ? » (I Cor. XV, 55.) Et. « Dieu est monté au ciel au milieu des cris d'allégresse (6). » Ainsi s'exprime notre psaume. Et ailleurs : « Tu remontas sur les hauteurs du ciel, tu as fait la captivité captive ; tu as reçu des présents parmi les hommes. » (Ps. LXVII, 49 ; Eph. IV, 8). Les Juifs eux aussi entonnèrent jadis un chant de triomphe quand l'armée des Egyptiens fut submergée : « Chantons le Seigneur, » disaient-ils, « car il a fait éclater sa gloire. » (Exod. XV, 1.) Mais notre chant de triomphe est bien au-dessus du leur ; il célèbre non pas la chute des Egyptiens engloutis sous les flots, mais celle des démons, non pas la défaite de Pharaon, mais celle du diable : ce ne sont pas des armes sensibles qui ont été prises, mais c'est le mal' qui a péri, non dans les vagues de la mer Rouge, mais dans les eaux du baptême où l'on prend une nouvelle vie : ce ne sont pas des Juifs qui se dirigent vers la Terre promise, mais des Chrétiens qui quittent la terre pour le ciel, ils ne mangent pas la manne (Exod. XVI, 14), mais ils se nourrissent du corps de leur Seigneur (Jean, VI, 31), ils boivent, non pas l'eau qui coule du rocher, mais le sang qui jaillit du côté du Sauveur. (Exod. XVII, 6.) Aussi est-il dit : « Battez des mains » parce que, débarrassés de votre prison de pierre et de bois, vous avez porté vos pas dans les cieux et dans les cieux des cieux, que vous vous êtes ténus debout devant le trône même du roi. « Poussez donc des cris d'allégresse » en l'honneur de Dieu c'est-à-dire, à lui vos actions de grâce, à lui tout l'honneur de la victoire, à lui tout l'honneur du triomphe ! Ce n'était pas une guerre semblable à celle que se font les hommes entr'eux, ce n'était pas un combat sensible, ce n'était pas une lutte entreprise pour conquérir des choses nécessaires à la vie du corps, c'était une lutte qui avait pour objet la conquête du ciel lui-même, la conquête des biens que contient le ciel. C'est lui qui dirigeait cette guerre, c'est lui qui nous permet de prendre part à sa victoire. « Car le Seigneur est le Très-Haut, le Dieu terrible, le grand Roi qui règne sur toute la terre. »
Où sont-ils maintenant ceux qui veulent détruire la gloire du Fils unique ? Voici qu'on dit du Fils ce qui a été dit du Père, on l'appelle grand roi : « Ne jurez pas, » est-il dit, « ni par le ciel, parce que c'est le trône de Dieu, ni par Jérusalem, parce que c'est là ville du grand roi. » (Matth. V, 34, 35.) Et ailleurs : « Il est le Dieu fort, le Dieu puissant. » (Isaïe, IX, 6.) Ce qui se dit d'un roi. Quand donc vous entendrez dire que votre Seigneur a été mis en croix, qu'il a été enseveli, qu'il est descendu aux enfers, ne soyez pas abattus, ne vous désespérez pas : car il est très-élevé, il est très-élevé de sa nature. Or ce qui est naturellement élevé ne saurait déchoir de son élévation,, et devenir bas et rompant : au milieu même de son abaissement, son élévation subsiste et se fait voir. Car c'est précisément après sa mort qu'il a montré surtout combien il était puissant contre la mort. « La lumière brille dans les ténèbres, » est-il dit, «et les ténèbres ne l'ont pas comprise.» (Jean, I, 5.) De même son élévation a brillé dans son abaissement. Voyez-le en effet ébranlant le monde du fond des enfers. Alors le soleil détourne ses rayons, les rochers se fendent, le voile du temple se déchire, la terre tremble, Judas se pend, Pilate et sa femme sont saisis d'effroi, le juge lui-même cherche à s'excuser. Quand donc vous entendrez dire qu'il a été lié et fouetté, ne rougissez pas : voyez plutôt comme il fait éclater sa force au milieu des fers. «Qui cherchez-vous ?» (Jean, XVIII, 4.) Il dit, et sa parole les renverse à ses pieds. Voyez-vous combien il est redoutable, lui (58) dont la voix et le geste font de tels prodiges ? Quand donc vous le verrez mort, représentez-vous la pierre