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CHAPITRE I. De l'entrée triomphante de Jésus-Christ à Jérusalem.
1. « Ne craignez pas, fille de Sion, voici votre roi qui vient vers vous plein de douceur et assis sur le fils d'une ânesse (Juan. XII, 10). » Venez, Seigneur Jésus, venez, le chéri de toutes les nations, parce que mon âme a dormi à cause du chagrin que lui a causé votre mort et lorsque mes yeux ont langui dans l'absence de votre lumière ; levez-vous, aimable soleil, afin que l'homme aille à son travail et vaque à ses occupations jusqu'au soir, et gagne non la nourriture qui périt, mais bien celle qui demeure pour la vie éternelle. « Ne craignez pas, fille de Sion. » Ce sont les faibles qui craignent. Vous êtes encore une fille, parce que vous avez peur ; vous n'êtes pas encore enfant. de Jérusalem, mais de Sion, c'est-à-dire, de celle qui regarde. Apprenez donc à contempler. « Ne craignez point » parce que la crainte trouble l'œil. Une paupière joyeuse regarde et perçoit nettement. La foi est la pupille de votre œil. De même que la pupille est la partie la plus délicate de l'œil, au point que si les paupières ne la protègent sans relâche et avec soin, elle est blessée par le moindre brin de poussière ; de même rien n'est plus vite troublé que la foi, si elle n'est entourée d'une garde vigilante. « Mais ne craignez point, fille de Sion, voici que votre roi vous arrive. » Le soleil s'élève sur vous, il vous protégera, il vous éclairera et vous conduira au séjour où il ne se trouve aucune poussière. « Il vous arrive plein de mansuétude. Il veut que vous soyez comme lui ; adoucissez-vous afin de porter son joug, afin qu'il s'assoie sur vous comme sur une monture ou sur l’animal fils de la bête de somme. Et quelle est cette monture ? Cette créature qui est appelée et femme et vierge, parce qu'elle est tirée de l'homme. Et quel est cet animal ? L'homme. Et comment est-il son fils ? Parce qu'en premier lieu ne se place point ce qui est spirituel, mais ce qui est animal, ensuite vient ce qui est spirituel. (I Cor. XV, 46). Le roi pacifique est assis d'abord sur l'ânesse et ensuite sur l'animal issu d'elle. La chair est d'abord domptée, afin d'être apte à se plier au joug. Le poulain naît ensuite, il est nourri, il se fortifie, afin de pouvoir porter son cavalier. Et pourquoi le fils d'une bête de somme ? Parce que la femme est soumise au mari, et que l'homme est le chef de la femme. Et néanmoins, il est fils d'une bête de somme, parce que l'homme existe par la femme qui l'enfantera dans la douleur. Que le roi de mansuétude soit porté sur l'un et sur l'autre, lui qui produit la paix, afin qu'ils ne luttent pas entr'eux.
2. Il vient vers vous, et vous n'allez pas à lui. Sortez de la terre de votre chair, de la parenté de votre esprit et de la maison, c'est-à-dire du souvenir de votre père. Votre père est un Amorrhéen et votre mère, une Céthéenne. Oubliez ce père, et alors le roi désirera votre beauté. L'éclat de votre beauté est vif, si vous entendez, si vous regardez, si vous prêtez l'oreille. Vous entendez par l'obéissance, vous voyez par l'intelligence, vous inclinez l'oreille par l'humilité. Cette beauté, toute cette gloire est au dedans, sous les franges d'or ; c'est cette grâce que le roi, plein de mansuétude, désire en vous. Sortez donc de la cité, car j'ai vu, dit le Psalmiste « l'iniquité et la contradiction dans la cité (Psal. LIV. 10). » Sortez avec les enfants des Hébreux, qui s'avancent simplement à la rencontre du Seigneur. Étendez sur le chemin des rameaux d'olivier, afin d'entourer ses pieds des œuvres de miséricorde. Prenez les feuilles de palmier, afin de triompher des princes des ténèbres. Qu'il n'y ait rien en vous qui n'aille vers lui : il ne faut laisser pas même un ongle dans la maison de Pharaon. Que votre main, que votre cœur et votre langue chantent : « Hosanna dans les hauteurs ! »


CHAPITRE II. De la prière et de la sueur au jardin, et du sommeil des disciples.
