1409. Ici le Seigneur prouve son explication de la parabole, et d’abord il reprend à nouveau ce qu’il a l’intention de prouver ; ensuite il introduit une preuve [n° 1411] enfin il la manifeste [n° 1420].
1410. Il dit donc d’abord : MOI JE SUIS LE BON PASTEUR. Cela a été exposé plus haut 1 — Je chercherai mes brebis en ce jour-là, comme le pasteur visite son troupeau 2.
1411. Le Seigneur prouve maintenant ce qu’il dit. Or il dit deux choses à son propre sujet qu’il est pasteur et qu’il est un bon pasteur.
Il prouve donc d’abord qu’il est pasteur, ensuite qu’il est un bon pasteur [n° 1413].
ET JE CONNAIS MES BREBIS, ET MES BREBIS ME CONNAISSENT
1412. Il prouve qu’il est pasteur par deux signes qui ont été donnés plus haut au sujet du pasteur ; le premier est qu’il appelle ses propres brebis par leur nom. Et quant à cela il dit : ET JE CONNAIS MES BREBIS — Le Seigneur a connu ceux qui sont les siens JE CONNAIS, dis-je, non seulement d’une simple connaissance, mais d’une connaissance d’approbation et d’amour 4 ; parce que, comme il est dit : Il nous a aimés et nous a lavés de nos péchés 5.
Le second signe est que les brebis écoutent sa voix et le connaissent. Et quant à cela il dit : ET MES BREBIS ME CONNAISSENT. Mes brebis, dis-je, par prédestination, par appel et par grâce 6. Comme s’il disait et elles-mêmes, en m’aimant, m’obéissent. C’est pourquoi on comprend cela de la connaissance d’amour au sujet de laquelle il est dit : Tous me connaîtront, du plus petit jusqu'au plus grand 7.
1. Cf. n’ 1397 s.
2. Ez 34, 11.
3. 2 Tm 2, 19.
4. Saint Thomas note dans la Somme théologique (I, q. 14, a. 8), que l’on nomme habituellement "science d’approbation" la science de Dieu "en tant qu’elle est cause des réalités". La connaissance d’approbation du Christ implique la volonté divine qui crée et qui sauve.
5. Ap 1, 5.
6. Paul, esclave du Christ Jésus, Apôtre par appel, mis à pars pour l’Évangile de Dieu... (Rm 1, 1) ; Jésus-Christ Notre Seigneur, par qui nous avons reçu grâce et mission d’ap pour amener à l’obéissance de la foi, en l’honneur de son nom, toutes les nations, dont vous êtes, vous aussi, les appelés de Jésus-Christ (Rm 1, 4-6) ; voir aussi 1 Corinthiens 1, l-9 Ga 1, 6 ; Ga 1, 15...
7. Jr 31, 34.
COMME LE PÈRE ME CONNAÎT ET QUE MOI JE CONNAIS LE PÈRE, ET JE LIVRE MON ÂME POUR MES BREBIS. ET J’AI ENCORE D’AUTRES BREBIS, QUI NE SONT PAS DE CE BERCAIL, ET CELLES-LÀ AUSSI, IL FAUT QUE JE LES CONDUISE, ET ELLES ÉCOU TERONT MA VOIX ; ET IL Y AURA ALORS UN SEUL TROUPEAU, UN SEUL PASTEUR.
1413. Il montre qu’il est un bon pasteur en montrant qu’il a la mission du bon pasteur, qui est de livrer son âme pour ses brebis ; et d’abord il en expose la cause, puis il présente le signe lui-même [n° 1415], enfin il indique le fruit de ce signe [n° 1416].
COMME LE PÈRE ME CONNAÎT ET QUE MOI JE CONNAIS LE PÈRE.
1414. La cause de ce signe, à savoir qu’il livre son âme pour ses brebis, est la connaissance qu’il a du Père.
Cette parole peut être explicitée de deux manières. D’abord de telle sorte que le COMME signifie la similitude ; et de cette manière la connaissance [de Dieu] peut être communiquée à une créature — Je connaîtrai comme aussi je suis connu 1, c’est-à-dire : de même que je suis connu sans voile, de même sans voile je connaîtrai.