du sépulcre soulevée, les anges debout avec crainte autour de son tombeau, les barrières de l'enfer brisées, la mort anéantie, les prisonniers délivrés, et alors vous comprendrez combien il est redoutable. S'il a fait, au jour de son humiliation, des choses si extraordinaires au ciel, sur la terre et dans les enfers, que ne fera-t-il pas le jour où il doit nous apparaître ? Écoutez ce que disent, au temps de son humiliation, ces démons qui écumaient de rage, qui brisaient tous les liens, qui rendaient impraticable la route où ils avaient fixé leur séjour : « Fils de Dieu, qu'y a-t-il entre vous et nous ? Etes-vous venu ici avant le temps pour nous tourmenter ? » (Matth. VIII, 29.) S'ils ont parlé ainsi dans ce temps-là, que diront-ils quand il apparaîtra, quand les puissances des cieux seront ébranlées, que le soleil rentrera dans les ténèbres, que la lune refusera sa lumière ? (Math. XXIV, 29.) Aussi est-il appelé « le Très-Haut, le redoutable. » Ce n'est pas tout : quelle parole sera digne de raconter ce grand jour, quand il enverra ses anges sur toute la surface de la terre, quand tout chancellera, quand la terre tremblante s'ouvrira pour rendre les morts déposés dans son sein, quand les corps se dresseront par milliers, quand le ciel se repliera sur lui-même comme un tapis qu'on enroule, quand on établira le redoutable tribunal, quand on verra couler les fleuves de feu, quand les registres seront ouverts, quand ce que chacun a fait dans les ténèbres paraîtra au grand jour, quand les pécheurs commenceront à subir leurs peines, leurs supplices épouvantables, quand viendront les puissances au front menaçant, quand les longues épées effilées seront tirées du fourreau, quand les coupables seront entraînés vers la géhenne, quand tous, rois, chefs d'armées, consuls, gouverneurs de provinces seront payés suivant leurs mérites, quand s'avancera le peuple innombrable des anges, quand les martyrs, les prophètes, les apôtres, les pontifes, les moines s'avanceront par troupes, quand seront distribuées ces récompenses ineffables, ces prix, ces couronnes, ces biens que l'esprit ne peut concevoir ? (Dan. VII, 9.)
3. Quelle parole pourra reproduire ce tableau ! Si le Prophète qui a entrepris de raconter la création s'est avoué vaincu et a reculé devant sa tâche en disant : « Qu'ils sont grands tes ouvrages, ô Seigneur (Ps. XCI, 5) ! si saint Paul, ne considérant la Providence que sous un seul aspect, s'est écrié : « O profondeur des trésors (Rom. II, 33) ! » que dira celui qui voudra peindre ce grand jour ? Le Prophète ayant prévu tout cela, disait : « Le Seigneur est très-haut, il est redoutable, il est le grand roi qui règne sur toute la terre, » faisant allusion à la délivrance universelle. Sans doute avant ce moment-là il n'en était pas moins le grand roi, mais on ne le savait pas. Car « le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu.» (Jean, I, 10.) Aujourd'hui il a mis ordre à cela, et c'est en nous unissant à lui qu'il s'est fait reconnaître pour le grand roi. Comment ne serait-il pas le grand roi, lui qui prit de pauvres pêcheurs, dépourvus d'instruction, sans éducation, au nombre de onze, tous gens obscurs, sans patrie, plus muets que leurs poissons, qui ne portaient qu'un seul vêtement, n'avaient point de chaussures, étaient nus, et les envoya aux quatre coins du globe (Matth. X, 9 ; Luc, X, 4), et qui soumit l'univers comme s'ils n'avaient eu qu'à donner des ordres ? En vérité voici encore qui est le fait d'un grand roi : il a purgé la terre de l'erreur, en un instant il a ramené la vérité, il a détruit la tyrannie du diable, lui qui, même avant d'avoir des sujets, était un grand roi sans avoir besoin d'exercer sa puissance sur des esclaves, sans avoir besoin de revêtir un brillant costume : il était grand roi par sa propre nature. « Moi, » dit-il, «je suis