3. Vous avez vu, Seigneur, l'affliction de votre peuple dans l'Égypte ; vous avez abaissé vos cieux, et vous êtes descendu pour nous délivrer. J'ai goûté un léger repos, qui m'a débarrassé un moment des œuvres pénibles des ténèbres, sous le poids desquelles le cruel exacteur de Pharaon écrasait mon âme, et déjà la préparation de votre sabbat a réjoui mon âme. Cependant, je ne suis point parvenu jusqu'au sommet, point élevé où je verrai plus parfaitement les pustules et les taches qui défigurent mon visage, et offensent grandement vos yeux quand même je me laverais de nitre et me couvrirai de l'herbe de borith, je suis souillé de mes iniquités. Et maintenant, Seigneur, les jours de votre passion devraient nous presser davantage que les officiers de Pharaon, parce que dans les œuvres que vous opérez, se trouvent la justice, la paix et la joie dans le Saint-Esprit ; et nous dormons tandis que vous priez pour nous, parce que nos yeux sont appesantis par le sommeil. Secouez-nous pour nous réveiller et pour nous faire prier, afin de ne pas entrer en tentation, parce que la tribulation est fort près de nous. Que notre œil est prompt à se fermer pour ne pas vous voir, que notre pied glisse vite en cette mer immense, aux bras étendus, où se trouvent des reptiles sans nombre ! Par les fantômes qu'ils font paraître dans le sommeil, ils se jouent de l'âme qui y prête son attention, et l'attirent dans le sein de la mer, d'où elle ne peut pas facilement regagner les régions supérieures, si vous ne tendez la main du haut du ciel, pour nous tirer de ces vagues profondes. Excitez-nous, Seigneur, afin que nous nous réveillons et prions au moins une heure avec vous. Qui est-ce qui veille une heure avec vous ? Vous vous êtes éloigné de nous de la distance mesurée par un jet de pierre, et vous êtes plongé dans une agonie cruelle, de sorte que votre sang découle jusqu'à terre. Vous vous êtes bien éloigné de nous, parce que la pierre s'est détachée de la montagne sans la main de l'homme ; la pierre a été lancée, et a frappé Goliath à la tête, et la statue à la base.
4. Ce jet vous a écarté de nous : parce que vous êtes entré comme notre précurseur, jusque dans l'intérieur du voile, où vous intercédez sans relâche auprès de votre Père en notre faveur. Plaise au ciel qu'une goûte du sang qui coule dans votre agonie arrive jusqu'à notre terre, que notre cœur s'ouvre pour la boire, et qu'elle crie vers vous et avec vous vers votre Père, plus éloquemment que le sang d'Abel. Qui est, Seigneur, qui veille une heure avec vous ? Môme dans le ciel, il ne se fit qu'un silence de demi-heure : combien moins sur la terre veillerons-nous avec vous une heure ? Que de fois revenez-vous vers nous et nous trouvez-vous en4prmis ? Et cependant, dans votre bonté, vous nous éveillez, et vous retirez une seconde et troisième fois, redisant les mêmes paroles. À peine êtes-vous parti, que le sommeil nous gagne de nouveau ; nous ne pouvons veiller que tant que vous êtes avec nous et nous réveillez. Vous venez à la seconde et troisième veille : bienheureux le serviteur que vous trouvez alors éveillé. Il n'est point fait mention de la première, ni de la quatrième, parce que le premier âge n'a pas la force de veiller, et le dernier n'a pas l’espoir de prolonger son sommeil. Et que signifie cette circonstance, Seigneur, que, revenant pour la troisième fois, vous accordez la permission de dormir ? « Dormez à présent, dites-vous, et reposez-vous (Marc. XIV. 41). » Est-ce que vous permettez un sommeil où l'on se repose et que vous défendez celui qui appesantit les peux ? Il en est ainsi. Celui qui veille en vous dort et se tait suavement, et se repose en son sommeil : celui qui dort sans vous, est semblable à un homme ivre dans le sommeil de la nuit est fortement agité. « Mon âme est triste jusqu'à la mort (Matth. XXVI. 38). L'âme triste est celle qui attend les angoisses de la mort. Qui sait s'il ira à la gauche où à la droite ? Qui connaît ce qu'il aura à répondre aux accusations qui seront portées contre lui, lorsque le juge parlera comme une personne qui enfante ? Aussi que l'âme triste devienne semblable au pélican de la solitude qui fuit la ville et les conversations sanglantes des méchants, et pâlit dans la retraite ; ou que, comparable au hibou, elle cherche dans les murailles de l'Écriture sa nourriture toute la nuit, et qu'elle s'envole à côté du passereau qui veille sur le toit, et chante à la venue du voleur.
5. Ou bien ne voyez-vous pas Judas : il ne dort pas, lui ? Comme l'avarice a les yeux éveillés, comme elle parcourt la terre ? Sa main ne s'arrête pas, son pied ne se lasse point et elle entasse des trésors de colère pour le jour du courroux du Seigneur. Et cependant Simon dort, Jacques et Jean dorment aussi. Pourquoi ? parce qu'ils ne font pas attention à ce qui va bientôt arriver. La grandeur du danger écarte le sommeil. Pierre dormit-il dans le parvis ? Dormirent-ils les disciples qui s'enfuirent après avoir abandonné leur maître ? Le jeune homme dormit-il, lorsqu'on le saisit et qu'il s'échappa nu, laissant son manteau entre les mains de ceux qui le tenaient ? Et cependant, il faisait froid car Pierre se chauffait. La grandeur du péril fait oublier le sommeil, le froid et la faim. Éveillez-vous enfin, âme malheureuse, si ce n'est pas l'amour, que ce soit au moins la crainte qui vous excite. Pensez au tourment que vous subirez à la mort. Nulle croix n'est plus cruelle que la mort. La mort, dis-je, est la plus dure des croix, elle vous attend, chaque jour, vous vous approchez d'elle, et vous n'y faites pas attention. Voyez comment la mort vous crucifie. Le corps se raidit, les jambes s'étendent, les mains et les bras fléchissent, la poitrine est haletante, la tête tombe languissamment, les lèvres se souillent d'écume, les yeux se couvrent de brouillards et le visage de sueur, il se contracte horriblement et devient pâle comme une urne . Voilà la croix qui vous attend ; je ne sais si la mort est plus douce dans un lit mou ou sur une croix cruelle. La différence, c'est que la croix abrège la douleur. Ce que nous voyons, ce que nous sentons est peu de chose en comparaison de ce que l'âme éprouve au dedans. Le sentiment abandonne vite le corps, l'âme emporte vite sa mort avec elle.