Elle peut être explicitée aussi de telle sorte que le COMME porte en soi l’égalité ; et alors connaître le Père comme il est connu de lui-même est le propre du Fils seul, parce que seul le Fils connaît le Père d’une connaissance de compréhension, comme le Père connaît le Fils d’une connaissance de compréhension 2 — Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils 3, c’est-à-dire d’une connaissance de compréhension. C’est cela que le Seigneur dit ici, parce qu’en connaissant le Père, il connaît sa volonté. Et il était dans cette volonté que le Fils mourût pour le salut du genre humain : en cela aussi il se montre médiateur entre Dieu et l’homme. Car, de même qu’il est à l’égard des brebis comme celui qui est connu et qui connaît, ainsi est-il aussi à l’égard du Père : comme le Père le connaît, ainsi lui-même connaît le Père.
ET JE LIVRE MON ÂME POUR MES BREBIS.
1415. Il donne ici le signe lui-même : En cela nous avons connu l’amour de Dieu : c’est que celui-là a livré son âme pour nous 4.
1. 1 Corinthiens 13, 12.
2. " Connaissance de compréhension c’est-à-dire adéquate à l’intelligibilité même de la réalité contemplée ; voir Somme théol., I, a. 12, a. 7 ; voir n’ 208 s.
3. Mt 11, 27 ; Lc 10, 22.
4. 1 Jn 3, 16.
Mais, puisque dans le Christ sont trois substances, c’est-à-dire la substance du Verbe, de l’âme et du corps, on cherche qui parle quand il dit : JE LIVRE MON ÂME. Si tu dis qu’ici le Verbe parle, ce n’est pas vrai : car le Verbe ne livre jamais son âme puisque jamais il n’a été séparé de l’âme. Si tu dis que l’âme parle : cela semble aussi impossible parce que rien n’est séparé de soi-même. Mais si tu dis que le Christ dit cela quant au corps, cela ne semble pas être non plus, parce que le corps n’a pas le pouvoir de saisir l’âme de nouveau.
Il faut donc répondre à cela que dans la mort du Christ, l’âme a été séparée de la chair, autrement il n’aurait pas été vraiment mort. Mais, dans le Christ, la divinité n’a jamais été séparée de l’âme et de la chair, mais elle a été unie à l’âme descendant aux enfers et au corps restant dans le sépulcre ; et c’est pourquoi le corps par la puissance de la divinité a livré l’âme, et l’a saisie à nouveau 6.
ET J’AI ENCORE D’AUTRES BREBIS, QUI NE SONT PAS DE CE BERCAIL, ET CELLES-LÀ AUSSI, IL FAUT QUE JE LES CONDUISE, ET ELLES ÉCOUTERONT MA VOIX ; ET IL Y AURA ALORS UN SEUL TROUPEAU, UN SEUL PASTEUR.
1416. Ensuite il montre le fruit de la mort du Christ, qui est le salut non seulement des Juifs mais aussi des Gentils 7. En effet, parce qu’il avait dit : JE LIVRE MON ÂME POUR MES BREBIS, les Juifs, songeant qu’eux-mêmes étaient les brebis de Dieu, selon ce psaume : Et nous son peuple, et les brebis de son pâturage 8, auraient pu dire que c’est pour eux seulement que le Christ livrerait son âme. Mais le Seigneur poursuit, en disant que c’est non seulement pour eux mais aussi pour les autres. Plus loin il est dit : Cela il ne le dit pas de lui-même : mais comme il était grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, et non pour la nation seulement, mais pour rassembler en un les fils de Dieu qui étaient dispersés 1.
5. Cf. SAINT AUGUSTIN, Tract, in Ioann., XLVII, 10-13, BA 73", p. 146-161.
6. Voir Somme théol., III, q. 50, a. 2 et 3.
7. Salutis gentilium. Sur les " Gentils s, voir n° 549, note 1.
8. Ps 78, 13.
1417. En parlant de ce fruit [qui est le salut de tous] le Seigneur fait trois choses. D’abord il expose la prédestination des nations païennes, ensuite leur appel par grâce [n° 1418], enfin leur justification [n° 1419].
Quant au premier point il dit : J’AI ENCORE D’AUTRES BREBIS, à savoir les nations païennes, QUI NE SONT PAS DE CE BERCAIL, c’est-à-dire nées de la chair d’Israël, qui était comme un bercail. Je te rassemblerai tout entier, Jacob, je réunirai les restes d’Israël, je les mettrai ensemble comme un troupeau dans le bercail, comme le bétail dans son enclos 2. Car de même que les brebis sont enfermées dans le bercail, de même ceux-là étaient gardés enfermés dans des préceptes légaux, comme on le rapporte dans l’épître aux Galates 3. Celles-ci, dis-je, ces brebis, c’est-à-dire les Gentils, je les tiens du Père, par la prédestination éternelle — Demande-moi et je te donnerai les nations en héritage 4. — C’est peu que tu sois pour moi un serviteur pour relever les tribus de Jacob, et ramener les restes d’Israël Je t’ai donné en lumière des nations pour que tu sois mon salut jusqu’à l’extrémité de la terre 5.