né pour cela. » (Jean, XVIII, 37.) Voici encore qui révèle un grand roi : sa majesté n'est pas une majesté empruntée, il n'a besoin de personne pour être roi, il fait tout ce qu'il veut. « Allez, » dit-il, « et « instruisez toutes les nations (Marc, XVI, 15), » et l'effet a suivi sa parole. « Je le veux, sois purifié. (Math. VIII, 3.) Je te le dis, démon « sourd, retire-toi de lui. Tais-toi, ferme la bouche. (Marc, IX, 24 ; et IV, 39.) Allez au feu qui a été préparé pour le diable. — Avancez-vous, et recevez pour votre part la royauté qui vous était destinée avant que les fondements du monde fussent jetés. » (Matth. XXV, 41 et 31.) Voyez-vous comme son pouvoir, comme sa toute puissance éclatent de toutes parts ? Il a su si bien se rendre maître de ses sujets qu'il leur a persuadé qu'il vaut mieux sacrifier sa vie que de lui désobéir. Un roi se fait honorer par ses sujets, lui comble ses sujets d'honneurs. Aussi les autres rois ne sont-ils rois que de nom, (59)
tandis qu'il est roi en réalité. Il est un grand roi lui qui a fait descendre le ciel sur la terre, qui des barbares a fait des philosophes et leur a inspiré le désir d'imiter les anges. « Il nous a assujetti les peuples, et a mis les nations sous nos pieds. » Ô prodige ! à ceux qui l'ont mis en croix, il a persuadé qu'ils devaient l'adorer, à ceux qui l'insultaient, qui le blasphémaient, qui étaient attachés à des idoles de pierre, il a enseigné qu'il fallait sacrifier leur vie pour ses doctrines. Si les apôtres ont réussi, ils l'ont dû non pas à eux-mêmes mais à celui qui leur ouvrait le chemin, et qui donnait l'élan à leur âme. Et comment le pêcheur ou le faiseur de tentes auraient-ils changé la face de ce globe immense, si sa parole n'avait supprimé les obstacles ? Magiciens, tyrans, orateurs, philosophes, en un mot tous leurs adversaires étaient devant eux comme de la poussière et comme de la fumée qu'ils ont dispersées et dissipées : c'est ainsi qu'ils ont semé la lumière de la vérité, sans avoir recours aux armes ou aux richesses, et en se servant de la parole toute seule ; ou plutôt leur parole n'était pas toute seule, elle était plus puissante que toute action. Et comment ? Ils invoquaient le nom du Crucifié et la mort disparaissait, et les démons prenaient la fuite, les maladies cessaient, les infirmes recouvraient la santé, le mal était chassé, les dangers supprimés, les éléments confondus.
Quand donc on nous dira : Pourquoi ne s'est-il pas secouru lui-même sur la croix ? répondons que ceci même est plus admirable. Car les conséquences n'auraient pas été les mêmes s'il était descendu de la croix, au lieu d'y rester pour qu'ensuite son nom eût le pouvoir de ressusciter un si grand nombre de morts. Ce qui prouve qu'alors, s'il resta sur la croix, ce fut de sa propre volonté, ce sont les événements qui suivirent. Celui qui arracha à la mort ceux dont elle s'était emparée avait encore plus la : puissance de la chasser avant qu'elle se fût abattue sur lui : lui, qui donna la vie aux autres, pouvait encore plus se la donner à lui-même, ce qu'il fit lorsque trois jours après il usa de sa toute-puissance pour se ressusciter. Et cela il l'a prouvé par ce qui suivit, puisque son nom, lorsqu'il s'est agi du corps des autres, a eu assez de pouvoir pour mettre la mort en fuite quand on l'a invoqué, on ne saurait mettre en doute que, quand il s'est agi de lui-même, il aurait pu déployer sa puissance et dompter la mort. « Il nous a assujetti les peuples et a mis les nations sous nos pieds. » Voyez la sagesse du Prophète qui dit tout avec exactitude. Car cette réflexion des apôtres : « Pourquoi nous regardez-vous, comme si c'était par notre puissance ou par notre piété que nous avons fait marcher ce boîteux (Act. III, 12) ? » nous la retrouvons longtemps auparavant chez le Prophète. Ces mots « sous nos pieds » montrent l'assujettissement, ou plutôt un grand assujettissement. Et si vous voulez savoir la mesure de cet assujettissement, écoutez : « Tous ceux qui se trouvaient posséder des champs ou des maisons, les vendaient et en apportaient le prix qu'ils déposaient aux pieds des apôtres. » (Act. IV, 34.) D'autres sacrifièrent et leurs richesses et leur vie. Car il est dit : « Ils ont exposé leur tête pour me sauver la vie. » (Rom. XVI, 4.) Dans une autre épître il est encore dit : « Vous étiez prêts, si cela eût été possible, à vous arracher les yeux pour me les donner. » (Gal. IV, 15.) En écrivant aux Corinthiens le même saint Paul leur disait :
« Considérez coin bien cette tristesse, selon Dieu, que vous avez ressentie, a produit en vous non-seulement de soin et de vigilance, mais de satisfaction envers vous-mêmes, d'indignation contre cet incestueux, de crainte de la colère de Dieu, de désir de nous revoir, de zèle pour nous défendre, d'ardeur à venger ce crime. » (II Cor. VII, 11.) Tellement on craignait, on redoutait les apôtres ! Saint Luc lui aussi écrivait : « Aucun des autres n'osait se joindre à eux, mais le peuple leur donnait de grandes louanges. » (Act. V, 13.) Ailleurs, il est dit : « Que voulez-vous ? Irai-je vers vous la verge à la main, ou avec un esprit de douceur et de charité ? » (I Cor. IV, 21.)
4. Avez-vous vu l'autorité et la puissance des apôtres ? Or tout cela était l'oeuvre des paroles qu'il avait prononcées en les congédiant : « Je suis avec vous. » (Matth. XXVIII, 20.) C'était lui qui marchait devant eux et détruisait les obstacles, c'était lui qui apprivoisait tous les coeurs et qui changeait la résistance en docilité. Cependant la guerre régnait partout, ce n'étaient partout qu'écueils et que précipices, on ne savait où appuyer le pied, où se tenir ferme. Tous les ports étaient fermés, toute maison close, toutes les oreilles sourdes. Cependant à peine s'étaient-ils avancés et avaient-ils parlé qu'ils avaient renversé les remparts élevés par (60) leurs ennemis à qui ils persuadaient de sacrifier leur vie et de braver désormais tous les dangers pour la doctrine qu'ils venaient leur enseigner. « Il a choisi dans nous son héritage ; savoir, la beauté de Jacob qu'il a aimée. » Un autre dit « la glorification de Jacob. » Voyez combien cette prophétie est exacte. Plus haut il a été dit : « Il nous a assujetti les peuples et les nations. » D'abord en effet les Juifs se sont approchés, d'abord au nombre de trois mille, puis au nombre de cinq mille, ensuite est venu le tour des nations. Car Jésus disait aussi : « J'ai d'autres brebis, et il me faut les amener, et il n'y aura qu'un troupeau et qu'un pasteur. » (Jean, X, 16.) Ensuite pour que ces mots : « Il a choisi dans nous son héritage, » ne vous troublent ni ne vous inquiètent, et ne vous donnent pas l'idée de vous écrier : Comment donc se fait-il que les Juifs soient encore incrédules ? il y a joint un correctif destiné à vous sortir d'embarras. Quant à lui c'était surtout les Juifs qu'il avait en vue, et, en ce qui le concerne, il n'en a laissé aucun. Si vous voulez connaître toute sa pensée, écoutez ce qui suit immédiatement, car il ajoute « à savoir la beauté de Jacob, qu'il a aimée . » Par ces mots il me semble désigner les fidèles, comme saint Paul lorsqu'il disait : « Ce n'est pas que la parole de Dieu soit tombée, hors du sillon : car tous ceux qui descendent d'Israël, ne sont pas pour cela Israélites ; mais Isaac sera ton fils. C'est-à-dire que les enfants selon la chair ne sont pas pour cela les enfants de Dieu ; mais que ce sont les enfants de la promission qui sont comptés au nombre de ses enfants. » (Rom. IX, 6-8 (Saint Jean Chrysostome a passé quelques mots de l'épître aux Romains).) On peut dire que les fidèles sont la beauté du peuple. En effet, quoi de plus beau que ceux qui ont cru ?