CHAPITRE III. De l'insensibilité des hommes à l'égard de la passion de Jésus-Christ.
6. Quand les animaux marchaient, à côté d'eux marchaient aussi les roues (Ezech. I, 19). Si notre vie avançait, la roue de la Sainte-Écriture avancerait pareillement avec nous : mais parce que nous trébuchons dans les marais et à travers les rochers, ces roues nous suivent avec peine. On célèbre la passion du Seigneur, et nous nous livrons à la volupté. Jésus nous crie du haut de la croit : « O vous tous qui passez par le chemin, prêtez votre attention, et dites s'il est une douleur comme la mienne (Thren. 1, 12). » Et personne n'écoute, personne ne le console, personne ne répond. « J'ai soif, dit-il. De quoi avez-vous soif, Seigneur ? La soif vous fait donc plus souffrir que la croix ? vous ne dites rien de la croix, et vous vous plaignez de la soif ? « J'ai soif (Joan. XIX, 28). » De quoi avez-vous soif ? De votre foi, de votre salut, et de votre joie ; l'état de vos âmes m'occupe davantage que celui de mon corps. « O vous tous qui passez par le chemin, examinez et voyez s'il est une douleur comparable à ma douleur ? » Contemplez ma douleur, afin d'y voir votre propre douleur. Ce que je souffre est l'image de ce que vous souffrez. Ce que vous apercevez en mon corps, voyez si vous ne le portez ras en votre cœur. Vous passez de vous à moi, revenez de moi en vous, et voyez si en vous il ne s'y trouve pas une douleur semblable à la mienne . « Ne pleurez pas sur moi, filles de Jérusalem, mais pleurez sur vous (Luc. XXIII, 28). » Cette douleur de votre âme, à côté de laquelle vous passez sans la remarquer, mérite plus vos larmes que la mienne. Car c'est à cause le vos crimes que j'ai été frappé. Voilà, ô bon Jésus, ce que voua nous criez du haut de votre croix, sinon par vos paroles, du moins par les circonstances. Que vous répondrai-je, que dirai-je, ou que vous rendrai-je ? Vous avez donc fait de votre corps le miroir de mon âme. J'ignorerais les hontes, les terreurs et les attaques incessantes de Satan, si je ne voyais l'art de votre médecine guérir des maux semblables et peser dans une balance, d'un côté votre souffrance, de l'autre mon iniquité. Vous avez livré votre corps à ceux qui le frappaient, est tendu vos joues à ceux qui les déchiraient, vous n'avez pas détourné votre visage des crachats qui y tombaient, afin que les soufflets que vous avez reçus écartent ceux que j'ai à recevoir, que ses coups soient reçus par les vôtres et que les opprobres qui vous ont assailli éloignent de moi l'opprobre qui ne cessera jamais. Voilà les bandelettes très-pures de votre chair dont vous vous êtes servi pour bander mes blessures, ô miséricordieux Samaritain, avant de me placer sur votre monture et de me conduire dans l'hôtellerie : parce que vous avez porté vous-même nos langueurs et souffert nos douleurs, nous guérissant par vos fatigues.


CHAPITRE IV. Des soufflets donnés à Jésus-Christ et du reniement de saint Pierre.