1418. Quant au second point il dit : ET CELLES-LÀ AUSSI, IL FAUT QUE JE LES CONDUISE, c’est-à-dire il est opportun selon l’ordre de la prédestination divine de [les] appeler à la grâce.
Mais [ailleurs] contrairement à cela, le Seigneur dit : Je n'ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël 6.
Réponse : il faut dire que Jésus n’a été envoyé qu’aux brebis de la maison d’Israël pour leur prêcher en étant présent par son corps, selon cette parole de l’épître aux Romains : Je dis que le Christ Jésus a été ministre de la circoncision à cause de la vérité de Dieu, pour confirmer les promesses faites aux pères 8. Et il a amené les nations païennes par le moyen de ses Apôtres — J’en enverrai de ceux — là qui sont restés vers les nations 9.
l. Jn 11, 51-52.
2. Mi 2, 12.
3. Cf. Ga 3.
4. Ps 2, 8. En commentant ce psaume, saint Thomas montre qu’il convient au Christ d’avoir "la puissance [sur les nations] selon un double droit [de jure] " : un droit "héréditaire" qui se fonde sur la génération éternelle du Fils, et un droit "de mérite" qui se rattache à la Rédemption. C’est dans la lumière de ce deuxième aspect qu’il commente le verset 8 – "Plus haut, on a exposé le privilège de la génération éternelle à partir duquel convient au Christ, selon un droit héréditaire, la domination sur les nations ; ici, on montre comment il l’a acquis par son mérite. Là on doit considérer que de même que dans les réalités naturelles les formes sont communiquées [selon la disposition de la matière, de même Dieu donne avec largesse des dons gratuits — Dieu est celui qui opère le vouloir et l’accomplissement (Ph 2, 13) —, et c’est pourquoi il veut que nous recevions les dons en demandant et en priant. Et il a voulu nous en montrer l’exemple par le Christ, puisqu’il a voulu qu’il demandât ce qui lui convenait de droit héréditaire. Je te donnerai les nations en héritage. Cette demande pour les nations qui devaient être appelées peut être comprise de deux manières. [Elle s’est faite] d’abord par la prière, parce qu’il a prié pour elles : Je ne prie pas seulement pour eux, mais pour ceux qui croiront en moi par leur parole (Jean 17, 20). Et de même par sa Passion : Pour qu’intercédant par sa mort pour la rédemption des prévarications qui se commettaient sous la première alliance, ceux qui ont été appelés reçoivent la promesse de l’héritage éternel (He 9, 15). Et certes, cette demande ne fut pas vaine, parce qu’en toutes choses il a été exaucé à cause de sa piété (He 5, 7). C’est pourquoi il ajoute que les nations lui sont concédées : Je te donnerai les nations. Là il faut noter que nul ne peut venir au Christ si ce n’est par un don du Père : Personne ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire Un 6, 44). Or le don des Gentils est un pur don ; car les Juifs ont été comme rendus, parce qu’ils avaient été donnés auparavant — Je dis que le Christ Jésus a été le ministre de la circoncision, à cause de la vérité de Dieu, pour confirmer les promesses faites aux pères (Rm 15, 8) " (Exp. in Psalmos, 2, n° 5-6).
5. Is 49, 6.
6. Mt 15, 24.
7. Nous traduisons ainsi ut eis corporaliter praedicaret. La prédication du Christ implique la voix et la présence corporelle.
8. Rm 15, 8.
9. Is 66, 19.
1419. Quant au troisième point il dit : ET ELLES ÉCOUTERONT MA VOIX. Là sont exposées trois choses nécessaires pour la justice de la religion chrétienne. La première est l’obéissance aux commandements de Dieu. Et quant à cela il dit : ET ELLES ÉCOUTERONT MA VOIX, c’est-à-dire qu’elles garderont mes commandements Leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé 1. — Un peuple que je n’ai pas connu, c’est-à-dire qu’auparavant je n’ai pas approuvé 2, m’a servi et en écoutant, il m’a obéi 3.