Il appelle une nation son héritage, non qu'il ait jamais négligé les autres, mais il veut montrer l'intensité de son amour pour ce peuple, son désir de se l'attacher, la façon particulière dont il se l'était approprié, et la providence spéciale qui s'étendait sur lui. Et pour mieux vous rendre compte de la véracité du Prophète, voyez comme il se sert du langage populaire, de ce langage usité dans les marchés. Bien souvent ceux qui viennent acheter appellent « beaux » les objets qui sont de meilleure qualité que les autres.
C'est donc pour montrer que tous ne seront pas sauvés qu'il dit « à savoir la beauté de Jacob. » Pensée qu'on découvre encore dans les Évangiles à travers mille paraboles. Dieu « est monté au milieu des cris de joie (6). » On n'a pas dit Dieu a été enlevé, mais « est monté : » montrant par là qu'il n'a pas eu besoin d'une main étrangère pour s'élever en haut, mais qu'à lui seul il a su se frayer sa route. Elie qui eut moins de chemin à parcourir que le Christ, fut entraîné par une force autre que la sienne. (IV Rois, II, 11.) Car il n'était pas au pouvoir d'un simple mortel de se transporter sur une route interdite à tous les hommes. Le Fils unique est monté par l'effet de sa propre puissance. C'est ce qui fait dire à saint Luc : « Et ils le regardaient fixement pendant qu'il s'élevait vers les cieux. » (Act. I, 10.) Il n'a pas dit : pendant qu'on l'enlevait ou pendant qu'on l'emportait, car il s'élevait tout seul. Et si, avant qu'il fût mis en croix, les eaux l'ont porté quand il était encore enfermé dans un corps lourd et sur lequel avaient prise les maux de l'humanité, quoi d'extraordinaire s'il a fendu les airs quand il n'avait gardé que la partie incorruptible de son être ?
Mais pourquoi ces mots : « Au milieu des cris de joie ? » Est-ce qu'on a poussé des cris de joie quand il est monté ? Tout s'est passé en silence, et il n'y avait de présents que ses onze disciples. Vous voyez bien qu'il ne faut pas prendre les Écritures au pied de la lettre, il faut encore comprendre le sens caché qu'elles renferment. Ce que je disais, en commençant l'explication de. ce psaume que cette expression : « cris de joie, » désignait quelque autre chose, à savoir la victoire et le triomphe, je dois le répéter à l'occasion de ce passage, où il est dit, qu'il monta « au milieu des cris de joie, » c'est-à-dire au sein de la victoire, après avoir terrassé la mort, renversé le péché mis les démons en fuite, banni l'erreur, après avoir tout changé pour tout améliorer, après avoir rendu à l'humanité son ancienne patrie, ou plutôt une patrie bien plus belle. Quand il s'est montré, rien ne lui a résisté, ni la tyrannie du péché, ni là puissance de la mort, ni la force de la malédiction, ni l'intensité de la corruption et du mal, ni aucune des choses semblables ; mais il a brisé tout cela comme une toile d'araignée, et les phalanges des démons, et les efforts du diable, il a tout vaincu et ne s'en est allé qu'après avoir mené (61) à bonne fin tout ce qu'il avait entrepris.