7. Dans la maison du prince des prêtres, Jésus est souffleté après qu'on lui a voilé la face, parce que le chrétien est souffleté dans la maison de sa conscience quand l'esprit est frappé d'aveuglement. Ce que Jésus souffre publiquement, je le souffre en secret ; les traitements qu'il reçoit au dehors des ministres de Caïphe, je les reçois au dedans des serviteurs de Satan : les pécheurs, en effet, on frappé sur mon dos, ils m'ont voilé la face, ils ont attaché mon visage à la terre, ils ont fait une enclume de mon dos et y ont frappé à coups redoublés. Mais je suis encore retenu dans la maison où la jeune fille meurt et est ressuscitée. Car c'est là aussi où Pierre nia. « O homme, je ne suis pas un disciple. « Je regarde l'homme, je ne regarde pas Dieu ; je crains l'homme, je ne crains pas le Seigneur, dont je nie la vérité. Est-ce qu'en prononçant ces paroles, saint Pierre ne vous semble pas avoir la face voilée ? Aussi il fut souffleté une troisième fois, parce qu'il nia une troisième fois. Et saint Paul pria à trois reprises le Seigneur d'éloigner de lui l'ange de Satan qui le souffletait. Ces deux apôtres furent donc trois fois souffletés, trois fois ils firent naufrage, l'un intérieurement, l'autre extérieurement. Satan eût voulu, s'il en avait eu licence, cribler saint Pierre, comme le froment, jusqu'à ce qu'il eût détaché de lui toute moelle de foi. Mais, s'écrie le Seigneur, « Pierre, j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point (Luc. XXII, 32). » Aussi Jésus-Christ le regarda, « et étant sorti, il pleura amèrement. » Le visage de Pierre fut couvert d'un voile jusqu'à ce que Jésus-Christ le regardât. Ne le regardait-il pas auparavant lorsqu'il le reniait ? Assurément : mais Pierre ne regardait pas Jésus-Christ qui avait les yeux sur lui, parce que sa face était voilée. Aussi, comme le dit très-bien un autre Évangéliste : « Pierre se ressouvint. » Le souvenir de Pierre fut le regard du Christ. Quand vous vous rappelez votre péché, le Christ jette les yeux sur vous ; bien plus, le voile étant enlevé, vous voyez Jésus-Christ ! « Et sortit » Il niait par la raison qu'il voulait être dedans. Et cependant, quand il eut nié, il sortit. Quand il alla dehors, d'où sortait-il ? De la maison du Christ, de la maison des fidèles ; mais dès qu'il sortit de la maison de Caïphe, il fut introduit dans la maison du Christ. Combien en est-il aujourd'hui qui disent : nous sommes de la maison de Jésus-Christ, nous sommes de la maison de l'Église, et en réalité, ils sont de la maison de Caïphe, c'est-à-dire de l'hypocrisie. Le péché que Pierre commit en niant, ils le commettent en affirmant ; mais si par la confession ils ne sortent au dehors et ne pleurent amèrement, ils n'entrent pas dans l'Église de Dieu. L'amertume des pleurs fut le voile qui empêcha les yeux de voir. Jésus-Christ est donc souffleté dans la maison de Caïphe, parce que Pierre est souffleté ; et les coups que Pierre reçut au dedans de lui de la part de Satan, le Christ les reçut au dehors de la part des ministres de Satan. Remarquez donc et voyez s'il est une douleur pareille à ma douleur. Examinez qui souffrit le plus d'opprobres : Le Christ dans son corps ou Pierre dans sa conscience ? Mais allons chez Pilate.


CHAPITRE V. Des questions de Pilate, de la flagellation de Jésus- Christ, et des insultes de la part des soldats.
8. Le matin venu, Jésus est conduit chargé de chaînes chez Pilate. Tant que le péché est caché, c'est la nuit ; dès qu'il commence à se manifester, c'est le matin. Il est alors lié par les princes des prêtres et livré à Pilate, c'est-à-dire aux princes des ténèbres, personnages que l'Apôtre ordonne de livrer à Satan, pour la mort de la chair (I Cor. V, 5). Le jeune homme est porté de sa maison à la porte de la cité, à Pilate, assis sur son tribunal. C'était aux portes des villes que se faisaient les jugements. Pilate, après l'avoir arrêté, le flagella. Souvent quand la faute est découverte, elle perd toute retenue par l'impudence des pécheurs. Les hontes s'augmentent, les châtiments se multiplient. Car « les punitions des pécheurs sont nombreuses (Psal. XXXI, 10). » Ce sont des coups de ce genre que Pharaon faisait tomber sur les enfants d'Israël.
9. Ensuite, il est livré aux soldats, pour leur servir de jouet. Voilà la méchanceté des puissances célestes. Voyez l'enchaînement de ces circonstances malheureuses. Les princes des prêtres le livrent au prince des ténèbres qui, après l'avoir fait passer sous les fouets, le livra à ses soldats pour être insulté davantage et pour être crucifié en dernier lieu. Après la croix, il n'y a plus de supplice, parce que le péché finit à la mort. Mais aux approches de la fin, le pécheur est plus fatigué des illusions du Démon. Le dépouillant, en effet, de tout l'éclat du nom chrétien qui l'entoure comme un habit, on lui donne, comme pour vêtement royal, une chlamyde de pourpre, c'est-à-dire une étoffe mêlée de sang, parce qu'à cause des souffrances sanglantes de sa vie, plusieurs l'entourent et l’honorent. Aussi, tressant une couronne d'épines, on la place sur sa tête, comme sur ce qui a été volé aux pauvres, on y met les richesses qui piquent comme des épines, et on élève son chef au-dessus du royaume de l’orgueil. L'argent réclame pour lui ces paroles que profère d'ordinaire la Sagesse : « Par moi les rois règnent, et les législateurs rendent de sages décrets (Prov. VIII, 15). » Où est l'argent, là est le roi, là est la loi, là la foule des clients. On place aussi un roseau dans sa main. La puissance et l'empire des impies est, en effet, un roseau agité par le vent ; le règne du Christ est au contraire une verge de fer. C'est à juste titre que le roseau est placé dans la main droite, parce que leur main droite est une droite d'iniquité. Ce qui suit est plus clair que le jour ; en fléchissant le genou, les personnages de cette trempe insultent plutôt qu'ils ne rendent hommage. « Salut, roi des Juifs (Matth. XXVII, 29. » Et crachant sur lui leurs insultes par ces éloges dérisoires « le pécheur, en effet, est loué dans les désirs de son âme (Psal. X, 3), et l'impie est béni » ils prirent un roseau et ils se mirent à lui frapper la tête. De tels chefs donnent à leurs soldats le pouvoir de nuire et de dévorer les pauvres, ce qui retombe entièrement sur celui dont ils protègent l'autorité. C'est là la troisième mort. lorsque l'homme corrompu est assis dans la chaire de pestilence. Avant d'éprouver en dernier lieu le supplice de la croix, l'âme malheureuse subit ces morts, et, ce qui est plus triste, elle se réjouit de ces opprobres, comme s'ils étaient de grands honneurs ; et chaque jour, elle est conduite à la croix, montant elle-même l'instrument de son supplice.