La seconde est l’unité de la charité. Et quant à cela, il dit : ET IL Y AURA ALORS UN SEUL TROUPEAU, c’est-à-dire qu’à partir des deux nations, le peuple judaïque et le peuple païen, [il y aura] une seule Église de ceux qui croient — Une seule foi 4. — Lui-même est notre paix, lui qui des deux en fait un 5.
La troisième est l’unité de la foi. Et quant à cela il dit : UN SEUL PASTEUR — Et il y aura un seul pasteur pour eux tous 6, c’est-à-dire les Juifs et les Gentils.
1420. Le Seigneur explicite maintenant la preuve [qu'il a donnée] ; et d’abord il manifeste la cause du signe, ensuite le signe ou l’effet [n° 1423], enfin il montre que cette cause convient [n° 1426].
C’EST POUR CELA QUE LE PÈRE M’AIME, PARCE QUE MOI JE LIVRE MON ÂME, POUR LA PRENDRE DE NOUVEAU.
1421. Le Seigneur a dit que la cause de la mort était la connaissance qu’il a du Père, disant : COMME LE PÈRE ME CONNAÎT ET QUE MOI JE CONNAIS LE PÈRE, ET JE LIVRE MON ÂME POUR MES BREBIS. C’est pourquoi, en explicitant cela, il dit : C’EST POUR CELA QUE LE PÈRE M’AIME. D’où il est évident que le Père le connaît d’une connaissance d’approbation C’EST POUR CELA, dis-je, PARCE QUE MOI JE LIVRE MON ÂME, POUR LA PRENDRE DE NOUVEAU.
1422. Mais la mort est-elle cause de l’amour du Père ? Il semble que non, parce que ce qui est temporel n’est pas cause de ce qui est éternel ; or la mort du Christ est temporelle, mais l’amour de Dieu pour le Christ est éternel.
Je réponds. Il faut dire que le Christ parle ici de l’amour du Père pour lui en tant qu’il est homme ; et ainsi ce passage peut être lu de deux manières. L’une de telle sorte que le PARCE QUE est considéré d’une manière causale, l’autre de telle sorte qu’il désigne le terme ou le signe de l’amour.
4. Ep 4, 5.
5. Ep 2, 14. Lui-même est notre paix. Saint Thomas souligne qu’il s’agit ici d’une expression emphatique, celle qui exprime une réalité de la manière la plus profonde. Par là saint Paul veut dire que le Christ est la cause de notre paix. Et saint Thomas poursuit : "Cette manière de parler est habituellement utilisée quand tout ce qui est dans l’effet dépend de la cause, comme quand nous disons de Dieu qu’il est lui-même notre salut, parce que tout ce qui relève du salut est causé en nous par Dieu. Ainsi, parce que tout ce qui relève de la paix est causé en nous par le Christ, et par conséquent tout rapprochement — parce que l’homme, quand il est en paix avec un autre, peut en toute sécurité marcher ou s’approcher de lui —, il dit qu’il est notre paix. Car lors de sa nativité les anges ont annoncé la paix — Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre (Lc 2, 14) ; et aussi, quand le Christ était dans son corps, le monde s eu la paix la plus grande, lune paix] telle qu’il n’en avait pas eue auparavant — En ses jours, la justice s’élèvera (Ps 71, 7). Et lui-même en ressuscitant a annoncé la paix — Il leur dit : Paix à vous (I – . c 24, 36) i (Ad Eph. lect., II, n° 111).
6. Ez 37, 24.
7. Cf. n’ 1412, note 4.
Certes, s’il est pris d’une manière causale, en voici le sens : PARCE QUE MOI JE LIVRE MON ÂME, c’est-à-dire : je prends sur moi la mort, C’EST POUR CELA QUE LE PÈRE M’AIME, c’est-à-dire il me donne l’effet de l’amour, à savoir la splendeur et l’exaltation du corps — Il a été fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la Croix : à cause de cela Dieu l’a exalté, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom 1.
Mais à l’encontre de [cette interprétation], nos bonnes œuvres, semble-t-il, ne peuvent être méritoires de l’amour divin. Puisqu’en effet nos œuvres sont méritoires dans la mesure où elles sont informées par la charité, selon ce qui est dit : Quand je distribuerais tous mes biens, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien 2 — or Dieu nous devance même dans l’amour [in amando] : En cela est la charité, ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais lui-même qui nous a aimés le premier 3 —, il est manifeste que son amour précède tout notre mérite.