5. C'est pourquoi saint Paul, racontant le triomphe du Sauveur, disait : « Ayant désarmé les principautés et les puissances, il les a menées hautement en triomphe à la face de tout le monde, après les avoir vaincues par sa croix. » (Coloss. II, 15.) Et ailleurs : « Il a effacé par son sang la cédule qui s'élevait contre nous dans ses décrets ; il a entièrement aboli cette cédule qui nous était contraire, il l'a abolie en l'attachant à sa croix. (Ibid. 14.) Et le Seigneur dans « la voix de la trompette. » C'est toujours la même figure, on veut parler d'une brillante victoire. Ici il faut ajouter quelque autre chose à l'expression, une idée de bruit, d'éclat, d'évidence. Cependant, quand cet événement eut lieu, nul ne s'en aperçut, mais il se manifesta plus tard avec tant d'éclat, qu'on eût dit le son d'une trompette retentissante, ou quelque son bien plus perçant encore. Car cet événement, si secret alors, a été connu de presque tous ceux qui habitent la terre, et il s'est si bien révélé par la force des choses, qu'on eût dit le son d'une trompette retentissante, ou quelque son bien plus perçant encore. Car les sons de la trompette n'auraient pas été aussi puissants pour appeler tous les hommes à ce spectacle, que le fut plus tard la voix même des choses quand elle fit connaître l'ascension du Sauveur ; ce miracle, elle le proclama avec un bruit plus éclatant que tous les bruits de la foudre. La terre n'aurait pas entendu le tonnerre aussi distinctement que la proclamation de ce miracle se fit entendre de ceux qui vivaient alors, aussi distinctement qu'elle se fera entendre de ceux qui vivront plus tard. Le tonnerre ne se fait entendre que dans le moment présent, tandis que la voix des choses a transmis le souvenir de ce miracle à toutes les générations avec plus d'éclat que la trompette, avec plus de retentissement que le tonnerre.
On ne se tromperait pas si l'on disait que la bouche des apôtres était une trompette, non pas une trompette d'airain, mais une trompette plus précieuse que l'or, plus précieuse que les diamants. Pourquoi cette expression : « Dans la voix de la trompette ? » C'était pour montrer son esprit de concorde, comme le témoigne aussi saint Paul : « Ainsi, soit que ce soit moi, ou eux qui vous prêchent, voilà ce que nous prêchons. » (I Cor. XV, 11.) Et ailleurs : « Toute la multitude de ceux qui croyaient n'avait qu'un coeur et qu'une âme. » (Act. IV, 32.) Le son de cette trompette n'appelait pas les hommes au combat, mais il leur annonçait le triomphe et la bonne nouvelle. Dans les armées, quand on part pour la guerre, les trompettes avec les étendards donnent le signal et la direction de la marche ; les soldats présents dans le rang sont animés et parce qu'ils voient et par ce qu'ils entendent : c'est aussi ce qui se passait alors. Dans chaque ville où pénétraient les apôtres, leur trompette retentissait et tous accouraient pour entendre. « Chantez à la gloire de notre Dieu ; chantez, chantez à la gloire de notre Roi, chantez (7). Chantez avec sagesse, parce que Dieu est le roi de toute la terre (8). Dieu a régné sur les nations (9). » Après avoir décrit la grandeur du triomphe, l'auteur du psaume invite la terre à témoigner sa joie et son zèle : aussi répète-t-il deux fois le même mot. Il ne dit pas simplement de chanter, il dit aussi : « Chantez avec beaucoup de sagesse. » Que faut-il entendre par ces mots : « Chantez avec sagesse ? » C'est-à-dire après avoir pris connaissance des faits, et compris la grandeur des événements. Pour moi, je crois que ces mots : « avec sagesse, » cachent encore une autre signification : ce n'est pas seulement notre voix, ce n'est pas seulement notre langue, mais aussi nos actions et notre vie qui doivent chanter à la gloire de Dieu. Car Dieu, dit-il, « a régné sur les nations, » et comme dit un autre : « Au-dessus des nations. » De quelle royauté veut-il parler là ? non pas de cette royauté qui appartient à Dieu par le droit de la création, mais de cette royauté qui lui appartient pour l'avoir appelé à lui. Auparavant sans doute il régnait sur toutes choses, puisqu'il a fait et créé toutes choses : mais aujourd'hui il règne sur des sujets dociles et reconnaissants. Ce qui doit surtout provoquer nos actions de grâces et exciter notre admiration, c'est que celui qui, auparavant, était insulté par les Juifs, a opéré dans le monde un tel changement, qu'on le chante en tous lieux, et que ceux qui n'ont pas lu les prophètes, qui n'ont pas été élevés dans la Loi, qui vivaient à la manière des bêtes sauvages, ont été changés tout d'un coup, ont rejeté toutes les séductions de l'erreur et se sont soumis. Et ce n'est pas deux ou trois, ou quatre nations. ni dix, qui (62) se sont ainsi converties, c'est toute la terre.