10. Mais que veut dire ce détail, qu'après toutes ces insultes le Sauveur est dépouillé de ce manteau et recouvert de ses propres vêtements ? Si ce n'est que souvent le superbe Adam, allant par les souffrances de la chair, jusques aux portes de la mort, déposant son orgueil, revient à la considération de sa pourriture, et y trouve, grâce à la miséricorde divine, des fruits de pénitence, ou bien il est brisé par l'effet d'un redoutable jugement, d'une double contrition. Ainsi, Hérode brillant de l'éclat de ses habits royaux, acclamé par tout le peuple avec plus d'enthousiasme qu'il en fallait, fut bientôt frappé par l'ange ; dépouillé de son manteau, il reprit ses habits ordinaires. et mourut rongé de vers. Fut-il justement joué ? « Salut roi des Juifs. » Pourquoi la terre et la cendre s'enorgueillissent elles ? Pourquoi tirer vanité d'un habit qui brille ? « Sous vous, s'étendra la teigne, et les vers seront votre habit (Isa. XIV, 11). » Voilà votre vêtement. Ceux qui vous ont mis sur les épaules une chlamyde de pourpre se sont moqués de vous. C'est ainsi qu'Antiochus et Hérode, l'ennemi de l'enfant Dieu nouvellement né, ayant déposé les habits étrangers, périrent recouverts des leurs, je veux dire des vers.


CHAPITRE VI. De la confession du larron et éloges de la sainte croix.
11. Rentre enfin dans ton cœur, ô vieil Adam, vois en quel lieu et comment t'a cherché et trouvé le nouvel Adam. Il t'a montré dans sou corps les ignominies de ton âme. Ce ne fut pas assez pour lui de courir après toi, qui le fuyais, par la voie des soufflets, des fouets, et par de nouvelles moqueries, en criant et gémissant. Arrivé au dernier supplice, il te trouva et te saisit rendant presque l'âme. Que représente ce larron, sinon Adam ? Depuis que, dans le paradis, il commit sur lui-même le premier des homicides, coupable, il fuit les regards du Christ, et se cache, jusqu'à ce que, saisi au moment de la mort de Jésus sur la croix, et arrivé au bout de sa course, il ne put ni échapper ni se cacher davantage. Là, saisi par vous, ô bon Jésus, il avoua sa faute et en accepta volontiers le châtiment. Car vous l'avertissiez de n'avoir pas en horreur la souffrance qu'il vous voyait supporter avec lui. Il fut, dans tout ce monde, lui seul qui s'attachât à vous, et aussi il fut le seul de tout ce monde qui entrât avec vous dans le Paradis, où il fut établi non plus gardien de cet heureux séjour, mais concitoyen et habitant de la maison de Dieu, de telle sorte, qu'il n'en peut plus tomber. O bienheureux larron, ou plutôt, non plus larron, mais martyr et confesseur ! Il rendit volontaire ce qui était nécessaire, il changea la peine en gloire, et la croix en triomphe. Et vous, ô très-heureux confesseur et martyr, dans la stérilité qui frappait tout le monde, le Christ recueillit les restes de la foi. Les disciples fuyaient, Pierre reniait, et vous étiez heureux d'être le compagnon du Seigneur en sa passion. Sur la croix vous fûtes Pierre, et dans la maison de Caïphe, Pierre devient larron. Car Pierre fut larron tout le temps qu'il nia au dehors le Christ caché au dedans ; aussi vous avez précédé Pierre dans le paradis, parce que, sur la croix, votre chef et votre conducteur vous embrassa dans son amour, et au jour même où il entra au ciel, il vous y introduisit avec lui, comme son fidèle et glorieux compagnon.