1. Ph 2, 8-9. Cette affirmation de saint Thomas est très proche de ce qu’il dit dans la Sommé théologique en traitant de la nécessité de la résurrection du Christ, où il expose que la première raison pour laquelle il était nécessaire que le Christ ressuscitât est la e mise en lumière s (commendatio) de la justice divine, s à qui il appartient d’exalter ceux qui s’humilient à cause de Dieu s. Saint Thomas cite alors le Magnificat (Lc 1, 52) et affirme : "Parce que donc le Christ, à cause de l’amour et de l’obéissance à Dieu, s’humilia jusqu’à la mort de la Croix, il fallait qu’il fût exalté par Dieu jusqu’à la résurrection glorieuse" (Somme théol., III, q. 53, a. I). Et en commentant l’épître aux Philippiens, il regarde ce mystère de l’humilité et de l’obéissance du Christ. Citons simplement le début de son long commentaire " Il est donc un homme, mais extrêmement grand, parce que le même est Dieu et homme et cependant il s’est humilié — Plus tu es grand, plus il faut t’humilier en toutes choses (Si 3, 20). — Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Mt 11, 29). Le mode de l’humiliation et le signe de l’humilité est l’obéissance, parce que le propre des orgueilleux est de suivre leur volonté propre ; car l’orgueilleux cherche à s’élever [quaerit altitudinem]. Or il ne convient pas à une réalité élevée d’être réglée par un autre, mais elle-même règle les autres ; et c’est pourquoi l’obéissance est contraire à l’orgueil. C’est pourquoi, voulant montrer la perfection de l’humilité et de la Passion du Christ, l’Apôtre dit qu’il s’est fait obéissant, parce que s’il avait souffert sans que ce soit par obéissance, cela n’aurait pas été digue de louange, car c’est l’obéissance qui donne le mérite à nos souffrances. Mais comment s’est-il fait obéissant ? Non pas par sa volonté divine, parce qu’elle est elle-même règle ; mais par sa volonté humaine, qui fut réglée en toutes choses par la volonté du Père — Cependant non pas comme moi je veux, mais comme toi tu veux (Mt 26, 39)... s (Ad Phil. lect., II, n° 64-65).
2. 1 Corinthiens 13, 3.
3. 1 Jn 4, 10.
A cela on doit répondre que nul ne peut mériter l’amour même de Dieu ; mais l’effet de l’amour divin qui est la communication du bien de la gloire, gloire que par son amour Dieu nous confère, nous pouvons le mériter par nos bonnes œuvres. C’est pourquoi nous pouvons dire que Dieu, à cause de cela, aime cet homme ou celui-là, c’est-à-dire lui dispense l’effet de son amour, parce qu’il accomplit ses commandements. Et ainsi nous pouvons dire au sujet du Christ-homme que le Père l’aime, c’est-à-dire qu’il l’a exalté et lui a donné la splendeur de la gloire, parce qu’il a livré son âme à la mort.
Mais si le PARCE QUE implique le terme de l’amour, alors en voici le sens : C’EST POUR CELA QUE LE PÈRE M’AIME, c’est-à-dire pour cela le Père m’a aimé, pour que JE LIVRE MON ÂME. Comme s’il disait : le Père, par son amour qu’il a pour moi, a ordonné que par ma Passion je rachète le genre humain — Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous 4.
Mais si le PARCE QUE désigne le signe de l’amour, alors en voici le sens : C’EST POUR CELA QUE LE PÈRE M’AIME, PARCE QUE MOI JE LIVRE MON ÂME. Comme s’il disait, le signe que le Père m’aime, est celui-ci QUE JE LIVRE MON ÂME, autrement dit : en accomplissant ses commandements et sa volonté, je prends sur moi la mort. En effet, le signe évident de l’amour est que l’homme, par la charité, accomplisse les commandements de Dieu.
PERSONNE NE ME L’ENLÈVE, MAIS MOI JE LA LIVRE DE MOI-MÊME. J’AI POUVOIR DE LA LIVRER ET J’AI POUVOIR DE LA PRENDRE DE NOUVEAU. CE COMMANDEMENT, JE L’AI REÇU DE MON PÈRE.
1423. Ici, il explicite l’effet du signe — ce signe était ce qu’il a dit : JE LIVRE MON ÂME POUR MES BREBIS — en montrant comment il la livre ; il exclut la violence, et il poursuit en précisant [quel est son pouvoir] [n° 1425].