« Il est assis sur son trône ! » Oui, il règne, il commande. Et le Psalmiste a bien dit sur son saint trône. Car, il ne règne pas seulement, il règne aussi avec sainteté ? Qu'est-ce à dire, il règne avec sainteté ? Oui, avec pureté. Les hommes qui parviennent à la royauté, usent de leur puissance même pour commettre l'injustice ; mais sa royauté à lui est exempte de telles souillures, elle est pure, elle est sainte. Ni la tromperie, ni rien de pareil ne corrompt ni ne circonvient son tribunal qui est sans tache, qui est pur d'une rayonnante pureté, qui défie toute comparaison et qui brille d'une gloire ineffable. « Les princes des peuples se sont assemblés et unis avec le Dieu d'Abraham, parce que les puissants de Dieu sur la terre ont été extraordinairement élevés (10). »
6. Dans ce passage on nous montre tout l'essor de l'Évangile qui ne s'est pas adressé seulement aux particuliers, mais encore à ceux-là même qui portent le diadème et qui sont assis sur le trône royal. Ensuite pour nous montrer qu'il n'y a qu'un seul et même Dieu pour l'Ancien comme pour le Nouveau Testament, il est dit « avec le Dieu d'Abraham, » pour : avec le Dieu de vos pères, avec celui qui leur a donné la loi. C'est pourquoi Jérémie a dit : « Je vais faire une nouvelle alliance avec vous, non selon l'alliance que je fis avec vos pères, en ce jour où je les pris par la main pour les emmener hors de la terre d'Egypte (Jér. XXXI, 31, 32), » montrant par là que l'ancienne et la nouvelle loi n'ont qu'un seul et même auteur qui est notre Dieu. Baruch lui aussi a dit : « Celui-ci est notre Dieu, on n'en comptera pas d'autre après lui. Il a trouvé toutes les voies de la science et il a guidé Jacob, son fils, et Israël, son bien-aimé; après cela il a été vu sur la terre et a conversé avec les hommes (Baruch. III, 36-38), » montrant par là que Celui qui a donné la loi est le même qui s'est fait chair et que Celui qui s'est fait chair est aussi le même qui a donné la loi. Le Prophète dit encore ceci «Ils se sont assemblés et unis avec le Dieu d'Abraham. » Le texte hébreu, au lieu de «avec le Dieu d'Abraham, » porte : « Em Elôï Abraam. » Et comment cela s'est-il fait ? « Parce que les puissants de Dieu sur la terre ont été extraordinairement élevés. » Quels sont ceux qui représentent la puissance de Dieu ? Ne sont-ce pas les apôtres, s'il est vrai que de tous les hommes ils ont fait des fidèles (Passage controversé. La traduction latine, quinam sunt autem Dei fortes, nisi apostoli, fidèles omnes ? ne rend pas le et du grec et semble ranger tous les fidèles au nombre de ceux qui représentent la puissance de Dieu) ? Puisqu'il est dit que leur puissance a brillé d'un tel éclat et qu'ils ont tout vaincu. Et c'est avec raison qu'ils sont appelés puissants. Comment ne le seraient-ils pas, eux qui ont livré bataille à la terre entière, aux démons, au diable, aux cités, aux nations, aux tyrans, aux châtiments, aux supplices, aux grils (Il y a dans le texte poêle à frire. Comme il s'agit du supplice du feu, j'ai cru pouvoir y substituer le mot gril), aux fournaises, aux coutumes, à la tyrannie de la nature (Un manuscrit ajoute aux princes, aux rois, à la faim et à la soif, à la mort), qui ont tout vaincu, qui se sont élevés au-dessus de tout et n'ont été arrêtés par rien ? Comment ne le seraient-ils pas, eux qui même après leur mort ont déployé une si grande force ? Comment ne le seraient-ils pas, eux dont les paroles plus fermes que le diamant, loin de céder sous les efforts du temps, vont gagnant du terrain de jour en jour, répandant la bonne nouvelle partout, et dans toutes les directions, et jusqu'aux extrémités de la terre habitée ? Pour toutes ces choses, rendons grâces à Dieu qui aime les hommes, car c'est à lui qu'appartiennent la gloire et la puissance, et maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

suivant