12. Je suis pauvre et mendiant, Seigneur, et boiteux dès le ventre de ma mère : voici que je suis assis à la porte de votre temple appelée « spécieuse, » sans pouvoir, sans vouloir y entrer ; mais bien plutôt, dans la privation de mes biens, je mendie au dehors la nourriture de ma chair, les fausses images des hommes marquées sur le bronze, lieu malheureux où je ramasse le talent de l'iniquité, et où je me charge de lourds fardeaux. Et voici la neuvième heure de la prière. Pierre et Jean, vos apôtres, montent au temple pour y prier : et moi je suis attaché à la terre et à la boue, je goûte la vanité et les choses d'ici bas ; et tandis que les autres entrent, je reste dehors, ne cherchant point avec eux ce qui est de votre Père, mais les biens que mes premiers parents, qui me placent tous les jours en ce lieu, ont malheureusement désirs. Et voici la neuvième heure de la prière. Le jour baisse, la nuit approche : quand je me lèverai, au point du jour, je ne trouverai dans mes mains rien de ce que je mendie. C'est la neuvième heure de la prière. C'est à ce moment que vous avez prié, suspendu sur la croix ; vous avez prié en inclinant la tète, criant d'une voix forte, et rendant l'âme. Vous avez prié en courbant la tête en esprit d'humilité, jetant un cri dans votre très-haute et très-vive affection de père pour nous. En ce grand cri, Seigneur, vous avez rendu l'âme, et avez emporté avec vous le même sentiment d'affection que vous aviez pour nous : et je crois que vous l'avez encore dans votre cœur, parce que votre charité ne sait pas se refroidir. C'était la neuvième heure de la prière. Et pourquoi la neuvième ? « Parce que vers la neuvième heure les ténèbres se firent (Matth. XXVII, 45). » Il fallait chasser l'horreur de l'obscurité qui avait couvert la face de la terre ; il fallait repousser la nuit qui avait commence de se faire depuis l'heure où vous vous mites à vous promener après midi. Dès lors, vous n'avez cessé de crier : « où est Adam (Gen. III, 9) ? marchant à la poursuite de celui qui fuyait devant vous et se cachait autant qu'il pouvait. Il fut éconduit du paradis de volupté, et il arriva jusqu'au juste châtiment de son péché. Nous avons reçu la peine que nous méritions, mais celui-ci qu'a-t-il fait ? » O Adam, que tu as proféré tard cette parole : je viens de vous trouver le premier ! « Je te le dis en vérité, aujourd'hui tu seras avec moi en paradis (Luc. XXIII, 43). » Aussi, c'est la neuvième heure du jour. À la neuvième, il pria, car à la onzième il entra dans le paradis. Voilà pourquoi le boiteux n'entrait pas dans le temple, parce qu'il n'était pas arrivé à la dixième génération. Mais Pierre lui dit : « Au nom de Jésus-Christ, lève-toi et marche (Act. III, 6). » Vous êtes vraiment les montagnes vers lesquelles j'ai levé les yeux, pour implorer le secours. Mon secours vient du Seigneur, parce qu'il a été dit : au nom de Jésus, lève-toi et marche. Dans la parole de Jésus, vous lancez le filet ; en la parole de Jésus, vous faites lever les boiteux ; en la parole de Jésus, vous rendez solides ses jambes et les bases des plantes de ses pieds. Quelles sont ces bases ? La foi et la crainte. Quelles sont ces plantes ? L'espérance et la charité. Aussi, c'est avec raison que Pierre et Jean montaient ensemble : l’un représentait la foi, l'autre la charité. Ils marchaient vers votre temple, Seigneur, pour prier avec vous, afin d'entrer en votre société, dans le paradis de votre sanctuaire, parce qu'à votre mort, a été déchiré le voile qui était sur la face de Moïse. Mais ils ne veulent pas entrer seuls, parce que vous n'êtes pas entré vous-même sans compagnon dans le paradis. Vous amenez le larron, vos disciples amènent le perclus : mais le larron n'est pas déjà dans le paradis, le perclus n'est pas déjà dans le temple. Car comment est-il boiteux celui qui se tient d'aplomb, qui marche, bondit et glorifie le Seigneur ? Ou bien encore, comment est-il un larron celui qui est avec Jésus dans le paradis. « Le méchant n'habitera pas à vos côtés (Psal. V, 6). » Il était larron lorsqu'il était caché avant sa confession, il est devenu juste après sa prière. Quelle prière a-t-il faite ? « Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous viendrez dans votre royaume. »
13. O grande foi, ô grande espérance, ô grande charité ! Il prie pour l'avenir et non pour le présent. Il ne demande pas à être descendu de la croix, il veut être placé dans le royaume du Christ. Qu'est-ce autre chose que de dire, je désire être dissous et aller avec Jésus-Christ. Je ne sais ce que saint Paul a demandé de plus que ce larron. « Souvenez-vous de moi. » O cœur contrit et humilié ! que peut-il solliciter de moindre ou de plus humble, si non que le Seigneur daignât se souvenir de lui ? « Souvenez-vous de moi ? » De qui ? De moi, si indigne, si pécheur. Je connais mon iniquité, et mon péché est contre moi : je suis confus de lever les yeux vers vous. C'est contre vous seul que j'ai péché ; vous seul pouvez m'en délivrer. J'ai fait le mal en votre présence, quand j'ai voulu me dérober à vos regards. Je