4. Rm 8, 32.
PERSONNE NE ME L’ENLÈVE, MAIS MOI JE LA LIVRE DE MOI-MÊME.
1424. Il exclut la violence qui peut être faite à quelqu’un quand on lui enlève la vie — ce qui n’a pas été fait au Christ. Et quant à cela il dit : PERSONNE NE ME L’ENLÈVE, c’est-à-dire que personne n’enlève mon âme de moi par violence, MAIS MOI JE LA LIVRE, par ma propre puissance, c’est-à-dire DE MOI-MÊME — À celui qui est fort enlève-t-on sa proie 1 ?
Mais les Juifs n’ont-ils pas infligé la violence au Christ ? Certes ils l’ont infligée autant qu’elle fut en eux ; mais, dans le Christ, il n’y eut pas cette violence parce que, quand il le voulut, de lui-même il a livré [son âme]. C’est pourquoi plus haut il est dit que les Juifs, voulant l’appréhender, ne le purent, parce que son heure n'était pas encore venue 2, heure volontaire, "non pas celle où il serait forcé de mourir, mais celle où il jugerait digne d’être mis à mort" comme le dit Augustin 3.
J’AI POUVOIR DE LA LIVRER ET J’AI POUVOIR DE LA PRENDRE DE NOUVEAU.
1425. Il poursuit en ajoutant son pouvoir.
A ce sujet, il faut savoir que puisque l’union de l’âme et du corps est naturelle, leur séparation est aussi naturelle. Et, bien que la cause de cette séparation et de cette mort puisse être volontaire, cependant la mort chez les hommes est toujours naturelle. En aucun homme qui n’est qu’homme la nature n’est soumise à la volonté, puisque de même que la volonté, ainsi la nature vient de Dieu : et c’est pourquoi il faut que la mort de n’importe quel homme qui n’est qu’homme soit naturelle 4.
Or, dans le Christ, sa nature, et toute autre nature, est soumise à sa volonté, comme les réalités artistiques à la volonté de l’artiste. Et c’est pourquoi, selon la complaisance de sa volonté, il a pu livrer son âme quand il l’a voulu, et de nouveau la saisir : ce que nul homme comme tel ne peut faire, bien qu’il puisse se porter volontairement à lui-même la cause de la mort. Et de là vient que le centurion, voyant qu’il n’était pas mort d’une nécessité naturelle mais de lui-même, alors que clamant d’une voix forte, il remit l’esprit 5, reconnut en lui la puissance divine en disant : Celui-ci était vraiment Fils de Dieu 6. C’est pourquoi l’Apôtre dit : Le langage de la Croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu 7. Ainsi, dans la mort même du Christ, la puissance de son pouvoir a été manifestée.
1. Is 49, 24.
2. Cf. Jn 8, 20.
3. Tract, in Ioann., XXXVII, 9, BA 73 p. 236-237. Cf. n° 1163.
4. Il faut bien comprendre ce raisonnement de saint Thomas, car ce qui est vrai de l’affirmation n’est pas toujours vrai de la négation. En réalité on devrait dire l’union de l’âme et du corps est naturelle, et leur séparation atteint, divise cette union naturelle. Saint Thomas peut dire en ce sens que la séparation de l’âme et du corps est naturelle à cause de son fondement, mais pas par sa cause, la mort est une conséquence du péché, mais pas l’union de l’âme et du corps !
5. Mt 27, 50.
6. Mt 27, 54.
7. 1 Corinthiens 1, 18.
8. Jn 14, 23.
CE COMMANDEMENT, JE L’AI REÇU DE MON PÈRE.
1426. Ici, il montre que la cause dite auparavant convient : car l’accomplissement du commandement manifeste l’amour pour le commandement. Et c’est pourquoi il dit : CE COMMANDEMENT JE L’AI REÇU DE MON PÈRE, à savoir de livrer mon âme, et de la reprendre. Plus loin il est dit : Si quelqu'un m’aime, il gardera ma parole et mon Père l’aimera 8.
Jean 10, 19-42 – SOUS QUEL ASPECT LE CHRIST POSSÈDE CETTE PUISSANCE
1427. Après avoir montré qu’il a une puissance vivificatrice, et laissé entendre la manière qu’il a de vivifier, le Seigneur montre ici sous quel aspect [secundum quid] la puissance vivificatrice lui convient. Et d’abord l’Évangéliste souligne la dissension qui était née de cela parmi les foules, entre elles, puis la discussion des chefs des Juifs avec le Christ [n° 1432].