suis le larron de mon âme : J'ai voulu dérober à la connaissance des autres l'homicide que j'ai commis, mais j'ai accompli le mal sous vos yeux. Souvenez-vous de moi, ayez pitié de moi. C'est avec raison que j'en suis arrivé à ce degré de misère, moi qui ai abandonné le bonheur que vous me faisiez goûter. J'étais riche, et voici combien je suis devenu pauvre. Je pouvais manger et me délecter 'de tous les fruits des arbres du paradis, et voici que je souffre et que je meurs sur ce bois. « Sou venez-vous de moi. » Je vous avais oublié, mais vous, après vous être irrité, vous vous rappellerez votre miséricorde. Ayez pitié de moi selon toute son étendue. Je vois en vous une miséricorde qui est grande et qui est vôtre, c'est-à-dire qu'elle vous appartient, c'est elle qui vous a fait descendre et prendre une misère semblable à la mienne. Je subis un juste châtiment, mais vous, quel mal avez-vous commis ? Je vous vois souffrir une peine comme la mienne, lorsque par la sainteté de votre vie vous êtes si différent de moi : vous n'avez pu me suivra plus loin. D'où êtes-vous venu ? Vous êtes parti du sommet des cieux. Vous êtes sorti, le plus beau des enfants des hommes, du sein d'une vierge, et vous êtes suspendu avec moi sur une croix ! Qui vous y a conduit ? Votre seule miséricorde : ayez pitié de moi, ô Dieu, selon cette grande miséricorde. Vous êtes Dieu, et non point seulement un homme. Vous êtes Dieu, je suis homme, je suis votre travail que vous avez formé à votre image et à votre ressemblance. O Dieu, prenez pitié de votre image. Mais à quoi connaîtrai-je que vous avez compassion de moi ? En ce que j'aperçois en vous mon image, et que vous souffrez les mêmes peines que moi. Que me reste-t-il, sinon d'avoir confiance ? qui pourrait jamais désespérer d'une miséricorde si grande ? « Souvenez-vous donc de moi, lorsque vous serez entré dans votre royaume ? Vous rentrez dans votre empire, vous avez accompli votre œuvre, vous êtes descendu pour m'y ramener avec vous. Je désire aller en votre société, et dans cette pensée, je ne crains pas la mort la plus cruelle, je n'en rougis pas. Comment craindrai-je là où je vous vois à mes côtés ? Quand bien même je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai pas les maux, parce que vous êtes avec moi. Comment rougirais-je d'un opprobre que je vous vois porter, vous qui êtes le Seigneur du ciel ? Celui qui rougira de vous ou de vos paroles, vous rougirez de lui, quand vous apparaîtrez en votre majesté, en l'éclat divin de votre Père et en la société des saints anges. « Qui ne porte pas sa croix et ne me suit pas, n'est pas digne de moi (Luc. XIV, 27). » Voilà ce que vous avez dit. Qui aura honte de ces paroles, vous aurez honte de lui. En effet, qui rougit de votre croix, rougit de votre gloire. Pour moi, à Dieu ne plaise que je nie réjouisse en autre chose qu'en la croix de Jésus-Christ, mon Seigneur. La croix est votre gloire, elle est votre empire. Voici que votre puissance est sur votre épaule, vous portez votre croix, vous portez ce qui vous porte. Qui porte votre croix porte votre gloire. Qui porte votre gloire, vous porte vous-même. L'instrument qui vous porte, vous le tenez sur votre épaule, parce que votre puissance est sur votre épaule. Ceux donc qui vous portent sont votre empire, vous régnez en eux, ô le plus grand des rois. Mais comment ou en quel lieu portez-vous cette principauté ? Sur votre épaule. Votre épaule est haute, elle est forte, elle atteint jusqu'à la bouche du Père qui vous confesse, au dessus de toute principauté
de tout pouvoir et de toute vertu. C'est là que vous ramenez la centième brebis, c'est là que vous ramenez Joseph.
14. Marche donc en sûreté, Joseph, douce brebis du Seigneur, le Christ te porte sur son épaule ; cette épaule est forte, ne crains pas. Elle est haute, ne regarde pas en bas, « nul, mettant la main à la charrue et regardant en arrière, n'est apte au royaume de Dieu (Luc. IX, 62). » Un joug suave est sur les enfants d'Adam, depuis le jour de leur naissance jusqu'à celui où ils rentrent dans le sein de fa mère de tous. Tant que je suis fils du vieil Adam, je porte un joug pesant ; si j'étais fils du nouvel Adam, je porterais un joug léger. Quel est le pesant fardeau ? Un talent de plomb. Et quel est le fardeau léger ? La croix de Jésus-Christ. Le premier, ainsi qu'il est écrit, s'enfonce dans les eaux agitées ; celle-ci nage sur les flots ; chose merveilleuse. Rien n'est plus effrayant pour les hommes que de porter la croix. Pourquoi la craignent-ils ? Parce qu'ils sont larrons ; s'ils n'étaient pas larrons, ils ne la redouteraient pas. Donc, celui qui craint un larron, comment est-il larron, dites-vous ? Écoutez Jésus-Christ : « Pour vous, » s'écrie-t-il, « vous en avez fait une caverne de voleurs (Matt. XXI, 13). Le temple de Dieu est saint, c'est vous qui êtes ce temple (I Cor. III, 17). » Les hommes font donc d'eux-mêmes une caverne de voleurs. Ils égorgent les hommes, et les entraînent en leurs repaires. Quel plus grand homicide que celui par lequel l’homme se détruit lui-même ? Tuer le corps ou tuer l'âme, quel est le plus grand crime ! Toutes les fois que l'homme tue l'âme, autant de fois il commet l'homicide en lui-même ! Chaque péché qu'il commet volontairement et de propos délibéré, que fait-il autre chose que s'égorger soi-même ? « Quiconque prendra le glaive périra par le glaive (Matth. XXVI, 52) » Le glaive de l'âme c'est le péché, le péché est la mort de l'âme. Celui qui, par la délibération, prend cette épée comme à la main, c'est-à-dire a le péché pour agréable, porte le premier la main sur lui, il se tue lui-même le premier. « Que leur glaive, » dit le psaume, « entre dans leurs cœurs (Psal. XXXVI, 15). » Il ne suffit pas aux pécheurs de se tuer une fois et de se reposer ensuite ; mille et mille fois ils portent sur eux leurs mains cruelles, et les pieds de ces hommes sanguinaires et rusés sont prompts à verser le sang. Comment disons-nous rusés ? Parce qu'ils entassent dans leurs`cavernes les cadavres des morts, et les couvrent sous un monceau de terre, pour les dérober à leur vue et à celle des autres. Ils ne veillent pas les apercevoir, de crainte que ces dépouilles mortelles corrompues ne leur inspirent de l'horreur, ou ne les infectent ; ils ne veulent point qu'on les aperçoive dans la crainte que, découverts comme larrons et homicides, ils ne soient traînés au supplice. De tous les tourments, quel est celui dont l'horreur est comparable à celle de la croix ? Aussi les larrons la redoutent ; la croix venge les crimes, elle châtie les impies, dans une juste balance, elle punit les coupables d'un côté, et récompense de l'autre les innocents. Aussi, effroyable pour les impies, elle est pour les justes gracieuse par dessus tous les arbres du paradis. Le Christ eut-il peur de la croix ? Saint Pierre la craignit-il ? Et saint André ? Bien plus, cet apôtre la désira. « Le Seigneur s'élança comme un géant pour fournir sa carrière (Psal. XVII, 6). J'ai désiré d'un grand désir, de manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir (Luc. XXII, 15). » Il mangea la Pâque avec ses disciples, il mangea la Pâque lorsqu'il souffrit, lorsqu'il passa de ce monde à son Père. « Pour moi, » disait-il, « j'ai à prendre une nourriture que vous ne connaissez pas ; ma nourriture c'est de faire la volonté de mon Père (Joan. IV, 34), et la volonté de mon Père, c'est que je boive son calice. »
15. Il mangea donc sur la croix et but, il fut enivré et s'endormit, et Cham, le fils maudit, se moqua de sa nudité. Mais les autres enfants couvrirent de leur manteau le mystère de ce très-profond sommeil. Car Dieu envoya le sommeil sur Adam, il enleva une de ses côtes, en forma une femme, et l'amena à Adam. C'est chose manifeste que Jésus dormit et sommeilla, et que, de son côté, tous les jours est nourrie, édifiée l'Église, qui lui est amenée des extrémités de la terre, afin de trôner, reine, à sa droite, couverte d'or et entourée d'une belle variété. Il mangea donc la Pâque, parce qu'il monta sur le palmier et en cueillit les fruits. « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi (Joan. XII, 32). » Quoi, tout ? le ciel, la terre et les enfers. Il attira à lui son Père, parce que son cri entra en sa présence, et pénétra dans ses oreilles, et la terre fut ébranlée, les rochers se fendirent, les sépulcres furent ouverts, parce qu'ils entendirent la voix du Fils de Dieu. Ainsi le médiateur de Dieu et des hommes, l'homme Christ, Jésus, placé entre le ciel et la terre, mangeait la Pâque, il cueillait de tous côtés les fruits de l'arbre, il les recevait en son corps, parce que tout convergeait vers l'arbre de vie qui était au milieu du paradis. Le glaive qui interdisait le passage était rentré dans le fourreau. Qui donc craindra désormais la croix ? Véritablement, celui qui la redoute montre qu'il est larron. À la croix, pend tout fruit de vie, parce qu'elle est l'arbre de vie, placé au milieu du Paradis ; elle est la hauteur et la largeur, la sublimité et la profondeur ; elle réunit et récompense les bons, elle disperse et réprouve les méchants. Elle est la consolation de ceux qui sont tristes, le rassasiement de ceux qui ont faim, et la gloire des parfaits. Je puis parcourir, Seigneur, le ciel et la terre, la terre et la mer, et je ne vous trouverai jamais que sur la croix ; c'est là que vous dormez, là que vous prenez votre nourriture, là que vous vous reposez à l'heure de midi. La croix est votre foi, la charité est sa largeur, la longanimité sa longueur, l'espérance sa hauteur la crainte, sa profondeur. C'est sur cette croix que vous trouve quiconque vous rencontre. Sur cette croix, l'âme est suspendue au dessus de la terre, et cueille de l'arbre de vie, les fruits les plus doux. Sur cette croix, attachée à son Seigneur, elle chante suavement : « C'est vous qui m'accueillez, vous qui êtes ma gloire, et qui exaltez ma tête (Psal. III, 4). » Nul donc ne vous cherché, nul ne vous rencontre que celui qui est crucifié. O croix glorieuse, prenez racine en moi, afin que je monte sur vos rameaux sacrés.

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